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Jazz et complexité

De
183 pages
Pourquoi le jazz est-il si singulier tout en étant, au bout du compte, aujourd'hui, si pluriel ? Serait-il si différent des autres musiques ? Issu du mariage impossible de la mémoire africaine avec la musique occidentale, cet enfant réussi devient l'émergence d'une organisation africaine-américaine qui développera par la suite une diaspora planétaire. Le jazz ne cessera d'évoluer et, à l'image de la poésie, il reste un musique "à venir", véritable utopie uniquement réservée aux dieux.
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JAZZ ET COMPLEXITÉ

Univers Musical Collection dirigée par Anne-Marie Green
La collection Univers Musical est créée pour donner la parole à tous ceux qui produisent des études tant d'analyse que de synthèse concernant le domaine musical. Son ambition est de proposer un panorama de la recherche actuelle et de promouvoir une ouverture musicologique nécessaire pour maintenir en éveil la réflexion sur l'ensemble des faits musicaux contemporains ou historiquement marqués.

Déjà parus Walter ZIDARIC, L'Univers dramatique d'Amilcare Ponchielli, 2010. Eric TISSIER, Être compositeur, être compositrice en France au 21ème . siècle, 2009. Mathilde PONCE, Tony Ponce t, Ténor de l'Opéra: une voix, un destin, 2009. Roland GUILLON, L'Afrique dans le jazz des années 1950 et 1960,2009. H.-C. FANTAPIÉ, Restituer une œuvre musicale, 2009. Christian TOURNEL, Daniel-Lesur ou l'itinéraire d'un musicien du XX' siècle (1908-2002), 2009. Franck FERRA TY, La musique pour piano de Francis Poulenc ou le temps de l'ambivalence, 2009. Christophe CASAGRANDE, L 'Energétique musicale, 2009. Françoise ROY -GERBOUD, La musique comme Art total au .IT" siècle, 2009. Ziad KREIDY, Takemitsu, à l'écoute de l'inaudible, 2009. Roland GUILLON, Le Hard bop, au cœur du jazz moderne, De Chicago, Detroit, Pittsburgh, Philadelphie à New York, 2008. Eric HUMBERTCLAUDE, Empreintes. Regards sur la création musicale, 2008. Françoise ESCAL, Espaces sociaux, espaces musicaux, 2008. Marcel VAL, Lexique d'acoustique, 2008. Jérémie KROUBO DAGNINI, Les origines du reggae: retour aux sources. Mento, ska, rocksteady, early reggae, 2008. Cyrille PlOT, Lorenzo Da Ponte, le librettiste de Mozart, 2008. Sandra HURET, Le paysage intérieur du musicien, 2008.

Michel Yves- Bonnet

JAZZ ET COMPLEXITÉ
Une compossible histoire du Jazz

L'Harmattan

Illustrations: avec l'aimable autorisation d'Alain Stoltz

2010 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-11184-4 EAN : 97822961 I 1844

Affranchir la pensée de ce qu'elle pense silencieusement et lui permettre de penser autrement. Michel FOUCAULT Mettre sur toutes choses l'accent circomplexe. Edgar MORIN

Si le volume ou le ton de l'œuvre peuvent laisser penser que l'auteur a voulu réaliser une somme, se hâter de signaler qu'il s'agit d'une tentative tout àfait opposée, celle d'une implacable soustraction. Julio CORT AZAR (Marelle - Gallimard)

Je peux tout réfuter dans ce monde qui m'entoure, me heurte ou me transporte, sauf ce chaos, ce hasard roi et cette divine équivalence qui naît de l'anarchie. Albert CAMUS (Le mythe de Sisyphe - Gallimard)

SOMMAIRE

AVANT-PROPOS

p.ll

INTRODUCTION ..

......

p.13

CHAPITRE 1 - LE COMPLIQUÉ VERSUS LE
COMPLEXE 1.1 Le Compliqué 1.2 Vers la Complexité 1.3 Le Complexe 1.4 Les Chaoïdes et l'Art CHAPITRE 2 - LE JAZZ, CHAOÏDE FACE À LA
,

...p.23 p.2S p.3S p.43 p.S9

COMPLEXITE 2.1 L'histoire de sa complexité 2.2 La complexité de son histoire CHAPITRE 3 - LE JAZZ AU-DELÀ DU JAZZ Le Jazz Hors-pistes

...p. 71 p.73 p.l0S p.12S p.127

CONCLUSION L~(S) Jrj\~~(S)

..p.149 p.lf)l

DISCOGRAPm~ .
T;\BL~ D~S ILLUSTRATIONS T;\BL~ D~S POÈM~S BIBLOGRAPHI~

p.lf)7
p.171 p.173 p.175

*******

A Julio, le plus fameux des Cronopes !

AVANT -PROPOS Lorsqu'on demandait à Louis Armstrong de définir le jazz, il répondait invariablement: «Si vous le demandez, c'est que vous ne le saurezjamais ». Au plus profond de cette musique demeure un mystère. Le musicien comme le mélomane, tous deux affidés de cette musique, sont saisis une fois pour toutes par ce climat si spécifique que le poète allemand Novalis aurait pu appeler « l'acoustique de l'âme ». Néanmoins, depuis plus d'un siècle, des torrents de notes émanant de cette musique ont coulé sous les ponts, ont inondé toutes les scènes et les clubs et continueront à le faire, parce que le Jazz est une musique de la Figure et de la Sensation, prête, à tout instant, à la métamorphose. Sa naïveté cache la plus haute complexité, qui lui permet, « chemin faisant », d'opérer une mutation permanente. Seule, sans doute, la Poésie rejoint le Jazz, pour aborder aux rivages du Futur dans les meilleures conditions de pérennité et d'innovation. Jazz et Poésie, feux de tous les feux, sont « feu(x) d'artifice contre l'artifice »1pour un Art « à venir ».

A propos du Jazz et de la Poésie, lire SWING (préface de Jean Cocteau) de G. Criel aux Editions Vrac, 1982. 11

1

Louis ARMSTRONG

Au bout de ['esprit, [e corps. Mais au bout du corps, ['esprit. il faut entrer en soi-même armé jusqu'aux dents Faire en soi le tour du« propriétaire» Créer une sorte d'angoisse pour la résoudre. Paul VALÉRY (Pensées de Monsieur Teste) INTRODUCTION La Complexité du Monde vivant surgit de systèmes ouverts exposés à tous leurs environnements, de plus en plus complexes eux-mêmes. Finis l'équilibre et la linéarité, une cause entraînant l'effet prévu; dès lors bienvenue aux probabilités, une cause faisant survenir un ou plusieurs effets imprévisibles (cf. la définition donnée par J. Derrida à « l'événement »i Heureux sont les systèmes à complexité croissante, ils deviennent autonomes, créatifs ou innovants. Depuis longtemps déjà l'Homme sait qu'il n'est plus au centre de la Nature mais qu'il en fait partie intégrante et qu'il vit, par elle, avec elle, pour elle, en elle, dans une complète incertitude du lendemain; le présent historique dévore le passé pour construire le futur. « Si le passé est dans la mémoire, le présent est dans l'attention et le futur dans l'attente ».3 François Villon, le poète, écrivait que, pour lui, rien n'était plus certain que l'incertitude!
2« L'événement, c'est ce qu'on ne voit pas venir, ce qu'on attend sans la Télévision, entretiens filmés avo B. Stiegler - Ed. Galilée-INA, 1996, ~.119 Saint Augustin, Confessions, trad E Khodoss, livre XI, XIV, XVIII et XX.

attendre et sans horizon d'attente» : Jacques Derrida - Echographies de

13

Pendant longtemps, la science, la philosophie et les arts ont vécu, dans des proportions différentes quoique bien réelles, sur des notions rassurantes et commodes. Les systèmes semblaient en équilibre, car toutes les forces identifiables qui agissaient sur eux avaient une résultante nulle; en d'autres termes, l'effet de ces forces se calculait, il était nul. Les relations entre systèmes semblaient linéaires, les effets proportionnels aux causes, le tout égal à la somme des parties. Ce fut et c'est toujours vrai quand il s'agit de systèmes simples et fermés. Dans la physique classique, dans la philosophie à sa naissance, tout au moins chez les Grecs, et dans les arts premiers, les exemples sont légion. L'impact au sol de la fameuse pomme de Newton peut très simplement se calculer, si bien sûr il n'y a pas de vent (ce qui éclaire déjà sur les futures probabilités connues dans une autre physique, la quantique). Il est simple de raisonner d'une façon binaire sur deux termes en excluant le tiers, à la manière d'Aristote. Platon lui-même distinguait le monde vu « à la lumière» de l'extérieur « des ombres» aperçues dans la caverne. Le point d'impact de l'obus tiré par la « grosse Bertha », lors du premier conflit mondial, et malheureusement pour les Parisiens en particulier, pouvait se calculer au mètre près sans trop de chances de se tromper. La trajectoire à suivre par un engin spatial, toutes choses égales par ailleurs et malgré toute la difficulté des calculs et des mises en place des modes opératoires, se calcule avec une précision certaine. A conditions initiales peu sensibles et dans un monde linéaire, classique et molaire, les conséquences d'un phénomène sont prévisibles, mesurables sans trop d'erreurs, et en rapport proportionnel avec lui.

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La représentation des chevaux dans les grottes de Lascaux est l'image la plus fidèle possible de l'existant. Le point, la droite, donc le plan; le cercle, l'axe, donc la sphère, tout l'héritage grec de la proportionnalité des causes et des effets ont très longtemps nourri I'humanité. Or, l'Univers n'a rien de simple, ni dans sa venue, ni dans son développement, encore moins dans son avenir. Et dans cet univers que dire de la planète Terre et de ses occupants soumis en permanence aux Lois de la Nature dont la complexité n'est plus à démontrer mais dont chacun commence à peine à prendre la mesure tout en continuant, malheureusement, l'œuvre de gaspillage initiée au 1ge siècle. Alors que les énergies devraient être employées, à l'instar de la Nature, sous la forme d'implosions, l'homme a privilégié les explosions et, dès lors, court, par le gaspillage, vers son apocalypse. « Il y avait quelque chose d'indéterminé Avant la naissance de l'univers. Ce quelque chose est muet et vide. Il est indépendant et inaltérable. Il circule partout sans se lasser jamais. Il doit être la Mère de l'univers. Ne connaissant pas son nom, Je le dénomme « Tao ». Je m'efforce de l'appeler« grandeur ». La grandeur implique l'extension. L'extension implique l'éloignement. L'éloignement exige le retour. [...] ».4 C'est ainsi que s'exprimait Lao-Tseu cinq siècles avant Jésus-Christ. Il est remarquable au passage, et ceci est
4

Lao-tseu, Tao-ta king, Gallimard Folio, XXV, p.39. 15

loin d'être anecdotique, que pour une fois « dieu» est une femme. Brahman, dans les «Mundaka Upanisad », est aussi la «mère de toute chose », le fond primitif de l'univers: « Brahman est en expansion; c'est de lui qu'est venue la matière, et de la matière la vie, l'esprit, la vérité et l'immortalité ».5 Ce quelque chose d'indéterminé avant l'univers est toujours au centre des préoccupations de I'homme moderne et tout particulièrement du scientifique, du philosophe et/ou de l'artiste, tant il est vrai « qu'une même fonction s'exerce, initialement, pour l'entreprise du savant et pour celle du poète» (St John Perse)6. Par bonheur, il est venu à la connaissance des hommes qu'il y a et qu'il n'y aura toujours rien, mais qu'il y aura aussi tout (Cf. l'éternel retour de Nietzsche). En d'autres termes c'est du néant que naît la lumière, tant il est vrai que le néant n'est pas vide mais gros de tous les possibles ou mieux, comme le disait Leibniz, de tous les mondes compossibles. Et tout semble simple ... et complexe s'il vient à la conscience que le temps n'existe que parce que la femme et l'homme sont là pour le (res)sentir et/ou le mesurer à leur aune. Elle ou il cherche à se protéger du chaos en mettant un peu d'ordre dans ses idées qui ne cessent pas de fuir et de lui échapper. « [...) Ce sont des vitesses infinies, des variabilités, qui se confondent avec l'immobilité du néant incolore et silencieux
5

Dans le Bhagavad-Gîtâ (Chant du bienheureux), partie centrale du

poème épique du Mahâbhârata. Saint-John Perse, Allocution au Banquet du Prix Nobel, 10.12.1960

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qu'elles parcourent, sans nature ni pensée [...] »7 disent ensemble Gilles Deleuze et Félix Guattari. Ou encore: « [...] l'association des idées n'a jamais eu d'autre sens, nous fournir ces règles protectrices, ressemblance, contiguïté, causalité, qui nous permettent de mettre un peu d'ordre dans les idées... »8 C'est pourquoi pendant de longs siècles l'Humanité s'est rassurée avec des opinions arrêtées, linéaires, souvent binaires et la plupart du temps rassurantes. Le Monde n'était fait que de certitudes. Aujourd'hui, le Champ scientifique permet de faire prendre conscience à l'Homme de son existence dans la Nature: Il ne serait pas si la Nature et ses lois n'étaient pas. Le Champ philosophique place l'Homme devant ses responsabilités au sein de cette Nature. Le Champ artistique le place en interprète de celle-ci. La vision de ces champs grâce à une approche complexe doit lui permettre de moins fragmenter ses Savoirs, de moins asséner de «vérités» qui sont bien souvent péremptoires, temporaires et évolutives. La Musique n'échappe pas à cette analyse. De la musique atonale médiévale jusqu'à la polyphonie, en tous les cas dans le monde occidental, des règles strictes ont présidé à la conception et à l'interprétation de celles-ci. Il aura fallu les navigateurs et les explorateurs pour découvrir d'autres manières de « faire de la musique ». Il aura fallu les progrès de l'enregistrement pour saisir les sons mêlés et métissés et les étudier.

7

G. Deleuze et F. Guattari, Qu'est-ce que la philosophie?, Les Editions
Ibid.

8

de Minuit, 1991/2000, p.189.

17

Il est également pertinent de rendre justice à Immanuel Kant, qui, bien avant que l'idée de complexité n'apparaisse et que la loi du chaos «pointe son nez », mettait en exergue l'importance des sciences et des arts dans le gouvernement de soi et des autres. Cette autonomie conquise par le savant et l'artiste leur permet d'aller plus loin dans leurs recherches, plus avant dans l'innovation, pour le meilleur-être de l'Humanité. L'éclairage des arguments du philosophe se trouve dans ses textes Was ist Aujkliirung (Qu'est-ce-que les Lumières ?) écrits de 1784 et 1798.9 Il aura fallu la déportation des Africains dans le nouveau Monde, leurs souffrances mais aussi leurs résistances et leurs hérésies pour que naisse une musique toute nouvelle fondée beaucoup sur l'improvisation et qui apparaisse comme la musique de la Complexité, donc de la Nature et du Vivant. Les risques sont grands à ne pas, courageusement, entrecroiser les différentes découvertes des trois champs précédemment décrits. Les scientifiques qui s'abandonnent à leurs convictions, finissent par connaître « de plus en plus de choses sur de moins en moins de choses ». Les philosophes, s'ils s'enferment seuls dans leurs concepts, peuvent passer à côté du principe de
«falsifiabilité» devenu nécessaire - même s'il n'est suffisant - depuis un certain Karl Popper. plus

Les artistes peuvent sombrer dans une sorte d'autisme s'ils font peu de cas de la Science et de la Philosophie. Il faut pouvoir faire la navette entre des savoirs compartimentés et une volonté de les intégrer, de les « contextualiser» ou de les globaliser.

9

I. Kant, Was ist Erkliirung, in La Philosophie de l'histoire, trad. S. Piobetta, Gonthier, Paris, 1947.

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