Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Cosi fan tutte de Mozart

De
278 pages
Un opéra a rarement suscité autant d'incompréhension et de passions que Cosi fan tutte, au point d'être défiguré sur les scènes de théâtre. Comment retrouver les clefs du chef-d'oeuvre ? Ce livre offre un regard neuf sur l'opéra de Mozart et de Da Ponte en le situant dans son époque : l'oeuvre fourmille de références musicales, sociales, historiques, littéraires et picturales. L'auteur soutient une lecture de l'opéra originale qui s'appuie aussi sur l'histoire de la mise en scène, pour discuter des partis pris de certaines versions.
Voir plus Voir moins

COS! FAN TUTTE DE MOZART
L'opéra incompris

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairiehannattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan1 @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03744-1 EAN : 9782296037441

Sophie ZADIKIAN

COS! FAN TUTTE DE MOZART L'opéra incompris

L'Harmattan

Univers Musical Collection dirigée par Anne-Marie

Green

La collection Univers Musical est créée pour donner la parole à tous ceux qui produisent des études tant d'analyse que de synthèse concernant le domaine musical. Son ambition est de proposer un panorama de la recherche actuelle et de promouvoir une ouverture musicologique nécessaire pour maintenir en éveil la réflexion sur l'ensemble des tàits musicaux contemporains ou historiquement marqués.

Déjà parus

Antonieta SOTTILE, Alberto GINASTERA. Le(\) style(\) d'un compositeur argentin, 2007. Deborah PRIEST, Debussy, Ravel et Stravinski: textes de Louis Laloy (1874-1944), 2007. Ronald LESSENS, GRÉTRY ou Le triomphe de l 'OpéraComique,2007. Patrick REVOL, Conception orientale du temps dans la musique occidentale du vÙlgtième siècle, 2007. Jean-Louis BISCHOFF, Tribus musicales, .\piritualité et fait religieux, 2007. Claire HERTZ, Salsa, une danse aux mille couleurs, 2007. Leiling CHANG, GyÔrgy Ligeti. Lorsque le temps devient e.\pace.Analyse du Deuxièmelivre d'études pour piano, 2007. Georges SAUVÉ:, Antonio Sacchini J 7]0-1786, 2006. Éric LECLER, L'opéra .\ymboliste, 2006. Roland GUILLON, La New Wave, un jazz de l'entre-deux, 2006. Paul FUSTIER, La vielle à roue dans la musique baroque française :Instrument de musique, objet mythique, objet .fantasmé ?, 2006. Eric HUMBERTCLAUDE, Pierre Souvtchinski. 2006. Robert GUILLOUX, Maxime Dumoulin, 2006. Jean-Philippe HEBERLE, Michael Tippett, ou l'expression de la dualité en mots et en notes, 2006. Bertrand RICARD, Lafracture musicale, 2006.

A OLIVIER

ABREVIATIONS

DIVERS Centimètres Mesure Exemple Schéma ABREVIATIONS MUSICALES INSTRUMENTS: Flûte Hautbois Clarinette Basson Trompette Timbales Violon Violoncelle Contrebasse Orgue Clavecin et basse continue cm. mes.

E S

FI. Htb. CI. Bon. Trp. Timb. Vn. VIc. Cb. Or. C. e b. c.

DEGRES TRANSCRITS EN CHIFFRES ROMAINS: Tonique Sus-tonique Médiante Sous-dominante Dominante Sus-dominan te Note sensible

I II III IV V VI VII

Introduction
«Mozart [...] nous a laissé avec Don Juan, Figaro, et La Flûte enchantée, une musique saisissante d'une haute efficacité dramatique. On ne peut tout de même pas déclarer que le public est immature alors qu'il se précipite, insatiable, dans nos maisons d'opéra et qu'à l'écoute d'une œuvre des plus faibles [Cosi], il lui préfère ces œuvres-là, qu'il aime ».
HansIick (1875)1 « C'est sique] ridicule Daniel bien dommage qu'elle [la musoit gâchée par un texte aussi ». Harding (2005)2

«[...] L'émotion vien t, non du sujet qui ne mérite peut-être pas tant d'honneur, mais de la musique de Mozart ». Michelle WOlIDS (2005)'

Il est des reproches tenaces... Cosi fan tutte Mozart? La réponse n'est pas dans les Mémoires de l'abbé, toujours si prompt à se faire l'historien l'insatisfaction des créateurs ou l'aveu voilé Salieri lui-même avait refusé de se commettre « inapte à l'invention musicale4 ».

serait-il l'opéra

faible de

Da Ponte. Le silence de de ses succès, marque-t-il d'un échec personnel? en utilisant un livret jugé

I HANSLICK, Edouard, Die Moderne Oper, Kritiken und Studien, Berlin, A. Hoffmann & Co., 1875, p. 47. 2 Interview télévisée lors de la retransmission de Cosifan tutte, en direct du festival d'Aixen-Provence sur Arte, le 23 juillet 2005. J WORMS, Michelle, « Un festival tout en contraste à Aix-en-Provence » in La lettre du musicien, na 316 (septembre 2005), p. 47.
4

Si l'on en croit le témoignage de Constanceen 1829: «L'inimitié de Salieri [envers

Mozart] provenait du fait que Mozart eut écrit la musique de Cosi, qu'il avait déjà commencée et abandonnée, comme inapte à l'invention musicale. [Salieri] avait tout d'abord essayé d'écrire cet opéra. Mais il échoua et le grand succès de Mozart dans l'accomplissement de ce dont il n'avait pu rien faire a excité sa jalousie et sa haine, et engendra son inimitié et sa malice envers Mozart» in AMBLARD, Jacques, Cosi fan tutte,

Le témoignage de Franz Xaver Niemetschek précise que l'Empereur avait imposé à Mozart le sujet de Cosifan tutte en s'inspirant d'un fait divers5 :
«A la fin de décembre 1789, Mozart écrivit l'opéra comique italien intitulé Cosi fan tutte, ou l'Ecole des Amants; et l'on s'étonne qu'il ait pu condescendre à gaspiller ses divines mélodies au bénéfice d'un texte aussi misérable. Il ne lui était pas possible de refuser cette commande, et le sujet lui fut imposé »6. Tout cela n'est que légende visant à montrer le besoin irrépressible de raccrocher les sujets les plus humains, les plus ancrés dans le cœur, à des modèles historiques avérés7. Or l'intrigue de Cosi fan tutte est simple: deux jeunes officiers parient avec leur vieil ami Alfonso que leurs fiancées leur seront fidèles... et elles ne le seront pas. Pour révéler leur versatilité, ils prétextent un départ à la guerre, mais reviennent déguisés en Albanais. La stratégie choisie veut que chacun séduise la belle de l'autre. Ainsi, comment ne pas voir ce scénario résonner par sympathie avec de douloureuses mésaventures comme celles de Carlo Gozzi par exemple? Le nombre des partenaires fluctue, mais l'inconstance demeure. Revenu à Venise, Gozzi avait une voisine ravissante:

Wolfgang Amadeus Mozart, Festival d'Aix-en-Provence, juin-juillet 2000, Festival international d'art lyrique d'Aix-en-Provence, [s.l.n.d.], p. 13. 5 La rumeur est rapportée par Robins LANDON, L'âge d'or de la musique à Vienne 17811791, Paris, J. C. Lattès, 1989, p. 173 (Musique & Musiciens). Elle situait ce fait divers vers 1788 au début de la guerre contre l'Empire ottoman. On disait que deux gentilshommes de la cour avaient expliqué au dernier moment à leurs fiancées qu'ils étaient appelés au ministère de la guelTe pour combattre les Turcs et qu'ils ne pouvaient les conduire au bal de la Redoutensaal. En réalité, ils seraient revenus déguisés et chacun aurait séduit la cavalière de l'autre. 6 Vie de Mozart par Frantz Xaver Niemetschek précédée du Nécrologe de Schlichtegroll, Georges FA VIER éd. et trad., Saint-Etienne, Université de Saint-Etienne, 1976, p. 223.

Crébillon dénonce ce besoin: «Que l'on peigne des Petits-Maîtres et des Prudes, ce ne seront ni Messieurs tels, ni Mesdames telles que l'on n'aura jamais vus auxquels on aura pensé, mais il me paraît tout simple que si les uns sont Petits- Maîtres, et que les autres soient Prudes, il y ait dans ces portraits, des choses qui tiennent à eux; il est sûr qu'ils seraient manqués, s'ils ne ressemblaient à personne; mais il ne doit pas s'en suivre de la fureur qu'on a de se reconnaître mutuellement, qu'on puisse être avec toute sorte d'impunité, vicieux ou ridicule. On est même d'ordinaire si peu certain des personnages qu'on a démasqués que si dans un quartier de Paris, vous entendez s'écrier: Ah ! qu'on reconnaît bien la Marquise, vous entendez dire dans un autre: je ne croyais pas qu'on put si bien attraper la Comtesse! et qu'il alTivera qu'à la Cour, on aura deviné une troisième personne qui ne sera pas plus réelle que les deux premières [...] » in SGARD, Jean éd., Crébillon,
œuvres p.71. complètes, Les égarements du cœur et de l'esprit, Paris, Classiques Garnier, 2000,

7

12

« Un teint d'une blancheur éblouissante, une taille fine et bien prise, l'œil suave et honnête, je ne sais quelle majesté dans les attitudes; pas très grande, ni grasse ni maigre, le buste turgescent et pourtant encore adolescent, des bras merveilleusement formés et des mains de déesse. Un ruban rouge qui entourait son front retenait le nœud épais d'une chevelure lourde et abondante. Dans tout cela comme un air de tristesse »8.
La jeune femme d'à peine dix-sept printemps bon mais âgé et malade, et Gozzi nous avoue: était mariée à un homme

«Je crus y trouver la maîtresse parfaite, au cœur sublime, que ma métaphysique romanesque et la délicatesse de mon propre cœur réclamaient »9.

Gozzi et elle se lièrent d'abord d'amitié pendant six mois et devinrent amants. Un jour, Gozzi accorda l'hospitalité à l'un de ses amis de passage à Venise. Ce dernier soupçonna la liaison et essaya d'extorquer des aveux à Gozzi qui resta imperturbable. « A partir de cette discussion, ce diable d'homme prit l'habitude de se mettre tout le temps à la fenêtre, et à chaque fois que la voisine y paraissait il lui faisait la conversation. Je voyais bien que dans ses propos qui avaient constamment trait à la beauté et à la sagesse de la dame qu'il vantait de façon outrée, il mêlait à tout bout de champ la grande amitié qui existait depuis des années entre lui et moi et qui faisait de nous quasiment deux frères. Je voyais aussi qu'elle commençait à l'écouter avec complaisance, et je me sentais dévoré de jalousie mais il me fallait jouer l'indifférence. Ce garçon était en vérité le meilleur des amis, qui ne m'avait jamais manqué et à qui je n'avais rien à reprocher. Mais sur le chapitre des femmes, je le savais pirate, le plus actif et le plus pressant qui eût jamais écumé les mers de Vénus. Il était mon aîné et bel homme, la langue bien pendue, expéditif, résolu et charmeur» JO.
8

GOZZI, Carlo, Les mémoires inutiles, chroniques indiscrètes de Venise au XVIIIe siècle,
Paris, Editions D'Ailleurs Phébus, [987, p. 529.

Nina FRANCK, 9 Ibid., p. 528. 10Ibid., p. 546.

13

Un matin, il incita la belle à aller avec lui et Gozzi au théâtre mais Gozzi, très réticent, essaya de défaire ce projet. Le soir venu, Gozzi, son ami, la belle et une de ses compagnes se rendirent au théâtre puis à l'Auberge de la Lune. L'ami réussit à sortir avec la jeune femme. Ils revinrent, un grand désordre dans leur toilette. Sitôt rentré, l'ami entreprit Gozzi:
- « C'est ta faute. Pourquoi ne pas m'avoir confié ton lien avec cette personne? Tu m'aurais tout conté, j'aurais respecté tes amours. C'est ta faute.

- J'ai dit la vérité. Quoi que tu penses, il n'y a rien entre cette dame et moi. Je tiens pourtant à te dire ceci: notre voisine, j'en suis certain, n'a consenti à nous accompagner que parce que je me suis porté garant de notre honnêteté. Tu m'as fait jouer le rôle d'un ruffian. - Allons, ces bagatelles n'ont de poids que dans tes balances romanesques. Si tu mets en cause notre amitié, je te dirai que l'amitié n'a rien à voir avec les plaisirs passagers qu'on peut prendre avec ces charmants démons que sont les femmes. Tu te fais une image trop sublime d'un sexe au sujet duquel j'ai une opinion très précise. Il n'est point de comptable qui saurait faire le total de celles que j'ai pu subjuguer: froides ou passionnées, ou chastes, ou prudentes, autant que tu voudras, je les ai trouvées toutes pareilles dès lors que la sensualité intervenait; il ne m'a jamais fallu abonder d'adresse pour arriver à mes fins [...] »11.
On voit bien l'émotion qui lie ces deux intrigues, caractérise leurs héros respectifs. et le cynisme qui

Insistons sur le fait que le sujet de Cosi fan tutte est loin d'être éculé. Sandrine Angladel2 a révélé sa modernité en en donnant une lecture décapante (Tours, octobre 2002). Elle a remarqué la similitude du sujet avec la logique de l'émission de télé-réalité L'île de la tentation,
11

Ibid.,

p. 550.

12 Metteur en scène formée par Andrei Serban et Jean-Pierre Miquel, et auteur d'une thèse: ANGLADE, Sandrine, Les journalistes, critiques de théâtre. Emergence et construction d'une identité professionnelle: Histoire de l'Association de la critique dramatique et musicale (1899-1937), thèse inédite, Paris, Université Paris 3-Sorbonne Nouvelle, Michael Palmer dir., 1998,444 p.

14

programme qui accueille des jeunes gens sur une île paradisiaque afin d'observer leur (non) résistance à la séduction. Elle a imaginé les deux couples de Cosi fan tutte venant y participer en toute lucidité, l'objectif étant de remettre en jeu leur amour devant des téléspectateurs-témoins, les choristes faisant office quant à eux de techniciens, de maquilleurs et de costumiers. Comment les émotions universellement expérimentables, présentes dans Cosi fan tutte, auraient-elles pu ne pas lui insuffler leurs forces et leur modernité? Mozart n'aurait pu cautionner une histoire aussi plate que fade alors que depuis Idoménée, il avait rompu avec la scrittura, laquelle consistait à accepter de composer sur un livret imposé13. La lettre du 7 mai 1783 de Mozart à son père montre que le temps qu'il consacre à la recherche d'un bon livret est à la mesure de ses exigences:
« J'ai étudié au moins cent livrets - et même plus mais je n'en ai pratiquement pas trouvé un seul qui puisse me satisfaire; du moins, sans apporter ici et là quelques modifications. - et même si un poète acceptait de s'en charger, il lui serait plus aisé d'en écrire un tout neuf - et neuf, c'est quand même toujours mieux» 14.

La correspondance qui entoure l'Dca deI Cairo indique clairement qu'il préfère laisser un opéra inachevé plutôt que de s'investir dans un livret auquel il ne croit pas:
« [oo.] Dans ma dernière lettre je vous ai déjà parlé de mon opéra et de Varesco - actuellement, il n'est pas question que je le donne. J'ai dans l'immédiat des choses à composer qui me rapportent de l'argent tout de suite et pas plus tard. L'opéra, on me le paiera toujours, et puis - lorsqu'on prend son temps - cela va toujours mieux. - On ne voit que trop de précipitation dans la poésie de monsieur Varesco! - J'espère qu'il le reconnaîtra lui-même avec le temps; c'est pourquoi je voudrais voir l'opéra dans son entier (il n'a qu'à l'esquisser brièvement). - il est alors possible de faire des remarques approfondies; - mon Dieu, nous n'avons
13 La lettre de Leopold à son fils du 13 août 1778, montre qu'il s'agit d'une contrainte réelle pour les compositeurs de l'époque: «Les lettres de Misliweczek m'ont déjà coûté cher en port et chacune m'annonçait la scrittura de Naples comme certaine, indubitable, chose faite et assurée.» cf. lettre n° 342 in EIBL, J. H. éd., DEUTSCH, O. E. éd., GEFFRA Y, Geneviève trad., Mozart, Correspondance, Paris, Flammarion 1989, tome III. 14Cf. lettre n° 517 in ibid., tome IV.

15

aucun besoin de nous précipiter; si vous pouviez entendre ce que j'ai terminé, vous souhaiteriez avec moi qu'on ne le gâche pas! - et cela va si vite! et se produit si souvent. - La musique que j'ai faite se repose et dort bien. - Parmi tous les opéras qui pourront être donnés avant le mien, il n'y a pas la moindre pensée qui ressemble à mes idées, je m'en porte garant! »15.
Or Mozart a eu la volonté d'achever Cosi fan tutte. En outre, un opéra sans intérêt aurait-il appelé dès le début de sa carrière autant de traductions allemandes? Hanslick explique en effet qu' « on a tenté de faire de nombreuses adaptations de cet opéra au point qu'il porte en allemand 10 à 12 titres différents 16». Ce répertoire va de Die Schule der Liebe de Gieseke (1794)17 jusqu'à Sind sie treu ? (1858) qui est la version préférée de Hanslick18, en passant par Miidchenrache (traduction de Rhode) qui fut montée par Weber pendant le Congrès de Vienne, ou par l'une des autres versions allemandes très connue, à savoir l'opéra traduit

par Bretzner : Die Miidchensind von Flandern (<< Les jeunes femmes sont
de Flandres ») etc. Cette liste d'adaptations indique que le public n'a pratiquement jamais pu juger la version originale de l'opéra. C'est là le problème. Au XIXc siècle, Cosi fan tutte a souvent ressemblé à Orphée après le passage des Bacchantes. Hanslick cite ainsi la version de Treitschke donnée au théâtre «an der Wien », dans laquelle Alfonso est transformé en magicien et Despina, en joyeux fantôme19. C'est cependant en France que l'opéra atteint l'acmé de la métamorphose, d'abord avec Le Laboureur Chinois (1809) dans une traduction de Durdilly, puis grâce aux bons soins de Jules Barbier et de Michel Carré. Ils ont instillé la musique de Cosi fan tutte dans le scénario de Peines d'amour perdues de Shakespeare en gardant un lien on ne peut plus ténu avec le livret original, la partition ressemblant à une anagramme géante20. L'opéra a été restitué au public grâce à Mahler et Strauss. Tous deux ont pris fait et cause pour Cosi fan tutte. C'est à Mahler qu'on doit le rétablissement des récitatifs dans Cosio Grâce à lui et à partir de 1906, il
Cf. lettre n° 531 (l0 février 1784) in ibid. 16HANSLICK, Edouard, op. eit., p. 45. 17ABERT, Hermann, W. A. Mozart: Neubearbeitete und erweitete Ausgabe van Otto Jahns Mozart, Leipzig, Druck und verlag van Breitkopf und Hartel, IV tomes, 1856-59, viertel Theil, p. 498. 18 «D'après nous (et notre opinion fait l'unanimité) la meilleure adaptation de Cosifan tutte est celle en 4 actes du Dr. Bernhard Gugler : Sind sie treu ? » in HANSLICK, Edouard, op. eit., p. 46. Cette adaptation fut créée à Stuttgart. 19Ibid., p. 45. 20 Cf. Annexe 1, p. 199-202.
1.\

16

ne sera plus concevable de reprendre le dialogue parlé dont l'effet est de ralentir l'action. Dans un long feuilleton de la Neue Freie Presse paru un an après, Korngold fait remarquer que l'hostilité violente qu'avait déclenchée le rétablissement des récitatifs dans Cosi fan tutte est désormais apaisée21. Cosi fan tutte est le deuxième ouvrage que dirigea Strauss et il le conserva dans son répertoire durant toute sa carrière de chef d'orchestre. Il se l'était approprié au point de réaliser les récitatifs au piano en improvisant et en y insérant souvent des allusions piquantes à ses propres œuvres22. Très peu prisé à l'époque, Cosi fan tutte était attribué au troisième chef d'une maison d'opéra23. Les qualités de l'œuvre furent cependant progressivement remarquées en d'autres lieux. Sir Beecham parvint à imposer l'opéra à Covent Garden lors de la fameuse « saison Mozart» de 191024, et, huit ans avant le bicentenaire de la naissance de Mozart, Cosi fan tutte lança le festival d'Aix-en-Provence en 1948 en faisant salle comble, revanche éclatante s'il en est. Ce succès n'est cependant pas unanime et n'a pas désarçonné les critiques.
La question est de savoir si la mauvaise réception de Cosi fan tutte vient d'un problème de perception ou de facture de l'œuvre. Seule une double démarche peut permettre de répondre à ces interrogations: cerner les réactions du public, analyser l'opéra. La compréhension des spectateurs dépend nécessairement de contextes socio-historiques donnés et de comparaisons littéraires et musicales auxquelles ils se livrent plus ou moins consciemment, sans compter les projections autobiographiques qu'ils prêtent à Mozart. Evaluer la pertinence de ces lectures (critiques, analyses, mises en scène) n'est possible qu'au prix d'un examen attentif de l'œuvre. Il convient aussi de confronter Cosi fan tutte à d'autres partitions de Mozart et à sa correspondance pour mieux le révéler, étant entendu que les composantes essentielles de l'opéra (le sentiment amoureux, la turquerie etc.) devraient laisser la même empreinte musicale ici que dans les autres opus du maître. Cette analyse pourra également conduire à d'autres rapprochements littéraires plus éclairants et à privilégier certaines mises en scène.

DE LA GRANGE, Henry-Louis, Mahler, chronique d'une vie, Paris, Fayard, 1983, t. II, p.964. 22 KENEDY, Michael, Richard Strauss l'homme, le musicien, l'énigme, Paris, Fayard, 2001, p. 304. Ces allusions ont été constatées lors des représentations données à la Redoutensaal de la Hofburg de Vienne après son acquisition par le Staatsoper. 23 Ibid., p. 76. 24 Cette saison comprenait L'Enlèvement au sérail et Les Noces de Figaro.

21

17

L'ambition de cette étude est de tenter de restituer les clefs du chefd'œuvre et de mettre en lumière l'ouvrage dans toute sa profondeur. Mais ce décryptage peut aussi manquer son objectif: un riche contenu risque de monopoliser l'intérêt et de demander une écoute trop active. Tout non initié sera-t-il jamais condamné à renoncer à Cosifan tutte? L'œuvre interdirait-elle toute jouissance immédiate?

18

I
Une action trop prévisible?
L'amant de la jeune Philis
Etant près de s'éloigner Chez la belle d'elle,

TIenvoie un de ses amis. «Vas-y, dit-il, et la console. » TIse fie à son confident L'imprudent! TIfaut l'envoyer à l'école. Vaudeville de l'école des mères

Marivaux'.

Pourquoi est-il malaisé au public en général et aux détracteurs de l'œuvre en particulier de regarder cette action avec des yeux neufs? Parce qu'on perçoit sans doute plus ou moins consciemment la rigueur et la prévisibilité du plan de Cosi : ActeI Trio
masculin N' 1-3. Acte Trio

Duo
masculin N'7 SibM. Duo

Trio

des adieux

Trio
N' 16.
Interrogation.

N' 10. Moment d' intense poésie.
Duo avec chœur

Finale + commedia dell'arte N' 18. Finale + commedia

II

féminin. Jusqu'au N' 20.

féminin N' 20 SibM.

N' 21.
Moment d' inten-

Trio N' 30. Sentence.

dell'arte N'31.

se poésie.

C'est que le propos pédagogique de Cosi fan tutte appelle une construction rhétorique élaborée. Chaque bloc du deuxième acte apporte une réponse à son équivalent dans le premier acte. Il ne faut pas oublier que Da Ponte s'est vu offrir la chaire de rhétorique au séminaire de Portogruaro à Venise2. La coquetterie exprimée par le trio féminin (II, N° 20) crédite les accusations d'Alfonso (I, N° 1-3). Le duo (II, N° 20) trahit l'attente des
1 Le Théâtre de Marivaux, Tome l, Paris, Classiques Garnier, 1951, p. 327. 2 CHA V ANNE, M. C. D de la trad., Mémoires de Lorenzo Da Ponte, librettiste

de Mozart,

Mercure de France, 2000, p. 36 [désormais cité Mémoires de Lorenzo Da Ponte.. .j.

garçons (I, 7) ; aux rires de Ferrando et de Guglielmo, ravis de la réaction des filles qui ne les reconnaissent point dans le trio (I, N° 16) et à la question « Combien voulez-vous payer, le pari est à l'eau? » du récitatif suivant, répond la sentence dans le trio (II, N° 30) : « Cosi fan tutte », le pari est gagné. C'est parce que Despina a été « una donna di maneggio » efficace, déguisée en médecin (I, 15, N° 18), qu'elle est invitée à poursuivre en notaire dans l'ultime finale (II, 17, N° 31). Les moments d'intense poésie (I, N° 10 et II, N° 21) ébranlent immanquablement les personnages sur le plan émotionnel. Après ces numéros, ils sont forcément fragilisés. D'autres détails accusent le parallélisme existant entre les deux actes. Les questions se font face: Don Alfonso demande à Ferrando et Guglielmo si leurs fiancées « sont des femmes ou des déesses» (I, I) et Despina bouscule Fiordiligi avec un « Etes-vous des femmes ou non? » (II, I). Les deux moments poétiques s'articulent à l'idée de vent « soave il vento» et « aurette amiche3 ». Da Ponte a opéré d'autres articulations en sus de ce parallélisme. Un autre plan issu du séculaire schéma de discussion scolastique: Exorde, Narratio, Propositio, Confutatio, Confirmatio Peroratio en réduction, se surimprime à cette structure:

Propositio : les femmes ne sont pas fidèles (N° 1-3). Confutatio : elles le sont (N° 4 - Finale du 1eracte). Confirmatio : elles ne le sont pas (N° 19-30). Perroratio : tout est dévoilé et les couples se reforment (Finale du deuxième acte). L'opéra fait penser à ces traités de musique, rédigés sous la forme d'un dialogue mettant en scène le maître et le disciple4. Cosi fan tutte va plus loin et transforme cet apprentissage en travaux dirigés, vivants, et il en donne une version appliquée. Alan Tyson fait remarquer que Da Ponte, dans ses Mémoires et ailleurs, se réfère toujours à l'opéra par son sous-titre:

3 Patrice Chéreau vajusqu'à lier ces deux numéros par le mouvement. Le trio est marqué par le départ car les garçons installés sur une passerelle s'élèvent dans les cintres et le duo avec chœur prend corps grâce à une procession. L'idée est judicieuse si l'on considère les chroniques de Charles Burney: «Un italien résidant à Vienne m'avait dit que les Autrichiens étaient grands amateurs de processions, portatissimi aile processioni. », Charles Burney, Voyage musical dans l'Europe des lumières, Michel NOIRA Y éd. et trad., Paris, Flammarion, 2003, p. 343 [cité désormais Charles Burney, Voyage musical..., op. cil.]. 4 Cf. le Gradus ad Parnassum de Fux où celui-ci forme oralement Théodore ou encore L'Orchésographie où Thoinot Arbeau y instruit Caprio!'

20

La scola degli amanti5. Cela donne l'impression que c'était le nom original de l'opéra tel qu'il le concevait. Selon lui, le titre «Cosi fan tutte » aurait pu être attribué tardivement à cet opus, après que le N° 30 du second acte (qui n'est pas dans le manuscrit autographe berlinois de l'acte II) avait été mis en musique. La copie la plus ancienne de la partition ne portait d'ailleurs à un moment que le futur sous-titre «La Scuola degli amanti »6. Cela confirme qu'aborder la question amoureuse sous l'angle pédagogique était l'idée matricielle de cet opéra. L'objectif éducatif nous conduit immanquablement à insister sur la notion de démonstration inhérente à cet opéra: «[...] Et si je vous démontre aujourd'hui même qu'elles sont comme les autres? » demande Alfonso (I, 1). Ce cas de figure est bien davantage hérité de la tradition théâtrale qu'opératique7. Il faut donc se référer à L'Ecole des maris, L'Ecole des femmes ou encore à la Critique de l'Ecole des femmes8 de Molière et à L'Ecole des mères de Marivaux. Ces pièces ont une trajectoire déterminée. On peut généraliser ce que dit Voltaire de L'Ecole des maris: «Parbleu, il ne pouvait en être autrement. La dernière scène est la réponse à la question clairement posée au premier acte »9. Brunetière parle « de philosophie de la nature» à propos de L'Ecole des marislO et souligne que Sganarelle a été puni pour avoir voulu « forcer la nature, la contraindre et la discipliner »11. Cette philosophie n'induit pas pour autant une mécanique dramatique froide et académique. Brunetière précise: «L'œuvre ne tombe pourtant pas dans le défaut ordinaire des pièces à thèse. Ce ne sont pas des idées et des systèmes qui amènent

5

6 En référence à TYSON, Alan, Mozart Massachusetts, Londres, Harvard University
7

Et non la Scuola.

Studie oj the Autograph Press, 1987, p. 197.

Scores,

Cambridge,

L'idée d'école n'est pas déterminanteà l'opéra: cf. L'école des amours grivois (opéra-

comique, Ballet et divertissements flamands en vaudeville; Favart, Ph. Bridard et Lesueur, 1747, donné à la foire Saint-Laurent), la Scuola de'gelosi (Salieri, 1778), ou L'école des maris (E. Bondeville, 1935). 8 Des personnages (Climène en tête) arrivent chez Uranie et la trouvent en compagnie de sa cousine Elise. Les membres de cette charmante société vont se disputer au sujet de L'Ecole des jemmes. Cette querelle permit à Molière de donner une explication de sa pièce et de dénoncer le total parti pris de ses détracteurs. 9 Molière, Œuvres complètes, Robert JOUANNY éd., Paris, Garnier Frères, 1975, tome l, p.314. 10Rappelons que la pièce s'ouvre sur une discussion pédagogique entre Ariste et Sganarelle. Ces deux frères ont chacun une pupille à élever que leur a confiée un ami défunt. Ils jouent un rôle de père mais pourraient prétendre au droit d'époux - à ceci près qu'Ariste est aussi bon, confiant et tolérant envers Léonor, que Sganarelle est méfiant et jaloux d'Isabelle. Ariste finira par épouser Léonor tandis que Sganarelle, berné, verra Isabelle lui échapper pour s'unir à Valère. II Ibid., p. 316.

21

l'enchaînement

des actes, mais bien le caractère des personnages

»12.

Quant à L'Ecole des femmes, il s'agit pour Brunetière d'une «comédie naturaliste », terme qu'il définit ainsi: « Je ne retiens de ce mot désormais fameux de naturalisme que sa signification rigoureusement étymologique; je le prends pour synonyme, tout simplement de reproduction de la nature et d'imitation fidèle de la réalité par les moyens de l'art »13. Molière illustre ici sa philosophie de la nature «et la leçon, assez parlante, c'est que la nature seule sera toujours plus forte que tout ce que nous ferons pour en contrarier le vœu» 14. Cette remarque s'accorde bien avec l'une des explications de Furetière de l'article Nature de son Dictionnaire universel:« [...] Se dit encore plus spécifiquement de certaines propriétez qui se trouvent en l'action de plusieurs corps dont on ne connaît point les causes, et qu'en Philosophie on appelle qualitez occultes. La nature de l'aymant est d'attirer le fer, de se tourner vers le pôle: c'est ce qu'on appelle secrets de nature ». L'Angélique de L'Ecole des Mères de Marivaux est très comparable à l'Agnès de L'école des femmes ou à l'Isabelle de L'école des maris de Molière. Comme ses devancières, cette jeune fille élevée très sévèrement ne peut modérer la haine qu'elle voue à l'homme qu'on lui destine. Elle a de l'appétit pour toues :

ANGELIQUE [à Eraste qu'elle aime]
«

Si ma mère m'avait donné plus d'expérience, si

j'avais été un peu dans le monde; je vous aimerais peut-être sans vous le dire; je vous ferais languir pour le savoir. Je retiendrais mon cœur; cela n'irait pas si vite, et vous m'auriez déjà dit que je suis une ingrate; mais je ne saurais me contrefaire, mettez-vous à ma place; j'ai tant souffert de contraintes! ma mère m'a rendu la vie si triste! j'ai eu si peu de satisfactions! elle a tant mortifié mes sentiments! je suis si lasse de les cacher, que, lorsque je suis contente et que je puis le dire, je l'ai déjà dit avant de savoir que j'ai parlé. Imaginezvous à présent ce que c'est qu'une fille qui a toujours été gênée, qui est avec vous, que vous aimez, qui ne vous hait pas, qui vous aime, qui est
12 IJ

Ibid., p. 314. BRUNETIERE, Ferdinand, Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française,
Hachette, 2/1922, p. 305.

Paris,
14

Id., Etudes critiques

sur l'histoire

de la littérature française,

Paris, Hachette

et Cie, 1891,

p.202. 15Cf. scène XIX.
22

franche, qui n'a jamais eu le plaisir de dire ce qu'elle pense, qui ne pensera jamais rien d'aussi touchant; et voyez si je puis résister à tout cela ».

La pièce de Marivaux vérifie la loi selon laquelle il est impossible de « contrarier la nature ». Molière nous dit « qu'on ne change point de nature en son fond; que quiconque l'essaie, il lui en coûte cher; et, conséquemment, que le principe de tous nos maux, c'est de vouloir le tenter [...J »16.Cette idée est transposée chez Da Ponte et Mozart qui connaissait très bien Molière17, mais avec une orientation plus licencieuse comme le montrent la scène 13 de l'acte I et une apparente partialité que nous nuancerons au chapitre VI :
DON ALFONSO: Et comment crois-tu que finira cette affaire? Pouvons-nous espérer qu'elles [Fiordiligi et DonabellaJ sauront entendre raison?

DESPINA : Je l'entendrais moi, au lieu de pleurer comme elles le font, je rirais. Se désespérer, étouffer des larmes parce qu'on a perdu un amant! Quelle folie, un de perdu, dix de retrouvés. DON ALFONSO: Bravo, voilà qui est parlé en fille avisée! [... J DESPINA : Il ne s'agit pas d'être avisée, c'est une loi de la nature [...J.
Le titre Cosi fan tutte apparaît donc comme « une loi de la nature» et ne laisse aucune autre issue à l'opéra. Cette impossibilité féminine à maîtriser ses pulsions est accusée par le contraste avec la nature du décor qui, elle, est extrêmement contrôlée, ce que remarque Noske :

«Ce n'est pas comme le concept de nature sauvage de Rousseau, mais une nature modifiée par l'homme: des jardins d'agrément avec des mottes de gazon, une barque ornée avec des fleurs, des acteurs chargés de guirlandes, des vases
16

BRUNETIERE,

Ferdinand,

op. cil., 1891, p. 203. en 1752 comme en témoigne la lettre écrite par Mozart à son

17

Le père Weber lui avait fait cadeau des comédies de Molière traduites par Friedrich

Samuel Bierling à Hambourg père le 24 mars 1778.

23

remplis de bouquets. Même le temps contribue à l'ambiance "contrôlée" ("Il vento suave" et "l'onda tranquilla" dans le terzettino (I, N°lO) et "Aurette

amiche" dans le duo avec chœur (II, N° 21))

»18.

Ces paysages calmes et sereins accueillent les émotions les plus violentes et les plus désordonnées. Mais cette opposition et ce statisme laissent très ponctuellement place à une évolution qui souligne celle des personnages. On peut aller plus loin en considérant que Fiordiligi, sûre de l'empire qu'elle exerce sur sa propre sensibilité, évoque des éléments fixes de la nature comme le rocher dans Corne scaglia (I, N°14), alors que Guglielmo remarque une végétation qui échappe à l'homme à l'instant où tout bascule dans la scène 5 de l'acte II. Dans cette scène comique en diable, où les jeunes gens embarrassés ne parviennent pas à entamer la conversation galante, Dorabella lance: « Quels jolis arbustes! » Ce à quoi Guglielmo répond: « Certes, ils sont fort beaux; ils ont davantage de feuilles que de fruits ». Ce propos humoristique et totalement décalé exprime, même superficiellement, le regret d'une nature non maîtrisée ou qui ne tient en tout cas pas ses promesses. Les versions aixoises de 1950, de Gardiner (1993) et de R. Jacobs (2000) accordent une grande attention à cet aspect du livret sans nécessairement servir le même idéal. Les merveilleux décors de Balthus19 nous offrent un paysage inédit, luxuriant, plein de sève et de couleurs, conforme aux émois des personnages20, là où l'on aurait sans doute attendu un jardin à la française en perspective qui aurait davantage correspondu à la remarque de Noske que nous avons évoquée. L'univers de Balthus est finalement (même involontairement) très conforme aux idées de Thomas Whately (1728-1772) qui part des impressions reçues par les organes des sens pour imaginer et construire ses jardins. C'est également ce printemps des émotions que semble retenir Carlo Tommasi en nous donnant à voir la nature éruptive de la baie de Naples sur des toiles peintes. Le décorateur
18 Cité dans la thèse inédite de DI PROFIO, Cosi fan tulle e soi codice di lellura, Universita Degli studi di Roma « La sapienza », Facolta di lettere e filosofia, Dipartimento di musica e spettacolo, 1990/91, p. 76. 19 Ces décors ayant disparu, on peut s'en faire une idée en visionnant la version en noir et blanc de Cosi de 1961 à la Vidéothèque Internationale d'Art lyrique d'Aix-en-Provence. 20 Dorel Handman remarque: «Les décors de Balthus ont un côté préromantique, ils accusent le jeu gratuit de cette féerie dépourvue d'illusions. Leur coloris, cependant, rappelle que toute gratuité correspond à quelque nécessité» in id., «Le festival d'Aix-en-Provence » in L'observateur, n015, 20 juillet 1950, p. 20. N. B. : Le décor aurait également pu être beaucoup plus à l'image d'Aix-en-Provence. Mais ce type d'attention commence avec les décors de Cassandre pour Don Giovanni et se retrouve dans le décor del977 pour Cosi avec la fontaine en pierre de Rognes dont le motif évoque celle des quatre dauphins.

24

Peter Pabst associé au metteur en scène Chen Shi-zheng est celui qui se rapproche le plus, grâce à un jardin chinois21, de l'idée d'une nature contrôlée contrastant avec les passions désordonnées des jeunes gens. Les moyens mis en jeu dans l'œuvre rendent le propos dapontesque et mozartien de nature à démontrer cette sentence. C'est sans doute ce but qui a incité Mozart à n'annoncer qu'un seul élément thématique dans l'ouverture22, le très déterminant « Cosi fan tutte» que prononceront les trois hommes (II, 13, N° 30) 23, alors que Mozart avait été capable d'annoncer une demi-douzaine d'éléments thématiques dans l'ouverture de Don Giovanni.
Gozzi aurait sans doute applaudi, ne disait-il pas: « Les yeux de l'homme qui contemple une femme ne sont jamais assurés de bien voir. Les poisons les plus cruels sont extraits de petites plantes de rien du tout 24». Il serait cependant réducteur de n'envisager l'opéra que sous l'angle pédagogique car le livret de Cosi, faussement monochrome, se nourrit d'une myriade d'emprunts. Si notre opéra était un habit, ce serait celui d'Arlequin.. .

21

L'eau représente la mer des passions qu'il faut traverser au prix de tous les dangers pour

aborder la rive de l'île montagne, le paradis de la réalisation. Elle est aussi le ruisseau qui irrigue et ravive le jardin tel un être vivant. L'eau contribue ainsi à l'animer de ses frémissements. Ses brusques changements de direction secouent l'âme encline à la facilité et à l'assoupissement. Le mouvement descendant et dynamique de la cascade complète l'aspect ascendant et statique de la montagne d'où elle s'écoule (cf. le site « Les symboles du jardin chinois», http://www.sinoptic.ch/quicong-taiiiquan/voyage/symboles.htm). Un arbre mort apporte une touche de contraste en reposant sur toute la longueur du plateau. Il est d'autant plus remarquable que les paysagistes chinois utilisent couramment le pin (qui incarne la longévité et la lutte pour la survie parce qu'il demeure toujours vert), le bambou et l'abricotier: «les trois amis de l'hiver ». Mais ici, il ressemble à une potence de mauvais augure (cf. le site «Le jardin de chine du jardin botanique de Montréal»: http://www2.ville.montreal.qc.ca/iardin/chine/chine.htm ). 22 Cf. p. 26. 23 Ce motif de l'ouverture (voir El p. 26) se retrouve mesure 23-26 (II, N° 30). 24 Carlo GOZZI, Les mémoires inutiles, chroniques indiscrètes de Venise au XVIIIe siècle, Nino FRANCK éd., Editions D'Ailleurs Phébus, 1987, p. 314.

25

J..
FIÙ1es

Iltlulbo;s

CI<I1";n"l1e:<. en ut

Bussons

:'io.

Cor en sol

l"n.>mpcttcs en nI

.i

Timl".!es

VÙ,!t'\1S I

IlViolons \J
..........

'f' A1Ios f p

Violoncelles

Conlrebasses

..
f
p

El. Ouverture (mes. 12-14).

26

II . une question de perception? Cosifan tutte
Syncrétisme: Perception globale et confuse, qui, selon certains psychologues, serait la perception première chez l'enfant, et d'où émergeraient ensuite des objets directement perçus. Nouveau petit Larousse illustré.

Il est impossible de penser à l'aspect didactique de Cosi fan tutte sans imaginer qu'il ne circonscrive Da Ponte et Mozart dans un périmètre trop étroit pour eux. Si la leçon seule à tirer du Don Juan de Tirso de Molina est « qu'il ne faut pas attendre pour se convertir », Da Ponte et Mozart ajoutent à la leur le conseil de « Pensate a divertirvi », pour emprunter au texte de Despina. Mais ce divertissement-là pourrait bien nous conduire à nous cultiver tant les allusions aux arts du spectacle et à la littérature font florès dans Cosio Le vrai pari serait-il de les deviner, de faire éclater les limites pédagogiques de cet opus et d'en faire apparaître toutes les savoureuses aspérités? Pouvons-nous porter sur ce livret un regard aussi pénétrant que celui des contemporains de Mozart? Ce texte ne sollicitaitil pas les lumières de l'honnête spectateur du XVIIIc siècle en matière d'art et de société? Cosifan tutte nous inviterait-il, en d'autres termes, à l'école du discernement? L'originalité et la saveur épicée de Cosifan tutte peuvent être difficiles à apprécier pour des amateurs d'art lyrique ayant accès à des spectacles construits autour d'héroïnes aussi sulfureuses que la grande duchesse de Gérolstein, Carmen, Concepcion ou Lulul ainsi qu'à une littérature allant de Sade à l'Amant de Marguerite Duras. Mais ces qualités sont très certainement apparues aux Viennois du XVIIIC s., si l'on considère le nombre d'opéras qui ont traité le sujet de l'épreuve amoureuse et fait triompher la vertu. Le public pouvait comparer. Una Casa rara de Martin y Soler2 offre sans doute le rapprochement le plus intéressant. Da Ponte en fait un résumé limpide: «L'infant d'Espagne s'amourache d'une très belle bergère, qui, vertueuse, est éprise d'un montagnard »3. L'opéra de

1 Respectivement en 1867, 1875, in L'heure espagnole de Ravel en 1907, en 1928-1935. 2 Dans ses Mémoires Da Ponte pense avoir adapté une nouvelle de Calderàn : La Lune de la sierra, mais cette comédie est en réalité de Luiz Vélez de Guevara (1579-1644). 3 Mémoires de Lorenzo Da Ponte..., op. cit., p. 146.