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Edouard Desplechin, le décorateur du Grand Opéra à la française

De
182 pages
La biographie d'Edouard Desplechin, qui fut un des décorateurs les plus renommés de son temps, fait revivre l'extraordinaire épanouissement de l'opéra et du théâtre à l'époque romantique. En Europe, on appelait le type d'opéra qui se jouait à Paris "le Grand Opéra à la française" et le talent des décorateurs parisiens attirait tous les compositeurs. Desplechin a collaboré étroitement avec les plus grands : Meyerbeer, Verdi, Gounod, et Wagner lui-même qui le tenait en haute estime.
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Edouard Desplechin, le décorateur du Grand Opéra à la française
(1802-1871)

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-05620-6 EAN : 9782296056206

Jean-Maxime LEVEQUE

Edouard Desplechin, le décorateur du Grand Opéra
à la française
(1802-1871 )

L'Harmattan

Du même auteur

Dénationalisations: mode d'emploi - Albin Michel, 1985.

En Première Ligne

-

Albin Michel, 1988.

A Anne Guigan-Léauté, ma cousine tant aimée, sans l'aide de qui ce livre n'aurait jamais pu être écrit.

Avant-propos

Edouard Desplechin a été, au XIXème Siècle, un des décorateurs d'opéra et de théâtre les plus renommés de l'époque romantique. Né, comme Victor Hugo, «quand ce siècle avait deux ans », il est mort en 1871, juste après la chute du Second Empire. Dans les «années trente» (celles du XXème Siècle), soixante ans après sa disparition, sa fille Louise, ma grandmère, une jolie vieille dame que ses six petits-enfants aimaient beaucoup, nous racontait les soirées de l'Opéra de sa jeunesse, lorsque Napoléon III et l'impératrice Eugénie, entourés du Tout-Paris, venaient applaudir les décors de son père. Elle avait conservé des lettres de lui et de ses proches, qu'elle nous a laissées. La Bibliothèque-Musée de l'Opéra et la BibliothèqueMusée de la Comédie Française conservent certaines de ses esquisses et de ses maquettes, dont quelques spécimens sont parfois exposés à l'Opéra ou au Musée d'Orsay. Les archives nationales contiennent des documents relatifs à ses relations avec les pouvoirs publics. Parmi les compositeurs et les écrivains de son époque, il en est, et des plus célèbres, qui, dans leurs mémoires ou dans leurs chroniques, ont tenu à faire état de l'admiration qu'ils éprouvaient pour I'homme et pour son œuvre.

J'ai pensé que je devais faire la somme de tous ces souvenirs, en y joignant des reproductions de quelques-unes de ses œuvres, pour qu'ils passent à la postérité et, en particulier, que mes descendants et ceux de mon frère et de mes cousins, qui sont aussi les siens, sachent qui était cet ancêtre et quel rôle il a joué dans l'extraordinaire épanouissement de l'opéra et du théâtre en France et en Europe au XIXème Siècle. Sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire, Edouard Desplechin a été un des artisans de la réussite spectaculaire de l'Opéra de Paris, qui a alors été l'Opéra le plus en vue de toute l'Europe, et par conséquent du monde. A l'étranger, on a appelé, et on appelle encore, le type d'opéra qui se jouait en ce temps-là à Paris le « Grand Opéra à la française ». La carrière de décorateur d'Edouard Desplechin se confond avec cette épopée, qui a attiré à Paris tous les grands compositeurs lyriques qu'ils fussent italiens, allemands... ou français. Madame Nicole Wild, musicologue, ancien Conservateur en Chef de la Bibliothèque-Musée de l'Opéra, auteur d'ouvrages essentiels sur l'histoire du décor d'opéra et de théâtre, a bien voulu guider mes pas dans mes recherches. Je tiens à lui exprimer ici toute ma reconnaissance. J'adresse aussi mes remerciements à Monsieur Pierre Vidal, Directeur de la Bibliothèque-Musée et à ses collaborateurs et collaboratrices pour la gentillesse et le soin avec lesquels ils ont facilité ces recherches.

Jean-Maxime

Lévêque

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Chapitre I

Naissance

d'un artiste

Edouard Desplechin est donc né le 12 avril1802 à Lille. Nous écrivons «Desplechin» sans accent aigu sur le deuxième e, contrairement à un usage qui s'est répandu, de son vivant même, dans la presse et la littérature. Cet usage provient probablement de la façon dont les musiciens allemands, qui étaient alors très répandus à Paris dans le monde de l'opéra, Meyerbeer, Offenbach et bien d'autres, prononçaient son nom. Dans la famille, on le prononçait au contraire en appuyant sur ce e, comme si on avait dû écrire «Despleuchin ». Nous nous conformerons ici à l'usage familial et laisserons donc tomber cet accent qui, phonétiquement, nous paraît plus germanique que lillois. Ni les parents d'Edouard, ni - à notre connaissance personne dans la famille, n'avait jamais eu de vocation artistique avant lui. Du côté paternel, on avait habité Lille de père en fils et on se livrait à des activités plus prosaïques. Le grand-père paternel d'Edouard était cuisinier et son père, Jean, Baptiste, Alexandre, négociant en produits de tannerie.

Celui-ci s'était marié à vingt ans avec une jeune fille de son âge, Henriette Lemaire, qui était originaire des environs de Lille. Le jeune couple avait, un peu trop vite, donné naissance à un premier enfant, un garçon, qu'ils avaient prénommé Alexandre, Henri, Joseph. Edouard, lui, reçut, comme deuxième et troisième prénoms, ceux de Désiré, Joseph. Le choix du second prénom était-il un clin d'œil? On peut le supposer, puisque la naissance de l'aîné était apparemment venue sans avoir été «désirée ». Mais restons en là: de toute façon, ce n'était pas le genre de questions que notre grand-mère abordait avec ses petits-enfants. Les deux frères, qui n'avaient que deux ans d'écart, s'élevèrent ensemble. Par la suite, ils devaient toujours rester très attachés l'un à l'autre. Le destin les sépara pourtant très tôt, et pour longtemps. La séparation commença dès 1814: Alexandre, bien qu'encore presque imberbe, fut, cette année-là, pris dans les contingents de conscrits que la Grande Armée appelait en masse, à un âge de plus en plus tendre, pour reconstituer ses effectifs décimés par les dernières, et désastreuses, guerres de Napoléon 1er. On les a appelés les « Marie-Louise ». Il fut de ceux qui échappèrent à l'hécatombe. Quand, sous la Restauration, il fut rendu à la vie civile, il se réinstalla à Lille, pour se consacrer à la même activité que son père. Entre-temps, Edouard, qui s'était pris très tôt de passion pour le dessin, était, lui, parti pour Paris afin de suivre les cours de l'Ecole des Beaux-Arts. A vrai dire, il dessinait tout le temps, principalement à l'extérieur, car le spectacle de la nature lui procurait un bonheur sans cesse renouvelé. Il dira un jour à sa fille Louise, qui lui avait demandé comment on apprenait à dessiner, que c'était tout simple: il suffisait d'observer la nature ... et de reproduire sur une feuille blanche ce qu'on voyait. Ce qu'il ne lui avait pas dit, c'est qu'il avait approfondi toutes les règles fondamentales du dessin et qu'il s'était tout spécialement 12

intéressé à l'œuvre de Piranèse, l'architecte et dessinateur italien du XVIIIème siècle qui avait été le plus grand virtuose de la perspective. Il était sorti de ses années aux Beaux-Arts avec une mention pour le dessin et, en plus, un diplôme d'architecte. Dans les années 1860, Alexandre, qui s'était retiré des affaires, décida de quitter Lille pour s'installer à son tour à Paris, afin d'aider son frère dans la gestion de son atelier de décoration. Il avait une grande admiration pour son cadet et il terminait ses lettres, d'une écriture qui ressemblait à s'y méprendre à celle d'Edouard, en signant non sans quelque fierté: « Desplechin Aîné ». Alexandre et Edouard perdirent leur père assez tôt dans leur vie. Devenue veuve, leur mère demeura à Lille avec Alexandre, mais elle se rendait de temps à autre à Paris pour rendre visite à son second fils, ainsi que, après son mariage, à sa femme et à ses petits-enfants. Les visites de «Maman Desplechin », comme on l'appelait dans la famille, ne manquaient pas de pittoresque: elle avait des manières provinciales, dont en particulier l'habitude de priser, ce dont sa petite-fille souriait encore, soixante-dix ans après sa disparition. Chez les Desplechin, on n'imaginait pas qu'une vocation d'artiste puisse dispenser quiconque de l'obligation de « gagner sa vie ». A sa sortie des Beaux-Arts, il ne fut donc pas question, pour Edouard, de se laisser aller à ce qu'on appelait déjà à l'époque la «vie de bohème»: il alla proposer ses services comme petite main, mais une main habile à manier crayons et pinceaux, à l'atelier du décorateur de théâtre Lefèvre. Celui-ci avait besoin d'aide, car il était submergé par une avalanche de commandes passées par son principal client, le théâtre de la Porte Saint-Martin. A l'atelier Lefèvre, le travail était plutôt distrayant. La Porte Saint-Martin était en effet spécialisée dans les 13

mélodrames à grand spectacle. Un machiniste anglais, du nom de Tomkins, y régnait en maître sur les mises en scène, qu'il agrémentait de « trucs» de son invention: c'est ainsi qu'on nommait en ce temps là ce qu'on appellerait aujourd'hui les effets spéciaux. On disait que ces spectacles appartenaient au genre « merveilleux », ce qui n'était pas tout à fait l'expression appropriée, étant donné qu'ils se terminaient en général par des cataclysmes épouvantables, tous parfaitement simulés, comme des incendies, des inondations, des explosions et des éboulements. Ces spectacles attiraient un public populaire qui n'était certes pas très relevé, mais présentait l'avantage de se renouveler sans cesse. La Porte Saint-Martin donnait également en alternance des spectacles de ballets, ce qui amenait Edouard à travailler aussi sur des décors plus raffinés. Mais l'atelier n'en était pas pour autant plus prestigieux, car, en faisant ainsi des incursions dans le domaine de la danse, le théâtre de la Porte Saint-Martin s'attirait les foudres de l'Opéra de Paris, qui considérait la danse comme étant un de ses domaines réservés au même titre que le chant. Bref, on ne s'ennuyait pas chez le père Lefèvre, comme l'appelaient ses jeunes assistants, mais on n'y acquérait pas des références de très haut niveau. Edouard, qui retrouvait là d'autres jeunes peintres de son âge, s'était en particulier lié avec un d'entre eux, Charles Séchan. En 1827, les deux amis, soucieux de leur avenir, décidèrent de présenter leur candidature à des postes de peintres-assistants dans l'atelier prestigieux de Pierre, Luc, Charles Ciceri. Ils avaient déjà assez de métier pour intéresser le grand « Chicheri », comme certains appelaient encore ce décorateur venu d'Italie qui monopolisait le décor d'opéra en France, et ils furent, l'un et l'autre, admis dans son atelier.

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C'est ainsi que, tout naturellement, se «dessina» carrière d'Edouard: il sera décorateur d'opéra.

la

Tout jeune homme (il n'avait que vingt-cinq ans), le voici donc intégré dans le monde du spectacle, ce milieu plein de talents et dévoreur de temps, qui travaille avec passion pour fournir au public la part de rêve et de beauté qu'il vient chercher au théâtre et qui, pendant quelques heures, le tiendra en haleine, et le fera, finalement, applaudir à tout rompre quand le rideau tombera. Edouard consacrera toute sa vie à cette passion et à ce monde, mais en sachant préserver son jardin secret, celui que, plus tard, il se constituera en se mariant et qu'il partagera avec sa femme et leurs trois enfants.

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Chapitre n

Avec Ciceri, aux Menus-Plaisirs

En entrant dans l'atelier de Charles Ciceri, Edouard accède à un tout autre niveau dans l'art de la décoration théâtrale: le plus élevé, puisqu'il va travailler pour l' « Académie Royale de Musique », c'est-à-dire l'Opéra de Paris. Nous sommes alors sous la Restauration. Le pouvoir royal a été rétabli depuis douze ans et il y a trois ans que le dernier frère du malheureux Louis XVI, le comte d'Artois, a succédé à son autre frère, Louis XVIII, sous le nom de Charles X. Comme sous l'Ancien Régime et le Premier Empire, l'Opéra est placé directement sous l'autorité du souverain luimême. A la Révolution, le maire de Paris l'avait confié à une communauté d' «artistes associés », mais Bonaparte, devenu Napoléon 1er, avait rapidement mis fin à cette organisation, qui était une source de conflits internes contre-productifs, et rétabli celle qui avait été conçue par les deux illustres fondateurs de l'opéra en France, Louis XIV et son musicien favori, Lully. Comme sous l'Ancien Régime et sous l'Empire, l'Académie de Musique détient le monopole de la représentation, à Paris, de toute œuvre lyrique entièrement chantée, et les autres théâtres ne sont autorisés à fonctionner qu'à la condition de lui verser une redevance. C'est donc une institution prestigieuse, pourvue de gros moyens financiers.

Parallèlement à cet ancêtre de notre Opéra actuel, il existe aussi celui de l'Opéra-Comique. Les deux théâtres sont placés directement sous l'autorité du roi, qui en confie la gestion à un personnage faisant partie de sa maison et ayant toute sa confiance: l'Intendant des MenusPlaisirs. Ce titre, qui fleure l'Ancien Régime, tient au fait que ce personnage a pour principale mission d'organiser les festivités et les cérémonies royales, appelées depuis des siècles les « Menus-Plaisirs ». C'est en quelque sorte par surcroît qu'il a, au nom du roi, la haute main sur l'Académie Royale de Musique, c'est-à-dire l'Opéra de Paris et l'Opéra-Comique. La décoration des œuvres lyriques jouées à l'Opéra fonctionne comme celui-ci à l'abri d'un monopole: elle est en effet exclusivement confiée à un peintre en chef, qui est également nommé par le roi. Ce poste a changé de titulaire en 1815, dès le début de la Restauration. Napoléon 1er y avait nommé un de ses peintres préférés, Jean-Baptiste Isabey, qui, du coup, était étiqueté comme un bonapartiste invétéré. Quand survient la première chute de l'empereur, Isabey part précipitamment pour Vienne, pour ne se réinstaller à Paris qu'au début des Cent Jours. Louis XVIII n'a évidemment pas apprécié ce comportement et, lorsqu'il retrouve son trône au centième jour, il décide de le congédier, ce qui ne le dissuade toutefois pas de désigner, pour le remplacer, son gendre, Charles Ciceri, qui, à vrai dire, était déjà «peintre de paysages» auprès de son beau-père depuis 1805 et y faisait merveille. C'est donc sous la conduite du plus proche élève d'Isabey qu'Edouard va parachever sa formation de décorateur. L'atelier de Ciceri est installé dans ce qu'on appelle l'enceinte des Menus-Plaisirs, qui est située dans le Faubourg Poissonnière et constitue un complexe très important. On y trouve à la fois le magasin des Menus-Plaisirs proprement dits, 18