//img.uscri.be/pth/ff3b4f7c398d8c31fb42309e35511f32c1f22d9f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,38 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La musique : plaisirs et peurs

De
119 pages
Qu'est-ce que la musique ? Est-ce l'art de jouer, d'inventer, d'interpréter, d'exécuter, de souffrir, de jouir, ou encore de rendre heureux, malheureux ? Ce livre interroge la création, l'interprétation et leur pédagogie.
Voir plus Voir moins

La musique:

plaisirs et peurs

Patrick SCHEYDER

La musique:

plaisirs et peurs

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06863-6 EAN:9782296068636

Sommaire

Sommaire... Préambule Improvisation et musique:Plaisirs et Peurs Les absurdités La théorie du filtre La peur. Qu'est-ce que la peur? Un petit catalogue

5 7 9 15 19 33

La peur « positive»
Le trac. Trac actif - Trac passif.. Faut-il parler de la musique? La confiance en soi Analyse et émotions. Qu'est-ce que la musique? Narcisse et la musique, réflexions sur le miroir en musique Magie-conscience-inconscience Quelques ambivalences de la musique La musique : avant-pendant-après

39
.4 61 69 77 89 97 101 107 113

Le « Style» d'improvisation. La liberté a-t-elle un style?. 53

Préambule

J

'ai rédigé ce livre sous une forme à la fois pratique et poétique; je pense que l'analyse du fait musical et de ses conséquences doit s'associer à l'analyse psychologique, à ce que j'appellerai la « provocation poétique» et à une certaine philosophie. J'ai ainsi ménagé des espaces de «délire », d'échappées verbales qui font approcher par le langage le domaine inexplicable des sons. Par leur aspect excessif, ils incitent le lecteur à plonger dans le monde brut et fantasque de l'imaginaire, comme un voyage instantané dans l'espace débridé qui précède toute expression musicale. ]' estime que l'on maltraite souvent la musique: je me ferai ici acteur et enquêteur pour dénicher des suspects. Je mène des investigations, j'interroge la sensibilité, la pensée, l'émotion, le raisonnement à partir d'une intime conviction. Cela veut dire aussi que j'abandonne a priori d'autres pistes. Dans un premier temps il m'appartiendra de démontrer la non-justesse et le déséquilibre de certaines situations, je m'attacherai ensuite à l'équilibre; mais que serait un équilibre qui ne connaîtrait pas ses déséquilibres? Je chercherai les racines de la peur. Je ne parle pas ici d'une peur philosophique, sorte de doute méthodique appliqué à l'art des sons, pas plus d'une peur naturelle de l'inconnu qui s'efface avec la pratique. Je parle de cette peur

qui devrait s'attacher aux

«

grandes choses », l'Art, l'Amour,

que sais-je.. .une peur qui tout en les sanctifiant les rendrait à jamais inaccessibles.

Or loin de rendre l'acte musical précieux comme elle le prétend, cette peur écrête tout ce qui dépasse pour rendre un chant monotone et peu divin. Ce privilège néfaste est commun à la composition, à l'improvisation, à l'interprétation et à leur pédagogie. Nous sommes les héritiers de structures d'enseignement nées de la Révolution et de l'Empire et nous n'avons pas su créer un enseignement qui se base sur des principes propres à la musIque. L'état de vieillissement qui émane de nos institutions fait même que l'on pourrait espérer leur disparition; ainsi laisserait-on le champ libre à l'inculture en prétextant de la culture de l'échec. Il est trop facile de singulariser les pratiques musicales, de leur reconnaître des intérêts séparés et d'expliquer ainsi la complexité de la tâche et ses échecs;leur dénominateur commun est l'art des sons, la musique. Le musicien fait cette musique par amour et si l'amour se teinte de peur, la triste servitude apparaît et l'amour capitule. L'acte de création est souvent apparenté au vide;il est certes naturel d'avoir peur du vide, mais de quel vide parle-ton, celui de la page blanche ou celui des sons de l'imaginaire? Ces sons de l'imaginaire sont ceux-là mêmes qui nous ont guidés d'instinct vers la musique: il faut les rappeler d'urgence car je doute que sans imagination on continue longtemps à faire de bonne musique.

8

Improvisation

et musique:

Plaisirs et Peurs

L

'improvisation et la musique Classique, telle qu'on l'envisage actuellement, ont des relations complexes comme celles que l'on prête au Jazz et à la Java. Pourtant toutes les musiques sans exception plongent leurs racines dans l'invention libre, avant que la théorie ne les rattrape. Quand un musicien aussi scrupuleux que Beethoven s'exclame:« La meilleure et d'ailleurs la seule façon d'improviser est de ne pas faire attention à ce que l'on joue »; quand Liszt sa vie durant prend la forme improvisée comme génératrice de nouvelles structures, cela mérite d'y regarder attentivement . A ces époques de Liszt et de Beethoven l'improvisation faisait partie intégrante de l'enseignement de la musique. Cet apprentissage cumulait l'improvisation sous des formes strictes, Sonate ou Fugue et la pratique de l'improvisation libre sous forme de Fantaisie libre. Czerny enseigna ainsi au jeune Liszt et notre autrichien n'était pourtant pas très... libéral. Les enregistrements de pianistes du début du 20ème siècle portent les traces de cet esprit: libertés rythmiques, fioritures, les œuvres se réinventent au fil de l'interprétation. Je reste d'ailleurs très frappé que ces époques antérieures où l'on imagine une enseignement austère aient produit de la liberté et je suis intrigué que l'enseignement de ces vingt dernières années, nourri « d'ouverture» ait produit tellement d'attitudes standardisées.

Je parle ici d'enseignement car il est impossible que ce hiatus musical qui privilégie la culture de la note au détriment du son n'en soit pas responsable. Ma pratique et ma réflexion m'ont amené à conclure sur le sujet bien plus général de la peur; il semble bien qu'elle ait infiltré la musique, c'est elle qui rabote l'improvisation comme l'interprétation. J'en conclus qu'on enseigne la peur. La puce de mon oreille a été éveillée lors d'une rencontre à la DRAC sur l'improvisation; chacun disait le bien et le mal qu'on lui attribuait. Un chef de choeur dit alors:
«

L'improvisation présente beaucoup d'avantages, mais les

étudiants ont du mal à se lancer; c'est la peur qui les empêche de démarrer». Je demandais alors si les chanteurs avaient

aussi peur en interprétant, ce fut « Oui».
Finalement ces chanteurs avaient roujours peur de quelque chose en faisant de la musique. Il m'est apparu que ce ne pouvait être coïncidence et je suis assez optimiste pour penser que l'on ne fait pas de la musique pour avoir peur. Imaginez la scène dite primordiale avec votre enfant: « Aurélien tu vas prendre des cours de musique; tu vas voir
c'est super, tu auras peur» ou encore: « Aurélien mon chéri, je vois que tu aimes la musique, tu trembles toujours en jouant» . Quelle étrange motivation que d'associer la peur au son! Bien entendu cela ne démarre jamais ainsi; ce sont le plaisir et l'envie qui dominent d'abord. La peur vient ensuite, non pas naturellement mais peu à peu imposée comme un mal nécessaire. La peur de la fausse note, de ne pas travailler assez, de jouer devant les autres, d'être sanctionné, de mal faire. Ne trouve-t-on pas des musiciens qui enseignent qu'une peur

10

spécifique dite Le-Trac est nécessaire comme preuve de l'enjeu, comme aide à la concentration? Pour ma part quand j'ai peur je joue mal, de façon nullement inventive, je fais les notes sans le son. Et vous? Mon optimisme me fait aussi croire que l'on peut être bourreau malgré soi. Car qu'au fond qu'enseigne-t-on? La musique. Que joue-t-on? La musique. Oui, mais il faut s'entendre sur le mot musique. Qu'est-ce que la musique? Est-ce l'art de jouer, d'inventer, d'interpréter, d'exécuter (pan), de souffrir, de jouir ou encore de rendre heureux, malheureux? Finalement c'est une définition de la musique qui nous manque et c'est aussi pour cela que la peur s'est installée. Nous avons de longue date en France structuré un enseignement dont l'objectif principal n'est pas la musique mais son apprentissage. Le problème est que le jeune musicien arrive amoureux, qu'il continue raisonnable et qu'il en ressort comme arraisonné; pour moi c'est une sorte de piratage par désoeuvrement, le moyen de l'apprentissage ayant rapté la fin de l'amour musical. Et l'on se retrouve affaibli, peureux, désillusionné. Certes, je noircis à dessein le tableau; il existe des élèves heureux, plein d'enseignants enthousiastes, communicatifs. Pourtant, pourtant, posez leur la question de la peur. Qui osera dire qu'il ne l'a pas, certains l'ont rencontrée, d'autres l'ont gardée et tout cela pour rien. Parce qu'en musique cela ne sert à rien si ce n'est à se diminuer, à rapetisser en les jouant ceux que l'on sait pourtant être grands, à élaguer les initiatives, à briser l'invention.

11