Modigliani – Tome 1, 1884-1916

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Cette nouvelle monographie consacrée à Amedeo Modigliani est une réalisation originale et innovante, alliant textes, informations pointues, ainsi qu'une iconographie très abondante et judicieusement placée. Elle s’adresse à tous les publics.

En replaçant les tableaux, sculptures et dessins au cœur de la vie du peintre, VisiMuZ permet au lecteur de mieux comprendre son évolution artistique, et rend la lecture plus attrayante et pédagogique. VisiMuZ vous fait partager la vie dans l'œuvre et les œuvres dans la vie de l’artiste.

Pendant très longtemps, la vie et l’œuvre de Modigliani furent occultés par la légende, née peu après sa mort. Il fallut attendre la fin des années 90 et la révélation d’archives longtemps inconnues pour pouvoir dégager la vraie personnalité de Modigliani. Cette monographie se base sur les catalogues raisonnés de l’œuvre de l’artiste, et sur une bibliographie importante. Nous nous sommes vite rendus compte que la matière accumulée nécessitait de réaliser deux tomes. Ce premier tome couvre la période 1884-1916.

Cette édition numérique nous a permis d’enrichir la monographie de plus de 150 photos de tableaux, sculptures et dessins, insérées dans l’ouvrage au moment où les auteurs les évoquent dans le texte. Pour chacune, les dimensions, la localisation (musée, collection) sont précisées. Le lecteur voit apparaître les différents tableaux au fur et à mesure de sa lecture, peut les consulter en plein écran, et les agrandir plus encore pour regarder un détail.

Cette édition est donc à la fois un livre de la catégorie « Beaux-Arts » et une monographie de référence pour l’artiste.

En replaçant les tableaux dans la vie du peintre, VisiMuZ permet au lecteur de mieux comprendre son évolution artistique, et rend la lecture plus attrayante et pédagogique.

Pour un livre d’art, voici au moins 5 bonnes raisons de préférer un livre numérique au papier :

  • disponibilité permanente où que vous soyez, avec un encombrement minimal,
  • adaptation de la taille des caractères à la vue de chacun,
  • agrandissement des photos pour mise en valeur des détails, et tableaux mis en valeur, encadrés par la tablette,
  • création d’une photothèque personnelle avec les photos de l’ebook,
  • constitution d’une bibliothèque « Beaux-Arts » pour un budget très raisonnable.


Publié le : mercredi 9 mars 2016
Lecture(s) : 11
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791090996212
Nombre de pages : non-communiqué
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Avant-propos

La collection VisiLiFe a pour objet l'édition ou la réédition de biographies de référence de peintres célèbres. Ces biographies sont celles qui sont systématiquement évoquées par les biographies postérieures qui puisent abondamment à leur source. Les auteurs sont des écrivains au style très agréable, ils connaissent personnellement les artistes dont ils évoquent la vie et l’œuvre. Ces biographies avaient un défaut : elles étaient parfois frustrantes à lire quand on n'avait pas en mémoire les tableaux évoqués par l'auteur. Avec le numérique, cet obstacle est levé et les ouvrages de la collection VisiLiFe incluent systématiquement les œuvres en regard des textes pour une meilleure compréhension du travail de l'artiste et surtout un plus grand plaisir de lecture. Vous pouvez agrandir chaque photo en pleine page par un simple-tap. Le détail de la navigation est indiqué ci-après. Vous pouvez évidemment annoter votre livre numérique. La visite virtuelle ne remplace pas la visite réelle. Aussi nous vous indiquons en fin d’ouvrage la localisation des œuvres que vous avez pu admirer au cours de votre lecture. Grâce au numérique, vous pouvez enfin profiter pleinement des illustrations en les agrandissant.

Quelques conseils pratiques d'utilisation

Votre livre est un e-book.

1) Malgré tout le soin apporté à sa réalisation, les programmes de lecture actuels connaissent quelques défauts de jeunesse, qui peuvent altérer l'affichage de plusieurs caractères. Ainsi, sur certains lecteurs, les espaces insécables peuvent dans quelques polices ne pas être gérées. Dans ce cas, il apparaît un petit carré au lieu d'une espace. Le choix d'une autre police de caractères permet de contourner le problème. De même, l'agrandissement du corps des lettres peut poser quelques soucis d'ajustement pour les images. Ici, il suffit de changer la taille des caractères pour améliorer l'affichage. Enfin, les césures sont traitées selon des règles anglo-saxonnes et ne respectent pas encore les règles francophones.
Mais votre livre numérique est aussi un livre enrichi, pour vous donner plus de plaisir en regardant les photos des œuvres.

2) Affichage des œuvres en pleine page. Par simple-tap dans le corps du texte sur la photo de l’œuvre, on affiche celle-ci en pleine page. Un double-tap permet alors l'affichage en plein écran. Un autre double-tap retourne à l'affichage pleine page. On peut revenir à la page du texte en cliquant sur la zone en bas à gauche « Revenir à la p. xxx » ou sur la croix en haut à gauche, selon les lecteurs.

3) Biographie des artistes. Lorsque vous lisez votre livre en étant connecté à Internet, vous pouvez, par simple-tap sur le nom des artistes, lorsqu'il est indiqué dans le cartel des œuvres, accéder aux notices biographiques qui leur sont consacrées au sein de l'encyclopédie libre Wikipédia. Attention : pour ne pas alourdir la lecture, ces liens ne sont pas signalés.

4) À la fin du livre, vous pouvez afficher un diaporama de toutes les œuvres présentes dans l'ouvrage. Le cartel est rappelé en bas de chaque page.

5) Les dates de certaines vies d'artistes ou de création des œuvres peuvent être imprécises.
Nous avons choisi d'indiquer les incertitudes de la manière suivante :
  • be : between ou entre
  • ca : circa ou vers
  • an : ante ou avant
  • po : post ou après

Nous sommes très attentifs à vos impressions, remarques et critiques concernant le fond et la forme des ouvrages publiés par VisiMuZ. N'hésitez pas à nous envoyer vos commentaires à l'adresse suivante :
guides@visimuz.com

Introduction

Cette nouvelle monographie consacrée à Amedeo Modigliani est une réalisation originale et innovante, alliant textes, informations pointues, ainsi qu'une iconographie très abondante et judicieusement placée.

Lorsqu'on lit les très nombreuses monographies antérieures consacrées à Amedeo Modigliani, on ne peut manquer d'être frappé par la disjonction entre la partie biographie et les pages consacrées à l'œuvre du peintre. On a souvent l'impression d'être devant deux ouvrages différents, sans liens entre eux. Les analyses, souvent brillantes, de l'œuvre sont très fréquemment déconnectées de la vie quotidienne du peintre. Pour reprendre une formule consacrée, on lit « la vie et l'œuvre », le « et » signifiant une juxtaposition, sur deux plans parallèles. Dans la suite, nous avons eu l'envie de vous faire partager la vie dans l'œuvre et les œuvres dans la vie.

En replaçant les tableaux dans la vie du peintre, VisiMuZ permet au lecteur de mieux comprendre son évolution artistique, et rend la lecture plus attrayante et pédagogique.

Nous nous sommes vite rendus compte que la matière accumulée allait aboutir à un livre trop important en terme de taille. Aussi, nous avons décidé de séparer la publication en deux ouvrages. Ce premier tome couvre la vie de l’artiste de sa naissance à sa rupture avec Béatrice Hastings, en 1916. Le second tome va de la fin 1916 à sa mort, le 24 janvier 1920. Cet ouvrage est à la fois un livre de la catégorie « Beaux-Arts » et une monographie qui, avec l’équivalent de 400 pages de texte et 300 de planches, se veut une référence pour l’artiste.

Le référencement de l'œuvre de Modigliani est assez complexe. Plusieurs catalogues raisonnés ont été établis.

Le premier a été celui d’Arthur Pfannstiel en 1929 (revu en 1956). Il référence 362 tableaux, dont plusieurs sont des faux.

Le catalogue d’Ambrogio Ceroni, initialement publié en 1958, a été revu et complété en 1970. Il contient 337 peintures et 25 sculptures. Il est considéré par tous les acteurs comme une référence. Nous indiquerons dans la suite systématiquement, pour les tableaux qui y sont présents, le numéro dans le catalogue Ceroni.

Joseph Lantheman a publié un catalogue (420 œuvres) en 1970, qui manque singulièrement de rigueur (pas de dimensions des tableaux, pas de localisation, etc.). Nous ne l’avons pas utilisé dans la suite.

Christian Parisot est le dépositaire légal des archives Modigliani. Elles lui ont été transmises par Jeanne Modigliani, la fille du peintre, à sa mort en 1984. Il a établi son catalogue raisonné. Les tomes I, II, III ont été publiés en 1990, 1992, 2006. Un volume intitulé d'abord Témoignages, publié en 1996, a été renommé Tome IV, Témoignages. Le Tome V [Sculptures, peintures, dessins] a été publié en 2012. M. Parisot a été aussi condamné en 2008 pour contrefaçon de dessins de Jeanne Hébuterne, puis relaxé en appel, avant d'avoir de nouveau des démêlés avec la justice en 2010[*].

Osvaldo Patani a établi un autre catalogue en 1991. Il comprend 351 peintures, dont 327 issues de Ceroni, il en a donc rejeté dix et ajouté d’abord 22 nouvelles, puis deux de plus un peu plus tard.

Enfin, l’expert le plus actif depuis 15 ans est Marc Restellini. Son catalogue raisonné, annoncé depuis 2001, n’est toujours pas paru. L’institut Wildenstein, qui était partenaire du projet de M. Restellini, a annoncé qu’il avait cessé toute participation au projet à partir du 1er janvier 2015. Aux dernières nouvelles (2016), M. Restellini devrait reprendre l’intégralité du catalogue Ceroni et ajouter un certain nombre d’œuvres (environ 60) dont Ceroni n’avait pas eu connaissance. On connaît par des expositions dont M. Restellini était le commissaire général, ou par des ventes aux enchères avec certificat fourni par M. Restellini, l’essentiel des tableaux ajoutés au corpus Ceroni. Ces tableaux seront repérés dans la suite entre accolades avec un préfixe R et deux lettres (par exemple {RPR} pour le Portrait de Pierre Reverdy).

Dès la fin des années 1920, un certain nombre de faux Modigliani sont apparus sur le marché au fur et à mesure que s’envolaient les prix. Dans le catalogue de Pfannstiel de 1929, le docteur Paul Alexandre, premier mécène de Modigliani, dénonçait déjà des « faux grotesques[**] ». Nous avons repris dans la suite les tableaux issus du catalogue Ceroni ainsi que quelques-uns sur lesquels un consensus a été trouvé parmi les différents experts.

Notre édition présente les œuvres avec leur localisation de 2016, lorsqu’elle est connue. Elle est indiquée systématiquement dans les cartels, et synthétisée par pays et par ville à la fin de l'ouvrage.

Enfin, comme dans tous les ouvrages de VisiMuZ, les cartels des tableaux présentent un fond différent selon la notoriété des tableaux représentés. Gris pour les tableaux les moins connus, bleu lorsque leur notoriété est plus importante, rose lorsqu’il s’agit d’œuvres devenues des icônes universelles de la peinture.

Les reproductions des tableaux sont agrandissables par simple-tap. Ceux-ci peuvent être vus ensuite en plein écran via un double-tap.


François Blondel (mars 2016).


[*]. Pour se faire une idée plus détaillée de la confusion de la situation à ce jour, voir par exemple l'article du journal The Independent, du 23 janvier 2013, ou l'article de Marc Spiegler dans ARTnews, paru en 2004 – Modigliani. Lawsuits and charges of slander multiply as two scholars compete to be recognized as the ultimate authority, – ou l'article d'Adrian Darmon du 3 février 2014 : Modigliani, victime d'une guerre meurtrière entre experts.
[**]. cité par Noël Alexandre, Modigliani inconnu, Fonds Mercator, Albin Michel, Paris, 1993, p. 67.

En couverture : Portrait de Renée Kisling (détail), National Gallery of Art, Washington (DC).
Photo : Courtesy National Gallery of Art.


Première édition : mars 2016
Dépôt légal : mars 2016
N° éditeur : 9791090996212

I. Livourne – 1884-1898

La vie d'Amedeo Modigliani (1884-1920) a été tellement émaillée d'évènements épiques, comiques, romantiques et tragiques que ses premiers biographes ont romancé cette vie. Dès les plus jeunes années de l'artiste, le biographe doit démêler le vrai du faux, le possible de l'impossible, la saga imaginaire de la vie réelle, et ce malheureusement jusqu'à la fin. Ce travail de déconstruction du roman a été heureusement commencé dans les années 1950 par Jeanne Modigliani, la fille d'Amedeo et de Jeanne Hébuterne. Jeanne avait quatorze mois à la mort de ses parents, elle a été élevée par sa tante et sa grand-mère à Livourne. Dans la monographie[1] qu'elle a consacrée à son père, et à laquelle nous empruntons ci-après une partie de ce qui concerne la jeunesse du peintre, Jeanne Modigliani nous prévient immédiatement :

« Sur la famille et même sur ses parents, les erreurs foisonnent. Elles sont en général de deux sortes : simples erreurs matérielles sur lesquelles l'auteur insiste, parfois pour étayer une idée préconçue ; inexactitudes accréditées par une sommaire notice biographique rédigée par la sœur du peintre et qui ont été d'autant plus exploitées, qu'elles semblaient d'un côté provenir de source sûre et que, de l'autre, elles contribuaient à l'édification de la légende ».

Nous allons essayer de ne pas tomber dans le travers dénoncé par Jeanne. Toutefois, si une information s'avérait erronée, nous serions reconnaissants à nos lecteurs de nous signaler l'erreur, afin que nous puissions la rectifier.

Les premières monographies consacrées à l'artiste ont fleuri très vite après sa mort. André Salmon, qui pourtant l'avait bien connu, a laissé parler son tempérament de poète dès 1924. Arthur Pfannstiel a élaboré le premier catalogue raisonné de l'artiste en 1929. Nina Hamnett a écrit ses mémoires en 1932. Modigliani étant mort jeune, il y eut longtemps des témoins de cette époque.

Pour donner une idée des difficultés de démêler la vie de la légende, citons quelques lignes de Pfannstiel : « Amedeo Modigliani …/… était le benjamin de quatre enfants. Son grand-père, originaire du ghetto de Rome, était le banquier des Cardinaux. La famille de sa mère, née Garsino, était de Livourne. Le bruit n'a-t-il pas couru, qu'une certaine Garsino, descendante de Spinoza, aurait élu domicile à Marseille, où vit le jour la mère de Modigliani ? », qui ajoute pour se couvrir une note : « d'après des renseignements donnés par la sœur du peintre ».

La mère de Modigliani, Eugénie Garsin, est née et a grandi à Marseille. Elle était issue d'une famille juive sépharade. Son grand-père Joseph était de Livourne, son arrière-grand-mère s'appelait Régine Spinoza, et était d'origine espagnole. Aucun rapport avec Baruch Spinoza, qui était né à Amsterdam, mort sans descendance et dont les parents venaient du Portugal. Mais la légende de cet ancêtre, philosophe célèbre, était restée en vigueur dans la famille.

Heureusement, Eugénie a d'une part tenu entre 1886 et 1910 un Journal presque quotidien, parfois interrompu sur des intervalles plus ou moins longs. Ce journal a été exploité ensuite par Jeanne Modigliani, sa petite-fille. D'autre part, Eugénie a écrit, en 1924, l'histoire de sa famille dans les Notes biographiques qu'elle a dictées à sa fille Margherita, à l'attention du docteur Paul Alexandre. Pour ce chapitre relatif à l'enfance de Modigliani, nous disposons donc de trois sources principales : le livre témoignage de Jeanne Modigliani et ses souvenirs d'enfance à Livourne, où le souvenir de son père était prégnant, le Journal de sa grand-mère qu'elle cite abondamment, les Notes biographiques qu'a publiées Noël Alexandre[2] en 1993. Les autres biographes d' « origine » – André Salmon, Charles Douglas, Giovanni Scheiwiller, Alfred Basler, Arthur Pfannstiel, etc. – seront toujours confrontés à d'autres sources.

Le grand-père d'Eugénie, Joseph Garsin (1793-1883), fonda une maison (de commerce ou de finance, on ne sait !), créa des succursales à Tunis et à Londres, s'établit à Marseille en 1835, puis fut ruiné à la fin de sa vie. Jeanne précise : « Certains aspects de cette histoire sont typiquement ceux de Juifs méditerranéens. Le ghetto leur était inconnu. Non seulement ils se déplaçaient souvent à travers le bassin méditerranéen – avec quelques pointes vers l'Angleterre – mais, en opposition à cette vie errante, dès qu'ils avaient consolidé leur position dans une ville, ils se hâtaient d'acheter une maison de campagne, s'efforçant d'enfoncer leurs racines aussi bien dans le sol que dans la vie sociale, en élargissant le cercle de leurs fréquentations au-delà du milieu juif ». Eugénie grandit à Marseille alors que la prospérité régnait encore dans la famille Garsin. Elle eut une gouvernante anglaise et protestante, Miss Withfield, alla au collège dans une institution catholique française. Miss Withfield inculqua à Eugénie une horreur indicible du mensonge – même de celui qui parfois simplifie la vie sociale–, dévoile Jeanne. En 1870, quand Eugénie atteignit l'âge de 15 ans, les familles Modigliani et Garsin fiancèrent Eugénie à Flaminio Modigliani (1840-1928). Ils se marièrent en 1872, et habitèrent la maison familiale au centre de Livourne, 38, via Roma. Emanuele, futur député, naquit en 1873, puis vinrent Margherita, Umberto et enfin Amedeo le 12 juillet 1884.

Du côté des Modigliani, la famille possédait un commerce de bois et charbon ainsi que des mines d'argent en Sardaigne. Le père de Flaminio, prénommé Emanuele, était né en 1797 à Rome (d'après les archives généalogiques). À la fin des années 1830, il avait fourni du cuivre au Vatican. Ce cuivre devait servir à une émission de monnaie. Le grand-père crut alors qu'il pouvait s'affranchir de la loi des États pontificaux interdisant aux Juifs de posséder des terres. Il acheta une vigne. Il fut alors sommé de la vendre sous 48 heures, puis quitta Rome pour Livourne. D'après Eugénie, son beau-père, qu'elle dit alors âgé de 84 ans, vivait encore au moment de la naissance d'Amedeo. Il avait en réalité 87 ans. Si les Modigliani et les Garsin avaient connu dans le passé une prospérité manifeste, il n'en était plus de même au moment de la naissance d'Amedeo. On voit quels raccourcis avait fait Pfannstiel[3] en 1929, tant pour le ghetto que pour le banquier du Vatican !

Amedeo Modigliani bébé sur les genoux de sa mère.
Amedeo Modigliani bébé sur les genoux de sa mère.

En 1884, le commerce familial était au plus bas et les huissiers envahirent la maison pour une saisie, précisément le jour de la naissance d'Amedeo. Jeanne rapporte que sa grand-mère lui « racontait souvent que… pendant les douleurs, les parents l'ensevelirent presque sous les objets les plus précieux, la loi interdisant de saisir ce qui se trouve sur le lit d'une parturiente ».

Contrairement à la famille Garsin, qui « cultivait les joies raffinées de la vie », les parents de Flaminio composaient une famille juive « de stricte observance ». Mais, en 1884, après 12 ans de mariage, Eugénie avait secoué le joug des Modigliani et importé le mode de vie de sa famille d'origine. Son père, Isaac, et ses deux sœurs, Laure et Gabrielle, habitaient chez elle pendant l'enfance d'Amedeo. Flaminio passait peu de temps chez lui, ses affaires étaient en Sardaigne et il eut peu d'influence sur ses enfants en général et sur Amedeo en particulier. La famille était clairement matriarcale. Le père d'Eugénie, Isaac, veuf depuis peu, était un homme cultivé, « joueur d'échecs, friand de conversations et de discussions », qui « parlait parfaitement l'italien, le français, l'espagnol et le grec et connaissait aussi un peu d'arabe et d'anglais[4] ». Jeanne nous apprend aussi qu'Isaac était atteint de la manie de la persécution. Laure, la sœur d'Eugénie, sera atteinte de la même maladie et internée en 1915.

Amedeo, que sa famille surnomma très vite « Dedo », eut peu de liens avec sa tante Gabrielle, ainsi qu'avec deux des frères de sa mère qui habitaient Marseille et Londres. Le dernier frère d'Eugénie et son préféré, qui se prénommait également Amedeo (1860-1905), habitait Marseille. Il « se précipitait à Livourne dès qu'il en avait la possibilité et son passage laissait toujours derrière lui le souvenir d'une bouffée de fantaisie, de générosité, d'enthousiasme ». Comme on le verra plus loin, Amedeo, l'oncle, aidera financièrement Dedo entre 1900 et 1905.

Eugénie avait commencé son journal en 1886. Elle y décrit Amedeo, qui a alors deux ans, comme un bambin « un peu gâté, un peu capricieux, mais joli comme un cœur ».

 

Pour améliorer l'ordinaire, Eugénie Garsin et sa sœur Laure commencent à donner chez elles des leçons de français. Elles y sont encouragées par un ami de la famille, Rodolfo Mondolfi, professeur au lycée de Livourne. Dedo va ainsi passer ses dix premières années à la maison, loin de toute vie sociale, dans une famille élargie. Eugénie évoque cette période en indiquant que « Dans un appartement un peu étroit pour cette nombreuse famille, privé de la compagnie d'enfants de son âge, et peu gâté en fait de jouets, Dedo ne manqua jamais de livres, dont la maison regorgeait, et ne manqua jamais de ce que, faute d'un terme plus exact, on pourrait appeler “leçons de choses”, dans la conversation des grandes personnes autour de lui, qui toutes plus ou moins savaient et voulaient répondre à ses questions. Il prit ainsi des habitudes et des manières sérieuses et douces, et aussi une concentration de sa volonté et de sa pensée qui, plus tard, s'affirmeront ouvertement. Alors, avant son entrée au Ginnasio (à dix ans), il passait des heures à feuilleter des livres – surtout des ouvrages illustrés, il barbouillait au crayon ou à l'aide de quelques couleurs tout ce qui lui tombait sous la main ».

Son grand-père Isaac, le Marseillais, va être le premier compagnon de Dedo. « Ces longues conversations avec un homme aussi nourri de lecture, causeur aimable et encyclopédique, durent laisser des germes dans cette jeune intelligence. Le grand-père […] avait une tendance marquée pour les spéculations philosophiques. Les meilleures heures de sa journée étaient celles qu'il passait au bord de la mer avec son petit-fils, soit en tête à tête, soit surveillant ses jeux avec quelques petits camarades. On aimait aussi en famille à faire dire des vers à l'enfant qui, même en ne les comprenant qu'imparfaitement, savait les débiter avec grâce[4]. » Isaac va mourir en 1894, privant Amedeo, âgé de 10 ans, de ces moments privilégiés.

Dedo va aussi grandir avec le fils de Rodolfo Mondolfi, Uberto. Il est son premier ami, et Eugénie l'appelait aussi son « fils ajouté ». Uberto Mondolfi sera plus tard de tous les combats socialistes avec Emanuele, et deviendra maire de Livourne entre 1920 et 1922. Jeanne Modigliani en parle avec émotion et indique qu'il sera également pour elle, jusqu'en 1939, un « père ajouté ». Elle précise aussi que « son influence sur Amédée, son cadet de sept ans, a été très grande ».

Amedeo (à gauche) en classe vers 1895.
Amedeo (à gauche) en classe vers 1895.

Eugénie poursuit : « Vers ses onze ans, il [Dedo] commença à fréquenter les cours du Ginnasio. Études classiques qu'il fit sans enthousiasme, mais assez régulièrement jusqu'à l'année 1898 qui devait marquer… le passage au lycée ».
En mars 1895, Eugénie, accompagnée au moins de Dedo, rend visite à son frère Amedeo à Marseille. La même année, pendant l'été, Eugénie doit soigner Dedo. C'est Jeanne qui, cette fois, cite le journal de sa grand-mère[6] : « Dedo a eu une pleurésie très grave, et je ne me suis pas encore remise de la peur terrible qu'il m'a faite. Le caractère de cet enfant n'est pas encore assez formé pour que je puisse dire ici mon opinion. Ses manières sont celles d'un enfant gâté qui ne manque pas d'intelligence. Nous verrons plus tard ce qu'il y a dans cette chrysalide. Peut-être un artiste ? »

De fait, Dedo avait commencé à dessiner et peindre, et Jeanne rapporte un épisode, qu'elle situe en 1896, où Dedo et son ami Uberto Mondolfi peignent directement sur une étagère de la maison.

En 1897, Dedo, qui à treize ans, a le droit d'écrire sur le journal de sa mère. « Je suis en train de passer les examens et je devrais célébrer ma bar mitzvah ». Quelques jours plus tard, le 31 juillet 1897, il ajoute : « J'ai écrit il y a quelques jours dans ce journal de la famille en disant que j'étais en train de passer des examens, j'annonce maintenant que j'ai été reçu ».

L'année 1898 va être une annus horibilis pour la famille Modigliani-Garsin. Cette année-là, le jeune royaume d'Italie est au bord de l'explosion. Les manifestations contre la hausse des prix se multiplient. Les émeutes sont réprimées et les leaders arrêtés. Le 9 mai, l'armée va tirer au canon sur la foule à Milan, faisant plus de cent morts. Cinq jours avant, le 4 mai, Emanuele Modigliani, jeune avocat, mais surtout militant socialiste, est arrêté et emprisonné. Sa mère le soutient, alors que la famille Modigliani lui est hostile. Il est condamné à six mois de prison, mais il restera prisonnier jusqu'en décembre. Eugénie se retrouve très seule à la maison. Après la mort de son père Isaac, puis le départ de Laure, qui est retournée à Marseille en août 1896, c'est maintenant son autre sœur Gabrielle qui va partir, le 29 juillet 1898. Flaminio est comme toujours absent. Umberto (20 ans) est à Pise, où il a commencé ses études d'ingénieur, qu'il terminera à Liège. Eugénie est seule avec Margherita, qui a alors 24 ans et un caractère pudiquement qualifié de difficile, et Dedo qui en a quatorze. Le 17 juillet, Eugénie confie à son journal[7] : « Dedo n'a pas été brillant aux examens, ce qui ne m'a guère surprise, car il avait fort mal étudié toute l'année. Il commence le 1er août des leçons de dessin dont il a grande envie depuis longtemps. Il se sent déjà peintre, pour moi je n'aime pas trop à l'encourager, de crainte qu'il ne néglige ses études pour courir après cette ombre. En attendant, j'ai voulu le contenter, pour le tirer un peu de cet état de langueur et de tristesse où plus ou moins nous glissons tous en ce moment ».

Durant le mois d'août 1898 (selon l'analyse de Jeanne), Dedo contracte la fièvre typhoïde, peu après être entré dans l'atelier de dessin de Guglielmo Micheli. L'attaque est violente, il est à deux doigts de la mort, il va délirer pendant un mois. D'après les Notes biographiques d'Eugénie (1924)[8], « Ce fut pendant ce délire que Dedo exprima le désir d'étudier la peinture. Jamais jusque-là il n'avait parlé de ce que probablement il croyait un rêve impossible à réaliser. Dans l'atmosphère de travail et d'étude dans un milieu éminemment bourgeois, malgré les tendances intellectuelles, l'enfant ne devait pas espérer qu'il fût possible de le contenter. Son caractère déjà – à quatorze ans – très formé, très volontaire, cette discipline qui s'impose dans les familles nombreuses et, comme la sienne, composée d'éléments si divers où chacun avait sa bataille à combattre et par conséquent peu de compréhension pour toutes les autres, une tendance naturelle et acquise à cacher ses sentiments plus intimes, la délicatesse même de sa nature et aussi de ce qu'il y avait en lui de fierté, lui avaient, jusque-là, fermé la bouche. […] Sa première sortie de convalescence coïncida avec la sortie d'Emanuele de prison ».

Dans ces Notes biographiques, on doit ajouter qu'Eugénie avait déclaré aussi : « Un jour que la fièvre et le délire le tenaient encore, lui saisissant les deux mains, elle tâcha de fixer son attention et lui fit une solennelle promesse. “Quand tu seras guéri, je te donnerai un professeur de dessin.” Le malade comprit confusément et de ce moment le mieux s'accentua ».

Ces notes ont été dictées en 1924 à Margherita. Celle-ci dira ensuite à André Salmon, que l'intérêt d'Amedeo pour l'art serait subitement venu pendant le délire dû à la fièvre. Cette légende, reprise ensuite par presque tous les biographes, d'un évènement soudain, d'une vocation née sous l'emprise d'un délire fiévreux, a été fermement combattue par Jeanne, journal intime d'Eugénie, écrit au jour le...

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