La chanson des trois gars

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On dirait une fable, et ça tombe bien, les auteurs de ce livre aiment bien ça, les fables. Comme la chanson, dont ils savent tout, c'est-à-dire à peu près rien. Car la chanson est partout et prend toutes les formes. C'est un art populaire en perpétuel renouvellement, un genre difficile à cerner tant il se confond avec nous. C'est donc pour parler de tous à propos de rien que les trois gars ont lancé " Crapauds et Rossignols ". Ce n'est pas une fable, mais un site Internet dont sont extraites les chroniques réunies dans ces pages.
Publié le : mercredi 15 avril 2015
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EAN13 : 9782336375366
Nombre de pages : 256
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Pierre DELORME
Floréal MELGARLa chanson
René TROIN des trois gars
« Sur un réseau social, trois gars causaient chanson... »
On dirait une fable, et ça tombe bien, les auteurs de ce livre La chanson aiment bien ça, les fables. Comme la chanson, dont ils savent
tout, c’est-à-dire à peu près rien. Car elle est partout, la chanson,
et prend toutes les formes. C’est un art populaire en perpétuel des trois garsrenouvellement. Bref, la chanson est un genre diffi cile à cerner
tant il se confond avec nous, les gens. C’est donc pour parler de
tout à propos de rien que les trois gars ont lancé « Crapauds et
Rossignols ». Ce n’est pas une fable, mais un site Internet dont
sont extraites les chroniques réunies dans ces pages.
Pierre DELORME :
auteur-compositeurinterprète, professeur à l’École nationale de
musique de Villeurbanne.
Floréal MELGAR : cofondateur de
RadioLibertaire, animateur du Forum Léo-Ferré,
à Ivry-sur-Seine, pendant dix ans.
René TROIN : expert chanson sans assurance.
Illustration de couverture : logo du site « Crapauds et Rossignols »
© Marie-Françoise Comte.
Photo auteurs (de gauche à droite) : Pierre Delorme, Floréal Melgar
et René Troin © Sylvette Rivaux.
ISBN : 978-2-343-06111-5
25 € Collection « Autres Chants »
Pierre DELORME
Floréal MELGAR
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René TROIN
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2





LA CHANSON DES TROIS GARS





















Autres chants
Collection dirigée par Anne Bernard

Cette nouvelle collection se propose de poursuivre le travail que
nous avons accompli pendant trois ans avec « Cabaret en vers ».
Si le monde de la chanson donne parfois l’impression d’être
entièrement soumis aux impératifs du marketing, les artistes
exigeants et inventifs n’ont pas disparu pour autant et continuent,
tout au long de l’année, à défendre une certaine idée du répertoire
qui ne doit rien à la mode et aux standards esthétiques du
moment. Cependant, ils se heurtent le plus souvent au manque
d’audace des décideurs de l’industrie culturelle qui, en général,
ne brillent pas par leur esprit pionnier.
« Autres chants » souhaite donc rendre justice à ces
défricheurs de voies nouvelles à qui l’on n’offre pas toujours les
moyens de franchir le barrage médiatique et de partir à la
rencontre du public qu’ils méritent.


Déjà parus

Jean-Louis CADORÉ, Chansons, poèmes et histoires courtes,
2015.
Pierre Delorme
Floréal Melgar
René Troin





La chanson des trois gars












































© L’Harmattan, 2015

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06111-5
EAN : 9782343061115 Introduction

ÇA A DÉBUTÉ par des prises de becs rossignolesques sur un
réseau social : trois gars causaient chanson. Ce qui n’est
pas facile, surtout quand on est d’accord, mais qu’on ne le
sait pas encore. Pour tout dire, la bataille (un peu rangée,
mais pas trop) s’est terminée en rigolade, parce que les
trois gars avaient atteint l’âge de savoir que la chanson
n’est pas un sujet si sérieux que ça. Et puis, c’est bien
connu, quand on n’est pas d’accord sur un sujet, au moins
est-on d’accord sur le fait qu’il mérite d’être discuté. C’est
déjà ça.
Nous avons aussi l’âge de ne plus être pressés. Alors,
plutôt que de courir de spectacle en spectacle, de sauter
de CD en CD, avons-nous choisi d’emprunter les chemins
buissonniers, de nous offrir de ces escapades propres à la
réflexion, tout simplement. En flâneurs, en quelque sorte,
qui s’attardent à contempler les paysages chansonniers qui
leur plaisent ou à évoquer ceux qui leur ont plu un jour.
Depuis tant d’années, en effet, il nous semble que nous
pouvons dire que nous connaissons maintenant tout de la
chanson ; tout, c’est-à-dire à peu près rien. Car nous évo-
luons sans cesse au gré des circonstances, et la chanson
évolue avec nous. Elle est partout et prend toutes les
formes. C’est un art populaire dont la caractéristique prin-
cipale est sans doute de se renouveler perpétuellement,
comme un art du présent qui ne souffrirait qu’un modeste
passé et une vague avant-garde.
Bref, la chanson est un genre difficile à cerner tant
il se confond avec nous, les gens. Et c’est pour
affronter, modestement, cette difficulté que nous avons
eu, en septembre 2013, l’idée de lancer Crapauds et
Rossignols. Sur le plan technique, ce site internet doit
tout à un informaticien aussi compétent que patient,
Walter Vandenplas, aujourd’hui disparu et à qui ce recueil
est dédié.
7 C’est donc en toute modestie que nous avons, pour
commencer, choisi de contredire… Bob Dylan, l’auteur de
quelques centaines de chansons, qui a dit : « Le monde n’a
plus besoin de chansons. […] Non, il y en a suffisamment.
Il y en a même trop. En fait si personne n’écrivait plus de
chansons à partir de maintenant, le monde n’en souffrirait
pas. Tout le monde s’en fiche. Il y a suffisamment de chan-
1sons à écouter, si l’on veut écouter des chansons . »
Ah non, Bob ! La question ne se pose ni en termes de
quantité ni en termes de qualité. Chacun de ceux – d’ail-
leurs de plus en plus nombreux – qui s’essaient à la
chanson ou qui s’installent dans une « carrière » sait très
bien, on peut l’espérer, qu’il ne révolutionne ni l’écriture
ni la composition. Très rares sont ceux qui y sont par-
venus. Et pourtant l’on continue à écrire des chansons
comme on continue de peindre, de danser, de réaliser
des films. Car le besoin, ou l’envie, de s’exprimer par l’art
est le plus fort. Voilà pourquoi il y aura toujours des
chansons.

***

Ce livre se compose d’une sélection des chroniques
publiées sur le site Crapauds et Rossignols depuis près de
deux ans, maintenant. On peut le lire dans sa continuité ou
piocher au hasard des pages ou des chapitres proposés.
Nous n’avons pas pu, hélas ! insérer de photos de Chantal
Bou-Hanna ni de collages de Marie-Françoise Comte, qui
illustrent notre site. Une visite s’impose.
Les Trois Gars (LTG)


1 Dylan par Dylan - Interviews, 1962-2004, traduction de Denis
Griesmar, Bartillat, 2007.
8 Crapauds et rossignols
vont à la pêche

Spectacles, CD, livres, films et revues

9

10 Chanter la mémoire des gens

NOUS SOMMES à Saint-Ouen, au nord de Paris, là où la
Môme de Jean Ferrat passait toutes ses vacances. Dans le
cadre de l’opération « Quartiers en histoire » lancée par le
service des archives de la municipalité et appuyée par
l’historien Pierre-Jacques Derainne, les auteurs-chanteurs
Annie Pauleau et Yannick Le Nagard, Audoniens
euxmêmes, ont mené durant trois ans une expérience originale
dans trois quartiers de la ville, à raison d’une année par
quartier : recueillir les témoignages d’une centaine de
personnes, des photos aussi, et, à partir de cette collecte,
composer des chansons qui traduisent les tranches de vie
racontées par les habitants de cette banlieue populaire et
ouvrière.
Annie Pauleau témoigne : « Chaque année, il y a eu
collecte de témoignages et de photos d’habitants. Par
ailleurs, tous les mois, il y avait une réunion que l’histo-
rien Pierre-Jacques Derainne appelait atelier-mémoire où
un thème était abordé. À la fin de chaque atelier, nous
présentions entre une et trois chansons pour que les
habitants puissent nous dire si nous étions fidèles à leur
propos. Le plus marrant, c’était de tenir compte de leur
avis tout en gardant ce que nous voulions dire. »
De ces rencontres, plus d’une trentaine de chansons ont
résulté, mais seules douze d’entre elles ont été choisies
pour composer le CD né de cette expérience, C’est ma
parole avec la tienne. Elles nous parlent d’avant-hier,
d’hier et un peu d’aujourd’hui, des usines pour la plupart
disparues, des chiffonniers, des mariniers du quai de
Seine, de l’opposition à la guerre d’Algérie, des terrains
vagues qui servaient de terrains de jeux, des baraquements
d’après-guerre qu’on quittait pour les « cages à lapins »
des Trente Glorieuses, des bastons de fête foraine, des
immigrations maghrébine et portugaise qu’accompagnent
11
ici l’oud et la viola caïpira de Lucien Zerrad, des cités, des
tours, des dealers…
Avec des mots simples comme la vie de ces gens qui
les ont inspirées, Annie Pauleau et Yannick Le Nagard ont
réussi à écrire des chansons qui rendent, sans la trahir,
cette mémoire du peuple, avec plus ou moins d’humour ou
de gravité selon les thèmes, mais toujours sans pathos,
sans démagogie militante, sans magnifier le passé ni en
faire table rase. Ces chansons qui épousent la cause du
peuple et qu’Annie Pauleau et Yannick Le Nagard
interprètent eux-mêmes, accompagnés par Thierry Garcia,
auteur de plusieurs des musiques, Aristide Gonçalvez et
Nicolas Carpentier, et par Malika Berrichi au chant dans
L’Œil du cyclone, « parleront » sans doute davantage à
tous ces enfants du baby-boom ayant poussé, à Saint-Ouen
ou ailleurs, dans la périphérie populaire de la capitale.
Pour les plus jeunes, c’est un beau cours d’histoire sociale
en musique qui est délivré ici, en même temps qu’un bel
hommage rendu aux modestes.
Floréal Melgar
(9 novembre 2013)


La parole de ceux qui ne l’ont jamais

CHRISTIAN PACCOUD. Voilà encore un gars à part, en
marge de la chanson en marge. Comme quelques-uns de
ses collègues tenus à distance par les clans, il est rare,
c’est le moins qu’on puisse dire, qu’on aperçoive son nom
sur les affiches des festivals qu’affectionne le public de
cette chanson-là. Allez savoir pourquoi… Et la marge,
précisément, Paccoud s’y intéresse de près. Mais une autre
marge ! Celle de la vie qu’on cache derrière de hauts
murs, derrière des portes à grosse serrure. Depuis plus de
quinze ans, ce curieux bonhomme s’ingénie à rendre visite
12 à des adolescents et jeunes adultes peu ou mal adaptés aux
règles et normes de notre société, et qu’on place pour cela
dans des foyers. Durant deux ans, il s’est rendu également
dans un centre de soins psychiatriques, pour y œuvrer,
avec les malades mentaux, à un travail de création, car,
insiste-t-il, « je ne me considère jamais comme un théra-
peute ni comme un enseignant. Je suis juste là pour faire
une œuvre collective, comme avec n’importe quel acteur,
auteur ou musicien ».
De ces divers séjours au cœur de la détresse humaine,
Christian Paccoud a tiré plusieurs spectacles qui figurent
désormais sur un double album : Les Petits Damnés de la
terre, fruit du travail effectué dans cinq ateliers avec des
adolescents placés en foyers ou au centre éducatif fermé
de Sainte-Menehould, et Une chanson pour Antonin, issu
d’ateliers d’écriture menés, en compagnie d’Armelle
Dumoulin, au sein de l’établissement public de santé
Barthélemy-Durand, à Étampes, dans le cadre de l’opéra-
tion « Culture à l’hôpital ».
Dans les foyers, des ateliers-théâtre étaient proposés, au
sein desquels venaient s’incorporer des chansons écrites et
interprétées par les adolescents eux-mêmes. L’objectif
étant pour tous les participants de retrouver une certaine
confiance en soi par le biais de la création artistique.
Toutes les chansons créées, on s’en doute, traduisent dans
leur grande majorité les problèmes vécus par ces adoles-
cents. On y aborde les rapports conflictuels avec les
parents et l’Autorité, la violence, l’alcoolisme, l’inceste, le
viol, la drogue, puis ce qui en a découlé, la justice, la
prison, l’humiliation, l’isolement, la solitude.
Au centre de soins psychiatriques, partant du fait,
comme le proclame Paccoud dans son spectacle, que
« tout le monde peut écrire une chanson », les séances
d’écriture ont consisté à glaner la parole foisonnante des
malades mentaux, pour en conserver principalement les
13 nombreuses fulgurances balayant tous les champs de
l’imaginaire, et d’organiser le tout pour qu’il en demeure
un long chant, dédié à Antonin Artaud, fait de
quarantecinq « chansons » d’inégales longueurs mises bout à bout.
Christian Paccoud et Armelle Dumoulin ont puisé dans
tout ce travail accompli pour présenter sur scène, comme
ils l’ont fait récemment au Forum Léo-Ferré, à
Ivry-surSeine, un spectacle intitulé Les Magnifiques, en compa-
2gnie des Sœurs Sisters, un groupe de quatre filles ,
chanteuses, comédiennes et musiciennes, à qui l’on
pourrait d’ailleurs attribuer ce qualificatif de « magni-
fiques » s’il ne servait déjà pour le titre du spectacle. Dans
une mise en scène colorée et subtile, Christian Paccoud,
au chant et à l’accordéon, accompagne ces quatre sœurs
complices qui restituent fidèlement, sans pathos ni pleur-
nicheries, la parole de ceux qui ne l’ont jamais, avec tour à
tour fougue, tendresse, colère, humour, et toujours un flot
d’émotion gigantesque.
Si le désespoir pointe évidemment le bout de son nez
dans nombre d’écrits et de cris jaillis de ces creusets de la
misère, n’allez pas croire que ce spectacle en soit pour
autant désespérant. Au contraire, la vie est là, avec ses
tristesses, certes, mais aussi ses espoirs et parfois ses joies.
Des moments de franche drôlerie viennent même se
glisser ici ou là dans le propos poignant qui nous est
adressé (« Je suis le champion du monde des enfants
au cœur pur », dit l’un d’eux). Notamment dans ces
énumérations de « Je veux » que ces malheureux, à travers
les artistes, lancent à la face du monde et où se côtoient
des désirs enfantins (« Je veux manger à la cantine », « Je
veux rentrer à la maison ») et des envies
poéticosurréalistes (« Je veux vivre en Belgique ! », « Je veux que
les escargots arrêtent de baver »). Oui, la vie coule dans

2 Aurélie Miermont, Armelle Dumoulin, Céline Vacher et Elena
Josse.
14 ces propos, « comme une liqueur d’émotion distillée dans
le dos des institutions humaines ». C’est pour moi l’un
des plus beaux spectacles vus depuis longtemps. C’est
bouleversant.
Floréal Melgar
(17 octobre 2014)


Le monde à part d’Yvan Dautin

APRÈS UNE LONGUE ABSENCE, pour cause d’incompa-
tibilité avec les mœurs du showbiz, Yvan Dautin a fait un
retour discret sur quelques scènes, il y a une petite dizaine
d’années. Ce retour, avec de nouvelles chansons, lui aura
permis, en 2008, de réaliser un enregistrement public au
Forum Léo-Ferré : Ne pense plus, dépense ! Mais ce
nouveau départ n’eut hélas pas les conséquences espérées,
Yvan Dautin ayant placé son destin artistique entre des
mains qu’il avait crues, à tort, fraternelles. Depuis, un
producteur digne de ce nom a pris le relais, lui permettant
d’enregistrer en studio ses dernières chansons et de nous
3offrir un nouveau et très beau CD .
Yvan Dautin était le vendredi 4 octobre sur la scène du
Forum Léo-Ferré, à Ivry-sur-Seine, devant un public hélas
trop maigre pour un spectacle de cette qualité.
Après une première partie essentiellement composée
des titres phares qui lui valurent ses heures de gloire, dans
les années 70 et 80, l’artiste nous a offert les chansons de
ce dernier CD, paru en novembre dernier. L’ambiance
change en cette seconde partie. La fantaisie des Méduse,
Kate, Est-ce que c’est salsa ? l’a alors cédé à un univers
sombre. L’usure du temps qui laisse les amours en loques,
les vies conjugales marquées par la violence ou l’hypo-

3 Yvan Dautin, Un monde à part, Amja Productions, 2012.
15 crisie, et surtout le monde tel qu’il va, plutôt mal, Yvan
Dautin s’applique, à travers ces thèmes, à donner tout son
sens à cette affirmation qui fait des plus désespérés les
chants les plus beaux. La Femme battue, La Valse des
adieux ou Avec un crêpe sur le cœur sont là pour en
témoigner.
Accompagné au piano par Angelo Zurzolo, auteur de la
quasi-totalité des mélodies du dernier CD, et par Gilles
Bioteau à la contrebasse et à la basse électrique, Yvan
Dautin offre à ses deux musiciens quelques moments de
liberté musicale qui nous entraînent vers d’agréables
séquences jazzy atténuant quelque peu la gravité du
propos. Sur la fin, la chanson Tout va mal, dont le titre
résume à lui seul l’état d’esprit de l’artiste, apporte même
une nouvelle touche de fantaisie au spectacle, comme une
marque d’autodérision bienvenue, grâce à la musique
dansante posée sur les paroles. Esquisser quelques pas
de danse, micro en main, Yvan Dautin ne s’en prive
d’ailleurs pas, malgré le peu d’espace que lui laisse la star
4du lieu, le fameux « piano de Léo Ferré », qui accapare
une bonne partie de la scène.
Car, heureusement, l’humour et les éclats de rire n’ont
pas abandonné cet homme que l’observation du monde
entraîne vers une désespérance que n’atténue en rien, bien
au contraire, le spectacle offert par ceux-là qui se posent
en sauveurs (« On vote encore, on vote utile / D’ailleurs
on n’est jamais déçu ») et ceux-là qui les suivent (« Les
yeux fixés sur nos chaussettes / Pour n’avoir plus de point
de vue »). Sans tourner le dos à ses semblables, continuant

4 Une légende persistante veut que ce piano ait appartenu à Léo Ferré
et que l’association à l’origine de la création du Forum l’ait récupéré à
sa mort. En vérité, ce piano, qui fut choisi par Paul Castanier au
moment de son achat, pour être mis à la disposition de Léo Ferré,
entre autres, au théâtre Déjazet, alors rebaptisé Théâtre libertaire de
Paris, a toujours été la propriété d’un membre de ladite association.
16 de les observer sans plus guère d’illusions, ayant délibé-
rément opté pour le parti des oiseaux, Yvan Dautin
regarde le monde « normal », mais semble s’en éloigner
de plus en plus, non sans souffrance, pour s’installer dans
ce monde à part qui nous vaut ces noires mais superbes
chansons.
Floréal Melgar
(8 octobre 2013)


Pot commun

JEAN DUBOIS ET YANNICK DELAUNAY, deux gars, deux
amis de longue date, et chacun sa guitare. Ils étaient
samedi 14 décembre à L’Annexe, à Ivry-sur-Seine, un
café-restaurant où l’association Puce et Cie programme
de la chanson depuis trois ans maintenant, au rythme
désormais régulier de deux dates par mois.
Voilà encore deux artistes qui n’ont guère les honneurs
des programmations festivalières et des quelques salles de
spectacle où s’exprime la chanson non médiatisée. Sans
doute conviendrait-il, pour un esprit curieux, d’enquêter
sur les raisons de cette évidente et incompréhensible
surmarginalisation de quelques-uns de ces « pestiférés »
de la scène. Le risque est certain, il est vrai, de n’en
récolter que des inimitiés, tant le sujet ne pourra éviter
d’évoquer le clanisme, le copinage intéressé, les renvois
d’ascenseur qui, là comme ailleurs, gâtent un peu le
paysage – et la grande fraternité d’apparence – de la
chanson « à texte ».
Jean Dubois et Yannick Delaunay ont manifestement
pris plaisir à mettre quelques-unes de leurs chansons dans
une sorte de pot commun. S’il arrive parfois que l’un
d’entre eux interprète seul l’une de ses propres compo-
sitions, c’est le plus souvent à deux que les chansons de
17 l’un ou de l’autre nous sont offertes, portées par deux
guitares complices. Les compères ont mêlé à leur réper-
toire quelques chansons venues d’ailleurs, une pincée de
Bob Dylan, le Swing Troubadour de Charles Trenet, qui
ouvre la séance, La Toinon de Gaston Couté et Gérard
Pierron, ou L’Inconnu de Metz qui permet de découvrir
l’humour subtil de Stéphane Cadé.
On passe ici aisément de la poésie sensible ou des
facéties de Yannick Delaunay, visiblement enjoué, aux
belles ballades façon songwriter de Jean Dubois, et chacun
se coule dans les chansons de l’autre avec aisance et un
réel plaisir. C’est naturellement amical, sans que les deux
artistes aient besoin d’en rajouter. C’est infiniment géné-
reux. Beau duo !
Floréal Melgar
(18 décembre 2013)


La chanson drue de Rue de la Muette

LE GROUPE Rue de la Muette au complet avait déjà planté
son chapiteau sur la scène du Forum Léo-Ferré, à
plusieurs reprises, par le passé. Ses musiciens en costumes
baroques colorés, portés vers des accompagnements aux
accents tziganes et de piste aux étoiles, et son chanteur à la
voix rocailleuse nous avaient offert ces spectacles à la fois
très visuels et musicaux où Fellini et Tom Waits sem-
blaient s’être donné rendez-vous.
Le samedi 5 octobre, c’est la formule en duo que
Patrick Ochs, chanteur et auteur des textes, a proposée, en
compagnie d’un accordéoniste virtuose et stoïque à tête de
bagnard, Gilles Puyfagès.
Mélange de classiques (Ma mère traîne au café, La
Muette à Drancy, La Java de l’ours dans l’aquarium, La
Fille aux éléphants) et de titres du dernier album (Un
18 pas pour danser, La Vie-travail, coécrite avec Rémi
Karnauch, Militants de la base), le répertoire proposé ce
soir-là nous a fait partager comme à l’habitude la vie
difficile des gens du cirque et entraînés sur la piste où
passent des éléphants et des chiens savants. Entre deux
couplets, laissant Gilles Puyfagès se déchaîner, Patrick
Ochs, sorte de Monsieur Loyal « décomplexé », se lance
alors dans quelques danses gesticulatoires et animales
auxquelles cet accompagnement unique de l’accordéon,
pourtant très bon, fait perdre néanmoins un peu de leur
habituelle folie, quand tous les instruments y sont conviés.
Mais le cirque n’est pas le seul thème de prédilection
de Rue de la Muette. La guerre, bien sûr, des enfances à la
dérive, dans un univers plus sombre où apparaissent des
groupes d’enfants-soldats plus ou moins affamés, embar-
qués dans des armées révolutionnaires insensées, et ces
frangins si émouvants de La Muette à Drancy, suppliant
qu’on les sorte du sinistre camp.
Quelques chansons douces viennent atténuer la fougue
du chanteur, qui n’hésite jamais à opter pour des attitudes
de rockeur, bousculant sans précaution le sage pied de
micro du Forum Léo-Ferré, peu habitué à ce traitement.
Comme Yvan Dautin, vu sur cette même scène la
veille, Rue de la Muette semble n’appartenir à aucun de
ces clans qui composent la chanson française en marge.
Sans doute est-ce l’une des raisons pour lesquelles l’un
comme l’autre se font rares dans les salles et festivals où
cette chanson est célébrée. C’est dommage.
Moins noir, toutefois, que son collègue, Patrick Ochs
offre à l’issue de son spectacle une once d’optimisme, en
nous invitant à croire, comme à son habitude, que « ça ira
mieux demain ». Ce soir-là, en l’écoutant, ça allait déjà
mieux.
Floréal Melgar
(12 octobre 2013)
19 Tour de chauffe chez les Thénardier

POUR SON ANNIVERSAIRE, au début de l’été, Sarcloret a
souhaité qu’on lui offre un chariot-élévateur. Non pour
exaucer un vieux rêve d’enfant mais parce qu’il s’est
lancé, avec une poignée d’amis à lui, dans un chantier
monumental, à Montreuil, en banlieue parisienne :
transformer une ancienne mosquée et les locaux désertés
d’une entreprise attenante en un vaste espace, baptisé
Pension Thénardier. À terme, deux salles de spectacle
(60 et 120 places, grosso modo) devraient y proposer
toutes sortes d’activités culturelles, parmi lesquelles, bien
sûr, la chanson.
Les membres du collectif à l’origine de ce projet
avaient convié, le samedi 19 octobre au soir, tous ceux qui
étaient prêts à adhérer à l’Association collective de distri-
bution culturelle (ACDC, qui peut se lire aussi, comme
l’indique la carte d’adhérent, Au Cul Du Camion) à assis-
ter au spectacle consacré aux chansons du Vaudois Jean
Villard-Gilles, Les Trois Cloches, offert par Michel Bühler
et Sarcloret, accompagnés au piano par Gaspard Glaus.
Le fameux chariot-élévateur, obtenu grâce à une
souscription, trônait, majestueux, dans le hall d’accueil de
la Pension où nous attendions l’ouverture des portes. Passé
le rideau noir de l’entrée, juste en face : le bar. Là, un
excellent vin blanc, vaudois lui aussi, fut servi en guise
d’apéritif aux personnes présentes. En attendant les
premières notes de la première chanson, les visiteurs
pouvaient aller et venir à leur guise dans cet immense
espace et se rendre compte de l’étendue des travaux
restant à effectuer.
Sur un plateau de fortune, sans sono, dans ce qui sera la
future petite salle, Bühler et Sarclo se sont ensuite lancés
dans ce même spectacle réjouissant joué la veille au
Forum Léo-Ferré devant un public aussi nombreux.
20 L’occasion de (re)découvrir les chansons pleines d’hu-
mour et de tendresse de Jean Villard-Gilles, que les deux
compères agrémentent d’heureuses facéties de mise en
scène. Si nos deux chanteurs et leur pianiste nous tirent
le plus souvent vers le rire, une douce émotion vient
s’immiscer parfois dans ce répertoire, lorsque Michel
Bühler interprète Le P’tit Café-Tabac, et Sarcloret Dame
Pauvreté et Le Bonheur.
À l’issue du spectacle, une soupe était offerte aux parti-
cipants à la soirée. C’était chaleureux en diable.
Floréal Melgar
(22 octobre 2013)


Tout un théâtre jubile en chœur

LA RETRAITE, ça se dit jubilación en espagnol, et dans le
cœur de Rémo Gary ce mot a résonné le jour où il l’a
appris. C’est pourquoi, parvenu à cet âge où la loi permet
encore de cesser le travail, il a nommé ainsi la fête orga-
nisée là où il vit, à Bourg-en-Bresse.
Sur la scène d’un théâtre de 600 places plein à craquer,
5ses amis du monde du spectacle sont venus interpré-
ter tour à tour une, deux ou trois chansons, ou dire des
textes, comme ce remarquable Bal des pendus qu’Arthur
Rimbaud écrivit à l’âge de seize ans, dit ici par Brigitte
Mercier et Valérie Guillon, ou les commentaires pleins

5 L’Harmonie de Bourg de Jean-Marc Tremblay, Véronique Pestel,
Christian Camerlynck, Yvan Dautin, Michel Boutet, Anne Sylvestre,
Hélène Maurice, Frédéric Bobin, Michèle Bernard, Gilbert Laffaille,
Jeanne Garraud, Francesca Solleville, Thierry Küttel, Dominique
Prevel, Michel Bühler, qu’accompagnaient Nathalie Fortin, Clélia
Bressat-Blum, Joël Clément, Luc Échampard, Didier Boyat, Bernard
Dutheil, Olivier Neveux, Fred Morandat, Lilian Mathieu. Gérard
Pierron, malade, n’avait pu se déplacer, et Jacques Bertin, présent
mais aphone, est resté sagement parmi les spectateurs.
21 d’humour accompagnant les facéties offertes sur écran
géant par le frère cadet du récent « retraité », Luc Garraud.
Présentés par un maître de cérémonie fraternel, Rémo
Gary lui-même, à l’issue de courtes interventions où se
reconnaissaient son amour des mots et son penchant pour
le social, les artistes se sont succédé sans céder à la
tentation qui guette trop souvent les participants à ce genre
d’événement : les remerciements boursouflés, le discours
affecté. Dans une parfaite organisation, tout est resté très
simple, sans chichis, et sans que l’aspect chaleureux de
cette rencontre en soit atténué, bien au contraire.
Au beau milieu d’une partie artistique de haute tenue,
un camarade militant de Rémo Gary est venu nous
entretenir du mensonge de certains mots ou expressions
dont les médias et les politiques se sont conscien-
cieusement appliqués à travestir le sens. Ce dimanche
13 octobre, au théâtre de Bourg-en-Bresse, il est en tout
cas deux termes, l’amitié et la fraternité, qui n’avaient rien
perdu de leur signification profonde. Avec de beaux
moments de chanson en prime, dont La Paysanne de
Gaston Couté, avec son refrain repris en chœur par tout un
théâtre, compta parmi les plus émouvants.
Floréal Melgar
(17 octobre 2013)


Un bar mais pas de chaises

CONTRE LA LOI de segmentation, qui règne sur les
présentoirs de CD comme au rayon fromages, Moussu T
e lei Jovents avaient réussi un petit miracle : leurs spec-
tacles, quand le public pouvait encore s’y asseoir, rameu-
taient tous les âges, des enfants jusqu’aux grands-parents.
Et tous s’y reconnaissaient. Dans la musique, synthèse
joyeuse (mais rigoureuse) entre rythmes populaires
22 d’Amérique (ah ! le banjo de Blu), du Brésil (oh ! le
berimbau de Jamilson) et boucles électroniques inventives.
Dans les textes, en français de Marseille (oups ! de La
Ciotat, je veux dire, le groupe y tient à son ancrage) ou en
occitan, où se côtoient la chronique locale (« Quatre
heures et demie pile / Boulevard Bertolucci / Toutes les
stars de la ville / Viennent chercher leurs petits […] »), le
constat social (« Qu’ont-ils fait à ma ville ? / Ils l’ont
défigurée, tu vois / Ils ont tombé des grues, on est tombés
des nues / On n’y croit toujours pas »), la chanson
populaire (Les Plaisirs de la pêche de Vincent Scotto), la
haute poésie (Soulòmi de Frédéric Mistral), l’engagement
poétique (« Va-t’en gabiòta se siás lesta / Va-t’en
esclairar lo camin / Per lo vaissèu de ma mestressa / E lei
6barcas dei clandestins »). Sans oublier l’évidence (Il fait
beau).
Ce répertoire tellement local qu’il touche à l’universel,
le groupe l’a trimballé loin du Sud, dans toute la France,
en Italie, en Angleterre… Alors qu’est-ce qui leur a pris,
voilà quelque temps, de monter le son (c’est vrai que
Tatou et Blu, les deux piliers du groupe, viennent de
Massilia Sound System…) et de jouer dans des salles sans
fauteuils ni chaises – mais avec un bar toujours ouvert ?
Résultat : les vieux s’en vont en emmenant les petits qui
ont mal aux oreilles. Restent les « jeunes », debout, leurs
bières en l’air (on a les standing ovations qu’on peut…).
Et sur la scène, Moussu T et les lascars qui l’accom-
pagnent… assis. Tous assis.
J’aime les paradoxes. Mais avec celui-là, j’ai du mal.
René Troin
(23 mai 2014)


6 Va-t’en la mouette si tu es prête / Va-t’en éclairer le chemin / Pour
le vaisseau de ma maîtresse / Et les barques des clandestins. (Sus
l’autura)
23 Voici Voisard

LE 12 AVRIL, au théâtre Marelios, à La Valette (Var),
c’était comme au cinéma quand on était petits. On ne
savait rien de ce qu’on allait voir. Sinon que le titre,
Voisard, vous avez dit Voisard… sonnait comme une
fameuse réplique – de cinéma, justement – prononcée par
Michel Simon, un Suisse. Comme Thierry Romanens qui
a posé un moment ses chansons pour se faire porteur des
poèmes d’Alexandre Voisard – un Suisse, lui aussi, mais
poète, et donc du monde entier.
Porteur à bout de bras : les volumes, rassemblés sur une
table en fond de scène, pèsent leur poids. Porteur à bout de
voix. Ce mot, « voix », au pluriel on ne le voit pas. Et
pourtant il existe quand on joue de la voix comme de la
trompette – de la sourdine jusqu’au cri.
Thierry Romanens dit, scande, exhorte, chante, lit
comme à un chevet… Avec lui – pas derrière, avec –
Format A’3 se joue des étiquettes. Sont-ils post-jazz,
postrock ou bien jazz-rock les membres de ce trio ? Une chose
est sûre, Alexis Gfeller (claviers), Fabien Sevilla (contre-
basse) et Patrick Dufresne (batterie) sont des bons qui font
bloc avec Thierry Romanens.
Quand même, il y a du jazz : le CD, qui fait écho au
spectacle, s’appelle ‘Round Voisard – comme ‘Round
Midnight (Autour de minuit). Ce n’est pas un hasard. Pas
plus que la rencontre entre un chanteur, des musiciens et
7un poète qui écrit au soir de son œuvre : « Toute une vie
d’écriture / De centaines de poèmes jetés en pâture / Au
vent et aux frères humains / Résumée en un seul mot /
Musique. »

7 Œuvre qu’Alexandre Voisard, 84 printemps à l’automne prochain,
poursuit : son livre le plus récent, Oiseau de hasard, chez Bernard
Campiche Éditeur, date de 2013.
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