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L'Afrique en musiques (Tome 2)

De
232 pages
Trois facettes du large fond des musiques du patrimoine africain émergent de cet ouvrage : les musiques dites de griots ou jeliya, au carrefour de la geste ancestrale et de la littérature orale mandingue ; les musiques du désert maure à cheval entre l'art poétique du griot soudanais et les influences arabo-berbères ; les musiques australes (Afrique du Sud), riches des influences des trois continents.
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LAfrique en musiques
 
Tome 2
 
 Racines du Présent  Collection dirigée par François Manga-Akoa  En cette période où le phénomène de la mondialisa conjugué au développement exponentiel des nouvetliloens  technologies de linformas tipoenu eptl edse,  ljaa dcios mélmouignincéast,i osne  ccoônttoriaecntte,  lespace et le temps, le communiquent et collaborent aujourdhui plus que jamais. désir de se connaître et de Le découverte mutuelle, à la quêtceo met màu nliqinuteerr rloegsa tipoonu sdsee  làe ulras  smeé smuocicréeds,a nhti,s tvoeiurlees net t sceulntruarceisn erre sppoeucrt ivmeise. uxL ess oguévnréirr atdiaonnss , uenne  pcmooolslnteuocrger apprhoileesp tiqreulea tfiavietse  dàe  é d s ilalogues f écoàosne dds eest  éetxuidgeesa netts . dLesa  tion « Racines du Pr ent »  prop histoire, la lanthropologie des différents peuples dhier et cdulture et à pour contribuer à léveil dune conscience mondiale aruéjoelulredmheunit  en contexte.  Déjà parus  MANDA TCHEBWA Antoine, Rapport au sacré, à la divinité, à la nature, LAfrique en musiques, Tome 1, 2012. MANDA TCHEBWA Antoine, Sur les berges du Congo on danse la rumba, 2012. IBALA Yves-Marcel, Chroniques du Congo au cur de lAfrique. Suivi de La saga de Tsi-bakaala : Le sabre du destin,  2012. MANDA TCHEBWA Antoine, Musiques et danses de Cuba , 2012. MANDA TCHEBWA Antoine, Résistances et quête des libertés à Cuba , 2012. MANDA TCHEBWA Antoine, Les rencontres fondatrices à Cuba , 2012. MANDA TCHEBWA Antoine, Aux sources du jazz noir , 2012. DIAWARA Ange - IKOKO Jean-Baptiste - BAKEKOLO Jean-Claude - OLOUKA Jean-Pierre, Autocritique du M22, 2011.
Antoine MANDA TCHEBWA      LAfrique en musiques
   T OME 2    De lart griotique à la polyphonie australe                   LH ARMATTAN  
                                     © L'H ARMATTAN , 2012 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris   http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr  ISBN : 978-2-296-96407-5 EAN : 9782296964075  
Du même auteur
a) Ouvrages Terre de la chanson, la musique zaïroise : hier et aujourd’hui , Louvain-la-Neuve, DUCULOT/Afrique Editions, 1996, 336 p. A l’origine d’une ville, la musique, in  Ngoné Fall, Yoka Lye Mudaba, Françoise Morimont, Les Photographies de Kinshasa , Paris, Revue Noire Editions, 2001, 123 p. Musiques africaines, Nouveaux enjeux, Nouveaux défis , Paris, Editions Unesco, 2005, 110 p. African Music, New Challenges, New Vocations, Paris, UNESCO publishing, 2005, 100 p.
b) A paraître Sur les berges du Congo, on danse la rumba , 340 p. L’Afrique en musiques, Tome1 : Rapport ausacré, à la divinité et à la nature , 350 p. - L’Afrique en musiques, Tome 3.  Panorama des instruments de musique du patrimoine africain, 240 p.  L’Afrique en musiques, Tome 4 : Contexte urbain, 510 p. Les musiques africaines et la mondialisation de l’espace marchand, 400 p.   Esclavage et musiques aux Antilles : l’affirmation par la force de l’imaginaire , 520 p. Les Droits de l’Homme, la traite des Nègres et l’esclavage pré et postmédiéval. Préjugés et déni d’humanité, 330 p .  Esclavage, Mythologies, marronnage et guerres de libération à Cuba. Du XVe au XXe siècle. Contexte créole et culture de la paix, Tomes 1 et 2, 760 p .  Les musiques de la diaspora noire , 350 p. La ville des dieux, 120 p. Dans les sillons de la mémoire, 298 pages Les héritages de l’Afrique dans les musiques et danses cubaines, 460 p. Aux sources du jazz noir. De Congo Plains à Léopoldville, 320 p.
c) Travaux académiques Violence coloniale et Droits de l’Homme dans les Petites Antilles françaises (XV e  et XIX e  siècles) : traite négrière, esclavage et musique , Mémoire de DEA, Chaire Unesco, Université de Kinshasa, 2005, 250 p.
Les apports de l’imaginaire dans la conquête des droits humains, de l’harmonie sociale et de la liberté : le cas des esclaves bantous de Cuba sous la colonisation espagnole (du XV e au XX e siècle) : une quête inachevée de la paix ? 840 p. Thèse de doctorat en Droits de l’Homme, Chaire Unesco, Université de Kinshasa, 2009    
 
Préambule
Poursuivant l’exploration du patrimoine musical africain, à travers ses riches et parfois déroutantes histoires et traditions, nous voici aux portes de trois aires culturelles dont on peut dire qu’elles portent les traces de trois humanités africaines distinctes. Humanités qui, à mieux voir les choses, se fondent pourtant en un seul vaste territoire de l’imaginaire aux multiples accents. La première nous conduit au cœur de ce qu’il est convenu d’appeler historiquement le Soudan français (le Mali médiéval). Terre de savanes et de désert, cette vaste contrée relie l’est à l’ouest du continent africain au-dessus de la ligne de l’Equateur, adossée vers l’est à la frontière de l’autre Soudan (anglo-égyptien) à la limite du Sahel. A cette zone correspondent deux espaces culturels superposés comme des sédiments alluvionnaires d’une même mémoire. Une mémoire du reste stratifiée par des millénaires d’années d’histoires croisées, entrecroisées, par moments parallèles, des peuples venus du nord et du sud du Sahara. Tout se joua donc dans les dunes de cet immense territoire de sable où, comme dit le poète, « les vagues de sable n’arrêtent pas les vagues », où tout se dissout et meure en elles, « dans les épousailles paisibles, bercées par le cycle des saisons et des marées ». Et dire qu’au-delà de l’austérité existentielle que peut inspirer cet espace vide de végétation, il y a toute une vie qui s’est développée à dos de chameaux, entre les zones vertes du sud et le bleu du Maghreb. Car c’est en partant d’ici que l’on réalise plus que nulle part au monde combien « l’intimité du sable et de l’eau s’habille d’une symphonie de bleu où se mêlent, délicatement, le ciel et l’océan, les murmures mouillés de la mer et les souffles chauds du désert » (ONTM, 2004). Il y a, d’une part, le Sahel, vaste terre bédouine ou touarègue, qui forme un espace désertique, avec ses oasis ponctuant les pistes caravanières comme des sémaphores de mirages par-delà les dunes (entre la Méditerranée et l’Equateur). De la fraîcheur de la brise sur les rades de la Méditerranée, en passant par la canicule alternant avec le froid nocturne du désert, les steppes du Draa et la magie du sable de Tombouctou, jusqu’à buter à l’océan, l’histoire de conquêtes arabo-berbères, débutée à partir du IV e siècle, mêlées aux grandes épopées de la dynastie des princes Keita, y auront laissé des traces indélébiles. C’est à partir de cette zone désertique surtout que s’incrustent la culture arabe et sa religion monothéiste. S’y imposent aussi, en plusieurs endroits, la langue arabe à travers ses multiples accents dialectaux, puis celle de « braves berbères » ayant perdu l’usage de leurs accents d’origine, contraints d’adopter in fine  celle des
envahisseurs venus du nord. En se métissant avec les autochtones, surgit du coup un nouveau sédiment culturel, fruit d’une cohabitation souvent tumultueuse.  La nouvelle société qui se met en place — et dont on retrouve des déclinaisons variées de la Tunisie, en passant par le Maroc, l’Algérie, la Libye, la Mauritanie, jusqu’au Niger — est solidement hiérarchisée en certaines régions. En Mauritanie, par exemple, telle que nous le rapporte Théodore Monod, la société comprend « des guerriers, plutôt arabes, des marabouts plutôt berbères, des "clients" berbères, des noirs, à demi esclaves ou entièrement tels. Le tout groupé en une parfaite et inextricable mosaïque de tribus et de castes, de fractions, sous-fractions, etc. Mais vivant de la même existence, peinant dans le même sable, s’écorchant les pieds aux mêmes cailloux, luttant contre le même vent, la même faim, la même soif. A cette humanité malchanceuse, il faut un véhicule et voici le chameau, apocalyptique, solennel et docile. De l’eau, et voici le puits où les cordes font crisser les poulies de bois d’acacias. Un abri, et voici, noire, basse, plaquée au sol pour résister à la tempête, la tente de poil. » 1  A cela s’ajoutent des effusions mystiques lancinantes d’une religion, l’Islam, adorant un Dieu unique, chapelet à grains s’égrenant en permanence entre les doigts. Les habitants, aussi nomades que sédentaires, y mènent une vie bien sahélienne, entre la dévotion à la Divinité Suprême, à Lui les plus beaux noms, et l’intimité du désert. Et puis, il y a toutes ces musiques des plus exaltantes, pétillantes de joie, intimistes qui plus est, qui vous happent dès le premier abord. Depuis des temps immémoriaux, ces musiques-là, selon les mots de François Bensignor, « empreintes d’influences arabes et berbères (bédouines et touarègues) résonnent en adéquation avec la profondeur des espaces désertiques. Elles véhiculent une poésie forte, souvent sobre et mystique. L’amour courtois y a défini des valeurs durables, dont les passions perdurent derrière les mélodies langoureuses » 2 raclées par les crincrins d’une vièle larmoyante. Mais au-delà des musiques bédouines ou touarègues subsiste pourtant un fond griotique et peul intéressant, apporté par les tribus mandingues appartenant aux rameaux soudanais sénégambien et malien voisins. Ces apports ont certes instillé une certaine forme de culture griotique en pleine zone sahélienne, mais en s’affranchissant de la logique des castes, celle-ci n’a pourtant pas permis ici d’assumer toute l’éthique de la jeliya à la manière des cousins de l’aire mandingue d’à côté, dont l’héritage éthique et les traditions se perpétuent à travers le jamu , yetore, tige  ou sant  (expression quasi indéfectible d’une ascendance et tutelle patronymiques multiséculaires), qui se trouve être en plus une affirmation canonique de l’appartenance généalogique à un ancêtre commun. Cette forme d’« attribut honorifique », dont parle Camara Sory (1976 : 26), implique généralement une double adhésion symbolique, notamment au totem de l’ancêtre éponyme ( tana ) et au nom commun ( béba ).
1 Théodore Monod, « Témoignages sur la Mauritanie », Marhaba , n o 4, 2004/2005, p. 11.  2 F. Bensignor, 100 Cds pour connaître les musiques africaines , Paris, Afrique en créations, 1996, p. 2.
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D’autre part, on a le loisir de se laisser bercer par les musiques du Mandingue, disons mieux du Mandén, qui devint le Mali autour de l’année 1230 sous Mari Diata, le fondateur de l’Empire du Mali (qui régna de 1230 à 1255). Selon divers témoignages des griots merveilleux, il est utile de rappeler que le Manding primitif serait né de la conjonction de douze provinces après les conquêtes de Soundjata, l’empereur fondateur du Mali. Cette confédération qui se structura autour du plus vaillant des princes Keita, comptait en son sein les principales « tribus » malinké suivantes : les Keita, Kondé, Traoré, Kamara et Kourouma. Des noms qui ont toujours ici un sens et une signification bien cachés, chargés de mystères entretenus de génération en génération par les seuls hérauts de la société mandingue que sont les griots. Est-il que c’est au fils de Maghan Naré Kön Fatta, nommé Soundjata Keita, que l’on doit de par ses fabuleux exploits cynégétiques et militaires, le rayonnement de cet empire. D’où l’opinion si courante qui voulut placer celui-ci même au-dessus de Djoul Kara Naïni — le nom mandingue pour désigner Alexandre Le Grand — dont les échos des exploits militaires arrivèrent jusqu’aux oreilles des gens du Manding. Du coup, certains s’employèrent à comparer les deux foudres de guerre sous le prisme de leur dimension épique. L’un ayant gagné ses batailles d’ouest en est (Alexandre Le Grand), et l’autre d’est en ouest (Soundjata) 3 . Deux personnages mythiques, deux histoires pourtant croisées. Ce qu’on sait de ce prestigieux empire, c’est qu’avant les grandes périodes de guerres, les peuples de cette région du boucle du Niger, vivaient d’abord libres, et puis, plus tard, « sous la domination coloniale et y vivant depuis longtemps au sein d’une politique d’assimilation quasi totale, les peuples du Haut-Niger, bien que dépendants, ne continuaient pas moins, sous l’influence et par le truchement des griots, de revivre leur passé, de se nourrir de leur civilisation traditionnelle. En effet, cette civilisation traditionnelle est une très vieille civilisation, les spécialistes en cette matière nous diront bien un jour, avec certitude peut-être, s’il y eut des échanges entre le cœur de l’Afrique et Carthage, entre ce cœur et l’Egypte ancienne. Ce qui est demeuré fait des peuples du Haut-Niger des animistes faiblement teintés d’islamisme. Ce qu’on sait aussi avec certitude absolue est que cette civilisation – plus rurale qu’urbaine – a connu au temps de l’Empire du Mali un élan extraordinaire et son apogée au XIV e siècle. Mis à part quelques fugaces réveils elle s’est, depuis, comme figée. » 4  Et c’est pour décongeler cette civilisation et la rendre toujours vivante à l’aune de la vaillance et du prestige de ses honorables rois-guerriers, que les griots du Mandingues ont toujours assumé le rôle qui est le leur depuis la fondation du Wagadou, la patrie primordiale. Ce faisant, personne ici ne peut avoir, autant que Soundjata, la prétention d’incarner le totem Lion, bien plus que le Buffle, le totem de sa mère. Reste que Maghan Sondja-ta (de Mari-Djata, de Sogolon Djata, de Naré Maghan Djata), figure de légende et homme aux multiples noms et totèmes, tel que célébré par 3 Dibril Tamsir Niane, Soundjata ou l’épopée mandingue , Paris, Présence Africaine, 1960, p. 9. 4 Camara Laye, La Maître de la Parole , Paris, Plon, 1978, pp.11-12.
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tous les griots du Mandingue, demeure un personnage mystérieux, invincible et inaccessible par les sortilèges de tous ordres. Il a bien fallu porter, de génération en génération, la mémoire de cet homme peu ordinaire à travers chants et histoire glorieuse, de peur qu’elle ne se diluâ dans l’anonymat des souvenirs collectifs. De là, toute l’importance de certains hommes de caste, bénéficiant du statut d’impunité, dont les fameux dieli  ou griots. Personnage central dans la culture mandingue, le griot est tour à tour héraut, conteur, ménestrel, historien, généalogiste, confident des nobles, maître de cérémonie, colporteur, diplomate, musicien, chanteur, louangeur, interprète, messager, commissionnaire ou intercesseur, etc. Et il porte bien son nom, dieli en bambara (sang), terme qui revoie à une métaphore bien édifiante : celle du sang du corps humain qui sauve de l’oubli la « généalogie » ou les hauts faits des souverains de l’empire à la manière d’un « fluide nourrissant de sa connaissance et de sa mémoire les branches des générations » 5 . Son art est donc la jeliya, l’art de fouetter le sang des auditeurs, en « cultivant les beaux arts » (Bérenger-Féraud, 1882 : 279). Et son statut, Maître du verbe ou de la parole ( Kouma lafôlô kouma ). Cette bipartition socio-fonctionnelle concerne autant les « griots traditionnistes », « griots musiciens », « griots de haut niveau » que les « griots ambulants » tels que les classifie l’ethnologue Tal Tamari (1997 : 55-56) Au contact des étrangers, en l’occurrence les autorités coloniales (administrateurs, missionnaires, officiers de la marine en mission, etc.), les voyageurs explorateurs, journalistes et autres aventuriers de passage au Soudan, cette image flatteuse du griot intouchable et noble a pourtant été confrontée à des regards pour le moins méprisants, avilissants, voire dévalorisants. Il nous sera donné d’en faire l’économie dans ce livre en croisant les différents regards dans une approche diachronique. C’est là qu’apparaissent des positions aussi tranchantes que méprisantes comme celles de Anne Raffanel (1815) ou de l’abbé Pierre Boilat (un métis franco-sénégalais) qualifiant le griot de « classe la plus immonde… qui mérite à juste titre le mépris et l’horreur de tout le peuple » (1853 : 313), ou encore celles rapportées par le journaliste français Victor Verneuil, lequel ne voit en ces chanteurs avides de gloriole et de faveurs ni plus ni moins que des « Niams-Bac-houls » (c’est-à-dire des « Diables », d’après l’expression couramment utilisée par les gens de la tribu de Sah-Tans) 6 , ou « Niam-niam » (hommes à queue) sinon « d’odieux bouffons » ou « d’enragés discoureurs » (Gallieni, 1885 : 285), voire même des « fous et troubadours »  (Dubois, 1893 : 293).
5 F. Tenaille, Le Swing du Caméléon , Pars, Actes Sud, 2000, p. 146. 6  Un récit dont la véracité est difficile à établir vient au secours de cette affirmation. Verneuil prétend l’avoir recueilli au sein même de la société malinké : « […] s’il fallait en croire les anciennes chroniques, elle [la famille des griots] descendrait ni plus ni moins que du diable. […] un homme qui était poète et musicien en [la poudre du diable] respira quelques atomes, et le diable reparut en lui. Cette fois on laissa vivre le possédé, et les griots sont ses descendants » (Verneuil, V. 1858 : 190).
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