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L'oeil en coulisses

353 pages
Régine Reyne retrace ses débuts à Paris en 1943 grâce à Loulou Barrier, l'imprésario d'Edith Piaf. Elle présente les vedettes des music-halls parisiens, des ces années-là : Chevalier, Mistinguett, Montand, Bourvil, Guetary, etc. et joue dans des revues et au théâtre jusqu'en 1953. De caractère indépendant, cette battante nous révèle avec une sincérité plaisante ses souvenirs artistiques. Arrivée en 1970 à Nouméa, elle se fait apprécier du public calédonien à la radio, à la scène et à la télévision jusqu'en 2004.
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L'ŒIL EN COULISSES

Mes débuts sur scène

Collection Lettres du Pacifique
Collection dirigée par Hélène Colombani, Conservateur en chef principal des bibliothèques (AENSB), Chargée de mission pour le livre du Gouvernement en Nouvelle-Calédonie, déléguée de la Société des Poètes Français. Cette collection a pour objet de publier ou rééditer des textes (romans, essais, théâtre, poésie), ainsi que des études sur les littératures du Pacifique, les traditions orales océaniennes (mythologies, contes et chants) ou les sciences humaines, Contact: helsav@mls.nc Déj à parus dans la Collection: 1- Les Terres de la demi-lune, Nouvelles par Hélène Savoie, 2005. 2- L'lie-monde, nouvelles par Dany Dalmayrac.2005. 3- Mystérieuses civilisations du Pacifique, essai par Christian Navis.2005 4- Du rocher à la voile, recueil de nouvelles, récits et contes du Cercle des Auteurs du Pacifique (CAP), 2006 5- Les Montagnes Du Pacifique, roman, par Dominique Cadilhac.2006 6-Coup de soleil sur le Caillou. Nouvelles, par Joël Paul, 2006. 7-Colons, créoles et coolies, essai par Karin Speedy, (Macquarie University), Australie.2007. 8-Quel ennui. Essai philosophique par Alain JAY ,2007. 8- Show Pacifique (Manou et nœud papillon) Mémoires par Gilbert Thong.2007 lü-La France dans le Pacifique, l'enjeu de la puissance, thèse de Nathalie Mrgudovic, Cambridge University (UK) préfacée par Michel Rocard,2008

RégineREYNE

L'ŒIL

EN COULISSES

Mes débuts sur scène

Préface de Jean Lèques, Annie Cordy et Caroline Degroiselle

L'Harmattan

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005

(Ç)

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06435-5 EAN : 9782296064355

PREFACE DE JEAN LEQUES, Maire de Nouméa

Préface

de l'ouvrage

de Mme Régine

REINE

intituJé

, J'œj]
écrit

en couJisse par trente Régine et un

,

: REINE ans en

C'est avec grand plaisir intitulé, l'œil en coulisse Qui ne se souvient Nouvelle-Calédonie? pas

que je préface '. de cette

cet ouvrage

présentatrice

pendant

Elle a animé des émissions de variétés et de littérature à la radio ct à la télévision. Elle a, par ailleurs, ocuvré pour la diffusion de la musique classique sur nos antennes et participé à l'organisation de spcctacles lyriques et de variétés sur la scène Jocaie. Ce livre nous REINE, héros GuilJaumet. permet d'apprécier de l'aéronautiquc la biographie de l'auteur, niece de Marcel française et compagnon de Mermoz, Serre et

Au travers d'anecdotes, Régine REINE évoque notamment sa rencontre déterminante avec Louis Barrier, dit Loulou, imprésario d'Edith Piaf et de nombreux artistes, avec qui elle signa son premier contrat en 1943 pour les Folies-Belleville. D'une scène à une autre, elle a fait le tour dc tous les music-hall de Paris pour y présenter les tétes d'affiches dc l'époque telles que Georges Guétary, Linc Renaud, Annie Cordy, Yves Montand, Tino Rossi, Bourvil, Maurice CHEVALIER et Misstinguett... L'auteur raconte ses débuts comme présentatrice dans le programme "Théâtre du rirc ct de chanson' de Maurice CHEVALIER à l'ABC, où plus d'un artiste a connu la consécration aprés la fin de la seconde guerre mondiale.

Pendant dix Misstinguett, parisiens, au route fleurie'

ans, elle a participé à des revues notamment celles avec Hcnri Salvador ou les Peter Sisters, dans des cabarets , la théàtrc des variétés, au théàtre des capucines...jusqu'à au côté de Bourvil, Georges Guétary et Annie Cordy.

Régine REINE a ensuite quitté la France pour l'Mrique en 1953 où eUe raconte scs premiers pas à la radio, avec le privilège d'avoir à interviewer des artistes français ou des stars américaines commc Gene Kelly ou Louis Amstrong. Elle sera ensuite présentatrice à la télévision à Monte-Carlo avant son départ pour la Nouvelle-Calédonie. Qu'il me soit permis de rendre un hommage mérité à une femme qui a su toujours allicr élégance et enthousiasme pour le plus grand plalsir de son public.
Je souhaite ainsi un vif succés à cet ouvr 1 Jean LEQUES Mairc de Nouméa

Quelques dédicaces à l'auteur.

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Mesdames et Messieurs, ça va commencer!
Il y a des jours comme ça où l'envie vous prend de faire du rangement. Je suis sûre que cela vous est arrivé à vous aussi et tout comme moi vous ne savez par où commencer. Amstragram pic et pic et colegram... Le placard de mon bureau! Pourquoi pas? Des dossiers à compulser, des papiers à trier que l'on remet toujours au lendemain, des lettres auxquelles il faut répondre. Des livres conservés précieusement, d'autres en vrac attendant de trouver leur place sur l'étagère. A propos de livres précieux il en est un, auquel je tiens particulièrement, la première édition française de " Autant en emporte le vent ". En 1942, j'eus le privilège, grâce à mon libraire dont j'étais une cliente assidue d'obtenir ce livre tant attendu. Il valait à l'époque cinquante deux francs. Une somme importante pour mes économies, heureusement je venais d'avoir la chance d'être remboursée de trois billets à la loterie nationale pour un total de trente trois francs, il en restait encore dix-neuf à devoir. .. je les ai réglés en plusieurs fois sur mon argent de poche... Je dois à Margaret Mitchell d'inégalables moments d'évasion avec sous les yeux la photo du seul acteur américain pouvant incarner Rhett Butler, l'infiniment séduisant Clark Gable. Avec délices je laissais vagabonder mon imagination me permettant de me glisser dans le personnage de Scarlett O'Hara. Il nous faudrait attendre la fin de la guerre pour visionner" Gone with the wind" le film tant attendu, tourné par Victor Fleming. Le rêve est une chose, la réalité en est une autre. Représentant une source de souvenirs, toutes ces photos à classer. Envolée ma résolution de vouloir me lancer dans l'opération rangement. Plusieurs albums sous le bras, direction: le canapé du salon. Autant s'installer confortablement pour les feuilleter et voir défiler devant mes yeux, les souvenirs se rattachant aux images. Au fur et à mesure ils surgissent dans ma mémoire grâce à toutes ces photos d'artistes dédicacées contenues dans les pages de ce recueil. Tant d'années ont passé, elles me ramènent bien longtemps en arrière, en 1943. Je caressais alors l'ambition de me faire moi aussi, une petite place dans ce milieu artistique auquel j'aspirais tant.

DEBUTS.

Les Folies-Belleville! Sur cette scène du 20ème arrondissement de Paris j'ai fait mes débuts. La guinguette de la fin du 19ème siècle n'est devenue music-hall que vers les années 1920 pour ne vraiment s'affirmer en tant que tel qu'une quinzaine d'années plus tard. Au cours de la seconde guerre mondiale cette salle de la rue de Belleville connut le succès grâce à son nouveau directeur Robert Dorfeuil et à l'imprésario Lou Barrier. Loulou pour les intimes dont faisait partie Edith Piaf. C'est lui qui me signa mon premier contrat, je n'avais pas encore dix-huit ans. Si toutefois vous vous posez la question, à savoir comment l'on parvient si jeune (pour l'époque) à décrocher un engagement, je vais sans plus tarder satisfaire votre curiosité. En temps de guerre tous les hommes étaient forcément mobilisés, pour cette raison ma mère dut reprendre son commerce qu'elle avait mis en gérance. La fille de la patronne, moi en l'occurrence, fut dans l'obligation d'interrompre ses études afin de la seconder. Dire que je sautais de joie devant cette nécessité serait pousser un peu loin la vérité. Je ne pensais qu'à vouloir chanter et jouer la comédie, ma mère n'était pas contre cette vocation elle me permit de prendre des cours d'art dramatique chez Maurice Escande et des leçons de chant pour lesquelles j'ai abandonné celles de piano. Parmi les clients de notre commerce un couple d'artistes avec lequel nous avons sympathisé. Tous deux chantaient principalement dans les opérettes au cours de tournées organisées en province par l'agence Bizos et Barrier. Chabichou était le surnom du mari tandis que je n'ai jamais appelé sa femme autrement que madame Martin. Attendrie, je suppose par mon désir ardent de vouloir à toutes fins faire partie du monde du spectacle, elle me présenta à Lou Barrier comme une jeune débutante voulant se produire en tour de chant sur une scène parisienne. D'un abord agréable et sympathique je me suis tout de suite sentie en confiance avec lui et n'ai pas été réellement surprise lorsqu'il s'est adressé à moi en me tutoyant, la tradition chez les artistes... d'après ma protectrice. - alors comme ça tu veux chanter et tu voudrais que je t'engage? Que répondre sinon par l'affirmative. - Je suis quelqu'un de sérieux, madame Martin a dû te le dire? (Hochement de tête affirmatif de ma part)

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- alors voilà! Je vais te faire une proposition, je n'ai nullement besoin d'une chanteuse mais en revanche il me faut trouver une speakerine, si tu préfères, d'une jeune personne dans ton genre pour annoncer les spectacles. Tu pourras même chanter deux chansons avant le lever du rideau, bien entendu tu devras écrire le texte de ta présentation pour chaque artiste et te mettre en valeur dans un costume comme en portent les girls de music-hall. Tu es grande, jolie, as-tu des belles jambes? Devant mon embarras, mon accompagnatrice affirma que je répondais à tous les critères demandés. - Bon alors c'est d'accord je te signe ton premier contrat et comme tu le sais peut-être, tu devras me verser dix pour cent de tes cachets en tant que ton imprésario, OK pour toi? - OK répondis-je presque prête à lui sauter au cou pour le remercier, je m'en suis abstenue et quittai le bureau le coeur battant mais non sans une appréhension que je confiai à mon amie. - Me voilà donc engagée grâce à vous madame Martin et je vous en serai à jamais reconnaissante, merci encore pour l'aide que m'avez apportée. Toutefois une chose me tracasse, serai-je capable d'accomplir ce que Loulou Barrier attend de moi, chanter cela ira, mais présenter des artistes et qui plus est, écrire des textes c'est vraiment tout nouveau pour moi. Et ce n'est pas tout je ne possède aucun costume adéquat. La question du costume fut résolue grâce à ma mère dont les dons en couture lui permirent de le réaliser en utilisant ma première robe du soir. La robe en tulle bleu de mes quatorze ans, pour mon premier bal, à la veille de la déclaration de guerre en 1939, au cours duquel nous avons dansé pour la première fois cette danse venue tout droit d'Amérique, le lambeth walk. Le résultat fut probant puisqu'il correspondait exactement à ce que souhaitait mon" imprésario". Une sorte de tutu très court et vaporeux laissant les jambes très découvertes, avantagées par des chaussures à talons aiguilles tandis que la partie supérieure du costume mettait en valeur un décolleté dont on ne peut qu'être très fière à cet âge là. Restait à résoudre la seconde question: celle des textes, par chance je n'étais pas trop nulle en classe sur le plan des rédactions. Le public en jugerait, m'avait prévenu Loulou Barrier en ajoutant que celui des FoliesBelleville était le plus difficile et le plus exigeant de Paris. Plus d'un artiste en fit les frais, si sa prestation ne remportait pas l'accueil escompté il risquait de recevoir des tomates et dans le meilleur des cas de se faire siffler. Pour l'agence c'était un test de passage afin d'obtenir un engagement dans l'un des autres music-halls de la chaîne, Bobino, l'Européen, l'Eldorado et le Concert Pacra.

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Le rideau va se lever.

Le jour du grand soir arriva, nous étions donc en 1943 pendant l'occupation allemande, dès le matin mon estomac commença à se contracter, mes genoux à trembler, bref! Les symptômes que redoutent et affrontent tous les débutants. Heureusement, je savais que j'avais des supporters dans la salle, ma mère, la famille, les Martin, et nos plus proches amis. L'image que me renvoya le miroir du petit foyer du théâtre attenant aux coulisses me rassura, sans fausse modestie je me trouvais plutôt à mon avantage sous mon maquillage et les regards portés sur moi par le directeur, le régisseur et les artistes qui allaient passer en première partie me redonnèrent confiance pour aller chanter mes deux chansons. La première " Perrette et le pot au lait" devenue populaire par l'orchestre de Raymond Legrand et la seconde" Avec son ukulélé" une composition de Loulou Gasté qu'il m'avait fait répéter à sa maison d'édition. Alea jacta est! Le sort venait d'en être jeté car l'orchestre attaquait sous la direction de son chef le premier morceau avant mon entrée sous les feux de la rampe. Ceux-ci eurent pour effet bénéfique de me dynamiser, j'interprétais mes deux chansons sans recevoir de projectiles, et mes textes de présentation n'ont pas été sifflés.

Jacqueline Francois:

Ouf! Avec de plus en plus d'assurance j'annonçai une jeune chanteuse qui débutait également, Jacqueline François, jolie femme, élégante dont la voix sensuelle et le choix de ses chansons lui permirent de remporter un véritable succès, elle fut très applaudie notamment dans" Le gentleman" et La Seine" ( qui contribua en grande partie au renom de son compositeur Guy Lafarge, que j'ai présenté plus tard à l'Européen) elle fit par la suite une très brillante carrière internationale, considérée de par le monde comme une ambassadrice de la France avec la chanson de P. Durand et H. Contet " Mademoiselle de Paris" devenue son surnom à l'étranger.

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On l'appelle Melle de Paris et c'est sa vie, c'est un p'ttt peu la nôtre son royaume c'est la rue d'Rivoli, son destin c'est d'habiller les autres on dit qu'elle est petite main et s'il est vrai qu'elle n'est pas grande que de bouquets et de guirlandes a-t-elle semé sur nos chemins, Elle chante un air de son faubourg, elle rêve à des serments d'amour elle pleure et plus souvent qu'à son tour Melle de Paris...

Rudy Hirigoyen Une rayonnante carrière allait également s'ouvrir pour ce jeune chanteur d'origine du sud ouest Rudy Hirigoyen, un très beau garçon avec des yeux bleus magnifiques sous de longs cils noirs doué de cette voix de ténor qui séduit le coeur des femmes. Rien d'étonnant à ce qu'il ait fait un tabac comme on dit pour son premier passage en interprétant entre autres des mélodies napolitaines très connues telles que" Core 'ngrato)': "0 sole moi ", " Torna a surriento " et devienne plus tard un chanteur très coté, reprenant avec talent en province tous les rôles créés par Luis Mariano, qu'il interprétait avec brio. Son seul handicap! Il était de taille, je veux parler de la sienne, il lui manquait malheureusement quelques centimètres pour être à la hauteur de ses partenaires féminines. Bien avant lui, Napoléon en son temps, surmonta cet inconvénient et rien dans ses très belles" lettres d'amour" ne laisse supposer que ce désavantage l'ait desservi auprès de ses conquêtes féminines. Il est vrai qu'il portait tout de même le titre d'empereur... cela aide. Quant à Rudy qui n'avait pas encore gagné ses titres de noblesse dans le métier, il palliait à ce problème en portant des chaussures avec petits talons et talonnettes. Cela, croyez-moi, ne nuisait en rien au charme qu'il exerçait sur le public féminin. Comme le veut la tradition des programmes de variétés les numéros se succédaient dans des genres différents, jongleur, acrobates, chansonnier, imitateur, la soirée s'acheva saluée par un public qui par ses applaudissements prouva sa satisfaction. Quant à moi j'attendais de connaître les impressions de ceux à qui je devais la joie d'être sur cette scène. Examen de passage réussi à l'unanimité! Loulou Barrier me déclara même que je l'avais sidéré,

- Tu

sembles

avoir fait cela toute ta vie!

Effectivement j'avais fait preuve d'un culot et d'une assurance surprenants pour une débutante, reflets sans aucun doute d'une certaine inconscience de la jeunesse.

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Line Renaud Sous ce pseudonyme encore inconnu se révélerait plus tard une vedette internationale découverte par Loulou Gasté. La semaine suivante il était d'ailleurs revenu dans les coulisses, il me présenta une toute jeune fille, plutôt timide dont le regard bleu couleur de ciel deviendrait bientôt célèbre. Elle faisait ses débuts à Paris venant tout droit du nord de la France, elle se prénommait Jacqueline Ray pseudonyme de Jacqueline Ente son nom de baptême. Elle n'avait que seize ans, ( et faut voir comme...référence à tchi tchi le tube de Tino Rossi) un minois gracieux, un sourire charmant, une voix agréable et de toute sa personne se dégageait une réelle sympathie. Autant d'avantages qui ne manquèrent pas de déterminer Loulou Gasté, ( qu'elle était allée voir en arrivant à Paris ), de lui composer ses premières chansons qu'elle chanta en première partie de programme. A l'instar du compositeur en vogue, le public de Belleville fut séduit par le jeune talent de cette petite demoiselle d'Armentières et le lui prouva en l'applaudissant chaleureusement.
Mademoiselle from Armentières parlez-vous? bis elle n'avait pas encore parlé, qu'elle savait déjà chanter Mademoiselle from Armentières...

Entre elle et moi le contact fit tilt immédiatement, nous avions sensiblement le même âge, un caractère identiquement optimiste et une inaltérable bonne humeur. Entre la matinée et la soirée Loulou Gasté nous invita toutes les deux à prendre un pot. C'est au cours de ce petit moment passé ensemble qu'il m'a semblé déceler chez lui, une attirance particulière pour la jeune Jacqueline qu'il avait considérée jusqu'alors simplement comme une interprète de ses chansons parmi les autres. Avant la fin du programme qui tenait l'affiche durant une semaine, le coeur de Loulou battait au rythme de celui de la jeune chanteuse. Un grand amour venait de naître dont j'avais été le témoin, il a duré avec bonheur pendant toute une vie à deux après leur union célébrée en 1950. Le public des Folies-Belleville était assez pittoresque mis à part bien entendu les amateurs de music-hall qui venaient des beaux quartiers de Paris pour assister aux changements de programmes à l'affiche toutes les semaines. Ils se targueraient ensuite d'avoir été les premiers à découvrir de nouveaux talents en supputant leurs chances de devenir un jour des vedettes.

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Les véritables familiers, les habitants du quartier, venaient en voisins. Dans la salle on les repérait à leur tenue de travail. En été les hommes portaient des maillots de corps, un mouchoir à carreaux autour du cou et la casquette vissée sur le crâne, un mégot coincé aux commissures des lèvres. Il y avait les charbonniers. (les bougnats comme on les appelait) qui livraient les sacs de charbon sur leur dos, des déménageurs, des vitriers, des rémouleurs, tous les petits métiers qui étaient encore en activité à cette époque. Les femmes, le plus souvent des marchandes des quatre saisons, qui à longueur d'année dans la rue de Belleville, poussaient par tous les temps leur voiture à bras, chargées de fruits et de légumes, criaient à tuetête pour attirer les chalands. On les reconnaissait à leur tablier noir plissé qu'elles portaient sur d'amples jupes, à leurs chemisiers aux manches retroussées, elles avaient le verbe haut et ne manquaient pas de vocabulaire pour manifester leur admiration ou leur désapprobation. J'ai bien cru encourir cette dernière, le jour où en matinée je n'ai pas arrêté de bafouiller presque à chacune de mes interventions. J'étais arrivée au théâtre avec 40° de fièvre. Je ne vous surprendrai pas en vous disant que je n'étais pas au mieux de ma forme, aussi à la fin de la représentation j'ai décidé d'aller prendre un grog au petit bistrot à côté des Folies. Autour du comptoir se pressaient la plupart des personnes du coin qui venaient d'assister au spectacle. Je n'ai jamais été aussi spontanément et aussi gentiment entourée par des gens que je ne connaissais pas, s'inquiétant de mon indisposition et voulant absolument m'offrir ma consommation. D'emblée je me suis sentie adoptée et réconfortée dans cette ambiance chaleureuse et amicale. Au cours de plusieurs semaines consécutives j'eus l'occasion de présenter un très grand nombre d'artistes parmi lesquels un jeune chanteur Bruno Coquatrix interprétant ses propres compositions, il passait dans les premiers numéros du programme. Chacun de nous aurait été bien étonné d'apprendre qu'un jour il présiderait aux destinées de l'Olympia. Egalement Suzy Delair qui avait le vent en poupe depuis le grand succès obtenu par sa création de la chanson" Avec son tralala ". Je mentirais en disant que je conserve d'elle un souvenir sympa. Elle s'est montrée très condescendante au point de vouloir me faire payer la photo dédicacée que je lui demandais. Devant mon refus elle m'a tout de même signé son image, mais petit format... Heureusement les vraies vedettes n'ont pas (pour la plupart) la grosse tête. Beaucoup sont venus faire leurs adieux aux" Folies" Ouvrard, charmant vieux monsieur toujours aussi volubile dans son tube" Je ne suis pas bien portant". Le clown Achille Zavatta l'un des meilleurs parmi les spécialistes en pitrerie, Marcelle Bordas découverte par Lucienne Boyer, la

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créatrice de la fameuse" Femme à barbe ", une forte voix de basse surprenante chez cette petite femme à la corpulence en rapport avec sa taille et à la gouaille faubourienne. A chaque programme figurait sur l'affiche le nom d'un chansonnier, René Paul, Pierre-Jean Vaillard, Champi au bagout manquant totalement de raffinement, Marcel Dieudonné, tous ironisaient avec esprit sur le nombre des tickets, les roses, les bleus... sur le tabac qui n'en était pas, le sucre qui n'avait de sucre que le nom, dans les restaurants la viande servie sous la purée, il fallait presque une loupe pour la découvrir. Ded Rysel (de son vrai nom André Grandvalet) a créé le personnage de Piédalu, un paysan au langage résolument optimiste avec bien entendu l'accent du Terroir. Parmi ses histoires il racontait celle d'un monsieur installé à une table dans une brasserie, commandant un demi au garçon qui le lui sert sur une soucoupe en feutre marron. Le client commence à déguster sa bière puis après avoir examiné de plus près la soucoupe en grignote un petit morceau reboit un peu de bière et peu à peu dévore la soucoupe en entier et termine son verre apparemment satisfait, rappelant le serveur il demanda:

- Garçon,

je voudrais un autre demi mais cette fois sans gâteau!

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3
PARIS SOUS LA BOTTE DES ALLEMANDS.

La semaine où se produisait l'un des plus spirituels spécimens d'humour français, Robert Rocca, j'ai vu en rêve qu'au moment de mon annonce devant le rideau après l'entracte, impossible de la faire, une bagarre venant d'éclater dans la salle. En arrivant au théâtre, je m'empressai en riant de raconter ce songe à l'intéressé. La première partie du spectacle se déroula normalement. Après l'entracte, aussitôt le morceau d'orchestre terminé, j'écartai le rideau pour annoncer le chansonnier. Impossible! Dans la salle, c'était le chahut complet entre les gens installés au balcon et ceux assis dans les fauteuils d'orchestre. Effectivement, une altercation suivie d'une bagarre opposait le personnel du théâtre à un spectateur qui n'avait pas payé sa place. Peut-être aurais-je dû alors, exploiter ce don de voyance... mais aucune autre manifestation de ce genre ne s'est produite par la suite. Néanmoins Robert Rocca a été vivement impressionné et moi stupéfaite. Cela se passait donc pendant l'occupation allemande qui nous obligeait à des restrictions d'électricité. Les matinées se déroulaient souvent à la lumière du jour, ce fut le cas également à Bobino et à l'Etoile. Sans l'éclat des projecteurs et celle des feux de la rampe, le spectacle perdait beaucoup de son attrait, les paillettes, les strass ne scintillaient plus, privé d'un éclairage approprié le visage des artistes n'était pas mis en valeur comme il se devait. Toutes les salles parisiennes étaient logées à la même enseigne. C'était la guerre... peu de voitures circulaient dans Paris, quelques autobus qui terminaient leur service dès la nuit tombée à cause du black out et bien entendu le métro. Le plus souvent j'empruntais mon vélo pour traverser la capitale de Montrouge où je demeurais jusqu'à Belleville, par n'importe quel temps. Je me souviens avoir quitté mon domicile sous une pluie battante pour les Folies, un jour où il y avait matinée et soirée. Après le dernier spectacle, vers minuit, il m'a fallut remettre mes vêtements trempés et repartir chez moi sous des trombes d'eau. Et ô miracle sans attraper un rhume. Au mois de mai de la même année Loulou Barrier me proposa d'aller présenter un gala à Orléans. Seconde expérience du genre la première avait eu lieu un mois plus tôt au Mans. Je n'en ai pas conservé un

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souvenir mémorable sinon qu'il faisait un temps splendide. Découvrir une ville de province sous le soleil ne manque pas de charme ce qui n'a pas été le cas pour Orléans. A notre descente du train en ce jour de la fête de Jeanne d'Arc il faisait un vent glacial épouvantable, il tombait des cordes. L'organisateur venu nous accueillir à la gare nous emmena directement au théâtre. Conséquence du temps sans doute, l'établissement privé de chauffage nous parut triste et désolé, les loges poussiéreuses sans confort. La joie quoi! Pas question de se laisser aller au découragement, le mieux était de défaire nos bagages et installer nos accessoires de maquillage. C'est en soulevant le couvercle de ma valise que je constatais avec consternation l'étendue des dégâts. Mon flacon de " Filpas " de chez Bienaimé s'était ouvert, son contenu répandu sur ma jupe longue en satin bleu nuit spécialement commandée pour la circonstance sur le conseil de Loulou Barrier préférant cette tenue pour une scène de province à celles plus sexy que je portais habituellement à Paris. Depuis le début de l'occupation allemande nous étions privés de tout, sur le plan de l'alimentation nous ne pouvions nous procurer aucune denrée sans tickets. Cela faisait des mois que les chaussures en cuir ne figuraient plus dans les vitrines des chausseurs. Elles étaient remplacées par des souliers à semelles de bois qui claquaient sur tous les trottoirs, quelques-unes étaient même articulées dans le but de rendre la marche un peu plus souple... Les semelles compensées en liège étaient les plus prisées et présentaient l'avantage de pouvoir se faire recouvrir du même tissu que celui employé pour la confection des vêtements. Les tissus quant à eux étaient tous synthétiques, c'était le cas pour ma tenue complétée par un corsage en dentelle blanche dans la même matière. Quant aux bas de soie, sans lesquels le vrai chic parisien perdait de sa valeur, ( les collants n'existaient pas encore) ils étaient introuvables ou à des prix exorbitants comme tous ceux pratiqués dans le domaine du marché noir. Pour pallier cette carence des firmes de cosmétiques eurent l'ingénieuse idée de fabriquer un liquide coloré destiné à remplacer ce petit accessoire féminin indispensable... Toutes les femmes ou presque sortaient avec les jambes gainées de ce produit censé faire illusion. Pour que celle-ci soit plus complète, à l'aide d'un crayon noir spécial on essayait tant bien que mal de se dessiner une couture derrière la jambe, ce qui nécessitait d'une part d'avoir le compas dans l'oeil... ( ce qui risquait de compromettre la vision) et de l'autre l'aide d'une main secourable pour la tracer de façon rectiligne. La répétition pour le soir terminée, on nous conduisit à notre hôtel. Je me vis attribuer par la patronne du lieu une sorte de petit réduit en forme de couloir dans lequel il y avait un lit pour une personne ( cela tombait bien

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j'étais seule) appuyé contre le mur de façon à ménager un petit espace entre lui et le mur d'en face. Une chaise et une petite table complétaient l'ameublement. Devant mon air perplexe et ma déception évidente, la patronne qui depuis mon entrée dans la chambre ne me quittait pas des yeux me fit alors cette proposition inattendue. - Est-ce que cela vous conviendrait davantage d'avoir une plus grande chambre avec salle-de-bains ? Bien sûr que oui répondis-je sans hésiter. - Et demain matin un bon chocolat avec des croissants? Comment refuser une aussi alléchante perspective, oui, oui, oui, mille fois
OuI.

- Alors c'est d'accord je vais faire transporter vos affaires à l'étage supérieur et ce soir en rentrant vous pourrez vous reposer dans une magnifique chambre. Sans penser une seconde à combien allait s'élever le coût du changement, je partis en direction du restaurant où nous avions rendez-vous pour déjeuner. Auparavant au pas de course il me fallait faire deux kilomètres à pied avec ma jupe sous le bras pour me rendre à l'usine de teinturerie ouverte le samedi matin. Une chance dans mon malheur. Le directeur, un homme sympathique et avenant, me reçut très aimablement, aurais-je omis de mentionner que je n'avais que dix huit ans... il me promit de faire le nécessaire et de me prévenir aussitôt du résultat, il me fit même raccompagner en voiture de service munie d'un laissez-passer, par l'un de ses employés.
Le déjeuner avec toute la troupe se déroulait dans une excellente ambiance ce qui ne m'empêchait nullement d'être anxieuse au sujet de ma jupe. Mes craintes se justifièrent lorsque je fus appelée au téléphone par le directeur de l'usine. - Chère petite demoiselle me dit-il, je suis navré de vous l'apprendre, votre jupe longue doit à présent vous arriver au-dessus du genou, conséquence désastreuse de l'effet du produit employé sur le tissu synthétique. Je vous propose exceptionnellement de revenir le plus tôt possible, bien que l'usine ferme le samedi après midi, avec l'une de mes assistantes nous essaierons de remédier à ce problème. Sans bouger je restai debout deux heures durant, pendant lesquelles tous deux s'évertuèrent à tirer sur le bas de ma jupe pour tenter de lui faire retrouver sa longueur initiale. Les efforts sont toujours récompensés dit-on ! Ce fut le cas. En prime, le directeur de l'usine refusa tout règlement de ma part pour le dérangement que je leur avais occasionné. Aussi avec reconnaissance je me suis confondue en remerciements. Il m'a assuré alors, qu'il se ferait un plaisir d'assister à la soirée de gala. Effectivement, il était

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présent au premier rang et devait admirer le résultat de son opiniâtreté sur majupe... car il ne m'a pas quitté des yeux du début à la:fin du programme. A part Emile Prudhomme qui était alors un accordéoniste très en vogue et son orchestre, je suis incapable de me rappeler le nom des autres artistes composant le spectacle qui avait attiré un nombreux public. Après un petit souper entre nous tous, nous avons enfin regagné notre hôtel. Comme promis la patronne, une femme replète, à la crinière d'un roux ardent et au maquillage que je jugeais un peu outrancier pour une directrice d'hôtel, me conduisit à ma nouvelle chambre. Ô merveille! Spacieuse, chauffée, confortable, meublée avec goût. Elle me montra la salle de bains attenante et m'invita même à profiter de la baignoire et des sels parfumés. Après toute la cavalcade de la journée, me prélasser dans l'eau chaude ne pourrait que me procurer le plus grand bien, aussi me glissai-je dans l'eau avec délices fermant les yeux pour mieux apprécier ce moment de douceur. Soudain il me sembla sentir une présence dans la pièce, j'ouvris les yeux et horrifiée je vis sur le seuil de la porte un officier allemand dans son uniforme vert de gris, qui me regardait, avec convoitise, me sembla-t-il. Je me mis à crier de toutes mes forces, tant et si bien que la patronne très en colère fit irruption me traitant de petite oie blanche, d'idiote et j'en passe, m'ordonna de sortir du bain et de regagner la première chambre qu'elle m'avait attribuée. Prestement je rassemblai mes affaires. Revêtue d'un peignoir, je dégringolai l'escalier soulagée de retrouver mon" couloir" et ravie de m'en être tirée à si bon compte. - Et bien entendu pas de chocolat, ni croissants demain matin! me cria la Madame... j'ignore son prénom, en claquant furieusement la porte derrière elle. Le lendemain après avoir difficilement trouvé le sommeil j'appris que tous les hôtels de la ville non réquisitionnés par les Allemands étaient pleins à l'occasion de la fête de la Pucelle ( elle et moi nous étions deux) pour cette raison on nous avait logés dans le seul endroit disponible, une maison de passe... La tenancière maîtresse des lieux pensait certainement que nous étions au courant. Elle en profita pour essayer de m'amadouer, misant sans doute sur ma jeunesse inexpérimentée. A mon insu elle avait cru bon de procéder à ce petit arrangement avec l'occupant. Après mon départ de la chambre, mécontent de ce contretemps, le " fridolin " ( nom donné aux Allemands pendant la guerre) s'en prit à l'entremetteuse en hurlant des imprécations dans la langue de Goethe. Pour ma part je n'avais qu'une hâte, quitter cette ville inhospitalière au plus vite. Toutefois avant de reprendre le train pour Paris, nous devions tous nous retrouver au théâtre pour procéder à une petite formalité

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importante: toucher notre cachet de la soirée. Ebahissement désagréable général de la troupe en faisant la constatation suivante, toutes les portes étaient fermées et l'organisateur brillait par son absence. Essoufflé, le gardien arriva pour nous apprendre l'indélicatesse de ce monsieur parti... avec la caisse. Imaginez notre triste mine sur le quai de la gare. Et alors? Zorro est arrivé L.. Quelques minutes avant le départ du train j'ai vu accourir vers moi, un bouquet de fleurs à la main, le directeur de l'usine qui m'avait si obligeamment tirée d'embarras. A ma grande surprise cet homme ayant l'âge d'être mon père, m'avoua être tombé amoureux de moi et prêt à m'épouser...Ce fut ma première demande en mariage pour le moins insolite et surtout la dernière fois que je mettais les pieds dans cette ville du Loiret.

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Ah ! Revoir Paname!

De retour à Paris, je demandai gentiment à Loulou Barrier de ne plus me proposer d'aller faire des galas en province, pour me consoler de mes péripéties orléanais es il me fit signer mon premier contrat pour Bobina. Pour moi cela signifiait une sorte de promotion. Je quittai donc les Folies Belleville pour Montparnasse et la rue de la Gaieté. Bobina! Vous vous demandez sans doute d'où vient ce nom, à première vue un peu bizarre? C'était celui d'un pitre qui faisait la parade devant le petit théâtre du Luxembourg entre 1800 et 1830, cet artiste s'appelait Saix et son pseudonyme était Bobina. En 1885 une entreprise fit édifier les" Folies Bobina" et obtint l'autorisation de reprendre l'enseigne. A partir de là les directeurs se succédèrent à rythme assez soutenu, en 1934 Mitty Goldin qui était l'homme fort du moment, bien épaulé par Yves Bizos l'associé de Loulou Barrier et l'administrateur Marcel Chaillet, quitta Bobina pour se consacrer exclusivement à l'ABC. Les deux Castille père et fils lui succédèrent. Alcide père s'occupait de l'autre music-hall de la famille" l'Européen" à la place Clichy, (j'y reviendrai plus tard ) et Alcide Octave présidait aux destinées de Bobina, sacré grand music-hall de la Rive Gauche. La salle était très accueillante dans les tons rouge et or ( les couleurs de presque tous les théâtres ), de dimensions beaucoup plus grandes que celles des Folies avec un balcon et un promenoir au fond de la salle derrière le dernier rang de fauteuils. Le lourd rideau à l'italienne était manipulé avec compétence par Fernand le régisseur aidé par un ancien artiste de cirque atteint d'une claudication prononcée conséquence d'une chute de trapèze. D'emblée tous deux m'ont adoptée ainsi que le très sympathique Maurice Boulais le chef d'orchestre. L'ambiance était on ne peut plus détendue et presque familiale. Alcide Octave Castille me prit sous son aile protectrice et en me surnommant la " Vierge de Bobina" ( ce qui était toujours le cas).

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Georges Guetary A l'affiche du premier programme que je devais présenter étaient inscrits les noms des Compagnons de la Chanson, le chansonnier Jean Rigaux, la chanteuse Yvette Giraud, des attractions bien entendu et Georges Guétary ( ex Georges Lambros Worloou, ex-boy protégé... de Mistinguett au Casino de Paris, dont c'était le premier passage en tant que vedette américaine avant l'entracte. Ce très beau garçon de type grec ( et pour cause ), au regard pénétrant, à la stature avantageuse, était accompagné au piano par son oncle Janos Janopoulos. Dès son entrée en scène sa séduction fut immédiate, les yeux des femmes étaient rivés sur lui. A la fin de la première chanson" Caballero" sa voix de ténor aux accents métalliques particuliers avait capté l'attention du public féminin, ensuite par son interprétation de cette très jolie" Valse des regrets "( sur une musique de Brahms) il y avait de la tension dans l'air, elle augmenta après qu'il eut chanté" Si vous voulez savoir"
En me voyant chanter tout seul au clair de lune vous avez deviné que j'étais amoureux et vous vous demandez est-elle blonde ou brune? pourquoi me questionner vous êtes trop curieux...

Le succès allait donc crescendo et avec sa dernière chanson" Robin des bois" de Francis Lopez, il avait conquis l'ensemble du public féminin se bousculant pour l'attendre à la sortie des artistes. Pour la première fois un samedi en matinée, de jeunes spectatrices se ruaient en criant et follement excitées devant la porte close. Fernand fut dans l'obligation de braquer sur elles le jet de la lance des pompiers pour les faire déguerpir. La mode de casser les fauteuils n'était pas encore dans les moeurs de l'époque au grand soulagement, j'imagine, du directeur... Donc, on peut dire que c'est à partir de 1943 que la véritable carrière de vedette de Georges Guetat)' ( nom emprunté, avec une petite variante à Guéthary, localité du pays basque) a débuté. A cette époque il avait encore son" nez d'origine ", un peu trop busqué à son gré mais qui, à mon avis, lui conférait une forte personnalité. Elle s'est trouvée un peu émoussée par la suite lorsqu'il décida de confier son appendice nasal à un chirurgien esthétique, mais la gloire n'en pas moins été au rendez-vous. Vous surprendrai-je? En vous disant, non je ne le pense pas, que le fait de se tenir durant tout le spectacle dans les coulisses attendant le passage de chaque numéro, vêtue de costume dévoilant une partie de son

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anatomie, la présentatrice est la cible de propositions émanant des artistes masculins émoustillés papillonnant autour d'elle, telles des fourmis autour d'un pot de miel. Les premiers temps, à plus forte raison lorsqu'on est très jeune, c'est on ne peut plus flatteur, mais bien vite on doit se rendre à l'évidence: votre séduction personnelle n'entre pas précisément en ligne de compte, chacun tente sa chance... l'homme propose... la femme...! J'en ai fait l'expérience avec Georges Guétary. Il m'avait aimablement demandé de passer dans sa loge pour me dédicacer sa photo. Confiante, je frappai à sa porte mais dès qu'elle fut ouverte il m'attira à l'intérieur, me plaqua contre le mur, m'embrassa sur les lèvres et prenant ma main ilIa dirigea sur l'objet de sa virilité triomphante. Effarouchée, je poussai un cri, fondis en larmes et partis en courant dans ma loge. Un peu plus tard dans le cours de la soirée, ayant sans doute appris par Fernand mon statut de " chaste et pure" de Bobino..." paraissant très gêné, il est venu me présenter ses excuses accompagnées d'un bouquet de fleurs. J'étais encore sous le coup du choc, cette réaction ressentie de ma part eut pour effet de faire sourire le régisseur m'expliquant que je devais m'attendre à être fréquemment en butte à ces sortes d'approches. Celle dont je venais d'être l'objet n'était certes pas du meilleur goût. Dans les années 40 les établissements scolaires ne comportaient pas de classes mixtes. Les jeunes filles n'avaient pas accès comme maintenant à l'éducation sexuelle. A part la possibilité de glaner quelques petites phrases dans les livres, exemple" Lady Chatterley" qui faisait scandale tout comme le livre de Boris Vian" J'irai cracher sur vos tombes" qu'on lisait en cachette. Elles ne connaissaient rien de l'amour à part celui avec un grand A, l'Amour romantique présenté dans les films. Les baisers sur l'écran étaient chastes mais tout aussi troublants, peut-être même davantage que ceux que l'on voit actuellement en gros plan où les partenaires se dévorent la bouche goulûment, langues entremêlées d'une manière qui manque parfois, même souvent, d'esthétisme. La TV n'existait pas, donc pas d'images à se mettre sous la rétine, susceptibles de vous ouvrir les yeux sur des perspectives inconnues. Dans les kiosques à journaux aucune publication suggestive n'attirait le regard des garçons et filles recherchant des photos à sensations. Les affiches publicitaires dans le métro et les magazines de mode n'avaient pas recours à des photographes lubriques pour mieux faire vendre leurs produits. On ne parlait pas de contraception, de préservatifs, ce qui n'empêchait pas les idylles de se nouer et de se dénouer, mais surtout le SIDA! connaissait pas. Une fois ma déception passée et n'étant pas de nature rancunière les rapports entre Georges Guétary et moi devinrent tout simplement

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amicaux et le demeurèrent jusqu'à nos retrouvailles pour l'opérette" La route fleurie". Il me révéla avoir une petite amie, jeune chanteuse ayant déjà un petit nom dans la profession: Jacqueline Cadet. Tandis que Georges était à Bobino elle était au théâtre des Capucines où elle jouait dans une charmante comédie musicale" Unefemme par jour". J'ai une fort bonne raison pour vous dire que cette comédie était charmante, la voici: Georges désirait rendre sa petite amie jalouse, pour quel motif? Je l'ignore. Pour ce faire il me demanda de bien vouloir jouer le jeu avec lui en assistant au spectacle à ses côtés. Cette fois, histoire de m'amuser, j'acceptai sa proposition. Somme toute j'étais plutôt fière de l'accompagner, de remarquer le regard interrogateur des femmes posé sur moi et celui très significatif qu'elles adressaient à ce séduisant chanteur à la jeune célébrité déjà établie. Tout cela n'était en rien comparable à la façon dont Jacqueline Cadet dardait ses yeux dans ma direction à chacune de ses entrées en scène. Si elle avait été armée, j'aurais été, sans conteste, une victime innocente de la vengeance d'une femme amoureuse. Je commençais tout de même à me sentir un peu mal à l'aise mais tout au contraire mon voisin jubilait et comme la pièce était très amusante grâce en partie à Jean Parédès, nous riions tous deux de bon coeur ce qui à mon avis décuplait davantage la fureur de sa dulcinée. Après le spectacle je rentrai chez moi et comme le programme de Bobino avec Georges venait de s'achever je ne l'ai revu que bien des années plus tard.

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5 DEMANDEZ LE PROGRAMME

A propos de Jean Parédès venu lui aussi se produire plus tard à Bobina, un garçon absolument adorable et toujours de bonne humeur, racontant des histoires fort drôles. A son propos voici la petite mésaventure qui lui est arrivée. Un soir, invité dans la haute société parisienne, dans un appartement très cossu du quartier de l'Etoile, il s'est présenté avec un peu de retard. Après l'avoir débarrassé de son pardessus, la soubrette le conduisit dans une immense chambre où le lit était recouvert d'un monceau de vêtements. Devant son étonnement, elle lui en expliqua rapidement la raison: les maîtres de maison avaient organisé une soirée un peu spéciale: tous les invités devaient se trouver dans le plus simple appareil. Elle lui demanda donc de bien vouloir se dévêtir comme les autres, pour être à l'unisson avec les personnes réunies dans la grande salle à manger. Interloqué, mais néanmoins toujours partant pour se divertir, Jean Parédès, en tenue d'Adam, précédé sur le pas de la porte par la domestique qui s'éclipsa après l'avoir annoncé. Il pénétra dans la pièce et là ! Stupéfaction! Il resta bouche bée, littéralement sidéré, tous les invités étaient en tenue de soirée et lui seul, tout nu, ne sachant plus où se mettre. Les invités quant à eux étaient complètement éberlués devant le spectacle insolite de la nudité de Jean Parédès. Tout à fait entre nous, il ne pouvait prétendre à rivaliser avec celle des mannequins masculins. ( Quelques femmes parmi les invités l'ont peutêtre, qui sait? regretté). Le fin mot de cette histoire: à dessein, le maître de céans et son épouse n'avaient pas mis leurs hôtes dans la confidence, l'ébahissement fut donc total. Parédès, sans se départir de son flegme, après s'être drapé dans une nappe recouvrant un guéridon, prit le parti comme si de rien n'était, de venir s'asseoir à table à la place libre qui lui était réservée. Très naturellement il a participé au repas, applaudi à l'unanimité pour son sens de l'humour.

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Les compagnons de la chanson Un peu plus haut je vous ai cité les Compagnons de la chanson. Initialement ils se sont appelés les Compagnons de la Musique. Huit garçons, vêtus d'un pantalon bleu foncé, d'une chemise blanche à col ouvert, et particularité, tous chaussés d'espadrilles. Ils étaient dirigés par Jean-Louis Jaubert le leader du groupe ( de son vrai nom Jacob ), Fred Mella, ( d'origine italienne) doué d'une voix exceptionnelle. En sondant les abysses de ma mémoire les autres noms remontent à la surface: Marc Herrand, ( pseudonyme de Holtz) au piano, Jean Albert, le clown de la troupe ( surnommé le petit rouquin et pour cause, il était doté d'une chevelure flamboyante, on aurait pu aussi bien l'appeler" poil de carotte" ), Hubert Lancelot, ( beau brun aux yeux bleus ), Guy Bourguignon, ( le plus grand) Gérard Sabbat et Jo Frachon. Ils ne sont devenus neuf qu'en 1946 avec l'arrivée de Paul Buissonneau. Leur répertoire se composait alors, d'un grand nombre de chansons très anciennes parmi lesquelles: "Perrine était servante" (chez monsieur le curé diguedonda

dondaine...diguedonda dondé...)

Il

Aux marches du Palais", "Dans les

prisons de Nantes", ''Le chandelier" etc. La jolie voix de Fred était donc très appréciée comme elle l'a été très longtemps par la suite étant devenu le chanteur vedette du groupe, Albert, le petit clown remportait les faveurs du public malheureusement il a quitté les compagnons un peu plus tard. Jean-Louis Jaubert tout en dirigeant cette formation chantait avec elle. C'était celui qui a mon avis avait le moins de chance de plaire à l'assistance féminine, son physique n'évoquait en rien, croyez-moi, celui d'un Adonis. Son long nez le faisait ressembler de profil à un rapace et le fait de constater qu'il se rongeait les ongles au point que la chair formait un bourrelet au bout de ses doigts, n'était pas précisément un critère de séduction supplémentaire et pourtant... Oui, et pourtant! Cela peut paraître incroyable, Edith Piaf était amoureuse de lui, au point de lui offrir des cadeaux somptueux voiture, bijoux... Il n'était donc pas étonnant de la voir participer au groupe à la fin de leur numéro pour chanter" les trois cloche sIt, petite silhouette vêtue de noir et toute menue, au milieu de ses huit garçons. Lorsque j'étais allée avec mon oncle et ma tante applaudir Edith Piaf ( de son vrai nom Giovanna Gassion ) à l'ABC quelques années auparavant, jamais je n'aurais pu imaginer qu'un jour j'aurais l'honneur de la présenter. Je lui vouais une profonde admiration. Mes rapports avec elle ont toujours été cordiaux sans être pour autant particulièrement chaleureux.

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Edith n'appréciait guère les représentantes du même sexe qu'elle, à part Marguerite Monnot avec laquelle elle a collaboré pour écrire et composer plusieurs de ses chansons à succès. Quelquefois, invitée par les Compagnons, je suis allée déjeuner avec eux dans le lieu où ils se retrouvaient pour répéter près de la rue Cognac Jay. Edith y venait aussi, bien entendu, elle se montrait très empressée auprès de Jean-Louis mais également très enjouée avec toutes les personnes présentes. A l'écoute de ses chansons réalistes à la limite du mélo, on a peine à croire qu'elle était d'un naturel aussi gai, elle adorait raconter des anecdotes et son rire si communicatif nous enchantait. Après avoir suivi ses judicieux conseils le répertoire des Compagnons avait évolué vers un autre style de chansons permettant à ces jeunes gens de faire carrière durant plusieurs décennies. Là, encore grâce à Edith Piaf qui les avait emmenés avec elle, en tournée durant cinq mois aux Etats Unis, ils ont atteint la célébrité internationale. A New York introduits par cette môme Piaf... dont l'immense talent a conquis les Américains, ils ont été, à leur tour, accueillis comme des stars. Pour en terminer avec ce programme! Le chansonnier Jean Rigaux. TIétait très coté, toutefois dans ses textes, il ne faisait pas précisément, dans la dentelle... il avait donc la réputation d'appeler un chat un chat, ce en quoi sa réputation n'était absolument pas surfaite. Yvette Giraud Yvette Giraud quant à elle, remportait l'adhésion de l'ensemble des spectateurs. Cette très jolie rousse auburn aux yeux bleus verts à la voix grave et chaude possédait un répertoire dont faisaient déjà partie plusieurs chansons à succès que l'on entendait à longueur de journée à la radio. On pouvait se les procurer en partition de petits formats proposés aux badauds des grands boulevards par les chanteurs des rues. De Louiguy et Jacques Plante celle qui a contribué grandement à la notoriété d'Yvette Giraud "Mademoiselle Hortensia" :
Au temps des crinolines, vivait une orpheline, toujours tendre et câline mademoiselle Hortensia la belle était lingère, comme elle était légère devant ses étagères, mademoiselle Hortensia...

des mêmes auteur et compositeur" La danseuse est créole ", ou bien et encore" Ma guêpière et mes longs jupons" qu'elle interprétait avec une

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