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Cinquante ans au quartier latin

De
288 pages
Jean Edouard Barbe se fait connaître en 1968 grâce à sa chanson Versaillais Versaillais, chanté dans les bars du Quartier latin, au concert Pacra, à la Sorbonne, dans les rues. A la suite de leur rencontre amicale sur la société anonyme, Eddy Mitchell et Jean Edouard Barbe, écrivent le texte de la chanson Dodo métro boulot dodo, sur une musique de Pierre Papadiamandis. S'ensuivront de nombreuses autres créations et la parution de cinq albums ou CD.
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Jean Edouard Cinquante ans Cinquante ansBarbe
au Quartier latin
au Quartier latin
Une vie en musique
et en chansons
Une vie en musique
et en chansons« Il a le coeur au fond des yeux, ouvert, immense, le sourire
d’un homme heureux et la générosité des sages. Il a une voix
claire comme un ciel de Cerdagne, des boucles folles de Préface de Bernard SAUVAT
baladins et l’amour vrai des mots. »
C’est ainsi que Richard Cannavo dans son Charles Trenet
évoque Jean Edouard Barbe, qui né d’une mère catalane
et d’un père originaire de Gascogne, a hanté les studios
d’enregistrement et les spectacles.
Il se fera connaître en 1968 grâce à sa chanson Versaillais
Versaillais, une chanson, un chant, chanté dans les bars du
Quartier latin, au concert Pacra, à la Sorbonne, dans les
rues.
A la suite de leur rencontre amicale sur la société anonyme,
Eddy Mitchell et Jean Edouard Barbe, écrivent le texte de la
chanson Dodo métro boulot dodo, sur une musique de Pierre
Papadiamandis.
S’ensuivront de nombreuses autres créations et la parution
de cinq albums ou CD.
Né en Bretagne, à Quimper, le 7 décembre 1940, dans une famille entrée,
très vite, dans la Résistance. Jean Edouard Barbe vit actuellement et
depuis très longtemps à Paris, entre les Gobelins et le Quartier latin.
Photo de couverture d’Henri Chenut : Charles Trenet et Jean Edouard Barbe
ISBN : 978-2-343-00640-6
23 € Graveurs de MémoireG Série : Arts du spectacle vivantGraveurs de Mémoire
Cette collection, consacrée essentiellement aux récits
de vie et textes autobiographiques, s’ouvre également
aux études historiques.
Jean Edouard Barbe
Cinquante ans au Quartier latin





CINQUANTE ANS
AU QUARTIER LATIN

Graveurs de Mémoire


Cette collection, consacrée essentiellement
aux récits de vie et textes autobiographiques,
s’ouvre également aux études historiques

*
















La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
Jean Édouard Barbe




CINQUANTE ANS
AU QUARTIER LATIN

Une vie en musique et en chansons


Préface de Bernard SAUVAT
















































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-00640-6
EAN : 9782343006406

Pour Livia, pour Axel, mes petits-enfants
Qui éclairent la route !

« Sautez, sautez, jeunes gens
Sautez les feux de la Saint-Jean
Et dites-moi s’il est possible qu’elle meure
La clarté qui danse et qui pleure
Au fond de mes étés d’enfant. »

Albert Bausil, Les feux de la Saint-Jean, 1947
PRÉFACE

Cinquante ans… au quartier latin
En me plongeant dans « cette Vie… de Jean
Edouard Barbe », je ne pensais pas, moi qui ne lis pas très
souvent, me laisser emporter aussi facilement par sa
plume….et cette vague bleue à l’écume romanesque.
J’avais l’impression plus je tournais les pages de son
manuscrit de devenir figurant, acteur, écrivain…et puis enfin
chanteur… d’opérette, qui, (même si on n’a jamais chanté un
roman en entier) reprenait en chœur avec la salle, au tableau
final « Nous avons fait un beau voyage ! » comme dans
Ciboulette !
Oui c’est un beau voyage que vous allez faire ! de Quimper
à Versailles, entre Gascogne et Catalogne, dans son cahier de
poésie aux accords de guitare, d’Albert Bausil à Charles
Trenet, des tracts de la Résistance aux barricades du
Boul’mich, de la chimie de son père à l’alchimie de ses
chansons, du boulot dodo radio aux bars de nuit d’la rue
Mouffetard, …et pleins d’escales, de ports, de copains, de
musiques …dans les chapitres à fredonner ! de cet
« évasionniste » à base imaginaire, cet admiratif aux aguets de
gamin curieux, d’un penseur qui aurait la tête dans les nuages
et …les pieds bien sur terre ! de ce nostalgique qui écrit le jour
…ce qu’il chantera la nuit ! de ce frère de Boris Vian qui ferait
une bombe H en… bonbons et des pavés de 68 en carton, ce
beau parleur élégamment nonchalant qui frise parfois l’être
ironique de ce vrai culturel …des « Non aux médailles »
…qu’il laisse aux imposteurs ! de ce familial absolu …mais
souvent solitaire ! de cet artiste si rare ! ami et pas jaloux des
artistes ! Et dont le mot Fin comme tout son bouquin s’écrit
avec Passion !

Bernard SAUVAT



12 Avant-propos
Mon plus ancien souvenir est le bombardement de
Lorient. Avec mes parents, nous étions sortis dans la rue
Kerlerec, à Quimper, pour voir le ciel illuminé par les bombes
anglaises. La Royal Air Force essayait de détruire la base des
sous-marins allemands.
Plus tard viendra le temps du Midi de la France, selon les
aléas du parcours de notre père. De ces séjours naîtra en 1955
l’un de mes premiers poèmes.
MES TROIS CŒURS
J'ai un cœur en Bretagne, un cœur en Aquitaine,
Un autre en Roussillon, mais ils ne forment qu'un
Le premier en naissant les autres dans le sang
S'unissent tous les trois chantant le même chant.

Et puis ce furent les années musiciennes, les années
parisiennes, ces cinquante années au Quartier Latin qui
demeurent dans ma mémoire, peuplées de ceux qui me furent
chers, et le sont encore. Puissent ces quelques lignes être aussi
des pages de leur histoire, de notre histoire.
CHAPITRE I

Une enfance bretonne dans la guerre
C'est en Bretagne que je fis mes premiers pas, entre
Bénodet, Beg Meil, et Audierne où, avec mon frère, nous
irions plus tard déguster le congre sur le bateau de pêche avec
les pêcheurs.
Évoquer Audierne, c’est citer Madame Peton, qui avait une
boulangerie en montant à partir du port sur la droite, sa fille
Guiguite, et Tintin, qui avait créé les cars « La Mouette » à
Audierne. De grands amis de mes parents, liés comme eux à la
Résistance. Guiguite et Tintin ont eu une fille.
Pour ma naissance, en décembre 1940, mes parents firent
réaliser trois petites croix de Lorraine. Au dos de la plus petite
est gravée ma date de naissance.
JE NAQUIS
Je naquis au pays de la mouette océane
Sous le regard de roc d’un menhir solitaire
Je naquis au pays où l’on pleure les mânes
Des naufragés enfouis dans le fond de la mer

Le lent balancement de la barque marine
Berça mes premiers pas au sortir du berceau
Et l’huître aux perles fines
De nacre et de soleil me marqua de son sceau
Mon père ayant été nommé professeur au lycée de
Quimper en 1939, je vis le jour dans cette ville ancienne et
magique. À cette époque, un enseignant allait où on le
nommait, sans discuter. À Quimper, les Logeais, amis de la
Résistance, les Quiniou, et bien d'autres resteront les amis de
toute une vie.
UNE FAMILLE DANS LA RÉSISTANCE
Lorsque nous habitions à Quimper, juste à la fin de la
guerre, nos premiers jouets furent une mitraillette et un fusil
en bois avec le sigle FFI et un drapeau français, sur le côté.
Nous reçûmes aussi de ma mère, nommée colonel au titre de
son action dans la Résistance, un casque allemand et un autre,
américain.
En effet, le 18 juin 1940, mes parents, résistants dès la
première heure, répondirent à l'appel du général De Gaulle.
Avec une trentaine d'habitants de Quimper, ils montèrent le
réseau « Vengeance » pour la ville . Cette organisation servira à
l'évacuation des parachutistes canadiens et anglais, à leur
hébergement, ainsi qu'à divers actes de guerre contre les
Allemands.
Mon père, professeur agrégé de physique au lycée
de Quimper, avait pour spécialité la formation des
dynamiteurs, la fourniture des explosifs, dont il expliquait la
conception à certains de ses élèves. Inscrit sur la liste des
personnes à arrêter par la Gestapo, il fut sauvé par un ancien
élève, comme ma mère nous l’a toujours raconté. Mon père,
lui, ne parlait que très rarement de son action dans la
Résistance.
Cependant un après-midi, en 1954 environ, nous étions à
une foire de la Bretagne, du côté du Palais des Sports lorsque,
soudain, un musicien sortit de l’orchestre, se précipita vers
mon père qu’il aborda ainsi : « Monsieur Barbe, Monsieur
16
Barbe, c’est grâce à moi que vous êtes là ! Sans moi, vous ne
seriez pas là avec votre famille ! »
J’ai toujours gardé au fond de ma mémoire le souvenir de
cet homme encore jeune, pas très grand et d’environ 40 ans,
dont on m’expliqua que c’était lui, lorsqu’il interrogeait les
Bretons avec la Gestapo, qui avait sauvé la vie de son
professeur de physique, car il avait eu son bac grâce à son 19
sur 20 dans cette discipline.
Nous n’avons vraiment connu la réalité des activités de
notre père que bien plus tard, en particulier dans un livre
intitulé Le Finistère dans la Résistance où il est également cité en
tant que délégué du gouvernement d’Alger.
Ces pages témoignent du fait que notre père enseignait à
ses élèves la fabrication d’explosifs, mettant le laboratoire de
physique du lycée de Quimper à la disposition des résistants.
Les rares fois où il nous parla de cette période, notre père
évoquait le placard de la salle de classe bourré de matériel
pour la Résistance. Il parlait aussi de faux papiers qu’il réalisait
lui-même, grâce à son bon coup de crayon et sa facilité à
reproduire les lettres gothiques, afin d’éviter le STO (Service
de travail Obligatoire) à certains de ses compatriotes.
La maison avait parfois la visite de drôles de gens. J’étais
encore trop jeune à l’époque mais le récit de ces souvenirs m’a
marqué à jamais. Mon frère Michel, plus âgé, se souvient
mieux que moi de ce réseau de résistants qui s’était constitué à
Quimper, dès l’appel du général De Gaulle, de ces personnes
qui se rendaient des services selon leurs possibilités.
Nous n’étions pas nombreux, disait ma mère, qui racontait
parfois l’anecdote de cette dame qui dormit à la maison
pendant plusieurs nuits au moment où la police allemande
recherchait le responsable du meurtre, près d’un pont, d’un ou
deux soldats allemands. « Mais c’est moi qui les ai tués ! », leur
dit-elle.
La clé de voûte de la résistance à Quimper était
Mademoiselle Richard. Nous allions souvent lui rendre visite à
17
son bureau de l’hôtel du Parc. Nous l’avons revue ensuite,
après la Libération, pendant les trois semaines qui ont suivi
son retour de Ravensbrück.
Les réseaux constitués alors, ainsi que les noms de leurs
membres, n’ont été connus qu’après la guerre, mais j’ai
toujours entendu notre père dire que les affiliations adminis-
tratives avaient été faites a posteriori, la réalité pendant les
événements ayant été beaucoup plus complexe.
Cette période de notre vie est constituée pour moi de
bribes de souvenirs et d’images posées, comme des jalons.
À Tarbes, deux ans après la fin de la guerre, des Anglais
cherchèrent à joindre nos parents qui étaient en vacances. À
cette occasion, notre père dit à mon frère qu’il avait appris,
après la guerre, avoir aussi rendu service à l’Intelligence
Service.
De toute façon, il n’a jamais dit un mot sur la Résistance.
Mais il avait aussi de nombreux contacts, plus politiques. Il a
également refusé, aux élections suivantes, d’être le candidat du
MRP à Quimper.
Notre père fut aussi membre du premier conseil municipal
de Quimper après la guerre, et également de la commission
d’épuration et de la délégation municipale de Quimper à Paris
(F.F.I. Finistère Etat-Major). Mais y a-t-il vrament siégé ?
À titre personnel, notre mère s’occupait de l’aide aux
prisonniers, aux victimes et à leurs familles. Dès avant la
Libération, mon frère se souvient d’avoir vu passer à la
maison des sacs de farine, parachutés par les Anglais pour
distribution.
Après la Libération, ce service a été officialisé, et c’est à ce
titre que notre mère fut nommée colonel, avec un bureau mis
à sa disposition. Je me souviens de ce bureau.
L’histoire de l’élève qui sauva mon père, et que nous
nommerons ici H., fut souvent abordée dans la famille. Pour
mon frère, H., qui jouait dans un orchestre breton, était peut-
être d’origine alsacienne.
18
Le fait que cet ancien élève collaborait avec les Allemands,
de retour d’Irlande où il s’était réfugié, après avoir servi dans
l’armée allemande, tout cela reste à déterminer. En revanche,
ce qui est certain, c’est qu’il a bel et bien sauvé la vie de son
professeur de physique.
Mon frère était présent lors d’une entrevue avec H., qui a
eu lieu le jour de sa deuxième rentrée en Maths Spé à Janson-
de-Sailly à Paris, en 1956. Il raconte qu’avec notre père, il était
allé prendre un verre au tabac de la place de Mexico. Un
consommateur s’était soudain levé et, d’une table voisine,
s’était approché de notre père : « Monsieur Barbe, vous ne me
reconnaissez pas ? Je suis H. »
C’était un homme d’une quarantaine d’années, grand,
blond avec des lunettes, une allure générale passe-partout.
Notre père restant sans voix, l’homme lui a expliqué qu’il avait
pu être libéré au bout de quelques années, en faisant valoir les
services qu’il avait rendus à la police française et que, réintégré
dans l’administration au ministère de l’Intérieur, il avait été
détaché au Gabon. Connaissant ses antécédents, cette
nouvelle affectation me fit un peu froid dans le dos.
Pour en revenir au passé, notre père n’aurait pas été
condamné, mais aurait seulement figuré sur une liste des
personnes à arrêter par la Gestapo.
Et c’est bien le dénommé H., comme l’ont toujours
affirmé ma mère et mon père, qui, faisant disparaître la fiche
de mon père, lui avait sauvé la vie. Sans cette personne au
passé ambigu, je n’aurais pas connu mon père.
Ce dernier a expliqué ensuite à mon frère qu’il n’était pas
certain de cette version de l’histoire, car d’autres amis du lycée
qui ne connaissaient pas H. avaient aussi eu la vie sauve. Il a
dit aussi qu’il avait refusé de témoigner à décharge à son
procès, car il était en revanche certain de son grade dans la
police allemande.
19
À l’appui de cette thèse, notre mère racontait l’histoire d’un
cousin expert-comptable à Carhaix, également engagé dans la
Résistance.
En 1943, des voisins ont alerté ce cousin rencontré en
marchant dans la rue, l’avertissant de ne pas rentrer chez lui à
cause de la présence de la Gestapo. De la maison d’en face,
ces témoins affirmaient avoir vu H. commander le
détachement.
Il s’agit d’une époque où il n’est pas facile de retrouver la
vérité au milieu des souvenirs. Mon frère et moi nous étions
alors très jeunes, mais il me tient à cœur d’évoquer encore le
souvenir du frère du poète Max Jacob, antiquaire à Quimper.
Un jour, il fut emmené par la Gestapo, son magasin fut
fermé, et on ne le revit plus jamais. On sut plus tard qu’il avait
trouvé la mort en camp de concentration. La plupart des
membres du réseau « Vengeance » subirent le même sort.
FRAGMENTS DE VIE DANS LE FINISTÈRE
Pendant les années de guerre, la vie en Bretagne était
difficile. Pas de fruits, pas de laitages pour les bébés, ce qui
entraînera la mort de notre petit frère Franck à l’âge de deux
mois. Je ne l'ai pas connu. Je sais seulement qu'il avait les yeux
bleu clair de ma mère. Nous avions des galoches avec le
dessus en cuir très ordinaire, un simple morceau de bois
découpé en forme de semelle.
Nous n'avions pas de voiture, et la première auto sera celle
de mon grand-père. Mon père ira la chercher après la guerre à
Cocumont, dans le Lot-et-Garonne. C'était une vieille
Peugeot beige avec de grands garde-boues. Elle était restée
pendant toute la guerre cachée sous une meule de foin dans la
grange, à La Clotte.
Nous atteignîmes les 100 kilomètres à l'heure pour la
première fois quelques années plus tard sur l'autoroute de
l'Ouest, à l'entrée du tunnel de Saint-Cloud. Sur le tableau de
20
bord, il y avait une médaille à l’effigie de Saint-Christophe,
avec l’inscription : « Regarde saint Christophe et va-t’en
rassuré ». Quand elle montait dans la voiture, ma grand-mère
paternelle faisait immanquablement le signe de croix.
De la Bretagne, je garde le souvenir de ces rochers, de cet
océan si vert, de sa pluie fine, surtout un respect infini pour
les Bretons qui sont d'une fidélité à toute épreuve. Ce second
poème de jeunesse témoigne de cet amour précoce pour cette
région de France si attachante. Il fut écrit en 1954.
PORT BRETON
Les lampes suspendues dans les cordages noirs
Bougent inlassablement et leurs lumières cachées
Augmentent l'impression de tristesse et de joie
Qui court doucement comme un souffle de l'enfer.

Pendant toute la nuit les lampes se balancent
Et dansent follement comme pour intimider
Les derniers bateaux qui passent par l'anse
Pour rentrer dans le port à l'abri des marées.

Combien de bateaux tous les ans
Coulent dans l'immense océan
Entraînant dans leurs tourbillons d'acier
Mille vaillants marins, mille courageux gabiers.

Comme le ver à soie dévide son fil sans fin
D'années en années la Bretagne nous donne tous nos meilleurs marins

Quand mon père était professeur au lycée de Quimper, ses
élèves appréciaient énormément ses cours. Je retiens de lui ses
qualités d’élève modèle, premier de la classe, à peu près dans
toutes les matières. Son livret scolaire du lycée de Mont-de-
Marsan, où il fit ses études secondaires, atteste de ses
21
excellents résultats en maths, en physique, mais également en
philosophie. Il parlait couramment le français, bien sûr,
l’espagnol, le gascon (maintenant on dit l’occitan), l’allemand
et l’italien. Ces deux dernières langues, il les avait apprises tout
seul.
Les vies de Mozart ou d’Einstein n’avaient pas de secret
pour lui. À cinq ans, il gardait les vaches. À 34 ans, il était
agrégé de physique après des études supérieures à la faculté de
Bordeaux. À cette époque, les places d’agrégés étaient rares
pour les provinciaux. Les « Normaliens supérieurs » étaient
servis en priorité, comme notre père aimait à le dire.
Il faisait une heure de flûte, ou plus, chaque jour. C’est lui
qui me fit aimer la musique. Il prônait également les valeurs
de justice, de fraternité, le non-racisme, une certaine méfiance
à l’égard des gens d’argent, et des religions.
Bien plus tard, dans le studio EGP à Paris, chez mon ami
Georges Pétillault où j’enregistre soit des maquettes, soit des
disques, depuis plus de 40 ans, j’ai rencontré une fois le
chanteur du groupe Yes, Jon Anderson.
Ce blondinet talentueux mondialement connu m’expliqua
que tout est musique : il m’affirma dans la langue de
Shakespeare que le vent était de la musique, que le
frémissement des feuilles des arbres était musique, l’eau, les
nuages, que tout est musique, même un sourire, et même la
pensée.
Il ajouta que le cosmos lui-même est musique. Chaque
étoile est musique, l’espace, tout est musique. Mais tout cela, au
fond de moi, je le savais déjà. Mon père, avec d’autres mots,
me l’avait appris dès mon plus jeune âge.
Ainsi s'écoula le séjour breton de ma famille dans le
Finistère, pendant la guerre.
22
APRÈS LA GUERRE
À la fin du conflit, après l'Armistice, mon père fut nommé
inspecteur d'académie des Côtes-du-Nord à Saint-Brieuc, puis,
après un an, nous partîmes pour les Hautes-Pyrénées. Il refusa
le poste de préfet des Côtes-du-Nord, ne voulant pas devenir
un profiteur de la Résistance.
De Saint-Brieuc, j'ai surtout le souvenir de l'école normale
où nous logions, de la cour avec une pelouse ronde au milieu.
J’ai appris à faire du vélo autour de cette pelouse. Il paraît
qu’elle existe toujours. J'allais quant à moi à l'école maternelle
non loin de là, où j'étais le premier de ma classe.
Plus tard, le général De Gaulle dédicacera le premier tome
de ses Mémoires de Guerre à mon père en inscrivant ses mots :
« A Édouard Barbe, en souvenir des grandes épreuves. »
Charles De Gaulle.
Il dédicacera également le deuxième tome. Je crois savoir
que rares sont ceux qui possèdent les mémoires du général De
Gaulle dédicacées, même parmi les plus hautes personnalités
de l’État.
En revanche, nous n’avons pas le troisième tome des
Mémoires de Guerre signé par le général De Gaulle, car c’est à ce
moment-là que mes parents se tournèrent vers François
Mitterrand.
Mes parents reçurent chacun la croix de combattant
volontaire de la Résistance. Dans les années 80, j’ai demandé à
mon père pourquoi il ne cherchait pas à rencontrer François
Mitterrand. La réponse fut brève : « François Mitterrand, je
n’ai rien à lui offrir, et rien à lui demander. »
En 1961, il publiera Jeux et travaux de calcul, deux cahiers
édités par les éditions Bordas, à l’intention des élèves du
primaire.
Mon père nous a quittés en 1986, un an après ma mère.
Tel était mon père, ce héros au sourire si doux.
À la Pointe du Raz, mes parents étaient très liés à Henri Le
Berre, patron pêcheur au Loch. Ses deux bateaux s'appelaient
23
Le Résistance et Le Maquis. Ces mots nous hantèrent longtemps
et je me souviens encore d’une chanson souvent entendue
alors :

« C’est nous les gars de la résistance
C’est nous les gars du maquis
De l’occupation nous sauverons la France
C’est nous les gars de la résistance us les gars du maquis »

… sur l’air de la chanson Boire un petit coup, avec les
fameuses paroles : « J’aime le jambon et la saucisse… ». Ils
chantaient aussi Le Chant des Partisans avec son célèbre refrain :
« Ami, entends-tu le vol noir… ».
Guerre, Résistance et Bretagne constitueront toujours un
tout dans la mémoire de ma famille, à jamais marquée par
cette période sombre. Et cet attachement leur sera toujours
rendu par cette région de l’ouest de la France.
En effet, jusqu'à leur mort, mes parents recevront le gâteau
breton en provenance d’Audierne à Noël. Les Bretons sont
des gens qui n'oublient pas, ce sont des gens fidèles.
Parmi mes premières poésies, bien d’autres évoquent
encore la Bretagne, dont le souvenir me trouble encore. En
voici une, datée du 2 septembre 1954,
LES PECHEURS
Quatre heures du matin debout
Les hommes de la mer se lèvent hardiment
Pour partir toujours courageusement
Conduire leurs bateaux fous

Traversant le village endormi
Ils courent vers le port tranquille
Prendre leur bateau et partir vers le large
24
Langoustes, harengs, sardines, merluchons
Sont les poissons qu’ils pècheront

Gens de la mer, gens du large
Je reconnais votre courage
De vous en aller très loin
Pendant que je suis à la plage, qu’il pleuve qu’il neige
Que la mer soit houleuse ou en tempête
Vous n’hésitez jamais à partir
Même au risque de votre vie

Vous affrontez l'océan.

erL’autre, datée du 1 décembre 1955, évoque encore le pays
de ma petite enfance.
BRETAGNE
Comme un oiseau envolé
Une grande coiffe bretonne
Dans le brouillard épais
Coiffe en cretonne
Sous le cri palpitant des mouettes aux blanches ailes
Les pins au gré du vent se balancent
En souriant au rythme de leur danse
Le doux murmure du vent s'enfuit dans le grand ciel.

Un dolmen solitaire dresse sa masse sombre
Dominant en gardien impassible et rigide
Les champs des alentours et les reflets de l'onde
Qui brillent magnifiques sur cette mer limpide

Tandis que sur la côte une aune se brise
Les vagues nonchalantes au souffle de la brise
Un beau vaisseau tapissé d'or
Toutes voiles sorties regagne son grand port.
25
Un phare s'éclaire et commence à tourner
Comme si ses feux colorés voulaient rivaliser
Avec le disque rouge jaune et orange
Du soleil qui se couche à l'horizon fermé.

J’ai quitté la région depuis longtemps déjà. En effet, en
1946, mon père ayant été nommé inspecteur d'académie des
Hautes-Pyrénées, ce fut la découverte des merveilleuses
montagnes pour l'enfant que j'étais. Un enfant qui venait
d’avoir six ans.
26 CHAPITRE II

Montagnes, Pyrénées
À notre arrivée à Tarbes, je fus directement inscrit à l'école
primaire du quartier de l'Arsenal, à cent mètres de la rue des
Mimosas, où nous habitions, au numéro 18. C’était une
grande maison avec un jardin dans lequel, au milieu,
s’épanouissait un magnifique abricotier.
Au pied de la maison se trouvait une longue rangée d’iris
et, juste à l'entrée de la grille sur la rue, un magnifique tamaris.
Derrière notre maison, un grand jardin s’étendait avec, à
gauche, un poulailler. Et au fond un petit ruisseau, où
j'attrapais des sangsues et toutes sortes d'insectes.
Mon frère et moi, on nous appelait dans le quartier le
grand Barbe et le petit Barbe. J'avais un vélo avec des pneus
pleins, un petit billard en bois et quelques jouets ordinaires qui
remplissaient ma vie d’enfant. Mais le grand bonheur, c'était
quand nous allions à Cauterets.
De Tarbes, nous allions aussi à Bagnères-de-Bigorre,
Lourdes, Argelès-Gazost, mais c’était Cauterets qui avait notre
préférence. Nous aimions cette petite ville thermale située à
900 mètres d'altitude, avec à droite le pic de Péguère, au fond
les trois Culaüs, l'Ardiden, toutes ces montagnes qui me
faisaient rêver.
Avec mon frère, nous montions en marchant jusqu'au
pont d’Espagne en toutes saisons, en particulier l'hiver dans la