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Chopin

De
964 pages
Ce livre s'adresse à ceux qui s'intéressent à la vie de Chopin en leur proposant une monographie exhaustive, en liaison avec les évènements politiques, sociaux et artistiques européens de l'époque. Elle s'appuie sur des connaissances mises à jour et sur des documents polonais inédits en France. Il s'adresse aussi à ceux, interprètes ou mélomanes, qui y trouveront l'analyse musicologique de chacune de ses oeuvres, restituée dans le contexte qui l'éclaire. Cette analyse est lisiblement détachée du récit biographique pour permettre au lecteur de choisir son parcours.
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CHOPIN
L'enchanteur autoritaire

site: www.librairieharmattan.com e.mail: harmattanl@wanadoo.fr

(QL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8788-6 EAN : 9782747587884

Marie-Paule RAMBEAU

CHOPIN
L'enchanteur autoritaire

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 1510214 Torino ITALIE

Index des abréviations
CFC KFC CGS HMV Correspondance de Chopin, édit. Sydow, Richard-Masse, (Paris, 1960) Korespondencja F.Chopina, édit. Sydow, PIW, (Warszawa, 1955) Correspondance de George Sand, édit. Georges Lubin, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard,(Paris, 1964-1991)

Histoire de ma vie. George Sand, Œuvres autobiographiques, édit. Georges Lubin, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard, (paris, 1970) CLMA Correspondance Liszt-Marie d'Agoult, édit. S.Gut et J. Bellas, édition Fayard (Paris, 2001) CVPSE Chopin vu par ses élèves de Jean-Jacques Eigeldinger, A La Baconnière, (Neuchâtel, 1988) Les Grands virtuoses du piano de Lenz, édit. J.J.Eigeldinger, Flanunarion, (Paris, 1995)

LGVP

Principes élémentaires de prononciation des mots polonais

ê:l:[on] ~: [in] 6: [ou] ie: [i] u: [ou] c : [tz] é: [ch] j: ri] 1 : [w] il: [gn] S : [ch] z: 0] Z : Oi] ch : [conune en allemand] cz: [tch] rz : [j] sz : [ch] szcz: [ch+tch] Accent tonique sur l'avant-dernière syllabe

Bronze de Jean Nalborczyk (Biblothèque polonaise, Paris)

Pressentant le rôle que la musique allait tenir dans ma vie, je ne me lassais pas de parler de Chopin, grand enchanteur autoritaire qui embellissait mes chagrins et mes déceptions. Julien Green Autobiographie

Univers Musical Collection dirigée par Anne-Marie Green
La collection Univers Musical est créée pour donner la parole à tous ceux qui produisent des études tant d'analyse que de synthèse concernant le domaine musical. Son ambition est de proposer un panorama de la recherche actuelle et de promouvoir une ouverture musicologique nécessaire pour maintenir en éveil la réflexion sur l' ensemb le des faits musicaux contemporains ou historiquement marqués. Déjà parus Henri-Claude FANT APIÉ, Le chef d'orchestre, 2005. Martial ROBERT, Ivo Malec et Studio Instrumental, 2005. Ivan WYSCHNEGRADSKY, Une philosophie de l'art musical, 2005. Guillaume LABUSSIÈRE, Raymond Bonheur. 1861-1939. Parcours intellectuel et relations artistiques d'un musicien proche de la nature, 2005. Roland GUILLON, Anthologie du hard bop, 2005. Anne-Marie GREEN et Hyacinthe RA VET (dir.), L'accès des femmes à l'expression musicale, 2005. Michel IMBERTY, La musique creuse le temps, 2005. Françoise ESCAL, La musique et le Romantisme, 2005. Aurélien TCHIEMESSOM, SUN RA : Un noir dans le cosmos, 2004. Danièle PISTONE, Musique et société: deux siècles de travaux, 2004. Louis FINNE, Le Maire, la Muse et l'Architecte, 2004. Marie-Claude V AUDRIN, La musique techno ou le retour de Dionysos Valérie SOUBEYRAN, Réflexions sur les chansons douces que nous chantaient nos parents ou Les dessous de la Mère Michel, 2004. KISS Jocelyne, Composition Musical et Sciences Cognitives, 2004. BOUSCANT Liouba, Les quatuors à cordes de Chostakovitch: Pour une esthétique du Sujet, 2003 MPISI Jean, Tabu Ley « Rochereau »Innovateur de la musique africaine,2003.

A VANT

-PROPOS

Le biographe, quand il ne fait pas profession d'écrire la vie des autres, est toujours plus ou moins sollicité à justifier son projet en en révélant les motivations. Je me plierai donc à l'usage, dans le souci d'expliquer comment s'est construite cette monographie. Chopin est entré dans ma vie lorsque j'avais seize ans, par la grâce de la Première Ballade que je découvrais dans l'interprétation de Samson François. Le coup de foudre fut immédiat, ravageur. Je n'eus de cesse désormais de fournir un aliment à la curiosité passionnée que cette musique bouleversante avait déclenchée. Cette année-là j'ouvris le premier des cahiers où j'accumulerais patiemment au fil du temps les notes d'une enquête qui ignorait encore, dans le désordre de sa boulimie, les chemins de sa méthode. Cette passion a accompagné toute ma vie. Il m'en reste le souvenir des bibliothèques, ces lieux magiques où se reconstruisait le temps de Chopin que je m'appropriais pour mieux l'atteindre: le jet d'eau aigrelet de l'Hôtel Pams à Perpignan, le carillon placide de la chapelle de la Sorbonne, le bruissement des instruments en accord au Conservatoire de la rue de Madrid, la douce clarté verte des lampes de la rue de Richelieu pour atteindre enfm, au château Ostrogski de Varsovie, le contact souple et lisse de l'Agenda de Chopin, au creux de mes mains. Au terme de ces longues années d'initiation, voir et toucher cet objet que Chopin avait porté sur lui me parut comme un exeat: il était temps de faire partager ce que j'avais à dire sur Chopin. Je n'étais plus trop jeune pour tenter d'embrasser toute sa vie, maintenant que l'âge me mettait à distance respectable. J'ai eu à défendre avec la ténacité de l'expérience que m'avait acquise mon précédent ouvrage, Chopin dans la vie et l'œuvre de George Sand, et d'autres publications de moindre envergure mais

toujours inspirés par la même méthode, les choix que j'avais faits et dont on a voulu me persuader qu'ils étaient obsolètes: proposer une analyse complète de la vie et de l' œuvre de Chopin et lier dans le texte ce qui l'avait été dans la vie. Le geste créateur a toujours partie prenante avec l'individualité et les contingences qui le suscitent. Chaque œuvre de Chopin m'a toujours semblé une composante intime de l'histoire de sa vie dont il fallait se garder de briser l'unité. Je ne sous-estime pas pour autant le danger qu'il y a à soumettre la musique aux commentaires de la psycho-biographie. J'espère avoir su résister aux dérives de ces parabases. L'autre écueil n'est pas moins redoutable: le commentaire musicologique aride par excès de technicité ou frustrant parce qu'il prévient la découverte de l'auditeur. J'ai dans la mesure du possible préféré l'analyse musicographique, plus littéraire donc plus accessible à des non-spécialistes. C'est pourquoi j'ai fait le choix des éditions de travail de Cortot. L'ambition de cet ouvrage est de fournir au lecteur une documentation fiable, informée par les recherches récentes et soucieuse de diversité: mon propos n'est pas d'isoler Chopin dans sa marginalité mais de le situer au contraire dans la mouvance de son temps. J'ai recouru systématiquement aux documents-sources dont la majorité sont traduits du polonais. Autant que faire se peut j'ai vérifié ceux qui étaient déjà publiés en français; j'ai traduit moi-même les textes polonais inédits en français, et ils sont nombreux. Les travaux de recherche menés en Pologne sont d'un intérêt capital, malheureusement le barrage de la langue les rend inaccessibles aux lecteurs français. J'ai toujours indiqué dans l'appareil critique les références des ouvrages et des revues publiés en Pologne quand bien même cet appareil paraîtrait encombrant: je sais par expérience quel temps précieux fait gagner au chercheur le travail d'érudition de ses prédécesseurs. Une biographie ne saurait se limiter à son intérêt informatif et analytique. Raconter implique forcément intéresser. Or la vie de Chopin, contrairement à celle de Liszt, n'est pas un roman. C'est une vie très sage, laborieuse et jalouse de son intimité. Cette évidence a engagé plus d'un biographe à y greffer des épisodes romanesques essentiellement inspirés par l'exil, la maladie et l'amour malheureux. Je me suis employée à invalider cette imagerie en débusquant les textes apocryphes et les témoignages fantaisistes dont la compilation continue à faire recette. Dépoussiérée de ces poncifs, la vie de Chopin est assurément plus captivante, pour peu qu'on s'attache à le faire revivre dans son temps, son milieu, parmi ses amis et non pas dans une tour d'ivoire qu'il 10

n'a jamais habitée. Je souhaiterais que grâce à ce livre, Chopin apparaisse tel qu'il a été, vivant, spirituel, drôle et même un peu « sarmate », comme disait Schumann, et qu'il concurrence le pâle névrosé amateur de violettes dont la caricature trahit la mémoire de cet immense artiste. Le moment est venu de dire ma gratitude à tous ceux qui ont accompagné ou aidé ce travail dont la gestation a été, il faut le reconnaître, un peu trop longue à leur gré. Je dirai d'abord tout ce que je dois à mon ami Claude Petillot, professeur d'Education Musicale qui a relu et supervisé toute la partie musicologique de ma biographie. Les heures que nous avons passées ensemble, penchés sur les partitions dont il m'éclairait les difficultés avec la rigueur et la clarté d'un pédagogue averti, ont été pour notre amitié des moments intenses de partage et d'enrichissement mutuel. A Jean-Jacques Eigeldinger vont tous les remerciements que je dois à l'éminent spécialiste qui, depuis la première édition du« petit livre rouge» de La Baconnière, m'a révélé l'essentiel sur Chopin; à l'ami qui, à Nohant ou à Paris, a partagé, avec une si charmante simplicité, les heures délicieuses d'une conversation où j'ai beaucoup appris. A Varsovie j'ai pu au long des années apprécier l'accueil amical et efficace d'Hannah Wr6blewska-Straus qui avec cet art de la bienvenue polonaise m'a ouvert les collections de la TiFC, pilotée et aidée dans mes recherches. Je ne peux pas nommer ici toutes les personnes qui m'ont aidée de leurs conseils ou de leurs encouragements, qui m'ont permis de tenir tête aux éditeurs insolents qui me conseillaient de débiter mon livre en articles de revues, celles qui ont, à ma demande, fait des recherches dans les archives ou m'ont ouvert les portes des lieux chopéniens interdits au public, elles se reconnaîtront dans l'expression de ma gratitude. A celui qui a partagé depuis le début l'histoire de ce livre et m'a accompagnée partout dans le monde où je savais trouver la trace de Chopin, il serait déplacé d'adresser autre chose que le témoignage d'un attachement que la vie a su préserver de toutes les turbulences. Je dédie ce livre à la mémoire de Georges Lubin qui m'a enseigné par son exemple comment tenir d'une main ferme l'attelage ailé de la passIon.

Il

Chapitre I

Les origines: Lorraine et Kujavie

Fryderyk Szopen ou Frédéric Chopin? Ce n'est qu'en quittant définitivement la Pologne que Chopin se verra restituer l'orthographe française de son patronyme que ses compatriotes continueront à écrire phonétiquement à la polonaise. Mais ils respectèrent toujours la graphie étrangère de celui de son père. Le chassé-croisé des destinées de Nicolas Chopin et de son fils Frédéric est pour le moins curieux. Né en France, Nicolas émigra en Pologne à l'âge de dix-sept ans, s'y fixa et y mourut. Pour aussi réussie que fût son intégration à son pays d'adoption, il demeura aux yeux des Varsoviens qui l'accueillirent le représentant de cette nation française qui, au lendemain de 1789, avait bouleversé l'équilibre et les idées de l'Europe. Il ne perdit jamais un accent français prononcé, préférant écrire à ses enfants dans sa langue maternelle. Son fils, lui, quitta la Pologne où il était né vingt ans plus tôt, pour un voyage sans retour et s'établit à Paris pour y vivre et pour y mourir. Les événements politiques qui fIrent de la Pologne un pays martyr, rayé de la carte, le désignèrent comme l'un des représentants les plus éminents de la Grande Emigration qui entretinrent à l'étranger la survie intellectuelle de leur patrie. Le Français repose en terre polonaise, au cimetière varsovien de Pow~. Le Polonais en terre française, au cimetière parisien du Père-Lachaise. Ni l'un ni l'autre n'avait renoncé à sa nationalité. Mais ils avaient librement choisi le pays où ils vivraient

leur vie d'homme, loin de leur famille et des lieux où ils avaient grandi. Nicolas accepta ou résolut d'oublier sa Lorraine natale, et Frédéric se laissa compter au nombre des exilés politiques que les autorités russes ne souhaitaient pas revoir sur le territoire polonais. Ce qui allait de soi pour Nicolas - un Français émigré en Pologne - suscita en ce qui concerne son fils des querelles non encore apaisées. Génie oblige. Dans l'article nécrologique qu'il consacra à Chopin dans Przeglqd Poznanski, Jan Kozmian écrivait:
Chopin était avant tout Polonais. Chacun de ses actes, chacun de ses mots étaient fortement imprégnés de ce caractère. Bien que d'origine française, il se distinguait au milieu des Français par ce cachet typiquement polonais, plus prononcé que chez aucun autre Polonais. De même qu'il puisait son inspiration à la source des chants du peuple, il aimait aussi restituer sa façon de parler et dans ses moments de gaieté, il rendait à merveille sa simplicité joviale. Il ne vivait que pour la Pologne et il rêvait sans cesse à elle 1.

Un siècle plus tard, André Gide recourait à une habile métaphore pour contester cette annexion à une polonité exclusive: « Si je reconnais dans l'œuvre entier de Chopin une inspiration, un jaillissement polonais, il me plaît de reconnaître une coupe, une façon francaise2.» Le débat est loin d'être clos. Car, bien qu'à la fm de sa vie Chopin se soit revendiqué comme «un vrai Mazur », l'analyse de sa personnalité, comme celle de son œuvre, mettent en évidence les influences conjuguées de sa double culture, française par son père, polonaise par sa mère. Et comme pour en souligner l'égale importance, le parcours de sa brève existence se partage équitablement: vingt ans en Pologne, dix-neuf en France.

Le côté du père
L'ascendance française de Chopin a été défmitivement établie depuis la découverte à Marainville, petite commune du département des Vosges, du certificat de baptême de son père. Les travaux de Gabriel Ladaique3 ont fait le point sur l'enracinement de la famille paternelle du compositeur en France, d'abord en Dauphiné, puis en Lorraine. Nicolas Chopin, né le 15 avril 1771, était le deuxième enfant de François Chopin et de Marguerite Deflin, établis à Marainville depuis 1769, l'année même de leur mariage. Il avait deux sœurs, Anne (1769-1845) et Marguerite (1775-1845). Vigneron et charron de son métier, François Chopin bénéficia de circonstances historiques favorables à sa promotion 14

sociale. Le roi Stanislas Leszczynski, beau-père de Louis XV, avait obtenu en 1737 la souveraineté des duchés de Lorraine et de Barrois qui devaient, à sa mort en 1766, en revenant à sa fille, être rattachés à la couronne de France. La cour de Lunéville fut un intense foyer d'activité culturelle et artistique que Voltaire fréquentait volontiers. Stanislas, contraint de troquer la couronne de Pologne contre celle plus modeste de Lorraine, y avait attiré un grand nombre de Polonais. Le château de Marainville fut ainsi acheté par un gentilhomme lituanien, le comte Michal Pac, qui avait été chambellan du roi Auguste III de Pologne. Quand il s'absentait, c'était son régisseur, Adam Weydlich, qui assumait la direction du domaine. François Chopin, sans doute plus vif et plus débrouillard que les autres villageois, devint syndic du village et, à ce titre, se trouva en relation avec les deux aristocrates polonais et les notables du comté. Son fils Nicolas reçut donc une bonne éducation, ce qui n'était pas courant dans les familles rurales modestes. Comme l'écrit Gabriel Ladaique «Nicolas parle allemand, compose des poèmes en français, sait tenir une comptabilité, joue de la flûte et du violon, lit des œuvres de Voltaire, notamment Candide4» . Lorsque, après la vente du château de Marainville, Adam Weydlich regagna la Pologne, en 1787, il proposa à Nicolas de partir avec lui. Ayant sans doute hérité des aptitudes de son père à s'adapter et à évoluer, Nicolas, malgré ses seize ans, n'hésita pas. Promis à prendre la succession de son père, il n'avait aucun avenir dans un village qui accusait cruellement, en ces années de crise pré-révolutionnaire, l'aggravation des conditions de vie de la population rurale. L'occasion était à saisir. Il arriva donc à Varsovie au cours de l'année 1787. Il ne devait plus en repartir. D'abord comptable à la Manufacture des tabacs pendant deux ans, il se retrouva sans emploi après sa fermeture. Sa culture et ses compétences lui avaient acquis de solides relations. Il semble qu'il soit alors devenu le précepteur du fils de Jan Dekert, le directeur de la fabrique. «Je fus son premier élève », dira le chanoine Dekert en prononçant son oraison funèbres. Certes le grand nombre d'émigrés français, en Pologne comme en Russie, avait mis à la mode la présence, dans les familles riches, d'un précepteur français. Mais ils appartenaient généralement à l'aristocratie. Nicolas ne pouvait se réclamer d'un quelconque blason et pas davantage du prestige d'un exil forcé. Il faut donc supposer que son sérieux et ses qualités personnelles étaient assez remarquables pour lui valoir cette manière de promotion. Après avoir passé trois années comme précepteur dans la région de Kalisz6, il revint à Varsovie au moment où éclata l'insurrection de

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Kosciuszko, en avril 1794. Vivant depuis sept ans en Pologne, il se sentit suffisamment concerné par les événements nationaux pour prendre part à ce formidable mouvement de libération qui, pendant six mois, tint en échec les armées russe et prussienne. Il s'engagea dans la Garde Nationale et participa à la défense du faubourg de Praga. Mais le 10 octobre, Kosciuszko était fait prisonnier à Maciejowice. Les troupes russes écrasèrent la résistance à Varsovie, le rêve de reconquête de l'indépendance nationale s'effondra. Le troisième partage de la Pologne fut consommé. Durant toutes ces années, Nicolas n'avait reçu aucune nouvelle de ses parents. Le 15 septembre 1790, il leur avait adressé une lettre où il s'étonnait de leur silence en des termes empreints d'affection et de respect qui excluent une quelconque volonté de rupture de sa part :
Mon cher Père et ma chère Mère, Dans l'incertitude où je suis que mes lettres vous soyent parvenues je ne vous écris que deux mots seulement pour m'informer de l'état de votre santé et vous prouver mon respect et mon attachement. Depuis deux ans passés je n'ai point de vos nouvelles, je ne sais à quoi l'attribuer, cependant chers Parents mon éloignement ne fait qu'augmenter mon respect envers vous en me faisant connaître de quel bonheur je suis privé d'être si longtemps sans vous voir et sans recevoir aucune de vos nouvelles. (...) J'étais sur le point de partir pour Strasbourg. (...) Mais comme nous avons appris que la France n'était pas encore tranquille par les révolutions qui s'y sont faites a été cause que mon voyage a été différé mais cependant je crois partir sous peu de temps car M.Weydlich s'est déjà arrangé avec un banquier qui ne tardera pas à partir pour la France. Cependant avant que je parte je vous prie de m'informer si la milice n'est pas plus stricte qu'elle était car on nous dit que tous les jeunes garçons depuis l'âge de dix-huit ans sont tous soldats c'est ce que nous sommes curieux de savoir, car étant dans un pays étranger comme j'y suis et où je peux faire mon petit chemin, je ne pourrais le quitter qu'avec regret pour me rendre soldat quoique dans ma patrie vu que M.Weydlich n'a que trop de bontés pour moi et dont j'en prévois les suites heureuses. Je vous prie donc chers Parents de me faire réponse le plus tôt possible pour que je puisse partir en toute sûreté et jouir du bonheur de vous voir ainsi que tous mes chers parents. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect cher Père et chère Mère de vos enfants votre très humble et très obéissant fils 7.

Cette lettre parvint à ses destinataires: on l'a retrouvée dans les papiers de famille de Marguerite Bastien-Chopin, la sœur cadette de Nicolas. Mais pas plus que les autres, elle ne reçut de réponse. Rien ne permet dans l'état actuel de nos connaissances d'expliquer l'étrange comportement de François et Marguerite Chopin. L'hypothèse selon 16

laquelle leur silence aurait préservé l'incognito de leur fils, en lui évitant la conscription, paraît bien fragile. Car on peut donner signe de vie autrement que par lettre et, passée la tourmente révolutionnaire, sa famille et ses amis auraient pu reprendre contact avec lui. Or Nicolas n'eut jamais plus de nouvelles. Sa mère mourut en 1794, sans qu'il en fût informé. Son nom ne figure pas non plus dans les actes de la succession de François Chopin, mort en janvier 1814. Lui-même renonça à revenir en France, après que par deux fois la maladie eut différé ses projets8. Pendant l'insurrection de Kosciuszko, Nicolas s'était lié d'amitié avec Maciej L'tczynski, staroste de Kiemozia, une bourgade située entre Plock et Lowicz, à soixante-dix kilomètres de Varsovie. Celui-ci lui proposa de prendre en charge l'éducation de ses deux fils, Benedykt et Teodor. Sa mort prématurée, en mai 1795, engagea Nicolas à demeurer auprès de sa veuve Ewa qu'il seconda dans la gestion de son domaine de Czerniewo et dans l'éducation de ses quatre enfants. Parmi eux, une petite Maria à laquelle il était très attaché et qui devait faire parler d'elle: devenue comtesse Walewska, elle eut une liaison avec Napoléon auquel elle donna un fils, Alexandre Walewski. Sept ans plus tard , les enfants L~czynski ayant grandi, Nicolas fut employé dans les mêmes fonctions chez l'une de leur parente, la comtesse Ludwika Skarbek. La propriété des Skarbek était située à Zelazowa- Wola, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale, en bordure de la superbe forêt de sapins de Kampinos, au coeur de la Mazovie. Après le départ de son mari qui avait fui à l'étranger ses créanciers et dont elle devait se séparer, Ludwika Fenger-Skarbek, originaire d'une riche famille de Tonul, élevait seule ses quatre enfants, Teodor, Fryderyk, Michal et Anna9. Le domaine n'était pas grand: un corps de bâtiment principal, flanqué de deux pavillons annexes, une ferme et un moulin au bord de la petite rivière Vtrata, c'était tout ce qu'il restait de la fortune familiale dilapidée 10. Nicolas, qui avait maintenant l'expérience et la maturité d'un homme de trente ans, cumula à Zelazowa-Wola les fonctions de régisseur et de précepteur. Des quatre enfants, ce fut Fryderyk qui profita le mieux d'un enseignement dont il rappelle dans ses Mémoires qu'il conciliait l'autorité et la douceur:
La façon amicale et douce de Chopin, une surveillance étroite de toutes mes actions, sans pour autant limiter inutilement ma liberté, et un enseignement dépourvu de contraintes et de pédanterie ont permis un regain d'intérêt pour
mes capacités et un penchant pour les études

(...)

Sous la direction

de ce

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maître qui, jusqu'à sa mort, fut mon meilleur ami, j'ai reçu ma première formation scientifique.

La mère polonaise
Pour la seconder, Ludwika Skarbek avait fait venir de Kujavie une parente de son mari, Justyna Krzyzanowska. Née en 1782 à Drngie, elle était la fille de Jakub Krzyzanowski et de Antonina Kolominska, tous deux décédés à cette époque. Justyna avait un frère, Wincenty, né en 1775 et une sœur, Marianna, née en 1780. On a peu de renseignements sur les ascendants maternels de Chopin. Il semble que les Krzyzanowski aient de lointaines origines méridionales, juives, selon certains, et qu'ils aient été anoblis, même s'ils ne portaient pas de titre. Justyna avait reçu une éducation soignée; elle parlait français et jouait du piano. Sans grande beauté, elle avait un caractère discret et très doux qui la rendait attachante. Les deux jeunes gens sympathisèrent, apprirent à s'estimer et, après quatre ans de cohabitation, Nicolas finit par demander Justyna en mariage. Il avait trente-cinq ans, elle vingt-quatre. Ce n'était pas un mariage de convenances, mais d'inclination et leur union fut heureuse. Le mariage fut célébré le 2 juin 1806 dans l'église fortifiée de Broch6w, voisine de Zelazowa- Wola. La comtesse Skarbek installa le jeune couple dans le pavillon de gauche qui comportait trois pièces dont les fenêtres ouvraient sur l'Utrata, bordée de saules, cet arbre-totem de la Pologne, sous la protection duquel le sculpteur Szymanowski a choisi symboliquement de placer la statue monumentale de Chopin, dans le parc Lazienki à Varsovie. Mais si poétique qu'elle fût, la campagne était peu sûre en ces années de bouleversements politiques où Napoléon, avec l'aide des légions polonaises de D~browski, tentait d'évincer les Prussiens de Varsovie en s'alliant avec les Russes. Les Chopin s'installèrent donc quelque temps à Varsovie dans l'appartement des Skarbek. C'est là que naquit, deux mois avant le traité de Tilsit et la création du Duché de Varsovie, le 6 avril 1806, leur premier enfant, Ludwika, qui reçut le prénom de sa marraine, la comtesse Skarbek. Lorsque, deux ans plus tard, de retour à Zelazowa- Wola, Justyna fut de nouveau enceinte, Nicolas envisagea sérieusement un établissement mieux adapté à ses nouvelles responsabilités. Il s'était lié d'amitié avec un familier des Skarbek, Samuel Linde, le futur recteur de l'Université de Varsovie. Grâce à son appui, il put solliciter un poste 18

d'enseignement au lycée de Varsovie. Il n'avait aucun des diplômes requis, seulement le privilège d'être français et d'avoir fait ses preuves en tant que pédagogue.

Naissance de Frédéric Le jeudi 1eT mars, à six heures du soir, Nicolas et Justyna avaient
un fils. Il s'appellerait Fryderyk, comme son parrain, le fils aîné des Skarbek et François, comme c'était la tradition chez les Chopin. Blond comme sa mère dont il aurait le regard tendre et velouté, il avait hérité de son père un visage fm et allongé et l'on ne sait trop de quel ancêtre, un long nez busqué sur les généreuses proportions duquel il plaisantera toute sa vie. La fragilité du nouveau-né commanda la prudence: il fut ondoyé à Zelazowa-Wolall avant d'être baptisé le 23 avril suivant en l'église Saint-Roch de Broch6w. Anna Skarbek fut choisie comme marraine et son frère Fryderyk, en voyage d'études à Paris, fut remplacé par Franciszek Grembecki. L'acte de naissance et l'acte de baptême, établis le même jour, portent la date de naissance du 22 février:

jour du mois d'avril, à 3 h de l'après-midi, par devant En l'an 1810, le 23ème nous, curé de la paroisse de Broch6w, exerçant la charge de fonctionnaire de l'état civil de la commune paroissiale de Broch6w, district de Sochaczew, département de Varsovie, se sont présentés Nicolas Chopyn, père, âgé de 40 ans, domicilié au village de Zelazowa-Wola et nous montra un enfant de sexe masculin, né dans sa maison le 22 février à 6 h du soir, nous déclarant que cet enfant était sien et mis au monde par sa femme Justyna née Krzyzanowska, âgée de 28 ans et qu'il désirait donner à l'enfant les prénoms de Frédéric François. Après avoir fait la susdite déclaration et après nous avoir montré l'enfant en présence de J6zef Wrzykowski, économe, âgé de 38 ans et de Fryderyk Geszt, âgé de 40 ans, tous deux domiciliés au village de ZelazowaWola, Nous avons signé le présent acte. Abbé Jan Duchnowski 12.

La date du 22 février est très certainement une erreur imputable soit à la négligence du prêtre, ce qui n'était pas rare à une époque où les actes de l'état civil étaient laissés à l'autorité des paroisses, soit à l'étourderie de Nicolas Chopin qui se serait trompé d'une semaine, le 22 février et

le 1eT mars tombant tous les deux un jeudi. En revanche on a du mal à
imaginer que Justyna ait perdu la mémoire du jour de son

accouchement. Or les Chopin ont toujours mentionné le 1eT mars
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comme la date de naissance du compositeur et c'est celle que lui-même indiqua toujours dans ses déclarations officielles13. Quelques mois après la naissance de Frédéric, Nicolas obtint un poste de « collaborateur auprès du lycée de Varsovie ». Il enseignerait le français dans les petites classes14. La famille quitta définitivement Zelazowa-Wola et, en septembre 1810, s'installa dans l'aile droite de l'imposant Palais de Saxe, l'ancienne résidence du roi Auguste III où était établi le lycée. C'est le premier des trois appartements de fonction qu'occupèrent les Chopin, dans le quartier le plus prestigieux de la capitale. La famille s'agrandit encore: deux filles, Izabela et Emilia naquirent à seize mois d'intervalle, le 9 juillet 1811 et le 20 novembre 1812. Cette fois, Nicolas fut nommé professeur à l'Ecole d'Artillerie et du Génie, puis, en juin 1814, professeur de langue française au lycée de Varsovie, aux appointements de 3 000 zlotys par an. Six ans après, en 1820, il fut chargé également de l'enseignement du français à l'Ecole militaire d'application avec un salaire annuel de 2 780 zlotys. Lorsque les autorités russes fermèrent l'Université de Varsovie en 1833, il fut appelé à différentes fonctions pédagogiques. Ses états de service, au moment où il sollicita sa mise à la retraite en 1837, indiquent «49 ans et 3 mois dans la profession d'éducateur». Le chemin parcouru depuis Marainville permet d'apprécier non seulement l'exceptionnelle faculté d'adaptation de cet émigré d'origine modeste, mais aussi l'intelligence et la ténacité d'un homme qui ne dut sa position sociale qu'à son seul mérite. Car il n'y a pas trace dans sa carrière d'intrigues susceptibles de lui acquérir des bénéfices usurpés. L'oraison funèbre prononcée par son ancien élève, le chanoine Dekert, souligne l'exemplaire probité de ce modeste fonctionnaire qui sut offrir à ses quatre enfants une éducation choisie et solidement structurée par les principes d'une morale exigeante.

L'effacement

des racines françaises

L'attachement de Nicolas à son pays d'adoption consomma sa rupture avec la France. Dans les souvenirs transmis par ses anciens élèves revient la même constatation: il n'affichait pas sa différence dans un pays qui, épris de liberté, accordait pourtant à la culture française un prestige dont il aurait pu abuser:
Ce n'était ni un émigré, ni un demi-prêtre comme l'étaient alors pour la plupart les précepteurs français qui ont donné à la jeunesse polonaise une

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formation si peu nationale (...) Il n'était imbu ni des principes d'une liberté républicaine exagérée, ni de la bigoterie feinte des émigrés français, il n'était pas non plus un royaliste idolâtre vénérant le trône et l'autel. C'était un brave et honnête homme qui, s'étant consacré à l'éducation de la jeunesse polonaise, ne chercha jamais à la rendre française et à lui inculquer les principes qui triomphaient en France. Ayant du respect pour les Polonais et de la reconnaissance pour la terre et les hommes, parmi lesquels il avait trouvé l'hospitalité et d'honnêtes moyens d'existence, il s'acquittait loyalement de sa dette de gratitude, en formant consciencieusement leurs fils en bons

citoyens15.

La réussite de cette intégration eut sur ses propres enfants une singulière conséquence. Il ne semble pas qu'ils aient eu connaissance de l'existence de leur famille paternelle qui continuait à vivre à Marainville. Après la mort de leurs parents, les deux sœurs de Nicolas s'étaient mariées, elles avaient chacune deux enfants. Comment expliquer que, vivant en France, Frédéric ne soit jamais entré en relations avec ses tantes et ses cousins, autrement que par I'hypothèse que son père ne lui ait jamais parlé de sa famille? Et d'autre part le village de Marainville était-il à ce point oublié du monde que la renommée de leur neveu ne fût jamais parvenue aux oreilles d'Anne ni de Marguerite qui vécurent jusqu'en 1845? Autant d'énigmes qui risquent de n'être jamais résolues. Pour des motifs qui nous échappent, graves à coup sûr, Nicolas dut laisser croire qu'il n'avait plus de famille en France. Son acte de décès porte la mention « né en France de parents de prénoms inconnus». Les rumeurs les plus fantaisistes couraient donc à Varsovie sur ses origines. Selon Eugeniusz Skrodzki, fils d'un collègue de Nicolas, on racontait que « il venait de Picardie et qu'il était le fils d'un fermier des domaines du duc d'Enghien, venu de Pologne à l'époque de la Révolutionl6 ». Il est probable que Nicolas lui-même cacha le lieu exact de sa naissance susceptible de révéler ses origines paysannes. Si ses états de service indiquent «né à Marainville en France », sa première pierre tombale, dans les catacombes du cimetière Pow~, porte gravé «né à Nancy)7». On comprend que, dans ces conditions, il n'ait jamais présenté la France à son fils que comme un pays étranger et non comme sa seconde patrie. C'est seulement après dix-huit ans d'exil que Frédéric dira qu'il s'est attaché aux Français comme aux SIens.

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Une double culture
Néanmoins l'imprégnation de la culture et de la langue française au foyer des Chopin devait tout naturellement orienter les choix futurs de Frédéric. Les quatre enfants étaient bilingues. Toutes les lettres que Chopin recevait de son père sont écrites en français, alors qu'il lui répond en polonais. Sa correspondance avec ses familiers, comme ses tablettes de poche, mêlent les deux langues, avec plus de naturel et de drôlerie que cela ne se pratiquait dans les milieux aisés, par coquetterie culturelle. Il faut faire bon marché de la légende selon laquelle Chopin avait «un abominable accent polonais18». De même que Nicolas articulait exagérément les voyelles nasales polonaises, ce dont ses élèves se moquaient gentiment, de même Frédéric avait, aux dires d'Ernest Legouvé, « un léger accent étranger19 ». Maurice Sand, dans une lettre à sa mère, croque ainsi sur le vif un «Mon Diè » qui révèle que, comme tous les Polonais, Chopin avait du mal à prononcer les [e] fermés du français. Tant qu'il fut sous l'autorité de son père, il fit preuve d'une parfaite maîtrise du français qui était considéré en Pologne comme la langue de culture par excellence. Mais paradoxalement, au contact de la France, il se montra par la suite peu soucieux de la correction de la syntaxe et de l'orthographe, déléguant à ses intimes le soin de les rectifier: « Je suis trop paresseux pour regarder dans Boiste20 ».

L'esprit

français

...

C'est probablement aussi au contact de son père que Frédéric acquit ce goût pour les philosophes des Lumières et pour Voltaire en particulier qu'il avait pu lire dans la bibliothèque de Nicolas dont c'était l'auteur de prédilection. Nous savons que, dans les dernières semaines de sa vie, le compositeur se faisait lire le Dictionnaire philosophique car «il appréciait beaucoup la forme parfaite de cette langue claire et concise et ce jugement si sûr sur les questions de goûfl ». L'information confmne, dans les affmités de ce romantique avec le rationalisme de l'esprit français, la présence d'un héritage que, cette fois, Nicolas eut à cœur de lui transmettre. Héritage paternel également, ce scepticisme nettement affmné, par exemple, à l'égard du courant mystique où s'engagèrent les écrivains polonais Mickiewicz, Slowacki et Norwid. Lorsque Mickiewicz succombe à l'influence de l'illuminisme de Towianski, Chopin hausse les épaules: «Mickiewicz 22

finira mal, à moins qu'il ne se fiche de nous22». Quant à Norwid, il doit supporter ses plaisanteries sur ses tendances mystiques, au moment même où son entourage polonais tente de ramener le compositeur au catholicisme in articulo mortis. Dans toutes les circonstances de la vie où la raison lui sembla le céder à la démesure, on le trouve sur ses gardes, prêt à quelque répartie caustique dont I'humour débusquera les attitudes boursouflées, les engagements fébriles ou les théories fumeuses. George Sand l'avait surnommé «le sceptique Chopin », pour avoir plus d'une fois fait les frais d'une réserve érigée en principe. La position sociale que s'était acquise Nicolas Chopin permit à son fils de grandir dans un milieu de bourgeoisie éclairée, très marqué par les idées progressistes de la France pré-révolutionnaire: son influence a été déterminante dans la formation intellectuelle de Frédéric. Prenons-en pour preuve sa méfiance à l'égard des mouvements révolutionnaires et de l'agitation populaire; sa sympathie pour les réformistes; son attachement aux formes de gouvernement qui ont fait leurs preuves, comme la monarchie; son attirance pour les milieux de l'aristocratie et de la banque qui flattent son goût du raffmement, du confort et du luxe: on n'a aucun mal à retrouver dans ces convictions quelques uns des principes fondateurs de la philosophie voltairienne dont se réclamait Nicolas, jusque dans ses lettres à son fils. En fait, le problème n'est pas tant de savoir laquelle de ses deux cultures a le plus fortement marqué Chopin. Les Français et les Polonais se sont suffisamment affrontés sur ce terrain stérile, jusque dans les deux sépultures qu'ils se sont symboliquement partagées: le cœur à Varsovie et le corps à Paris. Mais de se rappeler que le tempérament artistique de Chopin s'est développé au confluent de deux identités nationales, privilège dont il serait dommageable de ne pas le créditer, si, comme le fit Edouard Ganche en son temps, on s'obstinait à déclarer: «Pour Frédéric Chopin, sa consanguinité française n'était qu'un incident, celui d'un apport entièrement dédaigné23.»

... et l'âme polonaise
On a souvent assimilé l'attachement de Chopin à la Pologne à l'affection qu'il portait à sa mère, « la seule passion de sa vie », s'il faut en croire George Sand 24. La confusion est aisée en effet, dans la mesure où elle s'est imposée à Chopin lui-même. Ce petit garçon très doux, élevé dans un foyer très uni où, écrit Liszt, « il grandit comme dans un berceau solide et moelleux 25», développa tout naturellement un rapport
23

affectif privilégié à la mère qui a certainement conditionné ses amitiés et ses amours par la suite. Car s'il est hasardeux de prétendre, comme Bernard Gavoty, que Chopin avait des tendances homosexuelles, sur le seul témoignage de quelques exubérances stylistiques de jeunesse encore alourdies par leur traduction26, il est certain qu'il choisit des amis plus virils, plus entreprenants ou plus âgés que lui et qu'il affecte parfois à leur égard un comportement capricieux ou câlin, sauf à se faire rabrouer un peu rudement. Quant au rôle qu'il accepta de jouer dans sa relation à George Sand, il laisse supposer que, selon sa propre expression, il ne détestait pas « être tenu en lisières ». Lorsqu'il quitte défmitivement sa famille en 1830, il a vingt ans. La nostalgie de l'enfance et celle du pays natal, par un phénomène de cristallisation qu'accentue l'exil, figent dans un passé mythique ce paradis perdu où Justyna guidait sur le piano les doigts malhabiles de l'enfant, en fredonnant des chansons mazoviennes. L'impossible retour à la mère, tout autant que l'interdiction de rentrer en Pologne composent ce «regret du pays qui le consume », comme le note son ami Orlowski27. Regret qui paradoxalement semble s'accuser avec les années, au point que, dix-neuf ans après son départ de Varsovie, il écrit à sa famille, à l'occasion de la fête de sa mère: « J'espère que je ne vous ai pas trop manqué28. » Cette absence cruellement ressentie n'a-t-elle pas commandé en réalité le rapport de Chopin à la musique nationale polonaise? Car les rythmes folkloriques, saisis dans sa jeunesse avec parfois une curiosité d'ethnographe, s'épurent et se stylisent ensuite pour évoquer, moins les traditions vivantes d'une nation, que la mémoire fragile, sans cesse menacée, du temps révolu de l'enfance polonaise. L'exil accepté a fécondé plus sûrement le génie de Chopin que ne l'eût fait une vie, même brève, au contact des réalités d'un pays que le mal de l'absence n'aurait pas idéalisé. De la même façon, la fidélité de Chopin au catholicisme semble plus redevable à une pratique familiale dont il garde le souvenir attendri qu'à des convictions personnelles arrêtées. George Sand, qui le connaissait un peu tout de même, prétend n'avoir jamais connu« de poète plus athée29» et qu'en réalité il ne croyait en rien, bien qu'il ne tolérât pas la plus petite discussion sur l'orthodoxie catholique. Attitude que confirme Liszt de façon plus nuancée, en disant qu'il «gardait ses croyances sans les témoigner par aucun apparat30» et évitait ostensiblement le sujet. Etait-il gêné de soumettre à examen moins une doctrine qu'un sentiment religieux, insufflé par la mère, dans la mesure où il entretenait une liturgie personnelle étroitement liée au génie 24

polonais? Justyna était très pieuse. Dans toutes ses lettres à son fils elle le recommande à Dieu, sur un ton parfois un peu prêcheur, qui témoigne de son inquiétude à le voir renoncer à la foi qu'elle lui avait transmise. «Crois-tu comme te l'a enseigné ta mère? », lui demande adroitement l'abbé Jelowicki à son lit de mort, sachant qu'il lèvera, par cette seule évocation, les dernières réticences du moribond à se confesser avant de recevoir l'Extrême-Onction. Les sentiments de tendresse et de mutuelle estime qui liaient Nicolas et Justyna créaient un climat familial harmonieux et équilibré qui explique certainement l'étonnante coexistence chez leur fils de convictions à première vue peu conciliables. C'est que l'influence de la mère ne le disputa pas à celle du père. Elles n'entrèrent pas en conflit mais conditionnèrent un caractère à la fois lucide et passionné, un esprit concret, curieux des progrès techniques et scientifiques de son temps, et capable en même temps de sombrer dans les terreurs superstitieuses que réveillent dans la mémoire torturée des deuils successifs. Elles allaient doter le compositeur qu'il devint de ce langage si original qu'on l'identifie dès les premières mesures: ici le génie polonais rythme et colore « la musique de Chopin», faisant résonner cette note slave, tantôt héroïque et tantôt nostalgique, dans laquelle tout un peuple continue à reconnaître son âme. Là le clavier devient l'espace inexploré d'une recherche sonore qui se soucie autant de rigueur et d'équilibre que d'expressivité.

NOTES

1- L'auteur de cet article est Jan KOZMIAN et non son frère Stanislas. Voir Komel MICHALOWSKI, Bibliografia chopinowska PWM (Warszawa, 1970). Cette bibliographie exemplaire est, depuis la mort de Michalowski en 1998, tenue à jour dans chaque numéro de la revue Rocznik chopinowski, publiée par la TiFC 2- André GIDE, Notes sur Chopin, L'Arche, (paris, 1948) p.91 3- Gabriel LADAIQUE, Les Ancêtres paternels de Frédéric-François Chopin, Aux Amateurs de livres, (paris, 1987) , 2 volumes 4- Ibid vol. l, p. 162

25

5- Jan DEKERT, élève de Nicolas Chopin, devint chanoine de Varsovie. Il prononça son oraison funèbre en l'église des Capucins le 6 mai 1844. Plus tard il intervint auprès des autorités russes pour que le cœur du compositeur fût déposé solennellement en l'église Sainte-Croix. 6- Sur cette question peu connue, voir l'article de Czeslaw SIELUzYCKI: «Mikolaj Chopin w Warszawie, Kaliszu i Kiemozi w latach 1787-1802» in Ruch muzyczny n03 (1999) 7- Reproduction de l'autographe (BNF) in Krystyna KOBYLANSKA, Chopin au pays natal PWM, (Cracovie, 1955) pp.2-3 8- Les états de service de Nicolas portent la mention: « Joint un certificat médical établi par le Conseil Général de Médecine établissant que Chopin subit une faiblesse respiratoire, phtisie, ce qui, dans son âge, est une maladie grave et incurable suivant L2 » in Gabriel LADAIQUE, Op. cit., vol. 2, Annexe N.) Il est douteux que Nicolas ait succombé à la tuberculose à un âge aussi avancé. Il devait souffrir d'emphysème pulmonaire. Quoi qu'il en soit, il faut rappeler que la tuberculose étant une maladie infectieuse, Emilia et Frédéric ne furent pas victimes d'une affection génétique.

9Kacper SKARBEK (1763-1823) Teodor (1791-1812) Fryderyk (1792-1866) X Ludwika FENGER (1765- 1827) Anna épouse WIESIOLOWSKA (1794- ? après 1841)

Michal (1796-1834)

10- « Après un séjour coûteux à Varsovie, mes parents revinrent à la campagne, non plus à Izbica en Kujavie mais à Zelazowa-Wola, près de Sochachew. Ce village est pittoresquement situé, mais il est fort petit comparé aux autres biens, déjà vendus.» Fryderyk SKARBEK, Pami~tniki (poznafi, 1878). Le manoir central brûla en 1812. Les Skarbek habitèrent alors le pavillon de droite. L'historique du domaine de Zelazowa- Wola se trouve dans le Guide Chopin illustré, édité par la « Société Chopin» en 1960. 11- L'acte de baptême précise que l'enfant a déjà été ondoyé, « baptisatum ex aqua». Voir l'article de Henryk NOW ACZVK : « Chopin ochrzczony z wody w Zelazowej-Woli» in Ruch muzyczny n014 (1999) 12- Reproduction dans Chopin au pays natal Op.cit. p. Il 13- Deux exemples probants: « Le 1er et le 5 mars sont proches et je ne peux t'embrasser». Lettre de Justyna CHOPIN à son fils, in CFC II, 214 et« F.F.Chopin né le 1er mars 1810 ». Lettre de CHOPIN à la "Société Littéraire Polonaise", CFC II, 86 14- Le programme de la classe de français était une initiation à la langue, à la grammaire, à la prononciation et à la littérature. Reproduit dans Chopin au pays natal p.23 15- Frydeyk SKARBEK, Pamifltniki, Op. cit. 16 - Eugeniusz SKRODZKI, auteur, sous le pseudonyme de WIELISLA W de « Kilka wspomiefi 0 Szopenie z mojej mlodosci» in Bluszcz n032 (1882). 17- « En souvenir de Mikolaj Chopin, ancien professeur du lycée de Varsovie, de l'Académie ecclésiastique catholique romaine, et membre du comité d'examen,

26

né à Nancy en 1770, décédé à Yarsovie en 1844. Repos éterneL)} L'oraison funèbre de Dekert indique «né dans les environs de Nancy en 1769. » Depuis 1948, Nicolas et Justyna reposent sous une même pierre tombale, voisine de celle de Moniuszko. Elle porte gravé: « Rodzice Chopina» (parents de Chopin). 18- Adam ZAMOYSKI, Chopin, Librairie Académique Perrin, (Paris, 1986), traduit (mal) par Agnès Boisson, p. 149 et 192 19- Ernest LEGOUVE, Soixante ans de souvenirs, Hetzel (Paris,1888) voL2, p. 159 20- Lettre de CHOPIN à George SAND du 5 décembre 1844 CFC III, 182 21- «Souvenirs de Charles Gavard » in Lettres de Jules JANIN à sa femme, édition Mergier-Bourdeix, Klinksieck (Paris, 1973), voLl , Appendice IV, p. 601. 22- Lettre de CHOPIN à Julian FONTANA du 18 septembre 1841 CFC III, 76 23- Edouard GANCHE, Voyages avec Frédéric Chopin, Mercure de France (paris, 1934) p. 243 24- George SAND, HMV yo Partie, ch.13, éd. Georges Lubin, Bibliothèque de La Pléiade, (Paris, 1971), voL2, p. 434. Mais George Sand ne projette-t-elle pas dans ce jugement sa relation à son propre fils? 25- Franz LISZT, Chopin, Breitkopf et Hartel, 7° édition (Leipzig, 1923) p. 214 26- Bernard GAYOTY, Chopin, Grasset, (paris, 1974) pp. 74-75 Un exemple: l'expression familière « daj buzi» analogue à notre « Bisous », est traduite par un équivoque «donne ta bouche». .. 27- Lettre d'Antoni ORLOWSKI à sa famille, sans date, CFC II, 129 28- Lettre de CHOPIN à ses parents du 25 juin 1849, CFC III, 419 29- Lettre de George SAND à Etienne ARAGO du Il novembre 1849, CGS IX,697 « Mon pauvre malade est mort dans les mains des prêtres et des dames dévotes. Il aimait les dévots et ne croyait pourtant à rien. Je n'ai jamais connu de poète plus athée ou d'athée plus poète. Il croyait qu'il croyait à une sorte de divinité et d'immortalité fantastique. Au fond c'était le vague du génie et le néant de la réflexion. » 30- Franz LISZT, Chopin, édit. Breitkopf et Hartel, p. 182

27

Chapitre II Le royaume d'enfance le milieu familial et culturel
1810-1823

Lorsqu'en septembre 1810, les Chopin emménagèrent dans une aile du Palais Saxon qui accueillait le lycée, Varsovie était la capitale du Grand-Duché de Varsovie, artificiellement créé par Napoléon avec les territoires repris à la Prusse puis à l'Autriche après Tilsit. Jamais l'histoire de la France et celle de la Pologne n'avaient été plus étroitement liées, chacune y trouvant son compte. En s'engageant dans l'armée française, les patriotes polonais, qui payèrent généreusement de leurs vies, espéraient reconquérir leur indépendance territoriale que les insurrections précédentes n'avaient pu obtenir. Napoléon quant à lui, avait compris l'utilité stratégique de la Pologne qui constituait un avantposte dans cet Empire russe qu'il convoitait. L'influence politique, idéologique et culturelle de la France favorisa une période de renouveau dont, pendant plus de vingt ans, Varsovie serait la première bénéficiaire. Profondément marqués par l'esprit des Lumières, les hommes politiques et les savants polonais s'efforcèrent de promouvoir des idéaux de progrès économiques et de réformes libérales, déjà engagés sous les rois

saxons: l'introduction du Code Napoléon et l'abolition du servage manifestèrent clairement cette volonté d'ouverture et de modernisation. La francophilie ambiante concurrença un moment les traditions polonaises ancestrales, tant était puissant l'ascendant des idées novatrices venues de France. Mickiewicz évoque avec humour dans Pan Tadeusz la «gallomanie qui sévissait alors, particulièrement chez les blancs-becs au teint jaune» :
Le jeune Echanson avait annoncé qu'il allait nous réformer, nous civiliser, nous constituer. Il proclamait que je ne sais quels Français beaux parleurs avaient découvert que les hommes sont égaux. Il y avait longtemps, il est vrai, que la Sainte Ecriture le portait en toutes lettres et que chaque curé le répétait en chaire. La doctrine était ancienne, il s'agissait de l'appliquer. Mais il régnait alors un tel aveuglement qu'on n'ajoutait plus foi aux plus vieilles vérités du monde si on ne les lisait dans une gazette française 1.

Pendant quinze ans, de 1815 à 1830, le Royaume du Congrès connut une période de prospérité économique et culturelle avec le rétablissement de la paix. La sympathie du tsar Alexandre 1er pour les Polonais entretint l'illusion d'une quasi autonomie qui fut favorable à l'essor des initiatives. De grands travaux d'urbanisme furent entrepris dans la capitale qui, en 1816, fut dotée d'une Université, d'une Ecole Polytechnique et d'une Ecole des Mines. La langue officielle, et c'était un privilège par rapport aux autres régions annexées, était le polonais. Cette conjoncture facilita la promotion de Nicolas Chopin. Du statut de lecteur, il passa à celui de professeur titulaire d'une chaire d'enseignement de langue et littérature françaises. Les appointements, modestes, étaient complétés par un logement de fonction, suffisamment vaste pour que le couple songeât à y ouvrir un pensionnat pour les lycéens dont les parents ne résidaient pas à Varsovie. Les fonctions de Nicolas et l'ouverture de ce pensionnat eurent une influence déterminante sur l'éducation de Frédéric et sur la formation de ses goûts. Situés dans le quartier neuf de Varsovie, où les palais baroques et néoclassiques alternaient avec les églises et les jardins, les trois appartements qu'habitèrent les Chopin, dans le Palais de Saxe, de 1810 à 1816, le Palais Casimir, de 1816 à 1827, puis le Palais Krasinski, jusqu'à 1834, offraient un cadre de vie à la fois imposant et élégant qui explique le goût que le compositeur gardera toute sa vie pour les belles demeures. La jeunesse de Chopin s'est déroulée dans un périmètre relativement restreint, compris entre le Château royal et le Palais Staszic, dont I'harmonieuse ordonnance architecturale témoignait du 30

brillant passé de la Pologne. Quand il quitta Varsovie, il emporta dans son Album une aquarelle représentant le cœur historique de sa ville: au début de la Krakowskie Przedmiescie, la colonne du roi Sigismond, le plus ancien monument de Varsovie, l'église Sainte-Anne, la tour carrée du Conservatoire. .. «J e me sens inquiet. Je le suis moins quand j'ouvre la vue du roi Sigismond 2 », écrit-il à Vienne, un soir de vague à l'âme.

Le milieu culturel
La plupart des professeurs se trouvaient logés dans une aile attenante au lycée, dans le Palais Casimir. Le petit Frédéric grandit donc dans un milieu culturel privilégié, car, tout naturellement, des relations d'amitié s'établirent entre Nicolas et ses collègues. Le recteur du lycée, Samuel Linde, devint un intime des Chopin. C'était un philologue éminent, auteur d'un monumental Dictionnaire de la langue polonaise. Ses malheurs de famille - il perdit trois enfants et ses deux épouses
succombèrent à la tuberculose

-

trouvèrent

auprès de Nicolas

et de

Justyna un réconfort auquel ils associèrent leur fils:
Dans l'été 1814, madame Ludwika Linde tomba de nouveau malade. Le mari était moralement soutenu par de bienveillants amis. Le plus souvent faisait visite à la malade monsieur Nicolas Chopin, habitant dans le voisinage. (...) Avec monsieur Chopin arrivait parfois son petit de quatre ans, Fryderyk ; sur le seuil, il s'inclinait avec une grâce primesautière, et, regardant attentivement vers Madame la Rectrice, s'enquérait de sa santé avec une gravité comique. Rassuré par un faible sourire, il allait jouer avec Stas qui avait son âge, le petit du ménage Linde (qui mourut très jeune). Avant de sortir, il apparaissait de nouveau dans la chambre à coucher, s'inclinait et promettait de jouer maintenant au clavicorde très joliment et tout doucement quelque chose. (...) Et effectivement, un instant après, au travers des murs épais, parvenaient des bribes d'une simple mélodie, pareilles à un tintement délicat 3.

Frédéric eut pour compagnons de jeux les fils de Juliusz Kolberg, professeur de géométrie, mais également poète et traducteur, qui habitait l'appartement voisin. D'origine suédoise, il avait épousé une française, Caroline Mercoeur. L'aîné de leurs enfants, Wilhelm, fut l'ami de toute la jeunesse de Frédéric; curieusement ce fut le seul des trois qui ne fit pas une carrière artistique. Le second, Oskar, fut le musicien qu'on sait, auteur de la première anthologie savante du folklore polonais, et le benjamin, Antoni, devint peintre. On lui doit le dernier portrait à l'huile de Chopin. 31

La grande diversité des cultures et des talents habitua très tôt Frédéric à s'intéresser à des domaines qui ne relevaient pas de ses compétences personnelles, mais auxquels sa formation éclectique lui permit de s'initier. L'esprit des Encyclopédistes français, très vivace parmi les intellectuels polonais, et le goût que Nicolas manifestait luimême pour les connaissances pratiques et techniques, jouèrent dans le développement intellectuel de Frédéric un rôle qu'on n'a pas assez apprécié: Chopin ne sera jamais un homme de systèmes; il fera toujours passer l'expérience avant la théorie. Les problèmes que lui posera une écriture pianistique innovante, il les résoudra à son clavier, d'une façon pratique, simple, quitte à enfreindre les règles en usage. En 1816, le lycée fut transféré au Palais Casimir, siège de l'Université nouvellement créée. Les enseignants et les universitaires, logés ensemble dans les bâtiments latéraux, au milieu d'un agréable parc, formèrent non pas une communauté jalousement close sur ses privilèges, mais une société choisie, ouverte à tous les domaines de la connaissance, et d'autant plus active que les menaces d'hégémonie étrangère qui pesaient sur la culture polonaise ne semblaient que provisoirement dissipées. Comme le remarque l'un des condisciples de Chopin, Eustachy Marylski, qui a laissé sur cette période des souvenirs précieux, les lycéens bénéficièrent de la proximité stimulante de cette élite de l'intelligence:
C'était un bonheur pour moi que le lycée se fût trouvé près de l'Université, grâce à quoi nous restions en contact continu avec les étudiants. Nous assistions parfois à leurs cours et nous allions très souvent au cours d' Osmski. De là nos connaissances parmi les élèves de l'Université 4 .

L'enfance de Chopin s'est donc épanouie dans un milieu éclairé d'écrivains, de scientifiques et de musiciens, au contact desquels il a acquis très tôt les bases d'une solide formation humaniste.

Le pensionnat Chopin
Elevé au milieu de trois sœurs, par une mère douce et affectueuse, le petit garçon courait le risque d'être excessivement choyé, comme le sont souvent les fils uniques dans un milieu féminin surprotecteur qui les fragilise. Or il n'en fut rien, grâce aux lycéens que Nicolas et Justyna recevaient en pension durant toute l'année scolaire. II est significatif que les biographes qui ont broché l'image d'un enfant hypersensible et reclus dans son monde intérieur - et cette image a fait 32

carrière! - négligent totalement l'incidence que dut avoir sur son éducation la présence remuante de six ou sept gamins de treize à seize ans qui partageaient la vie de la famille et parmi lesquels il choisit ses meilleurs amis. Il aurait fallu qu'il fût singulièrement névrosé pour vivre en marge de cette petite troupe espiègle et chahuteuse dont seule la sévérité de Nicolas parvenait à modérer l'exubérance. Or nous savons, par de nombreux témoignages d'anciens pensionnaires, que Frédéric n'était pas en reste lorsqu'il s'agissait d'inventer de nouvelles espiègleries ou d'animer des jeux de société. Choisissons celui de J6zefa Wodzinska :
Le fait que le petit Frycek passait déjà à l'époque pour le meilleur pianiste de Varsovie revêtait à nos yeux moins de charme que le fait qu'aucun des garçons n'était aussi disposé que lui à jouer et à faire des tours. Plus d'une fois, je m'en souviens, il arrivait que les autres garçons n'avaient pas envie de s'amuser avec nous, lui, au contraire, savait mettre tout le monde en train, il accédait à nos prières et quand nous nous amusions à des jeux de société, au renard ou à colin-maillard etc.. , il était d'ordinaire l'âme du jeu, il courait, il folâtrait, il imitait des personnes connues 5 .

C'est dans cette camaraderie qui a accompagné toute son enfance, que s'est formée la sociabilité qui constitue un trait dominant de sa personnalité. Le pensionnat Chopin acquit rapidement une si flatteuse réputation que les familles bourgeoises, où ils se recrutèrent essentiellement, venaient de loin solliciter le privilège d'y inscrire leurs fils. On comprend aisément cette faveur: en plus du suivi des études par un professeur et de la bonne tenue de la maison, les Chopin offraient à leurs pensionnaires la possibilité d'apprendre le français, car Nicolas s'adressait à eux dans cette langue. Compte tenu de l'engouement un peu snob qui entourait alors tout ce qui était français, c'était là un atout majeur, comme le souligne Skrodzki :
Les Chopin tenaient une pension de garçons. Pour que leurs fils y fussent pensionnaires, les parents des meilleures familles du pays se ruinaient, malgré les frais importants pour l'époque, car ils se montaient à 4 000 zlotys par an par élève. Pour les moins riches, parfois le tarif était plus doux. La réputation de cette pension était due aux soins très attentifs, à la surveillance de l'état de santé des garçons, à leur bonne alimentation, à la propreté et à la moralité, et avec cela, à une bonne direction et à la surveillance des études. Sa réputation établie était telle qu'être en pension chez Chopin, cela seul montrait qu'on était d'un milieu hautement cultivé, autrement dit, mieux éduqué

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que les autres, ce qui de loin comptait plus que d'avoir une quelconque spécialité ou d'obtenir une médaille 6 .

La nécessité de ne pas faillir à leur réputation, car il en allait de leur principale source de revenus, exigeait un mode de vie dont la régularité et la rigueur étaient les principes de base. Ordinairement on se levait tôt, on déjeunait en commun à midi et, après l'étude du soir et le dîner, on évitait de veiller trop tard. Il était interdit de sortir en ville sans être accompagné par un adulte. Ce régime n'était pas contraignant dans la mesure où les pensionnaires, séparés de leurs parents, trouvaient chez les Chopin un climat familial chaleureux :
En tout, l'atmosphère régnant dans leur maison était très gemütlich. Jamais on ne nous donnait l'impression de n'être que des pensionnaires; au contraire, nous étions toujours traités comme si nous appartenions à la famille 7.

Les enfants Chopin
Les quatre enfants apportaient leur contribution, chacun selon ses aptitudes. Ludwika, en sa qualité d'aînée, servait parfois de répétitrice et faisait réciter leurs leçons aux garçons8. Frédéric animait le temps de la récréation, en improvisant au piano de petites histoires qui passionnaient ses camarades. Certes il faut se garder d'accorder trop de crédit à l'épisode romancé par Karasowski, dont on connaît par ailleurs l'imagination inventive: un jour que les pensionnaires étaient particulièrement turbulents, le maître d'études, Antoni Barciiiski, appela Frédéric à la rescousse pour les calmer. Celui-ci leur joua au piano l'histoire d'une bande de brigands qui, leur forfait accompli, s'endormirent paisiblement dans une clairière au clair de lune. La berceuse qu'il improvisa eut un effet inespéré, elle endormit les garnements qu'un accord, brutalement plaqué, réveilla, au milieu de l'hilarité générale. L'histoire est trop belle pour être authentique; mais elle repose sans doute sur des éléments véridiques, car d'autres témoignages, plus dignes de foi, évoquent ces sketches musicaux dont l'histoire de la Pologne alimentait l'inspiration, prémices de l'extraordinaire don d'improvisation de Chopin.
Au crépuscule, ayant quelques moments de libres, nous racontions des épisodes de l'histoire de la Pologne, tels que la mort du roi Wladyslas Ill, la mort de Z6lkiewski, les batailles livrées par nos chefs, et le petit Chopin nous

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jouait tout cela au piano. Nous avons pleuré plus d'une fois en écoutant cette musique 8.

Emilia que la littérature sollicitait plus que la musique, savait, elle aussi, inventer de superbes histoires que les enfants, assis autour d'elle, écoutaient dans le recueillement. Le même Skrodzki affmne qu'Izabela qui «avait un type de visage et une allure purement polonais, francs, gais, s'occupait davantage d'aider sa mère à la maison ». Supervisant tout ce petit monde, la figure de Nicolas Chopin domine nettement dans ces Souvenirs qui laissent un peu dans l'ombre la personnalité de sa femme, ce qui se conçoit en raison des rapports privilégiés qu'il entretenait avec ses élèves.

Justyna Chopin
Madame Chopin était svelte comme son mari, pas trop bien faite, mais très bonne, douce et sympathique. Tous ceux qui la connaissaient de plus près l'aimaient et la respectaient; c'était le type de la maîtresse de maison polonaise, économe, prévoyante et laborieuse; sans être cupide, sans léser personne, elle sut avec trois fois rien prévoir pour la vieillesse les bases d'une fortune honnêtement amassée 9 .

C'est le seul témoignage un peu précis que nous ayons sur cette mère très aimée que toute sa vie Chopin appellera «Mameczka », sa petite maman. Aussi peu disposée à écrire que son fils à mesure qu'il prendra de l'âge, elle laissait son mari le faire à sa place. Les quelques lettres que nous possédons, expression immuable d'une tendresse manifestement gênée par la pauvreté des mots, ne nous renseignent
guère. «A nous les mots ne suffisent pas », écrit Chopin à sa famillelo

.

Tenait-il de sa mère cette conviction désabusée? En l'absence de sources plus explicites, nous en sommes donc réduits à cautionner le modèle de l'épouse méritante et de la mère exemplaire, même s'il est peu satisfaisant pour la curiosité. Certains biographes se sont demandés ce que cachait l'emprunt de 3 000 florins ( une coquette somme) qu'elle fit à son fils, sans lui en révéler le motif et à l'insu de son mari. Mais I'honnêteté nous oblige à refuser toute hypothèse hasardeuse. En revanche la crainte d'avouer sa dette à son mari indique que Nicolas ne badinait pas avec les principes d'une stricte probité morale. Lorsqu'en 1834, Michal Skarbek se suicida sans lui avoir remboursé la somme de 20 000 florins, il refusa de s'apitoyer sur cette fm déplorable: «Il s'est conduit d'une manière indigne envers sa famille et envers nous. Il ne 35

mérite aucun regret11.» Si tout le monde dans la famille le plaisantait sur son refrain sempiternel « garder une poire pour la soif », il n'en demeure pas moins que chez les Chopin avoir des dettes passait pour un déshonneur. Le mari de Ludwika le savait bien lorsqu'il fit courir le bruit que Chopin était mort couvert de dettes, dans le but de blesser sa femme. Mensonge contre lequel elle protesta vivement 12.

Le professeur Chopin
Homme de principes, Nicolas Chopin avait la réputation d'un pédagogue dont la sévérité de façade, redoutée par les plus jeunes qu'il intimidait, cédait volontiers à l'indulgence que leurs aînés avaient expérimentée. Kazimierz Wodziiiski, qui était particulièrement turbulent, se rappelait que Nicolas grondait les élèves, les faisait mettre à genoux et parfois leur donnait le fouetl3. Alors que Skrodzki insiste au contraire sur sa bonté:
Monsieur Nicolas était un personnage sérieux et solennel, avec une certaine élégance dans les manières; c'était un homme qui se distinguait par sa bonne éducation (...) Dans l'ensemble, ses élèves l'estimaient et aimaient leur professeur, tout en se moquant tout bas de son accent étranger beaucoup trop marqué quand il parlait en polonais, plus encore de ses menaces et de son refrain à propos de «Madame la ferule», avertissement qui, en raison de sa douceur bien connue et de son indulgence ne se vérifiait jamais.

Nicolas possédait une tabatière en forme de lionceau, dont son fils devait hériter. Lorsqu'il en frappait son bureau, le chahut cessait immédiatement. Mais il ignorait que l'instrument magique recevait nuitamment la visite de ses pensionnaires qui prisaient le tabac, en manière de revanche. Innocent tribut payé par un maître qui savait être proche des jeunes, comme le rappela Jan Dekert :
Combien de fois n'a-t-on pas vu ce grand ami des jeunes partager des cassecroûte avec ses élèves en toute simplicité, conseiller les jeunes dans le désarroi, pleurer avec ceux qui pleuraient ou rire de bon cœur avec ceux qui riaient 14.

Les qualités pédagogiques innées et la bonne connaissance de la mentalité des jeunes que célèbre Dekert, Nicolas en fit bénéficier son fils car, jusqu'à son entrée au lycée, en 1823, Frédéric travailla à la maison sous sa direction, avec l'aide du répétiteur que Nicolas avait engagé pour le seconder. Ses sœurs passèrent également de la tutelle 36

paternelle à une institution pour jeunes filles15. Chargé de l'initiation au français, Nicolas était particulièrement qualifié pour enseigner à ses enfants les rudiments d'une langue qu'ils pratiquaient au même titre que les pensionnaires, comme langue de communication conjointement au polonais. Ils écrivaient le français avec beaucoup d'aisance et même d'élégance. Bien que Chopin préférât s'exprimer dans sa langue maternelle, le style de certaines de ses lettres en français révèle un fort joli coup de plume. Témoin cette adorable pochade d'un hiver parisien, adressée à George Sand en 1844 : « Votre jardinet est tout en boules de neige, en sucre, en cygne, en fromage à la crème, en mains de Solange et en dents de Maurice16.» Il faut donc prendre pour une coquetterie, destinée à faire excuser la rareté de ses lettres, sa prétendue maladresse à s'exprimer en français. Les quatre enfants eurent au foyer la même instruction, car on ne faisait pas de différence entre fille et garçon, et reçurent une solide culture littéraire dans trois langues, le polonais, le français et l'allemand, sans compter le latin. Plus tard Frédéric voulut y ajouter l'anglais et l'italien, en prévision de ses voyages, mais les résultats furent beaucoup moins concluants.

La formation littéraire
Il n'est pas inutile d'insister sur cette formation littéraire dans la mesure où une tradition tenace veut faire de Chopin un musicien hermétique à toute forme d'art, hormis le sien, tradition sans doute confortée par la déclaration de George Sand: « Il est musicien, rien que musicien ». Or si Chopin ne manifeste pas la boulimie livresque d'un Liszt ou d'un Heller, c'est qu'il ne se sent pas obligé de combler des lacunes, ayant dans son enfance, contrairement à eux, beaucoup lu, ce dont témoigne sa correspondance. L'exemple de ses sœurs ne pouvait être que stimulant. Toutes les trois s'adonnaient avec feu aux activités littéraires les plus diverses. Ludwika et Izabela se spécialisèrent, à l'imitation de la femme de lettres Klementyna Taiiska, dans le roman à vocation pédagogique. Elles en publièrent trois, anonymement, comme le voulaient les convenances: Ludwika i Emilka (1828), un Livre de nouvel an pour les enfants (1834) et Monsieur Woyciech ou un modèle de travail et d'économie (1836). Ludwika fit paraître seule un Voyage du petit Joseph aux eaux de Silésie raconté par lui-même (1830), une traduction de l'italien de La Vie de Sainte Véronique (1841) et un ouvrage de vulgarisation scientifique Connaissances abrégées des sciences naturelles et quelques unes des plus importantes inventions 37

(1848). Emilia préférait la poésie et surtout le théâtre. Elle décida de fonder avec Frédéric «La Société des divertissements littéraires» qui proposait périodiquement, dans le salon des Chopin transformé en théâtre, de petites saynètes ou de vraies comédies dont les quatre enfants étaient les auteurs et les acteurs. Les Mémoires de I'historien KazimierzWladyslaw W6jcicki, qui a bien connu les Chopin, ont conservé le souvenir de l'une d'elles, jouée à l'occasion de la saint Nicolas, le 6 décembre 1824 :
Fryderyk et Emilia résolurent une fois d'écrire une comédie, de l'apprendre en secret et de faire la surprise de la présentation. Ils s'installèrent donc tous les deux un soir, firent le plan en commun et à tour de rôle ils écrivirent les
scènes. C'était dans l'hiver de 1824

. En

une soirée les enfants

achevèrent

La

Méprise ou le Filou prétendu. C'était une comédie tout en vers. Dans le manuscrit original, les premières scènes sont écrites de la main d'Emilia, les suivantes jusqu'à la fm de celle de Fryderyk. Je l'ai sous les yeux (...) La scène se passe dans une petite bourgade, dans l'appartement du bourgmestre Grosventre (...) Le rôle du bourgmestre était joué à merveille par Fryderyk lui-même; la forme de son ventre et sa mimique comique amusèrent tout le monde franchement. Les rôles féminins étaient tenus par les deux sœurs, celui de Marguerite par Izabela, celui d'Emilie par l'auteur elle-même, Emilia. Les autres rôles étaient dévolus à des jeunes qui habitaient le Rensionnat du professeur Chopin: les deux Wodzmski, Gorski et les Mikorski 7.

C'était le début d'une longue carrière de comédien amateur que Frédéric devait poursuivre après la mort d'Emilia. Il est certain que ce climat familial, tout vibrant des rires et des jeux des enfants, où leur créativité trouvait chez leurs parents de bienveillants encouragements, a profondément marqué Chopin. Dès son plus jeune âge, se sont développés, grâce à cette audience favorable, ses talents d'animateur de société, plein de ressources, pétillant d'esprit et de drôlerie qui feront de lui, selon le mot de George Sand, «l'âme des sociétés choisiesI8». On ne peut s'empêcher de penser qu'à la même époque, à Berlin, une autre famille offrait à ses quatre enfants, tout aussi doués que les petits Chopin, la même atmosphère chaleureuse et harmonieuse, ouverte à toutes les formes de culture, où l'on faisait aussi alterner musique, dessin, théâtre et poésie: Léa et Abraham Mendelssohn, bien que plus fortunés que les Chopin, surent concilier comme eux la discipline exigée par une instruction accomplie et la liberté nécessaire à l'épanouissement des enfants. Et comment ne pas évoquer les relations privilégiées qui lièrent à leurs petits génies de frères les grandes sœurs, Fanny et 38

Ludwika, toutes deux brillamment douées mais pâlissant toutes deux de leur éclat.

Le cercle familial
Les liens de Frédéric avec ses sœurs étaient d'autant plus étroits que la famille était peu nombreuse: pas de grands-parents, la comtesse Skarbek semble avoir assumé ce rôle auprès des enfants qu'elle accueillait, pour leur plus grande joie, à Zelazowa-Wola durant les vacances. Nous n'avons aucune trace de relations entre les Chopin et la sœur de Justyna, Marianna, pas plus qu'avec son frère Wincenty, probablement décédés à cette date. Nous savons en revanche que Justyna avait une cousine, Joanna Krzyzanowska, née en 1767 et mariée à J6zef Czachowski, avec laquelle il dut y avoir des rapports familiaux assez fréquents. Le second fils de Joanna, Dionizy, était né la même année que Frédéric; il est probable que celui-ci séjourna à Niedabyl, dans la propriété des Czachowski, ce dont témoigne la dédicace que Chopin envoya à Dionizy à l'occasion de son mariage en 1831 «A mon cousin et compagnon de jeux ». Par ailleurs, le petit-fils de Joanna, Julian Czachowski, né en 1814, fut pensionnaire chez les Chopin à partir de septembre 1825: «En appelant mes sœurs tante Zuzia, tante Ludwisia, tante Izabelka, tante Emilka et moi oncle Fryc, il fait rire tout le monde », écrit Frédéric19. Cette tante Zuzia dont on a longtemps ignoré la parenté exacte avec la mère de Chopin, était en réalité sa nièce, Zuzanna Bielska, la fille de Marianna. Née en 1798, elle avait donc seulement douze ans de plus que Frédéric. Elle vint habiter chez les Chopin lorsqu'elle se trouva orpheline, pour les seconder dans les soins domestiques que réclamait le pensionnat et fut donc intimement mêlée à leur vie familiale. Les enfants la considéraient un peu comme une grande sœur. Chopin l'associe toujours aux noms de ses trois sœurs, ce qui suppose entre eux une complicité affectueuse plutôt qu'une autorité déléguée par les parents. Restée célibataire, Zuzanna ne quitta pas la famille jusqu'à sa mort en 1869. Son rôle fut, semble-t-il discret, dévolu aux tâches ménagères, destin que recevaient en partage les jeunes filles pauvres que la vie avait oubliées, à Varsovie comme ailleurs. De ses trois sœurs, la plus proche de Frédéric fut sans conteste Ludwika. Leur entente sautait aux yeux, voire leur connivence. Elle fut la seule femme qui eût accès aux secrets de son cœur et cela jusqu'à la fin. Physiquement ils se ressemblaient beaucoup, quoiqu'elle fût moins blonde que lui. Norwid qui les vit côte à côte en septembre 1849 en fut 39

frappé: «De profil, elle lui ressemble étrangement ».C'est aussi l'avis d'Eugeniusz Skrodzki
La plus âgée des sœurs, mademoiselle Ludwika, par les traits de son visage, l'intelligence de sa conversation, son esprit, rappelait le plus son père et ressemblait à son frère. (...) Pour autant que je m'en souvienne, elle jouait très souvent à quatre mains avec Fryderyk et tous les deux ils avaient toujours quelque chose à se dire; il me semble donc que notre virtuose nourrissait pour sa sœur aînée une particulière sympathie.

Contrairement à Izabela qui restait frileusement en retrait, toujours prête à déplorer ses insuffisances pour mieux valoriser son frère et sa sœur, Ludwika avait un caractère vif et résolu qui se lit dans ses lettres, pleines de spontanéité, écrites, comme celles de Chopin, au fil de la plume. «Je ne puis, reconnaît-elle, moi qui suis franche, m'empêcher d'exprimer ouvertement ma pensée2o.» Comme lui, elle avait le sens de la caricature, du trait mordant, adorant les petits papotages varsoviens qui maintenaient son frère en contact avec la ville de son enfance. Très jeune, elle manifesta une sûreté de jugement qui s'exprime sans concession à l'égard des faiblesses qu'elle ne supportait pas, comme l'intérêt et la suffisance:
Ce qui gâte le naturel des gens, c'est la fortune. A mesure que le métal devient plus abondant, le cœur se durcit et lentement il se transforme lui aussi en minéral ou devient une pierre. Pourtant il ne me semble pas que des millions pourraient nous changer; je préférerais renoncer plutôt que de me trouver ainsi terriblement assujettie 21 .

Avec l'expérience, elle évoluera vers une tolérance un peu forcée qui la fera se réfugier, comme son frère, dans « d'étranges espaces» :
J'ai créé dans mon imagination un monde à part, véritablement meilleur et si élevé, si noble, si grand, si pur que tout ce qui n'y répond pas irrite douloureusement, et bien qu'on puisse excuser beaucoup de choses, on le fait plus par indulgence que par justice 22.

Néanmoins elle semble être restée plus ouverte aux réalités que Frédéric, moins intransigeante devant les déceptions. Qu'elle ait trouvé le temps, alors qu'elle était mère de quatre enfants, d'écrire un ouvrage de vulgarisation scientifique, témoigne assez de la place qu'elle entendait réserver dans ses activités à la vie intellectuelle, quand elle aurait pu se contenter du rôle que lui assignait son destin de femme, dans un milieu 40

de bourgeoisie aisée: être l'épouse de Kalasanty J~drzejewicz, professeur de droit à l'Institut Agronomique de Marimont et juge de paix au Tribunal de Varsovie. Les rapports privilégiés des deux aînés et la mort prématurée d'Emilia, renforcèrent par compensation l'affection d'Izabela pour son frère. De toute la famille, ce fut elle qui l'admira le plus passionnément, l'entourant d'un culte auquel elle ne se sentait pas digne d'être associée. C'est du moins ce qu'elle affirme. Car sa modestie affichée cache la fierté intime d'être en accord de sympathie totale avec la géniale individualité de l'artiste:
Quant à moi, j'étudie constamment tes compositions. Je viens de jouer le Duo avec violoncelle. Il nous plaît. C'est avec Herman que je l'ai exécuté. (...) Personne n'écoute à part nous qui t'aimons car ce n'est pour personne ou plutôt ce n'est pas pour me produire que j'étudie tes compositions mais parce que tu es mon frère et que nul ne répond autant que toi à mon âme 23.

Izabela était-elle la moins douée des enfants Chopin? A l'évidence, les trois sœurs rivalisaient à qui serait la plus aimée de ce frère brillant et fêté. Izabela opta pour l'attitude que son caractère timide et réservé lui conseillait, habituant sa famille à un effacement qu'on [mit par trouver naturel: lorsque les trois enfants partirent avec leur mère en cure à Reinertz, elle resta à Varsovie pour s'occuper de son père. Lorsque, près de sa fin, Chopin appela les siens, c'est Ludwika que le conseil de famille choisit24. Elle fut la seule à ne jamais revoir son frère, après son départ de Pologne. Au fil des années, on la sent plus résignée à demeurer confmée dans un destin étriqué. A vingt-trois ans, elle épousa Antoni Barcmski (1803-1878), un professeur de plus dans la famille. Il avait été longtemps précepteur au pensionnat Chopin. Nicolas s'attachait un ami de longue date. Barcinski demanda Izabela en mariage à son retour de Londres où il s'était imprudemment engagé à épouser sa logeuse25 . Il serait surprenant qu'il ait eu le coup de foudre pour cette jeune fille discrète qu'il connaissait depuis son enfance. Les Barcmski n'eurent pas d'enfants. Izabela se dévoua à l'éducation d'une nièce de son mari, veilla sur la vieillesse de ses parents qui moururent tous les deux à son domicile26. Après la mort des J~drzejewicz, en 1853 et 1855, elle s'occupa de leurs quatre enfants encore jeunes. Mais la vie lui réservait une revanche. Tous les enfants Chopin moururent prématurément, sauf elle, qui vécut jusqu'à soixante-dix ans. Elle se trouva donc jusqu'en 1881 dépositaire de tous les souvenirs et les manuscrits de Chopin, du moins de ceux qui avaient échappé au saccage de son 41

appartement par la police russe en 1863. Lorsque Karasowski entreprit sa biographie de Chopin, il s'adressa à elle. Elle lui fournit toutes les informations qu'il sollicitait, mais le pria de ne pas parler d'elle: «En quoi peuvent bien influer des frères et sœurs sur la grandeur, le talent d'un artiste, et qui plus est, une sœur cadette, ne se différenciant en rien des femmes ordinaires27 ?» C'est un bel exemple de pudeur et surtout de sagesse que les sœurs de certains grands hommes auraient eu intérêt à méditer!

L'éducation

musicale

Dans ce milieu protégé dont l'éthique correspondait somme toute à celle de la bourgeoisie éclairée du temps, la musique faisait partie de la culture obligée, au même titre que les autres disciplines qui faisaient un honnête homme, mais pas plus. Cependant dans un pays aux hivers longs et rigoureux, elle demeurait la distraction la plus pratiquée dans l'espace familial ou le cercle amical du salon où se donnaient des concerts d'amateurs. Nicolas, qui jouait de la flûte et du violon, renonça assez tôt à un honnête talent au profit du whist où il se trouvait plus performant. Justyna eut une bonne raison de ne pas abandonner le piano car dès que Ludwika fut en âge de se tenir sur un tabouret de piano, elle lui donna ses premières leçons. La petite fille était suffisamment avancée pour pouvoir participer à l'initiation musicale de Frédéric lorsqu'il eut trois ans. Il n'existe aucun document sérieux sur cette période, seulement des témoignages composés a posteriori qui, l'on s'en doute, insistent sur la sensibilité anormale de l'enfant aux sons musicaux. Mais on aborde là aux rives de I'hagiographie ou du conte de fée. En revanche nous savons de source sûre, par une lettre de Nicolas28, que le petit génie brisa allégrement la flûte que son père lui prêta un jour, au lieu d'en tirer des sons mélodieux. Ce qui du reste est plus rassurant que la légende d'un nourrisson possédé par les Muses dès le berceau.

Le premier professeur:

Zywny

Les progrès rapides du petit garçon engagèrent ses parents, au cours de l'année 1816, à faire appel à un professeur de musique qu'ils connaissaient depuis longtemps et qui avait derrière lui une longue carrière pédagogique, Wojciech Zywny. Il faut s'arrêter sur cette figure 42

pittoresque et controversée: il fut le premier maître de Chopin et forma ses goûts musicaux d'une manière décisive. Si l'on en juge d'après l'article que lui consacre Sowmski dans son Dictionnaire biographique des musiciens polonais et slaves (1857), Zywny était né en Bohême en 1756. Comme beaucoup de musiciens tchèques, il vint en Pologne sous le règne du roi Stanislas-Auguste Poniatowski et vers 1789 entra au service du prince Kazimierz Sapieha en tant que pianiste de cour, bien qu'il fût violoniste de formation. En 1811 il se fixa à Varsovie et s'établit à son compte en donnant des leçons de chant et de piano. Sa clientèle n'augmenta véritablement que lorsque les succès du petit Chopin lui fIrent une avantageuse publicité. Il demanda alors trois florins de cachet par leçon, ce qui lui assura une retraite sereine, puisqu'il vécut jusqu'à quatre-vingt-six ans dans son petit appartement de la Krakowskie Przedmiescie, face au Conservatoire. C'était un personnage haut en couleurs, avec de petits yeux vifs et rusés29,accoutré de manière originale, qui arborait de fantastiques gilets de velours taillés, prétendait-il, dans les culottes de Stanislas-Auguste qu'il avait achetées aux enchères publiques. Sa perruque d'un jaune indiscret était l'objet de la risée de tous ses élèves, se souvient Skrodzki :
Zywny était l'un de ces personnages typiques d'autrefois comme on n'en voit plus aujourd'hui. Son nez était démesurément grand, très tôt carminé par une coloration violette en raison d'un penchant immodéré pour le tabac et la bière. Zywny prisait avec une telle passion que son nez, son menton, sa cravate blanche, sa chemise, les revers de sa redingote couleur de tabac, tout était parsemé de tabac. Sa redingote descendait jusqu'à ses bottes à la hongroise et, hiver comme été, le maestro ne s'en séparait jamais, très souvent même devant le clavier du piano. La main de l'élève, fille ou garçon, qu'il effleurait pendant la leçon gardait ensuite l'abominable odeurs des Bernardines. Outre une énorme tabatière qui contenait une demi-livre de poudre, avec le portrait de Mozart ou de Haydn sur le couvercle et un gigantesque mouchoir à carreaux rouges, Zywny avait toujours à sa portée un gros crayon carré; il corrigeait avec les fautes qu'il rencontrait dans les partitions et parfois il en donnait sur les doigts ou la tête des élèves obtus ou inattentifs.

Ce portrait est confnmé par une lettre de Chopin lui-même où il évoque
plaisamment son vieux maître avec sa politesse désuète

-

il s'adressait

à

lui à la troisième personne - et ses manières cocasses:
Je me suis mis à lire ( ma lettre) en grande pompe à Zywny qui donnait une leçon à G6rski à peu près endormi sur le piano. Aussitôt Zywny de claquer des mains, de se moucher, de rouler son mouchoir, de l'enfoncer dans la

43

poche de sa grosse redingote ouatée verte, puis de remettre sa perruque en place 30.

Zywny était le maître de musique des quatre enfants Chopin et des pensionnaires de Nicolas. A ce titre, c'était un familier de la maison qu'on entourait de respect et d'égards, comme le souligne Skrodzki :
Il était assis à côté du maître de la maison, il était servi avant lui et mangeait, malgré les dents qui lui manquaient, avec un appétit qui chez nous, les enfants, toujours enclins à rire, déclenchait une gaieté sarcastique.

Chopin conserva à son premier professeur un attachement qui s'explique par ces relations familiales de grande cordialité, mais se justifie par l'estime où il tenait ses compétences musicales. Or on s'est beaucoup interrogé sur le choix, jugé surprenant, d'un tel professeur. Pourquoi confier un enfant surdoué pour le piano à un violoniste, alors qu'il y avait à Varsovie des pianistes aussi renommés que Jawurek, un ami des Chopin, ou mieux encore Würfel ? Le fait que Chopin ait reçu les conseils, voire les leçons, de l'un et de l'autre, quelques années plus tard, prouve que ses parents jugeaient avec sagesse qu'il était prématuré de confier un bambin de six ans à des musiciens en renom. Cela n'implique pas pour autant que Zywny fût un pianiste miteux. Comment imaginer sinon que le prince Sapieha, l'un des magnats polonais les plus influents, président de la diète, ait pu engager un instrumentiste médiocre à sa cour, alors que le nombre des musiciens étrangers installés en Pologne lui laissait l'embarras du choix? Le soin que Nicolas apportait à l'éducation de ses enfants exclut enfin qu'il ait négligé justement la discipline où son fils révélait des dispositions exceptionnelles, en le confiant à un grand escogriffe qui développerait davantage ses talents de caricaturiste que son génie musical. En réalité la réputation de médiocrité qu'on a faite à Zywny repose sur deux témoignages, émanant d'anciens élèves qui, il faut le noter, ne sont pas devenus musiciens par la suite. Le premier est Andrzej-Edward KoZmian :
Le cher vieux Zywny qui ID'eut aussi comme élève et ne m'apprit pas à jouer du piano était l'un des plus médiocres professeurs de musique de Varsovie, ce qui prouve que pour être en son genre un Alexandre le Grand, il n'est pas absolument utile d'avoir pour maître Aristote 31.

44

Le second Eugeniusz Skrodzki :
Il est évident que les virtuoses et les grands compositeurs, quelle que soit la personne qui les aide, se forment seuls et s'élèvent jusqu'aux sommets, car il est impossible que Chopin soit redevable à son professeur, même en ce qui concerne les rudiments, de sa manière ni de son art. Je ne sais pas si, à l'exception de Chopin, Zywny a eu à se louer de quelqu'un. Quant à moi, je n'ai jamais eu l'occasion de faire honneur à sa maîtrise; bien que j'aie eu pendant six ans la chance d'être son élève, et bien que j'aie reçu sur les doigts et les cheveux des coups de crayon, aujourd'hui j'en sais en musique à peine de quoi reconnaître une gamme diatonique.

On ne saurait être plus explicite: Chopin n'a rien appris avec Zywny, parce que ce dernier n'avait rien à lui apprendre. Comparons maintenant avec cette déclaration de Chopin, à qui nous sommes bien forcés de reconnaître quelque compétence en la matière:
Blahetka s'étonne de ce que je n'aie jamais étudié ailleurs qu'à Varsovie. Je lui ai répondu qu'avec M. Zywny comme avec M.EIsner un âne bâté luimême apprendrait 32.

Modestie? Hommage appuyé au vieux maître respecté? Pas seulement. Certes Zywny n'avait pas les qualités pédagogiques de l'illustre Czerny, lui-même élève de Beethoven, auquel Adam Liszt confia son fils à l'âge de neuf ans. Mais il n'y a aucune raison non plus de penser qu'il laissa pendant six ans son élève explorer le clavier en solitaire et découvrir en autodidacte les ressources techniques de son instrument. En revanche on peut affirmer qu'émerveillé par les dons de l'enfant, il ne le força pas à aller au-delà de ses limites, en lui imposant de longues heures d'exercices abrutissants, comme c'était l'usage. Nicolas rappellera à son fils en 1831 que le mécanisme du jeu lui a pris peu de temps et que son esprit s'est plus occupé que ses doigts: «Si d'autres ont passé des journées entières à faire mouvoir un clavier, tu y as rarement passé une heure entière à exécuter les ouvrages des autres 33». Cette méthode fort douce, qui explique sans doute que des élèves peu doués n'aient pu progresser, inspirera l'un des fondements de la pédagogie de Chopin qui interdisait à ses élèves de travailler plus de trois heures par jour, de crainte qu'un travail mécanique trop prolongé ne s'accomplît au détriment de la concentration et de l'effort mental qu'il jugeait prioritaires.

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A l'école des Grands Maîtres
Formé à la tradition de l'école allemande, Zywny proposa à Frédéric un répertoire qui allait façonner ses goûts musicaux et décider des orientations esthétiques de son œuvre à venir. «Disciple de Sébastien Bach, ce professeur dirigea son élève d'après la méthode classique allemande en usage en Pologne à cette époque », écrit Sowinski. Les dieux que vénérait Zywny avaient noms Bach et Mozart. Il sut, à travers eux, transmettre à son jeune élève le respect d'une tradition qu'en dépit des audaces de sa propre écriture, Chopin ne cessera de réaffmner, et ce n'est pas le moindre de ses paradoxes. Ainsi, quelques mois avant sa mort, expliqua-t-il à Delacroix ce qui, selon lui, constituait la supériorité de Mozart sur Beethoven:
Là où ce dernier est obscur et paraît manquer d'unité, ce n'est pas une prétendue originalité un peu sauvage, dont on lui fait honneur, qui en est

cause; c'est qu'il tourne le dos à des principeséternels. Mozartjamais 34 .

Toute sa vie, Chopin a pratiqué et fait jouer à ses élèves l'une des premières œuvres importantes que Zywny mit sous ses doigts, Le Clavier bien tempéré, qu'il considérera toujours comme la meilleure introduction à l'étude du piano et recommandera à ses élèves professionnels de continuer à jouer. Friederike Müller raconte qu'au cours d'une de ses leçons, il lui joua de mémoire quatorze Préludes et Fugues, en lui disant «Cela ne s'oublie jamais 35». Le culte de Chopin pour Mozart fut d'une autre nature. C'est assurément le compositeur que, depuis l'enfance, il a le plus aimé et sans défaillances, jusqu'à la fm de sa vie. Ses vrais débuts de compositeur se font sous le parrainage de Mozart, avec sa première œuvre concertante, l'opus 2, qui emprunte à Don Giovanni le Duo "Là ci darem la mano". Bien des années plus tard, alors qu'il compose ses dernières œuvres, la partition du Requiem est sur son pupitre. Les affmités de Chopin avec Mozart, l'oreille exercée de Delacroix les entend chanter dans la perfection formelle du trait et le génie mélodique des œuvres de son ami que lui joue un soir Marcelina Czartoryska: «Rien de banal, composition parfaite. Que peut-on trouver de plus complet? Il ressemble plus à Mozart que qui que ce soit. Il a, comme lui, de ces motifs qui vont tout seuls, qu'il semble qu'on trouverait36.» 46

Curieusement, alors que lui-même inscrivit à plusieurs reprises des œuvres de Mozart au programme de ses concerts, aucun de ses élèves ne mentionne Mozart parmi les auteurs étudiés. Se sentait-il incapable de transmettre par son enseignement les traditions d'un style dont il estimait, en toute modestie, qu'un seul homme les possédait encore, Camille Pleyel? « Quand il veut bien exécuter avec moi une sonate à quatre mains, je prends une leçon37.» Les six années passées sous la direction de Zywny ont donc décidé doublement de l'orientation du pianiste et du compositeur. Conscient des dons exceptionnels du petit garçon, Zywny lui transmit patiemment, avec une culture musicale classique, les valeurs auxquelles, à contre courant des goûts de son temps, il était attaché. Il sut ne pas étouffer en lui la curiosité qui allait le conduire, à partir de la pratique des grandes œuvres, à inventer son propre langage, né d'une écoute différente de l'instrument qui deviendrait le piano moderne. Parmi les compositeurs polonais contemporains qui jouissaient alors d'une grande faveur à Varsovie, et que Zywny fit étudier à Frédéric, deux d'entre eux eurent sur ses premiers essais de composition une influence indéniable. Ce sont Ogiiiski et Kurpiiiski. Le prince Michal-Kleofas Ogiiiski (1765-1833) fut le premier compositeur professionnel, et non plus amateur, à avoir tenté de restituer son caractère national à la Polonaise que la musique savante de l'Europe avait annexée et, en la stylisant, considérablement affadie. Le projet demeurait timide. Cependant les Polonaises sentimentales pour piano d'Ogiiiski firent évoluer le genre en introduisant dans une pièce originellement destinée à la salle de bal, une tonalité mélancolique qui en rehaussait l'expressivité. Par ailleurs leur popularité s'explique par une évolution du goût, depuis la fin du XVIIIo siècle, pour une musique marquée d'éléments nationaux authentiques. Avant de devenir avec Chopin le chant emblématique de la résistance d'une nation, la Polonaise selon OgIDski laisse entendre la nostalgie du temps où la noblesse polonaise savait mettre en scène avec hauteur, en conduisant le cortège des danseurs, une fierté nationale que l'Histoire allait mettre à mal. C'est cette même tristesse grave qu'exprime l'épilogue de Pan Tadeusz de Mickiewicz, au moment où le narrateur interrompt la célèbre description de la Polonaise que conduit le Président:
Il se retourne, l'orgueil au ftont, le défi dans les yeux, et fait face à la foule. La foule dansante, n'osant lui tenir tête, lui ouvre un chemin, puis variant ses évolutions, recommence à le poursuivre: "Ah! c'est peut-être le dernier!

47

Regardez, regardez, jeunes gens, c'est peut-être le dernier qui saura conduire
ainsi une polonaise
38.

"

Karol Kurpmski (1785-1857), plus connu pour ses 25 opéras - il
deviendra directeur le l'Opéra de Varsovie - est aussi l'auteur de deux cahiers de Polonaises pour le piano (opus 4 et opus Il). Composées à l'origine pour orchestre et transcrites pour le piano, elles ont une éloquence dramatique, quelque chose de plus ample et de plus théâtral dans le dessin que celles d'Ogiiiski. Le répertoire pour piano ne se limitait pas à ces deux compositeurs. On chercherait en vain dans la première moitié du XIXO siècle un musicien polonais qui n'ait pas sacrifié à ce genre extrêmement prolifique. Il est probable que les Polonaises de Jan Stefani ( 17461829), de Maria Szymanowska (1789-1831) et de Jozef Elsner (17691854) étaient connues de Frédéric, même si leurs difficultés les lui firent pratiquer plus tardivement. C'est donc tout naturellement, qu'en élève appliqué, il s'inspira des glorieux modèles qu'on lui proposait. Voir dans ce choix les prémices d'une polonité précocement éveillée chez ce petit garçon de sept ans, serait ridicule. Mais on peut affmner qu'il éprouvait pour le rythme à % lent et majestueux, si caractéristique de la Polonaise, une attirance particulière qui se confirmera dans ses compositions ultérieures, jusqu'à contaminer les autres genres.

Les premières

œuvres

Après quelques mois de leçons sous la direction de Zywny, Frédéric composa donc sa première œuvre: la Polonaise en sol mineur.

*
Que Zywny ait mis la main à la pâte, c'est vraisemblable car la notation musicale ne devait pas encore être très familière à l'apprenti compositeur. Le manuscrit fut confié à un ami de Nicolas, l'abbé Jozef Cybulski, recteur de l'église Notre Dame de la Visitation, dans la Nowe Miasto. Il possédait le seul atelier de gravure musicale de Varsovie que lui avait cédé Jozef Elsner. L'œuvre parut en novembre 1817. Le titre et le nom du compositeur étaient rédigés en français: «Polonoise pour le pianoforte dédiée à Son Excellence Mademoiselle la Comtesse Victoire Skarbek, faite par Frédéric Chopin,

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musicien âgé de huit ans». Wiktoria Skarbek était la cousine du parrain de Chopin dont les relations allaient favoriser les débuts de l'enfant prodige 39. La structure formelle très simple de la Polonaise en sol mineur adopte le schéma traditionnel tripartite ABA, avec un trio central. Le thème principal est construit sur le contraste expressif entre un motif martial, grave, fortement rythmé, et une phrase mélodique très déliée, aux sonorités argentines d'un grand charme qui rappelle la manière d'Oginski auquel est emprunté un procédé d'écriture alors inusité: la main droite croise la gauche ( mes 5 et 9). Si l'œuvre souffre de quelques longueurs dans la répétition des mêmes sections, en raison des faiblesses de l'harmonisation, l'aisance dans l'articulation des thèmes, les effets déjà virtuoses, destinés à séduire avec grâce, avaient de quoi étonner chez ce petit bonhomme de sept ans.

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De cette même année 1817 date la

Polonaise en si bémol majeur où l'on reconnaît cette fois l'influence de Kurpmski. Le premier thème s'inspire indéniablement de celui de la Polonaise en si bémol majeur de Kurpmski, d'abord dans le choix de la tonalité, ensuite dans l'éclat et la vigueur de l'exposition du thème, lancé forte. Son caractère de marche militaire fringante se dissipe progressivement dans les inflexions délicates d'un trio légèrement teinté de mélancolie, déjà presque « chopénien ». Le manuscrit, de la main de Nicolas, porte en titre «Polonoise pour le pianoforte composé par F.Chopin âgé de 8 ans ». Il resta en l'état, sans être publié et ne revit le jour qu'en 1934 .

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La publication de la Polonaise en sol mineur suscita à Varsovie, en raison du jeune âge du compositeur, une curiosité que la presse ne tarda pas à exploiter. Le mensuel littéraire Pami~tnik warszawski (La Revue de Varsovie) fit paraître en janvier 1818 un article très élogieux, destiné autant à faire connaître le petit prodige qu'à le revendiquer (déjà!) comme une gloire nationale:
Le compositeur de cette danse polonaise, un adolescent de huit ans à peine, est le fils de M.Nicolas Chopin, professeur de langue et de littérature françaises au Lycée de Varsovie; c'est un vrai génie musical, qui non seulement exécute au piano avec la plus grande facilité et un goût extraordinaire les pièces les plus difficiles, mais a déjà composé quelques danses et variations qui provoquent le plus grand étonnement chez les connaisseurs, surtout en raison

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du jeune âge de l'auteur. Si cet adolescent était né en Allemagne ou en France, il aurait attiré sur lui l'intérêt de toutes les sociétés. La mention que nous en faisons est destinée à montrer que sur notre sol aussi naissent des génies, et que c'est seulement le manque d'une réclame éclatante qui les tient cachés au grand public.

Le premier concert
L'avertissement ne resta pas sans écho dans le milieu de l'aristocratie varsovienne qui comprit l'opportunité de lancer le petit musicien. La princesse Zofia Zamoyska, sœur du prince Adam Czartoryski et de la princesse de Wurtemberg, avait fondé une Société de Bienfaisance dont les fonds étaient endémiquement vides. Elle eut l'idée d'une manifestation musicale qui réunirait deux enfants prometteurs: Frédéric Chopin et Zygmunt Krasinski, le futur auteur de La Comédie non divine, qui lirait des poèmes. L'écrivain Julian Niemcewicz, membre du comité directeur de la Société, fut chargé d'obtenir l'autorisation des parents. On lui doit le récit parodique de la préparation du concert qui restitue avec drôlerie la fébrilité et le sens des affaires des nobles organisatrices:
-La princesse Zamoyska : « Le petit Chopin doit jouer au concert: son jeune âge va certainement attirer lesgens. Il me vient une excellente idée; le petit Chopin a neuf ans mais pour exciter une plus grande curiosité chez les gens, nous imprimerons sur les programmes que le petit Chopin a seulement trois ans. Un petit enfant de trois ans donnant au clavicorde un grand concert, faisant courir ses petites mains de droite à gauche, ah ! les gens vont accourir en foule pour voir cette merveille. » (...) - Tous pleins d'allégresse: «Bravo, bravo, parfait! Quelle bonne idée! Nous mettrons sur les affiches que le petit Chopin n'a que trois ans. » - La princesse Sapieha: « Il me semble que cela ferait plus d'impression encore sur le public si nous mettions sur les affiches que sa nourrice portera le petit Chopin dans ses bras. » - Tous: « Bravo! Bravo! c'est une excellente idée, Princesse 40.})

La première apparition publique de Frédéric eut donc lieu le mardi 24 février 1818 au Palais Radziwill, dans le cadre de cette fête de bienfaisance dont il était l'attraction mais non le seul participant. La Gazette de Varsovie du 21 février mentionne les autres exécutants, le pianiste Ch.Arnold, la violoniste MmeVinci et le violoncelliste Kaczynski qui constituaient la formation réduite qui accompagna le jeune soliste dans le Concerto en sol mineur d'Adalbert Gyrowetz. La virtuosité de l'enfant fut saluée avec enthousiasme par une société 50

brillante, ravie de se découvrir un petit Mozart à gâter et à exhiber. L'inévitable parallèle s'imposa dès les débuts de celui qu'on appela désormais avec attendrissement « Szopenek ». L'intéressé apparemment gardait la tête froide. Karasowski rapporte une touchante anecdote qu'on ne saurait éviter dans une biographie de Chopin, quand bien même on en suspecterait l'authenticité. Karasowski était marié à l'une des filles de Samuel Linde et connaissait bien les Barcmski dont il assurait tenir cette information41. Au retour du concert, Justyna (elle n'assistait donc pas aux débuts de son fils?) lui demanda ce que le public avait le plus apprécié. Et l'enfant de répondre: «Mon col blanc, Maman ». Le charmant bambin, rompu dès l'enfance, à une urbanité des manières sur laquelle la sévérité de Nicolas ne badinait pas, devint rapidement le favori des salons qui formaient le cercle de la princesse Zamoyska ; il avait été officiellement présenté chez elle au Palais Bleu, rue Senatorska. D'autres suivirent. Aleksandra Tanska, la sœur de l'écrivain note dans son Journal: «Madame Grabowska m'a invitée à une soirée. Il y avait pas mal de monde.(...) Au cours de la soirée, le jeune Chopin, âgé de huit ans, a joué du piano, il promet, comme l'affirment les connaisseurs, de remplacer Mozart 42.

L'enfant chéri de J'aristocratie
Toujours accompagné de son père, le petit garçon, dès sa neuvième année, se trouva donc en relation avec les familles nobles les plus connues de Pologne, les Sapieha, les Radziwill, les Zamoyski, applaudi, cajolé par de belles dames couvertes de titres et de bijoux. Eustachy Marylski, pensionnaire chez les Chopin, rappelle qu'après le premier concert, «le nom du jeune Chopin était devenu célèbre à Varsovie. C'est pourquoi on venait le chercher à cheval et on l'emmenait à des soirées où il jouait ses improvisations.» George Sand dira dans Histoire de ma vie que Chopin « avait été élevé sur les genoux des princesses ». La remarque est assurément exagérée, mais enfin elle ne pouvait en tenir l'information que de Chopin lui-même. Elle situe bien l'origine varsovienne de ses goûts mondains. La situation modeste de son père, la vie sérieuse et rangée au sein d'une famille dont les fréquentations se recrutaient essentiellement dans le milieu universitaire ou la petite noblesse terrienne, ne destinaient pas Frédéric à être l'hôte choyé et admiré des imposants palais des magnats polonais. Mais il sut très tôt s'adapter au code du savoir-vivre mondain qui exigeait réserve, discrétion et maîtrise de soi, sous peine d'endosser le rôle de chien 51

savant qui menace les enfants que l'on donne en spectacle. C'est à la vigilance de son père43, plutôt qu'aux dispositions innées d'une nature aristocratique, comme on l'a si souvent prétendu, que l'enfant dut cette aisance et cette grâce charmante qu'il eut toujours en société. Elle lui permit, ainsi que le remarque Liszt, de rester « inabordé et inabordable sous cette surface polie et glissante où il était impossible de prendre pied44.» Nicolas mesurait trop bien la distance qui séparait le petit fonctionnaire immigré qu'il était des familles princières qui accueillaient son fils pour ne pas avoir appris à Frédéric le bon usage des rapports avec les Grands. Leçon enregistrée, car, dix ans plus tard, celui-ci écrivait à ses parents: «Je ne veux pas qu'il m'anive jamais de n'être pas à ma place45.» Et justement, après les premiers succès publics, le problème de la place de leur petit musicien se posa de façon cruciale à Justyna et Nicolas. Les fonctions de ce dernier et son sens de la dignité exclurent a priori l'idée d'exploiter ou de rentabiliser les aptitudes de l'enfant, en l'engageant dans les pérégrinations d'une vie de concerts publics et de tournées européennes. L'enfance de Chopin ne connut pas les tribulations itinérantes qui attendaient au même âge deux de ses amis, Franz Liszt et Stephen Heller, poussés par l'ambition de leurs pères dans une canière de virtuoses trop précoce. Il n'est même pas certain que Nicolas ait facilement acquiescé au désir de son fils de se consacrer exclusivement à la musique. Cette orientation artistique avait de quoi contrarier les sages perspectives d'avenir du professeur Chopin. Il ne fut jamais question de sacrifier à la musique les années d'une solide formation générale au lycée qui devait conduire à l'obtention du baccalauréat. Alors seulement Nicolas autorisa un voyage à l'étranger et encore s'agissait-il seulement d'une visite privée où le jeune compositeur n'osa pas affronter le milieu musical berlinois.

Le Grand-Duc Constantin
La célébrité de l'enfant prodige parvint naturellement au Palais du Belvédère, résidence du Grand-Duc Constantin que son frère, le tsar Alexandre 1er, avait nommé commandant en chef de l'armée polonaise depuis l'annexion du Royaume de Pologne à l'Empire russe. Frédéric fut invité à s'y faire entendre, puis devint un familier de la cour. Constantin avait un fils illégitime, Paul, de l'âge de Frédéric, et sa seconde épouse, une Polonaise, Johanna Grudzifiska, se prit d'affection pour le jeune virtuose qu'on envoyait jouer avec Paul quand il avait quitté le piano. 52

C'est là qu'il fit la connaissance du précepteur français du prince Paul, le comte de Moriolles, dont la fille Alexandrine devint sa grande amie, et sans doute un peu plus, à l'âge des premiers flirts. Si l'on en croit Eustachy Marylski, Constantin envoyait prendre Frédéric en voiture « tous les dimanches », pour le conduire au Belvédère où il passait la journée. Musique et jeux d'enfants, l'atmosphère des après-midi au Palais devait être assurément moins sinistre que ne le rapporte une certaine tradition biographique: les terribles colères du Grand-Duc n'auraient trouvé de sédatif que dans le jeu du petit Chopin qu'on mandait en urgence chaque fois que le croquemitaine était en fureur. Comment supposer que les parents de Frédéric aient pu le livrer au spectacle terrorisant de telles brutalités? En réalité Constantin appréciait fort les dons d'improvisation de l'enfant qui lui offrit une Marche militaire qu'on orchestra et joua à la parade, exercice dont le frère du tsar était un amateur enragé. Kazimierz W6jcicki écrit:
Comme il fréquentait et jouait souvent au Belvédère chez le Grand-Duc Constantin, il lui offrit une Marche de sa composition. Le Grand-Duc la fit jouer: l'œuvre du jeune Frédéric lui plaisait tant que quand le rythme en parvenait jusqu'à la salle, il marchait avec le sourire. (L' œuvre parut gravée anonymement sous le titre "Marche militaire" et elle était souvent exécutée au cours des parades sur la Place de Saxe). Quand il jouait et improvisait, il levait habituellement les yeux en hauteur et fixait le plafond. Le Grand-Duc alors lui demandait: «Que regardes-tu là- haut? Est-ce que tu lis les notes? »

On ne sait pas pendant combien de temps Frédéric fréquenta le

Belvédère, mais il y a tout lieu de croire que les relations avec
Constantin ne se prolongèrent pas au-delà de l'enfance. En 1829, Nicolas en parle au passé: « Son Altesse Impériale le Grand-Duc, chef suprême, a bien voulu permettre qu'il £ût donner maintes fois devant lui des preuves de son talent en évolution 6.» Mais dès 1818, les Chopin ne pouvaient ignorer l'exécrable réputation de Constantin. Sa passion maniaque pour l'exercice militaire, sans doute héritée de son ascendance prussienne, servit d'exutoire à la tyrannie sadique qu'il se plut à exercer sur l'armée polonaise. La bastonnade publique était couramment pratiquée en Russie: les soldats polonais qui subissaient ce châtiment déshonorant en pleine Place de Saxe ne pouvaient en accepter l'outrage. Plusieurs d'entre eux se suicidèrent en signe de protestation. L'attitude versatile de Constantin à l'égard des Polonais trahissait en fait sa volonté de les réduire par la force à l'autoritarisme russe. Malgré son mariage, il se fit détester des Polonais au fil des années, secondé par le chef de la 53

Police, le redoutable Novosiltsov qui, après un accès de libéralisme, était revenu à des sentiments ostensiblement polonophobes. Dès 1817, l'opposition à l'occupation russe commença à s'organiser en sociétés secrètes, aussi bien dans les milieux étudiants qu'au sein de l'armée. L'arrestation et la déportation en Russie en 1823 des principaux membres de la "Société des Philomathes" de l'Université de Wilno avait fait grand bruit. Mickiewicz qui se trouvait parmi eux, allait s'en inspirer pour son drame Les Dziady. N'était-ce pas se compromettre que de fréquenter les autorités russes responsables de la censure et des mesures policières qui limitaient de plus en plus les libertés des Polonais? Depuis qu'il était fonctionnaire et père de famille, Nicolas Chopin s'en tenait à des principes de stricte neutralité politique que légitimait sa nationalité française; peut-être étaient-ils destinés à faire oublier à l'administration sa participation à l'Insurrection de Kosciuszko. Il eut quelque mal à les faire admettre à son fils quand ce dernier eut atteint l'âge d'homme et cessé toute relation avec la famille impériale russe. Le 26 septembre 1818, la mère du Tsar, Maria Feodorovna, en voyage officiel à Varsovie, visita la toute nouvelle Université et le lycée annexé. Nicolas, qui enseignait alors en 2èmeannée, eut l'honneur de la recevoir dans sa classe. Aux traditionnelles fleurs de bienvenue on joignit un présent qui immortaliserait l'événement, tel que le rapporte La Gazette de Varsovie:
Aux circonstances qui ont entouré la présence de la mère de l'Empereur à l'Université et au lycée de Varsovie, il faut ajouter que, alors qu'elle se trouvait dans la 2èmeclasse de ce lycée, M. Chopin, un jeune garçon de 9 ans, fils d'un professeur du lycée, déjà expert en musique à son âge, a offert à la Tsarine deux danses polonaises de sa propre composition que la Souveraine, après avoir loué le talent du jeune garçon et l'avoir encouragé à poursuivre, a très aimablement reçues de sa part.

Ironie de l'Histoire: La mère d'Alexandre 1er et de Nicolas 1er encourageant à «poursuivre» celui qui allait devenir le plus grand contrebandier de l'idée de nation polonaise où des générations puiseraient le courage de résister à toutes les formes d'oppression. . . Désormais célèbre, "le petit Chopin" était présenté à toutes les personnalités de marque de passage à Varsovie. Ce fut le cas de la cantatrice italienne Angelica Catalani qui, sur le chemin de SaintPétersbourg, donna à Varsovie quatre concerts en décembre 1819. L'illustre diva, à laquelle Louis XVIII avait confié la direction du Théâtre Italien, n'avait rien perdu, à quarante ans passés, des séductions 54

d'une voix de soprano élégante et pure. Scudo qui la nomme joliment « une virtuose en joailleries vocales» rappelle la facilité avec laquelle elle faisait des gammes chromatiques, «plaçant sur ch~ue note un trille qui scintillait comme un diamant de l'eau la plus pure 7 ». Elle fut la première cantatrice de renommée internationale qu'entendit Chopin, la première de ces figures mythiques au charme desquelles il ne saura pas résister, modelant aux inflexions de leurs vocalises la sinuosité chantante de ses cantilènes, et les broderies qui ornementent de petites notes sa phrase mélodique. Il joua en sa présence au cours d'un concert privé. Elle fut tellement séduite qu'elle tint à marquer l'événement par un cadeau qu'il conserva toute sa vie: une montre en or, dans le boîtier de laquelle était gravée la dédicace «Madame Catalani à Frédéric Chopin âgé de 10 ans. à Varsovie. le 3 janvier 182048.»

La Polonaise offerte à Zywny
Les leçons sous la direction de Zywny prirent fin en 1821: Frédéric avait onze ans, il était temps de le confier à un pédagogue plus exigeant. Pour l'anniversaire de son vieux maître, il lui offrit une Polonaise, la troisième de sa composition, qui marquait solennellement la fm, non pas de leurs relations car Zywny resta un habitué du foyer Chopin, mais de cinq années d'apprentissage qui rendirent le musicien tchèque à jamais célèbre. Quand il mourut, en 1842, on grava sur sa tombe son plus beau titre de gloire « Professeur de Frédéric Chopin ».

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La Polonaise en la bémol majeur
ne fut publiée qu'en 1908.

C'est le premier manuscrit autographe qu'on ait conservé de Chopin. L'écriture appliquée, le graphisme élégant ne laissent guère augurer des futures « pattes de mouche» qui désespéreront ses copistes. Beaucoup plus développée que les précédentes, elle témoigne aussi d'une plus grande aisance, malgré le caractère un peu scolaire de la reprise du thème. Le ton bémolisé, l'usage appuyé des trilles, un plaisir manifeste pour l'exercice virtuose se ressentent certainement d'une innutrition plutôt que d'une imitation des maîtres du «style brillant» qu'il devait pratiquer alors, Hummel et Weber. Jim Samson a fait la preuve d'évidentes réminiscences du célèbre Rondo «alla Polacca» opus 55 de Hummel que Chopin aimait beaucoup 49.

55

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Le professeur Jozef Elsner
C'est dans le cadre de leçons privées que Frédéric passa donc sous la tutelle d'un nouveau professeur, Jozef Elsner qui le forma jusqu'au terme de ses études supérieures, c'est à dire pendant huit ans. En 1821, Elsner était directeur de l'Opéra de Varsovie et du Conservatoire National qu'il venait de fonder. Né en 1769 à Grodkow en Silésie prussienne, il était cependant polonais et passa la plus grande partie de sa vie à Varsovie où il s'était fixé en 1799. Compositeur

fécond - on lui doit entre autres 19 opéras, 3 symphonies, 8 quatuors à
cordes et de nombreux ouvrages de musique sacrée - il assura pendant une génération le rayonnement de la musique polonaise en transmettant aux musiciens qui furent ses élèves ses orientations incontestablement nationalistes. Sowinski écrit:
J6zef Elsner appartient donc à la Pologne par ses travaux et ses relations. Il a rendu de grands services à sa patrie adoptive, et la reconnaissance de ses concitoyens ne lui a pas fait défaut. (...) Elsner exerçait une grande influence sur les artistes en Pologne, et fut entouré pendant sa longue carrière, d'une estime et d'un attachement général dus tant à son caractère personnel qu'à ses

talents 50 .

Violoniste de formation, comme Zywny, il enseignait la composition au Conservatoire. Frédéric reçut ses premières leçons de théorie musicale au domicile d'Elsner qui habitait sur la Krakowskie Przedmiescie une curieuse maison en forme de caravansérail, l'ancien Doyenné. Les liens d'une amitié fondée sur une estime et une admiration réciproques

devinrent plus étroits avec les années; ils conservèrentchez Chopin une
touche de déférence un peu cérémonieuse qui ne céda que bien longtemps après qu'il eut accédé à une célébrité internationale.« Je vous aime toujours, lui écrit-il en 1842, comme un fils, comme un vieux fils, comme un vieil amiS1.»

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Würfel fut-il le professeur de Chopin?
L'enseignement du contrepoint et de I'harmonie dispensé par Elsner fut complété dans les années qui suivirent par les conseils que Chopin reçut de Wilhelm Würfel qui était lui aussi un familier de la famille. Compositeur et pédagogue d'origine tchèque, Würfel (17901832) avait été nommé au Conservatoire de Varsovie dès sa création en 1821. Il Y enseignait, en plus du piano, l'orgue et la contrebasse, deux instruments auxquels il initia Chopin. C'était un pianiste de grand talent dont la critique saluait les concerts en termes élogieux :
Depuis plusieurs années déjà, cet artiste éminent s'est acquis de justes louanges et l'estime des connaisseurs. Ce sont eux seulement qui se pressaient à ce concert et le public n'était pas nombreux. M.Würfel nous a remplis d'admiration. Dans le Concerto de Field intitulé "La Tempête" , il a su avoir autant de douceur que de force, ce qui prouve que M.Würfel non seulement ne manque pas de talent, mais qu'il le prodigue remarquablement 52.

Il quitta Varsovie pour prendre la direction de l'orchestre de l'Opéra de la Porte de Carinthie à Vienne en 1826, au moment où Chopin entrait à l'Ecole Supérieure de Musique. On sait très peu de choses sur leurs relations à Varsovie. La question de savoir si Chopin a effectivement reçu des leçons de Würfel est très controversée. Seul un article de l'Allgemeine Musikalische Zeitung le présente comme «élève de Würfel53 ». Il serait bien étonnant cependant que le pédagogue n'ait pas eu le désir de faire travailler un élève aussi doué, alors qu'ils étaient en relations familières. Würfel faisait une large place dans ses concerts aux compositeurs contemporains qui avaient la faveur du public, séduit par le style nouveau qu'imposaient les œuvres de Ries, Kalkbrenner ou Field dont la volubilité et les difficultés techniques cachaient avec brio la superficialité. A son contact, Chopin découvrit une littérature pianistique que la culture très classique de Zywny ne lui avait pas fait connaître. Sa curiosité précoce pour les possibilités techniques de son instrument fut stimulée par les prouesses d'une écriture qui mettait en valeur la vélocité digitale de l'interprète. Est-ce à cette époque qu'il aurait fait usage d'un appareil de sa fabrication destiné à élargir l'empan de sa petite main qui ne parvenait pas à atteindre un intervalle de dixième? Le compositeur Jozef Sikorski est le seul à faire allusion à cet instrument de torture redoutable qui, on le sait, mit fin à la carrière de virtuose de Schumann, en le rendant infIrme:

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Frappé par la beauté d'un accord de dixième et alors qu'en raison de la petitesse de sa main, il ne pouvait ni l'embrasser ni le plaquer, il chercha comment obtenir l'extension qu'il désirait pour sa main; dans ce but, il plaça entre ses doigts des sortes de cales pour les distendre et il passait la nuit avec cet appareillage. En vérité il faisait cela non pour se vanter de l'extensibilité de sa main, ni pour surclasser les autres, en venant à bout des difficultés des nouveaux pianos en condamnant ses doigts à ce supplice volontaire; mais il fut ainsi amené à constater la différence de la beauté des sons entre des accords réduits et des accords plus étendus qu'il généralisa dans ses compositions 54.

Il semble avoir renoncé assez vite à ces artifices contraignants qui risquaient d'entraîner la raideur de la main au lieu d'en développer la souplesse. Cette expérience a peut-être conditionné sa méfiance, puis sa désapprobation à l'égard des appareils de gymnastique digitale recommandés par de nombreux pianistes et qu'il expédiera dans un jugement sans équivoque:
On a essayé beaucoup de pratiques inutiles et fastidieuses pour apprendre à jouer du piano, et qui n'ont rien de commun avec l'étude de cet instrument. Comme qui apprendrait par exemple à marcher sur la tête pour faire une promenade. De là vient que l'on ne sait plus marcher comme il faut sur les pieds, et pas trop bien non plus sur la tête. 55

Les débuts du virtuose
Au début de l'année 1823, Frédéric eut à nouveau l'occasion de se produire en public, toujours à titre gracieux, bien entendu. Le compositeur tchèque Jozef Jawurek (1756-1840), professeur de piano au Conservatoire de Varsovie, dont le malicieux Chopin prétendait qu'il « parlait cinq langues à la fois56» organisa une série de concerts pour la Société de Bienfaisance. En qualité d'ami de la famille, il sollicita la participation de Frédéric. Le premier concert eut lieu le 24 février. Il y joua un Concerto de Ferdinand Ries. La critique qui parut deux jours plus tard dans la revue Kurier dia Plci Pi~kniej ( Le Courrier du Beau Sexe) a pour nous un intérêt particulier: pour la première fois se trouvent associés les noms de Chopin et de Liszt présentés, déjà, en concurrence:

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L'opinion générale donne cette soirée comme la meilleure de toutes. Car non seulement elle a charmé les auditeurs par le choix heureux d'œuvres excellentes, mais en outre elle a permis de découvrir un talent qui, à la fois par sa perfection, sa précocité et son degré d'excellence, a soulevé l'admiration unanime et nous semble à tous égards digne d'attention. Une magnifique Ouverture de Paër commença la soirée à laquelle succéda le Concerto pour piano de Ries. Dans ce Concerto le jeune amateur se fit entendre avec le talent dont nous venons de parler. Nous pouvons le dire hardiment, dans notre capitale nous n'avions jusqu'à présent jamais entendu un virtuose qui, si jeune, surmontât d'extraordinaires difficultés avec aisance et justesse, donnât le très bel Adagio avec sentiment et une précision peu commune, en un mot qui, à cet âge, eût conduit un beau talent à une semblable perfection. L'œuvre ravissante de Ries a été admirablement exécutée. Le dernier numéro de la Gazette musicale de Leipzig nous rapporte dans sa rubrique sur Vienne que làbas également un jeune amateur, du nom de List, étonne tout le monde par la précision de son jeu, par l'assurance et la force du ton avec laquelle il interprète un Concerto de Hummel. Après la sixième soirée musicale, nous n'allons pas envier M.List à Vienne, car notre capitale en possède un semblable, et peut-être un meilleur en la personne (nous ne voyons pas pourquoi il nous faudrait taire le nom de ce jeune homme qui attire à lui des éloges si unanimes), en la personne du jeune M.Chopin. M.Chopin n'a pas encore 15 ans.

Quelques jours plus tard, le 3 mars 1823, «le jeune amateur », qui venait de fêter ses treize ans, interpréta le 5èmeConcerto de Field et reçut un accueil tout aussi enthousiaste:
Nous avons eu de nouveau l'occasion d'entendre aujourd'hui le jeune homme qui, sous tous les rapports, mérite notre attention. Après l'ouverture de la Gazza Ladra, le jeune amateur a joué le 5èmeConcerto de Field à la plus grande satisfaction des auditeurs avertis. L'habileté avec laquelle il a surmonté toutes les difficultés particulières aux œuvres de Field, le choix qu'il a fait de la plus belle des œuvres de Field nous ont fait comprendre quel travail il a consacré à son beau talent et quel goût parfait il possède. (Kurier dia Plci Pi~knej)

Sa réputation était faite. Désormais il participa à la vie musicale varsovienne qui fut, dans cette décennie, particulièrement florissante. Ses contacts avec les professeurs du Conservatoire et les artistes qui, comme Jawurek, animaient activement des sociétés et des chorales d'amateurs, lui constituèrent, en le mettant à contribution, un répertoire varié, orienté vers une nouvelle littérature pianistique à laquelle il allait frotter sa propre inspiration. Le virtuose en herbe passa ses vacances d'été à Zelazowa-Wola chez les Skarbek. Il avait beaucoup grandi, un monde nouveau s'ouvrait 59

devant lui: Nicolas avait décidé de l'inscrire au lycée. La rentrée scolaire de 1823 confronta l'adolescent à la nécessité de concilier sa vocation musicale et la discipline d'un système scolaire contraignant.

NOTES

1- Mickiewicz, Pan Tadeusz, Livre I, p. 17 édit. Garnier. Traduction de Paul Cazin (Paris) 2- Lettre de CHOPIN à Jan MATU szYN SKI du 26 décembre 1830 , CFC I, 238 3- F.PRZYLUBSKI, Opowiesé 0 Lindem ijego Slownik, (Warszawa, 1955). Cité par André CLAVIER, Dans l'entourage de Chopin, (Lens, 1984) pp. 71-72 4- Souvenirs d'Eustachy MARYLSKI, in Ferdynand HOESICK, Slowacki i Chopin (Warszawa, 1932) 5- Ibid« Souvenirs de J6zefa Koscielska- Wodzmska » 6- Eugeniusz SKRODZKI , «Kilka wspomnieii 0 Szopenie z mojej mlodosci », in Bluszcz, (1882) n032, 33, 36 7- Ibid.

8- Ibid.
9Eugeniusz SKRODZKI , Op.cit. J6zefa Kosciolska écrit elle aussi que« la mère de Chopin était particulièrement douce, pleine d'un charme extraordinaire et de tendresse qu'elle transmit en héritage à son fils. })in Hoesick, Op.cit. Lettre de CHOPIN à ses parents du Il octobre 1846, CFC III, 252 Lettre de Nicolas CHOPIN à son fils du 7 septembre 1834, CFC II, 123-124. Les dettes semblent une institution familiale chez les Skarbek dont le patronyme signifie « trésor»... Voir la lettre-confession de Ludwika à son mari : « Je m'aperçus avec tristesse que tu parlais, dans ta colère, de dettes énormes qui n'existaient pas et que toi tu croyais réelles. Avoue, mon chéri, que si quelque chose de semblable était arrivé aux oreilles de ma mère et de ma sœur venant d'une telle bouche, cela aurait été trop cruel et qu'en ce qui me concerne, l'offense faite à la dépouille de mon frère par la personne qui m'était le plus chère était particulièrement pénible.» Ce document capital, inconnu en France, a été publié par Krystyna KOBYLANSKA sous le titre «Spowiedi Ludwiki» (<< Confession de Louise») in Ruch La muzyczny n020 et 21 (1968) Lettre de Kazimierz WODZINsKI à CHOPIN du 15 septembre 1836 CFC II, 200 Oraison funèbre de Nicolas Chopin, prononcée le 6 mai 1844 par Mgr Jan DEKERT. Texte cité par Gabriel LADAIQUE Op.cit. vol.2, p. 128 Le pensionnat de Madame Werbusz, rue Nowy Swiat

1011-

12-

131415-

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Lettre de CHOPIN à George SAND du 2 décembre 1844 CFC ill, 181 K.W. WOJCICKI, Cmentarz Powqzki (Warszawa,1855) George SAND, HMV, VOPartie, ch.13, La Pléiade, vol.2, p. 442 Lettre de CHOPIN à Jan BIALOBLOCKI du 8 septembre 1825 CFC I, 38 . Sur les relations de Chopin avec les Czachowski, voir André CLAVIER Dans l'entourage de Chopin pp. 55-64 20- Lettre de Ludwika JEDRZEJEWICZ à CHOPIN du 16 octobre 1842 , CFC III, 117

16171819-

21- Lettre de Ludwika JEDRZEJEWICZà CHOPIN du 26 avril 1834 , CFCII, 112113 22- Lettre de Ludwika JEDRZEJEWICZ à CHOPIN du 7 septembre 1834, CFC II, 126 23- Lettre d'Izabela CHOPIN à son frère du 7 septembre 1834 , CFC II, 126 24- Le voyage fut cependant financé par les Barcmski et madame Chopin, au terme de discussions pénibles provoquées par le mari de Ludwika qui refusait de partir. 25- Cet épisode peu connu de la vie familiale des Chopin est évoqué par Henryk NOWACZYK dans un article de Ruch muzyczny n018 (1997) «Przedslubne niepokoje szwagra Chopina» (<< Les inquiétudes prénuptiales du beau-frère de Chopin» ) 26- Nicolas le 3 mai 1844 au 47 (actuel) rue Nowy Swiat et Justyna le 20 octobre 1861 au Palais Zamoyski, également rue Nowy Swiat 27 - Cité par André CLAVIER, Dans l'entourage de Chopin p. 3 28- Lettre de Nicolas CHOPIN à Frédéric du 9 février 1835 CFC II, 133 : «Je suis vraiment surpris de ton extase de ce que je joue du violon et que ton bobo de neveu bat la mesure; sais-tu bien que c'est un nouvel air de l'ancien temps, le même que je te jouais de la flûte que tu m'as gâtée quand je te la donnai pour joujou. » 29- Cela apparaît nettement dans son portrait par Miroszewski dont Chopin disait: « Miroszesio a si bien saisi sa physionomie que le tableau est d'une ressemblance étonnante» CFC I, 133 30- Lettre de CHOPIN à Jan BIALOBLOCKI du 30 octobre 1825 CFC I, 38 31- Andrzej-Edward KOZMIAN, « Mes relations de jeunesse avec le fils d'un Français né avec une âme polonaise », in Wspomnienia... (poznan, 1867) 32- Lettre de CHOPIN à ses parents du 19 août 1829 CFC I, 112 33- Lettre de Nicolas CHOPIN à son fils du 27 novembre 1831 CFC II, 21 34- DELACROIX, Journal, 7 avril 1849. Edit Joubin , Plon, vol. 1, p.284 35- Cité par Frederick NIECKS, F.Chopin as a man and musician, réedit Paganiniana Publications, Neptune City (New Jersey) vol. 2, p. 190 36- DELACROIX, Journal 13 février 1850 Op .cit. vol. 1 p.340 37- FREDERIC CHOPIN Esquisses pour une méthode de piano. Textes réunis et présentés par Jean-Jacques EIGELDINGER, Flammarion (paris, 1993) p.42 38- MICKIEWICZ, Pan Tadeusz, Livre XII, Op .cit. p.347 39- Fryderyk Skarbek était déjà à cette époque professeur d'économie politique à l'Université de Varsovie. 40- J.U.NIEMCIEWIZ, Eglogue dramatique, « Nos facéties ». Cité par HOESICK, Chopin, vol. 1, pp.50-51 41- La correspondance échangée par Izabela Barcmska et Maurycy Karasowski, en préparation à sa biographie parue en 1882, a été publiée par Wieslawa

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KORDACZUK in Muzyka n° 2 (1971) 42- Cité par HOESICK, Chopin, vo1.1, p.47 43- Voir la lettre de Nicolas à son fils: « Sois toujours prudent et ne donne lieu à aucune intrigue; tu connais ce soi-disant grand monde qui, vu de près, est bien petit ; mais on le voit tel qu'il est en silence. » CFC II, 106 44- Franz LISZT, Chopin édit. Corréa p. 180 45- Lettre de CHOPIN à ses parents du 16 septembre 1828 CFC I, 85 46 -Lettre de Nicolas CHOPIN à Stefan GRABOWSKI du 13 avril 1829 CFC I, 95 47- P.SCUDO, Critique et littérature musicales, Victor Lecou (paris, 1852) p. 130 48- La montre est conservée au Musée de la TiFC à Varsovie. 49- Jim SAMSON, The Music of Chopin, Clarendon Press (Oxford, 1994) p.29 50- Albert SOWINSKI, Dictionnaire des musiciens polonais et slaves anciens et modernes, Adrien Le Clere (1857) pp. 166-167 51- Lettre de CHOPIN à ELSNER du 8 novembre 1842, CFC III, 121 52- Article de Karol KURPINSKI du 25 avril 1821. Reproduction in J.PRocHAzKA, Frédéric Chopin et la Bohème, édit.Artia (Prague, 1969) p.24 53- N° du 18 septembre 1829. Sur cette question voir l'article de T.A.ZIELINSKI « Combien Chopin a-t-il eu de professeurs?» in Ruch muzyczny n° 6 (1992) 54- Jozef SIKORSKI (1813-1896), «Wspomnienie Szopena}) in Biblioteka warszawska (1849) vol.4 55- FREDERIC CHOPIN, Esquisses pour une méthode de piano p. 40 56 -Lettre de CHOPIN à GRZYMALA du 1eroctobre 1848 , CFC ln, 38

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Chapitre III

Les années deformation

1823-1828

A la rentrée 1823, Frédéric endossa l'uniforme bleu des lycéens: veste longue cintrée à la taille et boutonnée haut, large casquette galonnéee qui donnait à l'ensemble une allure militaire. Si l'on en croit Skrodzki, il ne goûtait guère la sévérité de cette tenue et portait fréquemment sa veste «entièrement déboutonnée, contrairement au règlement ». C'est bien le seul témoignage d'un Chopin déboutonné que nous possédions; acceptons-en l'hypothèse, le dandy n'était pas encore sorti de sa chrysalide.

Le Lycée de Varsovie
Il entra en 4ème, suffisamment dégrossi par les leçons particulières de son père et son adaptation se fit sans difficulté. « Le cher Frycek », écrit Skrodzki, « devait bien travailler à l'école, car je me souviens que souvent on parlait des éloges qu'il recevait; c'est pourquoi on me le donnait en exemple pour l'imiter en tout. » Les classes, quel que soit leur niveau, fonctionnaient, du lundi au samedi compris, de 8 h à 17 h, à raison de six heures par jour. « Rester six heures sans bouger », comme il s'en plaint dans une lettre, convenait mal à l'adolescent d'une

nature vive et remuante, qui cherchait volontiers matière à exercer ses talents de caricaturiste. W6jcicki rapporte qu'au cours d'histoire de la Pologne, chaque fois que l'on évoquait des personnages nantis d'un surnom pittoresque tel «Dlugosz »(le Long), «Kadlubki »(le Tronc), « Laskonogi »(Jambes Grêles), il dessinait à la plume les silhouettes qui convenaient, pleines d'expression et de drôlerie. Il croqua même le Recteur Linde, au cours de littérature: « Le cahier tomba dans les mains de Linde. Ce respectable directeur de notre jeunesse le rendit au jeune auteur avec cette appréciation: cahier bien dessiné 1.» La discipline était stricte. On ne tolérait aucun manquement au respect dû aux professeurs. Le futur poète Krasmski qui pour l'heure se contentait d'être fils de général, se vit condamné à deux jours d'arrêt avec huit de ses camarades pour avoir chahuté leur professeur d'histoire, Feliks Bentkowski2. Les enseignants de l'Université avaient une partie de leur service au lycée 3. La qualité des cours que reçut Frédéric pendant trois ans dépassait largement ce qu'on aurait pu attendre dans une capitale ravalée au rang de métropole provinciale par son rattachement à Saint-Pétersbourg. On n'insistera jamais assez sur l'importance de ce milieu favorable à l'épanouissement culturel d'un jeune esprit docile et curieux. Certes l'excellence des maîtres ne garantit pas ipso facto celle de leurs élèves. Mais trop de biographes ont accrédité l'idée que Chopin, dès l'adolescence, s'intéressa exclusivement à la musique et traversa sans en tirer profit une scolarité indolente, qu'il n'est pas inutile de souligner que cette prétendue imperméabilité est de pure fantaisie4. De même rien ne permet d'affirmer, comme Casimir Wierzyiiski, que les mathématiques et les sciences l'ennuyaient à mourir5. Sans parler des affmités qui lient le langage musical chiffré à la science des nombres, surtout quand il s'agit d'une musique pure aussi savante que celle de Chopin dans l'art des combinaisons sonores, il suffit de lire sa correspondance pour constater l'intérêt qu'il manifeste, avec un luxe de détails techniques parfois indiscret, pour le progrès des sciences de son temps et leur application. Connaissant ses goûts et sans doute pour compenser la sédentarité forcée des longues journées de classe, Nicolas le confia au professeur de mécanique du lycée, Migdalski, et, écrit Skrodzki, «il travailla dans l'atelier de tourneur. C'est alors qu'il acheva avec beaucoup d'habileté des échecs en buis que ledit Migdalski conserva toute sa vie en souvenir de la main célèbre qui les avait tournés.»

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Les œuvres de la quatorzième année
C'est probablement au cours de cette année 1824 que furent composées deux nouvelles œuvres, une Polonaise en sol dièse mineur et des Variations sur un air national allemand en mi majeur.

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La Polonaise en sol dièse mineur dédiée à «Madame Dupont »6 a été publiée en 1864 et sa date de composition n'est pas certaine. Brown propose 1822, Belotti 1823 qui reconnaît qu'elle est à la charnière entre les œuvres enfantines et celles de l'adolescence studieuse. La datation de Jan Ekier, 1824, correspond davantage à l'évolution sensible du style. L'inspiration est assez proche de celle de la Polonaise en la bémol majeur, dans le choix du registre aigu qui évoque les sonorités du glassharmonica, l'harmonica de verre, très en vogue à la fm du xvmo siècle. Mais le modèle Oginski tend à s'effacer derrière la présence triomphante des deux «grands» dont l'adolescent est nourri, Hummel et surtout Weber dont le goût pour le rythme de la polonaise devait lui être particulièrement sympathique7.L'inexpérience du jeune compositeur est flagrante dans la platitude du motif mélodique du thème principal. Mais il a acquis du métier et il en fait montre. Comme les écrivains débutants puisent à plaisir dans l'arsenal des figures de rhétorique, il use d'une ornementation chargée appoggiatures dans l'introduction, doubles trilles dans le trio - alliée à une virtuosité dans le jeu de la main droite qui vise à l'effet. L'ensemble a déjà cette grâce élégante et mélancolique, assurée du plaisir qu'elle va dispenser.

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AvecLes Variations en mi majeur sur un air folklorique
allemand
«Schweizer Bub » (Le Petit Suisse), Chopin signe sa première

œuvre conséquente, on n'a plus affaire à un novice. Il avait d'ailleurs l'intention de les faire publier, puisqu'il les proposa en 1829 à l'éditeur viennois Haslinger, qui malgré ses promesses, les oublia dans ses archives d'où elles ressortirent opportunément en 1851. L'autographe porte la dédicace« A Mme Sowmska née Schroeder », la femme du général Sowinski qui allait périr en défendant Varsovie en septembre 1831. L'introduction est constituée de deux phrases-fusées qui laissent retomber des gerbes de notes cristallines du plus bel effet pyrotechnique. Ce qui souligne d'autant la simplicité naïve du thème populaire exposé sans artifice, comme y engage l'indication manuscrite simplice senza ornementi .

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Les variations sont au nombre de cinq, toutes dans la même tonalité que le thème. La première notée elegamente manque d'intérêt; l'accompagnement est d'une grande pauvreté et laisse la main droite bavarder d'abondance. La seconde scherzando, dont le rythme sautillant annonce les futures Ecossaises, semble la traduction musicale d'une de ces pitreries dont Frycek régalait ses amis. Dans les deux suivantes, le traitement de l'accompagnement est beaucoup plus ingénieux. La troisième tranquillamente propose une amorce d'écriture polyphonique, la main gauche développant son propre discours, plus éloquent dans sa trépidation continue que la calme inexpressivité du thème. En mi mineur, meno mosso, la quatrième est la plus réussie. Le changement de tempo et de mode oriente le thème vers un climat de recueillement poétique qui n'est pas sans annoncer la gravité méditative de certains Préludes. La dernière, la plus longue des cinq, sert de finale et tempo di valse renoue avec la virtuosité initiale; mais le mouvement très rapide du rythme de la danse y ajoute une belle vitalité. Chopin avait-il déjà connaissance de L'Invitation à la danse de Weber, publiée en 1819, et qu'il joua fréquemment par la suite? En tout cas, l'idée d'insérer une valse brillante, la première qu'il ait écrite, dans la série des variations du thème, pour conclure par un morceau de bravoure, porte la marque de la première époque du Romantisme où la valse entre dans la littérature pianistique pour en faire étinceler tous les feux, à mille lieues de la poésie un peu bourrue des Uindlerde Schubert.

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La première année scolaire s'acheva par le traditionnel concours de passage dans la classe supérieure les 23 et 24 juillet, suivi de la distribution des prix. Frédéric se vit attribuer le Cours de statique de Monge, traduit en polonais. A moins de supposer que les professeurs du lycée de Varsovie étaient sadiques, le choix de l'ouvrage, généralement en relation avec les aptitudes de l'élève, indique que Chopin était bon en physique. Mais il était surmené. Sur les conseils du médecin, le docteur Gérardot, un émigré français qui vivait au Palais Krasiiiski, on l'expédia à la campagne tout le mois d'août. Nanti d'un bocal de pilules dont il tenait une stricte comptabilité et de prescriptions de tous ordres. Sans être malade, il traversait une crise de croissance difficile: la tisane de glands dont il assure boire sept tasses par jour, était préconisée en ce temps-là contre le rachitisme. L'inquiétude des parents se lit clairement dans la première lettre qu'il leur adresse: les trois-quarts sont consacrés aux précautions de santé et aux efforts qu'il fait pour « engraisser son maigre ventre».

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Szafarnia
Il était l'invité des parents de son ami Dominik Dziewanowski, interne chez les Chopin et neveu du célèbre capitaine tué au défilé de Somosierra. La petite localité de Szafarnia où se trouvait le manoir des Dziewanowski8, à une quarantaine de kilomètres de Torut1, manque absolument de pittoresque, entourée de champs de blé et de pommes de terres. Mais au citadin qu'était Frédéric, cette immersion dans un milieu rural, plus authentique que celui de Zelazowa- Wola, apporta une suite de plaisirs ininterrompus. Pour en faire la relation quotidienne à l'adresse de ses parents, il imagina d'écrire un journal sur le modèle du Courrier de Varsovie, qu'il intitula Kurjer szafarski. La mise en page, les rubriques, le style journalistique et jusqu'à l'estampille de la censure, tout concourait à pasticher le quotidien varsovien. Il est de tradition chez les biographes de Chopin de s'extasier sur les talents littéraires de l'adolescent. Disons que l'idée de ce divertissement de vacances n'a rien de bien original à cet âge et qu'une bonne partie des nouvelles, constituées d'une série de gags - Chopin aurait adoré les B.D. ! - ne manifeste pas une précocité exceptionnelle:
12 août: La poule s'est mise à boiter et le canard a perdu une patte au cours d'un duel avec l'oie. La vache est tombée si gravement malade qu'elle va paître dans le jardin. 30 août: Un grand combat s'est déroulé dans l'étable entre trois filles de ferme. Deux de celles-ci armées chacune d"un seau et d'un baquet attaquèrent la troisième et bien que cette dernière eût finalement aussi un seau et un baquet (nota bene: sur la gueule) elle ne put résister à pareil assaut.

Le ton général révèle un trait de caractère déjà bien dessiné chez le rédacteur: le sens de l'humour qui tient le monde à distance, l'aptitude à l'autodérision alliée à une vraie jubilation du jeu de mots. Son nom se déguise sous une identité protéiforme, l'anagramme "Pichon", "Franciszek", "Mikolajek", "Jakub", les sibyllines initiales "FF.M.I." multiplient son nom comme dans un miroir déformant.
15 août: A la réunion musicale de Szafarnia, le sieur Pichon a fait l'étalage du Concerto de Kalkbrenner devant plusieurs personnages et demi-personnages. 25 août: Le sieur Pichon a de grands démêlés avec les cousins qu'ils a rencontrés à Szafarnia où ils se pressent en foule. Ceux-ci le mordent autant qu'ils peuvent mais heureusement ils épargnent son nez qui sans cela deviendrait plus grand encore.

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1er septembre: Monsieur Pichon jouait "Le petit Juif";

monsieur

Dziewanowski appela son fermier juif et lui demanda son avis sur le virtuose juif. Mosiek s'approcha de la fenêtre, introduisit son sublime nez recourbé dans la chambre et écouta, disant que si le sieur Pichon voulait jouer aux noces juives, il gagnerait au moins dix thalers. Cette déclaration encouragea le sieur Pichon à étudier autant que possible ce genre de musique et qui sait si à l'avenir il ne s'adonnera pas complètement à des harmonies aussi lucratives9.

La pièce, intitulée « Zydek» qu'il mentionne à deux reprises, devait être un air du folklore juif qu'il avait adapté au piano et n'a rien à voir, comme on le lit souvent, avec la Mazurka of us 17 n04, beaucoup trop élaborée pour avoir été écrite à cette époquel . Les communautés rurales juives, moins nombreuses que celles des villes, étaient mieux tolérées, sinon mieux assimilées. L'image littéraire du « bon juif Jankiel » dans Pan Tadeusz restitue très justement les relations des grands propriétaires fonciers avec leurs intendants juifs: un mélange de mépris ethnique et de cordialité paternaliste. Ce sentiment est perceptible dans le regard satirique condescendant de Frédéric sur le fermier Mosiek, croqué avec ses attributs, la calotte, le grand nez et le sens des affaires. Le parler pittoresque également. En quelques semaines, il assimila assez d'expressions idiomatiques pour pouvoir évoquer «son érudition juivell» et monter une adroite supercherie que rapporte Kazimierz W6jcicki :
Gai, plein d'esprit et d'humour, il aimait jouer des tours. Un voisin du domaine de Szafarnia, le propriétaire Rumocki, qui habitait Obor6w, vendait du blé à un juif Frédéric écrivit à l'adresse du négociant une lettre moitié en polonais, moitié en juif: pour annuler le contrat, en imitant parfaitement les maladresses du style et ilIa confia à son ami pour qu'il la remette en mains propres à cet homme à Obor6w. Monsieur Rumocki entra dans une grande colère après avoir lu cette lettre, certain que l'acheteur l'avait réellement écrite.

Premiers contacts avec la musique populaire
Au cours de ces vacances, il assista à des fêtes rustiques, à un mariage au village voisin de Bocheniec. Il y entendit une musique bien différente de celle de Ries et de Kalkbrenner qui dérouillait ses doigts. Ces contacts directs avec la musique populaire furent décisifs à un moment où se formaient sa sensibilité et sa culture musicales. Ils éveillèrent sa curiosité et son goût pour les danses et les chants dont le caractère national et la couleur sonore échappaient au domaine de l'art 68

classique dont il étudiait les principes. Il ne se contenta pas d'écouter, il mémorisa les paroles et la musique de certaines chansons, comme celle que les enfants entonnèrent « d'une voix aiguë, détonnante et fausse », à la fête des moissons d'Oborow, alors que tous les villageois, émoustillés par la wodka, étaient réunis devant le manoir :
Devant le château, les canards sont dans la mare Notre Madame est tout en or Devant le château est tendu un cordon Notre monsieur fait le plongeon Devant le château pend un serpent Notre Demoiselle Marianne se marie Devant le château il y a un bonnet Notre chambrière a l'air niais

La notation musicale des airs populaires posait des problèmes de correspondance entre les échelles modales que le jeune compositeur n'était pas encore capable d'affronter. Mais il en nota les paroles avec un souci d'apprenti ethnographe qu'il mentionne dans une ravissante anecdote:
29 août: Le sieur Pichon, en passant par Nieszawa rencontra une Catalani de village qui, assise sur la clôture d'une prairie, chantait à pleine voix: fort intéressé et bien qu'il entendît convenablement l'air et la voix, il n'était pas complètement satisfait parce qu'il aurait voulu comprendre aussi les paroles. Il passa et repassa devant la clôture, mais sans parvenir à saisir le sens des paroles du chant de la paysanne. N'y tenant plus, il prit trois sous dans sa poche et les offrit à la chanteuse pour qu'elle lui redît sa chanson. Longtemps la Catalani se récria, pinçant les lèvres et refusant. Cependant, tentée par les trois sous, elle se décida à obéir et chanta une mazurka dont le rédacteur, après permission des autorités et de la censure, reproduit ici, en guise d'échantillon les premiers vers: « Vois comme derrière les montagnes danse le loup, derrière les montagnes, danse le loup Mais il n'a pas de femme et c'est pourquoi il se chagrine tant. (bis) .12»

Il est possible que la Mazurka en la bémol majeur, publiée en 1832, sous le n04 de l'opus 7, ait été ébauchée à partir de cette chanson: l'autographe d'Oskar Kolberg porte en effet la mention «Ecrit par Chopin en 182413». Sans trop s'éloigner de Szafarnia, il fit quelques excursions dans la vallée de la Drw~ca, en compagnie des Dziewanowski et de son meilleur ami du moment, Jan Bialoblocki qui habitait le tout proche Sokolowo. Le 26 août, ils visitèrent la forteresse teutonique qui domine 69

la petite cité de Golub-Dobrzyn. Frédéric mit à profit la visite pour amuser la galerie par l'une de ses imitations qu'il appelait "poliszynel" :
On construisait là (à Golub) justement une église protestante dans laquelle la petite compagnie entra pour la visiter. Quand tout le monde se trouva à l'intérieur du temple qui était achevé, le jeune Frédéric et Dominik Dziewanowski apparurent en chaire. Fritz se mit à imiter très drôlement le polonais contaminé d'allemand du pasteur et Dominik, caché derrière lui et ayant glissé ses mains dans les manches du vêtement de Frédéric, adaptait à ses paroles une gesticulation des plus comiques, ce qui amusa non seulement tout le groupe, mais aussi les ouvriers qui étaient là, si bien que tout le monde se tenait les côtes de rire 14.

On ignore quelle est l'origine de cette anecdote de seconde main, mais elle est plausible car on sait par W6jcicki que Frédéric imitait à merveille le pasteur de l'Eglise Evangélique de Varsovie, Tetzner, qui écorchait le polonais: « Frédéric, mettant une perruque rousse, l'imitait en reproduisant ses sermons, moitié polonais, moitié allemand, avec une telle vérité et une telle drôlerie que les auditeurs éclataient de rire.» Il s'essaya, mais avec moins de succès, à l'équitation, ou plutôt, car il faut lui sauvegarder son jeu de mots, à se tenir sur «le blanc participe du verbe connaître », parce qu'en polonais « à cheval» se dit « na konu ». Il était absolument sans illusions sur son avenir de fringant cavalier: «Le cheval marche lentement où il veut et moi, tel un singe sur un ours, je reste en place plein d'effroi15.» S'il est un domaine où Chopin ne fut jamais performant, c'est bien le sport. Il avait une stature frêle et une maigreur qui résista à tous les traitements. Cette nature délicate engagea très tôt ses parents à l'entourer de précautions qui excluaient les exercices physiques violents ou prolongés. Il dut ainsi renoncer, sur l'ordre des médecins, tantôt aux randonnées en altitude, tantôt à danser la cosaque où il déployait une belle énergie. Cet excès de prudence, très frustrant pour un adolescent, finit par le décourager en le persuadant qu'il était inapte à toute activité sportive. En septembre, il fallut quitter la Kujavie et, avec l'uniforme, reprendre le collier. L'année scolaire allait être moins studieuse que la précédente: la musique tendait à occuper plus d'espace dans les activités du jeune homme désormais sorti de l'anonymat.

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La vie à Varsovie en 1825
Cet hiver-là Emilia fonda la très sérieuse "Société des divertissements littéraires", ancêtre de nos ateliers d'écriture, qui avait pour vocation de fédérer les activités littéraires des enfants et des pensionnaires. Frédéric, le seul mâle de la famille, eut les honneurs de la présidence, Emilia les charges du secrétariat. Chacun apportait sa contribution à proportion de ses talents. Emilia avait déjà touché à tous les genres: poèmes, saynètes, traduction de tragédies, préparation d'ouvrages didactiques destinés à l'éducation des jeunes personnes. Elle ambitionnait de devenir une nouvelle Klementyna Tatlska, l'idole des enfants Chopin, qui l'encourageait de ses conseils. Ses dons littéraires étaient reconnus par tous et l'on s'attendait à ce qu'elle eût un avenir artistique aussi brillant que son frère. Son ardeur et son rayonnement stimulèrent chez Frédéric le goût du théâtre auquel le prédisposaient ses dons d'imitateur. Il collabora avec elle à la rédaction de La Méprise ou le Filou prtendu mais n'eut pas le temps de se consacrer davantage à l'écriture dramatique. En revanche il continua, même après la mort d'Emilia, à faire du théâtre d'amateur, choisissant de préférence des rôles de composition comiques où il donnait libre cours à sa fantaisie créatrice. Les comédies et proverbes, à la manière de Carmontelle, étaient une tradition du théâtre français. Les jeunes acteurs, tous francophones, jouaient souvent dans la langue de Molière, en hommage à leur père dont la fête, le 6 décembre, était chaque année l'occasion d'une petite cérémonie familiale où les enfants réunissaient leurs talents. Frédéric fut beaucoup sollicité au cours du printemps pour participer à des manifestations officielles et des concerts publics. En avril 1825, le tsar Alexandre 1er, qui était aussi roi de Pologne, vint à Varsovie inaugurer la Diète qui se tenait tous les deux ans et dont les travaux duraient un mois. Sa présence dans la capitale polonaise se voulait conciliante. En réalité les relations entre les deux pays ne cessaient de s'alourdir du poids de la censure, des arrestations et des procès. L'agitation gagnait du terrain et Alexandre décida que désormais les séances de la Diète ne seraient plus publiques, portant une nouvelle atteinte à la tradition de libéralisme dont se réclamait la Pologne. Mais l'opposition demeurait larvaire, encore inorganisée et les tenants de la cohabitation pacifique avec la Russie, beaucoup plus nombreux, continuaient à croire à la sincérité des sympathies du tsar pour la Pologne. Sa longue amitié avec le prince Adam Czartoryski en paraissait 71

le plus sûr garant. On organisa donc avec éclat des manifestations dans toute la ville pour fêter sa venue. Il honora de sa présence un concert en l'Eglise Evangélique dont l'acoustique remarquable et la pompeuse architecture néo-classique se prêtaient bien à la solennité. L'instrument qu'il entendit, sous les doigts de Chopin, venait de sortir de l'atelier du facteur Karol-Fidelis Brunner. Son inventeur, le professeur Hoffman, l'avait baptisé « éolomélodicon », ce qui était loin d'être une heureuse trouvaille! C'était une sorte d'orgue dont l'agencement des tuyaux, prolongés par des trompes en tôle, surmultipliait la puissance. «Il rugissait (écrit Sikorski) comme des trompettes, des cors et des trombones réunis16.» Est-ce dans l'intimité de cette rugissante mécanique que Chopin prit définitivement en grippe les instruments bruyants? Le tsar fit poliment remettre au facteur et à l'interprète un anneau en brillants. Chopin prisa assez peu l'impérial anneau pour demander à ses parents de le vendre en vue de financer son voyage à l'étranger. L'inventivité des facteurs d'instruments varsoviens était manifestement dans une période d'expansion. Quelques semaines plus tard, ce fut l'ébéniste Jozef Dlugosz qui confia à Chopin le soin de présenter au public du Conservatoire, le 27 mai 1825, son « éolopantaléon ». Les facteurs faisaient décidément assaut de néologismes érudits! L'instrument tenait à la fois du piano et de l'orgue puisqu'il était doté de soufflets. Selon Sikorski, son toucher était spécialement difficile, ce qui explique l'échec de sa commercialisation. Le concert vocal et instrumental réunissait les classes du Conservatoire et c'est sous la direction d'Elsner que Chopin joua l'Allegro du Concerto en fa mineur de Moscheles, puis une Fantaisie, en l'occurence une improvisation. Le concert eut un tel succès qu'il fut redonné le 10 juin, avec le concours du flûtiste Kresner et de la cantatrice italienne Antonia Bianchi, la compagne de Paganini. Le correspondant varsovien de l'Allgemeine Musikalische Zeitung salua l'invention musicale en même temps que les qualités virtuoses de l'exécution: «L'improvisation du jeune Chopin s'est distinguée par la richesse des idées musicales; sous ses doigts, cet instrument qu'il maîtrise vraiment, a produit une grande impression.» Chopin avait donc acquis, dès l'âge de quinze ans une grande maîtrise dans la production spontanée que réclame l'improvisation musicale pour accepter d'affronter un public de deux cents personnes. Le caractère «miraculeux» de cette faculté n'a cessé de frapper ses auditeurs, toute sa vie:

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Dès l'âge le plus tendre, il étonnait par la richesse de son improvisation. Il se gardait bien cependant d'en faire parade; mais les quelques élus qui l'ont entendu improviser pendant des heures entières, de la manière la plus merveilleuse, sans jamais rappeler une phrase quelconque de n'importe quel compositeur, sans même toucher à aucune de ses propres œuvres, ne nous contrediront pas si nous avançons que ses plus belles compositions ne sont que des reflets et des échos de son improvisation. Cette inspiration spontanée était comme un torrent intarissable de matières précieuses en ébullition 17.

La première œuvre éditée
Le 2 juin 1825, le Courrier de Varsovie annonçait la publication chez l'éditeur Brzezina d'un Rondo en ut mineur qui ne reçut pas tout de suite de numéro d'opus, mais que Chopin considérait comme sa première œuvre répertoriée et qui eut plusieurs éditions18. C'est en effet l'acte officiel de l'entrée du «jeune amateur» dans la cour des grands. Son premier cahier se vendit trois zlotys dans le magasin de musique de la rue Miodowa qu'il fréquentait assidûment.

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Le choix de la forme Rondo est tributaire à la fois de la culture du jeune musicien, car il dut avoir sous les doigts les Rondos de Mozart et ceux de Hummel, et de ses compétences: le Rondo a le double avantage d'être une forme très libre et très scolaire. Il en composa cinq, entre la quinzième et la dix-huitième année. La caractéristique du Rondo est le retour du thème, la ritournelle, qui encadre des épisodes de tonalités et de climats très différents, selon le schéma ABABA. Le thème apparaît donc trois fois et la pièce est constituée de cinq sections. Quatre mesures frappées avec la netteté d'une marche allègre, trop appliquée pour n'avoir pas d'intentions parodiques, conduisent au thème dont le rythme de polka a une saveur populaire bon enfant, assez éloignée des fanfreluches des Rondos d'anthologies pianistiques. Même les fioritures et l'exubérance de l'écriture qui se grise manifestement de son pouvoir expressif, n'entament pas la bonne humeur juvénile qui circule dans les premières pages. Avec un art assuré de la fonction des contrastes, les deux premiers épisodes ou couplets, l'un en mi majeur, l'autre qui débute en la bémol majeur mais module avec beaucoup d'aisance, essayent déjà ces longues phrases lyriques, si caractéristiques de son écriture, qui déploient tout à coup leur grâce chantante avec une miraculeuse liberté. Prenant des licences avec le schéma structurel classique, il ajoute un troisième épisode où la virtuosité l'emporte sur l'émotion. Il est en ré bémol majeur, dans le style de la musique de salon. Car

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il faut savoir prendre congé sur un morceau de bravoure et saluer avec élégance. Schumann reçut le Rondo opus 1 en janvier 1832, donc après le coup de foudre pour l'opus 2, et fit les réserves qu'imposait la comparaison, débusquant les influences flagrantes: «Une femme pourrait qualifier (cette œuvre) de très jolie, très piquante, tout à fait « Moschelesque ». Je crois pourtant que vous la ferez travailler à Clara. C'est une œuvre remplie d'esprit, avec peu de difficultés; mais je soutiens modestement qu'entre cette œuvre et le
n02, il n'existe pas moins de deux années d'intervalle

vingtaine de productions 19.» La dédicace du Rondo alla à Louise Linde-Nussbaum (18001836), la seconde femme du recteur. D'origine suisse, elle l'avait épousé l'année précédente, bien qu'il fût son aîné de trente ans. En quatre ans, elle lui donna quatre filles. Bonne musicienne, elle jouait à quatre mains avec Chopin. Leurs relations semblent avoir été plus familières que protocolaires, en raison de leur faible différence d'âge.

-

et peut-être

une

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Pour assurer les échéances de fin d'année, Frédéric mit les bouchées doubles, avec un brin de mauvaise humeur:
L'examen est fixé au 26 de ce mois. Il fait déjà noir. Demain je dois me lever de bon matin et aujourd'hui travailler longtemps, travailler et travailler, et encore travailler, peut-être travailler toute la nuit 20.

Il reçut les Félicitations, mais pas de prix. Il se vengea par une plaisanterie scatologique, telle qu'il les affectionnait, écrite dans un français phonétique orthographié à la polonaise sous forme de devinette: «Ze ne prandre pas de pry, kar la lawman le pr~n (...) es posibl k'l don ~ pry a ~ lawman?» Grâce à B.E.Sydow, nous avons la solution: l'heureux élu qui rafla le prix s'appelait Laumann; ses camarades le surnommaient «lawatywa », c'est à dire lavement (lawman). Ah, certes, l'auréole de «l'Ariel des pianistes» pâlit un peu de la crudité du propos. ..

Deuxième été en Kujavie
Il ne pensait plus qu'aux vacances, tout absorbé par sa garderobe: il avait un nouveau pantalon en velours royal, une nouvelle 74

cravate offerte par Ludwika. .. «Quinze ans, ô Roméo, l'âge de Juliette! ». Dominik Dziewanowski, alias Domus, chez lequel il allait à nouveau passer ses vacances, avait deux sœurs et une jeune tante. Cet été-là, il connut les premiers émois d'une sexualité en éveil, assez innocents pour être relatés avec satisfaction aux parents: il avait poursuivi une fille à travers champs, il avait dansé deux fois avec la même demoiselle et on l'avait appelé son amoureux et son fiancé etc... Le 3 août, il était à Szafarnia, son examen en poche. L'été fut plus agité que le précédent, car, bien que bourré de fortifiants, il se portait beaucoup mieux. Szafarnia n'est guère éloigné de Toruii, berceau de la famille Skarbek, devenu Thom depuis son annexion à la Prusse. Il y passa quelques jours dans la maison familiale, rue Mostowska, tout près des remparts qui enserrent la cité médiévale21. Il avait en voyage une curiosité de touriste zélé. Orgueil national oblige, il commença par la maison natale de Copernic qui n'était pas alors, loin s'en faut, un musée propret. Il fut scandalisé par l'abandon crasseux des lieux qui affichait le mépris des Prussiens pour l'astronome polonais et se répandit en une verte diatribe qui révèle combien mal il acceptait la dispersion du patrimoine historique de la Pologne:
Tu as bien vu dans le Temple de la Sibylle la brique enlevée de la maison de Copernic à l'endroit même où celui-ci est né. J'ai vu, moi, cette maison et la chambre qui est malheureusement quelque peu profanée aujourd'hui. Imagine-toi, mon cher Jas, que, dans le coin de la chambre où le célèbre astronome est venu au monde, se trouve le lit d'une sorte d'Allemand, qui, sans doute pour avoir mangé trop de pommes de terre, lâche de fréquents zéphirs et sur les briques dont l'une fut envoyée en grande pompe à Pulawy, des tas de punaises sont amassées. C'est ainsi, mon frère! Peu importe à cet Allemand qui a habité cette maison; il se laisse aller à faire sur tout le mur ce que la Princesse Czartoryska n'oserait pas faire sur une seule d'entre elles 22 .

Les quinze ans du gourmand craquèrent surtout devant les magasins de pain d'épices, la spécialité de la ville, dont les coffres alignés dans les couloirs des fabriques lui firent « une forte impression ». Le reste du mois d'août s'écoula à Szafarnia. Comme l'année précédente, il assista à la fête des moissons le 24, mais non plus en observateur, car, passé du côté des grands, il y prit une part active. Avec un talent de conteur, capable de choisir dans la couleur locale, les éléments les plus suggestifs, il fit revivre dans une lettre à ses parents le

déroulement des festivités nocturnes qui lui donnèrent l'occasion - il ne détestait pas cela - de danser la valse et de jouer de la contrebasse, une
pauvre contrebasse de village qui accompagnait un violon aussi sinistré 75

qu'elle. Cette lettre ne fait pas partie de l'édition française de la Correspondance de Chopin, elle est donc peu connue, bien qu'elle soit d'un intérêt capital pour la connaissance de sa formation musicale:
Nous étions à table en train de dîner et nous finissions le dernier plat, quand de loin on entendit des chœurs de voix de faussets, composés soit de femmes qui criaillaient d'une voix nasillarde, soit de jeunes filles qui impitoyablement poussaient des cris aigus, un bon demi-ton au-dessus, avec un accompagnement de violons, mais à trois cordes, qui, à chaque strophe chantée, répondaient, par derrière, d'une voix d'alto. Abandonnant la compagnie, nous nous sommes levés avec Domus ; nous nous sommes précipités dans la cour où toute une foule s'avançait d'un pas lent et s'approchait de la maison. Mlle Agnieszka Gurowska et Mlle Agnieszka Turowska-B~kiewna (sic) avec des couronnes sur la tête marchaient pompeusement devant les moissonneuses qui précédaient deux femmes mariées, Mmes Jaskowa et Maékowa avec des bottes de paille dans les bras. S'étant arrêtés en colonne devant le manoir, ils se mirent à chanter tous les couplets dans lesquels ils donnaient un coup de patte à chacun d'entre nous et entre autres deux strophes suivantes sur moi: Devant le manoir un arbuste vert Notre varsovien est maigre comme un chien Sur la grange il y a des poutres Notre varsovien est très rapide. D'abord je n'ai pas compris que c'était pour moi, puis, quand Mme JaSkowa m'a dicté toute la chanson, quand on est arrivé à ces deux couplets, elle m'a dit: « Maintenant, c'est sur vous.» Je me suis douté que cette deuxième strophe était de l'idée d'une fille que quelques heures avant j'avais poursuivie dans les champs avec un lien de paille à la main. (...) Donc après avoir chanté cette cantate, les deux demoiselles mentionnées plus haut se dirigèrent vers la maison avec des couronnes pour le maître et pendant ce temps, deux garçons de ferme avec des seaux d'eau sale qui les guettaient près de la porte du
vestibule ont accueilli les deux demoiselles Agnieszka si joliment que

(...)

le

nez de chacune dégoulinait et qu'une flaque d'eau s'est formée dans le vestibule; elles ont présenté leurs couronnes et leurs petites bottes de paille et Fryc sur son violon a exécuté un air de Dobrzyil tandis que tout le monde allait dans la cour pour danser. La nuit était belle, la lune et les étoiles brillaient, cependant il a fallu apporter deux bougies pour l'économe qui offrait de la w6dka et pour Fryc qui, bien que sur trois cordes, raclait son violon comme un autre ne l'aurait pas fait sur quatre. Les sauteries commencèrent, valses, oberek, mais pour encourager les garçons de ferme qui se tenaient debout en silence mais qui frétillaient sur place, j'ouvris les deux premières valses, l'une avec Mlle Tekla, l'autre avec Mme Dziewanowska. Ensuite tous les gens se mirent en joie, si bien qu'ils pirouettaient à corps perdu dans la cour; je dis bien à corps perdu car quelques couples s'étalèrent par terre, quand l'un d'entre eux, pieds nus, trébucha sur un caillou. Il était presque onze heures quand la femme de Fryc apporta une basse de viole, pire

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que le violon parce qu'elle avait une seule corde. Me saisissant de l'archet couvert de poussière, je me suis mis à jouer de la basse avec tellement d'ardeur que tout le monde est accouru pour voir les deux Fryc, l'un dormant sur son violon, l'autre raclant sa basse monocorde et poussiéreuse, lorsque tout à coup Mlle Ludwika s'écria: « Raus»; il fallut donc rentrer, dire bonsoir et aller dormir 23.

La connaissance que Chopin avait de la musique populaire n'avait, on le voit, rien d'artificiel, comme l'a prétendu Bartok2 . Elle est le résultat d'une initiation patiente: il note les textes, accompagne les ménétriers, s'imprègne des rythmes des différentes danses, oberek, kujawiak, mazur, qu'il connaît d'autant mieux qu'il les pratique avec beaucoup de plaisir, familiarise son oreille avec l'usage que fait la musique populaire des modes anciens, tombés en désuétude dans la musique savante, le mode lydien en particulier utilisé dans de nombreuses Mazurkas. L'heure était proche où il tenterait de combiner les éléments folkloriques engrangés durant ces vacances en Kujavie avec les formes et les règles de l'art classique. Il rentra à Varsovie en septembre, avouant qu'il n'avait pas ouvert un livre de tout l'été, mais plein d'ardeur et de projets. Il prévoyait que la séparation estivale ne faisait que préparer la vraie, la grande qui le jetterait sur les chemins de l'apprentissage d'une carrière désormais choisie, acceptée, dont personne ne doutait qu'elle réclamât une consécration européenne: «Je considère cette séparation comme un prélude à l'autre25.»

La dernière année de lycée: 1826
Il entamait sa dernière année d'études secondaires, sanctionnée par un diplôme de fin d'études, la «maturitas ». Mais le début de la saison musicale l'occupa davantage. Fin octobre, l'Opéra donna Le Barbier de Séville. Le public varsovien raffolait de la musique de Rossini, même si, comme à Paris, la polémique était vive entre les dilettanti, amateurs de beau chant et les tenants de la musique allemande dont faisait partie Elsner. Chopin fut conquis: «Cet ouvrage m'a plu beaucoup26.» Au point de prendre un air du Barbier comme motif d'une nouvelle Polonaise dont il était satisfait. «Elle plaît assez. Je pense la donner demain à la Iithographie27.» On ignore s'il le fit, car on n'a gardé aucune trace de cette œuvre. Il fit la connaissance du pianiste Aleksander Rembielinski, neveu du président de la voïvodie de Mazovie, qui avait de quoi le 77

snober: il composait des valses brillantes, il avait une virtuosité époustouflante - « la main gauche aussi déliée que la droite, ce qui est extraordinaire en une même personne28 »- et, qui plus est, il venait de passer sept ans à Paris. L'heureux homme! Ils sympathisèrent, jouèrent à quatre mains au cours d'une soirée où ils improvisèrent, après avoir convenu d'un thème et de la démarche de son développement. Mais Rembieliiiski mourut prématurément quelques mois plus tard.

Organiste aux Visitandines
En octobre, il fut nommé organiste du lycée. La paroisse en était la toute proche église des Visitandines, un petit édifice baroque, plein de charme, dont la chaire rococo est en forme de barque. Tous les dimanches à onze heures une messe solennelle réunissait les professeurs. Formé par Würfel, Chopin profita des offices dominicaux pour déployer une virtuosité qui contraria beaucoup l'organiste titulaire, Bialecki. Il annonça sa récente distinction à Jan Bialoblocki avec son humour coutumier:
On m'a nommé organiste du lycée. Ainsi ma femme et tous mes enfants sontils à présent obligés de me respecter pour deux raisons. Ah! Monseigneur, quel chef je suis devenu! Le premier personnage après Monsieur le Curé! Je tiens l'orgue tous les dimanches chez les Visitandines et les autres chantent.

Il lui arriva parfois d'oublier que les interventions de l'orgue étaient réglées par la liturgie et de s'abandonner à des improvisations un peu trop inspirées:
Il jouait tantôt des fugues de différents compositeurs, tantôt ses propres improvisations. La partie difficile du jeu de l'orgue, c'est à dire l'emploi de la pédale qui demande de l'habileté et de la ressource, était tout à fait simple pour lui et l'entraînait presque quelquefois à se mettre en vedette. (...) Il arriva qu'au cours d'une interruption de la liturgie de la messe, entre des passages exécutés par l'orchestre, Chopin s'assît à l'orgue et, prenant pour thème, selon l'usage des organistes célèbres, le dernier motif du morceau, il commença à épancher à flots larges et ininterrompus une telle richesse d'inspiration que tous, des plus vieux aux plus jeunes, groupés autour du banc de l'exécutant, plongés dans la méditation, ravis, avaient oublié la messe et leur devoir pour l'accomplissement duquel ils étaient réunis. Jusqu'à ce que le pas précipité du sacristain les réveillât, qui commença à les sermonner: « Que diable faites-vous ici, messieurs-dames? Le prêtre a déjà dit deux fois "Dominus vobiscum" , les enfants de chœur ont agité par deux fois leurs

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clochettes au pied de l'autel et les orgues ne s'arrêtent pas! La Mère Supérieure est sacrément en colère 29. »

Skrodzki raconte qu'un jour, impatienté par les fausses notes de Bialecki, il le poussa de son siège et prit sa place. L'organiste n'apprécia guère la leçon du « petit Français» (sic) et dans toutes les maisons où il donnait des leçons de piano, il se répandait en sarcasmes sur «cet œuf qui fait le savant en sortant de la poule».

Vie mondaine
Il était de plus en plus accaparé par la vie mondaine, car on l'invitait de toutes parts. « Avoir Chopin chez soi, l'écouter jouer, était le plus grand délice que Varsovie pouvait alors s'offrir30.» Le 25 novembre 1825, jour de la sainte-Catherine, il fut convié par le général Gutkowski, à l'occasion de la fête de sa femme. Il joua une bonne partie de la soirée, puis dansa le cotillon et la contredanse, avant de se lancer avec fougue dans une mazurka. Il s'entortilla la jambe, chuta sur le parquet et ne put se relever. Wojcicki cite un curieux document, appartenant à la famille Chopin et dont Frédéric serait l'auteur: il s'agit d'une sorte de satire ménippée, moitié vers, moitié prose, qui tire argument de l'accident sur un ton tragi-comique et qui comportait 42 strophes:
Que se passe-t-il ? Je ne peux plus me rele-ver. La jambe droite est certainement cassée. Que se passe-t-il ? Tout le monde s'en mêle. «C'est une crampe! », crie une dame. Maman s'effraie, On appelle Papa, Une deuxième dame Crie: « Sur le canapé! » Tout le monde me relève de parterre Et on me porte sur le canapé, Mais quelqu'un sans pitié Me maintient le genou serré. La mazurka s'est arrêtée Dommage, grand dommage On appelle un docteur C'est un barbier qui arrive.

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Il se met à me passer de la pommade sur la jambe, à me la serrer, à me la presser et à me bander, je serre les dents de douleur. On me transporte dans l'escalier jusqu'au fiacre et je reviens à la maison. Oh ! Je suis resté longtemps allongé! Mais c'est déjà passé, Je me suis mis à chanter aux gens Comment cela était arrivé! Si ça n'avait pas été ça,
J'aurais été un bon petit gars bien portant
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.

L'amitié de Jawurek élargissait ses relations musicales au cercle des musiciens tchèques en résidence ou de passage à Varsovie. Avant Noël, il fit chez lui la connaissance du pianiste tchèque LéopoldEustache Czapek, qu'il retrouvera à Vienne en 1831, nouant alors avec lui, malgré leur différence d'âge, une véritable amitié32. Il prit l'habitude à cette époque de passer ses soirées dans le monde jusqu'à une heure tardive, dépensant sans compter son talent d'interprète et surtout d'improvisateur. Il était difficile de l'arracher au clavier quand il était en verve, parce qu'alors il perdait totalement conscience de sa fatigue. Ainsi le poète Odyniec rapporte qu'à une soirée chez Teresa Ticka, il joua jusqu'à épuisement:
C'était en 1827, ou peut-être en 1826, je ne me rappelle plus avec certitude. Chopin était encore en uniforme de lycéen et timide comme une jeune demoiselle. Dans le salon, au lieu d'un piano, il n'y avait qu'un éolomélodicon. Pendant la soirée, la maîtresse de maison pria Chopin de jouer quelque chose. A Dresde, il racontait en riant quelle avait été son émotion; quant à moi, je me rappelle parfaitement l'effet qu'il produisit sur l'assistance. Après deux ou trois compositions d'autres musiciens, il se mit à improviser sur le thème de la dernière. Apparemment les sons langoureux et solennels du petit orgue exercèrent une influence sur l'inspiration qui semblait le tenir sous son emprise. L'admiration était unanime. On ne jugeait plus, on ne faisait qu'écouter. Lui, il jouait et jouait, avec toujours plus d'expression et de sentiment, et il aurait joué encore longtemps sans doute, si le respectable Julian Ursyn (Niemcewicz), s'étant aperçu du changement extraordinaire qui s'était produit sur son visage devenu très pâle, n'avait enfin eu pitié de lui. Il s'approcha donc et s'étant assis sans bruit auprès de lui, il lui prit tout doucement la main et dit: "Assez, assez, jeune homme! Il faut que tu te reposes." Tous alors l'entourèrent. Personne n'osait plus le louer à haute voix, et la maîtresse de maison, ainsi que ses hôtes le remerciaient uniquement en lui seITant la main. Chopin disait qu'aucun des plus éclatants triomphes qu'il avait connus par la suite, ne lui avait procuré une aussi douce joie 33.

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On se demande comment il arrivait à concilier 39 heures de cours hebdomadaires au lycée, les leçons chez Elsner et cette activité mondaine qui souvent le faisait se coucher à deux heures du matin, En février 1826, il tomba malade:
Je suis étendu sous les couvertures, la tête serrée dans un bonnet car, je ne sais pourquoi, elle me fait mal depuis quatre jours. On m'a mis des sangsues sur la gorge parce que mes ganglions sont enflés, et notre Roemer a dit que c'était
une affection catarrhale
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C'était sans doute les symptômes d'une primo-infection: la tuberculose venait d'atteindre deux des enfants Chopin.

La situation politique à Varsovie en 1826
A Varsovie, la situation politique était confuse et tendue. Après la mort d'Alexandre 1er, survenue le 27 novembre 1825, sa succession resta suspendue pendant trois semaines. Le Grand-Duc Constantin refusait catégoriquement de prendre un pouvoir que l' assasinnat de son père Paul 1er lui avait rendu à jamais odieux. Il opta fmalement pour le maintien dans ses fonctions de commandant en chef des troupes russes en Pologne. L'avénement de son frère Nicolas 1er, le 14 décembre~ coïncida avec un soulèvement militaire, la conspiration des Décabristes, que le nouveau tsar fit réprimer de la façon la plus brutale: pendaisons, déportations en Sibérie signifièrent sans équivoque sa volonté de saper les idées révolutionnaires. Ces idées se développaient en Russie parmi l'élite des officiers dont beaucoup étaient en relation avec les sociétés secrètes en Pologne. Les Polonais virent dans ce drame national qui ébranla la Russie un avertissement qui les concernait: le règne de Nicolas serait le temps de la contre-révolution sur tous les fronts, ce que confirma une vague d'arrestations et d'intimidations policières au début de 1826. L'agitation des étudiants, encadrés par certains de leurs professeurs, comme Joachim Lelewel, n'attendait que l'occasion de se manifester. Elle leur fut donnée, en février 1826, par les obsèques de I'historien réformateur Stanislas Staszic, président de la « Société des amis des sciences », un intense foyer de culture progressiste. Le savant polonais, rendu très populaire par ses projets de réformes sociales égalitaires, devint le symbole de la résistance à la russification et l'élan patriotique de la foule qui suivit son enterrement fut comme la répétition générale de l'insurrection qui allait éclater cinq ans plus tard. Chopin se 81

trouvait panni les assistants, il comprit le signal, car il garda comme une relique un bout de la draperie qui recouvrait le cercueil et que la foule s'était partagée:
Je te parlerai peu de Staszic car je sais que les journaux t'auront fait connaître tous les détails de son riche-pauvre enterrement. Je mentionnerai seulement que les étudiants ont porté son cercueil de l'église Sainte-Croix jusqu'à Bielany où il avait demandé à être enterré. Skarbek a fait un discours sur sa tombe. Dans un élan d'enthousiasme et d'amour, l'assistance a déchiré pour se les partager les draperies qui recouvraient le cercueil; j'en ai un petit morceau. Vingt mille personnes avaient participé au cortège. En cours de route, des altercations avaient été provoquées par les commerçants et par d'autres civils voulant disputer l'honneur de porter les restes du grand homme 35 aux étudiants. Ceux-ci s'y étaient opposés avec fermeté .

Il est possible que ce soit à cette occasion qu'il composa

année

La Marche Funèbre en do mineur, 182636 .

qui date de cette

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Il existe deux versions de cette pièce, celle de Fontana pour l'édition des œuvres posthumes en 1855, sous le n° d'opus 72 n02, et celle de l'édition d'Oxford établie par Edouard Ganche en 1928, d'après la copie de Tellefsen et dont il dit que « elle ne présentait pas les insupportables platitudes que Fontana eut hâte d'y inscrire 37». Ces «platitudes» sont-elles imputables au seul Fontana? Chopin a très bien pu remanier et enrichir sa première version; en l'absence du manuscrit original, on ne peut rien conclure. La Marche Funèbre en do mineur, de forme tripartite, est une pièce très inégale. La Marche est volontiers grandiloquente, avec des effets orchestraux appuyés, comme les trémolos qui simulent le roulement des tambours voilés. Le mouvement progresse avec une lenteur qui n'échappe pas à une certaine rigidité convenue. Le trio en la majeur a des accents d'affliction poignants, mais qui dégénèrent vite en un exercice scolaire laborieux dans la reprise du thème.

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Les premières Mazurkas
En 1826 furent lithographiées et diffusées deux Mazurkas en si bémol majeur et sol majeur, probablement composées à la suite des 82

vacances en Kujavie. «Les voilà déjà lancées dans le monde », écrit Chopin en janvier 1827. Ce n'est pas sa première contribution38 à ce genre que son œuvre popularisera dans le monde entier et dont le rythme, si familier à son style musical, semble être accordé à ses pulsations. Des premiers essais du petit garçon de dix ans à l'esquisse torturée que sa mort laissa inachevée, les 58 Mazurkas nous font accéder au plus intime de son histoire personnelle, à la révélation de sa modernité dans l'audace de leur écriture, à « une littérature entière d'idées, des plus importantes », 39 comme le souligne Wilhelm von Lenz . Le terme générique de "Mazurka" regroupe trois types de danses: le Mazur, originaire de Mazovie, la région natale de Chopin, le Kujawiak, particulier à la Kujavie, province qui s'étend entre Plock et Torun, et l'Oberek . Ces trois danses ont un rythme commun à %, mais la place de l'accent est variable, ce qui assure les différences de leur caractère. Le Kujawiak, souvent en mineur, est plutôt lent et mélancolique; l'Oberek au contraire a une allure vive et sémillante et utilise le mode majeur; le Mazur, qui a la préférence de Chopin, est des trois le plus susceptible de variations rythmiques, car la musique populaire mazovienne utilise le tempo rubato d'une manière très caractéristique. L'accentuation forte qui intervient sur les temps faibles de la mesure correspond aux battements des talons ou des mains des danseurs qui confèrent au Mazur une extraordinaire énergie communicative, même quand on ne participe pas à la danse. Au début du XIXO siècle, la Mazurka instrumentale était aussi populaire en Pologne que la Polonaise. Les compositeurs s'étaient donc emparés de cette danse de caractère national pour l'adapter~ en la stylisant, à la musique de salon. C'est le cas de Maria Szymanowska qui, en 1824, venait de publier un cahier de 24 Mazurkas d'un très grand charme mélodique, mais où l'on perçoit peu le matériel folklorique dont l'utilisation est réduite à quelques procédés harmoniques de convention. Les premières Mazurkas de Chopin se réclament évidemment de cette tradition urbaine qui leur sert de modèle, avant la mise à distance opérée par l'éloignement quelque six ans plus tard.

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LesMazurkas en si bémol majeur et sol majeur ont été,
selon Oskar Kolberg, improvisées au cours d'une soirée chez Samuel Linde. Elles étaient donc destinées à la danse:

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Chopin, de bonne humeur, s'était assis de lui-même au piano (car par respect pour son talent on ne le priait jamais de jouer pour la danse) et il lâcha la bride à sa gaieté. Alors jaillirent sous ses doigts à profusion un grand nombre de Mazurkas, mais, à la demande de mon frère, trois d'entre elles seulement purent être mises par écrit le lendemain; cependant elles ne se sont pas effacées de ma mémoire. (...) Les deux Mazurkas en si majeur et sol majeur, mon frère les fit par la suite lithographier avec son autorisation sur des feuillets sans titre, tirés seulement à 30 exemplaires; ils furent distribués à ses connaissances G'en ai un exemplaire chez moi). Ce sont celles-là que
Friedlien fit paraître ensuite vers 1852 40

.

La Mazurka en si bémol majeur est construitesur le schèma
ABA. La première section est en réalité constituée de deux motifs: le premier, lancé à la manières des Valses Brillantes, dessine joliment un mouvement de balancement très dansant. Il encadre par sa reprise un deuxième motif de couleur plus franchement folklorique. Chopin utilise le mode lydien, caractéristique de la musique populaire polonaise (le mi bémol est remplacé par un mi naturel dans la quarte lydienne). Le trio égrène un bref instant un motif aux sonorités argentines, avec une touche piquante d'exotisme.

La Mazurka

en sol majeur

a été surnommée

"Kulawy"(le

boiteux) en raison de la lourdeur recherchée des accords. La mélodie est sacrifiée à la danse dont la rusticité est probablement parodique. La pièce est trop développée pour qu'on ne remarque pas la platitude de l'invention. On ne devient pas Chopin tout de suite.

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Musique « pour les dames »...
Au cours de l'été 1824, Frédéric avait demandé qu'on lui envoyât" L'air de Moore varié pour le pianoforte" de Ries, qu'il avait l'intention de jouer à quatre mains avec la mère de Dominik. Cette musique facile et brillante, «pour les dames », disait-il, lui donna l'idée de composer lui aussi des Variations.

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Les Variations en ré majeur sur un thème de Moore
à quatre mains étaient achevées en 1826 , mais il ne chercha pas à les publier, les ayant destinées à l'usage des amateurs et à son plaisir personnel, car il adorait «babiller à quatre mains ». Le manuscrit, donné par Chopin à Komel Krzeczunowicz, a été retrouvé à la Bibliothèque Jagellonne de Cracovie en 1964. Son état lacunaire a nécessité la restitution des parties manquantes par un patient travail d'édition du musicologue Jan Ekier. L'air irlandais, emprunté à Ries et que Paganini utilisera lui aussi dans son Carnaval de Venise, subit cinq variations successives, encadrées par une théâtrale Introduction et une brillantissime Coda. La partie du premier piano déploie plus de virtuosité que celle du second, excessivement sage; on devine laquelle Chopin se réservait. Le seul intérêt que puisse exciter l'exhumation tardive de cette pièce risque d'être anecdotique. Les érudits peuvent aussi y trouver leur compte.

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...et pour les connaisseurs
Au début de l'été 1826, il attendait avec impatience la première du Freischütz de Weber que devait monter l'Opéra de Varsovie, sans doute en hommage à la mémoire du compositeur allemand qui venait de mourir le 5 juin. Avant même la première représentation, donnée le 3 juillet sous la direction de Kurpmski, Chopin en parle en des termes avertis qui montrent l'intérêt que l'entourage d'Elsner manifestait à cet ouvrage qui, en exaltant le génie proprement germanique, rejoignait les préoccupations des compositeurs polonais: créer un opéra national dont le livret fût tiré de l'histoire de la Pologne et qui sût« puiser dans les vastes trésors de la mélodie slave », comme l'écrira Witwicki à Chopin41. En bon enfant du siècle, Chopin fut surtout impressionné par «le romantisme étrange» de l' œuvre, entendons par son caractère fantastique, et par la couleur sombre et pittoresque des scènes qui révèlent la fascination pour la Nuit maléfique:
La première représentation de Freischütz aura lieu dans deux ou trois semaines. Ce sera un événement à Varsovie. La pièce sera jouée sans doute longtemps et ce serajustice. C'est déjà bien beau que notre Opéra ait réussi à monter ce spectacle~ mais, si l'on songe au but poursuivi par Weber dans Freischütz, au sujet si profondément allemand de l'ouvrage, à son romantisme étrange, à son harmonisation extraordinairement recherchée, répondant si parfaitement au goût allemand, il est permis de croire que le public varsovien,

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habitué aux chants légers de Rossini, le louera non tant de prime abord par conviction, que pour se montrer de l'avis des connaisseurs et parce que Weber 42 est partout couvert d'éloges .

Fin juillet, il assista avec son ami Wilhelm Kolberg, à une représentation de La Gazza ladra et, pour la deuxième fois; sacrifiant à une mode attestée, il emprunta à Rossini un motif dont il fit le trio d'une nouvelle Polonaise.

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affirme la préférence de Chopin pour cette tonalité très représentée dans son œuvre. Elle n'est pas encore bien dégagée du modèle des Polonaises tristes d'Ogifiski. Quelques échos de la célèbre Polonaise en la mineur sous-titrée "Les Adieux", s'entendent dans le thème initial légèrement mélancolique. Cependant après les reprises ornementées, le second motif a des accents plus personnels qui chantent déjà « à la Chopin », à moins qu'il ne s'agisse de broder à la manière du chant rossinien justement. Le trio en ré bémol majeur est constitué du motif de la cavatine de Gianetto à l'acte II "Viens, viens entre mes bras...". Après l'exposition du thème, Chopin se livre à une improvisation pleine d'humour sur l'air célèbre qu'il entrelace souplement à la trame de la polonaise reparais sante, ce qui en dénature plaisamment le caractère sentimental. Tout cela a une grâce irrésistible dans l'écriture, une aisance dans la composition qui laissent loin derrière les Polonaises enfantines qui précèdent.

La Polonaise en si bémol mineur

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Sur la partie du trio de la Polonaise en si bémol mineur, Chopin écrivit à l'adresse de Wilhelm Kolberg «Do widzenia» (Adieu). Il quittait en effet Varsovie pour des vacances qui s'annonçaient bien contraignantes.

Cure thermale à Reinertz
A la fin de juillet 1826, il ne se présenta pas aux épreuves de la "maturitas" qui commencèrent trois jours après son départ. Mal préparé par un travail trop dispersé, il s'attendait à un échec: «Je m'évertue pour obtenir mon diplôme, mais il semble que la saucisse ne soit pas pour le chien. Operam et oleam perdidi43.» Le système permettait de 86

redoubler la VIo année sans subir l'examen, l'honneur était sauf. Il y avait plus ennuyeux: le médecin de famille, alarmé par l'état pulmonaire d'Emilia, avait ordonné une cure en Silésie. Il en profita pour recommander le même traitement à son frère qui depuis quelques mois n'était pas brillant de santé. Il fallut s'exécuter, la mort dans l'âme. La destination était une petite station thermale réputée des Sudètes, située en territoire prussien. Reinertz a retrouvé aujourd'hui son nom polonais de Duszniki44. A l'exception de Nicolas et d'Izabela, toute la famille fit le voyage en compagnie des Skarbek. Ludwika partit le 27 juin avec Fryderyk Skarbek, sa femme et leur fils Jozef qui allaient en vacances à Kudowa. Elle devait en rapporter le sujet d'un ouvrage Le Voyage du petit Joseph aux eaux de Silésie. Emilia et la comtesse Skarbek quittèrent Varsovie le 15 juillet et enfin Frédéric et sa mère se mirent en route le 28 juillet, via Kalisz et Wroclaw. Les eaux ferrugineuses que les curistes absorbaient tout au long de la journée, associées à des douches chaudes et à une cure de petit lait, constituaient le traitement de base qui durait cinq semaines et était censé guérir les affections pulmonaires. Emilia supportait fort mal le goût d'encre de l'eau thermale que Frédéric faisait passer en avalant du pain d'épices. La vie de la station était ordonnée par un rituel dont la dignité imperturbable excita sa verve satirique:
Le matin au plus tard à 6 heures, tous les malades se réunissent autour de la
source. Un orchestre d'instruments à vent formé par quelques caricatures en tous genres et dirigé par un joueur de basson dont le nez crochu et couvert de tabac effraie les dames qui se garent des chevaux, ce mauvais orchestre joue tandis que les Kur-Gaeste se promènent lentement. Ha ! que voilà une belle redoute ou plutôt une mascarade, car, bien que ces baigneurs ne portent pas de masques, beaucoup d'entre eux s'abusent les uns les autres et certains se laisseraient pendre s'il était de bonne compagnie de le faire. Cette promenade se fait dans une charmante allée reliant l' Anstalt à la ville. Elle dure plus ou moins selon le nombre de verres qu'il faut absorber et en général se prolonge jusqu'à huit heures du matin. Après, chacun rentre chez soi pour déjeuner. Le plus souvent je me promène ensuite. Je marche jusqu'à midi, moment où l'on dîne pour se rendre immédiatement après à la source. Après midi, plus grande mascarade encore que le matin car chacun s'est paré et se montre dans un autre costume. De nouveau la musique sévit et l'on se promène jusqu'au soir. Comme je ne bois que deux verres de Laubrunn pendant l'après-midi, je rentre alors aussitôt pour la collation. Bientôt après je me couche 45.

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Au bout de quinze jours de ce régime très sage, il reconnut: « J'ai, paraît-il, meilleure mine; je grossirais même, ce qui devrait me rendre paresseux. » La région l'enchantait, comparée à sa plate Mazovie. Il fit quelques excursions dans les Monts Tabulaires, «saisi d'admiration », mais fâché de se voir interdire par la Faculté l'ascension des points de vue les plus pittoresques. Dans la pension où il logeait, il participait à tous les jeux de société qui entretenaient le soir une animation joyeuse entre familles allemandes et polonaises. Hélas, pas un piano praticable! Dans un français impeccable, il s'en plaignit à Elsner: « Imaginez-vous, Monsieur, qu'il n'y a pas un seul bon Piano, et tout ce que j'ai vu, ce sont des instruments qui me font plus de geine que de plaisir; heureusement ce martyre ne durera plus longtemps 6.» C'est sur l'un de ces instruments de torture qu'il donna pourtant deux concerts improvisés, dans la première quinzaine d'août, dans le petit théâtre qui fait face aux thermes. Comme la légende s'est emparée de cet épisode qu'on a diversement romancé, il convient de s'en tenir aux seuls documents fiables, à savoir Le Courrier de Varsovie:
Un jeune artiste polonais, Fryderyk Chopin, sur l'ordre des docteurs de Varsovie, séjourne à Reinertz depuis quelque temps pour rétablir sa santé. Alors que plusieurs enfants se sont retrouvés orphelins après la mort de leur père, venu en cure, M.Chopin, encouragé par une personne qui connaît son talent47 a donné deux concerts à leur bénéfice, qui lui ont valu beaucoup d'éloges et ont procuré à ces malheureux un grand soutien. Cet adolescent s'est fait entendre maintes fois au piano à Varsovie, et, chaque fois, il a suscité l'admiration que mérite au plus haut point son talent.

Zywny, toujours aussi déférent à l'égard de ce blanc-bec de génie, tint à le féliciter de cet acte de bonté qui lui avait permis de donner un concert, comme il le lui avait conseillé: «Je désire de tout mon cœur vous embrasser bientôt en parfaite santé. Je vous baise cordialement et suis avec véritable amour et considération votre fidèle ami48.» Justyna et Frédéric quittèrent Duszniki le Il septembre. Sur le chemin de la capitale, ils s'arrêtèrent à Wroclaw (Breslau). Elsner avait chargé son élève de remettre des lettres au compositeur Joseph Schnabel, directeur des concerts de la ville, une vieille connaissance du temps où il était au séminaire de Breslau, et à l'organiste FrédéricGuillaume Berner. Ce dernier avait été l'ami de Weber, naguère maître de chapelle dans cette ville49. Chopin joua pour eux. Etre reconnu et apprécié de ces deux musiciens éminents n'était pas chose négligeable 88

pour un jeune homme qui brûlait de se faire connaître à l'étranger et soupirait après Paris quand les médecins lui parlaient de renouveler la cure l'été suivant: « Combien à cette petite ville de la frontière tchèque, je préférerais Paris. Bardzmski y va de nouveau cette année, et moi...peut-être dans cinquante ans. Dieu le veuille5o.» L'étape suivante était Kalisz, en Grande-Pologne. Ils s'arrêtèrent chez la marraine de Frédéric à Strzyzewo. Anna Skarbek avait épousé un propriétaire terrien, Stanislas Wiesiolowski dont elle avait deux enfants. Les relations avec Frédéric étaient assez affectueuses pour qu'il ne rechignât pas à séjourner chez eux fréquemment.

Premier séjour chez les Radziwill à Antonin
Tout à côté, se trouvait la résidence de campagne du prince Antoni Radziwill, Antonin. Un très curieux pavillon de chasse hexagonal en bois, imaginé par le célèbre architecte berlinois Schinkel et construit au cœur de la forêt51. Chopin y vint pour la première fois cet été-là. Le Prince (1775-1833) avàit été nommé régent du Duché de Posnanie annexé à la Prusse après le Congrès de Vienne. Il se partageait donc entre Berlin et Posen (Poznafi), la capitale du Duché. Son rôle politique était des plus modestes, mais il s'efforçait de temporiser la germanisation de la Posnanie, grâce à une administration modérée qui savait ménager la chèvre et le chou52. Ces fonctions ne l'empêchaient pas de mener de front une carrière de compositeur qui n'avait rien d'amateuriste: Weber avait travaillé avec lui la mise au point de certaines de ses compositions. «Gluckiste enragé », aux dires de Chopin, il était l'auteur d'un Faust dont les orientations répondaient à la réforme gluckiste de l'opéra comme drame musical: «La musique de théâtre n'a de signification pour lui que dans la mesure où elle illustre les situations et les sentiments53.» Le compositeur en herbe, un tantinet condescendant, fut forcé de reconnaître qu'on pouvait être régent et avoir un vrai talent musical. Radziwill avait entendu Chopin à Varsovie chez la princesse Czetwertynska et souhaitait l'attirer dans le cercle de ses relations, ce que Nicolas Chopin voyait d'un très bon œil. En homme du XVIIIO siècle, il ne pouvait envisager la carrière de son fils que sous l'égide d'un mécène. Pour l'heure, on en était encore aux visites protocolaires. Le prince Radziwill avait deux filles dont l'une Eliza, dessinait remarquablement. Elle fit un portrait au crayon de Chopin, le premier en date de ceux que nous possédons. Assis sur une chaise à haut dossier, il 89

est représenté de profil devant un piano dont les pédales sont actionnées par les genoux 54, les coudes près du corps, comme ill' exigera plus tard de ses élèves. Le long nez busqué, la mèche qui retombe sur le côté droit du front, l'élégance de la tenue, Eliza Radziwill a repéré les traits caractéristiques du grand Chopin qui sommeillent sous l' androgynie des traits, plus imputable sans doute à l'auteur qu'à son modèle. Il passa le reste du mois de septembre à Sokolowo, chez son ami Jan Bialoblocki qui depuis quelque temps allait de plus en plus mal. Un peu plus âgé que Frédéric, il avait vingt et un ans, il souffrait d'une tuberculose osseuse qui lui infligeait de terribles douleurs et réduisait progressivement sa mobilité. Frédéric, toujours en mouvement et disposé à la facétie, ne se rendait pas compte que Jan était condamné à brève échéance et persistait à le blaguer abominablement sur ses misères:
Je t'ai acheté deux airs du Freischütz dignes de te plaire. A vrai dire, ils sont pour voix de femme; mais comme je sais, ou plutôt j'imagine, ma chère âme, combien ta voix doit être aiguë lorsque ta jambe te fait souffrir (...) alors je
pense que ces airs pourront te convenir
55

.

Il avait achevé un deuxième Rondo dont il espérait la publication prochaine. Mais il lui faudrait attendre février 1828 pour le voir édité par Brzezina, avec une dédicace à Alexandrine de Moriolles.

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Le Rondo à la mazur opus 5 en fa majeur apparaît
comme la parfaite conciliation du style brillant qui avait sa faveur dans cette période de découverte euphorique de son pouvoir créateur, et des matériaux folkloriques qu'il charge de colorer un style personnel qui est en train de se mettre en place. La tentative n'avait en soi rien d'original à l'époque. Mais c'est son premier essai réussi d'intégrer le rythme d'une danse folklorique dans un cadre classique. Cadre qu'il perturbe mais régénère en lui insufflant une foisonnante vitalité. Les tentatives suivantes, le Rondo à la krakowiak et le 3èmemouvement du Concerto en fa mineur, trouveront dans le soutien des timbres de l'orchestre davantage d'éclat et de puissance. Puis progressivement le rythme de la mazurka perfusera tous les genres que Chopin marquera ainsi de sa griffe, Etudes, Préludes, Polonaises, Trio, Sonate.

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La comparaison avec le Rondo opus 1 permet de mesurer les progrès accomplis en moins de deux ans. La pièce est plus rigoureusement construite sur deux thèmes, au lieu de trois, et cinq sections. Les enchaînements entre ritournelle et couplets se font de façon plus subtile, ils ne sont plus seulement assurés par des passages virtuoses, mais fondus dans des progressions harmoniques qui établissent une continuité, une liaison plus intime entre les idées. Le thème du Rondo exposé sobrement, est formé d'une mazurka au dessin net et délié, fortement rythmée. Elle est reprise quatre fois, évoluant à partir de la tonalité pastorale de fa majeur jusqu'à un curieux passage (mes 37) où la reprise du même motif sur 8 mesures semble évoquer la tradition des danses polonaises chantées, dans lesquelles les mêmes formules se répètent de nombreuses fois. Le deuxième thème est en si bémol majeur (cantabile mes 93), également sur un rythme de mazur. Plus lyrique, plus tendre, il a la délicatesse et la fluidité des solos de piano des Concertos, particulièrement dans la seconde reprise. Moment d'émotion: la première phrase « chopénienne» qu'on reconnaîtrait entre mille, tout à coup se déploie, vivante. La Coda donne à entendre ce que sera le Finale du Concerto en fa mineur. Le texte porte d'étonnantes indications que Chopin n'utilisera plus par la suite: lusingando, risvegliato, traces manifestes de connaissances d'italien fraîchement acquises~ certes, mais plus encore de la charge émotionnelle dont il entendait à cette époque accompagner explicitement sa musique. Schumann qui ne connut le Rondo à la mazur que dans l'édition Hofmeister de 1836, signala l'empreinte originale du compositeur qui se révélait, incontestablement, malgré quelques passages « embrouillés» qu'il mit sur le compte de l'extrême jeunesse du compositeur:
Le Rondo est néanmoins d'un bout à l'autre de la manière de Chopin, ravissant, passionné, plein de grâce. Celui qui ne connaIt pas Chopin, aura, grâce à cette pièce, le meilleur moyen de faire sa connaissance 56 .

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Composée à la même date, en dépit de sa numérotation, la

Mazurka

en la mineur opus 68 nO] est donc l'une des

premières. La réussite est telle qu'on pourrait en douter. C'est un Kujawiak dont le caractère est essentiellement mélodique; Pauline Viardot l'a d'ailleurs adapté pour la voix. Noté Lento, le thème répète une phrase d'une grande beauté mélancolique, très dépouillée mais soulignée par des trilles qui ajoutent à la douceur du climat émotionnel un mystérieux frisson. Le trio poco piu mosso, en la majeur, ne parvient pas à rompre par son allure plus vive

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l'engourdissement délicieux que provoque la reprise monotone et de plus en plus lente de la mélodie qui s'évanouit sur un accord chuchoté, au lieu du cri d'allégresse qui ponctue souvent la fin des Mazurkas.

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Entrée à l'Ecole Supérieure de Musique
A la rentrée 1826, Frédéric ne revint pas au lycée. La décision avait été prise pendant les vacances, fort opportunément appuyée par les conseils des médecins de Reinertz et de Varsovie en qui il trouva des alliés, car Nicolas dut faire la grimace:
Apprends ( ) que je ne vais plus au lycée. En effet ce serait stupide de rester assis par force six heures par jour, quand les docteurs allemands et polonoallemands m'ont ordonné de marcher le plus possible. Ce serait stupide d'aller entendre une seconde fois la même chose, quand il y a moyen en une année d'apprendre tant de nouveau 57 .

L'obtention du Baccalauréat permettait de se présenter au concours d'entrée à l'Université. C'est la voie que choisirent ses amis: Tytus Woyciechowski s'inscrivit en droit, Jan MatuszyI1.ski en médecine. Il avait choisi, lui, l'Ecole Supérieure de Musique que dirigeait Elsner. Le cursus durait trois ans. Les cours de théorie et de composition avaient lieu dans l'un des bâtiments du Palais Casimir. Il ne s'inscrivit pas au cours d'instrument, il n'avait plus rien à y apprendre, mais il fréquentait assidûment les salles du Couvent des Bernardines qui jouxtait l'église Sainte-Anne et où s'était installé le Conservatoire depuis cinq ans. «Je prends six heures de contrepoint strict par semaine avec Elsner58». Les relations entre le maître et l'élève furent exemplaires. Chopin avait assez de jugement et de modestie pour prendre la mesure des connaissances théoriques qu'il lui restait à acquérir. Il lui fallait soumettre à la rigueur et à la discipline des règles les dons exceptionnels d'invention que ses premières compositions avaient révélés. Rompu pendant trois années de conservatoire à toutes les difficultés de son art, il allait se consacrer à des formes plus traditionnelles, plus ambitieuses aussi que les Rondos ou les Variations. Ce temps d'apprentissage et de maturation eut un rôle déterminant dans son processus créateur: il initia l'exigence obsessionnelle chez lui de la forme construite et travaillée qui 92

fera dire plus tard à George Sand qu'il analysait trop ce qu'il avait conçu tout d'une pièce, mais qui dénote en réalité le contrôle permanent de l'émotion par la science du métier. Elsner, de son côté, avait une qualité rare chez un pédagogue doublé d'un compositeur chevronné: la tolérance. Il ne tenta pas de réduire à un patron commun une individualité d'artiste que d'emblée il jugea supérieure. Lorsqu'à Paris, Chopin se verra proposer trois années d'études sous la direction de Kalkbrenner, Elsner, scandalisé, lui rappellera dans quel esprit il l'avait formé:
Jamais je n'ai pensé faire un élève de toi ou de Nidecki. Je le dis avec orgueil bien que je me félicite de vous avoir donné des leçons d'harmonie et de composition. Enseigner la composition ne consiste pas à dicter des règles, surtout lorsqu'on est en présence de disciples dont les capacités sont visibles. C'est à eux de les trouver par eux-mêmes afm d'aniver à se surpasser un jour. Dans la technique artistique, et même par les progrès dont il témoigne par la facture de ses ouvrages, il est nécessaire que l'élève non seulement égale mais dépasse le maître, mais qu'il possède des qualités propres,

personnellespour le fairebriller 59 .

Sous cette direction intelligente et libérale, les élèves d'Elsner formaient autour de lui un petit groupe chaleureux600ù Chopin trouva naturellement sa place. La femme d'Elsner était cantatrice et sa fille Emilia avait un joli talent de pianiste61. Toute la jeunesse musicale varsovienne se retrouvait chez eux et Chopin avait pris 1'habitude de leur soumettre tout ce qu'il venait de composer. Ce qu'Elsner rapporte dans ses Mémoires:
Le piano résonnait souvent dans le salon des Elsner et l'un de ceux qui en jouaient le plus fréquemment était Chopin (...) Comme à cette époque il composait énormément et qu'il attachait une grande importance non seulement au jugement de son professeur d'harmonie et de contrepoint, mais aussi à celui de sa femme et de sa fille, il en vint à leur jouer tout ce qu'il composait, les consultant et leur demandant d'exprimer sincèrement leur avis. L'habitude s'établit que toute composition qu'il venait de jouer et qui avait recueilli l'approbation de la femme du recteur et de sa tille, devait être immédiatement copiée de sa propre main dans l'album d'autographes de Mademoiselle Emilia, album spécialement destiné à cette fin, ce que faisaient déjà depuis un certain temps ses camarades plus âgés, Stefani et Nidecki. Chopin ne s'opposait pas à ce désir et l'album même en fournit la meilleure preuve. Je l'ai justement sous les yeux, il repose chez moi, sur mon bureau. On y trouve, écrites de la main de Chopin, dix-sept compositions. Ce sont des chants composés pour des paroles de Mickiewicz et de Witwicki, quelques Valses, Mazurkas, etc 62.

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L'Université
Il s'inscrivit à l'Université en auditeur libre: «Je suis les cours de Brodzinski, de Bentkowski et d'autres sur des sujets ayant des rapports avec la musique ». Le choix qu'il fit de ces deux cours d'histoire et de littérature nous permet d'appréhender ses orientations esthétiques. Dans les années 1820, l'influence du rationalisme des Lumières et les critères d'un goût classique universel, qui portaient la marque de l'esprit français, se trouvèrent concurrencés par l'emprise des théoriciens allemands du mouvement "Sturm und Drang". L'émergence de l'idée de génie national que la littérature devait exalter, au lieu de s'inspirer d'archétypes étrangers, trouva dans la Pologne démembrée un terrain d'élection. Dès lors s'affrontèrent les tenants du classicisme, organisés autour de Kajetan KoZmian dans "La société des X" et représentés à l'Université par Ludwik Osiiiski, et une nouvelle vague d'écrivains parmi lesquels le poète Kazimierz Brodzmski (1791-1835) qui passa pour le chef de file du mouvement romantique, malgré la modération de ses théories, situation assez comparable à celle de Chateaubriand en France. Ses étudiants l'adoraient63, comme le rapporte Aleksander Jelowicki :
A cette époque, l'Université de Varsovie comptait plus de 1 200 étudiants. Elle avait une bibliothèque fournie, de riches instituts, des bâtiments spacieux et beaucoup d'excellents professeurs. Le cours de littérature polonaise était le plus brillant. Il était fait par deux professeurs: le bruyant Osinski et le cordial Brodzinski. Le premier était la vivante expression de l'encroûtement de l'âge, le second personnifiait le progrès en marche. Brodzmski commençait seulement à être célèbre, il était taciturne, calme, sensible, soldat et poète (...) On allait au cours de Brodzinski comme chez un ami intime et on en ressortait toujours le cœur attendri et les yeux humides 64.

Ses cours apportaient un renouveau de l'esprit et de la sensibilité qui était en phase avec le mouvement romantique européen mais que les jeunes Polonais ressentaient aussi comme le manifeste révolutionnaire d'un credo nationaliste: «Une littérature nationale est meilleure, plus utile, bien plus considérable pour la postérité et, même au sein de ses erreurs, plus noble qu'une littérature formée sur des modèles étrangers. (...) Sans patriotisme, même les œuvres des génies ne peuvent atteindre à la grandeur65.» A un moment où Chopin cherchait sa voie, ces thèses 94

ne pouvaient pas le laisser indifférent, d'autant qu'elles étaient appuyées dans le domaine musical par celles d'Elsner qui était un familier de Brodzmski. Elsner avait composé plusieurs opéras sur des livrets tirés de l'histoire de la Pologne et qui faisaient largement appel aux traditions musicales slaves, le plus célèbre, étant Le Roi Lokietek (1818). Mais il avait parfaitement conscience que ses ouvrages n'apportaient ni le renouveau de la forme ni la marque d'un tempérament original, deux qualités qu'il voyait se développer au fil des années chez le plus doué de ses élèves. Il conçut donc l'espoir que Chopin serait le créateur de l'opéra national polonais et ne cessa de le sensibiliser à cette mission pour laquelle il entendait le former:
M.Elsner ne veut pas seulement voir en toi un virtuose du concert, un compositeur pour le piano et un pianiste célèbre car ce sont là choses plus faciles et de moindre valeur. Il veut que tu écrives des opéras, il désire te voir atteindre le but vers lequel te pousse la nature et pour lequel elle t'a formé. Ta place est marquée entre Rossini et MoZàrt. Ton génie ne doit pas s'asseoir
au piano des concerts, tu dois t'immortaliser par des opéras 66

.

Cette hiérarchie des valeurs qui faisait de la musique de piano un genre un peu bâtard, en tout cas moins noble que l'opéra, Chopin ne pouvait pas la considérer seulement comme le rabâchage d'un vieux maître. Elle dut être, en ces années de formation, au centre d'un questionnement sur les orientations de son art et sa relation à la culture nationale. Si Elsner insista si longtemps auprès de lui, sans désarmer, c'est sans doute qu'il le sentait hésitant. Et peut-on affirmer que les réticences de Chopin à se produire en public, puis sa décision de se consacrer exclusivement à la composition ne sont pas tributaires du mépris déclaré d'Elsner pour« les virtuoses de concert» ? Il assista aux cours de rhétorique d'Osinski, prit des leçons de chant chez Valentin Kratzer, commença à apprendre l'italien avec Rinaldi, professeur à l'Ecole Supérieure de Musique, continua à participer régulièrement à la chorale du lycée. Dégagé des obligations scolaires, il s'adonnait avec un bel appétit à toutes les formes de culture que coordonnait bien entendu sa passion dominante. Sa vie mondaine avait été, par ordre du docteur Malcz, sacrifiée à un régime qui indique qu'il souffrait d'un engorgement des voies respiratoires et qu'il ne parvenait pas à prendre du poids: «Je vais me coucher à neuf heures. Thés, soirées, petits bals, tout est supprimé sur l'ordre de Malcz. Je bois de l'eau émétique et je me nourris de bouillies d'avoine quasi un cheval67. »

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La saison musicale 1826-1827 à Varsovie
Le 16 décembre 1826, au cours d'un concert privé, il fit la démonstration d'un nouvel instrument, un petit orgue, le choralion, dont Brunner lui avait demandé une nouvelle fois d'assurer la publicité. L'information en parut dans La Gazette polonaise du 17 :
Hier, dans une maison de la rue Rymarska au n° 437, M.Frédéric Chopin, connu de tous par son remarquable talent musical, a joué une fantaisie de sa propre composition sur un instrument appelé choralion. Tous les assistants ont écouté avec délices les notes ravissantes qui parlaient à leur sensibilité et ils ont admiré autant le talent du virtuose que la perfection de l'invention.

Brunner, connaissant sa curiosité pour les nouveaux mécanismes des instruments à clavier, le tenait au courant des perfectionnements qu'il ne cessait d'apporter à ces instruments expérimentaux et sollicitait son expérience d'exécutant. S'agissant des pianos, l'intérêt de Chopin était plus vif encore. Il avait l'habitude d'aller rue Miodowa essayer les pianos que vendait Fryderyk Buchholz, le meilleur facteur de Varsovie. Si la facture du piano n'était pas encore entrée dans l'ère de l'industrialisation qui débutera vraiment dans la décennie 1830-1840, les recherches conjointes des musiciens et des facteurs avaient déjà considérablement amélioré les performances des pianoforte, en les adaptant à une écriture virtuose qui réclamait à la fois de la puissance et de la légéreté. Chopin avait chez lui un piano de facture anglaise dont il appréciait la sensibilité du toucher et la légéreté, capables de rendre les plus fines nuances. Un jour que sous ses doigts un piano Buchholz n'avait pas répondu à son attente, il regretta de n'y avoir pas trouvé « ces riens qui embellissent toutes choses de leurs nuances68 ». Ce sont « ces riens» qui lui feront élire plus tard les instruments de Pleyel, dotés d'une mécanique anglaise. En janvier 1827, Maria Szymanowska donna au Théâtre National deux concerts très attendus, le 7 et le 15. En l'honneur de « la première pianiste du tsar », le prix des places avait été substantiellement relevé. Chopin alla l'entendre le 15. Sous la direction de Kurpmski, elle interpréta l'Allegro du Concerto en si mineur de Hummel, les Variations de Ries sur "Rule Britannia" et un pot-pourri d'airs du Freischütz. Au cours de la répétition, elle avait eu la fâcheuse idée de faire biffer par l'orchestre certaines mesures du Concerto de Hummel. Au milieu des Variations de Ries, elle avait inséré un Andante de Field. Tant de 96