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Fugue pour violon seul

De
247 pages


Dans ce témoignage bouleversant, le grand violoniste Tedi Papavrami raconte son parcours d'enfant prodige en Albanie et son passage à l'Ouest, vers la liberté.




Dans les années 1970, alors que l'Albanie s'enfonce dans l'isolement et la répression sous le joug de son dictateur Enver Hoxha, Tedi Papavrami grandit, entouré de son père Robert, violon solo de l'orchestre de l'opéra de Tirana et brillant professeur de violon au conservatoire, et de sa mère, programmatrice musicale à la radio d'État. Dans leur maison épargnée par le découpage communautaire, Tedi est aussi entouré de l'affection de sa grand-mère et de son grand-père, Dodo, médecin à la retraite qu'il admire. Malgré son exigence démesurée et son peu de foi en son fils unique trop gâté, Robert Papavrami découvre chez Tedi des prédispositions tout à fait exceptionnelles pour le violon dès l'âge de quatre ans. L'enfant un peu paresseux ne cesse de chercher des subterfuges pour ne pas travailler, mais sous la férule intransigeante et intraitable de son père, il va développer techniquement et artistiquement ses dons. À huit ans seulement, il se produit en concert avec l'orchestre philharmonique de Tirana et sa virtuosité hors du commun, sa vélocité fulgurante sont remarquées. Un flûtiste français, Alain Marion, conquis par ce jeune prodige, obtient pour lui une bourse en France où il débarque à l'âge de onze ans, à la fois effrayé et émerveillé par cet " autre monde " qui lui avait toujours paru inaccessible. Sous la direction du grand violoniste Pierre Amoyal, Tedi prépare le concours d'entrée au Conservatoire national supérieur de musique de Paris qu'il réussit brillamment. Son père, venu l'accompagner quelques mois, doit cependant repartir au pays. Tedi reste alors seul, livré à lui-même, cantonné dans un appartement lugubre de l'ambassade, entouré d'un personnel froid et hostile. Pour ne pas succomber à la détresse d'une telle situation, il va se plonger corps et âme dans la pratique de la musique et dans la lecture. À la fin de ses études, désireux de continuer une carrière prometteuse qui serait compromise par un retour en Albanie, Tedi – et ses parents qui l'ont rejoint à Paris – demandent l'asile politique. Leur famille restée en Albanie va payer leur liberté d'un prix très lourd : ses grands-parents et la famille de sa mère sont déportés et internés jusqu'à la chute du régime, en 1991. De retour en Albanie pour une tournée deux ans plus tard, Tedi y reverra son grand-père avant sa disparition.





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couverture
TEDI PAPAVRAMI

FUGUE
POUR VIOLON SEUL

images

À Robert et Yolanda, mes parents

Travailler pour l’incertain, aller sur mer, passer sur une planche.

Blaise PASCAL

Prologue

Hôtel Tirana (Tirana, 2001)

— M. Papavrami, voici votre clé, votre chambre se trouve au dixième étage, je vous souhaite un excellent séjour à l’hôtel Tirana.

 

Le ton lisse et aseptisé de la phrase me ferait presque oublier qu’elle est prononcée en albanais ; toute trace de provenance ou de rusticité en a été soigneusement gommée. Je jette un coup d’œil sur le badge de la réceptionniste qui, dans son tailleur impeccable, semble avoir été fabriquée avec le comptoir et les cadrans de fuseaux horaires derrière elle : YLLKA. Yll, étoile, yllka, petite étoile. Avant 1991 et l’effondrement des régimes de l’Est, c’était le nom du plus jeune groupe des jeunesses communistes. Sa maman s’appelle peut-être Fitore (victoire) et son père Marenglen (contraction de Marx-Engels-Lénine), à moins que ce ne soit Shqipe et Luan (aigle et lion) Hajrije et Muharrem de la région de Tirana, Vitore et Gjon du nord ou Kristofor et Konstantina du sud du pays. Tous nourris, depuis des générations, au byrek, aux poivrons farcis ou à la fërgesë. Il suffirait d’un mot avec une pointe d’accent ou une façon de sourire et la belle jeune femme formatée, sans passé ni racines, que le mystère de sa vie et son bel uniforme rendent propice au fantasme, pourrait s’évanouir et ressembler brusquement à une ancienne camarade de classe ou une voisine de quartier à la provenance certifiée. Autant éviter cette décevante métamorphose, impropre au désir. Ma clé à la main, je me dirige vers l’ascenseur.

Dixième étage. Je devais avoir quatre ou cinq ans lorsque démarrèrent les travaux de construction de cet immeuble. D’emblée, on le surnomma « le quinze étages » dans une ville où l’immeuble le plus haut n’en dépassait pas cinq. Aller voir le chantier était une attraction comparable au tour de manège ou à la visite du jardin zoologique. Accroché à la main de ma mère ou de mon grand-père, je contemplais, ébloui, la construction entourée de grues qui me paraissait d’une hauteur vertigineuse. C’était assurément le plus grand édifice jamais bâti par l’homme, si haut qu’on accèderait aux étages non par des escaliers mais par des ascenseurs, m’apprenait-on. Les ascenseurs, j’en rêvais, enfant et me les figurais telles des fusées qui, en un clin d’œil, vous propulsaient vers des hauteurs irréelles. Je ne pus que les imaginer même quand le bâtiment fut terminé car ils étaient invisibles de l’extérieur et l’hôtel était réservé aux étrangers.

— Ça va, mon cœur ? Pas trop fatigué ?

La voix de la femme de chambre qui finit de préparer mon lit est comme une complainte mêlée de compassion maternelle, caractéristique des femmes du pays. Tout en s’affairant, elle s’adresse à moi comme si j’étais son fils ou son petit frère. Avec la même familiarité et le même naturel tendre et las que si elle me voyait tous les jours, depuis des années.

— Ça va, je te remercie, et toi ? Non, le voyage n’était pas trop long…

— Tu habites toujours à Paris ? Content de revenir au pays voir les tiens ? Ce que tu dois leur manquer !

 

Comme cela paraît simple soudain ! Cette femme me dit que je suis de retour chez moi, tout simplement. Comment ai-je pu l’oublier à ce point ?

— Oui, à Paris. Ça fait plaisir, c’est vrai… Mais avec les concerts et les répétitions, j’aurai peu de temps pour en profiter. Je vais essayer.

 

Je suis sur le point de lui demander si ma mémoire me fait défaut, si je ne commets pas une impolitesse en ne reconnaissant pas en elle une amie de la famille ou une voisine d’autrefois. Elle ne m’en laisse pas le temps :

 

— Je t’ai vu souvent à la télé, on te suit depuis longtemps, on est tellement fiers de ce que tu fais ! Je me souviens dans le temps, lorsque tu étais petit, tellement mignon, tu y passais souvent ; je disais toujours à ma fille : « Regarde, si tu travaillais bien comme lui, tu enchanterais le monde toi aussi. » Puis tout ce qui s’est passé après… quel drame… Les grands-parents sont toujours en vie ?

— Ma grand-mère, uniquement. Elle habite seule dans la maison que mon père a fait construire sur l’emplacement de l’ancienne…

— Quelle terrible histoire, on en a tellement parlé à l’époque ! Mais toi tu es là et tu as réussi, c’est l’essentiel. Bon, allez, j’ai fini, je te laisse, mon cœur, prends soin de toi, que bonheur et santé t’accompagnent toujours !

 

Je m’approche de la fenêtre. Comme tout change ici à chacun de mes retours ! Au loin, une forêt de grands immeubles qui ont poussé en à peine deux ans dans ce vieux quartier de maisons basses en terre cuite qui constituait autrefois l’essentiel de la ville. Devant moi s’étend la place Skanderbeg avec sa circulation anarchique et ses passants indécis dont on peine à anticiper les lentes trajectoires désordonnées. Il me faut faire un effort d’imagination pour reconnaître celle que je ne voyais autrefois que d’en bas. Voici l’Opéra avec ses marches défoncées derrière lequel pointe la tour de l’horloge et la mosquée à droite. Plus loin, la statue équestre de Skanderbeg, notre héros national qui, avec son épée légendaire, réussit au XVe siècle à tenir tête aux envahisseurs ottomans. D’autant plus érigé en symbole de notre magnifique défense que le pays a toujours été une vraie passoire, traversé, occupé et dépecé par le tout-venant. Derrière, la mairie, face au ministère, et un bout du grand boulevard où se dressait, autrefois, la statue de Staline. À droite, partiellement cachée par les arbres, la façade de briques rouges de la Banque nationale. Est-ce le point de vue inhabituel de cette hauteur ? Cette place autrefois unique pour moi me semble désormais commune, interchangeable. Comme si la prise de hauteur visuelle coïncidait avec le recul des années passées. De mythique et figée dans son agencement dont rien ne semblait pouvoir modifier la parfaite harmonie, elle s’est muée en une place quelconque, régie par le hasard et la nécessité, une place de capitale de pays sous-développé, semblable à tant d’autres aperçues depuis ma fenêtre d’hôtel lors de mes voyages. Mal entretenue et plutôt laide, elle vaque tant bien que mal à ses affaires et ne m’évoque plus rien.

Mais peut-être y a-t-il encore ailleurs dans Tirana, d’autres lieux plus propices aux souvenirs ? L’idée me trotte dans la tête depuis que je suis arrivé dans la ville. Profiter de quelques heures creuses durant lesquelles je n’ai pas d’obligations. Me rendre incognito dans mon ancienne école de musique, revoir ses sombres couloirs, la classe de mon père, la cour recouverte de ce revêtement si particulier de charbon écrasé. À cette heure de l’après-midi, les lieux doivent être déserts. Dans la solitude et le calme, la magie opèrera-t-elle ? Y aller, tout de suite.

— Hé ! Où c’est que tu vas comme ça ?

La voix m’a interpellé alors que je m’apprêtais à grimper le grand escalier donnant dans le hall d’entrée du lycée artistique. Elle vient de la droite, des tréfonds du couloir au bout duquel il y avait autrefois l’atelier du luthier. Mon père répugnait à ce que j’y dépose mon violon, préférant effectuer les réparations lui-même. En plissant les yeux, je distingue une ombre qui s’avance dans l’obscurité. Surgit un homme rougeaud au nez boursouflé. Ils ont un gardien maintenant ? L’air revêche, il s’approche :

— Alors ?

Son haleine fortement chargée d’alcool me renseigne aussitôt sur sa démarche légèrement titubante.

— Bonjour… euh… je venais visiter le lycée.

— Ah tiens ! Mais c’est interdit ça ! Qu’est-ce que vous croyez ? Qu’on rentre ici comme dans un moulin ?

Son visage se fige dans une mimique indignée, œil écarquillé et sourcil circonflexe, tandis que son corps continue à se balancer comme un métronome.

C’est bien ma veine, il veut faire du zèle. Dans ce pays, on adore montrer son pouvoir et, justement, c’est son jour. Il ne faut pas le brusquer. Peut-être puis-je encore espérer poursuivre ma visite incognito.

— C’est que… je suis moi-même un ancien de la maison. C’est la raison pour laquelle je me suis permis d’entrer. Je voulais juste visiter.

— Hein ? Et qu’est-ce que tu voulais voir ici ?

Il a l’air de baisser un peu la garde, mais manifestement sans la moindre intention de me rendre ma liberté. Je pressens que son envie de faire acte d’autorité pourrait s’effacer devant celle de taper une causette, perspective qui ne me réjouit guère non plus. J’aimerais autant éviter toute prolongation de la rencontre. Ainsi que la révélation de mon identité.

— Eh bien, la classe où je prenais mes cours, au deuxième étage…

— Avec qui tu prenais tes cours ? Quel instrument ?

Je commence à perdre patience. Il n’a pas l’air de me croire. Si je lui précise que mon père enseignait ici, peut-être se sentira-t-il rassuré et finira-t-il par lâcher prise.

— Violon… Je travaillais ici avec mon père…

— Voyons ça ! Et qui c’était ton père ?

C’est fichu ! Autant me présenter. Adieu la visite incognito et l’exploration silencieuse des couloirs et des souvenirs. Il va prévenir la direction, les élèves qui peuvent encore se trouver là. J’essaie de m’accorder un dernier répit, illusoire, en évitant de donner mon prénom.

— … mon père… Robert Papavrami…

Je le regarde d’un air vaincu avec un sourire coupable. Oui, c’est bien moi, Tedi : le violon, Enver Hoxha, la fuite en France, la colère du régime, tout le monde connaît mon histoire ici… Vas-y maintenant, sonne le tocsin, rameute le lycée, c’est bien moi. Adieu ma belle déambulation intime, il faudra aller prendre le café dans le bureau du directeur, voir les dernières installations, répondre à ce que l’on attend de moi, redevenir un personnage social. Maudit ivrogne !

Éberlué, il me contemple la bouche ouverte. Zut, c’est encore pire que je ne l’aurais cru. Il va me faire une attaque. Il s’apprête à dire quelque chose, se ravise, les mots ont du mal à sortir. Cela dure, je sens que se prépare un maelström de surprise et d’agitation. Comment me tirer de ce mauvais pas au plus vite ? Tant pis pour la visite, de toute façon c’est râpé. Lui dire que je suis en retard, que je n’avais pas vu l’heure, que j’ai un rendez-vous, une télévision en direct…

Il parvient enfin à articuler :

— Et… et… Tedi, alors, où c’est qu’il est, Tedi ?

Ai-je bien entendu ? Je viens pourtant de lui dire qui j’étais ! Serait-il incapable de croire que je représente autre chose qu’un nom, une histoire qu’on raconte aux enfants du pays afin qu’ils deviennent sages et travailleurs, un mythe volatil sans existence physique ? C’est bien ça, et il semble réellement impatient que je lui donne des nouvelles de Tedi. Me voilà soudain ramené au rôle de frère de moi-même, un garçon modeste et effacé qui aurait poussé à l’ombre du premier, discrètement, au point d’être ignoré de tous. Donner raison à mon interlocuteur est tentant, ça lui ferait plaisir tout en m’évitant le branle-bas de combat redouté. C’est lui-même qui me le suggère après tout. Probablement attribue-t-il au véritable Tedi une tout autre apparence, ineffable, entre chérubin angélique et vénérable vieillard, au lieu de mon aspect somme toute banal d’homme d’une trentaine d’années, âge visiblement peu propice au passage à la légende. Les pensées se bousculent dans ma tête. Ne parvenant pas à formuler de réponse, je le fixe stupéfait et cette fois je sens que je suis, moi-même, sur le point de tituber avec lui.

1

Chez Papavrami (Tirana, 1971-1975)

De l’extérieur, on ne pouvait pas la voir. Notre maison était tapie presque totalement derrière le feuillage dense des mandariniers et sa vaste et haute enceinte murale la protégeait en partie des regards, même si elle ne pouvait se soustraire à la surveillance de deux immeubles voisins, l’un en briques rouges, de construction récente, et l’autre, jaunâtre, datant probablement de l’occupation italienne, dont les fenêtres plongeaient dans notre jardin. Mais, dans l’Albanie communiste d’alors, nous avions néanmoins une intimité exceptionnelle à l’intérieur de cette bâtisse où seule vivait notre famille. Il n’était pas fréquent de bénéficier d’un de ces oublis de la planification qui laissait subsister, de façon totalement anarchique et arbitraire, certaines propriétés privées. Souvent, je craignais que notre miraculeuse chance ne prenne fin, imaginant avec horreur notre maison détruite et remplacée par un énième immeuble en briques rouges où l’on nous attribuerait un appartement parmi d’autres.

De l’autre côté de la route, derrière un grand mimosa, se dressait la façade jaune clair de la Médressé, ancienne école coranique transformée en centre de soins dentaires. Le rebord en ciment de ses grilles servait de banc à quelques voyous du quartier dont la vulgarité, glapissante et désespérée, fusait inlassablement en commentaires orduriers au passage de jeunes filles ou d’un enfant qu’ils ne reconnaissaient pas comme étant l’un des leurs. J’en étais souvent la cible lorsque je sortais ou rentrais seul. Trop anecdotiques pour que je m’en plaigne aux miens et qu’elles suscitent des représailles, mais assez blessantes pour contenter mes agresseurs, elles cessaient de me tracasser aussitôt le lourd portail du jardin refermé derrière moi, coupant court aux menaces du monde extérieur.

Chez nous, le maître de céans était mon grand-père, médecin interniste et dermatologue. « Chez Papavrami », c’est ainsi que les habitants de la ville qui avaient eu recours de longues années à ses services avaient baptisé notre quartier, d’autres désignant ce coin de la capitale sous le nom de « La Médressé ». À l’extérieur, mon grand-père ne semblait pas avoir d’autre patronyme que celui de « docteur », « Papavrami », ou « docteurPapavrami ». Pour moi, mon grand-père était simplement « Dodo » et j’étais toujours incrédule en lisant le prénom « Theodhor », ignoré de tous, tamponné sur ses feuillets d’ordonnance. Délivrés par le centre de soins où il continuait de consulter bénévolement un après-midi par semaine, ils servaient aussi de papier hygiénique à la maison, à une époque où, comme tant d’autres choses, cet article était introuvable à Tirana.

Bien qu’officiellement retraité, Dodo exerçait régulièrement à son cabinet à domicile : quelques patients se succédaient entre midi et une heure et semblaient le vénérer. Au point de revenir sans protester le lendemain quand ils avaient trois minutes de retard à leur rendez-vous et que mon grand-père ne les recevait pas : j’étais, dans ce cas, personnellement chargé de les prévenir. Ils venaient de loin pour le consulter et étaient parfois vêtus du costume traditionnel des montagnards du Nord avec leurs pantalons de bure blanche aux bandes noires et leur qeleshe sur la tête. Leurs femmes, muettes et d’avance honteuses d’avoir à « s’exhiber » devant mon grand-père – alors que, dans leur culture, seuls leurs maris pouvaient les voir nues –, arboraient des habits colorés blancs, rouges ou noirs ornés de pièces d’argent. De leurs coiffes s’échappaient de très fines boucles parfaitement symétriques et d’un noir corbeau peu naturel.

Ils apportaient parfois un cadeau de leur montagne. La viande n’était pas toujours facile à trouver dans la capitale et il arrivait que Nuci, ma grand-mère, se retrouve avec, dans les bras, un coq vivant au plumage brillant. Hélas, je le savais, les heures de ce gloussant compagnon étaient comptées. Rapidement il finissait, plumé, blanchâtre et ébouillanté, dans la grande casserole en aluminium. La ténacité de mes tentatives pour assister à son exécution, était exacerbée par la perfidie du complot visant à m’en empêcher. Mais l’interdiction était inflexible. Fermement retenu par Nuci ou enfermé dans une pièce, je voyais mon grand-père s’éloigner lentement vers le fond du jardin, le volatile sous le bras et un grand couteau à la main. Un cri éraillé se faisait entendre quelques instants plus tard. J’éprouvais le sentiment d’être injustement exclu d’une énigmatique cérémonie, au cours de laquelle le coq si remuant deviendrait un comestible inerte. Leur insistance à m’interdire d’y aller me semblait suspecte ainsi que la raison invoquée : ce n’était pas un spectacle pour les enfants. Elle me renvoyait aux autres mystères du monde des adultes, trop sombres ceux-là pour que j’ose exiger de les connaître. La privation systématique de ce formidable jouet rendait légitime à mes yeux mon initiation à ce rituel dont la cruauté, comme bien d’autres choses, n’atteignait plus les grandes personnes.

Mon grand-père avait fait ses études de médecine en Amérique, puis en France, après avoir quitté l’Albanie adolescent et passé ses années de lycée dans la Grèce toute proche de Përmet, sa ville d’origine au sud du pays. Pour moi, le reste du monde n’avait pas des contours très nets. L’Italie m’était familière, car située de l’autre côté de l’Adriatique par rapport aux plages familières de Durrës, où l’on allait se baigner en été. Je ne la voyais pas mais on m’assurait qu’elle était là, tapie derrière la ligne azurée de l’horizon sur l’eau placide. Nombreux étaient les Albanais qui parlaient sa langue, du fait de l’histoire de notre pays et de la télévision italienne que beaucoup regardaient.

Dans ma famille d’ailleurs, à certains moments, la conversation des adultes basculait vers l’italien. C’était un signal : je savais alors que ce qui se disait n’était pas pour moi. En tout cas, je n’avais pas à le comprendre. Intrigué, je tendais discrètement l’oreille, donnant des interprétations aussi vagues que multiples à l’air mystérieux et préoccupé avec lequel les mots étaient proférés. Il devait s’agir de conversations de grands ou bien d’une conspiration dont j’étais la cible… mais qui se révélait, au final, bien inoffensive : jamais je n’en subissais le moindre désagrément. L’occasion d’apprendre cette langue « du secret » se limitait au journal télévisé de la RAI qui, à vingt heures, attestait des misères innombrables s’abattant sur le monde capitaliste. Juste après le journal, l’image était prise d’assaut par un énorme insecte poilu qui amplifiait son bourdonnement frénétique dès qu’on essayait de capter une chaîne italienne ou yougoslave, n’épargnant que les diffusions de la télévision albanaise. Dans un soupir résigné, on l’identifiait comme le brouilleur, destiné à nous empêcher de regarder les programmes toxiques de ces chaînes étrangères et décadentes.

 

À l’inverse de l’Italie, l’Angleterre était une contrée qui me semblait lointaine et l’anglais se caractérisait pour moi par un ton de supériorité arrogante bien reconnaissable qui faisait mon admiration. Entre les deux, la France était une sorte de mi-chemin que je ne parvenais pas très bien à appréhender, malgré les récits de mon grand-père qui y était resté plus de dix ans.

Je connaissais mieux l’Amérique ou plutôt une certaine Amérique, par les films muets de Charlie Chaplin ; ils passaient souvent sur l’unique chaîne de télévision albanaise en noir et blanc qui émettait seulement quatre heures, entre dix-huit et vingt-deux heures. Ces films me plongeaient dans un monde qui était pour moi paradoxalement futuriste, malgré ses images saccadées des années 1920 : gratte-ciel vertigineux, larges avenues perpétuellement traversées par d’immenses flots de véhicules élégants et racés. Dans notre monde communiste, les voitures étaient rares car interdites en tant que propriété privée et les camions soviétiques et chinois que l’on voyait sur les routes semblaient aussi rustiques que le vieux chariot et le cheval osseux qui les croisaient.

Cet univers de science-fiction que j’observais était celui qu’avait connu mon grand-père et je l’imaginais s’échinant à gagner sa vie pour financer ses études ou offrant des cadeaux à ma grand-mère, qui m’apparaissait dans le film sous les traits d’une jeune vendeuse de fleurs aveugle. Se livrant à des activités aussi loufoques que balayeur de crottes d’éléphant, chercheur d’or, boxeur, ou encore mécanicien, il devait souvent se contenter, comme Charlot, d’une chaussure rôtie pour dîner, malgré ses efforts : « J’étudiais parfois trois jours d’affilée dans ma mansarde avec un morceau de pain pour tout repas. Ensuite, je me rendais à la gare afin de chercher des touristes à qui je faisais visiter la ville contre quelques sous », se souvenait Dodo.

Quand il évoquait sa vie passée, et me contait ce monde dont il était le seul chez nous à avoir foulé le sol, mon Dodo-Charlot avait ses pieds posés sur une chaise, en direction du braséro, et moi j’écoutais, assis à ses côtés et fasciné, tentant de me représenter les merveilles et les menaces de ces univers aux multiples facettes. Sa voix monocorde, vaguement ironique racontait Boston, New York, les plages immenses de la Californie. Comme dans les films de Charlot, la magnificence de ces lieux que je n’imaginais qu’en noir et blanc y contrastait avec l’incroyable dureté de sa vie. Indifférent au récit de ses déboires passés, le chat de la maison se prélassait sur ses genoux dans une intense béatitude. « De toute façon, il n’y a qu’une manière de réussir là-bas, c’est d’user ton froc sur ta chaise devant tes livres de cours », concluait-il généralement. Je me sentais très peu concerné par ce message et préférais profiter du calme hypnotique que Dodo exerçait sur le matou pour discrètement martyriser la bête. À mon grand dam, l’animal semblait autant rechercher sa compagnie que fuir la mienne, trop remuante à son goût et un peu cruelle. Sans que mon aïeul ne s’en aperçût, j’introduisais l’une des moustaches du chat dans sa propre narine afin de le faire éternuer, lui arrachais un poil d’oreille pour le voir tressaillir ou lui triturais la queue. Tout en étant d’une immobilité parfaite, le museau plongé dans un ravissement extatique, son appendice remuait alors nerveusement, comme s’il voulait me signifier qu’il avait pleinement saisi mon méfait et n’en pensait pas moins.

J’aimais passer du temps dans la lumière dorée de la salle à manger de mes grands-parents avec la chaleur du poêle et les sons de la télé. À gauche en entrant, se dressait le portemanteau au bas duquel les chaussures de Dodo étaient alignées. Noires, pointues, ornées de motifs fleuris à petits trous ou aux rebords dentelés, elles reluisaient de cirage et me semblaient éternelles, comme lui, vieilles et inusables tandis qu’assis sur le canapé, leur propriétaire, vêtu de son pantalon de survêtement violet et d’un vieux pull, le menton relevé vers la télévision, caressait distraitement le chat sur ses genoux, de ses mains anguleuses aux taches brunes. À l’autre bout du canapé, ma grand-mère me tricotait des chaussettes en grosse laine, tout en jetant des coups d’œil de temps à autre vers le récepteur. Du poêle en terre cuite rouge s’échappait un vrombissement continu et les peaux d’oranges qui y étaient posées embaumaient l’air chaud de toute la pièce

« Dodo, as-tu déjà sauvé la vie de quelqu’un ? » lui demandais-je un soir, car j’entendais souvent exalter l’héroïsme de certains partisans et travailleurs particulièrement remarquables. En secourant leur camarade en danger, ils avaient accompli cet acte sublime et enviable entre tous. « Oui, c’est arrivé, mais j’en ai tué bien davantage », me répondit-il, laconique, ce qui me laissa perplexe.

À son retour de France, en 1935, à la fin de ses études, mon grand-père avait rencontré ma grand-mère, Nuci, de son vrai prénom Anunciata. Elle était de Shkodra, une ville du nord de l’Albanie, et comme tous ceux qui y avaient grandi, elle s’exprimait dans le chantant dialecte geg, que j’adoptais instinctivement lorsque je parlais avec elle. Nuci évoquait parfois avec emphase une mystérieuse Française, Thérèse, étudiante en médecine, qui avait été la fiancée de Dodo à Paris avant de mourir de tuberculose. Frappée par la ressemblance de ma grand-mère avec cette jeune femme qu’il avait aimée, il aurait demandé Nuci en mariage peu après l’avoir rencontrée. L’exubérance alerte de Nuci contrastait avec la lenteur froide et l’accent du Sud de Dodo. Les doux noms catholiques aux sonorités italiennes, ainsi que les légendes familiales qu’elle évoquait, gaies et pleines d’anecdotes, vous transportaient dans un univers gracieux, tendre et lumineux. Les bibelots et les images pieuses aux angelots joufflus et rieurs, cachés dans les tiroirs de Nuci étaient bien plus attrayants à mes yeux que la vieille icône orthodoxe patinée et sombre, venant de la famille de mon grand-père où tout évoquait l’austérité des boiseries foncées et la pénombre de vastes pièces dépouillées enduites à la chaux. Les regards sévères des personnages de l’icône, à la mine allongée et hâve, pointaient dans l’obscurité, derrière les vestes et manteaux de la penderie aux senteurs de naphtaline, où elle demeurait cachée, mes grands-parents ne s’étant pas résolus à faire disparaître toute trace de leurs cultes passés, malgré l’idéologie dominante.