L'éducation musicale en Côte d'Ivoire

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L'éducation musicale fait partie des disciplines enseignées en Côte d'Ivoire. Tous les enfants du système scolaire ivoirien ont-ils accès à l'enseignement musical ? Quelle est l'incidence de la formation musicale des enseignants sur leurs pratiques pédagogiques ? Ces questions sont analysées dans le but d'une mise en perspective de la notion de formation considérée ici comme un facteur de démocratisation de l'enseignement de l'éducation musicale dans le système scolaire ivoirien.
Publié le : mercredi 1 février 2006
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EAN13 : 9782296142008
Nombre de pages : 208
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L'éducation musicale en Côte d'Ivoire

Sciences de l'Éducation musicale
Collection dirigée par Jean-Pierre MIALARET La diversité actuelle des pratiques musicales, la pluralité et l'extension récente des contextes scolaires et extra-scolaires d'enseignement et d'apprentissage de la musique stimulent un courant de réflexions et de recherches relatif au développement musical ainsi qu'à l'acte d'apprendre et celui d'enseigner la musique. Cette collection propose un large panorama de travaux consacrés à la compréhension des conduites musicales et à un approfondissement des sciences de l'éducation musicale. Déjà parus Jean-Luc LEROY: Le vivant et le musical, 2005. Gérard GANVERT : L'Enseignement de la musique en France. 1999. Cristina AGOSTI-GHERBAN : L'éveil musical, une pédagogie évolutive, 2000. Laurent MIROUDOT : Structuration mélodique et tonalité chez l'enfant.2000. Marion PINEAU et Barbara TILLMANN: Percevoir la musique: une activité cognitive, .2001. Michel IMBERTY : De l'écoute à l'œuvre. 2001. Martine WIRTHNER et Madeleine ZULAUF: A la recherche du développement musical. 2002. Claire FIJALKOW : Deux siècles de musique à l'école. 2003. Françoise REGNARD et Evelyn CRAMER: Apprendre et enseigner la musique, représentations croisées. 2003. Jean-Luc LEROY: Vers une épistémologie des savoirs musicaux.2003. Claire FIJALKOW (Textes réunis et présentés par), Maurice Ch evais, un grand pédagogue de la musique, 2004.

Gbaklia Elvis Koffi

L'éducation musicale en Côte d'Ivoire
Histoire- pratiques
-

démocratisation

L' Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
LHannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia 15 L'Harmattan Burkina Faso villa 96 Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa - RDC Via Degli Artisti, 10124 Torino IT ALlE 1200 logements 12B2260 Ouagadougou 12

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Université

www.1ibrairieharmattan.com harmattan1 @wanadoo.fr diffusion.harmattan @wanadoo.fr 2006 ISBN: 2-296-00108-4 EAN: 9782296001084 @ L'Harmattan,

Avant-propos

En écrivant ce livre, nous n'avons qu'un souci, celui d'être le plus objectif possible. Cependant, nous sommes en droit de nous demander si l'objectivité est une notion absolue sans un seul brin de subjectivité? En effet, dès lors que l'on fait le choix d'étudier tel sujet et non tel autre, il est évident qu'on prend ainsi position. Par conséquent, nous assumons ici nos responsabilités par rapport au contenu proposé dans cet ouvrage. Certaines parties de notre travail seront sans doute jugées désagréables, parce que ne rencontrant pas l'adhésion de tous; cela aura eu pour nous un effet positif qui est celui d'avoir attiré l'attention de tout un chacun sur un élément ou un aspect de l'enseignement musical que l'on considérait comme acquis. Loin de nous cependant l'idée, à travers ces pages, d'entretenir une polémique sur l'enseignement musical en Côte d'Ivoire. Cela dit, et compte tenu de notre sujet qui porte essentiellement sur l'éducation musicale à l'école officielle de Côte d'Ivoire, nous nous astreignons à faire de manière exhaustive une présentation analytique des musiques ivoiriennes du point de vue ethnomusicologique. Cette attitude est observée non par mépris dû à un jugement de valeur sur cet aspect de la musique en Eburnie, mais à cause d'un pragmatisme que nous voulons utilitaire. Nous n'ignorons pas le fait que pour l'Ivoirien, la musique fait partie de la vie, d'autant plus qu'il l'écoute et la pratique du berceau à la chapelle ardente. Cependant, rares sont les Ivoiriens qui sont au fait des problèmes que rencontre l'enseignement de la musique dans l'institution scolaire. Par ailleurs, le phénomène musical est de façon naturelle si omniprésent dans la vie de l'Ivoirien

que personne n'y prête attention; de sorte que lorsqu'on parle d'éducation musicale à l'école, il n'est pas rare de voir les gens s'étonner ou de faire un sourire en coin qui traduit soit un mépris par rapport à cet enseignement, soit une ignorance coupable mal dissimulée. Nous savons aussi que la musique en Côte d'Ivoire traditionnelle est fonctionnelle, mais qu'en milieu urbain de style occidental, la fonction esthétique a pris le pas sur celle se rapportant à l'éducation. Continuer d'ignorer ce second aspect qui est tout aussi important, c'est se disposer à ne pas comprendre comment dans nos sociétés traditionnelles ivoiriennes, la musique est véhicule d'instruction, de formation, d'éducation et de socialisation; c'est également persister à ne pas comprendre pourquoi une discipline comme l'éducation musicale figure dans les programmes des divers degrés de l'enseignement général en Côte d'ivoire, et comment au-delà du savoir musical, elle est une éducation par la musique. En outre, nous ne saurions continuer sans préciser au préalable que notre travail ne prend pas en compte l'enseignement préscolaire où l'éducation musicale est régulièrement pratiquée, ni l'enseignement spécialisé (Ecole Nationale de Musique et Conservatoire National de Musique), ni l'enseignement supérieur (filière musique et musicologie de l'université de Cocody) et technique. Pour terminer, nous disons que ce livre est une gageure; non seulement pour nous, mais aussi et surtout pour toute la génération qui nous suit. Cette gageure doit se comprendre au double sens de la persévérance dans une entreprise ou une attitude comme pour tenir un pari, mais encore une action, un projet ou une opinion si étrange et si difficile qu'on dirait un pari à tenir.

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Introduction

Une recherche dans le domaine des sciences de l'éducation musicale tout comme dans celui de la musicologie tient inévitablement compte des phénomènes musicaux, voire de toute manifestation sonore raisonnée; autrement dit, de tout phénomène de l'art du son relevant de la tradition orale et ayant un impact sur les conditions socioculturelles d'un peuple donné. Ainsi, à travers ses conceptions et rites, ses mythes et légendes, mais aussi et surtout à travers son institution scolaire, voulons nous par ce travail étudier les formes et les modes d'enseignement et d'apprentissage de la musique chez le peuple ivoirien. En matière d'art d'une manière générale, la créativité est subordonnée à la connaissance de la technique de cet art. Ce savoir technique sera mieux exprimé s'il s'appuie sur une disposition naturelle que l'on peut affiner dans son expression et sa manifestation par un travail assidu. Il arrive parfois qu'un don extraordinaire supplante tout apprentissage technique; ainsi, nos chansonniers et musiciens traditionnels sont-ils de véritables virtuoses par la maîtrise du maniement de la langue et de l'art du son sans formation au sens occidental du terme. Le même phénomène de don peut s'observer en danse et dans les arts plastiques. Mais cette façon de faire que nous qualifions d'empirique, devrait s'estomper pour céder la place à un minimum de formation et de méthode en toute chose. Jugez en vous-même; est-ce parce qu'on a une belle voix ou qu'on est bon dans la pratique instrumentale de façon innée qu'on peut se déclarer enseignant de l'art musical? Nous répondons par la négative. En effet, pour avoir les moyens de s'exprimer et de transmettre efficacement les connaissances que l'on possède à autrui, tout individu en ces temps modernes - en musique bien

plus qu'ailleurs - doit apprendre les rouages de l'apprentissage et du métier d'enseignant. L'on peut d'ailleurs s'interroger si à priori tout être humain est apte à transmettre l'art musical à son semblable? La réponse est oui, car nous pensons qu'en matière de transmission de connaissances et de techniques artistiques, il n'y a point d'infirmité insurmontable; d'autant plus que la cécité et la surdité esthétique ne sont pas des tares indélébiles. Autrement dit, l'absence apparente de don n'est pas irrémédiable. Le sujet que nous traitons dans le présent ouvrage a pour préoccupation la problématique générale de l'enseignement des disciplines esthétiques et singulièrement de l'éducation musicale dans le système éducatif de la Côte d'Ivoire. Notre intérêt pour ce sujet est commandé par diverses raisons. La première raison concerne les motivations personnelles. En effet, après tant d'années de patience accumulées, nous pouvons enfin faire éclore la graine en nous semée en d'autres lieux et en d'autres temps par des enseignants. Depuis nos premiers pas à l'école moderne officielle, nous avons été marqué par le fait que l'école était plus ou moins le prolongement de la vie sociale. Elle permettait alors aux élèves que nous étions de pratiquer presque toutes les activités de la vie communautaire. Or nous savons que ladite vie sociale était rythmée par la musique (nous y reviendrons). Ainsi, l'enseignement se faisait-il presque en musique - les classes chantaient à tour de rôle de manière à avoir pendant toutes les heures de cours, au moins une ou deux classes de chants dans l'école - ou par la musique (comptines, rondes etc.) Nous avons encore vivace le souvenir de cette école primaire où les cahiers de morceaux choisis (c'est ainsi qu'on désignait le cahier de répertoires de chants) des écoliers rivalisaient d'originalité. Plus tard, au collège comme au lycée nous nous sommes beaucoup plus familiarisé avec une discipline scolaire appelée éducation musicale. Beaucoup plus tard dans les années 80, les études universitaires nous ont permis d'avoir comme spécialité la musique à travers la 8

musicologie et l'éducation musicale. Nous sommes d'ailleurs présentement un professionnel de la discipline musicale dans l'enseignement supérieur public général de Côte d'Ivoire. C'est pour cette raison que par le présent travail, nous aimerions, en tant que formateur de formateurs, nous rendre plus compétent, plus efficace et beaucoup plus utile dans l'exercice de notre profession. Notre motivation est d'autant plus grande que de par notre position d'enseignant à l'Ecole Normale Supérieure, à l'Université de Cocody et de chercheur au Centre de Recherches en Education et de Production (CREP) d'une part, et d'autre part, d'Inspecteur pédagogique d'éducation musicale au Ministère Ivoirien de l'Education Nationale, nous avons le privilège d'avoir une vue globale sur tout le système éducatif ivoirien du préscolaire au supérieur. La seconde raison qui justifie le choix de ce sujet se résume dans le fait que la musique est consubstantielle à la vie de l'homme; d'où la place importante qu'elle occupe chez le peuple africain en général et en particulier chez les Ivoiriens. La société ivoirienne, riche de sa pluralité ethnique et culturelle, présente une mosaïque musicale manifeste à chaque circonstance de la vie sociale. Ainsi, que ce soit à des moments de fête et de réjouissance, de deuil et de tristesse, ou même au cours des travaux champêtres, la musique est omniprésente tant dans sa pratique collective qu'individuelle. Elle est liée aux occasions festives pour apporter ses notes de gaieté qui invitent à la danse en berçant les oreilles et en activant les émotions. Dans les circonstances douloureuses, elle est également présente pour permettre à la communauté d'exprimer sa compassion aux familles et de rendre hommage aux défunts. Pour appuyer ce qui précède, citons ce bref passage de Camara Laye} pour illustrer nos propos: « ...Chante avec nous, disait mon oncle. Le tam-tam qui nous avait suivi à mesure que nous pénétrions plus avant dans le champ, rythmait les voix. Nous
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L'Enfant

noir, Paris, Plon, 1953, p 55. 9

chantions en chœur, très haut souvent, avec de grands élans, et parfois très bas, si bas qu'on nous entendait à peine,. et notre fatigue s'envolait, la chaleur s'atténuait... Ils étaient ensemble! Unis dans un même travail, unis par un même chant. » En outre, comme nous l'avons relevé dans une précédente étude2, les musiques et danses tout comme les chansons dans nos sociétés de tradition orale, sont de véritables sociodrames. Elles dénoncent les travers de la société, les mauvais comportements des individus. Par elles, sont brocardées toutes les attitudes attentatoires à la paix sociale, à l'harmonie des couples, des familles, des clans et entre les différentes composantes de la société. En milieu rural comme en zone urbaine, la musique se positionne comme un moyen de moralisation du peuple par l'interpellation de la conscience collective devant les délits sociaux. Par ailleurs, la musique permet une affirmation de l'identité culturelle, d'autant plus qu'elle est souvent spécifique à une entité ethnique ou régionale donnée. Dans le cas d'espèce, une musique Wê3 se démarque nettement d'une musique Sénoufo4 qui, elle, n'entretient aucune confusion avec une musique Baoulé5. En Côte d'ivoire, la musique tout comme la langue, est un trait distinctif de la mosaïque culturelle ivoirienne. Cette diversité est une richesse qui devrait transparaître dans l'éducation des enfants ivoiriens pour que naisse la nation. Au regard de ce qui précède, nous notons l'importance et le rôle fondamental de la musique dans la société ivoirienne; elle en est l'âme culturelle. Il serait par conséquent déplorable que le système éducatif en soit dépourvu. Au moment où nous allons irrémédiablement au rendez-vous de la civilisation de l'universel, il serait plus
2 Koffi (Gbaklia Elvis), Animals symbols, Abidjan, ENS/GSU-Atlanta, College of education, 1998, 145 pages. 3 Ethnie et langue de l'Ouest de la Côte d'Ivoire. 4 Ethnie et langue du Nord de la Côte d'Ivoire. 5 Ethnie et langue du Centre de la Côte d'Ivoire. 10

judicieux que chacun s'y rende avec sa particularité pour un enrichissement commun. L'école ivoirienne, dans sa mission d'éducation, ne devrait donc pas perdre de vue ce trait pertinent de notre société. Elle doit y préparer l'enfant. Ce sujet a en outre retenu notre attention à cause de sa pertinence pédagogique. En quoi cette recherche en science de l'éducation musicale présente t-elle un intérêt? La réponse à cette interrogation consistera à évacuer une certaine appréhension par rapport à la question suivante: La musique, art dit d'agrément peut-elle être matière d'éducation? Il nous importe de souligner ici et maintenant qu'à moins d'une méprise de notre part, aucune étude sur l'éducation musicale en Côte d'ivoire n'a été réalisée au niveau des sciences de l'éducation musicale; c'est d'ailleurs en cela que réside l'originalité du présent travail. Notre sujet s'inscrit dans les préoccupations de chercheurs devanciers qui ont produit des ouvrages ou publié des articles dans des revues spécialisées pour démontrer l'importance de la musique dans la formation de la personnalité de l'enfant scolarisé. Mais aucun de ces travaux ne concerne, le cas particulier de la Côte d'Ivoire. Le présent ouvrage est justement écrit pour contribuer à l'avancement des connaissances dans les domaines de la didactique et de la pédagogie musicale en Côte d'Ivoire. En Afrique noire, la musique, c'est véritablement la vie. Elle est omniprésente dans le cycle de vie de tout individu, de la maternité au cimetière; si bien que l'on a tendance à ne pas s'y intéresser parce que trop évidente. Par ailleurs, quand on sait que l'Afrique n'a pas fini de résoudre ses problèmes économiques, démographiques, politiques et sanitaires, on peut s'étonner qu'une étude soit entreprise dans un domaine qu'un ancien ministre Ivoirien de l'éducation nationale a qualifié d'inutile pour la formation de l'Ivoirien de demain; l'avenir appartenant selon lui à la science et à la technologie. C'est donc une tâche suffisamment lourde pour nous de prendre cette conviction à contre-pied. L'école d'après notre entendement, Il

doit offrir à l'enfant tous les moyens d'appréhender la vie dans sa diversité. La musique est alors un moyen privilégié de cette découverte puisqu'elle est autant un moyen d'expression de l'individu qu'une possibilité de communion et d'intégration de celui-ci à un groupe social donné. La présente étude est donc d'actualité, du moins en Côte d'ivoire, où l'unité nationale enregistre des brèches dans ses fondements. Par conséquent, l'école plus que jamais, doit jouer son rôle de lieu de formation intellectuelle, de socialisation, d'instruction et de construction de la culture et de l'unité nationale. Dans un tel contexte, l'éducation musicale qui a un rôle important à jouer ne doit pas manquer ce rendez-vous. En Côte d'ivoire comme partout en Afrique, la transmission des savoirs se fait le plus souvent selon les modes de l'oralité, du moins en zone traditionnelle; le savoir musical n'échappe pas à cette règle. Ici, le concept d'oralité n'est plus à démontrer dans la mesure où dans le pays profond, l'expérience musicale traditionnelle ne s'appuie ni sur une partition, ni sur un écrit quelconque. Autrement dit, la musique s'apprend et se pratique selon les modèles des sociétés de tradition orale. Mais depuis l'introduction de l'école de type occidental en terre ivoirienne et surtout après l'avènement de l'indépendance politico administrative (principalement ces deux dernières décennies), nous assistons à un changement dans le mode de transmission, disons plutôt, dans la cession de l'héritage musical aux jeunes générations. Ce pays de l'Afrique subsaharienne a opté pour une formation globale de l'enfant scolarisé. Autrement dit, le système scolaire ivoirien met l'accent à la fois, sur le développement et l'affinement de l'intelligence de l'enfant, sur son épanouissement physique, l'enrichissement et l'affinement de sa sensibilité6. Ce choix a pour conséquence l'enseignement obligatoire d'un certain nombre de disciplines parmi lesquelles figure l'éducation musicale. Euterpe peut donc être fière de sa mention faite dans les programmes du système scolaire de l'enseignement général
MEN: Objectif, programmes primaire rénové, Torne 1, P 5. 6 et méthodes de l'enseignement

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en Côte d'Ivoire. La question de l'éducation étant la priorité des priorités sous le président Félix Houphouët Boigny, 40% du budget de l'Etat y furent consacrés de 1976 à 1993. D'ailleurs, les objectifs et finalités assignés à l'école ivoirienne indiquent clairement qu'aucun aspect de l'éducation du citoyen ivoirien ne doit être négligé. En effet, l'école ivoirienne a pour mission de former des agents actifs du développement économique, social et culturel; des citoyens produits d'une éducation qui prend en compte tous les aspects du développement de l'être humain7. Pour atteindre ces objectifs, le système éducatif ivoirien ne pouvait qu'accorder la même importance et le même intérêt à chacune des matières enseignées dans les classes. D'après ce qui précède, les autorités avaient de très bonnes intentions en matière d'éducation. Malgré cette volonté politique affichée, nous faisons remarquer que toutes les disciplines, dans la pratique pédagogique, ne sont pas logées à la même enseigne; certains responsables politiques et scolaires ayant pris fait et cause pour des disciplines dites "intellectuelles" au détriment des disciplines d'éveil dont fait partie l'éducation musicale. L'école ivoirienne actuelle, qui est un héritage laissé par l'école coloniale française, est par conséquent très intellectualiste8 malgré les nobles ambitions qu'elle s'est fixée. Or, comme nous le verrons plus loin, la musique dans le contexte ivoirien est la sève de toutes les activités de la vie aussi bien en zone rurale qu'en zone urbaine. Par conséquent, si une discipline devait figurer du début à la fin de l'action éducative dans ce pays de profonde tradition orale, c'est bien l'éducation musicale. La nature du problème que nous soulevons ici, réside dans le fait que l'observation empirique du monde traditionnel en Côte d'Ivoire nous montre que le cadre naturel de l'expérience musicale est la société. Dans ce milieu, la musique est un acte social, un fait de société où toute la pratique musicale se fait dans la société, par la société et pour la société; Ainsi, même
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Ibid. P 6.
Paris, Edition la

Vasconcellos (Maria), Le système éducatif, découverte, collection repères n° 131, 2001, plI.

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lorsqu'elle est individuelle, l'expérience musicale participe du social. C'est dans ce environnement où tout est prétexte à la production musicale que l'enfant s'initie à cet art soit en famille auprès des parents (la famille au sens africain du terme) ou au côté d'un maître dans certaines circonstances, soit lors des rites initiatiques (s'il y en a) en forêt ou à la rivière sacrée, ou encore pendant les sorties de générations, soit enfin entre enfants lors des divers jeux musicaux. Dans ce contexte, l'enfant est très tôt pris en charge par la communauté entière (famille, groupes d'adultes, bandes d'enfants.). Ce schéma très classique est à présent fortement ébranlé face à plusieurs phénomènes qui sont la conséquence du modernisme. Nous observons dès lors une mutation plus ou moins rapide des pratiques musicales; le cadre naturel d'initiation musicale des enfants dépeint plus haut, perd ces dernières décennies cette fonction au fur et à mesure que le développement moderne gagne du terrain. Nous n'en citerons, pour étayer nos propos, que les manifestations les plus patentes, il s'agit: de l'urbanisation moderne avec ses corollaires que sont l'électrification et l'adduction d'eau courante; du développement des média audio visuels qui imposent insidieusement à la masse un rapport passif à la musique; de la scolarisation quasi généralisée. Dans les chapitres ultérieurs de cette étude, nous présenterons les notions de musique et d'éducation selon la conception des peuples ivoiriens. Pour l'instant, nous voulons stigmatiser la nouvelle donne éducative en matière de musique. La tendance générale en terre d'éburnie étant la scolarisation généralisée, les enfants, à peine sortis du cocon maternel sont mis à l'école entre 2 ans et demie ou 3 ans pour les citadins et en général 7 ans pour ceux des villages. Par conséquent, les villages, les familles et les parents, désormais dans l'incapacité d'intervenir directement à 100% dans l'éducation de leurs progénitures, abandonnent l'exercice de ce pouvoir à l'instituteur, au professeur, à l'école. Cet état de chose rend cuisante la question des mutations entre modes de transmission 14

orale de la musique et l'institutionnalisation de l'éducation musicale dans le cadre scolaire. Or, nous savons que l'enfant ivoirien est naturellement sensible et prédisposé à la musique; cela d'autant plus que la musique demeure l'une des manifestations les plus spontanées des activités du tout-petit. Très tôt en effet, à cause de l'environnement et du milieu dans lequel il vit, le jeune enfant ivoirien est suffisamment réceptif aux rythmes, attentif aux sons et sensible à l'effet de la musique sous toutes ses formes9. La chose devient beaucoup plus intéressante lorsque l'enfant après avoir reçu la musique, s'en inspire, s'en imprègne, se l'approprie et prend un réel plaisir soit à reproduire ce qu'il a entendu, soit à créer pour lui-même et/ou pour ses amis. Par conséquent, en faisant figurer l'enseignement musical dans le cursus scolaire, les autorités ivoiriennes n'ont fait que reporter dans l'institution scolaire moderne, ce qui est dans le système traditionnel. De ce fait, nous sommes tout de suite tenté de savoir comment cet enseignement se fait dans ce nouveau milieu éducatif qui s'impose chaque jour? Dans un vaste mouvement d'ensemble aujourd'hui, les instances internationales et les gouvernements des Etats Africains dont celui de la Côte d'Ivoire, s'accordent pour privilégier une école qui donne au plus grand nombre, l'accès au savoir. Nous pensons qu'il était temps qu'une réflexion sur l'enseignement musical dans notre système éducatif soit faite pour contribuer à un enseignement musical qui soit en adéquation avec la vie, les réalités de la société ivoirienne et du monde actuel. Cet ouvrage s'inscrit dans la perspective d'une contribution à la démocratisation de cet enseignement ainsi qu'à sa pratique plus efficiente dans les écoles. Il veut être aussi un instrument de prise de conscience depuis les bancs de l'école du sentiment national, de l'unité entre tous les fils et filles de ce pays. Comment organiser l'enseignement musical dont la Côte d'Ivoire a besoin pour le troisième millénaire? Au-delà d'une
9 Wondji (Christophe) et al., La chanson populaire en Côte d'Ivoire, Paris, Présence Africaine, 1986, 342 pages. 15

dénonciation gratuite, la présente étude a pour objectif l'analyse et la compréhension de l'enseignement en Côte d'Ivoire. L'exemple choisi dans le cas d'espèce est d'autant plus probant qu'il se veut limité au seul cas d'une discipline: l'Education Musicale dans l'enseignement public général. Quel que soit le domaine d'étude et le type de recherche que l'on fait, il est bon d'avoir à l'esprit que la recherche rime toujours avec l'existence d'un problème à élucider, à résoudre. Or, la réponse à ce problème ne peut être sans équivoque que dans la maîtrise des questions posées suite à une bonne perception du problème situé en amont. Par conséquent, les lignes qui vont suivre nous permettront de spécifier les interrogations pertinentes que nous nous posons par rapport à la présente étude, en vue de lui donner un sens. Traduire un projet de recherche sous la forme d'une question de départ est une tâche relativement ardue qui permet cependant au chercheur de savoir comment bien débuter son travail. Pour notre part, ce stade du travail représente un fil conducteur devant nous permettre de poursuivre la présente étude selon les principes méthodologiques des sciences sociales. Cela dit, nous formulons de manière très ouverte la question de départ dans les termes suivants: en quoi l'institutionnalisation de l'éducation musicale sur le modèle occidental introduit-elle rupture et décalage ou continuité et prolongement avec les pratiques musicales sociales de référence dans un contexte d'oralité? Cette interrogation nous conduit à avoir pour préoccupation la question de l' ivoirisation de certains contenus de l'enseignement musical en Côte d'ivoire. La question de départ s'est donc muée en question centrale de l'étude. Elle devient une question de choix de modèle éducatif qui nous renvoie au problème de l'éducation informelle de la musique dans nos sociétés traditionnelles face à l'éducation formelle institutionnalisée dans les écoles. Il est par conséquent normal que nous ressentions à ce stade du travail, un bouillonnement

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d'interrogations. Ce qui naturellement nous permet d'aborder le volet des questions de recherche dans les lignes qui suivent: - Tous les enfants scolarisés ont-ils accès à l'enseignement musical censé être dispensé dans les différents degrés d'enseignement? - Quelle est l'incidence de la formation musicale dispensée aux élèves maîtres en formation professionnelle initiale sur leurs pratiques pédagogiques? - Quel mode de relation au musical les enseignants doiventils adopter? Doivent-ils continuer d'utiliser les ressources de la musique occidentale ou au contraire innover par des processus de transposition didactique différents pour enseigner l'éducation musicale à l'école institutionnelle? - La formation des enseignants peut-elle favoriser une démocratisation de l'enseignement musical? Les questions ci-dessus nous permettent de poser les postulats suivants: il y a une corrélation entre les faits politiques liés à la gestion ministérielle du département éducation et les fluctuations du processus de démocratisation de l'éducation musicale dans l'enseignement public général en Côte d'Ivoire. Les pratiques pédagogiques d'éducation musicale des enseignants sont conditionnées soit par leur culture musicale acquise lors de formations professionnelles initiale et/ou continue, soit par leur rapport aux savoirs musicaux construit progressivement au fil de leur propre expérience musicale. Les propositions ci-dessus seront développées dans les pages suivantes de cette étude qui se présente en deux parties. La première, intitulée Contexte historique et socio anthropologique de l'étude, a trait aux considérations d'ordre général sur le pays d'étude, la Côte d'Ivoire. Cette partie est une approche anthropologique, sociologique et ethnomusicologique qui a pour but de mieux faire connaître le terrain de recherche et son 17

environnement. Ainsi, un bref aperçu historique permet d'ouvrir la voie conduisant à faire une meilleure connaissance avec le milieu physique et humain de l'étude. Ensuite, les concepts de l'éducation et de la musique sont passés en revue dans leurs acceptions locales, avant que l'institution qu'est l'école en Côte d'ivoire soit présentée. C'est seulement à partir de ce moment que l'enseignement musical à l'école officielle est abordé, mettant ainsi un terme à cette première partie. La seconde partie est intitulée Perspectives de démocratisation de l'éducation musicale et comprend quatre chapitres. Ici, le travail qui aborde le volet de la didactique musicale se penche davantage sur l'aspect critique et analytique de la discipline éducation musicale dans l'enseignement public général en Côte d'ivoire par l'utilisation d'instruments tels que l'analyse de documents, Ie questionnaire et l'observation. Naturellement, l'étude se termine par une conclusion dont la fonction principale sera de rappeler les grandes lignes de la démarche suivie d'une part, puis d'autre part de présenter un tant soit peu les apports de nouveaux savoirs pour lesquels le travail a été fait avant de clore l'étude sur des perspectives de pratiques nouvelles en éducation musicale.

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Pre111ière partie Contexte historique et socio-anthropologique de l'étude

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