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Chansons en mémoire- Mémoire en chanson

De
469 pages
Le colloque Chansons en mémoire-Mémoire en chanson, Hommage à Jérôme Bujeaud, l'un des premiers folkloristes euquêteurs français, fut l'occasion de dresser un état concret de la situation de cette tranche du Patrimoine culturel immatériel à la fin du deuxième millénaire. (Un CD audio est inséré dans l'ouvrage).
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Chansons en mémoire Mémoire en chanson
Hommage à Jérôme Bujeaud
(1834 - 1880)

Patrimoine culturel immatériel

19 au 23 novembre 2003

Actes du colloque du Poiré-sur-Vie

Chansons en mémoire Mémoire en chanson
Hommage à Jérôme Bujeaud
(1834 - 1880)

5-7 rue de l’École polytechnique 75005 Paris

L’Harmattan

Vendée Patrimoine - EthnoDoc - Arexcpo - Mémoire du Poiré - OPCI

L’ordre de parution n'est pas définitif

Patrimoine culturel immatériel

Actes du colloque Chansons en mémoire, mémoire en chanson, le Poiré-sur-Vie en 2003, EthnoDoc-Arexcpo - Vendée-Patrimoine, Paris, L’Harmattan, 2009. Chansons recueillies en Marais-Breton vendéen, par Gaston Dolbeau, EthnoDoc-Arexcpo, L’Harmattan, 2009. Analyse linguistique du discours des chansons de tradition orale du pays de Guérande, thèse de Laetitia Bourmalo, Racines - Sant-Yann - EthnoDoc, Paris, L’Harmattan, 2010. Les chansons de la Vendée militaire, thèse de Joseph Le Floc’h, 1988, EthnoDoc-Arexcpo - VendéePatrimoine, Paris, L’Harmattan, 2010. Actes du colloque La chanson maritime, l’Aiguillon-sur-Mer en 1998, EthnoDoc-Arexcpo - VendéePatrimoine, Paris, L’Harmattan, 2010. Chansons recueillies dans les Mauges angevines, par François Simon, Paris, L’Harmattan. Chansons recueillies en Pays de Retz, par Michel Gauthier, Racines - Sant-Yann - EthnoDoc, Paris, L’Harmattan. Le recueil des plus excellentes chansons en forme de voix de ville, de Jean Chardavoine, 1576, complété des pièces qui en sont issues, par la Compagnie Outre-mesure - EthnoDoc-Arexcpo, Paris, L’Harmattan. Chansons recueillies dans le Bocage vendéen, par Georges Bourgeois, EthnoDoc-Arexcpo - VendéePatrimoine, Paris, L’Harmattan. Chansons recueillies en Val de Loir, Orléanais et Vendômois, par Maurice Chevais, Paris, L’Harmattan. Chansons recueillies dans le Jura, par André-Marie Despringre, Paris, L’Harmattan. Chansons recueillies en Pays de Retz, par Jeanne de Couffon de Kerdellec’h, Racines - Sant-Yann EthnoDoc, Paris, L’Harmattan. Chansons recueillies dans le Nord-Ouest vendéen, par Yvonne Cacaud et Marcel Baudouin, EthnoDocArexcpo - Vendée-Patrimoine, Paris, L’Harmattan. Chansons recueillies en Flandre, par André-Marie Despringre, Paris, L’Harmattan.

Jusqu’à un colloque international
Qui l’eut cru lorsque nous enregistrions nos grands parents, dans les années 1970, que ces instants partagés deviendraient un patrimoine, participeraient à ce bel élan qui s’étoffe chaque jour un peu plus avec des retombées insoupçonnées ? Sans doute la fierté de ces adolescents maraîchins est pour beaucoup dans la démarche dans laquelle ils se sont engagés en créant le groupe folklorique Tap Dou Païe, puis Arexcpo et en 2001, EthnoDoc. Cette histoire doit être portée à la connaissance des intéressés car elle a valeur d’exemple pour celles et ceux qui s’activent pour vivifier la culture immatérielle d’un terroir, pour celles et ceux qui cherchent à s’engager dans un chantier dont on ne voit pas la fin !!! « Pas question de copier les autres groupes folkloriques qui nous environnent… » prône, en cette fin d’année 1969, la vingtaine d’adolescents qui cherche à fonder une association aux activités folkloriques. Ils m’invitent à les accompagner dans leur démarche : « demander aux anciens de nous apprendre ! » S’engagent alors les soirées autour du magnétophone dont se dote l’association fondée en janvier 1970. S’ensuivent des enquêtes auprès des proches parents, des voisins, des relations de nos parents... Les porteurs de ce savoir sont connus et reconnus dans le pays. Les Pierre Burgaud, d’Orouët, JeanPierre Palvadeau, de l’Outardière, les femmes nées Barbereau, pour la commune de Saint-Jean-deMonts. Puis ce sont ceux des bourgs voisins. Les candidats à l’apprentissage ne se trompent pas en sollicitant Irène et Marius Billet, les vainqueurs du concours de la danse maraîchine organisé en 1969 par l’Union des Commerçants et des Artisans de Saint-Jean-de-Monts. Pas d’erreur non plus en demandant de mener les danses à Henri Pontoizeau, dit « Riquet’ », affichant plus de 300 noces avec son accordéon diatonique. Et c’est sans doute à travers ces initiatives que se révèlent les phénomènes déclencheurs, révélateurs, incitateurs… à pousser plus loin l’intérêt de sauvegarde et de valorisation de ce que nous dénommons, à juste titre, mais seulement depuis peu, le Patrimoine culturel immatériel. Le fonds d’Arexcpo est constitué de ses propres collectes, celles déposées par d’autres enquêteurs comme Lydia Gaborit, Régine-éva Pénisson, Catherine Perrier, Madeleine et Gaby Châtaignier, Thierry Bertrand, André-Marie Despringre, Michel Colleu, Jean-François Henry, Yvonnick Jolly, Michel Pénisson, Gilles Perraudeau, Alain Ribardière, John Wright…, pour les plus importants fonds sonores, sans oublier des dizaines d’enquêteurs ponctuels… à cette richesse s’ajoutent les imprimés confiés par Thérèse Clavier, Alain, André et Claude Bujeaud, Jean-Pierre Rouillon, pour les fondamentaux. à partir de 1983, s’engagent l’inventaire, la classification, la documentation… avec l’aide de la Communauté de Communes Océan-Marais de Monts. S’ensuivent les partenariats solides avec les pouvoirs publics : Conseil général de la Vendée, Conseil régional des Pays de la Loire et de l’état, via la DRAC des Pays de la Loire. Sans oublier les communes du Perrier, qui loge EthnoDoc, et de Saint-Jean-deMonts, pour l’ensemble de ses aides et soutiens. Une belle chaîne en vérité qui fonctionne depuis plus de vingt ans, et cela sans faille. La création d’une « classe du Patrimoine », en 1990, provoque également un développement sans précédent puisque le discours du jeune président du Conseil Général de la Vendée, Philippe de Villiers, est sans ambages : « L’Arexcpo ne doit plus être limitée au Marais-Breton vendéen, mais doit être l’Arexcpo en Vendée ! ». Ainsi, à partir de 1991, les enquêteurs salariés et le réseau des bénévoles vont solliciter nos mémoires. Trente et un cantons, plus de 12 000 personnes rencontrées, trente, quarante, cinquante mille chansons, contes, comptines, musiques, aucun chiffre ne peut être avancé à l’instant de la rédaction de ces lignes, le fonds occupera des documentalistes des années durant. Surtout qu’à cela s’ajoutent les dizaines de milliers de témoignages parlés, de récits de vie… plus de cent mille images, films, livres, disques…

Ces actions ne laissent pas insensible le directeur des Archives départementales de la Vendée, le partenaire discret d’Arexcpo et d’EthnoDoc, Thierry Heckmann. Lui revient la conservation pérenne de ces fonds. Ce fonds, cette rigueur de documentation, l’envie de travailler ensemble, de partager des expériences, des connaissances…, initieront une nouvelle dimension avec la rencontre d’André-Marie Despringre et l’équipe du LACITO/CNRS en cette d’année 1999. Depuis, le réseau s’est étoffé. Des transcripteurs, aux analyses scientifiques, rédacteurs, séquenceurs, documentalistes, informaticiens, programmeurs, monteurs, sans oublier l’autre nerf moteur que représentent les administrateurs, comptables, animateurs… Nous aurions pu féminiser les qualités puisque toutes ces compétences se partagent entre les deux sexes, mais aussi les générations, les catégories sociales, natifs du pays et nouveaux résidents. Il s’agit bien d’une belle chaîne de solidarité pour une cause commune : la sauvegarde et la valorisation du Patrimoine culturel immatériel. Associons à cette belle aventure humaine, le professeur Francky Trichet, du LINA de l’Université de Nantes, qui développe nos outils informatiques les portant à la pointe de l’innovation numérique. Mes compagnons, j’allais dire du devoir, bénévoles et salariés d’EthnoDoc, qui n’ont cesse de porter à l’excellence les fruits des travaux fastidieux : sans eux, aussi, point de réussite. Il y a ceux qui, au premier abord, ne se sentent pas concernés par tous ces investissements intellectuels, ces bénévoles de l’ombre, qui répondent présents avant que l’invitation ne leur soit faite. Ceux qui ouvrent les portes, les ferment, qui rangent, balayent, tiennent le bar, le café au chaud, le vin de pays au frais, transportent de la gare au rendez-vous…, mille tâches qui, si ces bénévoles ne les assumaient pas, rendraient impossibles des activités comme les nôtres. Pour ce colloque, l’équipe du Poiré a fait des prouesses. C’est bien grâce à toutes et tous qu’ont pu se mettre en œuvre tant d’opérations dont le colloque de 2003, au Poiré-surVie, qui a constitué un important sommet. Six années après cet événement, soit trois ans après la ratification par la France de la convention de l’UNESCO, nous croyons tous que nous avons fait un loyal travail, en prise directe avec les résolutions qu’édicte cette déclaration. Toutes ces expériences collectives doivent, maintenant, être transmises, échangées, partagées…, entre-nous certes, mais surtout avec les jeunes générations qui nous poussent. C’est pour répondre à ces obligations que tous ensemble, nous avons récemment initié l’OPCI (Office du Patrimoine culturel immatériel) pour engager, de concert, une grande démarche solidaire pour que nos cultures traditionnelles perdurent. Fasse que ces investissements humains ne tarissent pas, mais surtout qu’ils vivent et se développent encore pour laisser une bien belle histoire de nos prédécesseurs. Jean-Pierre Bertrand Le 8 octobre 2009

Ce colloque a été organisé par Jean-Pierre Bertrand et les équipes d’Arexcpo et d’EthnoDoc avec le concours d’André-Marie Despringre du Lacito-CNRS afin de rassembler un ensemble très complet de compétences qu’elles soient locales, associatives et/ou institutionnelles. L’organisation logistique et matérielle a été mise en œuvre par Jean Mignet avec la collaboration des membres du Comité des Fêtes du Poiré-sur-Vie, les membres de Mémoire du Poiré. L’ensemble des organisateurs vendéens s’est mobilisé sous la houlette de Vendée Patrimoine, fédération d’associations qui oeuvrent pour les patrimoines locaux de Vendée. La mémoire de Jérôme Bujeaud, grand folkloriste saintongeais est ici le prétexte à une mise au point large du problème que pose la chanson traditionnelle et la mémoire collective qu’il implique, notamment en Vendée mais aussi dans quelques autres pays limitrophes, voire au sein du monde francophone jusqu’à, pour quelques études, d’autres pays (Belgique, Canada, Cuba). L’objectif principal de cette recherche demeure, de répondre et pourquoi pas ?... à la question fréquemment posée aux chercheurs : « à quoi sert ce travail d’histoire et d’ethnographie ? ». Remarquons avec Marc Bloch, créateur de la revue historique les Annales, que notre civilisation occidentale tout entière est intéressée à la légitimité de son histoire, car (dit-il), à la différence d’autres types de culture, elle a toujours beaucoup attendu de sa mémoire. Les Grecs et les Latins, nos premiers maîtres, étaient des peuples historiographes et le christianisme est une religion d’historiens... (in, Apologie pour l’Histoire ou Métier d’historien, Paris A. Colin, 2002). L’intérêt de ce colloque est, bien entendu, de voir, entre historiens et ethnologues, qu’ils soient spécialistes des langues, de la poétique, de la musique ou, plus généralement de la culture, en quoi ce patrimoine chanté de Vendée est bien représentatif de la mémoire collective d’un pays francophone qui est justement exceptionnellement reconnu comme le plus conservateur de sa mémoire, et comment celle-ci pourrait servir à donner à vivre un présent et un futur plus humain aux différentes générations concernées. André-Marie Despringre

Colloque organisé par l’Arexcpo sous la double responsabilité de Jean-Pierre Bertrand et d’André-Marie Despringre Les réalisateurs sont : Jean Mignet, et les bénévoles du Poiré-sur-Vie, logistique, Jean Mignet, pour Vendée Patrimoine, trésorerie et comptabilité, Guillaume Blin et Bertrand Friconneau, d’EthnoDoc, prises de son et d’images, Françoise et Jean Viola, pour JVS, sonorisation, André-Marie Despringre et Jean-Pierre Bertrand, textes additionnels, relecture, Marijo Pateau et les étudiants de l’IUT La Courtaizière, La Roche-sur-Yon, pour la mise en page du livre Hélène Renaut-Fraizier, d’EthnoDoc, pour le traitement des partitions, Jean-Pierre Bertrand, d’EthnoDoc, gestion de l’iconographie, Guillaume Blin, avec la collaboration de Colas Leroy, d’EthnoDoc, pour le montage de la maquette imprimerie, Michèle Micheau, Philippe Côme, relecture orthographique des textes Pierre-Marie Dugué, d’EthnoDoc, pour le traitement sonore des archives, Guillaume Blin d’EthnoDoc, pour le traitement sonore et le montage de la maquette sonore, Laurence Farinaud, d’EthnoDoc, secrétariat Marie-Gabrielle Renaudineau, de Mémoire des Vendéens, Arexcpo, pour la gestion de la diffusion locale de l’édition (salons et expositions en Vendée)

Organisation sous la responsabilité du comité scientifique : Apollinaire Anakesa-Kululuka Jean-Pierre Bertrand André-Marie Despringre Thierry Heckmann Jean Mignet Sylvie Mougin

Programme pour le colloque (novembre 2003) *
Chansons en Mémoire – Mémoire en Chanson Hommage à Jérôme Bujeaud (1834-1880) Jeudi 20 novembre, 9 heures

Ouverture du Colloque 9 heures – Introduction au Colloque : Jean-Pierre Bertrand (AREXCPO en Vendée) et André-Marie Despringre (Directeur d’Etudes, UMR-7107, LACITO-CNRS/Paris IV-Sorbonne) Un Colloque pour rassembler des compétences : la chanson traditionnelle et la mémoire collective. 9h 30 – 1. Histoire du Folklore (Président de séance : Donatien Laurent, Dr-honoraire- CNRS, CRBC-Brest) 9 h 30 – Jérôme Bujeaud 1834-1880, vie et œuvre. (André Bujeaud) 10 h – Un corpus de chansons collectées dans la première moitié du xxe siècle à l’île d’Yeu. (Jean-François Henry) 10 h 30 – 11h – Discussion/Pause 11 h – Représentations du Marais poitevin à travers quelques cahiers de chansons. (Daniel Bourdu) 11 h 30 – Folkloristes et voyageurs en Béarn au xixe siècle : aux sources des sources. (Jean-Jacques Castéret) 12 h – Un chansonnier anticlérical en dialecte liégeois : Joseph Lamaye. (1805-1884) (Daniel Droixhe) 12 h 30 – Réception par les personnalités locales. Déjeuner 14h – 2. Histoire et Techniques : enquête, collecte et archivage (Présidence : Thierry Heckmann, Archives départementales de Vendée) 14 h – 30 ans de Collectes à l’AREXCPO en Vendée 1e partie : Histoire d’une enquête collective avec la participation d’enquêteurs. (Jean-Pierre Bertrand) 14 h 30 – Chansons populaires du fonds Michel Valière à Poitiers. (Michèle Gardré-Valière et Michel Valière) 15 h – La collecte phonographique du Musée de la Parole en Vendée en 1946 : Roger Dévigne et les frères Martel. (Pascal Cordereix) 15 h 30 – 30 ans d’archivage à l’AREXCPO en Vendée 2e partie : L’outil informatique au service de l’archivage. (Jean-Pierre Bertrand) 16h – 16 h 30 – Discussion/Pause

16h 30 – 3. Approche Pluridisciplinaire de la chanson A/ Transcriptions et analyses des textes (Présidence : Pr Olga Galatanu, vice-présidente de l’Université de Nantes) A1. Dialectologie et français régional 16 h 30 – Dialecte, dédialectalisation et euphémisme dans La Guilaneu et l’Apprenti pastoureau. (Pierre Rézeau) 17 h – La langue des chansons chez Bujeaud. (Jean-Léo Léonard) A2. Ethnolinguistique : 17h 30 – Sous-entendus érotiques et métaphores codées dans les chansons du corpus Bujeaud. (Sylvie Mougin) A3. Sémantique : 18 h - Étude sémantique des mots les plus récurrents dans les chansons du pays de Guérande publiées par Guériff (Laetitia Bourmalo) 18 h 30 – Discussion Animation 21h : Concert par Sounurs et Tap Dou Daïe : Pendant que le moulin vire, chansons de moissons, de meuniers, du gâteau de noce … à partir d’archives et de collectes de l’AREXCPO en Vendée. (entrée plein tarif 5 €) Vendredi 21 novembre A4/ Poétique des chansons (Présidence: Pr Andy Arleo, Université de Nantes) A4.1. Poétique : 9 h - Analyse rythmique de formules ou de chants de tradition orale : quelques problèmes théoriques et pratiques. (Benoît de Cornulier) A4.2. Sémiostylistique : 9 h 30 – Le refrain à travers les manuscrits de J. Bujeaud. (Maria Spyropoulou) A4.3. 10 h – De l’influence de la chanson populaire sur la chanson poétique du xixe siècle à nos jours : essai de versification comparée. (Brigitte Buffard-Moret) 10 h 30 – 11 h– Discussion/Pause 11h – B/ Approches ethnomusicologiques (Président de séance : Présidence : Pr Benoît de Cornulier, Université de Nantes) 11h – Les mélodies des chansons traditionnelles de la plaine et du bocage par leurs grands interprètes : expression, contenu et mémoire. (Apollinaire Anakesa)

11h 30 – Répertoires individuels pour deux communautés maraichines : interprètes, expression et contenu des chants, mémoires. (André-Marie Despringre) 12h – Chanson traditionnelle, mémoire et création collective en temps réel : le cas des improvisations poétiques chantées en Amérique Latine. (Marie-Hortense Lacroix) 12h 30 – Discussion 12h 45 – Déjeuner B2/ Approches ethnomusicologiques, suite ( Présidence : A.-M. Despringre, UMR LACITO, Paris IV-Sorbonne) 14 h – Les chansons de l’Est Vénézuélien : définition d’un style. (Sofia Barreto) 14 h 30 – Las chançons de moun grand-paire [Les chansons de mon grand-père]. Occitanie (Françoise Etay) 15h – Le Bal de Saintonge : un pas pour tout ou presque. (Claude Ribouillault) 15h 30 – Formes et mémoire de la musique à danser et de la danse vendéenne. (Eva Ordóñez) 16h – Interactions entre Mémoires, musiques et danses : le cas de la musique à danser vendéenne. (Julie Kestenberg) 16h 30 – Discussion/Pause C/ Histoire et Anthropologie (Présidence : Pr Alain Gérard (Sorbonne, Paris IV) 17h – Quelques pistes, à la recherche de l’empreinte identitaire dans la chanson traditionnelle ; cas du Limousin première moitié du xxe siècle. (Hubert Schmitt) 17h 30 – Chansons traditionnelles françaises ou en français à l’île de la Réunion. (Jean-Pierre La Selve) 18h - Influences britanniques, américaines et canadiennes sur la collecte et l’analyse des chansons historiques au xxe siècle dans le Canada anglais. (Pauline Greenhill) 18h 30 - Discussion 21h : Animation Concert par Duo Bertrand : veuze-Accordéon diatonique accompagné de Thierry Moreau, contrebasse, violon, et de Sylvain Favre, percussion. (entrée plein tarif 5 €) Samedi 22 novembre 9 h – Interactions entre intervalle mélodique et schéma accentuel phonétique dans la perception des unités linguistiques de chansons anglaises. (Marc Jeannin) 9h30 – 4. – Mémoire d’avenir, avenir de cette mémoire ? Usages patrimonial et didactique (Présidence : Gérard Cieslik, Conseiller DRAC, Pays de Loire) Usage littéraire : La chanson traditionnelle comme gage de stabilité dans les romans malgaches de Michèle Rakotoson. (Ranaivoson-Hecht)

10h – Table ronde n°1 : les usages littéraires de la chanson traditionnelle. 10h 30 Pause 11h – Usage musical : Le collectage, source de création musicale (Sébastien et Thierry Bertrand) L’enseignement de la musique aujourd’hui. (Maxime Chevrier) 12h – Table ronde n°2 : les usages musicaux de la chanson traditionnelle. 12h 45 – Synthèse du Colloque par A.-M. Despringre. 13h – Déjeuner Animation 15h –18h – Concours de chants : interprétations de chants de tradition orale déjà édités au xixe siècle par Jérôme Bujeaud et ceux collectés au xxe s. (entrée plein tarif 2 €) 18h – Hommage à la famille Bujeaud, par les veuzous, avec Thierry Bertrand et Maxime Chevrier, narrateur. 18h 30 – Proclamation des résultats du concours.

Dimanche 23 Novembre 10h – Marche chantée à partir du moulin à élise, avec Mémoire du Canton du Poiré. (gratuit) 14h 30 – Concert : 31 chansons, soit une par canton, interprétées par les meilleures mémoires de Vendée.

EXPOSITIONS durant toute la manifestation - Jérôme Bujeaud 1834-1880, vie et œuvre, par Vendée Patrimoine - 2003, 30 ans au service de la mémoire des Vendéens, par l’AREXCPO - Musique en Vendée, par Sounurs et Tap Dou Païe * Mercredi 19 novembre à 18h30 Réception au moulin à élise pour le lancement de l’édition sonore Pendant que le moulin vire de Sounurs et Tap Dou Païe, par l’Arexcpo en Vendée, Vendée Patrimoine et le Moulin à Élise.

Sommaire
André-Marie Despringre Introduction au colloque.............................................................................................................................. 17 Témoignage de la famille de Jérôme Bujeaud (p. 29) André Bujeaud, petit-fils de Jérôme Bujeaud Chants et chansons populaires des provinces de l’Ouest (1863 et 1864) ..................................................... 31 Recherches et valorisation par des chercheurs locaux (p. 57) Jean-Pierre Bertrand, Arexcpo Histoire d’une enquête collective ................................................................................................................ 59 Muriel Albert, Arexcpo Le collectage, une aventure humaine de partage et d’écoute ...................................................................... 67 Jean-François Henry, historien Un corpus de chansons collectées dans la première moitié du xxe siècle à l’île d’Yeu ................................ 71 Daniel Bourdu, ethnologue au Parc Interrégional du Marais Poitevin Les cahiers de chansons de deux jeunes maraîchins, vers 1900................................................................... 79 Sébastien Bertrand, Duo Bertrand Le collectage, source de création musicale .................................................................................................. 97 Thierry Bertrand, Duo Bertrand La reconstitution d’une technique instrumentale à partir du chant traditionnel......................................... 101 Maxime Chevrier, École de musique départementale de Vendée Usage didactique et patrimonial du fonds traditionnel................................................................................ 107 Point sur les archives (p. 111) Jean-Pierre Bertrand, Arexcpo L’outil informatique au service de l’archivage............................................................................................. 113 Pascal Cordereix, Bibliothèque nationale de France Roger Dévigne et les frères Martel : la collecte sonore de la Phonothèque nationale en Vendée, septembre 1946 ............................................. 119 Michèle Gardré-Valière et Michel Valière, Université de Poitiers à propos des chansons populaires du fonds Valière à l’université de Poitiers............................................. 129 Une histoire, une mémoire et quelques méthodes d’analyses formelles (p. 141) Brigitte Buffard-Moret, université de Poitiers De l’influence de la chanson populaire sur la chanson poétique du xixe siècle à nos jours : essai de versification comparée .................................................................................................................... 143 Apollinaire Anakesa, Lacito-CNRS et Université Paris de IV Sorbonne Chansons traditionnelles des plaines et des bocages vendéens : Une mémoire millénaire renouvelée............................................................................................................ 157 Jean-Léo Léonard, Université Paris III Sorbonne Stylisation dialectale et répertoire................................................................................................................ 167 Sylvie Mougin, Université de Reims et chercheur Lacito-CNRS « J’apprends à votre fille à faire des paniers » : équivoques et métaphores érotiques dans les chansons traditionnelles françaises....................................... 183 Laetitia Bourmalo, Université de Nantes étude des prédicats les plus récurrents dans les chansons populaires et folkloriques du pays de Guérande ayant pour thème le mariage ....................................................................................................................... 197

Benoît De Cornulier, Université de Nantes Les tralalas ou « syllabes non significatives » illustrés par des chansons vendéennes .................................. 209 Pierre Rézeau, CNRS (er) Dialecte, dédialectisation et euphémisme dans La Guilaneu et L’Apprenti pastoureau ...................................... 221 Julie Kestenberg, Lacito-CNRS Intéractions entre mémoires, musiques et danses Quelques réflexions sur la musique à danser vendéenne, notamment la ronde.......................................... 233 Eva Ordóñez-Flores, Paris IV Sorbonne Forme et mémoire de la danse vendéenne .................................................................................................. 243 Claude Ribouillault, musicien et journaliste Le bal de Saintonge : un pas pour tout, ou presque… ................................................................................ 253 Apollinaire Anakesa, Lacito-CNRS et Université de Paris IV Sorbonne Analyse poético-musicale des différentes versions de Poirillons..................................................................... 265 André-Marie Despringre, Lacito-CNRS et Université de Paris IV Sorbonne Deux mémoires : pratiques de chansons traditionnelles enregistrées à l’Île de Noirmoutier et en sud-Vendée...................... 305 En France et ailleurs : la chansons traditionnelle (p. 319) En France Jean-Jacques Castéret, Institut occitan, Lacito-CNRS et Université de Bordeaux Aux sources des sources : Folklore et contexte pyrénéen au xixe siècle....................................................... 321 Hubert Schmitt, Lacito-CNRS et Université de Paris IV Sorbonne Quelques pistes à la recherche de l’empreinte identitaire dans la chanson traditionnelle ; cas du Limousin première moitié du xxe siècle............................................................................................ 333 Jean-Pierre La Selve, Université de Saint-Denis-de-la-Réunion Chansons traditionnelles françaises ou en français à l’île de La Réunion ................................................... 349 Monique Blérald, Université des Antilles et de la Guyane Carnaval de Guyane : les nouvelles voies du bal paré-masqué ................................................................... 363 à l’étranger (p. 379) Dominique Ranaivoson, Université de Metz La chanson traditionnelle malgache comme gage de stabilité dans l’œuvre de Michèle Rakotoson............................................................................................................ 381 Marie-Hortense Lacroix, Université de Paris IV Sorbonne Chanson traditionnelle, mémoire et création collective en temps réel : le cas des improvisations poétiques chantées dans le monde hispanophone (Cuba) ................................... 393 Sofia Barreto-Rangel, Lacito-CNRS et Université de Paris IV Sorbonne Les chansons de l’est vénézuélien : définition d’un style musical................................................................. 401 Pauline Greenhill, Université de Winnipeg Influences britanniques, américaines et canadiennes sur la collecte et l’analyse des chansons folkloriques au xxe siècle dans le Canada anglais : le paradoxe Edith Fowke ............................................................................................................................. 415 Marc Jeannin, Université de Paris IV Sorbonne étude psycholinguistique des rapports langage / musique dans la chanson anglaise ................................. 429 Daniel Droixhe, Université de Liège De la voix au violon. Deux chansons-parades wallonnes d’André Delchef (1857-1858)............................. 439 Résumés des interventions ........................................................................................................................... 449 Crédit photo................................................................................................................................................. 459 Programme du CD ...................................................................................................................................... 460 Remerciements ............................................................................................................................................ 466

Introduction au colloque par André-Marie despringre

Anthropologue de la musique, UMR 7107, laboratoire de Langues et civilisations à traditions orales (UMR 7107 du LACITO-CNRS), équipe anthropologie de la parole, programme : articulation parole-musique, Université Paris IV-Sorbonne. Entré au CNRS en 1975, après divers diplômes spécialisés en musique (CNSM de Lille) et en ethnomusicologie (diplôme de l’EHESS), il a soutenu, en 1985 une thèse d’ethnologie avec Mr. le Professeur Georges Balandier (ethnosociologue à Paris V) : Chants de fêtes en Flandre… puis, à l’université de Paris IV-Sorbonne, une habilitation à diriger les recherches qui portaient sur l’interdiscipinarité des poésies chantées. Les responsabilités qu’il assume depuis vingt ans au CNRS, tant dans cette recherche que dans son enseignement, ont permis de créer à la Sorbonne une véritable filière de ce domaine ethnomusicologique, dans une université qui était pourtant traditionnellement tournée vers l’histoire de la musique. Son admission en 2000 à l’école doctorale V « Concepts et Langages » de Paris IV-Sorbonne souligne tout naturellement sa volonté d’oeuvrer — tant au CNRS qu’à l’université — au développement scientifique et à la diffusion d’études et méthodes portant sur le chant traditionnel.

Actes du colloque Chansons en Mémoire - Mémoire en Chanson

Soulignons tout d’abord que la matière sonore enregistrée depuis cinquante ans dans plusieurs pays de France est tout à fait considérable (plus de 200 000 items et, en Vendée, 35 000). Rappelons enfin que c’est justement la pratique de l’enregistrement sonore, commencée avec le cylindre au début du xxe siècle, qui a révolutionné la méthodologie voire l’étude même de la musique traditionnelle et des langues vernaculaires. Ces recherches qui avaient été, souvenons-nous, largement développées aux xixe siècle, par les philologues-folkloristes — littéraires comme, par exemple, en Vendée Jérôme Bujeaud et par quelques rares musiciens (Julien Tiersot, Histoire de la chanson populaire en France, Genève, Minkoff Reprint, 1978) —, l’ont été à partir de la fin de la Monarchie de Juillet et surtout sous le second Empire, très officiellement par l’enquête nationale Fortoul lancée sous le ministre A. Ampère en 1852. Des centaines d’ouvrages ont témoigné de la majeure partie des régions de France et un fonds d’inédits est conservé aux Archives nationales. Tout ceci pose à l’historien et à l’ethnologue la question de l’établissement des sources. Michel de Certeau, dans l’Écriture de l’histoire [1975], Paris, Gallimard, 2002, coll. « Folio », nous met en garde car : Il n’est pas de travail qui n’est à utiliser autrement des fonds connus et, par exemple, à changer le fonctionnement d’archives définies jusqu’alors par un usage religieux et « familial ». De même au titre de pertinences nouvelles, il constitue en documents des outils, des compositions culinaires, des chants, une imagerie populaire, une disposition des terroirs, une topographie urbaine, etc. Ce n’est pas seulement faire parler ces « immenses secteurs dormants de la documentation », et donner la voix au silence, ou son effectivité à un possible. C’est changer quelque chose qui avait son statut et son rôle, en une autre chose qui fonctionne différemment. Aussi bien, on ne peut appeler « recherche » l’étude qui adopte purement et simplement les classements d’hier. Mes recherches se réclament plus particulièrement de l’ethnolinguistique et de l’ethnomusicologie. Elles sont, par conséquent, à comprendre comme des spécialités frontières de la linguistique, d’une part, et de la musicologie, d’autre part. Science humaine anthropologique caractérisée par la rigueur de ses méthodes, l’ethnomusicologie tente de faire surgir les éléments formels et culturels nécessaires à une analyse beaucoup plus fine des répertoires chantés. Depuis 1972, en partant des langues régionales (français, franco-provençal, flamand, gallo, bas-poitou, etc), je m’emploie dans mes travaux, à montrer ce qu’une musique régionale doit à la prosodie de sa langue, à sa structure, mais aussi ce que ces formes musicales ont d’autonome, ou de dépendant par rapport à la langue et au groupe social considéré. Les catégories stylistiques que j’élabore me permettent en outre de donner un début de réponse à l’authentification du patrimoine de chacune des cultures envisagées. Par conséquent, j’étudie la musique des régions françaises, ses formes d’expression, ses formes de contenus, ses rapports à la société contemporaine, française et englobante — européenne et mondiale — et j’envisage, à terme, avec l’aide de mes collègues, une typologie des répertoires musicaux par région française étudiée. Pourquoi des descriptions formelles : pour mieux « expliquer ? ». Je dirais plutôt, avec Paul Ricoeur, pour mieux « comprendre », de l’intérieur comme de l’extérieur, une culture qui n’est pas directement donnée. Ma réflexion tente en effet de prendre en compte le sens global des chants dans les sociétés du nord et de l’ouest de la France. Elle porte à la fois sur les formes mentales produites (langage poético-musical) et sur leur sens dans les situations de production. Au cours de ce colloque, j’ai donc surtout insisté auprès de mes collègues pour qu’ils soulignent plus précisément les relations à la mémoire de cette forme chantée. Faut-il « croire la mémoire » excellente question que posaient déjà quelques ethnologues aux Rencontres internationales de Saint-Pierre (Isère) en 1986 ? Mais voir aussi, plus récemment, les Cahiers du CLO édités par le Centre de littérature orale, qui a consacré également un numéro spécial (43) intitulé « Les voies de la mémoire ».
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Justification du titre de ce colloque
L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé 1. Le parti pris que j’ai eu d’intituler ce colloque Chansons en mémoire, Mémoire en chanson : hommage à Jérôme Bujeaud sous-entend plusieurs idées qui nous sont venues, à Jean-Pierre Bertrand et à moi, lors de nos premières discussions sur ce projet. Il va de soi que s’il était tout à fait légitime de placer cette rencontre sous l’égide de l’illustre folkloriste vendéen Jérôme Bujeaud, dont nous saluons aujourd’hui le descendant André Bujeaud en le remerciant en outre de sa riche communication, il fallait que nous, chercheurs du xxie siècle, associons son nom aux recherches en sciences humaines sur le chant qui ont considérablement évolué un siècle et demi depuis la parution de Chants et Chansons populaires des provinces de l’Ouest... en 1866. La justification du titre que je proposais alors, pour compléter l’idée de Jean-Pierre Bertrand, peut en réalité se résumer par un récit personnel : Au cours de mes premières visites à l’Arexcpo-EthnoDoc en 2001, j’avais remarqué la collection de CD intitulée Vendée, Chansons en mémoire. Face à cette affirmation, suggestive mais par trop laconique, l’ethnologue que je suis se posait immédiatement la question : que veulent dire les responsables de cette collection d’archives sonores lorsqu’ils écrivent « mémoire » au singulier ? S’agissait-il d’archives sonores dont le but serait de re-présenter la mémoire collective de chaque canton et, au final, de l’ensemble de la Vendée ? Dans ce cas, le singulier de mémoire pouvait parfaitement se comprendre. Voulait-on plutôt parler de la mémoire des chanteurs de Vendée et de leur performance ? Mais alors, on devait probablement avoir sélectionné un ensemble de mémoires individuelles particulièrement représentatives de la mémoire vendéenne. La légitimité des personnes âgées, les anciens, était certes d’emblée affirmée. Mais, dans ce cas, le titre de la collection ne rendait pas totalement (compte) de la spécificité de la transmission orale des chansons et la référence aux chanteurs eux-mêmes paraissait manquer. Or, en raison de la spécificité du monde rural avec les lourdes contraintes de ses activité quotidiennes, la transmission du patrimoine spirituel se fait d’abord, rappelons-le à nouveau, par l’intermédiaire des plus âgés. Dans les années 1920, l’historien Marc Bloch constatait, avec juste raison que plus d’une jeunesse a dû aux leçons des vieillards au moins autant qu’à celle des hommes mûrs. [...] De là vient, avant tout, n’en doutons pas, le traditionnalisme inhérent à tant de sociétés paysannes (Marc Bloch, ibid. : 62). Pour rendre compte plus complètement de cette situation et de ma conception, il me fallait enfin ajouter une autre proposition à l’intitulé du colloque. C’est pourquoi à Chansons en mémoire j’apposais Mémoire en chansons. Sur la question d’écrire « Mémoire » au singulier plutôt qu’au pluriel, j’hésitais encore car nous avions à faire un choix à propos de mémoires qui fonctionnent elles-mêmes selon plusieurs sortes de mémoires. En effet, nombre de chanteurs et chanteuses connaissent des dizaines voire des centaines de pièces pour les meilleurs. La question de la nature de leur mémoire telle que l’envisagent les psychologues relève on le sait des techniques de perception et de mémorisation tandis que celle de la mémoire historique des chansons relève selon les termes mêmes du phénoménologue Paul Ricoeur (dans La mémoire, L’histoire, L’oubli, Paris Le Seuil, 2000) d’une phénoménologie de la mémoire, c’est-à-dire d’une approche très complexe de la remémorisation, du rappel et du souvenir qui sont de fait aux antipodes du concept psychologique de mémorisation.

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M. Bloch, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, Paris, Colin, 2000 : 63.

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Rappelons tout de même qu’à ce « quoi » la phénoménologie ajoute le « comment » qui affirme également que la représentation du passé est celle d’une image tant visuelle qu’auditive : corporelle. La connaissance du passé s’acquière non par l’imagination mais à partir d’images bien précises, de représentations (P. Ricoeur, ibid. : 5).

La Mémoire
Le psychologue François Ellenberger cité par J. Filloux explique que la mémoire humaine diffère de la perception (elle est, selon lui, autre chose qu’une perception même faible), c’est parce qu’elle représente la possibilité qu’a la conscience actuelle de donner une sorte de procuration à la conscience passée, en lui conférant le droit de percevoir à sa place (Filloux, La Mémoire, Que sais-je, 1962 : 17). La mémoire comme visée et le souvenir comme chose visée. Différemment, c’est une phénoménologie éclatée de la mémoire dont le fil conducteur est le rapport au temps que propose Paul Ricoeur (Ibid. : 27). Au cours des interventions de cette assemblée, c’est donc surtout la seconde acception que nous avons développée, en dépit du fait que quelques communications concernent plus directement certains procédés de mémorisation particuliers à la chanson. Mais l’objectif principal demeure cependant, ne l’oublions pas, de répondre à la question fréquemment posée aux chercheurs : à quoi sert ce travail d’histoire et d’ethnographie de la Vendée ? Remarquons avec Marc Bloch, créateur de la revue Les Annales que : notre civilisation occidentale tout entière est intéressée à la légitimité de l’histoire. Car [dit-il], à la différence d’autres types de culture, elle a toujours beaucoup attendu de sa mémoire. Les Grecs et les Latins, nos premiers maîtres, étaient des peuples historiographes. Le christianisme est une religion d’historiens... (dans Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, Paris A. Colin, 2002). Avec l’Histoire d’une part (cf. les communications des autres auteurs), les autres sciences du temps présent, sont ainsi convoquées et présentées de manière critique, dans leur activité de recherche, de conservation et de diffusion, des approches de la mémoire de ce patrimoine que constitue la chanson traditionnelle. Ce que j’espère c’est qu’un dialogue constructif deviendra ensuite possible entre les historiens d’une part, et les spécialistes des disciplines citées, d’autre part, car il s’agit véritablement de produire une connaissance plus cohérente sur le sujet. La question de ce colloque a été, par conséquent, de voir, entre historiens et ethnologues, qu’ils soient spécialistes des langues, de la poétique, de la musique ou, plus généralement de la culture, en quoi et comment ce patrimoine chanté en Vendée ou ailleurs, pourrait servir notre connaissance de la mémoire et donner à vivre un présent et un futur plus humain aux différentes générations concernées. Le bilan de la séance qui a été tenue avec les praticiens de la musique et les folkloristes, a enfin permis d’entamer un dialogue qui, à l’avenir, nous aidera probablement à mieux appréhender ce patrimoine complexe. L’interprétation des résultats, leur phénoménologie, devrait par conséquent tendre à distinguer souvenir et imagination en une approche plus anthropologique. Pour beaucoup de folkloristes qui se sont multipliés — on le sait — à l’époque romantique, la chanson envisagée alors comme mémoire collective reflète un état ancien de la société. Ces auteurs ont invariablement considéré leurs collections de chansons comme « admirables » et naïves. La nostalgie du temps passé est cependant aujourd’hui encore bien présente, car c’est, pour la plupart, ce que les phénoménologues d’aujourd’hui appellent la mémoire heureuse, qui a aussi été mise en valeur au xxe siècle, sans pourtant jamais s’être débarrassée de toutes ses pathologies (voir particulièrement l’article d’Eva Ordónèz). En effet, pour les plus éclairés d’entre eux : Hersart de la Villemarqué, Gaston Paris, Jérôme Bujeaud, Patrice Coirault, Henri Davenson, Conrad Laforte etc., la chanson n’est que la répétition très
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infidèle d’un texte original dont les « erreurs » sont attribuées à l’oubli et dont l’auteur ou la version originale sont recherchés en vain. Par conséquent, de ces points de vues, c’est une mémoire qui se répète, inlassablement, avec toutes ses imperfections et bien entendu ses innombrables « lacunes ». La majorité de ces chercheurs se sont ainsi fait un devoir, de vérité certes, mais surtout celui de chercher l’indispensable « authenticité » des textes en corrigeant les « fautes » des « interprètes » et en complétant les textes manquants, en rectifiant les erreurs, en évacuant en outre les manquements au goût et les distorsions aux règles de la poétique, voire de la bonne société etc. Le remarquable travail contemporain de l’ethnologue Donatien Laurent, qui a porté un regard nouveau sur l’oeuvre du folkloriste breton Hersart de la Villemarqué, est sans doute celui qui prouve le mieux jusqu’où la recherche d’un folkloriste peut aller pour redresser l’image des Bretons. Les recueils représentent en effet une mémoire image, ainsi que les historiens se plaisent à l’appeler. Ils servent à valoriser les valeurs culturelles d’un peuple qui a été largement dominé par la culture lettrée et pour lequel la reconnaissance de sa propre réalité prend une valeur quasi-existentielle (Cf. les multiples procès en vérité que l’on a fait à l’époque à cet académicien...). La question primordiale est alors de mettre en oeuvre une méthode qui permette d’observer des faits et des actions de l’expérience quotidienne des hommes (on se reportera ainsi aux travaux de l’allemand Husserl, chercheur qui est à la source du courant le plus prometteur de la phénoménologie contemporaine et des sciences cognitives (Leçon de 1905 sur La Conscience intime du temps et le tome XXIII des Husserliana). L’entreprise est complexe, elle consiste à distinguer entre une mémoire, - qui est perception-souvenir-, de l’imagination-, qui est fiction. Selon Husserl repris par Paul Ricoeur : le souvenir appartient au monde de l’expérience et il s’oppose nettement aux mondes de la fantaisie et de l’irréalité imaginaire. Il s’agit d’une mémoire qui revoit et non d’une mémoire qui répète. La répétition d’éléments venus du passé s’illustre précisément à travers le mouvement conservateur issu des folkloristes : il s’agit souvent, pour beaucoup de ces chercheurs, de répéter à la lettre ce que le folkloriste a transcrit. C’est une représentation purement imaginaire « une forme mixte de l’imagination » consistant à « mettre sous les yeux » un patrimoine oral sans en contrôler très bien le contenu. à l’opposé on trouvera l’attitude des chercheurs-musiciens progressistes qui se souviennent et ont constitué petit à petit le mouvement folk depuis Hugues Aufray jusqu’à Alan Stivell et ont été suivis ensuite par beaucoup d’autres. Ils sont devenus la référence pour les centaines de musiciens du mouvement folk-revivaliste français que l’on appelle aussi « tradis » aujourd’hui. Pour ces musiciens, la croyance en une mémoire qui revoit s’appuie sur l’observation participante des anciens et le travail de recherche qu’il soit personnel ou collectif des musiciens. Elle laisse beaucoup plus de place à la vie de la chanson dans la société, à sa variation formelle, et finalement, à la créativité spontanée qui est considérée ici comme inhérente à la forme chanson. La chanson et la mélodie instrumentale, une fois apprise par coeur, doivent être restituées d’oreille, fidèlement mais pas identiquement. Les souvenirs sont pour eux une matière vivante, une perception actuelle. En théorie c’est ce que l’on pourrait appeler la mémoire hallucinatoire de l’imaginaire mais pas précisément celle du souvenir. Il s’agit ici, d’une modalité pathologique de l’incrustation du passé au coeur du présent (P. Ricoeur, ibid. : 65). Elle est ostensive car elle donne aussi à voir ce passé, à le faire voir mais dans une dimension qui s’adapte à notre époque contemporaine. C’est ainsi que beaucoup de chansons servent - pour la première fois - de sources aux répertoires des musiciens instrumentaux. Ces deux attitudes, tout en étant très contradictoires, reflètent néanmoins l’ambiguïté même de cette forme « chanson ». Cette dernière participe en effet à la fois de formes de récits qui tantôt mettent en scène des faits historiques, comme, par exemple dans les complaintes et tantôt des formes de fiction dites métaphoriques, c’est-à-dire des formes sémantiquement opposées dans leur esprit à la première (cf. les chants à danser). Cependant, au plan musical, toutes possèdent une monodie qui véhicule un système scalaire peu marqué par chacune des cultures paysannes des pays de France,
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alors que leurs contenus mélodico-rythmiques trahissent au contraire des styles bien distintcts, modelés par une mémoire locale dite motrice que l’on peut aisément distinguer de la première catégorie : la mémoire image. Cette mémoire du corps, rythme incarné, provient de pratiques et d’apprentissages situés, notamment de danses ou de langues, particulières à chaque région. La chanson de tradition présente ainsi à mon sens, cette double liaison entre, d’une part, le souvenir comme par exemple, celui plus ou moins précis d’un texte ou d’un air et, d’autre part, l’imagination du chanteur, qui « se souvient » plus ou moins fidèlement selon l’intensité de sa pratique et qui interprète, voire recompose. Dans ce dernier cas, le chanteur comblera toujours le déficit mémoriel des textes ou de la musique en puisant (ailleurs) — souvent instinctivement — les éléments qu’il estime compatibles et qui proviennent souvent d’autres répertoires. Cette fiction de la chanson reflète précisément la nature même de la mémoire dite « folklorique » (selon Coirault et, à sa suite, J.-M. Guilcher), celle qui cumule un ensemble d’éléments pratiqués et forgés par de multiples chanteurs au cours de plusieurs générations et qui émerge comme spécificité d’un ou de plusieurs groupes sociaux. Les meilleurs interprètes sont considérés alors comme les « passeurs de tradition » ou, plus exactement, comme les agents de transmission des chansons. Certaines sociétés ont même développé l’improvisation comme nous le montre l’exposé sur Cuba de Marie-Hortense Lacroix. L’ensemble du monde sud-américain, l’Afrique, les cultures grecques, et, plus près de nous, le Pays basque, pratiquent encore cet art poétique improvisé. Mémoire-souvenir et mémoire-imagination sont donc ici à l’oeuvre, souvent simultanément au coeur de la chanson. Cette mixité des types de mémoire est probablement à l’origine du sentiment d’ambiguïté que l’on ressent vis-à-vis de la chanson, une forme qui a souvent été présentée par les positivistes comme « hétéroclite et inclassable » voire comme « mineure » alors qu’elle révélait à l’observateur romantique, d’incomparables chefs-d’oeuvres de la littérature orale. Elle est aussi considérée, immanquablement, comme un patrimoine, si fortement attaché à notre sensibilité que poètes et musiciens s’en inspirent à toutes époques. C’est probablement la liberté d’action, que ressentent les interprètes de la chanson, qui explique cette quasi-incarnation de formes qu’il s’agira alors pour nous, chercheurs, de classer et de distinguer des autres genres.

Chanson et lien social
C’est dans la relation entre mémoire individuelle et mémoire collective que l’on peut mettre en évidence les liens sociaux de la chanson. L’individualisme méthodologique (Augustin Locke, Husserl) et la conscience collective des sociologues (Durkheim, Halbwachs) se rejoignent ici : M. Halbwaks (La mémoire collective, Paris PUF, 1950), traite de la relation entre mémoire individuelle et mémoire collective dans les termes suivants : pour se souvenir, on a besoin des autres [...] cité par P. Ricoeur qui commente (ibid. : 147) : C’est essentiellement sur le chemin du rappel et de la reconnaissance, ces deux phénomènes mnémoniques majeurs de notre typologie du souvenir, que nous croisons la mémoire des autres. Je pense que la chanson a en outre cette particularité d’appartenir à la sphère des proches : famille, amis, relations de voisinage. Elle représente un intermédiaire fécond pour la survie de la chanson entre soi, les proches et les autres. Notons au passage que l’un des effets de ce colloque aura été sans doute que les archives sonores, les cassettes, les CD, les vidéos et les livres qui ont été communiqués, feront passer ces répertoires de la sphère intime du petit cercle des proches, à la sphère publique de toute la Vendée voire de toute la planète. Or, ce fait n’est pas sans conséquence sur le devenir de ces répertoires chantés et il faudrait sans doute l’analyser. Il a une influence certaine, de nos jours, sur la standardisation des formes comme, par exemple, un Guy Béart a pu l’illustrer par le passé.
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La question de l’exploitation de la chanson, de son interprétation moderne a donc été au coeur même de nos ateliers de réflexion. Jérôme Bujeaud, dans son introduction, expliquait déjà la permanence des coutumes de l’Ouest par la communauté des croyances, on dirait aujourd’hui, des représentations, c’est-à-dire des images mentales qui figurent les relations communes qu’un ensemble restreint de paysans, d’artisans, de commerçants etc., entretient avec son milieu qu’il soit écologique, environnemental ou sociétal (cf. communication de Daniel Bourdu). Alors la question est de savoir en quoi les contenus des chansons et les pratiques qu’elles accompagnent représentent la mémoire collective d’un groupe donné, son identité (cf. Hubert Schmitt). Les archives sonores collectées en France par les musiciens-chercheurs dans la seconde moitié du xxe siècle nous aident considérablement dans cette comparaison, la rigueur dont a fait preuve le centre d’archives orales d’Arexcpo ne pourra que faciliter l’ambition que nous avons tous de mettre en valeur et de préserver ailleurs que dans nos musées-cimetières, une culture dans ce qu’elle a de vivant et de profondément humain (les exposés de Jean-Pierre Bertrand, Pascal Cordereix, Michel et Michèle Valière, Apollinaire Anakesa et André-Marie Despringre. Il est bon de rappeler ici, pour un public qui affectionne ses archives orales et écrites, qu’une révolution dans l’appréhension de celles-ci a été opérée depuis deux siècles. La recherche fonctionne différemment aujourd’hui et je poursuis avec Michel de Certeau dans L’écriture de l’Histoire (Gallimard, 1975 : 103) : [...] on ne peut appeler « recherche » l’étude qui adopte purement et simplement les classements d’hier [...] et qui donc ne se définit pas par un champ objectif propre. Un travail est « scientifique » s’il opère une redistribution de l’espace et il consiste d’abord à se donner un lieu par l’établissement des sources — c’est-à-dire par une action instituante et par des techniques transformatrices.

La recherche
Une interprétation scientifique : pour mieux comprendre ? Henry-Pierre Jeudy précise dans un rapport au CNRS : La notion de patrimoine, quand on la traite comme objet polymorphe des investigations transdisciplinaires, n’a plus de commune mesure avec une quelconque obsession de conservation. En quelques années, cette notion est donc devenue le point nodal de l’interrogation sur les métamorphoses de la culture (et de la société), alors qu’elle n’était qu’une injonction collective à la conservation. [Rapport de conjoncture du Comité National du CNRS 1992, p. 416 (Henry-Pierre Jeudy)]. Les chants non accompagnés que nous enregistrons sont transmis oralement en langues régionales qui sont très rarement écrites mais très largement décrites. Pour le poitevin : Pierre Rézeau (CNRS) et Jean-Léo Léonard (Paris III) présentent les éléments de cette linguistique (dialectologie et phonologie). Les topoï ou associations d’images mentales à des lieux déterminés, sont, par exemple, au centre d’une recherche sur le sentiment d’appartenance que figurent un texte de chanson et sa pratique. L’ethnolinguiste sait ainsi nous éclairer dans cette voie ; en outre, les situations de dialogue entre chanteurs et public sont au centre des préoccupations de l’ethnologue. Son objectif sera d’établir l’importance de la production de chansons pour l’établissement de liens sociaux, qu’ils soient familiaux ou qu’ils appartiennent à la sphère symbolique plus large de la communauté de vie des chanteurs. Les multiples illustrations chantées de sous-entendus et métaphores érotiques que décrivent Pierre Rézeau (CNRS, er) et Sylvie Mougin (Lacito-CNRS), attestent, par exemple, qu’à la fin du second Empire et jusqu’à nos jours, il existe un goût, très répandu en Vendée et plus largement dans
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les campagnes françaises, pour la représentation imaginaire des activités sexuelles. L’absence de tabous en est le corollaire. La logique des textes chantés et leur sens sont de la sorte au centre de l’investigation des linguistes. Par ailleurs, les sémanticiens, comme Laetitia Bourmalo (CIRCI-SAD), relèvent davantage les marques du dialogue, les structures logiques et le sens des textes ainsi que les images et valeurs que figurent des ensembles thématiques de chansons. Le souvenir, tour à tour trouvé et cherché, se situe ainsi au carrefour d’une sémantique et d’une pragmatique (P. Ricoeur, ibid. : 4). Par ailleurs, l’ethnomusicologue s’intéresse à la coordination rythmique entre chanteurs, musiciens et danseurs ; de l’étroitesse des liens entre protagonistes du mouvement de la danse dépend sans doute l’intensité des liens sociaux que l’on établit entre générations et entre groupes sociaux etc. (cf. les communications sur musique et gestuelle de Claude Ribouillault, Julie Kestenberg et d’Eva Ordónèz). La problématique des relations entre contenus poétiques et musicaux, fondements concrets d’une mémoire qui a été qualifiée, par ailleurs de « générative » par Jack Goody (La raison graphique, la domestication de la pensée sauvage, éditions de Minuit, [1977], trad. Jean Bazin et Alban Bensa, éditions de Minuit, Paris 1979), et de « remémoration constructive » par F. C. Bartlett (cité par Belmont et Calame Griaule, « Les voies de la mémoire », Cahiers de Littérature orale, n° 43, CLO, 1998) ont été inventoriés : la métrique poétique présentée par les linguistes métriciens (Benoît de Cornulier et Brigitte Buffard-Moret) puis comparée à la métrique musicale par les ethnomusicologues (Apollinaire Anakesa, Sofia Barreto, André-Marie Despringre, etc.), la phonétique acoustique des sons produits, (Marc Jeanin), autant d’aspects par lesquels chacun a mis en valeur les procédés stylistiques : jeux de sonorités, formules, systèmes poétiques, motifs, topoïs etc. (Benoît De Cornulier, Maria Spyropoulou). Les ethnomusicologues insistent néanmoins davantage sur la systématique de la chanson et les variations que présentent ses réalisations. L’inventaire des motifs musicaux, des procédés rythmiques et des formules, sert la connaissance des procédés mnémotechniques de la chanson (approche cognitive). Cette action pluridisciplinaire, qui rassemble les compétences de tous ordres, est une proposition permanente qui vise à lutter contre la séparation contemporaine, qui a encore très souvent cours, entre les différentes analyses scientifiques des textes chantés. Ces dernières s’appliquent soit à la langue, soit à la poétique soit à la musique mais n’envisagent pas fréquemment d’analyser de manière concomitante leurs interactions. Ces analyses, étroitement disciplinaires, sont le fruit du dualisme cartésien qui séparait le corps de l’esprit. Une distinction nette, est encore très fréquente entre deux discours : - l’un qui porte sur l’organisation des manières selon lesquelles se créent et vivent les formes en général (étude compréhensive de type geertzéenne) - et l’autre, plus formaliste, qui analyse les formes objectives computarisées (systématiques linguistiques et musicales par exemple). Cette situation m’amène à tenter progressivement un discours reliant ces deux aspects, il s’agit en effet de penser la complexité de la chanson (cf. Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, ESF éditeur, 1996). Pour cela, il faudrait prendre en compte l’interdisciplinarité intra-formelle que constitue l’étude conjuguée de la linguistique, de la poétique et de la musicologie à propos d’une sélection de textes poético-musicaux. Il faudrait en outre y associer la transdisciplinarité, celles de l’Histoire, de l’Ethnologie sociale et culturelle. Cette dernière se distribue en différentes dénominations souvent précédées d’ « ethno » etc. (ethnolinguistique, ethnomusicologie, ethnopsychiatrie etc.).

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Par le biais du concept de mémoire qui permet de concentrer les études coopératives, on tente ainsi de revenir à une vision plus synthétique, proche de Spinoza, proposée dans Substantia actuosa 2. Elle prône l’unité de substance entre le corps et l’esprit, et en ce qui concerne notre objet : entre les systèmes expressifs du chant et leur sens qui émane des pratiques et actions qu’ils soutiennent dans la culture. Il s’agit bien évidemment de préserver l’approche globale du chant traditionnel en évitant la séparation trop nette des paramètres du chant qui serait respect excessif des clivages disciplinaires. Cette attitude nous devrions l’avoir avant même la constitution de chaque corpus des formes à analyser mais aussi ensuite, lorsque vient le temps de l’analyse et de l’interprétation de ses résultats.

Ces textes et cette musique aujourd’hui ?
L’emploi des textes oraux dans la littérature contemporaine a été analysé à la fin du colloque par une littéraire (cf. Ranaivoson-Hecht) alors que celui de la musique a fait l’objet d’un débat par des musiciens créateurs (duo Bertrand) et des pédagogues (Chevrier). Avec et au delà les typologies que construisent les chercheurs, le mouvement de mondialisation des musiques « traditionnelles », commencé depuis plus de trente ans, entraîne tous nos spécialistes à se regrouper afin d’examiner également le changement musical, en rapport avec le changement social qui est considérable au xxe siècle.

Pour une anthropologie dynamique des styles cognitifs de la musique ?
Sur le thème de la musique de transmission orale dans ses rapports à l’écriture, plusieurs passages de frontière ont été envisagés : celui de la musique aux textes écrits qui, par la suite, peuvent être redistribués dans l’oralité, celui du transfert des mélodies du chant à l’instrument dans ses manifestations folks, modernes, la musique peut, en effet, avoir été, au départ, partiellement écrite (cf. Bourdu, Despringre). La pression sociale forte qui pousse les musiciens à utiliser davantage l’instrument que le chant entraîne souvent les musiques orales vers des formes nécessairement écrites même si, dans leur esprit, les modes d’acquisition demeurent fondés sur l’imitation et sur l’oralité. Les procédés mnémotechniques de la transmission orale des chansons françaises sont par ailleurs encore assez mal étudiés notamment pour la transmission des mélodies des pays de France. En Bretagne, si les références apparentes sont bretonnes, elles paraissent s’appuyer davantage sur la petite histoire et les intuitions des artistes-musiciens-progressistes que sur des analyses scientifiques concrêtes : les rapports au corps et à la musique sont de ce fait transformés non seulement par l’absence de références suffisantes mais aussi par l’extension spatiale des connaissances locales à toute la Bretagne et bien au delà dans l’artefact du monde culturel celte. L’utopie des pré-requis et des pratiques pourrait bien entraîner la Vendée dans ces mêmes méandres, ces mêmes artefacts (cf. les communications de Kestenberg et Ordóñez-Flores). On se pose alors la question de savoir si l’idéologie et le nationalisme ambiants sont à l’origine d’une sélection consciente des catégories de répertoires de la musique et s’ils conditionnent plutôt une nouvelle conception de la musique traditionnelle.

2 Spinoza reformule substance (matière, nature) en substantia actuosa, qui contraste fortement avec le vieux modèle substantialiste des scholastiques et des modèles mécanistes de Descartes.

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Méthodologie
La polymorphie du chant nécessite des investigations méthodologiques croisées entre disciplines, elles sont donc assez complexes. La méthode comparative s’appuie sur une analyse distributionnelle et combinatoire, fondée sur le principe de réplicabilité (cf. Umberto Eco, La production du signe, Labor, 1992, p. 13). Elle est ici élargie à l’étude des interactions entre les différents niveaux des chants : phonétique, rythmique et métrique des formes poétiques et musicales, intonation et musique, rhétorique et stylistique. Le rythme apparaît ainsi comme la première figure unifiant les aspects linguistiques, poétiques, musicaux et kinésiques des jeux chantés et des chants à danser. Les facteurs essentiels de la mémorisation des textes chantés sont par exemple systématiquement analysés depuis vingt ans, gràce à une concertation étroite et continue entre spécialistes de trois disciplines : la linguistique, la poétique et la musique. J’ai initié celle-ci au Laboratoire de langues et civilisations à tradition orale (UMR 7107 du LACITO du CNRS). Un concept est né de cette association qui prône l’intégration de disciplines pour l’étude en commun de mêmes objets, c’est celui de « musilinguistique ». L’ouverture aujourd’hui à d’autres spécialités et aux associations suffit à justifier cette « spécialité »… On étudie ainsi collectivement le problème théorique des relations entre les formes littéraires et musicales telles qu’elles sont reproduites et souvent recréées ainsi que la variation des actions contemporaines qui se situent chez nous, à notre époque, plutôt dans les cours de récréation, les fêtes et festivals de musique, les danses (bals spécialisés), les concerts, etc. Ces situations nouvelles permettent de comparer les versions d’un même chant entre elles ou des chants différents avec des textes semblables etc.

Bilan et perspectives
De telles formes existent dans la vie du monde contemporain, elles sont observées dans les deux régions (Nord et Ouest) que j’ai citées et par les autres chercheurs dans d’autres régions de France et du monde. La comparaison entre les catégories de répertoires à l’intérieur de chaque culture (chants de danses, chants narratifs,...), puis entre cultures différentes, sur la base, par exemple, de répertoires communs véhiculés par les compagnons du tour de France qui ont ainsi formé une « littérature de colportage », est l’une des voies sur laquelle on s’engage prudemment en fonction du développement des connaissances. Enfin les nouvelles conceptions de la musique orale contribuent nettement à la reconstruction des identités qu’elles soient bretonne, vendéenne ou occitane. Elles procèdent autant de l’extérieur que de l’intérieur, de la culture musicale vers l’esprit musicien ou littéraire aussi bien que de cet esprit vers la culture.

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André-Marie despringre

Bibliographie
Des références bibliographiques ont été données complètement, tout au long de cette introduction. Je ne précise ci-dessous, par conséquent, que l’essentiel des travaux collectifs que j’ai engagés avec mes collègues ethnolinguistes ou ethnologues. Ouvrages et revues sous la direction de André-Marie Despringre (Dir) :
Poésies chantées de tradition orale en Flandre et en Bretagne, (Despringre Dir), Paris, Champion, 1991, (Direction de la coll. « Musilingue » 1). Chants enfantins d’Europe, Jeux chantés et systèmes poético-musicaux, (Despringre Dir), Préf. Jean Molino, Paris, L’Harmattan, 1997, 230 p. Despringre André-Marie, Fêtes en Flandre : rites et chants du Westhoek français, 1975-1982, Paris, Institut d’ethnologie, musée de l’Homme, 1993, 188 p. Despringre André-Marie, en collab. avec Anne Luxereau, et Catherine Quiminal, L’éthique professionnelle, Journal des anthropologues, 1993 pp. 50-51. Despringre André-Marie, en collab.avec Dominique Lestel, Anthropologie et Cognition, Journal des anthropologues, 1997, p. 70. Despringre André-Marie, Jean-Pierre Caprile et François Rastier, avant propos de Sens / Action, coord. Journal des anthropologues, 85-86, pp. 7-10.

Articles :
Coord. avec Dominique Lestel, « Catégoriser un rythme « flamand », « Anthropologie et cognition », Journal des anthropologues, n° 70, 1997, pp. 73-90. Despringre André-Marie, De l’ethnographie musicale à l’ethnomusicologie : du rite des chants à leur musique, problèmes d’analyse en Flandre et en Bretagne, Actes du Colloque : du folklore à l’ethnologie en Bretagne, Institut culturel de Bretagne et Université de Bretagne Occidentale, 25-29-10-88, Riec-sur-Belon, Beltan, pp. 89-100. Despringre André-Marie, « Puzzle musical », in Philippe Laburthe (ed.) : Conter et chanter en pays de Redon, Paris, L’Harmattan, 1991, pp. 71-89. Despringre André-Marie, « Professionalisation of traditional musicians from the French regions and instrumental reconstruction of vocal music », Selected articles of the xith European Seminar in Ethnomusicology, September 1994, Oxford, ESEM, Electronics-editions. Despringre André-Marie, « Tradition orale des formes poético-musicales de France : quelques problèmes d’interprétation, in De la voix au texte, l’ethnologie contemporaine entre l’oral et l’écrit », actes du colloque du 119e congrès des Sociétés historiques et scientifiques, Amiens, octobre 1994, (textes réunis par Nicole Belmont et Jean-François Gossiaux), pp. 71-84. Despringre André-Marie, « Mémoire et Survie de la musique bretonne », Bastidiana, études sur le folklore et les traditions populaires, Caen, n° 19-20, juillet-décembre 1997, pp. 193-208. Despringre André-Marie, « Meaning of the old and new cultural variations of a French song from Brittany », (theme : Ethnicities, minorities and music, de l’European Studies in Ethnomusicology, [Jukka Louhivuori, éd.], Jyvaskya, ESEM : Proceedings of the XIIIth Seminar at Jyvaskya University, octobre 1997, pp. 5-26. Despringre André-Marie, « Entre textes et actions. La musique bretonne et celtique dans l’imaginaire social de la Bretagne », in Journal des anthropologues, 2001, 85-86 pp. 79-113. Despringre André-Marie, « Vie musicale d’un groupe de villages du Haut-Jura, de 1900 à 1940 », Musique et danse, 3, La Tradition Franc-Comtoise, Wettolsheim, Mars et Mercure, 1979, pp. 6-46. 27

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Despringre André-Marie, Chansons populaires Comtoises, Tome III, J. .Garneret et C. Culot, Besançon, Folklore Comtois, 1985, pp. 730-34, 929-974.

Discographie et Vidéographie :
Vie musicale populaire en Flandre française, di, 33 t., 30 cm, notice bilingue, français néerlandais, Bruxelles, Alpha 5030, Paris, Selaf, 1983, 20 p. Notice du disque Sames de M.-M.J. Fernandez-Vest, commentaire musical et transcription des chants lapons, Paris, SelafOrstom, 1986. Notice du disque Kalevala 150 de M.-M.J. Fernandez-Vest, commentaire musical et transcription de 14 chants. Institut finlandais et Grem, Helsinki, Paris, 1988. Fêtes en Flandre : processus carnavalesques, film vidéo 8 mm, montage, Lacito-cnrs, 1989, 20 min. Réappropriation d’une technique de chant breton ; le Kan-Ha-Diskan, 8 mm, montage, Lacito-cnrs, 1991, Film Vidéo 8, 20 min. 2005, en Collaboration avec Laurent Venot, réalisateur, Danser en Bretagne au xxie siècle, Lacito-cnrs, DVD, 30 min.

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Témoignage de la famille de Jérôme Bujeaud

Portrait de Jérôme Bujeaud vers 1870

Chants et chansons populaires des provinces de l’Ouest
(1863 et 1864)

par André Bujeaud

Originaire du Sud-Vendée, André Bujeaud s’est toujours passionné pour l’histoire et l’archéologie. Il est l’auteur de plusieurs articles historiques ou biographiques dans diverses revues et en particulier dans les Recherches vendéennes. Il est le petit-fils de Jérôme Bujeaud.

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Alors que nous préparions la biographie de notre grand-oncle édouard Grimaux (1835-1900), éminent chimiste du xixe siècle, nous fîmes la connaissance de Monsieur Jean-Pierre Bertrand d’Arexcpo en Vendée, association de recherches folkloriques de Vendée. Il envisageait pour l’automne 2003, une exposition-conférence sur les chansons des régions de l’Ouest à Sainte-Hermine (Vendée), car c’est là, dans notre maison familiale, que Jérôme Bujeaud vivait lorsqu’il écrivit, entre 1860 et 1865, ses Chants et chansons populaires des provinces de l’Ouest. Il nous demanda quels documents possédait encore notre famille concernant notre arrière-grand-père. Travaillant sur la vie de Grimaux, le beau-frère et meilleur ami de notre ancêtre, nous étions parfaitement au courant de l’état de ces archives. C’est ainsi que Monsieur Bertrand, à qui nous montrâmes les manuscrits des chansons en notre possession, s’aperçut qu’un grand nombre n’avait pas été publié. Il lui appartient maintenant, par l’intermédiaire de Monsieur Heckmann, conservateur en chef des Archives départementales de la Vendée, à La Roche-sur-Yon, où nous avons déposé ces manuscrits, de les exploiter, après les avoir reproduits. À cette occasion, il nous incita à rédiger une biographie du « sténographe » (Jérôme Bujeaud, se qualifiait ainsi) des airs et chansons des régions de l’Ouest, mission que nous avons acceptée volontiers et dont nous présentons ici le fruit. Si ce travail est très imparfait, nous prions le lecteur de nous en excuser. Nous devions bien à notre arrière-grand-père ce pieux hommage.

Sa famille
François Jérôme Marcel Bujeaud est né à Angoulême (Charente), le 17 juillet 1834, dans une famille aisée. Ses parents possédaient un vaste magasin de mercerie, de tissus et de nouveautés, À la ville d’Angoulême, au centre du bourg, à l’emplacement de l’ancienne mairie (achetée en 1836). Les Bujeaud étaient originaires de Nersac, à quelques kilomètres de là, aujourd’hui faubourg de la capitale de l’Angoumois. Ce village était connu pour ses activités de fabrication d’étoffes et de papier. Le grand-père paternel de Jérôme, Jean-Alexandre, y était marchand-relieur ; il devint agent municipal (maire) après la Révolution, en 1792, ce qui indique une certaine culture pour l’époque et une adhésion au nouveau régime. La branche maternelle, les Mourier-Lalande, était de petite noblesse provinciale : elle descendait des De Londeix De Puytignon, issus de Verteuil-sur-Vienne (Haute-Vienne). C’est son grand-père maternel, Pierre Mourier-Lalande, qui créa un premier commerce de mercerie à Angoulême, où le père de Jérôme, Victor, fut d’abord simple employé, avant d’épouser la fille aînée du propriétaire, Jeanne Agathe. Le gendre ambitieux, travailleur et adroit commerçant agrandit rapidement son négoce qui devint rapidement florissant. Victor Bujeaud et Jeanne Mourier-Lalande se marièrent le 26 mars 1829 à Angoulême. Ils eurent sept enfants, tous nés là : - Victor fils né le 2 décembre 1829, futur écrivain et collaborateur de son frère ; il resta célibtaire ; - Pierre-Marie dit Henri né le 24 mai 1831, qui eut trois enfants au moins ; grand chasseur il écrivit une brochure sur un projet de loi concernant la chasse ;
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André Bujeaud

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Jérôme né en 1834 dont nous traçons ici la biographie, notre arrière-grand-père ; une fille, Marie, née en 1837 et morte à un an et demi ; Georges né en 1839, décédé à seize ans, noyé lors d’une baignade dans la Charente ; puis venaient André et Berthe, nés respectivement en 1842 et 1843, morts en bas âge.

Victor Bujeaud père se retira de bonne heure des affaires en 1858 et mit son magasin en gérance. Il vint habiter une vaste maison qu’il avait fait construire à Rampe Saint-Cybard où il se plaisait à recevoir sa famille ainsi que ses amis pour faire admirer le site et la vue sur la Charente. Cette propriété comportait un superbe jardin en pente situé sous les remparts. Sa réussite sociale ne l’entraîna pas, comme bien d’autres enrichis rapidement, à un conservatisme bourgeois. Il resta très attaché aux idées républicaines de sa jeunesse héritées de sa famille et qu’il retransmit à ses enfants. Il est mort veuf en 1886.

Sa jeunesse et ses études
Jérôme semble avoir eu une jeunesse heureuse parmi cette famille bourgeoise cossue, de tradition catholique. Il commença sa scolarité à Angoulême, au milieu de ses parents et de ses frères et sœurs. C’était un enfant rêveur et distrait qui ne montra aucun entrain pour continuer ses études classiques. Très tôt, épris d’indépendance, il souhaita être officier de marine. Afin de réaliser son souhait, il fallait qu’il fit l’École navale. On inscrivit donc Jérôme à l’École spéciale de M. Loriol, 49 rue d’Enfer à Paris, qui préparait l’examen d’entrée de la prestigieuse école. La première épreuve, indispensable, consistait à effectuer un voyage en navire-école au delà de l’équateur. Fin octobre 1850, accompagné de quinze autres élèves, il embarqua au Havre, sur le Boieldieu, capitaine Esmelin, en tant que novice-pilotin. Le trois-mâts partit le 1er novembre à destination de Bahia (Brésil), avec une escale le 5 à Torquay, en Angleterre. Après un voyage sans histoires, il rentra à son port d’attache en avance sur les prévisions, le 22 janvier 1851, après seulement deux mois et vingt-deux jours de navigation. Une fois ce stage effectué, Jérôme put continuer ses études rue d’Enfer. Bien que travailleur, il se montrait facilement distrait par des camarades peu sérieux (rapport de M. Loriol). Il est vrai que les divertissements offerts dans la capitale à un jeune provincial curieux étaient nombreux. Notre étudiant d’esprit indépendant disposait d’une grande liberté car, bien que pensionnaire à l’école de la rue d’Enfer, il logeait lors de ses congés hebdomadaires chez un cousin, François Bujeaud, pharmacien au 5 rue du Cherche-Midi, à deux pas de son cours. Ce dernier, sans doute très occupé, le laissa fréquenter le milieu estudiantin qui ne manquait pas de contester en manifestant, lors du coup d’état du Prince-Président et de l’installation du Second Empire. Ces manifestations de rue furent très durement réprimées par la police, ainsi qu’il en fut témoin. C’est à cette occasion que ses convictions républicaines se forgèrent. Il resta à Paris jusqu’en juillet 1852 et échoua une première fois au concours d’entrée à Navale. Pendant quelques mois, il reprit ses études classiques à Bordeaux près de son frère Henri mais échoua également à son baccalauréat de Lettres (1853). Son père, voyant que son fils devait être surveillé plus étroitement, le mit en pension à Dompeix, près de Saint-Vaury dans la Creuse, afin de préparer son baccalauréat ès-Sciences et le concours d’admission à Navale. Là aussi, il fut jugé bon élève et bon camarade mais il fut recalé à nouveau au concours de l’école de Brest. Le nombre de points obtenu à l’examen aurait dû lui permettre d’être reçu mais un examinateur corrompu le déclassa au profit d’un étudiant médiocre, fils de gens influents. Ses rêves de suivre les cours du Borda (navire-école en rade de Brest où étaient dispensées les études de Navale) et de devenir marin
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durent être abandonnés. Toutefois, il obtint la même année (1854), à Bordeaux, son baccalauréat ès-Sciences, ce qui lui permit d’envisager des études médicales, voie dans laquelle il s’engagea sans enthousiasme.

Études de médecine (1854-1859)
De retour à Paris, il s’inscrivit à la faculté de médecine. Il y suivit les cours de septembre 1854 jusqu’au second trimestre 1856. à cette époque, il logeait fréquemment chez son cousin Clément Bujeaud, son aîné de quinze ans, banquier, futur directeur du comptoir d’escompte d’Angoulême et censeur de la Banque de France qui avait à Paris un pied-à-terre. Complètement livré à lui-même, Jérôme fréquenta le milieu artistique, littéraire et politique des jeunes du quartier Latin. Son père, prévenu de ses débordements, mit le holà et le ramena en Charente. Il l’inscrivit à l’école navale de médecine et de pharmacie de Rochefort où il serait plus facile à surveiller. En 1855, lors du tirage au sort pour le service militaire, il eut un mauvais numéro. Faire sa période, sept ans, c’eut été renoncer aux études ; heureusement, comme cela se faisait alors, ses parents payèrent un remplaçant. Durant l’année scolaire 1856-1857, il poursuivit sa médecine à Rochefort. C’est là qu’il rencontra édouard Grimaux, son futur beau-frère. Ils s’entendaient très bien car tous deux étaient attirés par la littérature. C’est tout naturellement qu’en septembre 1857 son ami l’invita à son mariage à Sainte-Hermine (Vendée) où habitait sa future épouse. Il sera le témoin de son camarade et le garçon d’honneur de la noce. Il y fit la connaissance des Boutet, la belle-famille de Grimaux, propriétaires terriens originaires de la région et de confession protestante. Lors de la Révolution, les huguenots, qui avaient été brimés par le pouvoir royal depuis la Révocation de l’édit de Nantes en 1685, avaient massivement suivi le mouvement novateur et adhéré à la République. Très fréquemment, Jérôme Bujeaud sera invité à Sainte-Hermine par son ami qui s’y était installé après avoir donné sa démission de pharmacien de marine à Rochefort. Bientôt Jérôme sera attiré par Louise Boutet, la sœur cadette de Léontine, la femme de Grimaux. Comme il l’avait promis à ses parents, il reprit ses études médicales à Paris où il pouvait faire son internat et devenir médecin car l’école de Rochefort ne préparait qu’à la carrière d’officier de santé. Entre 1857 et 1859, il fut élève externe à la Pitié puis à l’hôpital Saint-Louis. Mais les études médicales ne l’intéressaient plus, il voulait comme son ami Grimaux et comme son frère aîné, Victor, embrasser une carrière littéraire. C’est de cette période que datent ses premiers articles dans divers journaux. La plupart sont signés Lucien Lambert, comme le sonnet Le prélude, cité par Louise Boutet dans son journal intime en date du 15 janvier 1859, et paru dans l’Eden, journal de Monaco ou plusieurs textes dans Le Nouvelliste de la Charente. Sous l’Empire, il était fréquent pour les auteurs de publier leurs articles hors de France afin d’éviter le droit de timbre qui pénalisait les petits journaux et la censure implacable qui sévissait. Lors de ses séjours en Vendée, il collabora avec édouard Grimaux à deux pièces de théâtre : Jérôme Savonarole commencée fin 1858 et Les casseurs de pierres qui ne furent, semble-t-il, jamais jouées. Voici la description de Jérôme qu’en donne son frère Victor : Je le vois passer, en ces années lointaines de sa jeunesse rayonnante. Oh ! Le charmant profil distingué, fine moustache, longs cheveux châtains naturellement bouclés, physionomie sympathique, sans morgue, sans pédanterie, assez grand de taille, parole facile, vive, enjouée, spirituelle ; il était accueilli partout avec plaisir et l’on se serrait pour lui faire place.
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André Bujeaud

Son mariage (1859)
Les séjours qu’il faisait à Sainte-Hermine chez les Boutet, n’étaient pas seulement motivés par l’écriture avec son ami Grimaux de pièces de théâtre, nous l’avons vu, il était amoureux de Louise, la fille cadette de ses hôtes. Louise Mathilde, âgée de 23 ans, était une belle fille brune, jolie, douce, intelligente et cultivée. C’était, de plus, une excellente musicienne, comme son père et sa sœur. Bien qu’élevée par ses parents dans leur maison campagnarde, son éducation avait été très éclectique pour une jeune fille bourgeoise du milieu du xixe siècle. Son journal intime nous montre un caractère raisonneur, révolté contre la condition féminine mais aussi romantique et amoureux. Jérôme ayant déclaré sa flamme à son amie, celle-ci répondit qu’elle partageait ses sentiments et qu’elle désirait ardemment être sa femme. Selon la coutume de l’époque, M. Bujeaud père vint donc, en gants blancs, demander aux parents Boutet pour son fils la main de leur fille Louise. Le mariage eut lieu à Sainte-Hermine, le 6 juin 1859, au milieu de tous les membres des deux familles et des amis. Les parents de chacun des futurs époux avaient exigé que leur union fut bénie. étant de confessions différentes, il y eut une bénédiction du curé de la Le Clos des Marronniers, Sainte-Hermine, Vendée paroisse (catholique) et une autre de M. Maffre, le pasteur protestant. Les nouveaux époux partirent en voyage de noces sur les bords du Rhin, en Allemagne. Sortis de France par la Belgique, ils revinrent par l’Italie et Monaco. De retour, ils s’installèrent dans la maison des beaux-parents près du ménage Grimaux. Heureusement, le beau-père, Eugène Boutet, peu après le mariage de sa fille aînée, avait décidé de faire construire une grande maison, Le Clos, pour y loger deux ménages (début des travaux en avril 1858). Située à une centaine de mètres des Marronniers, l’habitation d’Eugène Boutet, elle avait été édifiée sur les terrains d’une ancienne borderie lui appartenant. Les Bujeaud ne purent y emménager que début août 1860, après la naissance de leur fille France. Ils vinrent rejoindre les Grimaux qui logeaient déjà dans l’aile nord.

Un drame dans la charmille (1860-1861)
Bien vite, notre Angoumoisin abandonna la médecine et décida de vivre de sa plume. Il fit paraître en janvier 1860, une pièce, Un drame dans la charmille, publiée en feuilleton dans Le Journal de Monaco puis, toujours dans le même périodique, une nouvelle, La Pluie d’orage (septembre 1860). La pièce fut éditée en un livre de soixante-quatre pages, en 1860, par l’imprimerie du Journal de Monaco. Cette brochure ne fut tirée qu’à soixante exemplaires dont la plus grande partie fut détruite par l’auteur. Un drame dans la charmille fut réédité par Guéraud, imprimeur-libraire à Nantes, en décembre 1861, à trois cents exemplaires. Cette petite pièce de théâtre, drame intime en quatre actes, était dédiée à sa femme Louise. Elle comportait quatre-vingt-onze pages et deux gravures. C’est une œuvre romantique et poétique qui met en scène des oiseaux et qui nous semble aujourd’hui bien surannée. Elle a été toutefois accueillie avec complaisance par les critiques. Elle fut par la suite publiée également, en épisodes, dans Les Tablettes des deux Charentes, en décembre 1861.
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Jérôme continua d’écrire divers articles ou poèmes dans des feuilles régionales, comme l’Almanach de Cognac. Victor, le frère, qui fit paraître La chronique protestante de l’Angoumois, en 1860, nous signale dans une lettre que Jérôme participa alors à la récolte de la documentation ayant servi pour son livre.

Jacquet-Jacques (1863)
En 1863, changeant de genre littéraire, il fit paraître chez Hetzel à Paris, un roman de trois cent quarante-deux pages, tiré à plus de mille exemplaires (mille soixante-sept exactement), JacquetJacques, roman champêtre, gai, frais rappelant ceux de George Sand, qui se passait dans l’Angoumois. L’auteur reçut d’ailleurs les félicitations et les encouragements de l’écrivain de La mare au Diable, ainsi que ceux unanimes des chroniqueurs littéraires. Son fils, André, le fit publier à nouveau, sous forme de feuilleton dans Pays d’Ouest, entre 1911 et 1913. Alors que Jérôme avait obtenu quelque succès dans ses entreprises, son collaborateur édouard Grimaux voyant que la profession d’écrivain ne permettait que difficilement de faire vivre une famille, décida de continuer ses études de pharmacie. En 1861, il put reprendre une officine à Sainte-Hermine et abandonna provisoirement la littérature. Attiré par la chimie, après avoir effectué plusieurs recherches fructueuses dans un laboratoire aménagé derrière son échoppe, édouard entreprit de faire sa médecine, de passer son agrégation et d’entrer comme professeur et chercheur à la faculté de médecine de Paris, dans le laboratoire très renommé du docteur Wurtz. Il abandonna donc sa pharmacie en 1867 et vint s’installer dans la capitale avec femme et enfants. En 1863, Jérôme Bujeaud projeta de fonder un journal politique à Angoulême : Le Courrier de la Charente. La demande auprès du préfet date du 27 septembre 1863 et reçut, bien sûr, un refus catégorique.

Almanach de Maître Jacques (1864, 1867, 1871)
En 1863, Jérôme Bujeaud, toujours à la recherche de nouveaux débouchés littéraires, concourut à l’Almanach de Maître Jacques. Il gagna le prix de 1 200 francs, correspondant à deux années cumulées, pour le livret de 1864, avec Une journée de Maître Jacques, nouvelle bien pensante et moralisatrice, où le fondateur de la revue Maître Jacques, en tournée dans la campagne, dispense ses conseils en les émaillant d’historiettes et d’anecdotes les justifiant. Cet almanach de petit format créé en 1834 par Jacques Bujault (1771-1842), un homonyme, de Chaloue (Deux-Sèvres), était destiné aux paysans des régions de l’Ouest : Deux-Sèvres, Vendée, Vienne, Charentes… Ayant un énorme succès auprès du monde rural, il était imprimé avec un fort tirage (500 000 exemplaires du vivant du créateur). Il comportait sur quarante-huit pages, le calendrier de l’année en cours, complété du plan succinct des travaux agricoles à effectuer mensuellement, les éphémérides, les dates des foires par département, des conseils, des dictons, des histoires ou des chansons. Plusieurs gravures l’illustraient. Tous les ans, un nouvel animateur, sélectionné par un comité constitué de membres de la Société d’agriculture et des comices des Deux-Sèvres, avait mission d’écrire une histoire de quinze à vingt pages, rentrant dans le cadre de celui défini par son fondateur, et de coordonner la rédaction de l’ouvrage. Maître Jacques avait voulu que cette publication annuelle encourage le travail des champs, l’économie et la morale dans le monde paysan. Jérôme Bujeaud eut l’honneur d’être chargé à nouveau de l’édition de 1867, avec une autre histoire : Le village de Toutyfaut. L’auteur raconte le retour d’un militaire qui, revenant de son service,
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André Bujeaud

reprend l’exploitation agricole familiale pratiquement à l’abandon et lui redonne la prospérité. Grâce à ses conseils et son expérience acquise lors de ses voyages, il fait revivre également tout le village de Toutyfaut. Il fut encore choisi pour l’année 1871. Là, il écrivit une autre nouvelle : Voyage du bonhomme Poitou à l’exposition universelle de 1867 et dont la morale se résume ainsi : science, travail, économie et mutualité. L’almanach avait alors repris son ancien nom, attribué par le cultivateur de Chaloue : Almanach du bon laboureur. Nous savons que pour l’almanach de 1865, le prix fut remporté par M. Piton du Gault (600 francs) et celui de 1869 par H. De Larclause (1 200 francs pour deux années cumulées).

Chants et chansons populaires des provinces de l’Ouest (1865 et 1866)
Nous verrons dans le chapitre concernant ses amis que déjà, à cette époque, Jérôme Bujeaud connaissait Jules Husson-Fleury, dit Champfleury, rencontré à Paris, lorsque étudiant en Médecine, il fréquentait le milieu artistique et littéraire des réalistes. Ce dernier s’intéressait aux chants folkloriques et fit paraître en 1860 : Chansons populaires des provinces de France en collaboration avec Jean-Baptiste Weckerlin. Lorsque Jérôme chercha à faire réimprimer son Drame dans la charmille, nous pensons que ce fut son ami Champfleury qui lui indiqua Armand Guéraud, de Nantes, comme éditeur et dont il avait entendu parler lors de ses recherches de collecteur. En effet, ce Nantais, qui était également bibliothécaire adjoint de la ville de Nantes et membre de nombreuses sociétés savantes, préparait un recueil de chansons et d’airs anciens de Bretagne et de Vendée. Ce travail ne fut publié que récemment par J. Le Floc’h, sous le nom de : En Bretagne et Poitou, chants populaires du Comté nantais et du Bas-Poitou recueillis entre 1856 et 1861 par Armand Guéraud, en deux tomes édités par la FAMDT en 1995. Non seulement Guéraud accepta de faire paraître la brochure mais il demanda à notre poète sa collaboration afin de lui trouver des chants dans la région du Sud vendéen, qu’il habitait. Ce dernier lui fournit assez facilement plusieurs chansons et bien vite, notre parent comprit l’intérêt qu’il y aurait à étendre un tel travail pour les autres régions de l’Ouest qu’il connaissait parfaitement. En 1861, sa collecte était suffisamment abondante pour envisager sa publication prochaine. Cette annonce fut faite dans la dernière page du Drame dans la charmille, ainsi que dans des journaux régionaux. Elle ne passa pas inaperçue et de nombreux correspondants locaux participèrent spontanément à cette moisson. Jérôme mit à contribution toute sa famille, sa belle-famille, ses proches et ses amis. Les parents Bujeaud, commerçants à Angoulême étaient par leur profession en contact direct avec le monde rural et furent des fournisseurs réguliers. Ses amis et anciens camarades de classe des Charentes et du Poitou étaient nombreux ainsi que les gens de lettres et les correspondants littéraires de ces mêmes régions ; ils virent l’intérêt de ce travail d’archéologie folklorique et firent leur possible pour l’aider. En Vendée enfin, l’implantation, l’enracinement de la famille Boutet, au contact quotidien avec les fermiers du bocage, de la plaine et du marais, permirent d’enrichir considérablement cette collecte. L’aide de sa femme Louise, excellente pianiste, qui s’adapta à son nouveau rôle de transcription des airs et refrains patois, dans leur tonalité et leur rythme, fut jugée capitale dans le succès de l’œuvre. En effet, le relevé des paroles des chansons n’avait de sens qu’accompagné de leur mélodie. Enfin la méthode de travail, « sur le tas », était originale. Le collecteur se rendait chez les paysans, qui souvent le connaissaient ou avaient entendu parler de ses travaux. Généralement il était accompagné de Louise ; ils relevaient sur place, fidèlement, les airs et les paroles des chansons que les fermiers leur chantaient. Ils allaient également assister à des cérémonies, à des fêtes ou à des
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mariages et y notaient tout ce qui méritait leur attention dans cette tradition orale. Rentrant chez eux, ils mettaient au propre leurs notes, les retranscrivaient ou recopiaient de mémoire les airs, les classaient, les comparaient à ceux déjà récoltés. Ceci permettait de corriger ou de compléter certains relevés antérieurs. Ce travail de bénédictin, long mais très fructueux, demanda presque six ans. Le manuscrit, bien que terminé au début de 1865, reçut encore des corrections et des modifications de dernière heure. Armand Guéraud étant décédé en juillet 1861, il fallut trouver un nouvel éditeur et la quête ne fut pas facile. Jérôme Bujeaud qui était membre titulaire non résident de la Société de statistique, sciences et arts des Deux-Sèvres depuis 1863, proposa son manuscrit au comité de lecture de la revue en avril 1864. Il fut accepté avec enthousiasme à l’unanimité des assistants mais il fallut patienter encore un an pour la publication car les sujets des prochains mémoires étaient déjà retenus. La Société se chargeait de publier à ses frais la plus grande partie des chansons du manuscrit mais scindée en deux volumes correspondant aux mémoires de cette Société pour les années 1863 et 1864 ; à charge pour notre collecteur de s’entendre avec l’éditeur L. Clouzot, de Niort, afin de prévoir un tirage supplémentaire d’exemplaires, permettant à l’auteur de trouver un bénéfice. C’est l’imprimerie Reversé de Saint-Maixent qui se chargea de la typographie et de l’émission. Le premier tome (trois cent trente-deux pages), faisant partie des Mémoires de la Société des Deux-Sèvres de 1863, parut en 1865. Le second tome (trois cent soixante-trois pages), les Mémoires de 1864, fut édité en 1866, en même temps que paraissaient les deux volumes de l’édition supplémentaire de Clouzot. En tout, l’édition de la Société se composa de deux cent vingt-cinq exemplaires et le second tirage de trois cent. Sur ces trois cent recueils, il fallait en retirer soixante réservés à l’auteur, à l’éditeur et ceux donnés à diverses personnes et journaux afin d’en faire la promotion et les comptes-rendus de lecture. Si les critiques littéraires furent élogieuses, il n’en demeure pas moins que le ménage Bujeaud ne fut pas payé de son labeur. à vingt francs l’exemplaire, prix à se partager avec le libraire et l’éditeur, ce n’était pas une sinécure pour les auteurs. La rente donnée à Jérôme par ses parents ajoutée au revenu de la dot que versait Monsieur Boutet ne permettait pas de continuer dans cette voie sans une aide financière. Aussi, Jérôme demanda-t-il une subvention au ministre de l’Instruction publique, afin de poursuivre sa publication 1. Ne recevant pas de réponse, il dut, bien malgré lui, renoncer au troisième tome dont il avait déjà récolté, en partie, la matière. En 1869, dans sa correspondance avec Louis Roger de La Réforme musicale, on apprend que notre parent avait encore l’espoir de faire rééditer les chansons. Bien longtemps après sa mort, en 1895, Clouzot fit paraître un nouveau tirage des chansons pour son propre compte. La publication des Chants et chansons populaires des provinces de l’Ouest, Poitou, Saintonge, Aunis et Angoumois fit connaître Jérôme Bujeaud dans le monde littéraire et artistique parisien et même à l’étranger. C’est la seule œuvre qui lui permit de ne pas tomber dans l’anonymat des petits écrivains et essayistes du xixe siècle. La Société de statistique des Deux-Sèvres lui fit, toutefois, obtenir les palmes académiques (17 avril 1868), récompense bien dérisoire de la part de l’état. à la même époque, notre folkloriste envisagea la publication d’un glossaire de patois poitevin mais son ami Clouzot lui déconseilla de persévérer dans ses recherches, vu le nombre de dictionnaires de ce genre qui venait de paraître en peu de temps. C’est après l’édition de cette œuvre qu’il s’inscrivit à la Société des gens de lettres (1866).

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En effet, sa publication entrait dans le cadre du décret de septembre 1852 du ministre de l’Instruction publique, qui demandait le recueil du patrimoine folklorique chanté des provinces de France. Ce travail demandé à des gens non préparés fut un échec. C’est grâce à l’initiative privée que la plupart des chansons régionales furent relevées.

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André Bujeaud

La Charente révolutionnaire (1866)
En 1866, Jérôme fit paraître avec son frère Victor, un livre historique sur La Charente révolutionnaire (1788 à 1800). L’ouvrage commencé en 1861, devait comporter trois volumes. Seul le tome premier parut, l’introduction de cent soixante-six pages était suivie de trois cent trente-six pages de justificatifs. Il fut édité par l’imprimerie de la Charente Quélin-frères à Angoulême. La souscription avait été annoncée dès 1861, dans Le Bulletin de la Charente. Le long et fastidieux travail de recherche dans les archives et les bibliothèques, la mort subite de l’imprimeur, puis les événements de « l’année terrible » empêchèrent la poursuite de la publication. Toutefois, le chapitre concernant « le conventionnel Jean-Antoine Dubois de Bellegarde », qui devait figurer dans le troisième tome et écrit par Jérôme, parut partiellement, grâce à son fils André, dans Le Bulletin de la Charente n° 41, de mai 1924 (pages 117 à 179).

L’Encyclopédie générale (1870)
à partir de 1869, Jérôme Bujeaud collabora à l’Encyclopédie générale lancée par la rédaction du journal Le Réveil (Laurent Pichat, Delescluze) et publiée après quelques difficultés par la librairie Garrouste. Elle devait comporter vingt-quatre volumes ; chaque volume était distribué en fascicules paraissant à la cadence de six par an. Dans la neuvième livraison (deuxième volume), il écrivit l’article sur l’Angoumois (p. 286 à 288). La rédaction lui avait réservé les pages concernant les chansons populaires. Mais cette publication fut abandonnée en grande partie à cause du décès de Delescluze, mort sur les barricades lors de la Commune de Paris.

L’année terrible (1870-1871)
Après que la France eut déclaré la guerre à la Prusse, le 19 juillet 1870 et que vinrent les premiers désastres, la IIIe République fut proclamée à l’hôtel de ville de Paris, le 4 septembre 1870. Le gouvernement de la Défense nationale, qui fut créé alors, était dans une position critique, l’Armée impériale était en pleine déroute et l’investissement de la capitale ne faisait plus de doute. édouard Grimaux, son beau-frère, devenu parisien depuis 1867, en vacances en Vendée, rejoignit son poste à Paris afin de faire son devoir. Il s’engagea parmi les gardes nationaux pour défendre la capitale encerclée. Médecin, il deviendra volontaire et soignera les civils et les combattants blessés lors des combats qui eurent lieu dans la banlieue parisienne. Pendant ce temps, Jérôme Bujeaud, lui aussi ardent républicain et patriote, soutenait en Vendée la politique de guerre à outrance de Gambetta. Ses opinions avancées, connues du nouveau régime, lui auraient permis d’être nommé sous-préfet de Fontenay-le-Comte, lors du remplacement de l’ancienne administration ; mais dénué d’ambition personnelle, il refusa le poste qu’on lui offrait. Il accepta toutefois d’être nommé secrétaire du Comité de défense de la Vendée qui siégeait à La Roche-sur-Yon (ex Napoléon-Vendée). Sa tâche était urgente et capitale, il fallait prévoir la défense du département menacé d’invasion et préparer la poursuite de la guerre. Pour cela il était nécessaire d’inventorier les besoins en hommes, en armes, en munitions, en logistique et trouver des solutions pour remédier à ces carences (volontaires, matériel, argent...).
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La Charente
Son premier travail sera de prendre contact avec tous les sous-comités locaux, d’exposer le point de vue du gouvernement de la Défense nationale, de rassembler les bonnes volontés et de coordonner leur action. Puis il aura pour mission d’aller s’entendre avec les Comités des départements voisins à Nantes, Niort, La Rochelle, Rochefort, Angoulême... Enfin, il devra rendre compte de ses démarches auprès du préfet ou du Gouvernement à Tours, puis à Bordeaux et prendre de nouvelles directives. Cette période d’incertitude de l’hiver 1870-1871 se passa pour lui en voyages incessants à travers les régions de l’Ouest. Alors que la majorité des membres du Gouvernement changeait d’orientation politique à la suite des défaites successives et préféra la négociation avec l’ennemi, le comité de défense n’avait plus de raison d’être, aussi il fut dissous peu après. Lors des élections du 8 février 1871, Jérôme se présenta sur la liste radicale favorable à Gambetta. Mais ce furent les conservateurs et les républicains modérés, partisans de la paix à tout prix, qui remportèrent les suffrages. Il obtint toutefois un score honorable de dix mille voix, indiquant par là que de nombreux compatriotes l’avaient écouté et soutenaient ses idées. La raison du succès des monarchistes et de la bourgeoisie républicaine lors de cette élection était que le peuple, les paysans, les commerçants, les gens aisés, tous voulaient la fin de cette guerre inutile qui les ruinait, les affamait et laissait s’installer le désordre. La tendance radicale et patriotique gambettiste fut donc mise en minorité. Comme délégué vendéen, il se rendit toutefois à Bordeaux pour la première réunion de la nouvelle Assemblée nationale, le 12 février. Il vit la nomination de Thiers (17/2) et l’établissement d’un gouvernement élu pour négocier la paix infamante : la perte d’une partie du territoire national, la rançon de cinq milliards et le déshonneur. Rentré en Vendée, écœuré, désabusé, il assista impuissant au drame de la Commune de Paris et la semaine sanglante du 21 au 28 mai. à la suite de tous ces événements, les républicains radicaux virent le danger ; il fallait ou s’opposer au nouveau gouvernement et c’était le retour de la Monarchie, ou le soutenir, afin de préserver au moins la République. Gambetta, Spüller et leurs amis le comprirent et reniant leurs belles aspirations socialistes, changèrent de politique, ils devinrent opportunistes. Pendant plusieurs années, d’ailleurs, le régime hésita sur son orientation. Deviendrait-il bonapartiste, légitimiste ou resterait-il républicain ? Ce n’est que petit à petit que la IIIe République s’installa, presque faute de mieux ! Le Gouvernement se méfiant de l’esprit contestataire des Parisiens garda ses assemblées à Versailles, ancienne capitale de la monarchie absolue, jusqu’en novembre 1879. Jérôme vécut ce renoncement à ses aspirations avec beaucoup de peine, d’autant plus que son engagement l’avait classé à SainteHermine comme « républicain » et libre-penseur ; il lui semblait être vu désormais avec méfiance. Toutefois il ne renonça pas à son socialisme. C’est la raison pour laquelle il continua d’écrire des brochures et articles à connotation politique antimonarchiste et anticléricale. à cette même époque il entra dans la franc-maçonnerie (décembre 1872). C’est, dès l’annonce des premières défaites de l’armée impériale, en août 1870, qu’il ressentit les premiers symptômes de la maladie qui devait lui être fatale (tuberculose pulmonaire). Les incessants voyages qu’il effectua pendant le rude hiver 1870-1871 aggravèrent notablement son état de santé. Avec le dénouement tragique de la tentative de la Commune de Paris, les soucis de la famille Bujeaud n’étaient pas terminés, car Victor, le frère et collaborateur, fut fait prisonnier par les Versaillais comme garde national communard, au bastion de Châtillon, et incarcéré à Port-Louis, près de Lorient. Il fallut attendre que le Conseil de guerre du 13 décembre 1871 statue sur son cas et l’acquitte pour que les angoisses de cette terrible année s’apaisent. Jérôme Bujeaud sortit de ces événements sans énergie et il eut beaucoup de difficultés à reprendre ses activités littéraires.
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André Bujeaud

Jérôme Bujeaud était très attaché à la Charente où il était né, là où était le foyer familial, ses cousins Bujeaud, Lacroix, Nadaud, Couprie, Hillairet... et ses amis d’enfance. Il aimait beaucoup ses parents, bien qu’il ne leur ait pas ménagé les soucis lors de ses études. Il était pour eux un fils affectueux et reconnaissant. Après son mariage, en 1859, comme il l’avait promis, il revint tous les étés passer un mois ou plus, près de son « bon père » et de sa « bonne mère », avec sa petite nichée : sa femme Louise et ses deux enfants, France née en 1860 et André né en 1861. Dans le courant de l’année, il revenait fréquemment visiter les siens et s’occuper de ses affaires littéraires (recherches historiques ou bibliographiques, rencontres avec des éditeurs et des rédacteurs). Le décès de sa mère, en 1878, fut pour lui un choc qui aggrava considérablement son état de santé ; à partir de cet évènement, il n’écrivit pratiquement plus rien. Lors de sa petite enfance, il avait séjourné souvent chez son grand-père Alexandre Bujeaud, à Nersac. On retrouve sa sympathique évocation dans Le Petit Pierret, nouvelle parue dans le supplément du Réveil du 27 janvier 1878, ou dans Les vacances chez l’oncle Jacques (inédit). Il plaça en Charente son roman Jacquet-Jacques et écrivit l’article sur l’Angoumois dans L’Encyclopédie générale. Il s’intéressait à l’histoire de sa province natale et ainsi rédigea avec son frère Victor La Charente révolutionnaire et Le paysan de l’Angoumois avant la Révolution. Il collabora à plusieurs journaux de la région comme La Charente, Le Courrier de la Charente, Les Tablettes des Deux Charentes, La Commune (Angoulême) et Le Mellois. En 1862, il fit même une demande au préfet pour fonder à Angoulême, une feuille politique. En effet, il connaissait dans cette contrée beaucoup de personnes du milieu journalistique ; aussi toutes les critiques sur ses publications y furent très favorables ou élogieuses. C’est une des raisons pour laquelle il trouva de nombreux correspondants qui lui facilitèrent la récolte de chansons originaires des Charentes. D’ailleurs, la famille Bujeaud y avait une excellente réputation d’honnêteté et d’estime.

La Vendée
Jérôme Bujeaud qui habita Sainte-Hermine pendant quinze ans, de 1859 à la fin de 1874, d’une façon permanente, s’y plut beaucoup. Son beau-père avait fait construire la maison du Clos des Marronniers pour les Grimaux et les Bujeaud, sur l’emplacement d’une ancienne borderie qu’il possédait, ainsi que des terres environnantes. Cette grande habitation était située sur un coteau dominant la vallée de la Smagne. Elle était entourée d’un vaste jardin d’agrément, d’un potager et de communs de ferme. Les jeunes couples avaient pu s’y installer en août 1860. Le rez-de-chaussée sud était attribué au ménage Jérôme-Louise où se trouvaient principalement la salle à manger, la cuisine et ses dépendances, le salon et le bureau de Jérôme ; les Grimaux y avaient les mêmes pièces, côté nord. Les chambres à coucher des parents et des enfants étaient au premier étage. Les chambres des bonnes se répartissaient au premier ou près des greniers. C’était un endroit idéal pour la méditation et la rédaction d’œuvres littéraires, aussi c’est là qu’il écrivit la majorité de ses publications. Les distractions ne manquaient pas : promenades dans la campagne, pêche ou chasse à la bonne saison, soirées avec des amis, visites aux fermes dès le point du jour, dans la voiture à cheval du beau-père ou les courses à Luçon. Les voyages plus lointains à Angoulême, chez les parents, ou dans d’autres villes de l’Ouest, à la recherche de documentation ou d’éditeurs, agrémentaient ces loisirs. La vie courante était assez facile et sans trop de soucis matériels alors.
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Jérôme Bujeaud eut à Sainte-Hermine une action sociale intéressante : membre du conseil municipal, comme Eugène Boutet (plusieurs comptes-rendus de délibérations sont écrits de sa main), il créa un cours du soir chez lui pour quelques enfants pauvres de la commune (français, arithmétique, dessin). Il fonda avec son beau-père et Grimaux une boulangerie sociétaire, qui fonctionna de fin 1866 à 1873 et qui eut au moins le mérite de faire baisser le prix du pain dans la contrée. Il participa au bureau de bienfaisance qui aidait les journaliers et les ouvriers nécessiteux en pain, en bois de chauffage ou en aide financière particulièrement pour les soins médicaux et pharmaceutiques ; à la Société de secours mutuels en faveur des commerçants et ouvriers de la région. Il fut un des instigateurs de la Société de la bibliothèque populaire, dont les statuts furent acceptés en novembre 1879 par le sous-préfet permettant ainsi aux gens modestes de la commune d’accéder à la lecture et à la culture. Toutefois le sous-préfet lui refusa, en février 1863, l’autorisation de faire des lectures du soir mensuelles, « au profit des malheureux ouvriers de Rouen ». Le maire avait pourtant donné son accord et proposé une salle de la mairie mais il faut dire que c’était encore sous le Second Empire, peu libéral. Les actions généreuses et désintéressées devaient le faire estimer de ses concitoyens et même de ses adversaires politiques. Aussi cette sympathie se manifesta, par exemple, lors des élections municipales du 23 juillet 1865 où il obtint 259 voix sur 301 votants. Score tout à fait honorable si on considère qu’il n’était herminois que depuis moins de six ans. Lorsqu’il voulut entrer dans la franc-maçonnerie, peu après la guerre, c’est à la loge La Fraternité vendéenne qu’il choisit d’adhérer et non à Angoulême. Il est certain qu’après avoir été secrétaire du comité de défense, il avait lié de nombreuses amitiés d’hommes de gauche en Vendée et à La Roche-sur-Yon en particulier. Le recueil des chansons, puis la publication des almanachs auxquels il coopéra, le firent connaître dans le monde agricole et artistique du Bas-Poitou. Après son départ pour Paris, en décembre 1874, il revenait avec plaisir accompagné de sa femme et de ses enfants, pour les vacances, retrouver la maison familiale, ses beaux-parents et ses amis. Il rédigea plusieurs articles dans les journaux du département comme L’Avenir de la Vendée ou Le Patriote de la Vendée.

Installation dans la capitale (1874-1875)
Les raisons qui motivèrent le départ du ménage Bujeaud pour la capitale furent de plusieurs ordres. D’une part, nous avons vu que notre parent, depuis la guerre, avait ressenti à Sainte-Hermine, dans son voisinage, un certain malaise dû à son engagement politique et à son athéisme. Il voulait donc retrouver un univers amical, artistique, littéraire et républicain, celui qu’il avait connu dans sa jeunesse au quartier latin. D’autre part la publication de ses écrits, livres et articles nécessitait sa présence sur le lieu où se décidaient les éditions parmi ses amis rédacteurs, écrivains, publicistes et journalistes. Enfin, les enfants arrivaient à l’âge du lycée et leur éducation ne pouvait se poursuivre que dans une grande ville. En décembre 1874, ils s’installèrent donc au 137 boulevard Saint-Michel, à peu de distance de chez les Grimaux dans un appartement de cinq pièces mais dont le loyer devait être cher (900 francs par mois), car le double de celui de son beau-frère. Ils n’y restèrent qu’un an et demi. En juillet 1876, ils déménagèrent définitivement à deux pas de là et allèrent rue du Val-de-Grâce. Le 9 rue du Val-de-Grâce tel qu’il se présente encore aujourd’hui est une suite de petits immeubles en briques entourant un vaste jardin ombragé planté d’arbres de différentes essences. L’atmosphère y est calme et romantique ; un havre de paix en plein Paris.
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Le ménage Bujeaud
Jérôme et Louise s’entendirent toujours très bien, malgré les vicissitudes de la vie et les derniers moments de Jérôme qui furent particulièrement pénibles pour sa femme. Lors de séparations, ils échangèrent une correspondance abondante (période de 1870-1871) qui ne laisse transparaître aucun désaccord majeur mais au contraire un soutien, un encouragement de la part de Louise pour les idées et les démarches de son mari. Dans ses écrits-mémoires, Louise nous rappelle les années heureuses, celles de leur jeunesse où, tout nouveau couple, ils habitaient à Sainte-Hermine et où il n’y avait pas de véritables problèmes financiers, comme à Paris. Elle n’y montre aucun reproche pour son mari qui, caractère foncièrement bon et généreux, mais aussi sans ambition personnelle, ne sut pas s’imposer auprès de ses éditeurs et de ses amis influents afin d’obtenir des revenus plus substantiels ou des postes rémunérateurs. Louise se montra une bonne épouse et une mère attentive à l’intérêt et au bonheur de ses enfants. Jérôme fut un mari attentionné, fidèle, doux et aimant. Comme père il se montra compréhensif, attentif et certainement peu autoritaire.

Le paysan de Vendée (1874-1877)
En mars 1874, il fit publier Le paysan de Vendée avant 1789 par l’imprimerie Mangin et Giraud, à Nantes, une brochure politique de quarante-quatre pages. Elle était destinée au monde paysan du BasPoitou. En effet, lors de ses contacts avec le milieu rural, quand il recueillait les chansons populaires, il avait été frappé par l’ignorance dans laquelle les paysans vendéens étaient de leur histoire. Il écrivit cette notice pour rappeler les taxes, vexations et abus de l’Ancien Régime, qui grevaient leurs ancêtres et dont le pouvoir royal, la noblesse et le clergé étaient les bénéficiaires. Il terminait en souhaitant que le peuple, rejetant la coalition de ses oppresseurs, choisisse naturellement la voie de la démocratie et donc de la République. Cette plaquette tirée à deux mille exemplaires, fut vite épuisée. L’auteur fit rééditer ce texte, en 1877, après quelques modifications de détail sous le nom de Le paysan de Vendée avant la Révolution, chez Sandoz et Fischbacher à Paris, édition de quarante-deux pages, tirée à cinq mille exemplaires. Le 26 juillet 1877, il y eut une saisie de soixante-seize brochures, ordonnée par le Gouvernement, chez l’éditeur. En effet, ce dernier ayant été prévenu, en fit expédier trois mille cinq cents en magasin, à Sainte-Hermine où Jérôme séjournait pour ses vacances. L’huissier, nous dit une lettre, ne mit aucun zèle à cette saisie, car il laissa les opuscules qui se trouvaient en devanture. à cette époque, où le régime hésitait encore entre la Monarchie et la République, la censure et l’espionnite policière continuaient à s’exercer. Il faudra attendre le 29 juillet 1881 pour qu’une loi libéralise partiellement la presse. Ces publications politiques durent avoir un certain succès, vu le fort tirage (deux mille + cinq mille), bien qu’elles intéressaient une des régions les plus réactionnaires de France et où quatre-vingts ans plus tôt avaient eu lieu les guerres de Vendée.

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Le paysan de l’Angoumois (1877)
En collaboration avec son frère Victor, il rédigea un nouveau livret de trente et une pages : Le paysan de l’Angoumois avant la Révolution. éditée en 1877 à Angoulême, à l’imprimerie Lugéol, cette brochure reprenait le thème du paysan opprimé sous l’Ancien Régime par une multitude d’impôts (taille, dîmes, aides et droits divers) et les bienfaits salvateurs de la République. La publication de cette reprise du même sujet pour l’Angoumois indique l’intérêt qu’il dut susciter. Toutefois, nous savons que cette plaquette fut sans profit financier pour ses auteurs.

Ses amis
Son frère Victor qualifie Jérôme de loyal, enjoué, expansif, fidèle et généreux. On comprend que ses qualités facilitèrent les nombreuses amitiés qu’il se créa dans les divers milieux côtoyés tout au long de sa vie. Lors de ses études pour entrer à l’école navale, il était jugé par ses professeurs « bon camarade ». De cette époque, nous avons quelques noms : Gruger, A. Rabou et Banare, copains avec qui il continua de correspondre. à Rochefort, il se fit de nombreuses sympathies, comme édouard Grimaux, son collaborateur, son frère ainsi qu’il le qualifie, Philippe David de Sainte-Hermine, qui présenta sa femme au futur chimiste ou Jules Franck, résidant tous dans les Charentes ou en Vendée. Nous avons vu qu’à Sainte-Hermine, après son mariage, non seulement il s’intégra aisément à la vie communale mais aussi il y eut des amitiés même avec des gens ne partageant pas ses idées politiques. Il se fit également des relations privilégiées parmi les écrivains, poètes, artistes et musiciens des Charentes ou de Vendée : Alfred Feuillet de Cognac, Ch. Moreau de Melle, Louis Roger, Graire, Marchadier de Cognac, Pierre Caillet, Lucas, Delthil, Benjamin Fillon de Fontenay-le-Comte, Dugast-Matifeux... Aussi de nombreux compatriotes l’aidèrent dans sa quête de chansons. Mais, c’est dans la région parisienne qu’il se fit le plus d’amis, lors des quatre périodes de sa vie où il y séjourna. Durant les années scolaires 1850 à 1852, alors qu’il était pensionnaire à l’institut Loriol, il se mêla à la jeunesse estudiantine du quartier des écoles et manifesta avec eux contre le coup d’état du prince-président et l’instauration de son régime impérial. Il revint dans la capitale lorsqu’il commença ses études médicales et suivit les cours de la Faculté de médecine, entre 1854 et 1856, avant d’aller à Rochefort. Puis il retourna à Paris comme externe aux hôpitaux de La Pitié et de Saint-Louis, années scolaires 1857 à 1859. C’est durant ces deux dernières époques que l’on doit situer le passage suivant de la lettre de Victor : « Il entra dans le groupe des réalistes composé d’étudiants, d’instituteurs libres, d’artistes peintres déjà connus, de poètes en vogue, romanciers, auteurs dramatiques, photographes, caricaturistes et excellents musiciens. Courbet et Henri Thulié, futur président du Conseil municipal, présidaient le dîner de la soupe au fromage. Une autre fois c’était une soirée musicale en chambre où se glissaient quelques mauvais drôles, reporters de grands journaux amis, mais plutôt indiscrets. On était continuellement espionné sans le savoir. Parmi les littérateurs jeunes ou vieux avec lesquels il fit connaissance en sa pleine jeunesse il faut rappeler Cladel, Abel Jannet, Amédée Rolland, Delthil, Duboys, Carjat, Gill, Labédollière, Monnier, Miot, Champfleury, Murger, Schaun, Lotte (pharmacien), Boivin, Vial. La plupart sont morts républicains. Comme eux, il croyait à l’avènement prochain d’une ère de justice et de liberté. »
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Ce texte est particulièrement intéressant car il nous rappelle, en plus des amitiés, le climat d’espionnite qui régnait sous le Second Empire où les réunions politiques étaient interdites sauf celles du parti au pouvoir, bien sûr. Seuls étaient tolérés les repas, dîners et banquets dès lors qu’ils avaient lieu dans des endroits publics ; mais ces rassemblements étaient étroitement surveillés par la police. Les soirées privées, les réunions au café ou les séances de spectacles étaient également épiées. Enfin, en décembre 1874, il s’installa dans la capitale avec sa famille, tout près du quartier Latin qu’il aimait particulièrement. Il y retrouvait ses amis intimes au Café des Mines (en face de l’école du même nom), là ils discutaient la matinée, en buvant une bière et fumant une cigarette, et parlaient de littérature, d’art ou de politique. Parmi ses camarades on retrouve ses anciennes connaissances parisiennes ; il faut y ajouter également des compatriotes de l’Ouest ayant rejoint la capitale comme Adrien Dézamy de Luçon, son adjoint du Comité de défense de la Vendée ou Louis Roger, chroniqueur musical, originaire de la Charente. S’étant engagé politiquement lors de l’année terrible, il fréquenta également des politiciens républicains, ainsi que plusieurs membres de la franc-maçonnerie. Jérôme Bujeaud aimait rendre service à ses confrères et à ses connaissances. Il les recevait avec plaisir chez lui, en famille. Par contre, très fier, il ne se servit jamais de ses amitiés pour obtenir des postes ou des avantages.

Les dernières années
Jérôme Bujeaud était venu s’installer à Paris avec beaucoup d’espérance, mais ce fut pour lui une suite de déceptions. Ce furent d’abord les problèmes financiers. En Vendée la famille pouvait vivre avec relativement peu de revenus ; en effet, les légumes et les fruits du jardin, ainsi que les produits agricoles (volailles, œufs, beurre, lait, charcuteries) venant des fermes reçues en dot, pouvaient assurer l’essentiel de l’alimentation du ménage. Alors qu’à Paris, il fallait tout acheter et payer un loyer. à tout cela s’ajoutaient les frais supplémentaires de scolarité des enfants, l’habillement, les frais des sorties, les réceptions. Les recettes, malheureusement, restèrent les mêmes. Puis vinrent les déceptions professionnelles. Les promesses non tenues de faire partie de l’équipe de rédaction d’un journal ou d’assurer une rubrique littéraire, comme dans Le Magasin pittoresque, La République française, La petite Marseillaise, Le Courrier littéraire, Les Droits de l’Homme ou La Lanterne. Des difficultés nouvelles apparurent pour publier des œuvres déjà écrites ou des conditions dérisoires furent proposées. Ses pièces de théâtre, Jérôme Savonarole, un drame et Le Myosotis, une comédie, furent acceptées sous condition par plusieurs directeurs de salles. Ils demandèrent des modifications qui furent effectuées mais elles ne furent jamais jouées, vu l’encombrement des calendriers de programmation. Durant cette période, il écrivit deux biographies : l’une sur Jérôme Savonarole (1874) et l’autre sur Denfert-Rochereau (1876). Il prépara une nouvelle : Les vacances chez l’oncle Jacques (1875), une pièce politique : « L’île des Rois » et divers articles sur la chanson française (1874), les mythes (1876), le rire et les livres de la Commune (1877). Pendant quelque temps, il tint les rubriques bibliographiques dans La Lanterne, Le Courrier littéraire ou L’Avenir de la Vendée et écrivit des essais ou des articles de variétés comme Refrains des chansons populaires, dans Le Courrier littéraire du 25 mai 1877, n° 6, pages 256 à 263. Pour Le Supplément du Réveil, il commença une série de contes (1877-1878), sous le titre de : Les Crimes de la Loi. Seuls La Gabelle, Le petit Pierret et L’Auberge des Trois-Boudins furent publiés. Plusieurs autres restèrent sous forme manuscrite, comme Le petit Charlot, Le Rêve de Franck ou La conférence des curés.
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Ces brefs récits, qui rappellent les nouvelles de Maupassant sont teintés d’une connotation politique et moralisatrice. Ils furent accueillis avec faveur, nous dit Louise. Les soucis d’argent, les espoirs déçus, les échecs successifs pour faire paraître ses travaux et l’évolution de sa maladie aigrirent son caractère (sa femme parle d’humeur chagrine et de tristesse), diminuèrent son entrain et son activité créatrice. Un rien l’irritait comme certaines odeurs. Il ne supportait plus d’aller au café ou dans des endroits enfumés où les relents de tabagie lui étaient devenus intolérables. Il fit une véritable allergie à la présence de certaines personnes qui lui étaient devenues antipathiques. Aussi ses sorties se raréfièrent. Le chagrin causé par le décès inattendu de sa mère, le 25 mai 1878, aggrava considérablement son état de santé. Le médecin bientôt diagnostiqua de l’emphysème. Puis, un épanchement pleural important vint compliquer le tableau clinique en gênant la respiration. Le médecin qui le soignait voyait ses traitements successivement mis en échec. Il décéda des suites de sa tuberculose pulmonaire, le 24 mai 1880, à son domicile. Sa femme Louise, nota au jour le jour, dans un cahier, les derniers instants de son mari. Elle continua son récit en nous confiant son désarroi après la perte de cet être cher, son compagnon, mort si jeune. Son enterrement civil fut organisé par son beau-frère et ami édouard Grimaux, au cimetière Montparnasse à Paris, le mercredi 26 mai. Une assistance nombreuse y était présente. En plus de sa famille, elle était composée d’hommes du monde littéraire et artistique, de personnalités politiques et de scientifiques. Le docteur Henri Thulié, président du conseil municipal de Paris, puis le poète Adrien Dézamy, amis du défunt prononcèrent des éloges funèbres émouvants sur sa tombe.

Œuvre de Jérôme Bujeaud, après son décès
Après son décès, sa femme Louise essaya de faire rééditer une sélection de chants et chansons du recueil écrit en commun, mais les problèmes de typographie et la rentabilité financière la firent hésiter et elle remit son projet à plus tard. Elle envisagea également de faire publier plusieurs manuscrits de son mari, mais atteinte également de tuberculose, elle n’eut pas la force de faire aboutir son projet. Elle décéda moins de trois ans plus tard, le 29 mars 1883 à son domicile parisien. André Bujeaud (1861-1943), leur fils, releva le flambeau et fit éditer en mai 1924, dans Le Bulletin de la Charente, Le conventionnel Jean-Antoine Dubois de Bellegarde, qui correspondait à une partie inédite du livre de La Charente révolutionnaire. En feuilleton, il fit reparaître le roman Jacquet-Jacques, dans Pays d’Ouest, entre 1911 et 1913. Il tenta en vain de faire connaître d’autres œuvres comme Le Myosotis, pièce en un acte, des nouvelles comme Les vacances chez l’oncle Jacques, Le carré de l’hypoténuse ou Le Reboutoux. Les chants et chansons furent réédités en 1895 par Clouzot, puis par la librairie Lafitte à Marseille, en 1975 et 1980 en un seul volume. Plus récemment, Jacquet-Jacques fut publié à nouveau par l’éditeur Le Croît Vif, en 1998.

Épilogue
Dans cette biographie de notre arrière-grand-père, nous avons pu voir qu’il s’essaya dans de nombreux genres littéraires. Mais aucun ne lui apporta la réussite qu’il attendait. Si son nom n’a pas complètement disparu des dictionnaires biographiques et littéraires, il le doit essentiellement au recueil des chansons qu’il effectua dans l’enthousiasme de sa jeunesse, avec sa femme Louise. Il est dommage que le ministère de l’Instruction publique ne lui ait pas alloué une subvention car il aurait continué, nous en sommes certains, son ouvrage de collecteur, lui que le
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