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Debussy, Ravel et Stravinski : textes de Louis Laloy (1874-1944)

De
392 pages
Louis Laloy (1874-1944), écrivain, érudit et critique, nous offre des aperçus pénétrants sur la musique française de son époque. Dans ce volume - la première étude de la carrière de Louis Laloy - sont rassemblés ses écrits sur les trois principaux compositeurs de France au XXème siècle : Debussy, Ravel et Stravinski. Ami des trois hommes, Louis Laloy était un esprit très pénétrant, un écrivain doué et un musicologue, helléniste et sinologue exceptionnel. L'édition original de ce livre en anglaise se voit ici augmentée de nouveaux articles et extraits, avec une bibliographie complétée des écrits de Laloy.
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Debussy, Ravel et Stravinski: textes de Louis Laloy (1874-1944)

Univers Musical Collection dirigée par Anne-Marie Green
La collection Univers Musical est créée pour donner la parole à tous ceux qui produisent des études tant d'analyse que de synthèse concernant le domaine musical. Son ambition est de proposer un panorama de la recherche actuelle et de promouvoir une ouverture musicologique nécessaire pour maintenir en éveil la réflexion sur l'ensemble des faits musicaux contemporains ou historiquement marqués.

Déjà parus

Ronald LESSENS, GRÉTRY ou Le triomphe de l 'OpéraComique, 2007. Patrick REVOL, Conception orientale du temps dans la musique occidentale du vingtième siècle, 2007. Jean-Louis BISCHOFF, Tribus musicales, spiritualité et fait religieux, 2007. Claire HERTZ, Salsa, une danse aux mille couleurs, 2007. Leiling CHANG, Gyorgy Ligeti. Lorsque le temps devient espace. Analyse du Deuxième livre d'études pour piano, 2007. Georges SAUVÉ, Antonio Sacchini 1730-1786, 2006. Éric LECLER, L'opéra symboliste, 2006. Roland GUILLON, La New Wave, un jazz de l'entre-deux, 2006. Paul FUSTIER, La vielle à roue dans la musique baroque française :Instrument de musique, objet mythique, objet fantasmé ?, 2006. Eric HUMBERTCLAUDE, Pierre Souvtchinski, 2006. Robert GUILLOUX, Maxime Dumoulin, 2006. Jean-Philippe HEBERLE, Michael Tippett, au l'expression de la dualité en mots et en notes, 2006. Bertrand RICARD, Lafracture musicale, 2006. Gabriel CASTILLO FADIC, Musiques du XX"me siècle au sud du rio Bravo: images d'identité et d'altérité, 2006. Ana STEF ANOVIC, La musique comme métaphore, 2006.

DEBORAH PRIEST

Debussy, Ravel et Stravinski: textes de Louis Laloy (1874-1944)

L'HARMATTAN

Édition originale en langue anglaise: Louis Laloy (1874-1944) on Debussy, Ravel and Stravinsky Ashgate, Aldershot, Hants, Angleterre, 1999.

~ L'Harmattan 2007 5-7 rue de l'École Polytechnique; Paris 5e www.librairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03562-1 EAN : 9782296035621

Remerciements
Je tiens à remercier le personnel des bibliothèques suivantes qui ont facilité mes recherches: Fisher Library et Sydney Conservatorium of Music Library, Université de Sydney; State Library of Victoria, Australian National Library, Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque-Musée de l'Opéra, Médiathèque du Conservatoire national de musique et de danse de Paris, Oberlin College Conservatory Library et la British Library. Merci aussi à mes collègues et amis MM. Nigel ButterIey, Lewis Cornwell, Denis Herlin, Roy Howat, John Humbley (directeur UFR des Etudes intercuIturelles de langues appliquées, Université Paris 7 Denis-Diderot), Alan James (Classics Department, Université de Sydney), Thomas Mathiesen (School of Music, Université d'Indiana) et Yen Yung Yang; Mmes Myriam Chimènes, Françoise Grauby (Department of French Studies, Université de Sydney), Rachel Lynch (Ashgate Publishing Ltd), Catherine Massip, Jane Miller et Elizabeth Powell.

M. Vincent Laloy, petit-fils de Louis Laloy, a bien voulu m'envoyer quantité de documents et répondre à mes questions pendant plusieurs années. M. Manuel Rosenthal m'a parlé de ses souvenirs de Ravel. Je sais gré aux chercheurs Michael Black, Marie-Hélène Coudroy-Saghaï, Peter Hollo et Eurydice Jousse, et à Anna Maslowiec qui a préparé les exemples musicaux.
Le projet a reçu des bourses du Sydney Conservatorium l'Université de Sydney et du Australian Research Council. of Music, de

Finalement, je tiens à remercier M. Vincent Laloy de m'avoir autorisée à citer des extraits de plusieurs livres de Louis Laloy, et à faire reproduire des photographies, lettres et autres documents. BMG Music Publishing France m'a autorisée à citer des exemples musicaux tirés de partitions de Debussy. Malgré tous nos efforts, nous n'avons pas réussi à identifier les ayants-droit des éditeurs des revues dans lesquelles furent publiés les articles de Louis Laloy cités partiellement ou intégralement dans le présent ouvrage. Nous leur serions donc reconnaissants de bien vouloir se manifester afin de nous permettre de les remercier dans une éventuelle nouvelle édition.

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Avant-propos
J'ai commencé à m'intéresser aux écrits de Louis Laloy il y a quelques années, après avoir lu son Claude Debussy (Dorbon aîné, 1909). J'estimais que ce livre de Laloy, la première biographie du compositeur en langue française, présentait des aperçus remarquables sur Debussy qui méritaient d'être réexaminés aujourd 'hui : en particulier, des aperçus sur l'analyse du langage musical de Debussy, sur les rapports entre cette musique et la littérature française de l'époque, et sur l'interprétation des compositions de Debussy (ces remarques-ci constituent en particulier le dernier chapitre de Claude Debussy). L'idée m'est venue de chercher plus profondément parmi les écrits de Laloy. En commençant par ses mémoires, La Musique retrouvée, 1902-1927 (Plon, 1928), j'ai trouvé et puis examiné ses livres et grand nombre de ses critiques et articles. La recherche des critiques et articles a pris assez longtemps, en raison du très grand nombre de revues qui existaient aux premières années du 20e siècle et l'abondante et diverse production de Laloy. Mes recherches m'ont montré que Louis Laloy était une nouvelle source de renseignements sur la vie et la position esthétique non seulement de Debussy, mais aussi de plusieurs autres compositeurs français des quatre premières décennies du 20. siècle; il était d'ailleurs une source importante pour l'étude de la réception des œuvres de ces compositeurs. J'ai choisi Debussy, Ravel et Stravinski pour le présent ouvrage en raison de la grande quantité de textes que Laloy avait publiés à leur sujet. Puisque Louis Laloy connaissait Debussy plus intimement, il y a moins de textes sur Ravel et Stravinski que sur l'auteur de Pelléas, mais les remarques de Laloy sur ceux-là sont tout à fait aussi puissantes et originales. Il est intéressant en addition de lire les articles de Laloy sur Paul Dukas, Erik Satie, le groupe des Six et certains compositeurs d'époques antérieures, qui font preuve de sa brillante pénétration musicale et intellectuelle, de son écriture élégante et de son humour caractéristique. La recherche des textes était stimulante et fascinante. Il n'existait aucun recueil de ces documents. En effet, sauf pour quelques brefs extraits cités dans deux livres de Léon Vallas, dans un article de Guido M. Gatti: « The piano works of Claude Debussy», Musical quarterly 7 (1921) p. 418-460, dans Au piano avec Claude Debussy de Marguerite Long (Julliard, 1960) et dans Debussy remembered de Roger NichaIs (Faber, Londres, 1992), les écrits de Laloy sur Debussy sont peu connus, et ses écrits sur Ravel et Stravinski encore moins. Certains journaux et revues auxquels Louis Laloy collaborait sont 9

conservés dans des bibliothèques australiennes, mais j'ai passé plusieurs mois à Paris à chercher d'autres périodiques, à consulter les livres de Laloy, et à examiner certaines archives de la Bibliothèque nationale de France (département de la Musique) et du Conservatoire nationale supérieur de musique. En outre, l'archive de la famille Laloy a été une source très riche de correspondance et d'autres matériaux. Il n'y a que deux livres de Laloy qui soient actuellement disponibles en librairie: Aristoxène de Tarente et la musique de l'antiquité (1904, rééd. Minkoff, Genève, 1973) et La Musique retrouvée, 1902-1927 (1928, rééd. Desclee de Brouwer, 1974). Les autres livres, ainsi que les revues auxquelles Laloy collaborait, sont conservés à la Bibliothèque nationale de France. Pour les articles de revues d'avant 1918, je n'ai pas cité les détails de numéro et de tome, puisqu'à la BnF ces détails manquent à certains titres clés. Des lettres adressées à Laloy par Ravel et autres sont conservées à l'archive de la famille Laloy. La plupart des lettres adressées à Laloy par Debussy ont été éditées initialement dans François Lesure, « Correspondance de Claude Debussy et de Louis Laloy (1902-1914) », Revue de musicologie 48/125 (1962) p. 3-40, et plusieurs en sont reproduites dans La Musique retrouvée. Plus récemment, on a le bonheur de pouvoir consulter François Lesure, Denis Herlin et Georges Liébert, éd., Claude Debussy. Correspondance (1872-1918) (Gallimard, 2005). Le présent volume est l'édition française de Louis Laloy (1874-1944) on Debussy, Ravel and Stravinsky, édité en Angleterre en 1999 par Ashgate Publishing Ltd. J'ai ajouté au nouveau volume plusieurs articles et extraits, en particulier sur Rave] et Stravinski, ou bien parce qu'ils sont les fruits de découvertes récentes, ou bien parce qu'ils auraient trop perdu à la traduction en anglais. La bibliographie de cette édition française contient une liste augmentée des articles de Laloy. La vaste culture de Louis Laloy a produit dans ses écrits une grande diversité de références à I'histoire moderne et ancienne, à la littérature, aux arts plastiques et à d'autres disciplines. J'ai annoté les références qui pourraient être obscures pour les lecteurs de nos jours, en ajoutant de brefs détails biographiques sur les musiciens peu connus, les questions d'actualité, etc. J'ai suivi l'usage de Laloy pour la plupart des noms propres, mais pour Stravinski j'ai employé l'orthographe française préférée du compositeur (tandis que Laloy donne à différents moments « Stravinski », « Stravinsky» et même « Strawinski » ). Les erreurs de titres, de noms et de villes sont corrigées sans mention; les quelques rares erreurs plus graves, qui sont des lapsus sans doute, sont corrigées dans les notes. Nombre d'écrivains de cette période utilisaient 10

l'ellipse pour des raisons d'expression, et de temps en temps pour signaler une omission; pour éviter la confusion, les ellipses éditoriales sont données entre crochets: [...]. Pour les majuscules, j'ai suivi l'usage moderne: Société nationale, Ballets russes, etc.

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Liste des planches
(p. 145 à p. 156) 1. Louis Laloy. Reproduit avec l'aimable consentement de M. Vincent Laloy. Debussy et Laloy avec un cerf-volant. Reproduit avec l'aimable consentement de M. Vincent Laloy Lettre de Debussy à Laloy, 10 septembre 1909. Reproduit avec l'aimable consentement de M. Vincent Laloy. Un extrait de cette lettre est transcrit à la p. 35 à 36. Invitation à la reprise de Castor et Pollux de Rameau, 1918. Reproduit dans Rohozinski (1925). Le monument de Debussy à Paris. Reproduit dans Rohozinski (1925). Le monument de Debussy à Paris (détail). Reproduit dans Rohozinski (1925). Le monument de Debussy à Saint-Germain-en-Laye. Saint-Germain-enLaye, Musée Claude Debussy (inv. : 976.4.256). Reproduit par autorisation. Le projet de Fêtes galantes. Premier page du livret. Reproduit par
autorisation de M. Vincent Laloy.

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.J. "

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Lettre de Henri Bergson à Laloy, 30 juin 1928. Reproduit avec l'aimable consentement de M. Vincent Laloy. Lettre de Ravel à Laloy, 25 janvier 1922. Reproduit avec l'aimable consentement de M. Vincent Laloy. Louis Laloy, Mme Susanik Laloy, Diaghilev, Serge Lifar, Stravinsky, Jacques Rouché, env. 1920. Reproduit avec l'aimable consentement de M. Vincent Laloy. Décor de V. Barbey pour Padmâvatî. Reproduit dans Rohozinski (1925).

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Introduction

Louis Laloy et la vie IDusicale à Paris
Musicologue, écrivain, critique musical et helléniste, Louis Laloy était une figure d'importance dans la vie musicale de Paris au début du vingtième siècle. Si ses écrits sont peu connus de nos jours, même par les spécialistes - comme

ceux, bien sûr, de tous les critiques de l'époque

-

Laloy mérite toutefois

d'être reconnu dans l'histoire de la musique française en raison de ses relations avec les principaux compositeurs de son époque, et de sa capacité de se maintenir au courant des nouvelles tendances musicales et de les expliquer à ses lecteurs de façon élégante et lucide. Effectivement, les explications qu'il offre des mouvements musicaux des années 1900-1930 environ sont toujours vives pour nous aujourd'hui, et ses écrits offrent aux lecteurs de nos jours des aperçus qu'on ne trouve point dans la littérature musicologique récente. La perceptivité aiguë de son esprit et l'étendue remarquable de ses connaissances rendraient valable d'étudier Louis Laloy à lui seul, et ses relations avec la plupart des grands compositeurs français depuis 1902 jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale montrent qu'il avait une importance centrale pour I'histoire de la musique française. Critique exceptionnel, non seulement par ses connaissances profondes de la musique, mais aussi par ses critiques presque toujours mesurées, il jouissait de l'admiration et de l'estime de ses contemporains. Après la mort de Laloy, Marcel Dupré loua « sa vaste culture, son érudition prodigieuse, alliées à une sensibilité profonde », en notant que « toute une génération lui doit beaucoup ». Le musicologue Michel Brenet tenait en haute estime cet « écrivain qui sait être à la fois un réel artiste et un véritable savant, sans pour cela devenir jamais ni superficiel ni pédant ». Pour Emile Vuillermoz, « il avait une culture d'une richesse paradoxale et il savait en porter le poids écrasant avec une légèreté et une grâce de dilettante », tandis que Romain Rolland « admirait et aimait [sa] personnalité originale, riche et multiple, comblée de talents les plus divers, les plus solides, les plus brillants; [il était] savant, artiste, écrivain, musicologue et sinologue de premier rang» 1.
1 Les hommages de nombre d'amis et de collègues sont cités dans « Hommage à Louis Laloy (1874-1944) », Information musicale 4/151 (31 mars 1944) p. 245-247. 15

Né à Gray (Haute-Sâone) en 1874, fils d'un contrôleur des contributions directes, Louis Laloy habitait Paris depuis l'âge de cinq ans2. Brillant élève du Lycée Henri IV et de l'Ecole normale supérieure, s'il étudiait le piano, le violon et la contrebasse, c'était pour pouvoir se familiariser avec les partitions musicales plutôt que pour devenir concertiste. A la Sorbonne, il fut l'un des premiers en 1904, peu après Jules Combarieu et Romain Rolland, à soutenir une thèse de doctorat en histoire de la musique, sur la théorie de la musique antique grecque. En même temps, il faisait des études de contrepoint et de composition à la Schola cantorum, institution connue à la fois pour l'intérêt qu'elle portait à la musique ancienne française et pour les classes excellentes de deux de ses fondateurs: Vincent d'Indy et Charles Bordes3. Laloy poursuivit une carrière variée, qui faisait preuve à la fois de ses intérêts très divers et de sa remarquable pénétration intellectuelle. Dès 1901, il publiait des articles sur la musique, et des critiques, d'abord dans la Revue musicale de Jules Combarieu4, y exerçant sans titre la fonction de rédacteur en chef, et ensuite au Mercure musical (1905-1914), revue musicologique de haute réputation qu'il fonda avec Jean Marnolds. Laloy collabora aussi à La Grande revue, dont il était d'ailleurs rédacteur en chef, et fonda, avec Michel
2 Il garda quand même toute sa vie une relation intime avec sa province natale (qu'il avait en commun avec Emile Vuillermoz et Henry Gauthier-Villars). Propriétaire dans le village de Rahon, entre Dôle et Poligny (Jura), aux confins de la Bourgogne et de la Franche-Comté, il en fut maire de 1935 à 1940, laissant un « Journal d'un maire de village» qui parut dans L'Ere nouvelle (13 septembre- I7 octobre 1939). Louis Laloy mourut à Dôle en 1944. 3 Il existe des compositions et des exercices de contrepoint par Laloy qui datent de cette période: les compositions sont principalement des mélodies simples et des morceaux pour piano. Ces manuscrits sont conservés dans les archives de la famille Laloy, avec des arrangements de chansons populaires et d'autres œuvres des années quarante. Laloy sut dépeindre en détail le cours de d'Indy à la Schola cantorum: voir La Musique retrouvée, p. 68-92 ; « Blanche Selva. - La Sonate [...] », Comœdia (18 décembre 1913) p. 3, et « Promenades et visites musicales. III. Une nouvelle école de musique: Le cours de M. Vincent d'Indy», Revue musicale (novembre 1901) p. 393-398. 4 Ce périodique fut fondé en 1901 sous le titre: Revue d'histoire et de critique musicales. Dès son dixième numéro (octobre 1902) jusqu'en 1912 il portait le titre: Revue musicale, à ne pas confondre avec la Revue musicale fondée en 1920 par Henry Prunières. Les tout premières publications de Laloy étaient des articles sur des sujets généraux dans la Revue jeune sous le pseudonyme « Longepierre» ; ses premiers articles savants furent publiés dans la Revue de philologie, de littérature et d'histoire anciennes entre 1899 et 1902 : voir Bibliographie. 5 Le Mercure musical subit maints changements de titre, dont (liste non complète) : en 1907, Mercure musical et Bulletin français de la S.I.M [Société internationale de musique J ; en 19081909, Bulletinfrançais de la SIM; en 1910-191 I, SIM Revue musicale mensuelle; en 19121913, Revue musicale SI.M, et en 1914 Revue musicale, SIM. et Courrier musical. Voir Sadie (1980) t. 14, p. 464 et Thoumin (1957) p. 48. 16

Brenet, Jean Chantavoine et Lionel de la Laurencie, L'Année musicale (] 9] ]1913). Il collaborait à beaucoup d'autres journaux et revues: Comœdia, Le Courrier musical, La Joie musicale, Excelsior, L'Ere nouvelle, Le Figaro, Le Gaulois, La Gazette des beaux-arts et son supplément La Chronique des arts et de la curiosité, Le Journal des débats, Le Mercure de France, La Nouvelle revue française, Le Pays, La Revue des deux mondes, La Revue de Paris et Le Temps; nombre de ses articles parurent aussi dans des périodiques russes, anglais, italiens et américains. Non limités au répertoire de base, ses écrits journalistiques comprennent la musique des jeunes compositeurs de son époque: Debussy, Fauré, Dukas, Ravel, Stravinski, Satie et le groupe des Six. Laloy publiait en outre d'importants articles sur des sujets musicaux très divers: les musiques exotiques; les cabarets et les music-halls; la deuxième vague du wagnérisme vers 1908, et la politique artistique du gouvernement6. En ] 906-1907, Louis Laloy suppléait Romain Rolland en son cours d'histoire de la musique à la Sorbonne7. Il enseigna encore à la Sorbonne en 1920, et au Conservatoire de 1936 jusqu'à sa retraite en ] 941. Cependant, dans la carrière de Laloy, l'enseignement était beaucoup moins importante que le théâtre. Ayant fait la connaissance de Jacques Rouché lorsque celui-ci était rédacteur en chef de La Grande revue, il accepta le poste que lui offrit ce metteur en scène quand Rouché prit la direction du théâtre des Arts: c'était l'époque où Rouché modernisait la mise en scène conformément à l'introduction de la lumière électrique, sur le modèle de Stanislavski en Russie et de Gordon Craig à Londres8. Le théâtre des Arts monta plusieurs œuvres auxquelles Laloy avait collaboré, dont sa traduction du Chagrin dans le palais de Han, drame chinois du XIIIe siècle, sur une musique de Gabriel Graviez (créé en 1911)9 ; Les Folies françaises ou les Dominos, ballet sur une musique de F. Couperin, orchestrée par G. Grovlez et D.-E.1nghelbrecht (créé également en 1911) et Dolly, ballet sur la suite de morceaux pour piano de Fauré, orchestrée par Henri Rabaud (créé en 19]3). Lorsqu'en ]9]4 Rouché fut nommé directeur de l'Opéra, Laloy accepta le poste de secrétaire général qu'il lui offrit, et il garda ce poste jusqu'en] 940.
6 Laloy publiait en plus des articles sur la politique et les affaires militaires en Excelsior, avant et après la Première Guerre mondiale, souvent sous un nom-de-plume : « Jean Villars ». 7 Le Mercure musical annonça le ] 5 novembre] 906 (p. 354) : « Ce cours aura lieu les jeudis à 4 heures 1/2 à partir du 29 novembre et traitera de l'Opéra en France de Lully à Rameau. » 8 Voir L. Laloy, « L'Opéra », dans Rohozinski (1925) t. I er, ch. l, p. 97. Laloy discute de façon générale les innovations de Rouché dans La Musique retrouvée, p. 197 sqq. 9 Le Chagrin dans le palais de Han fut monté au théâtre des Arts en juin] 911 et repris la saison suivante. Une version en anglais: The flower of the Palace of Han fut représentée au Little Theatre à New York en mars ]9]2. Voir aussi La Musique retrouvée, p. 200. 17

On verra donc que les intérêts musicaux, esthétiques et intellectuels de Laloy étaient très divers. La liste de ses livres sur la musique fait preuve de l'étendue impressionnante de ses connaissances. Sa thèse de doctorat, Aristoxène de Tarente, disciple d'Aristote, et la musique de l'antiquité (1904, rééd. 1973), étude lucide accompagnée d'une Lexique d'Aristoxène (1904), fut louée par les musicologues contemporainslO ; les deux ouvrages font autorité encore aujourd'hui. Rameau (1908), qui parut lors du renouveau de la musique de ce compositeur en France, fut suivi de Claude Debussy (1909, éd. rév. 1944), première biographie en français du compositeur. Vinrent ensuite La Musique chinoise (1912, rééd. 1979), La Danse à l'Opéra (1927), et les mémoires détaillés et très admirés de Laloy, La Musique retrouvée, 1902-1927 (1928, rééd. 1974), puis Une heure de musique avec Beethoven (1930) et Comment écouter la musique (1942). Des documents conservés par la famille Laloy indiquent qu'il avait passé des contrats avec certains éditeurs pour des livres sur Chopin (1908) et Mozart (années 1940), restés inachevés, et qu'avant sa mort en 1944 il préparait de grands Fastes de la musique française, qui devaient paraître chez Gallimard. Louis Laloy possédait une grande curiosité et une capacité intellectuelle exceptionnelle, poussant toujours plus loin ses études au fil des ans. Non limitées à la musique, celles-ci comprenaient en outre les langues étrangères, la mathématique et la philosophiell. Helléniste et sinologue distingué, il savait aussi le latin, l'anglais, l'allemand, le russe et l'italien, et il publia en traduction française nombre d'œuvres littéraires et de documents sur la musique: les Mimes d'Hérondas ; les Ecrits juifs d'Henri Heine; des conférences faites sur Wagner par Guido Adler, et le Moussorgski d'Oscar von Riesemann ([1940]) ; il prépara aussi pour la scène des traductions de Boris Godounov et d'!domeneo de Mozart (acte III). Laloy avait étudié la mathématique au point de pouvoir comprendre les conférences faites à Paris par Albert Einstein en 1921. Mais ces projets furent dépassés par l'intérêt profond qu'il portait pour la langue et la culture chinoises. Sachant le mandarin, il donnait des conférences sur la métaphysique et la culture chinoises à l'Institut des hautes études chinoises, et traduisit en français des œuvres littéraires. En 1931 il fut envoyé en mission en Chine par le ministère de l'Instruction publique et des beauxarts. A Paris il avait beaucoup d'amis chinois, dont Sun-Yat-Sen, fondateur de
10 Voir par exemple le compte rendu par Jules Combarieu dans La Revue musicale (15 décembre 1904) p. 631. II Laloy est vraisemblablement le seul critique à avoir demandé que le Conservatoire donne des cours de latin et de grec: voir « Les Etudes classiques au Conservatoire », Courrier musical 24/3 Guillet 1922) p. 219. 18

la révolution chinoise, et il adopta certains éléments de la culture: la tenue, la cuisine, le rituel de l'opium, à tel point qu'on le nommait « le Chinois» 12. Certains contemporains de Laloy regrettèrent qu'il ne profitât pas de ses capacités exceptionnelles pour faire carrière en politique ou dans le monde universitaire. Mais il ne recherchait ni le pouvoir ni l'influence, préférant aller au gré de sa curiosité; il n'était quand même pas dilettante, poursuivant chaque projet jusqu'au fond avant d'en passer à un autre. Ecrivain, il possédait un style élégant et souple, sensible au rythme et à la mélodie de la langue française, ce qui le distingue de nombre d'autres critiques de l'époque: en ceci, comme ailleurs, il avait une capacité remarquable. Ses lectures comprenaient les littératures française et étrangères. Dans ses articles il cita des auteurs français de Pascal à Cocteau, en plus de philosophes grecs et chinois, et c'est à Laloy que Debussy demanda des conseils sur le sens de certains mots quand il se décidait à mettre en musique « Quand j'ay ouy le tabourin» de Charles d'Orléans13. A certains moments, on croit percevoir un accent de Baudelaire, de Mallarmé, ou bien de l'époque oÙ fut écrit le texte de l'œuvre qu'il critique; et ce n'est sans doute pas sans penser à Proust que Laloy choisit le titre de ses mémoires: La Musique retrouvée. Louis Laloy comptait parmi ses amis Debussy, Ravel, Stravinski, Ricardo Vines, Auric, Poulenc, Romain Rolland, Jean Marnold, André Breton, Colette, Jacques Maritain, Gide, Cocteau et Rodin. Il connaissait par ailleurs Diaghilev, M.-D. Calvocoressi, Manuel de Falla, Albert Roussel et Satie, sauf que, dans le cas de ce dernier, il était plutôt question d'une haine réciproque. Lors de leurs visites à Paris il fit la connaissance de Rimski-Korsakov, de Richard Strauss et de Bartok. Sa femme, Susanik (Chouchik), était pianiste de profession, et la cantatrice connue Marguerite Babaïan était sa belle-sœurI4.

La critique musicale de Laloy fait preuve de sa capacité de comprendre à fond les œuvres nouvelles, à la différence de nombre de critiques qui
12 Les traductions et écrits de Laloy sur la Chine comprennent: Légendes des immortels; d'après les auteurs chinois (1922) ; Contes magiques, d'après l'ancien texte chinois de P 'ou Soung-fin (env. 1925); Poésies chinoises (1944); « La musique et les philosophes chinois », Revue musicale 6/4 (1er février 1925) p. 132-139; « Opium, fumée d'opium et morphine », Grande revue (25 juin et 10 juillet 1911) p. 786-800, 116-128; « La Convention d'opium », Grande revue (25 juillet 1912) p. 385-388, et, avec H. Jou-Kia, « Histoire de la révolution chinoise », Grande revue (25 mai 1912) p. 225-243. Laloy dépeignit ses expériences en Chine dans Miroir de la Chine: présages, images, mirages (1933). 13 Voir p. 230 n. 7. 14 Sur Marguerite Babaïan, voir p. 46. 19

éprouvaient grande horreur devant ces œuvres et les condamnaient sans façon; elle révèle en plus une attitude pénétrante et progressiste à l'égard de l'évolution de l'esthétique et du langage musical. Dans un article sur « La Musique de l'avenir », paru au Mercure de France en 190815, Laloy exposa les développements qu'il prévoyait dans les domaines de l'orchestration et de la facture des instruments. Dans une critique du Sacre du printemps, en 1914, il se montra au fait de la philosophie alors récente du futurisme italien et des instruments inventés par Luigi Russolo, et il devait rester au courant des changements qui survenaient dans le langage musical et l'esthétique aux années vingt. A la différence de la plupart des critiques de son temps, Laloy traitait des nouveautés du langage harmonique de Debussy, et il savait donner à ses lecteurs une perspective historique sur les tendances de la musique contemporaine, en discutant par exemple l'histoire de la théorie des intervalles, et la question du timbre chez Rameau. En matière d'esthétique, Laloy subit l'influence géniale de Bergson, son ancien maître au lycée Henri IV, dont il discutait les idées dans La Musique retrouvéel6. On constate cette influence le plus nettement dans les premiers écrits de La1oy, en particulier « Claude Debussy. La simplicité en musique» de 1904 et Claude Debussy de 1909. Plus tard, ses critiques du Sacre du printemps et du Rossignol de Stravinski témoignent plutôt de l'influence de la philosophie chinoise. Sans mentionner très souvent sa foi chrétienne, Laloy reconnaît son influence, et il soutient de façon bien convaincante l'idée que le chant grégorien soit un élément essentiel du patrimoine musical des compositeurs français 17. C'est bien sa capacité d'apprécier, de comprendre et d'évaluer les œuvres nouvelles qui distingue Laloy des autres critiques de l'époque, surtout en ce qui concerne les compositions les plus révolutionnaires: Pelléas et Mélisande, les Histoires naturelles, Le Sacre. Laloy exprimait en ses critiques des vues mesurées, et, malgré son intimité avec Debussy et les postes qu'il occupait au

15 Mercure de France (1er décembre 1908) p. 419-434. Quelques extraits en sont reproduits dans
La Musique retrouvée, p. 179-184. 16 Voir La Musique retrouvée, p. 28-29 et « M. Henri Bergson et la musique », Comœdia (9 février 1914) p. 3. Dans une carte-lettre adressée à Laloy après la parution de La Musique retrouvée (Planche 9), le philosophe loua son « évocation de souvenirs singulièrement vivants» et son « admirable et profonde contribution à la philosophie de la musique. » 17 Laloy présente cette idée dans « Le chant grégorien et la musique française », Mercure musical et Bulletin français de la S.I.M (15 janvier 1907) p. 75-80. Laloy avait visité Solesmes en 1901 et en 1903 : il décrit ses visites, et discute de l'histoire et de l'interprétation du chant grégorien, dans La Musique retrouvée, p. 58 sqq.

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Conservatoire et à l'Opéra, il resta indépendant, sans esprit de parti à une période où les écoles et les chapelles se multiplièrentl8. Il disait quand même tout son esprit: on trouve dans ses critiques des remarques dédaigneuses et parfois spirituelles au sujet de certains compositeurs mineurs, et de Massenet, dont la musique a un « sourire perpétuel» et qui d'ailleurs avait emprunté sa formule à Gounod. Pour Laloy, Elgar était « un bon élève, [...] un bon fonctionnaire» ; les variations Enigma et The dream of Gerontius ont « ce caractère administratif». Quant à Madame Butterfly: « C'est de l'exotisme de bazar, et de l'émotion de journal à un sou. Heureux Italiens qui peuvent se passionner pour de pareille pacotille! » 19
Les écrits de Laloy contiennent nombre d'erreurs de date, de fait et de titre: c'est sans doute qu'il écrivait souvent de mémoire. En addition, le lecteur de La Musique retrouvée doit se rappeller que ces mémoires datent de 1928, c' està-dire de plus de vingt-cinq ans après certains évènements évoqués; il en est de même pour les articles sur Debussy que Laloy publiait dans les années trente et quarante. Certaines des anecdotes que Laloy raconte - entre autres, celle des visites de Debussy au cénacle de Mallarmé - ne traduisent qu'une atmosphère ou une impression générales, mais d'autres, par contre, ont un accent de vérité, telle les remarques de Rimski, et l'histoire des conversations de Debussy et de Pierre Louys qui auraient duré toute la nuit.

C'est dans ses articles, livres et conférences sur Debussy que le talent et la passion de Laloy atteignent leur apogée. Romain Rolland résuma peut-être le plus nettement l'impression que produisent ces écrits: « Aucun critique n'a, je crois, pénétré aussi finement l'art et le génie de Debussy. Certaines de ses analyses sont un modèle d'intuition intelligente. Il semble que la pensée du critique se soit identifiée à celle du musicien. » 20 Si Laloy acclame hautement Debussy, trouvant qu'il est « d'une noblesse sans mélange» et traitant sa musique de « Paradis terrestre », il maintient en même temps une compréhension et une sensibilité si profondes pour les intentions esthétiques du compositeur, et pour les moyens par lesquels il les accomplissait, que son enthousiasme ne gêne guère. Beaucoup de compositeurs se jugeraient fortunés

18 Voir, par exemple, l'article de Laloy sur « Les Partis musicaux en France », Grande revue (25 décembre 1907) p. 790-799. 19 Mercure musical et Bulletinfrançais de la s.1.M. (15 janvier 1907) p. 82. 20 Rolland (1914) p. 203n.

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d'avoir un apologiste tel Laloy21. Il n'était certainement pas le seul critique à pénétrer les intentions musicales de Debussy, ni à être compétent pour analyser ses œuvres: on peut citer des articles de Paul Dukas, de Lionel de la Laurencie, de Jean Marnold et d'Emile Vuillermoz qui méritent d'être étudiés aujourd'hui22. Mais c'est sa constance et peut-être aussi la qualité de son imagination qui différencient Louis Laloy des autres critiques de son temps: qualités qui tiennent sans doute, à un certain degré du moins, de la compréhension intuitive et de l'amitié profonde qui unissaient le critique et le compositeur. Que ce soit en ses critiques, en ses articles plus approfondis, en ses livres, ou bien en les conférences qu'il donnait à l'occasion de récitals privés, Laloy adoptait le rôle d'expliquer la musique de Debussy à un public qui avait du mal à la comprendre, et il y a bien des prétextes pour croire que le compositeur approuvait et reconnaissait les écrits et les paroles de Laloy. C'est après la publication d'un article de Laloy sur le prélude de Pelléas et Mélisande qu'il fit la connaissance de Debussy. Paru dans La Revue musicale en novembre 1902, l'article était un « exercice d'analyse» sur les quatre premières mesures du prélude23. Très favorablement impressionné, Debussy invita Laloy à lui rendre visite, et la rencontre semble avoir eu lieu avant le 4 décembre, car une lettre que Debussy adressa à Laloy ce jour-là reprend une discussion déjà en train. C'est dans La Musique retrouvée que Laloy dépeint la visite, début d'une amitié et d'une collaboration musicale qui devaient durer jusqu'à la mort du compositeur en 1918. D'abord, le rôle de Laloy dans la vie de Debussy était d'avancer les intérêts du compositeur. Laloy organisa des concerts aux salons de la comtesse Greffuhle et de la princesse de Cystria; c'est par son intermédiaire que Debussy reçut la Légion d'honneur en 1903 après le succès de Pelléas, et il paraît que c'est Laloy qui encouragea Debussy à enregistrer certaines de ses ouvrages avec Mary Garden pour la Compagnie française du gramophone en
21 Une fois seulement, dans une critique de La Mer, Laloy exprime-t-il un avis défavorable sur la musique de Debussy: voir p. 213. 22 A consulter: G. Samazeuilh, éd., Les Ecrits de Paul Dukas sur la musique (Société d'éditions françaises et internationales, 1948); L. de la Laurencie, « Notes sur l'art de Claude Debussy», Courrier musical (1er et 15 mars 1904) p. 41-149, 181-185, et Le Goût musical en France (A. Joanin, 1905); les articles de Jean Marnold sur les Nocturnes dans le Courrier musical (1er et 15 mars, 1er mai, 15 décembre 1902) p. 68-71, 81-84, 128-133,293-295, et Emile Vuillermoz, « Claude Debussy», texte d'une conférence publiée dans Le Ménéstrel 82/24 et 25 (11 et 18juin 1920) p. 241-243, 249-251. 23 Revue musicale (novembre 1902) p. 471-473. Laloy remania l'article pour La Musique retrouvée, sous le titre: « Sur deux accords ». C'est cette dernière version qui est reproduite dans la présente édition: voir p. 178-180. 22

1904. Peu à peu, leur amitié grandissait, nourrie, on le sait, de leurs conversations et - après le mariage de Laloy en 1906 - de soirées hebdomadaires de bridge24. Ils avaient des amis en commun, qui se rejoignaient le plus souvent chez Debussy: Stravinski, Satie, Déodat de Séverac, André Caplet, Gabriele D'Annunzio, Désiré-Emile et Germaine Inghelbrecht, Franz et Louisa Liebich25, Louis Pasteur Vallery-Radot, Walter Rummel, Ricardo Vines. Debussy dépendait de Laloy pour l'aider en ses négociations avec les éxécutants, les organisateurs de concerts et les éditeurs, et en 1909 Laloy profitait encore de ses rapports avec certains ministres et hauts fonctionnaires pour procurer à Debussy la nomination au Conseil supérieur du Conservatoire. Ils collaborèrent à plusieurs projets de théâtre, et c'est Laloy qui écrivit le texte de la dernière composition, restée inachevée, de Debussy: l'Ode à la France26.
L'amitié était solide, comme le signalait Gustave Samazeuilh : « Claude Debussy, qui savait choisir, [l'avait] admis en son intimité, et [appréciait] en lui le plus fidèle et le plus délicat des amis. » Debussy rassura Laloy dans une lettre de 1908 que leur amitié était « d'une telle trempe qu'elle me semble presque invulnérable. » Si sa correspondance avec Laloy ne démontre pas la même franchise que celle qu'il entretenait avec Pierre Louys, elle témoigne néanmoins d'un intérêt et d'une affection marqués, que l'on peut observer dans une lettre du 13 septembre 1905 : « Ecrivez-moi aussitôt que vous le pourrez, j'ai besoin de savoir ce que vous devenez ... comme un frère. » Et le 4 novembre 1905: « Quand revenez-vous? ... Ne manquez pas de m'en avertir, car il faut que je vous voie; j'ai tant de choses à vous dire! entre autres que je suis depuis quelques jours le père d'une petite fille - la joie de cela m'a un

24 Selon son beau-fils Raoul Bardac, Debussy « avait une faiblesse pour s'essayer au bridge, mais sa distraction était telle qu'il n'y pouvait emporter aucune succès, et raillait lui-même ses gaffes irréparables. » « Dans l'intimité de Claude Debussy», Terres latines 4/3 (mars 1936) p. 71-75. Dolly Bardac (Mme Gaston de Tinan) affirma que « Debussy aimait jouer au bridge avec [Laloy, Toulet, Caplet] et ma mère, mais lui-même jouait avec une telle lenteur, qu'il mettait la patience de ses amis à une rude épreuve! » 25 C'est par l'intermédiaire de Louis Laloy que les Liebich firent la connaissance de Debussy vers 1909. A consulter: L. Liebich, « Debussy and his garden », Musical standard (18

septembre 1909)p. 189et « An Englishwoman'smemoriesof Debussy», Musicaltimes (I er juin

1918) p. 250. Voir aussi p. 29 n. 43 et p. 35 n. 51. 26 On voit que, par revanche, Debussy s'intéressait aux projets de Laloy. Le 29 novembre 1911, il écrivit à Paul-Jean Toulet, avec un humour caractéristique: « Excusez-nous pour demain soir, cher Toulet, il faut que nous aidions notre ami Laloy à supporter le chagrin dans le palais de Han. » (Il est question du drame, Le Chagrin dans le palais de Han, monté au théâtre des Arts.) Et, dans une lettre du 2 aoÙt 1909 : « J'avais pourtant bien commencé la journée en lisant des poèmes chinois traduits par L. Laloy » (voir p. 28). 23

peu bouleversé et m'effraie encore. » Bien que leur correspondance n'existe plus intégralement, environ 80 lettres, billets et télégrammes adressés par Debussy à Laloy furent recueillis par François Lesure en 196227 ; plus récemment, on peut consulter la Correspondance générale du compositeur28. Ces documents révèlent une intimité qui est non seulement personnelle mais aussi domestique: Debussy y parie d'amis communs, d'événements quotidiens et de ses entretiens avec les exécutants et les éditeurs, et c'est à Laloy, entre autres, qu'il demande de l'aider à obtenir des emprunts à l'époque de ses difficultés financières.

L'épreuve la plus sévère de leur amitié fut le scandale qui éclata après que Lilly, première femme du compositeur, tenta de se suicider - scandale aussi de sa liaison avec Emma Bardac. Debussy perdit beaucoup d'amis à cette époque mais Laloy, avec peu d'autres, lui resta fidèle. Laloy nous dit qu'après la crise, il laissait passer quelques mois, « où il me semblait qu'il ne devait rien souhaiter que le silence », puis écrivit à Debussy pour le rassurer de son amitié29. Le compositeur répondit le 14 avril 1905 :
Mon cher ami, Je veux avant tout vous dire que vous n'avez jamais cessé de l'être! Et voilà que cette amitié me devient encore plus chère par le geste simple ... - mais si rare - que vous venez de faire en m'écrivant comme vous venez de le faire, avec une sympathie clairvoyante qui s'interdit de piétiner dans votre vie sans précaution. - Puis, j'ai vu de telles désertions se faisant autour de moi ... ! à être écœuré à jamais de tout ce qui porte le nom d'homme. Pourtant (la télépathie n'est certainement pas un jeu d'enfants) j'avais depuis longtemps le désir de vous écrire, me disant que vous ne pouviez pas être comme les autres, appuyant ma certitude sur le souvenir d'anciennes conversations où nous avions échangé un peu plus que des mots !30

27 F. Lesure, « Correspondance de Claude Debussy et de Louis Laloy (1902-1914) », Revue de musicologie 48/125 (1962) p. 3-40. 28 F. Lesure, D. Herlin et G. Liébert, éd., Claude Debussy. Correspondance (1872-1918) (Gallimard,2005). 29 La Musique retrouvée, p. 143. 30 Il est intéressant de constater qu'en 1935, Laloy rapporta au musicologue anglais Edward Lockspeiser ce que lui avait dit Debussy à propos de son mariage avec une femme riche: « Vous savez de quoi ça me donne l'air. » 24

Grâce à son intimité avec Debussy, Laloy est bien placé pour nous offrir des aperçus intimes de sa vie intérieure: vie souvent, et intentionnellement, voilée de mystère. Le 15 octobre 1907, Debussy, qui était dans le doute au sujet de sa situation de famille, écrivit à Laloy : Une commune pluie, dont je n'aperçois pas très bien le but, tombe sur Paris, et je travaille avec des alternatives de joie et de tristesse à des choses importantes ... pour tout dire: le calme n'habite pas mon âme! Est-ce la faute du paysage fiévreux qu'est ce coin de Paris ... ? Est-ce que je ne suis décidément pas fait pour la vie domestique? Autant de questions auxquelles je ne me sens pas la force de répondre. Laloy rapporte que Debussy « avait [...] parfois le sentiment d'un compte que le destin devait régler avec lui », citant une lettre où son ami « se demandait s'il ne payait pas quelque "faute oubliée de la vie" ». Dans une autre lettre, Debussy laissait entendre son état d'âme en parlant de La Chute de la maison Usher « comme s'il devinait autour de lui la même influence maléfique. » 31 Laloy raconte, en outre, de nombreuses histoires de la vie quotidienne du compositeur. Un soir qu'ils dinaient avec Gabriele D'Annunzio dans un restaurant chinois à l'époque du Martyre de saint Sébastien, Debussy, « ayant l'estomac farci de préjugés », aurait refusé de goÜter les plats les plus exotiques. Et il est intéressant de lire la description des habitudes de Debussy, de son bureau - et de sa voix, soit en parlant, soit en chantant: Un jour que j'étais allé voir Debussy et l'avais trouvé seul comme de coutume, dès les premiers mots de bienvenue il allait au piano, impatient et perplexe comme celui qui tient une surprise, mais au moment de la montrer doute si elle plaira. La surprise, c'était « Le Faune» [Fêtes galantes II], chanté de sa voix basse et presque chuchotée, pendant que ses mains molles en glissant sur les touches imitaient flÜte et tambourin32.

31 La Musique retrouvée, p. 229-230. 32 Claude Debussy (éd. rév. 1944) p. 90.

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On sait, grâce à Jacques Rouché et à quelques autres, qu'aux soirées chez Laloy à Bellevue33 on observait le rituel de l'opium. La question se pose donc: est-ce que Debussy, lui aussi, prenait cette drogue? Laloy, qui fumait l'opium avec modération et n'en abusait pas, ne traite pas la question. Cependant il n'est noté nulle part, parmi les documents laissés par les amis du compositeur, que Debussy l'employât: même, certaines remarques qu'il adressa à Paul-Jean Toulet indiquent qu'il s'y opposait formellement. Debussy écrivit à Toulet le 28 aoÜt 1903 : Cher ami, si la condition d'amis n'interdisait pas toutes discussions pénibles, je vous aurais dit depuis longtemps combien

je regrettais vos relations avec l'opium

.00

une imagination aussi

délicate que la vôtre devait précisément en souffrir. Et voici que la vie vous avertit, un peu rudement (comme elle le fait toujours) que vous n'avez rien à voir avec cette sinistre drogue ['00]34 D'après la belle-fille de Debussy, Dolly Bardac, le compositeur aurait déclaré que Laloy était « d'une intelligence telle qu'il n'avait jamais rencontré de semblable» 35. Comme le signale François Lesure, Laloy est « le seul universitaire que l'on rencontrera jamais dans l'entourage du musicien» 36. Etant donnée la méfiance que Debussy éprouvait généralement Debussy à l'égard des intellectuels, on peut conclure de ce fait des choses bien flatteures pour Laloy : que sa pensée manquait de sécheresse et, en outre, qu'il était intuitif, ce que démontrent manifestement d'ailleurs grand nombre de ses
33 Laloy habitait 17 bis, rue des Capucins à Bellevue, près de Meudon (Hauts-de-Seine). Louis Laloy s'installa rue des Capucins en 1909. La façade de la maison sur la rue ne laissait pas soupçonner un très joli jardin, où flottait le parfum des roses blanches et des seringats, et qui était situé au même niveau que cette rue et, en bas, au niveau de l'avenue de Château. 11y avait deux étages: le second était un ancien atelier de peintre, avec une verrière d'où l'on avait une vue étendue sur Paris. Louis Laloy installa sa bibliothèque et son bureau dans cette pièce, lieu de mystère et de recueillement. Dietschy (1977) p. 2280. 34 En une lettre du 15 mars 1911, Debussy supplia Toulet « d'apporter un peu plus d'attention à la façon barbare autant que fantaisiste dont vous traitez votre corps misérable. » 35 Mme G. de Tinan (Dolly Bardac), dans l'avant-propos de Charette (1990) p. xiii. Mme de Tinan, qui habitait chez Debussy et Emma dès 1904, nomme Laloy le premier des amis fidèles du compositeur, avant Paul-Jean Toulet et André Caplet. Cette qualification s'accorde avec une histoire connue actuellement de la famille Laloy : le critique serait l'intermédiaire dans une affaire amoureuse du compositeur et de sa belle-fille. Laloy aurait gardé leurs lettres chez lui, les cachant dans le tiroir secret d'un secrétaire. Sur ce point, voir aussi G. O'Connor, The pursuit of perfection: a life of Maggie Teyte (Gollancz, Londres, 1979) p. 90. On ne sait plus où se trouvent ces lettres. 36 Lesure (2003) p. 251. 26

écrits. A Victor Segalen, Debussy aurait qualifié Laloy de « Bon critique. Solide» 37, et René Peter se rappela après la mort de Laloy que « notre grand ami commun m'avait parlé de lui en termes [...J fidèlement élogieux et affectueux» 38. Le 15 juillet 1910, le compositeur s'adressa à son ami et éditeur Jacques Durand d'une façon qui complimentait et Durand et Laloy : « Je vous quitte pour aller à Bellevue voir Laloy, un des hommes avec lesquels,
-

vous n'étant pas là -

on peut échanger autre chose que des potins ou des

rosseries! » On sait que les lettres de Debussy changeaient de ton selon leur destinataire, mais on peut constater que, quant aux critiques, Laloy était le seul duquel le compositeur parlait ainsi, sans jamais se contredire en d'autres contextes, tandis que les lettres qu'il adressait à Paul Dukas et à Pierre Lalo sont plus modérées; et l'on sait son ambivalence en ce qui concerne celui-ci, critique musical du Temps. Il est indiscutable que les conversations de Debussy et de Laloy avaient une étendue beaucoup plus diverse que leurs lettres, mais il n'existe que très peu de renseignements à leur sujet. Les réunions hebdomadaires continuaient pendant plusieurs années; donc, ils devaient causer très fréquemment, et tous deux estimaient que leurs entretiens avaient une grande importance pour leur amitié. Dans un passage cité ci-dessus, Debussy fit allusion à des « conversations oÙ nous aimions échanger un peu plus que des mots ». Laloy, plus enclin à l'analyse, décrivit leurs conversations ainsi: [...J ce n'est pas le goût seul qui me liait à Debussy. Bien que nos deux existences fussent très éloignées l'une de l'autre et par les faits, et par les sentiments qui en étaient la conséquence, nous pouvions cependant aisément nous communiquer non ces sentiments eux-mêmes, mais leurs résonances ultérieures, qui étaient en harmonie. Ainsi nous échangions non pas des confidences, mais des réflexions, prolongées en silence, pendant que chacun en faisait l'application à son cas particulier, d'oÙ lui venait à l'esprit une autre remarque oÙ nous nous rencontrions encore39.

37 Joly-Segalen et Schaeffner (1961) p. 74. Cette remarque se trouve parmi les notes prises par Segalen d'une conversation du 8 octobre 1907, oÙ Debussy donnait aussi ses avis sur deux autres critiques: « Lalo: du bagout seulement. Ne sent rien. Marnold. Phrase pâteuse. » 38 Information musicale 4/151 (31 mars 1944) p. 246. 39 Voir p. 67. 27

Au fil des ans, ils devaient traiter d'un large éventail de questions, causant de la musique, de la littérature, de la philosophie et des gens de leur connaissance. Il est certain que, pour sujets de discussion, ils auraient pu choisir parmi les littératures française et étrangères, la musique de Rameau et de Couperin -

qu'on reprenait à l'époque - et les genres de la musique populaire, tels le cabaret et le music-hall qu'ils aimaient tous deux40. Debussy eÜt profité des connaissances approfondies de son ami aux domaines de la philosophie chinoise et des musiques exotiques, en particulier chinoise, japonaise et cambodgienne.
Si Debussy avait connaissance des cultures orientales depuis les années 1890, il est clair que Laloy piquait encore son intérêt41. Les Estampes, dont le premier morceau est intitulé « Pagodes », datent de 1903, peu après le début de leur amitié. Plus tard, Debussy devait dédier à Laloy la deuxième des Images II, « Et la lune descend sur le temple qui fut» : c'est Laloy qui affirme que le titre du morceau est « de style chinois» 42. On sait que le compositeur avait dans son bureau des objets en jade et des faïenceries chinoises: LaJoy, lui aussi, possédait des objets d'art chinois, que Debussy a sans doute vus lors de ses visites chez le critique à Meudon. En une lettre du 2 aoÜt 1909, Debussy dit qu'il avait « bien commencé la journée en lisant des poèmes chinois traduits par L. Laloy. Ils sont fort beaux et il faudra que nous en reparlions. » 43 Il est

40 Dans La Musique retrouvée, p. 198, Laloy confirma que Debussy s'intéressait à ces genres: « J'aimais depuis longtemps [le burlesque du cirque et du music-hall.] Six ans plus tôt [en 1904] je parlais avec admiration à Debussy, qui m'approuvait, de Bostock le dompteur et de son orchestre américain, conduit par un virtuose du cornet à pistons, et précurseur du jazz. » Debussy fait mention de Bostock dans une lettre à Laloy, le 21 avril 1904. 41 A propos des autres orientalistes de la connaissance de Debussy, consulter Howat (1994) p. 45-46. 42 La Musique retrouvée, p. 177. Voir aussi p. 226. 43 Il paraît être question de la première partie de la Chanson des royaumes, parue dans La Nouvelle revue française en août, septembre et octobre 1909. On sait grâce à des annonces parues dans la presse musicale que, en plus de ses publications, Laloy fit de nombreuses conférences publiques sur la musique orientale à Paris et ailleurs. Dans une causerie faite à un concert de Franz Liebich à Londres en 1910 (premier livre des Préludes) Laloy « lia l'Orient antique à l'Occident moderne, en faisant remarquer l'influence croissante du génie du monde ancien sur les musiciens contemporains, et en faisant référence en particulier à la musique de Debussy. » Musical standard (J 9 juillet 1913) p. 56. Il est impossible de savoir si oui ou non Debussy assista aux conférences de Laloy. Un compte rendu publié au Mercure musical par le critique Magnus Synnestvedt (qui était membre des Apaches) permet cependant d'imaginer dans une certaine mesure ce que devaient être les entretiens privés de Debussy et de Laloy. Le 15janvier 1906, raconte Synnestvedt, au Cercle des Etudiants catholiques, rue du Luxembourg, Laloy suscita d' « exquises visions» : 28

intéressant d'observer dans les chroniques musicales de Debussy des références à Confucius et à d'autres philosophes chinois, et de constater qu'ils n'y paraissent qu'à partir de 1903; il en est de même pour les auteurs grecs antiques, et l'on peut croire que Laloy, avec son éducation classique, influençait Debussy en ceci encore. Louis Laloy espérait persuader Debussy de contribuer des articles au Mercure musical, revue qu'il cofonda en 1905, mais Debussy ne devait jamais le faire. Laloy n'était pas le seul à manquer de le convaincre: il fit le même refus à Paul Flat (Revue bleue) en 1904, à René Doire (Courrier musical) en 1910 et à André Gide (Nouvelle revue française) en 1913, et d'ailleurs il cessa presque complètement de faire la critique musicale entre juin 1903 et novembre 1912. (De novembre 1912 jusqu'en 1914, Debussy devait écrire des chroniques pour la Revue musicale S.I.M., successeur du Mercure musical rédigé par Emile VuiIIermoz.) Dans une lettre du 2 mai 1905, le compositeur s'excusa auprès de Laloy, ainsi qu'il devait le faire à plusieurs reprises: Je n'ose vous promettre quelque chose pour votre premier numéro, étant abruti d'ennuis de toutes sortes, à un tel point que,
Par la vertu de son verbe, « puissante machine à explorer le temps », [Louis Laloy] nous a fait en une heure parcourir 5.000 ans de musique extrêmeorientale; et l'évocation fut si intense qu'aujourd'hui encore il me semble impossible d'en donner un froid compte rendu [...] Nous voici d'abord à Pe-King, au sein même de la Cité impériale, dans le Palais du Fils du Ciel, Houâng-Ti. Las de l'imprécision et des difficultés qui résultent pour son orchestre de l'indétermination de la hauteur absolue des sons, l'empereur choisit comme fondamental le son que donne la voix de son cher premier ministre, Lîng-LiÜn, « dans les moments où aucune passion ne le sollicite» ; il lui donne l'ordre d'aller en Tartarie, aux sources mêmes du fleuve Jaune, et d'y choisir parmi les bambous qui y croissent, d'une régularité cylindrique presque absolue, un tube qui rende exactement le son de sa voix ... Et c'est l'invention du diapason, 2697 ans avant notre ère, 4500 avant son adoption définitive en Europe [...] ... Et voici maintenant qu'un chant s'élève, très doux, très lent, d'une modalité fuyante et d'un rythme caressant. Nous sommes au Japon, dans une maison de thé. A la lueur tremblante des lanternes en papier, une geisha, pieds nus, danse sur une natte, pendant qu'autour d'elle des mousmés accroupies chantent en caressant les shamisen. L'impression est très éloignée de celle que nous avons rapportée de la Chine [...] Pour illustrer la conférence de Laloy, Ricardo Vii'ies joua « Pagodes» et aussi deux danses javanaises transcrites pour piano (l'une des transcriptions était de Laloy). Magnus Synnestvedt, « Musique d'Extrême-Orient. Conférence de Louis Laloy au Cercle du Luxembourg », Mercure musical (15 février 1906) p. 17I. 29

bientôt, je n'aurai plus la force d'en rire

ce qu'il faudrait Mais réservez-moi un coin sous le titre de Entretiens avec M Croche [. crest un homme que j'ai beaucoup fréquenté jadis, espérons que je le retrouverai?

Le 10 mars 1906, Debussy refusa encore, et cette fois il exprimait aussi la frustration qu'il ressentait envers l'état de la critique musicale à Paris: C'est très aimable à vous d'insister autant auprès de Monsieur Croche ... Mais celui-ci ne comprend plus grand chose aux mœurs musicales de son temps. Et puis! quelle utilité de donner son avis à des gens qui n'entendent pas! La Musique est présentement divisée en un tas de petites républiques oÙ chacun s'évertue à crier plus fort que le voisin. Et si tout cela fait d'assez vilaine musique pour que l'on puisse craindre de voir se perdre le goût de« l'autre musique », on n'y gagne [pas] de voir s'affermir une sorte de médiocrité prétentieuse encore plus nuisible qu'elle n'est irritante. Vous savez aussi - mieux que moi - combien on écrit sur la Musique, puisqu'à notre époque, quand on ne sait plus quoi faire, ni surtout quoi dire, on s'improvise critique d'art! D'ailleurs les artistes eux-mêmes se sont mis à rêver profondément sur des problèmes d'esthétique - le plus curieux est qu'ils disent généralement beaucoup plus de bêtises que les autres ... tout cela n'est pas très excitant!
Ne croyez-vous pas qu'il [vaudrait] mieux garder une attitude plus réservée, et conserver un peu de ce « mystère» qu'on finira par rendre « pénétrable» à force de bavardages, de potins, auxquels les artistes se prêtent comme de vieilles comédiennes.

Il y a, certainement, des choses à dire, mais à qui? pour qui? Pour des gens qui oscillent de Beethoven à Maurice Ravel! Enfin il est heureux que personne n'ait de génie à notre époque, parce qu'il me semble que cela serait la position la plus fâcheuse ou la plus ridicule qui soit au monde. Quand venez-vous jouer au Bridge?

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Le 25 décembre 1906, faute de temps, Debussy refusa une fois encore de donner une contribution à Laloy, mais il est intéressant de constater que dans la même lettre il annonça un projet de faire éditer un recueil d'articles:
[... J]e pense pour l'avenir à une série de notes, opinions, etc. ... que m'a laissée ce pauvre Monsieur Croche qui a décidé de mourir - Cet homme délicat entre tous a pensé que je ne pouvais décemment pas continuer des « entretiens» où le Néant

dialoguait avec le vague Rien-du- Tout! - Il me laisse donc la latitude: soit de publier ces papiers, soit de les brûler. Nous verrons ensemble ce qu'il conviendra d'en faire. Les deux amis continuèrent à parler du projet qui ne se réalisa que vers la fin de la vie de Debussy. En février 1914, en vue d'une édition qui était en préparation chez l'éditeur Dorbon, Debussy écrivit à Laloy lui demander s'il pouvait « me réserver une heure pour décider comment mourra M. Croche ». Cette édition ne vit pas le jour, mais les articles devaient paraître chez Dorbon en 1921, sous forme d'un livre intitulé: Monsieur Croche.
Le nom de Debussy figurait à la liste des collaborateurs du Mercure musical, mais il n'y contribua jamais. Laloy supprima l'annonce des « Entretiens avec M. Croche» en juillet 1906 mais n'effaça le nom de Debussy de la liste qu'en juillet 1907. Une lettre du 13 septembre 1905 laisse comprendre pourquoi Debussy était peu disposé à écrire pour le Mercure musical: c'était une revue musicologique importante et, exception faite de Laloy, il était mal à l'aise en compagnie d'intellectuels: Enfin, à part vous, cher ami, les gens du Mercure musical sont sinistres; surtout, ils sont terriblement informés, je ne vois vraiment pas ce que ce pauvre M' Croche viendrait faire parmi tant de hardis spécialistes? J'ai bien envie de VOllSapprendre sa mort en ces termes: «M' Croche anti -di lettante, j liste ment écœuré des mœurs musicales de ce temps s'est éteint doucement dans l'indifférence générale. On est prié de n'envoyer ni fieurs ni couronnes, et surtout de ne faire aucune musique. »

Ne m'en veuillez pas ... Je voudrais que vous réussissiez et j'ai peur que vous ne soyez trop délicat, trop bien élevé pour les gens à revues. 31

La première collaboration musicale de Laloy et de Debussy était un ballet: Masques et bergamasques. Selon le récit de Laloy, Diaghilev cherchait des œuvres pour les Ballets russes et en 1909 «eut l'idée de s'adresser à Debussy, que j'allai voir avec lui. Il fut convenu que je rédigerais le scénario. » 44 L'ouvrage devait être un divertissement, situé à Venise, de cinquante minutes de durée environ. Le 27 juillet 1909, Debussy écrivit à Laloy lui confier sa décision de faire l'argument lui-même. Cette lettre fait allusion à un autre projet commun, qui ne fut jamais commencé, et laisse deviner aussi la qualité de leurs entretiens: Pourquoi êtes-vous à Rahon par Chaussin au lieu de 80. avenue du Bois-de-Boulogne . . ? où il me serait bien plus facile de vous avouer ma décision d'écrire, vaille que vaille, l'argument du Ballet rosso-vénitien ... Veuillent tous les dieux qui font métier de protéger l'amitié vous empêcher de croire à l'oubli du ... contraire - que, si gentiment vous me faites comprendre. -

Il faudrait même que vous poussiez l'oubli des injures jusqu'à me garder cette collaboration morale, dans les rapports que j'aurai ultérieurement avec ces gens dont vous dites, très justement: « qu'ils parlent et pensent russe» et que je ne peux trouver qu'en vous?
J'avoue, humblement, avoir trouvé la force d'agir aussi brusquement, dans ce que je connais de mauvais dans mon caractère. . : s'emballant au premier moment pour revenir désagréablement sur lui-même. D'ailleurs je conserve dans un coin secret de mon cœur, le projet de travailler avec vous sur L 'Orestie d'Eschyle ... là, nous serons absolument nos maîtres, aurons tout notre temps, et ne serons gênés ni par la Russie [Diaghilev et les Ballets russes], ni par la place de la Madeleine [la maison Durand].

Je ne m'expliquerai pas davantage, parce que vous m'avez donné I'habitude de comprendre ce que je ne dis pas. Sans en avoir l'air, c'est beaucoup plus malin que le jeu d' « Œdipe avec le Sphinx ».
44 La Musique retrouvée p. 194.

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Dans une autre lettre, le 30 juillet 1909, Debussy s'explique et s'excuse davantage. L'œuvre fut abandonnée cependant avant même la musique commencée, en conséquence d'une brouille avec Diaghilev, et Debussy écrivit à Laloy le 2 août sans cacher son hostilité pour l'imprésario:

Kipling a dit que: « Le Russe est un personnage charmant jusqu'à ce qu'il rentre sa chemise ... »
Notre [R]usse commun se figure que, la meilleure façon de se conduire avec les hommes c'est d'abord de leur mentir. Il y faut peut-être plus de talent qu'il n'en possède, et j'avoue qu'en amitié je ne joue pas à ce jeu-là. Enfin tout reste à sa place entre nous, et c'est bien ce qui importe, au-dessus de Diaghilew et sa Sotnia de fausseté45.

Ils collaborèrent de nouveau en 1913-1915. Laloy, qui devait entrer en fonctions à l'Opéra en même temps que le nouveau directeur, Jacques Rouché, en fait le récit: Debussy fut un des premiers musiciens à qui M. Rouché s'adressa pour une œuvre nouvelle. Revenant à Verlaine qui lui avait inspiré en sa jeunesse de si admirables mélodies, Debussy pensa d'abord à un ballet sur les Fêtes galantes, et je lui présentai un scénario qui faisait intervenir tour à tour les différentes pièces de ce recueil46.
C'était un opéra-ballet, genre qui remonte à l'époque de Rameau qui les passionnait tous les deux. Le projet fut abandonné cependant, en conséquence de difficultés juridiques: Charles Morice, qui avait adapté les mêmes Fêtes galantes pour la scène auparavant, insistait pour faire imposer sa version47. Debussy ne voulait pas collaborer avec Morice, du livret duquel il parlait de façon plutôt méprisante dans une lettre à Laloy, le 30 novembre 1913 :
45 Dans La Musique retrouvée, p. 197, Laloy dit que le projet des Masques et bergamasques fut repris en 1911 environ, quoique sans sa collaboration, et que les nouvelles négociations avaient pour résultat le ballet Jeux. Il faut penser que, comme parfois ailleurs, Laloy écrit de mémoire et qu'il se trompe sur ce détail. 46 La Musique retrouvée p. 210. 47 La version de Morice avait pour titre: Crimen amoris. Cf. Lesure (1986) p. 17-23. 33

Il suffisait, ainsi que vous le démontrez, d'avoir du goût et de la sensibilité, - bannir surtout les tours de force par lesquels Moriceoblat48 semble arracher les vers de ce pauvre Verlaine, comme de mauvaises dents! Il y a là les meilleurs prétextes à faire de la vraie musique, et je suis bien content. (Vous n'auriez pas un vieil habit ayant appartenu à J.P. Rameau? )

Il en existe sept pages d'ébauches et un livret de la main de Laloy, conservé dans l'archive de la famille Laloy (voir Planche 8).
Plus tard les deux amis eurent l'idée de remanier Le Martyre de saint Sébastien sous forme d'opéra. Laloy raconte qu'après la première représentati on de ] 9] 1 : [...J Claude Debussy ayant remarqué comme nous tous que la musique était trop brève en comparaison du poème récité et s'adaptait mal avec lui, avait formé le projet de remanier son ouvrage, pour que tout y fût chanté. Il fallait abréger le texte et le remanier. Nous devions accomplir ensemble ce travail. Avec sa générosité coutumière, Gabriele D'Annunzio nous donnait pleins pouvoirs49.

Laloy dit qu'il « se mit au travail, avec trop de lenteur» et que le projet « était à peine commencé lorsque survint la guerre» 50. Debussy écrivit à Jacques Durand, le ]ernovembre 1917 :
Nous avons travaillé, Laloy et moi au Martyre de S' Sébastien - version lyrique; c'est curieux comme dans ces 3995 et quelques vers, il y a peu de matière? Des mots, des mots .., Je crois que nous en sortirons tout de même.

Leur dernière collaboration fut une Ode à la France, pour soprano, orchestre et chœurs: ouvrage patriotique qui laisse comprendre les sentiments de Debussy devant la guerre. Il commença l'Ode en 1916, mais il était trop
48 Charles Morice (1861-1919) avait publié en cette année 1913 un livre: Le Retour ou mes raisons oÙ il expliquait ses raisons de ne pas avoir abandonné la foi catholique. D'oÙ le jeu de mots de Debussy sur oblat. 49 Voir p. 139. 50 La Musique retrouvée p. 212.

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malade pour l'achever. Laloy fit une partition vocale d'après les ébauches du compositeur découvertes plusieurs années après sa mort, et également d'après les brouillons que lui-même avait conservées. Marius-François Gaillard compléta et orchestra l'Ode, avec la permission de Laloy et d'Emma Debussy; l' œuvre parut chez Choudens en 1928 et fut exécutée à la Société des concerts du Conservatoire la même année. Laloy en raconte I'histoire dans un article: « La dernière œuvre de Claude Debussy: l'Ode à la France », qui est reproduit à la p. 257 sqq. Claude Debussy de Laloy, première biographie du compositeur en langue française, parut en 19095\. Il paraît que Debussy en fut très content, puisque le 29 avril 1909, avant la publication du livre, il écrivit à Laloy qui était à Rahon : Je félicite la campagne lire. Vous êtes le seul sans grosse caisse, ni pouvons en tirer l'un et Le 27 juillet, d'interprétation. qu'il venait de a une certaine aussi que le compréhension du plaisir qu'elle va me donner de vous qui sachiez ce qu'est Claude Debussybroderies - Et nous savons ce que nous l'autre - surtout moi-

Debussy approuva le dernier chapitre, qui traite de questions Plus tard, le JO septembre, il remercia Laloy de l'exemplaire recevoir, d'une manière qui confirme non seulement que le livre vérité en ce qui concerne son esthétique et sa technique, mais compositeur attachait une grande valeur à l'amitié et la de son ami:

Cher ami, Il y a déjà longtemps vous avez été à peu près le seul à comprendre Pelléas ; vous savez toute la joie que j'en ressentis, vous savez aussi que de ce jour commençait une amitié que, ni les choses ni les hommes n'ont pu troubler.

Aujourd'hui je reçois l'histoire minutieuse et charmante qu'il vous a plu d'écrire sur Claude Debussy. Si je ne suis pas sûr d'être absolument tout ce que vous dites, l'émotion d'être compris d'aussi près ( « sans affectation d'ailleurs» comme dit
5\ Deux livres sur Debussy en langue anglaise avaient paru en \908 : W.H. Daly, Debussy (Methven Simpson, Edimbourg) et Louisa Liebich, Claude-Achille Debussy (John Lane, Londres, rééd. \925). Laloy accorda à Mme Liebich les droits de traduction de sa biographie de Debussy (voir l'annonce paru le \8 septembre \909 au Musical standard de Londres) mais aucune traduction anglaise ne devait paraître; il n'en existe pas encore aujourd'hui. 35

l'autre [Golaud, à la scène III de l'acte III de Pelléas et Mélisande]) est absolue. Cela a quelque chose d'aigu comme une vive lumière projetée dans l'ombre de la pensée; c'est du cambriolage où le cambriolé félicite le cambrioleur. Enfin, et plus simplement, je suis très content et ma femme se joint à moi pour vous dire toute notre affectueuse amitié52.
II paraît raisonnable de conclure que Debussy avait donné les détails biographiques à Laloy (la liste de compositions est de G. Jean-Aubry)53. IJ est probable, d'ailleurs, que les remarques de Laloy sur les compositions de Debussy, et l'analyse de son style contenu dans le cinquième chapitre, tiennent dans une certaine mesure des idées que Debussy lui avait présentées en leurs conversations. Sans traiter aucune œuvre en détail, Laloy discute de façon très lucide le langage musical de Debussy, le considérant dans le contexte du romantisme et de l'école russe. Un extrait de la partition manuscrite des Rondes de printemps est reproduit dans la biographie, avant sa publication chez Durand en 1910. En son époque, Claude Debussy de Laloy était très admiré par les critiques les plus savants, dont Maurice Emmanuel et Emile VuiIlermoz, et était encore influent aux années 1940. De nombreux articles et biographies en citèrent des extraits, tels Claude Debussy et son œuvre de Daniel Chennevière (Durand, 1913) qui avoue y avoir emprunté des détails biographiques, et Claude Debussy de Robert JardilIier (Editions de la Revue de Bourgogne, Dijon, 1922) auquel le livre de Laloy avait servi de modèle54.
52 Voir Planche 3. Cette lettre reconnaissante fait contraste avec celle que Debussy adressa plus tard à René Lenormand, à propos de l'Etude sur l 'harmonie moderne (1913) de celui-ci. Le livre de Lenormand dresse la liste des éléments du vocabulaire harmonique contemporain, en tirant grand nombre d'exemples des œuvres de Debussy. Debussy réprimandait Lenormand, qui avait demandé son opinion, le 25 juillet 1912: « Vos citations forcément détachées de leur contexte sont quelquefois féroces [...] » et, à la fin de la lettre, il ne cachait pas sa pensée: « Enfin! Tant pis pour les morts, et pour les blessées que cela achèvera c'est le sort commun des guerres et laissez-moi vous féliciter hautement d'un travail qui demandait des qualités multiples. » Laloy fit la critique de cet ouvrage dans Comœdia (29 janvier 1914) p. 3. 53 Voir sur ce dernier point G. Jean-Aubry, « Some recollections of Debussy», Musical times 59/903 Wr mai 1918) p. 206. 54 La plus élogieuse des critiques de l'ouvrage était celle de Jacques Rivière: Parmi les privilèges extraordinaires dont jouit Debussy, je compte celui d'avoir trouvé un critique digne de lui en M. Louis Laloy. Il était délicat de d'autant plus délicat que parler d'un musicien vivant et déjà illustre, l'auteur, n'admettant à son admiration aucun tempérament, risquait de glisser dans le dithyrambe. Il a su se garder avec soin de ce danger en appuyant de
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Dans Claude Debussy, La Musique retrouvée et autres textes, Laloy fournit des renseignements sur Debussy qu'on ne trouve guère ailleurs. En sus des faits qui vont figurer aux extraits reproduits dans le présent ouvrage, on peut remarquer que:

- il faut considérer le premier envoI de Rome de Debussy, Almanzar, comme perdu 55.
- Laloy rapporte une remarque faite par Ernest Guiraud, professeur de composition de Debussy au Conservatoire, lorsque celui-ci lui montrait une musique qu'il avait écrite pour le drame de Théodore de Banville, Diane au bois: « Eh bien, c'est très intéressant, tout ça, mais il faudra le réserver pour plus tard. Ou bien vous n'aurez jamais le prix de Rome. » 56 - dans un article publié aux Etats-Unis en 1905, Laloy cite une remarque de Debussy: «Impossible de publier la Suite bergamasque. Il me faut encore douze mesures pour la 57 Non seulement cette remarque sert à illustrer le Sarabande. » côté perfectionniste de Debussy, mais elle se rapporte aussi à la question intéressante de la soi-disante « 2e Sarabande », annoncée comme le morceau central de la Suite bergamasque par l'éditeur Fromont en 1903 et 190458. - Laloy affirme qu'après que l'Opéra-Comique refusa d'accepter Georgette Leblanc, maîtresse de Maeterlinck, dans le rôle de Mélisande en 1902, «Debussy avait reçu une visite comminatoire de son illustre collaborateur, et en était demeuré interdit à tel point que plus tard il me disait encore: "J'ai peine à croire que ce soit arrivé." » Laloy trouva Georgette Leblanc, qu'il
toutes leurs raisons ses louanges. « Claude Debussy, par Louis Laloy »,

Nouvellerevuefrançaise (I er janvier 1910)p. l31.

55 Claude Debussy (1909) p. 17. De nos jours, on appelle l'œuvre plutôt Zuleima. 56 Claude Debussy (1909) p. 14. 57 « Paris », The Music/avers' calendar (décembre 1905) p. 45. D'après Louisa Liebich, qui la cita en son Claude-Achille Debussy de 1908, p. II, et qui connaissait Debussy et Laloy, cette remarque est extraite d'une lettre de Debussy à Laloy ; la lettre n'existe plus aujourd'hui. 58 La question de la Suite bergamasque est complèxe, car il n'y s'agit pas de la Suite bergamasque bien connue, éditée en 1905 : consulter R. Howat, « En route for L'Isle joyeuse: the restoration of a triptych », Cahiers Debussy 19 (1995) p. 37-52. 37

ne connaissait pas en 1902 mais devait rencontrer plus tard, « fort intelligente et sympathique, mais aussi peu musicienne que

possible» 59.
- Il est très intéressant de constater qu'une lettre adressée à Laloy par Debussy jette le doute sur l'authenticité de certaines remarques qui sont fréquemment citées. Dans l'interview de Debussy par Paul Landormy, publiée dans la Revue bleue le 2 avril 1904: « L'état actuel de la musique française », on trouve des aphorismes très connus: « La musique doit humblement chercher à/aire plaisir », « Le génie musical de la France, c'est quelque chose comme la fantaisie dans la sensibilité », etc.60 Le lendemain de la publication de l'interview, Debussy désavoua quelques-unes des remarques qui lui furent attribuées - sinon toutes - en écrivant à Laloy : « Avez-vous lu un article de Landormy dans la Revue bleue où il rapporte une conversation avec C. Debussy? C'est extraordinaire comme ce soi-disant musicien entend mal... » 61

Laloy fournit à ses lecteurs de précieux renseignements de première main sur la réception des œuvres de Debussy, surtout avant 1910, époque où les nouveautés de son langage musical étaient aussi mal comprises, en général, par la critique que par le public. Parfois Laloy tente d'expliquer ces réactions. Aux années 1890, nous dit-il, le public fut étonné, décontenancé par cette nouvelle atmosphère de volupté et de douceur: aux concerts, on entendait dire que 1'harmonie de Debussy était insensée, qu'il y avait de quoi faire dresser les cheveux sur la tête. Laloy entre dans les détails du phénomène du « debussysme », y consacrant tout un chapitre de La Musique retrouvée et un
long article: « Claude Debussy et le debussysme » (1910). Ce phénomène que l'un de ses adeptes, le docteur Louis Pasteur Vallery-Radot, devait caractériser comme « une lutte épique entre quelques fervents de la musique de Debussy et la masse, résolument hostile» 62 - eut son origine aux premières représentations de Pelléas et Mélisande à l'Opéra-Comique en 1902. Les debussystes étaient jeunes, et ils étaient non seulement musiciens mais étudiants, écrivains, artistes ou amateurs. Malgré que plusieurs en fussent
59 La Musique retrouvée p. 99. 60 Debussy (1987) p. 272-273. 61 Consulter aussi ce qu'en dit Paul Landormy Debussy (Gallimard, 1943) p. 9-10. 62 Vallery-Radot (1938) p. 391. dans son ouvrage La Musique française après

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compositeurs: Ravel, Louis Aubert, Raoul Bardac, André Caplet, Alfredo Casella, Maurice Delage, Gabriel Grovlez, Jean Huré, Charles Koechlin, Roger-Ducasse et Florent Schmitt63, le rôle le plus important du point de vue de la publicité du debussysme était joué par les critiques musicaux, en particulier Laloy, Jean Marnold et Emile Vuillermoz64. Les activités des debussystes provoquèrent des fureurs dans la presse, où furent publiés un grand nombre d'articles, souvent mal informés ou loin de la vérité; le plus outré, « Les Pelléastres » de Jean Lorrain, mit Debussy en grande colère65. Laloy rapporte que les debussystes auraient voulu que Debussy fasse un autre Pelléas, et que certains éprouvaient une vive déception lorsque parut en ] 905 La Mer, qui ne ressemblait pas du tout à la musique de la mer dans ['œuvre lyrique de 1902. Debussy trouvait impossible de se répéter: « Persuadé qu'une œuvre est un cas particulier, il s'était refusé à faire un second Pelléas, qui aurait eu les meilleures chances de succès. » 66 La presse parlait sans cesse du debussysme jusqu'en] 914; après, la réputation nationale et internationale de Debussy n'était plus discutable. Au cœur même de la bataille, Laloy savait mettre le phénomène du debussysme en sa perspective historique: Debussy eut ses debussystes, comme Wagner ses wagnériens, Rameau ses ramistes ou ramoneurs; et ces partisans dévoués furent poursuivis d'une haine féroce et des sarcasmes les plus échauffés. Le spectacle est éternel. Jamais aucune amélioration de quoi que ce soit n'a été voulue par le grand nombre, mais par une infime poignée de croyants, d'abord accusés de folie, ou de tous les crimes. Cette poignée grossit toujours, et, quelques siècles ayant passé, la masse finit par reconnaître bon ce qu'elle maudissait; mais c'est pour en tirer des règles, qui à leur tour condamneront sans appel tout ouvrage suspect d'invention67.
63 Voir aussi La Musique retrouvée, p. 129 sqq. 64 En 1905, l'écrivain et critique Camille Mauclair identifia ironiquement une maladie qu'il appelait la « debussyte» : « C'est un mal assez étrange; il semble avoir sérieusement nui à beaucoup de jeunes musiciens depuis trois ans [c-à-d. depuis la création de PelléasJ, mais il a surtout sévi parmi les critiques musicaux, au point que plusieurs en sont devenus fous furieux. » Mauclair nommait en particulier Laloy et Marnold. « La "debussyte" », Courrier musical (15 septembre 1905) p. 501. 65 L'article de Jean Lorrain parut d'abord dans Le Journal, le 22 janvier 1904, et plus tard dans son livre, Pelléastres. Le poison de la littérature. Crimes de Montmartre et d'ailleurs. Une aventure (A. Méricant, 1910). Sur la question de la réception de Pelléas dans la presse, voir p. 75-76 et aussi Goubault (1984) p. 375 sqq. 66 Claude Debussy (éd. rév. 1944) p. 109. Voir aussi p. 140. 67 Claude Debussy (1909) p. 31-32. 39