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Danse et nouvelles technologies : enjeux d'une rencontre

De
145 pages
A l'aube de ce troisième millénaire, les nouvelles technologies pénètrent particulièrement le terrain de la création artistique contemporaine. Ainsi, cette réflexion se focalisera sur la rencontre entre art chorégraphique et nouvelles technologies pour les problématiques spécifiques qu'elle soulève. Un panorama historique retraçant les multiples collaborations Art/Technique aidera à comprendre en quoi les NTIC bousculent aujourd'hui, les fondements de la création et de la représentation en Danse.
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Sommaire
Avant-Propos L’évolution de la collaboration Danse et nouvelles technologies jusqu’à nos jours
A. Le débat Art/Technologie, la jalousie cachée de meilleurs ennemis
La polémique théorique Panorama historique des rencontres Danse et nouvelles technologies

7 12

13 16

B. La vidéo, catalyseur de prise de conscience d’une ère nouvelle pour la création chorégraphique

Les débuts de la vidéo 20 L’émergence d’un genre nouveau : le film de danse 24 L’intervention de la vidéo dans la création chorégraphique 27

C. Les systèmes informatiques, vers une forme d’hybridation du processus de création chorégraphique
Life forms et Merce Cunningham, la première expérience danse et informatique Notion de numérisation et de mapping La technicisation des outils 31 35 40

Les nouvelles technologies bousculent les fondements de la création et de la représentation en Danse
A. La notion centrale du corps
Le corps et son mouvement, fondements existentiels de la danse Corps inorganique et virtualité de la danse Vers le post-humain

47

47 57 67

B. L’espace-temps dans la création Danse et nouvelles technologies
La notion d’environnement La perception du danseur face aux nouveaux espaces de création Quels espaces de diffusion pour ces nouvelles danses ?

75 81 89

C. Un rapport nouveau à la musique et au son
De l’interaction à l’interactivité La musique, un art outil

93 99

Les Nouvelles technologies permettent-elles objectivement, d’envisager la création chorégraphique autrement ? 104
A. Vers une Danse éprouvette
La création se fait en laboratoire Internet, révolution majeure pour la création numérique 104 110 114 118

B. Une nouvelle approche de la représentation

Le processus peut-il supplanter la représentation ? Le rôle du public et sa réception face à ces nouveaux modes de création

C. Une utopie contemporaine

Souffle nouveau ou piège de la névrose chorétechnologique Le coût des œuvres ou les limites du développement Danse et NTIC Une problématique occidentale ?

124 128 132

Conclusion Bibliographie

135 139

6

Avant-propos
La scène se déroule dans un café de Toulouse, une demoiselle assise en terrasse sourit à l’ami qui vient de la rejoindre, elle lui demande : « qu’est-ce que tu écoutes dans ton I Pod? », le jeune homme, se défaisant de son appareillage technologique, lui répond : « Un son mp3 de Tiken Jah Fakoly, que je viens de télécharger sur Internet ». Une scène presque familière ? En effet, ces nouveaux codes et comportements technologisants n’appartiennent plus seulement à l’imagination débordante des univers science fictionnels de certains cinéastes ou dessinateurs de bandes dessinées. Nous faisons désormais l’expérience des nouvelles technologies au quotidien. L’aube de ce troisième millénaire est plus que jamais placée sous le signe du développement des nouvelles technologies. Leur introduction dans l’économie mondiale est venue bouleverser les valeurs traditionnelles, auparavant basées sur d’autres types d’industries. Le marché des nouvelles technologies a donc imposé une nouvelle façon d’appréhender la croissance et le développement économiques. On retiendra à ce sujet la fulgurante épopée de la Sun Valley aux Etats-Unis, dans les années quatre-vingt/quatre-vingt-dix, qui a propulsé le PIB de cette région. Si l’entrée de l’action Microsoft de Bill Gates à la NYSE de Wall Street institutionnalise et crédibilise le développement du marché des technologies de pointe, nous sommes tous déjà presque initiés à ces nouveaux outils technologiques. En tant que témoins ou acteurs, nous participons à cette explosion économique. Les commerçants spécialisés observent d’ailleurs avec jubilation, le fabuleux engouement des consommateurs pour les produits technologiques notamment autour de l’informatique, la vidéo et la photo numériques. Si l’on était tenté de croire, au début de la téléphonie mobile, à l’âge du Bip Bop, à un simple effet de tendance profitable aux quelques Happy Few, la révolution Internet est venue abaisser ces clivages et démocratiser l’utilisation des nouvelles technologies. Ce phénomène, dont on

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ne mesure peut être pas encore l’ampleur est, en effet, venu bouleverser le réseau communicationnel et les modes d’échange de l’information. La quasi omniprésence de ce mode de communication et d’information, ultra rapide, a marqué une avancée déterminante dans notre approche globale du monde. Cependant l’utilisation des nouvelles technologies ne se limite pas aux seuls axes de la Communication. Elle se répand dans tous les domaines et à tous les niveaux, pour renforcer ou apporter de nouvelles solutions. A ce sujet, il faut souligner la grande efficacité de ces nouvelles technologies pour apporter des progrès visibles dans les domaines de la Santé ou encore de sécurité et protection civile. Les avancées technologiques dans le domaine médical et chirurgical, à l’instar du scanner, laser, ont permis d’améliorer considérablement la connaissance de notre anatomie et donc de pouvoir apporter des soins adaptés, tout ceci augmentant de manière significative le niveau de l’espérance de vie. Nous sommes donc confrontés et même englobés, de façon plus ou moins consciente, dans cet univers technologique. Les nouvelles technologies viennent ainsi modifier et influencer nos attitudes et comportements au sein de nos environnements proches, puisque aucun domaine n’est épargné. Ainsi, le modèle type de l’homme des années 2004 mute de plus en plus vers la forme d’un être prothétique, qui augmente son potentiel naturel de capacités technologiques. Le portable greffé à l’oreille, l’« Homo Numericus », aime consulter son nouveau Palm dernier cri, ou encore, admirer sa formidable installation vidéo avec son écran plasma de plus d’un mètre de longueur, s’intégrant parfaitement dans le design Zen et épuré de son duplex parisien. Lorsqu’il fait son jogging, il ne se sépare jamais de sa clé USB de moins de deux grammes, sur laquelle il écoute les musiques qu’il a enregistrées sur son ordinateur portable. Cette avidité pour les apparats technologiques, révèle clairement un enjeu social. Bien que de plus en plus accessibles financièrement, en raison du renouvellement rapide du marché (durée de vie d’un ordinateur maximum quatre ans), les nouvelles technologies se matérialisent comme un signe extérieur de richesse et de reconnaissance sociale. Symbole

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puissant de modernité, les nouvelles technologies influencent les tendances du design et de l’architecture. En intégrant les habitats contemporains de façon de plus en plus harmonieuse (forme stylisée, miniaturisation des systèmes), les nouvelles technologies produisent également des nouveaux codes et lignes esthétiques, qui inspirent largement les créateurs. Cette fièvre technologique n’a pu s’empêcher de contaminer le domaine artistique. Cette rencontre inévitable entre les arts et les technologies ne cesse désormais d’ouvrir d’autres champs d’expérimentation et de renouveler les productions artistiques. Que serait le Rap et la musique Eléctro sans l’introduction du Sampleur dans les nouveaux outils de composition ? Si Art et Technique ont toujours entretenu des relations proches et on pense ici, à l’invention de la peinture en tube, qui en donnant la possibilité de peindre in situ, a ouvert la voie à de grands courants picturaux comme l’Impressionnisme, il semble que de nos jours, cette problématique, trouve une résonance particulière. On constate, en effet, que les technologies ne font pas que s’additionner aux processus de création des artistes, mais viennent également modifier et bouleverser leur fonctionnement. C’est ici un des éléments centraux qui, bien que le phénomène soit encore récent, nous fait pressentir une véritable révolution des nouvelles technologies au sein des arts. Les domaines, relevant plus des industries culturelles (tel le cinéma, la musique) ont intégré, souvent par nécessité, ces nouveaux modes de production, proposés par les nouvelles technologies. Mais qu’en est-il du domaine du spectacle vivant, regroupant principalement théâtre et danse ? Encouragée par l’action conjointe d’une baisse des prix d’achats et d’aides financières publiques, la danse se laisse également séduire par ce tourbillon de modernité. Comment cet art de l’instant, de la représentation vivante et éphémère va-t-il approcher et appréhender cette rencontre ? L’objectif de cette étude est de mesurer, de constater et d’analyser les enjeux de l’introduction des nouvelles technologies dans la création chorégraphique.

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Le champ chorégraphique s’est intéressé, dès l’invention des frères Lumière au début du siècle dernier, aux collaborations avec les technologies. Mais aujourd’hui, il expérimente, notamment avec l’explosion du numérique, de nouvelles problématiques qui vont jusqu’à remettre en cause les fondements de son existence. L’engouement des créateurs pour les outils technologiques révèle un désir de trouver de nouvelles sources d’inspiration pour faire évoluer la danse, en adéquation avec les environnements technologiques (que nous côtoyons désormais souvent). Touchée par la vie quotidienne, la danse intègre dans ses processus de création et de représentation, la vidéo et autres outils numériques, pour mieux exprimer le monde d’aujourd’hui tel qu’il se forme sous nos yeux. Mais si cette rencontre fascine, ou inquiète, déchaînant ainsi les passions entre « pro et anti-technophiles », c’est qu’elle soulève, de façon cruciale, la question du devenir de la Danse. Au même titre que les grands mouvements de rupture de la danse, l’introduction des nouvelles technologies vient bouleverser un ordre presque établi. La question est donc de savoir jusqu’où proposent-elles de nouvelles évolutions pour la danse et peut-on remettre en cause, les piliers fondamentaux de cet art en risquant d’étioler sa quintessence et ce qui faisait jusqu’alors son succès ? Le principal intérêt de ces questionnements est de mesurer jusqu’où la danse devra intégrer les NTIC ou au contraire, en faire l’impasse, pour évoluer. La fin de l’effet de mode ou tendance placera-t-il la limite naturelle au développement de certaines collaborations, pour préserver de la contamination virtuelle, les corps de chair des danseurs ? Ou bien, devra-t-on, définitivement, se former à une autre façon de voir la danse, à l’instar d’un spectateur s’extasiant devant la formidable fonction de « Mapping », utilisée pour programmer un danseur virtuel ? Il est donc nécessaire, pour appréhender objectivement ces problématiques, de s’intéresser à l’évolution de cette collaboration entre danse et technologie, depuis ce que nous considérerons comme ses débuts, jusqu’à nos jours. En prenant l’angle d’étude d’un panorama historique, la première partie de ce mémoire montrera quelles sources et expériences ont inspiré

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et conditionné notre approche contemporaine du débat Art/Technologie. Le développement et l’amélioration des produits issus des nouvelles technologies sont à mettre en rapport avec la diversité et la pluralisation des formes de création avec les nouvelles technologies : le film de danse doit, en effet, son émergence, dans les années soixante-dix, à l’accessibilité et à la facilité de manipulation du matériel vidéo. Par conséquent, l’étude de cette évolution est un élément nécessaire dans la compréhension globale et actuelle du phénomène. Cependant la problématique révèlera sa dimension centrale dans la seconde partie de l’étude qui, en exposant les réels enjeux de cette rencontre, nous permettra de mieux cerner, comment et à quels niveaux, les nouvelles technologies bousculent les fondements de la création en Danse. En prenant trois axes d’études, piliers de l’art chorégraphique, à savoir le corps, la notion d’espace temps et la musique, l’analyse aidera à comprendre l’entrain et les craintes, parfois justifiés, émis à l’encontre de ces nouvelles collaborations « chorétechnologiques ». Une fois ces bouleversements enclenchés, quelles nouvelles perspectives offrent ces collaborations avec les technologies et permettent-elles objectivement d’envisager la création chorégraphique différemment ? L’ultime partie de ce mémoire sera consacrée à ces questionnements, car, si les nouvelles technologies révolutionnent le processus de création en hybridant savoirs artistiques et technologiques, elles se matérialisent parfois sous la forme d’une utopie contemporaine à caractère purement occidental. L’occasion sera donc faite d’esquisser et de démontrer certaines limites du développement de ces nouveaux genres artistiques, liées la plupart du temps à des problèmes d’ordre économique et financier.

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L’évolution de la collaboration Danse et nouvelles technologies jusqu’à nos jours.
A. Le débat Art/ Technologie, la jalousie cachée de meilleurs ennemis.
La vieille polémique Art/Science animait déjà les débats des penseurs et philosophes de l’Antiquité. Il est intéressant de voir selon quels termes se définissaient ces deux idées. « L’épistémè » est, selon Platon, la connaissance parfaite, le savoir, ce que nous connaissons aujourd’hui sous la désignation de Science. En prenant un angle d’analyse étymologique, on s’aperçoit que le terme technologie dérive de la racine indo-européenne teks, qui désigne toute activité de fabrication et du logos grec, le discours. Il désigne les applications pratiques de la recherche scientifique, comme une sorte de théorie de la pratique. Ainsi, à la différence de la technique, idée associée aux outils, la technologie ne se conçoit pas comme isolée d’un système de penser. L’art est alors décrit comme l’antithèse de cette première idée, par le philosophe grec. Son approche est reliée à la théorie des formes et des idées, exposée dans Parménide et le Sophiste. Une belle fleur est, par exemple, une copie ou imitation des formes universelles, à savoir « floralité » et « beauté »1. La fleur physique est déjà éloignée de la réalité, telle que la définit Platon. Une image de la fleur est donc encore plus éloignée de la réalité. Cela signifie également que l’artiste est tout autant éloigné de la connaissance. En effet, on peut relever que la critique fréquente de Platon à l’égard des artistes consiste à dire qu’ils ne possèdent pas une connaissance réelle de ce qu’ils font et qu’en conséquence, ils doivent être chassés de la cité.

1

G.RODIS-LEWIS, Platon, Seghers, collection philosophes de tous les temps, 1965.

12

La polémique théorique.
Telle une nouvelle bataille d’Hernani, cette question déchaîne éternellement les ires et passions des artistes, intellectuels et scientifiques des générations qui se succèdent. Pourquoi, dans certains cas, cette rencontre dérange-t-elle tant ? Bien plus qu’une simple querelle de délimitation des secteurs et de hiérarchisation des genres, cette question nous renvoie à des préoccupations plus existentielles. L’intérêt constant, suscité par ce débat, ne révèle-t-il pas aussi nos angoisses face à la question de la pérennisation du genre humain ? Si l’on considère l’art en tant que processus de création, deux positions philosophiques s’opposent sur les rapports entre l’art et la technologie. La position des dits « humanistes », pour lesquels l’art est, par excellence, le lieu de la liberté créatrice, de l’expression humaine, bref de la production du sens. Seul l’homme peut produire le sens et la sensibilité qui définissent l’art. Les partisans de cette position dénoncent la technique comme étant destructrice ou, au minimum, réductrice de ce lieu de liberté. Ils soulignent le conflit entre l’homme et la machine sur la question de la production de sens et finalement sur la liberté humaine. A l’opposé les dits « technophiles » pensent que le processus de production de sens peut être reconstitué, voire auto engendré par la machine, dans la perspective d’une machine intelligente qui pourrait prendre en charge le processus créatif (intelligence artificielle). Mais comme le souligne Alain Cauquelin : « La disparition du processus humain de création dans la fabrication machinique serait l’autocritique radicale de l’art et le véritable artiste critique serait l’infographiste »2. Une position moins radicale considèrerait que, l’intelligence technologique peut aider la création artistique. Le sens émanerait alors de la coproduction homme/machine par un processus de dialogue et d’interaction entre les entités artistiques et technologiques.
2

A.CAUQUELIN, P.MUSSO, La technicisation de l’art, Rapport ministériel, archives en ligne du ministère de la Culture, 1990.

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Au-delà du clivage entre l’amour de l’art et le désir de modernité, se joue le statut de l’homme face à la machine. Qui vaincra l’autre dans la recherche du nouveau et le dessein d’une nouvelle société ? Qui manipule qui ? La vraie vexation et frustration de l’artiste ne vient-elle pas du rapport à la machine ? La fragmentation et parcellisation que crée le rapport de la danse aux technologies, génèrent un sentiment d’inquiétude pour l’artiste. Ces craintes étaient plus dominantes au début des années quatre-vingt dix, lorsque l’émergence de l’excitation pour la réalité virtuelle semblait suggérer que l’homme aurait rapidement quitté l’espace de la matière, de la chair pour s’immerger dans le cyberespace. Les amoureux du corps pensaient alors que « si les technologies continuaient à se développer sans frein le corps serait réduit à un vase vide et inutile »3. Cette perception serait alors un anathème pour le danseur. En effet, le phénomène grandissant d’une technicisation de l’art conforte ces inquiétudes. Les modes de production artistique s’en trouvent bouleversés, car la technique se matérialise de plus en plus comme une sorte d’écriture incontournable de toute œuvre d’art et devient selon les termes de Pierre Musso « une modalité cognitive de l’œuvre. En tant qu’elle participe à la création de formes, qui obéit à des règles »4. Le débat commence ici, lorsqu’il s’agit de savoir si les nouvelles technologies créent une rupture dans le champ de la création artistique. Ce questionnement est inévitable car tout est remis en cause, notamment le statut de l’œuvre, celui de l’artiste devenant collectif, et l’influence sur le marché de l’art. Martine Epoque, chorégraphe québécoise déclare, dans une interview donnée pour la présentation de Tabula rasa, sa pièce « technochorégraphique » (néologisme qu’elle a inventé pour décrire le genre de ses créations) : « C’est sûr que l’on commence à rationaliser la Danse, mais on ne perd rien ». Même si le panorama tend à s’élargir davantage, les créateurs
3 4

L.LOUPPE, Mouvements virtuels sur Jean-Marc Matos, Revue Marsyas, p59. Idem.

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