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Frank Sinatra

De
475 pages

Chanteur adulé, acteur oscarisé, sex-symbol d'une Amérique triomphante, Frank Sinatra (1915-1998) fut aussi un homme complexe, à la fois proche de JFK et de la mafia, ami fidèle et diva cruelle, libertin et grand romantique. Portrait d'une star absolue.




On le surnommait le " sultan des pâmoisons " parce qu'il faisait défaillir les adolescentes. Il fut l'une des voix les plus écoutées du XXe siècle. Idole de la jeunesse américaine dans les années 1940, il a vendu des millions de disques à travers le monde, d'All or Nothing at All à My Way. Acteur de cinéma oscarisé, il fut adulé par les femmes, dont les moindres ne furent pas Ava Gardner et Marilyn Monroe.
Pourtant, il subsiste encore comme une sorte de mystère chez Frank Sinatra, cet homme tout en contrastes et en contradictions. Violent, d'un côté, mais élégant de l'autre. Cynique avec les femmes, mais d'une naïveté confondante avec la seule qu'il aima vraiment. Extrêmement rigoureux dans son métier, mais assez désintéressé pour savoir tendre la main à ses amis. Frayant avec des gangsters du calibre de Meyer Lansky ou Sam Giancana, tout en ayant ses entrées à la Maison Blanche. Fiché par le FBI et en même temps honoré par la NAACP, l'Association nationale pour la promotion des gens de couleur. Accro à l'alcool et détestant farouchement la drogue.
Qui était-il vraiment ? Les interrogations se chevauchent et se conjuguent sans fin. Mais cent ans ou presque après sa naissance, chacun peut au moins s'accorder sur un point : Frank Sinatra fut et reste encore la voix de l'Amérique.



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DU MÊME AUTEUR

Kennedy, Nixon : les meilleurs ennemis, Perrin, 2012.

1914, une guerre par accident, Pygmalion, 2012.

Une histoire américaine : Frank Sinatra, Dean Martin, Sammy Davis Jr., Joey Bishop, Peter Lawford, Choiseul éditions, 2010.

Israël, la naissance de l’État des juifs, Le Rocher, 2008.

Dictionnaire biographique des relations internationales, avec Pascal Chaigneau, Economica, 2007.

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

À ceux qui savent que la vie est trop courte

pour vivre petitement.

Avant-propos

« C’était une voix qui respirait le mauvais genre, la vie, la beauté, une voix chargée d’excitation, d’un méchant sens de la liberté, de sexe et d’une triste expérience de la marche du monde. Sa musique était synonyme de nœud papillon, grande vie, grands crus, jolies femmes et raffinement. Mais sa voix représentait toujours la chance qui vous fuit, ces hommes, au fond de la nuit, leur dernier billet de dix dollars en poche, qui cherchent
un moyen de s’en sortir. »

Bruce SPRINGSTEEN,
Sinatra : Eighty Years My Way,
14 décembre 1995

Il fut la star absolue, l’ultime spasme de ce show-business à l’ancienne qu’il aura dominé comme personne. Après Rudolph Valentino et Clark Gable, il fut aussi le sex-symbol de l’Amérique, irradiant une sensualité trouble que tamisait ce sentiment de solitude indicible propre aux heures pâles de la nuit.

Il fut l’un des hommes les plus photographiés de son temps, inspirateur d’articles de presse sans fin, des plus laudateurs aux plus venimeux. À l’origine de quelque 600 disques vendus à plus de 150 millions d’exemplaires, sa voix fut la bande-son de la vie américaine de la seconde moitié du XXe siècle. Elle accompagnerait jusque dans l’espace les astronautes d’Apollo 12 en orbite autour de la Lune.

Il fit partie de ce cercle ultrafermé d’hommes publics que le monde entier croit connaître et auxquels il aime parfois à s’identifier. Cent ans ou presque après sa naissance, chacun peut au moins s’accorder sur ce point : il n’y a eu et il n’y aura jamais qu’un seul Frank Sinatra.

Pourtant, il subsiste encore comme une sorte de mystère. Qui était-il vraiment ? Quels étaient ses ressorts en tant qu’artiste ? Quelles étaient les clefs de sa personnalité en tant qu’homme ? Romantique ou dissolu ? Humaniste ou voyou ? Les interrogations se chevauchent et se conjuguent sans fin.

Ici, le showman surdoué aux talents incomparables. Là, une œuvre passée au crible d’une vie privée tumultueuse. En contrepoint, ses coups de sang et ses relations ambiguës, ses accès de générosité et ses petites mesquineries. Il y a fatalement un peu de vrai dans toute cette diversité. Pour autant, un peu de vrai ne saurait refléter l’homme dans son exacte plénitude.

Son existence en eut volontiers rempli plusieurs, mais Sinatra fut tout autre chose qu’une simple icône ou que la cible de jugements au débotté. Pas seulement le womanizer, l’homme à femmes défrayant la chronique. Pas davantage l’homme au verre de Jack Daniel’s dans une main et à la Camel dans l’autre, ses marques de fabrique certifiées « Ring-a-ding-ding ». Il ne se réduit pas non plus à une photo volée, à une descente d’avion à La Havane ou dans les coulisses d’un théâtre, en compagnie de padroni de la Mafia.

Une vérité d’homme n’est jamais simple, et celle de Sinatra fut plus compliquée que d’autres, que toutes les autres. Plus compliquée en tout cas que ces clichés un peu faciles auxquels on l’a complaisamment identifié. Il est vrai que l’intéressé se sera fait un malin plaisir à brouiller lui-même les pistes : par principe, par provocation, voire pour tenter de préserver coûte que coûte une image publique trop souvent écornée.

Le jeu de pistes et la logique perverse de la confusion auront pris naissance dès l’enregistrement de son état civil. Ce prénom qui ferait grâce à lui le tour du monde, Frank, n’était pas le sien, même s’il le préféra sans regret à ses deux prénoms officiels, Francis et Albert. Il aurait même dû porter le prénom de son père, Martin, n’était la distraction un peu espiègle d’un préposé de circonstance.

Au-delà de cette estampille frelatée des origines, on se perd dans l’avalanche de surnoms, diminutifs et sobriquets dont fut gratifié Sinatra tout au long de sa vie : Frank donc « Frankie », bien sûr, mais aussi « Ol’Blue Eyes », « Swoonatra » (celui qui fait tomber en pâmoison), le « Dago » (Rital), « Chairman of the Board » (président du conseil d’administration), « M. Rat Pack ». Les gardes du corps de la Maison Blanche iraient jusqu’à le gratifier du nom de code « Napoléon »…

Que pensait-il lui-même de ces labels et des équivoques tapageuses qu’ils induisaient ? Sans doute pas grand-chose, mais telle était la règle du jeu, une règle sacrée car constitutive du show. La rançon de ce vedettariat qu’il avait tant savouré dans sa jeunesse puis cruellement gaspillé avant de le retrouver au centuple. La pluralité des sobriquets de Sinatra n’est au fond que le reflet trivial d’une multiplicité étonnante de facettes. Homme à tiroirs, c’est peu dire…

À la fin des fins, qu’évoque le nom de Sinatra ? L’interprète d’exception qu’ont adulé les créateurs de la grande musique populaire américaine, d’Irving Berlin à Cole Porter ; l’artiste qui a fini par surpasser son propre modèle, l’incomparable Bing Crosby ; le jazzman reconnu comme un des leurs par des légendes vivantes comme Duke Ellington, Louis Armstrong ou Ella Fitzgerald ; l’amateur discret de musique classique dont une grande partie de la discothèque privée était consacrée à Beethoven, Berlioz et Puccini. L’homme qui ne savait pas lire les partitions musicales, mais avait l’obsession des textes. Sinatra, c’était tout cela et bien d’autres choses encore.

Faut-il en appeler au crooner ou à l’acteur de cinéma ? À l’anticonformiste attiré tel un aimant par la face vénéneuse de la célébrité, voyoucratie de quartier ou aristocratie mafieuse ? À l’homme fragile ou à l’inoxydable Come back Kid ? À celui qui chantait avec la grâce d’un poète ou à celui qui parlait avec la gouaille du New Jersey ? Au militant sincère des droits de l’homme et de la lutte antiraciste quand ce n’était guère la mode ? À l’ambitieux de la politique, un brin naïf, qui se prit à rêver, au temps glorieux de J.F. Kennedy, de faire de sa demeure de Palm Springs une « Maison Blanche de la côte Ouest » ?

Sur Sinatra, il faudrait également considérer l’homme d’affaires avisé s’entourant de bataillons d’experts, de consultants, de publicitaires et de juristes ; l’artiste au professionnalisme accompli qui sut transformer, par la vertu d’une organisation impeccable, le show en un business bien huilé ; le macho dont la séduction s’exerçait souvent aux lisières du libertinage et de la débauche ; le romantique se consumant dans sa passion destructrice pour la sublime Ava Gardner ; le cynique congédiant son majordome sans l’ombre d’une explication, au terme d’une quinzaine d’années de bons et loyaux services ; la diva rudoyant un serveur pour un hamburger pas assez cuit ; ou encore l’homme de cœur, fidèle en amitié, comme en témoignent ses relations avec Sammy Davis Jr, Shirley MacLaine ou encore Joe Louis.

Un tel registre à la Prévert aurait de quoi égarer. Il n’a d’égal que la diversité des rôles de Sinatra au cinéma : psychopathe dans Suddenly, pianiste dans Young at Heart, chirurgien dans Not as a Stranger, soldat dans From Here to Eternity, impresario dans The Tender Trap, patron de tripot dans Guys and Dolls, batteur drogué dans The Man with Golden Arms, journaliste dans High Society.

D’un tel égarement ressort la certitude que Sinatra fut beaucoup moins déchiffrable qu’on ne le supposa en son temps. Authentique personnage de roman – celui d’un homme toujours en avance sur son rêve –, il était tout en contrastes et en contradictions. Violent d’un côté, mais élégant de l’autre. Cynique avec les femmes, mais d’une naïveté confondante avec la seule qu’il aima vraiment. Hyper-rigoureux dans son métier, mais assez désintéressé pour savoir tendre la main à ses amis. Égocentrique tout en restant suffisamment humble pour demander que son nom cède la vedette sur l’affiche à ceux de Count Basie et de sa très chère Ella Fitzgerald. Frayant avec des gangsters du calibre de Meyer Lansky ou de Sam Giancana tout en ayant ses entrées à la Maison Blanche. Fiché par le FBI et en même temps honoré par la NAACP, l’Association nationale pour la promotion des gens de couleur. Accro à l’alcool et détestant farouchement la drogue.

Oui, Sinatra fut à la fois le soufre et l’incandescence. Au fond, il était à l’image de cette Amérique profonde qui, de Roosevelt à Reagan, se trouva en quête d’une identité, bousculée par les chocs successifs de la Dépression et du New Deal, de la guerre mondiale et de la guerre froide. Une Amérique oscillant entre volontarisme et déprime, entre croissance triomphante et crise de leadership.

Sinatra appartint à cette Amérique-là, lui qui traversa ce XXe siècle de part en part : né avec la Première Guerre mondiale et disparu peu de temps avant le traumatisme du 11 Septembre. Il serait ainsi illégitime de le réduire à l’artiste hors normes qu’il fut, encore moins à ce timbre de voix et à ce phrasé inimitables qui nous donnent encore aujourd’hui tant de frissons. Il aura aussi incarné à lui seul des fragments ou des séquences de cette société américaine objet de tant d’admiration et de répulsion.

Les Américains eux-mêmes ne s’y sont guère trompés. Dans leur inconscient collectif, ils ont déposé Sinatra sur un piédestal inaccessible, bien au-delà de ses vices ou de ses failles trop humaines. Le reste du monde non plus. Qui ne pense instinctivement à l’Amérique de cette époque, et même à l’Amérique tout court, en réécoutant My Way ou All orNothing at All ?

Sinatra a survolé son temps. Il sut capter l’essence de l’Amérique avec sa grisaille et ses flamboyances. Il incarna la mélancolie des petits matins blêmes où la sensualité se dissipe dans les volutes d’alcool et de cigarette. Il symbolisa tout aussi bien cette Amérique sublimée de paillettes, d’élégance et de rêve qui s’est évanouie tel un mirage dont la nostalgie ne laisse pas de nous bercer. Et de nous fasciner.

Prologue

Broadway, New York City, 30 décembre 1942

 

FRANKIIIIE !!!!

Bigarrée et joyeuse, la foule juvénile s’agglutinait en masse devant les guichets du Paramount Theater. On se trouvait à deux pas de Times Square, au cœur de Manhattan. Si l’on avait dit à tous ces jeunes gens qu’ils allaient être les témoins privilégiés de la naissance d’un phénomène, ils s’en seraient moqués éperdument.

Les bobby soxers, ces adolescentes aux socquettes blanches tire-bouchonnées et aux jupes écossaises tombant sagement jusqu’à mi-mollet, avaient accouru en nombre. Vestons à carreaux, chemises à col ouvert et chaussures ferrées, leurs boy-friends étaient également de la partie. Les uns et les autres s’étaient rassemblés pour une seule et unique raison : pouvoir applaudir à tout rompre sur la scène du Paramount leur idole dont le nom s’étalait sur la façade sombre du théâtre.

À côté du nom de Benny Goodman, le célèbre clarinettiste de jazz surnommé le « Roi du Swing », on pouvait lire en lettres de néon : FRANK SINATRA. Mais pour tous ces adolescents débordant de vitalité, il était « Frankiiiiie » qu’on psalmodiait sur un ton suraigu, dans une ambiance d’hystérie collective.

Leur idole n’était pourtant pas le clou du spectacle. Son numéro n’était qu’un extra added attraction, un supplément au programme qui répondait à la formule en vogue « deux shows pour le prix d’un ». En première partie figurait la projection d’un film, Star Spangled Rhythm, avec Victor Moore et Betty Hutton, parmi une pléiade de stars, dont Bing Crosby, Paulette Goddard ou encore Ray Milland. La seconde partie du programme correspondait au show musical dont la vedette était Benny Goodman, à la tête de son big band composé d’une quinzaine de musiciens. Le show comprenait aussi un trio de comédiens comiques, les Radio Rogues, un duo d’humoristes baptisé Moke and Poke, ainsi qu’une chanteuse promise à un grand avenir, Peggy Lee, qui officiait au sein de l’orchestre de Goodman.

D’ailleurs, comment ces gosses turbulents auraient-ils pu imaginer un seul instant que la présence de Sinatra au Paramount était le fruit du hasard ? Quelques mois auparavant, il s’était séparé de l’orchestre de Tommy Dorsey, dont il était le chanteur attitré, et avait pris la décision de mener une carrière solo. L’affaire était périlleuse, un « suicide professionnel » selon certains. Se privant du confort des grandes formations, il jouait désormais sans filet. Tous les chanteurs ayant pris un tel risque avant lui avaient échoué et ce n’étaient pas les plus mauvais, comme Jack Leonard, l’ancien chanteur-vedette de Dorsey.

La seule proposition d’engagement qu’il eût reçue remontait à début décembre. Elle provenait du Mosque Theater à Newark. Sans trop réfléchir, Sinatra avait sauté sur l’occasion et il avait été plutôt bien inspiré. Le soir de son récital, Bob Weitman s’était installé au deuxième rang de l’assistance. C’était une personnalité dans le show-business new-yorkais. Il manageait le Paramount Theater, la salle de music-hall la plus en vue de Broadway après le Radio City Music Hall. Quelques jours plus tôt, deux agents de publicité réputés, Frank Cooper et Harry Romm, avaient fait le siège de son bureau. Non sans mal, ils l’avaient convaincu de sacrifier une soirée dans cet endroit perdu de la banlieue de New York, sur l’autre rive de l’Hudson.

Bob Weitman avait déjà vaguement entendu parler de ce Sinatra, mais il ne l’avait encore jamais observé sur scène. Quelques minutes lui avaient suffi pour jauger en professionnel les qualités du crooner. Par-dessus tout, Weitman avait été bluffé par le tapage inouï provoqué dans la salle du Mosque par des centaines d’adolescents en transe. La chose était tout à fait inhabituelle. Le monde du spectacle avait ses traditions qui ne cadraient pas avec des raffuts intempestifs ou des délires incontrôlés. Les traditions avaient été bousculées1. Weitman, lui, était resté songeur.

Il ne savait sans doute pas que Sinatra était presque chez lui à Newark et que ce public survolté lui était instinctivement acquis. Il avait toutefois de la suite dans les idées. Dès le lendemain, il avait passé un coup de fil au domicile de Sinatra, à Hasbrouck Heights, sur les hauteurs d’Hoboken :

— Que faites-vous, Frankie, l’avant-veille du jour de l’an ?

— À vrai dire, rien de spécial. Je n’ai pas encore d’engagement…

— J’aimerais assez que vous puissiez faire l’ouverture du Joint.

Le « Joint » désignait le Paramount Theater dans le jargon des initiés.

— Vous êtes vraiment sérieux ? L’avant-veille du jour de l’an ?

— Ai-je l’air de vouloir plaisanter ?

Sinatra avait mis un certain temps à digérer la nouvelle. Avoir déprimé pendant plusieurs semaines d’inactivité forcée pour se retrouver subitement en pleine lumière au Paramount ! C’était presque trop beau. On chuchotait que ce théâtre détenait tous les records de recettes du pays : au moins 80 000 dollars par semaine…

Le 30 décembre au soir, ils étaient près de 5 000 spectateurs à l’attendre dans la grande salle du Paramount, après avoir investi jusqu’au moindre strapontin. En désespoir de cause, les retardataires avaient fini par s’entasser en vrac dans le lobby du théâtre, de part et d’autre des somptueuses colonnades en marbre blanc. On s’apercevrait plus tard que les organisateurs avaient mis en vente ce soir-là plus de places que la salle n’en contenait.

Le présentateur s’appelait Jack Benny, une pointure lui aussi dans la profession. Dans le temps, il avait un peu tâté du cinéma à la Metro-Goldwyn-Mayer avant de bâtir sa notoriété comme vedette de radio à la NBC. Entre autres talents, on lui reconnaissait des qualités de violoniste. Quand on lui avait demandé de présenter Sinatra, un peu pour rendre service, il était demeuré perplexe :

— Frank… qui ?

Sans doute n’était-il pas le seul à n’avoir jamais entendu parler de ce jeune chanteur de vingt-sept ans. Benny avait cependant du métier et ne se laissait pas facilement démonter. Il avait fait le job, sortant deux ou trois blagues de son cru, histoire de chauffer la salle. Puis il s’était lancé, devant le public déjà impatient, dans une présentation enjouée d’où il ressortait que Sinatra était un de ses meilleurs copains. La routine :

— Bien, bien, je vois que vous attendez avec impatience mon ami. Mesdames et messieurs, le voici : Frank Sinatra

Ce fut à ce moment précis que cela se produisit. D’un seul coup et sans que nul ne s’y attende.

En entendant le nom de Sinatra, la salle tout entière se mit à rugir sourdement. L’instant d’après, le rugissement se fit vacarme assourdissant. En un clin d’œil, les « Frankiiiie ! » redoublèrent de vigueur. Les jeunes trépignèrent sur leurs sièges. Les murs ocre du vénérable théâtre se mirent soudain à trembler, comme sous l’effet d’un séisme. Jack Benny en resta éberlué, craignant même un moment que le théâtre ne s’écroule. Pendant sa carrière, il avait à peu près tout connu, mais cela, il ne l’avait encore jamais vu sur une scène de music-hall : « C’est comme si je venais de recevoir un coup de poing formidable. Et tout ça, figurez-vous, pour un gars dont je n’avais jamais entendu parler2… »

Soudain, le public se rua sur scène en hurlant. Bousculé sans ménagement, Jack Benny faillit tomber à la renverse. Quelle mouche avait donc piqué ces jeunes apparemment comme il faut pour qu’ils se transforment tout à coup en furies incontrôlables ? Des clameurs à tout rompre saluèrent l’envahissement de la scène. C’était un spectacle de chaos. Les musiciens s’étaient arrêtés de jouer. Dans la salle, où l’on ne s’entendait plus, des gens s’étaient hissés sur les fauteuils de velours rouge pour mieux voir ce qui se passait. Serrées comme des sardines, plusieurs jeunes filles tombèrent dans les pommes sans qu’on puisse leur porter secours.

Benny Goodman ne fut pas le dernier stupéfait. Il s’apprêtait à attaquer les premières mesures de For Me and My Gal, une chanson tirée du film éponyme avec Gene Kelly et Judy Garland, lorsque le tohu-bohu se produisit. Réalisant brusquement qu’il était en train de se passer quelque chose d’anormal, il s’interrompit et se retourna vers la salle :

— Bon sang, mais c’est quoi tout ce boucan ?

Pas plus que Jack Benny, Goodman ne savait qui était Sinatra avant de le rencontrer, du moins le prétendrait-il. Oui, décidément, c’était une soirée très spéciale. Il y avait très longtemps, depuis les Roaring Twenties (années folles) et l’hystérie collective provoquée par Rudolph Valentino, qu’on n’avait plus connu d’engouement aussi dément ; très longtemps aussi que les femmes américaines ne tombaient plus en pâmoison ou ne faisaient plus aussi effrontément la cour à une vedette, comme on pourrait le lire dans Time Magazine. Pas même avec Bing Crosby, qu’on tenait pour le pape des crooners. Pas même avec Clark Gable, qu’on adulait comme le « roi » du cinéma et à qui Judy Garland venait de consacrer une chanson.

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