La musique techno

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Cet ouvrage propose un éclairage théorique, thématique et analytique sur la musique techno dont les dynamiques et les perspectives récentes permettent de saisir une dimension de la mondialisation des biens culturels et artistiques. Tout en exposant les bases d'une géographie de la musique, il s'agira dans une approche pluridisciplinaire d'interroger les processus à l'origine de son émergence et de sa diffusion à l'échelle planétaire, la psychedelic trance servant de fil conducteur.
Publié le : mercredi 1 septembre 2010
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EAN13 : 9782296703353
Nombre de pages : 169
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Remerciements
Je tiens à remercier, pour leur soutien et leur confiance pendant ces quatre années de recherche, mon directeur de thèse Rémy Knafou, mes parents et mon épouse. Mon jury de soutenance : Bernard Debarbieux (Université de Genève), Jacques Lévy (École Polytechnique Fédérale de Lausanne), Jean-François Staszak (Université de Paris 1 Sorbonne) et Thierry Paquot (Institut d’urbanisme de Paris XII). Andréas Stibler et Petra Endelman de Brême, ainsi qu’Andrea Hilken de Hambourg sans qui rien n’aurait été possible en Allemagne. Quelques acteurs du courant psychedelic trance. Patrick Rognan pour avoir ouvert la brèche le samedi soir sur une radio parisienne avec son émission « Rave Up ». En France, Yayo de TBE, Frédéric de Deedrah ; Gabriel de Blue Planet Corporation ; Holeg & Spies. Goa Gil (Inde). Etnica (Ibiza). Xp Voodoo (Russie). Tsuyoshi Suzuki (Japon). Bien entendu, tous ces inconnus que j’ai pu rencontrer à l’occasion de mes immersions au cœur des parties trance françaises et étrangères. Enfin, le philosophe et romancier Alain Roger à qui je dois ce goût du « braconnage ».

Introduction
Lorsque vous prononcez l’expression « musique techno » devant un parterre de personnes peu ou pas concernées par la chose, on vous sert, dans bien des cas, la litanie habituelle des stérilités culturelles : le « boom boom » martial, l’individualisme rongeur, la drogue obligatoire, une jeunesse délurée et incontrôlable, du sexe sans compter, une musique d’ordinateur. C’est dire si cette musique traîne derrière elle une multitude de casseroles qui raisonnent cruellement, alors qu’on la retrouve aujourd’hui dans la plupart des programmations de festivals éclectiques, dans celles des boîtes de nuit, des radios généralistes, dans les showrooms des salons de l’automobile, des défilés de mode, des génériques télévisés, des play-list de compagnies aériennes, des soirées jet-set de plages balinaises ou bien encore dans les baladeurs de nombreux habitants de cette Terre. Bref, la musique techno fait partie intégrante de nos paysages musicaux quotidiens au point que l’on oublie parfois sa présence et son rayonnement social. Certains se demandent encore si nous avons à faire à de la « musique » (ravivant au passage le vieux débat entre musique savante et musique populaire) et s’interrogent sur la pertinence d’une exploration scientifique de ce courant. D’autres, en avançant d’un pas comme dans les rondes d’une bourrée, s’étranglent à l’idée que l’on puisse aborder cette musique et la culture qu’elle façonne sous un angle géographique : mais qu’estce qu’un géographe peut bien faire la nuit sous des rayons stroboscopiques dans une ambiance assourdissante cadencée par des « boom boom » répétitifs ? Il est vrai que la réponse ne va pas de soi a fortiori si l’on sonde l’image de la géographie dans la société française1. Mais tentons de leur apporter quelques éléments de réponses en leur signalant que l’on peut suivre les recommandations de Paul Claval lorsqu’il affirme pour la nouvelle géographie que « l’attention n’est plus focalisée sur les productions. Elle glisse vers les moments de la fête, vers les rituels, vers tout ce qui contribue à donner des significations au lien social
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Georges Roques, Décrypter le monde aujourd’hui. La crise de la géographie, Paris, Autrement, 2006.

à travers le milieu où elle s’inscrit. »2 On peut également leur signaler que les rave parties, ces lieux dédiés essentiellement à la musique techno qui seront au centre de notre propos, peuvent s’étudier sous le couvert d’ouvrages d’anticipation comme Lieux et non-lieux du sociologue Jean Duvignaud publié en 1977, lorsqu’il décrivait des « espaces où se jouent les songes », ces espaces du repli, ces « coins » en dehors des villes où l’on vient se ressourcer ou se (re)trouver : « Arrivé jeudi à 20h00 sur le site (because trop pressé d’arriver) j’en suis reparti lundi soir, la tête et le cœur chargés de souvenirs. "Voov" s'accompagne forcément d’"experience". C'est un espace géographique et temporel en dehors de tout ce que j'ai pu connaître avant... Que rajouter de plus à ce qui a été dit ... Stands, déco, zik, happy people, jolies filles ... tout, tout, tout était parfait. Impossible de revenir indemne d’un tel festoche. Une partie de moi est resté là-bas, mais je compte bien y retourner et la chercher l’année prochaine »3. Les termes employés précédemment sont assez clairs et signalent que le géographe et ses questionnements sur la façon dont les individus habitent et vivent les lieux doit bien avoir quelque chose à dire à propos de cette culture émergente que l’on retrouve aux quatre coins du globe. Avant de rentrer dans le vif du sujet, j’aimerais livrer au lecteur un court exemple qui me semble assez représentatif d’une réflexion géographique à mener à propos d’un phénomène musical contemporain. L’objectif étant de clarifier l’idée selon laquelle la géographie a intérêt à investir le champ général et complexe de la musique. Dans l’industrie musicale actuelle, il existe une expression marketing tout à fait significative. Il s’agit du concept de « musique de lieux ». On peut retrouver cette appellation dans certains rayons d’officines spécialisées comme la Fnac ou Virgin. En effet, depuis deux ou trois ans, on voit éclore ici et là des compilations de musiques qualifiées de « lounge »4 et vendues sous
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Paul Claval, Épistémologie de la géographie, Paris, Nathan, 2001, p. 210. Témoignage en 2004 d’un participant Français au festival allemand de psychedelic trance appelé « Voov Experience ». 4 Musique d’ambiance aux sonorités électroniques et aux accents « musiques du Monde » très prisée des bars à la mode des grandes métropoles de l’économie culturelle.

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l’étiquette d’un lieu. C’est le cas des compilations « Ibiza », « St Germain des Près », « Nossy Be », « Beirut Cafe » ou encore « Brazilectro ». L’idée marketing est simple : on condense dans la toponymie une ambiance musicale, le lieu devenant sonore par la juxtaposition d’un genre et d’une référence géographique connue de tous. L’objectif étant de faire croire au consommateur qu’il achète des morceaux imprégnés par l’esprit de ce lieu. Par exemple, pour une compilation « Cafe Ibiza », on s’attend à avoir une représentation du son produit à Ibiza. En réalité, les choses sont bien plus subtiles. Lorsque l’on regarde de beaucoup plus près l’origine des musiciens programmés sur ces compilations, on voit très vite qu’ils sont originaires des capitales de la musique électronique telles que Berlin, Paris, Amsterdam, Montréal, Londres, Chicago et New York. Il en est de même pour les compilations « Brazilectro » ou « St Germain des Près » où l’origine des morceaux n’a rien à voir avec l’appellation accrocheuse. En fait, on vend l’image du lieu, de l’exotisme bien souvent5. Le lieu a été condensé dans une appellation musicale et joue comme une métonymie aux yeux des amateurs du genre « lounge ». L’exemple le plus emblématique reste celui du « Buddha Bar », avenue George V dans le huitième arrondissement de Paris. Il est aujourd’hui connu pour ses compilations sélectionnées par le Dj Claude Challe, ancien hippie reconverti dans la « branchitude » parisienne aux accents orientaux. Si bien que bon nombre de personnes vont aujourd’hui au « Buddha Bar » pour retrouver l’ambiance d’un disque CD qu’ils ont acheté en faisant directement référence à ce lieu qu’ils ne connaissaient pas. Finalement, quelques lieux possèdent une musique comme d’autres possèdent un esprit et l’on vient s’en persuader. À travers ce court exemple, on voit bien que certains points du globe ainsi que les sociétés qui les portent jouent sur la corde sensible de la musicalité de lieux à la manière d’autres lieux qui vivent de la pêche ou des nanotechnologies. C’est bien le signe que la géographie doit être à
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Rappelons qu’un des mots sacrés du langage des amateurs de musique techno est le mot « triper » qui signifie « voyager », « partir ailleurs » avec comme base sémantique le mot anglais « trip » (voyage). À contrario, un mauvais moment dans une rave party est qualifié de « bad trip ». Si bien que la pratique touristique n’est jamais bien loin de la culture techno (Ibiza et Goa en témoignent depuis 20 ans).

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l’écoute de phénomènes sociaux comme la musique parce qu’à travers elle et ses dynamiques, elle peut comprendre et analyser les mutations sociales de notre hypermodernité. Cet ouvrage, fruit d’une thèse de doctorat en géographie, apporte ainsi un éclairage théorique, thématique et analytique sur une musique dont les dynamiques et les perspectives récentes permettent de saisir une dimension de la mondialisation des biens culturels et artistiques. Tout en proposant les bases d’une géographie de la musique (comme il existe une géographie de l’automobile ou du tourisme), il s’agira dans une approche pluridisciplinaire d’interroger les processus à l’origine de son émergence et de sa diffusion à l’échelle planétaire tout en analysant un mouvement (la psychedelic trance). L’ouvrage s’organise autour de trois temps forts. Un premier axe replace le sujet dans le cadre général d’une géographie humaine qui s’ouvre à de nouvelles thématiques comme l’art et plus spécifiquement la musique. Ce sera l’occasion de proposer les fondements d’une géographie de la musique. Un second temps plus descriptif abordera à l’échelle planétaire une géohistoire de la musique techno (ses origines, ses lieux de cristallisation, ses dynamiques de circulation) en proposant l’étude d’un courant aujourd’hui présent sous de multiples latitudes : la psychedelic trance (appelé aussi « Goatrance »). Enfin, une troisième phase, plus analytique, sera l’occasion d’étudier à l’échelle locale les configurations sociospatiales tout à fait inédites du courant psychedelic trance6. Ces évènements musicaux prenant la forme d’objets d’études stimulants et symptomatiques des mutations de sociétés urbaines à la recherche d’un mode de vie qui relève à la fois de l’utopie, de l’île, de l’Eden, bref d’un nouveau monde.
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Cette troisième phase est un assemblage des principaux résultats de trois prismes d’investigation méthodologique. Le prisme du regard du chercheur avec trois niveaux d’implication pour les observations de terrain (« observation flottante » de l’anthropologue Colette Pétonnet, « observation phénoménographique » du sociologue Edgard Morin et observation participante classique). Le prisme de l’analyse d’archives sensibles (vingt récits de party trance, photographies de fêtes dans vingt-trois pays différents, 480 flyers). Enfin le prisme de la parole habitante avec cinquante-cinq entretiens semi-directifs effectués en Allemagne, au Portugal et en France.

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Partie I Géographie et musique : une rencontre improbable ?

Depuis une vingtaine d’années, il y a dans la géographie française mais également étrangère (surtout anglo-saxonne) une propension à se diriger vers des sujets d’étude peu communs au regard de ce qui se faisait auparavant. C’est parfois un peu déroutant dans le paysage des recherches hexagonales de croiser des sujets d’étude comme le football féminin en France, les territoires gays des centres urbains, l’opéra, les jeux vidéo ou le surf comme activité territorialisante. Lorsque ce sont des sociologues qui s’élancent sur ces étrangetés, on souligne à peine les termes de l’aventure. En revanche, lorsque les géographes s’emparent de ces sujets, ils s’attirent presque automatiquement des regards d’étonnement, des moues dubitatives voire une molle complaisance. Ce sont pourtant des sujets ô combien géographiques dans la mesure où, comme le signale le géographe Michel Lussault, « l’homme est un "animal spatial" et les sociétés sont un arrangement de spatialités (…) et si la géographie investit l’espace, c’est bien pour tenter de comprendre les modalités de constitution des réalités actuelles : elle s’adresse donc à tous ceux que les problèmes de société intéressent. »7 Dans ce cadre de formulation, l’art8, en tant qu’activité humaine productrice d’artefacts, s’inscrit bien dans l’ensemble des sujets d’étude et objets d’investigation d’une géographie mobilisée sur le terrain des actions sociétales contemporaines. Aussi, la question d’un entrelacement de la musique et de la géographie paraît sinon
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Michel Lussault, L’homme spatial. La construction sociale de l’espace humain, Paris, Seuil, 2006, p. 9. 8 Il ne m’appartient pas ici d’ouvrir une nouvelle fois les débats qui suivent la formulation d’interrogations sur la nature de l’art et ses critères de définition. Je me bornerai à renvoyer le lecteur soucieux de clarifications conceptuelles à trois ouvrages incontournables d’esthétique analytique écrits à la suite des travaux novateurs du philosophe de l’art Nelson Goodman. Jean-Marie Schaeffer, Les célibataires de l’art. Pour une esthétique sans mythes, Paris, Gallimard, 1996 (voir absolument le chapitre « L’œuvre d’art ») ; Jean-Pierre Cometti (dir.), Esthétique contemporaine. Art, représentation et fiction, Paris, Vrin, 2005 ; Yves Michaud, Critères esthétiques et jugement de goût, Paris, Jacqueline Chambon, 1999. Ces trois ouvrages n’apportent pas de solutions définitives, mais ont le mérite de dépasser une conception de l’art très empreinte de la notion de jugement de goût qui devient dans bien des cas un jugement de valeur qui se verbalise ainsi : j’aime ce tableau donc ce tableau est beau ; je n’aime pas cette œuvre musicale donc cette œuvre n’est pas digne d’appréciation. On y reviendra à propos de la musique techno.

plausible du moins nécessaire qui plus est si l’on regarde attentivement le système mondial de la culture avec ses lieux de production, de diffusion et de commercialisation ; sa tendance à la dématérialisation via les réseaux Internet ; ses ancrages territoriaux à travers des concerts, des festivals, des fêtes populaires ; sa capacité à générer des communautés à forte cohésion identitaire ; son rôle dans les économies nationales et régionales.

1. Les géographes dans l’art
« Pour saisir et analyser les rapports des hommes aux lieux de leur existence, dans toutes leurs dimensions, matérielles, sociales, psychologiques, affectives, pour comprendre les espaces vécus, le géographe dispose d’une gamme d’outils assez étendue : l’introspection personnelle ou familiale, l’observation, l’entretien individuel ou de groupe, l’enquête, l’analyse de signes… Mais le plus séduisant de tous les moyens se trouve dans l’œuvre artistique lorsque celle-ci n’ignore pas l’espace dans sa création. »9 Comme nous le verrons ci-après, l’utilisation de productions artistiques dans des recherches de géographes est plutôt récente, sauf si nous occultons le travail de quelques pionniers isolés comme Gilbert de Gironcourt qui publie dans le contexte colonial de 1932 Une nouvelle science : la géographie musicale10. Pour le dire vite, ce sont les années soixante-dix qui voient éclore ce nouveau champ d’investigation avec deux pistes essentielles : l’art comme support d’investigation, comme document de travail et l’art comme production humaine (on fait une « géographie de l’art » comme une géographie de l’acier ou une géographie des flux de populations dans le monde). C’est pourquoi, je propose au lecteur un regard rapide sur quelques travaux importants afin d’éclaircir ce renouvellement thématique sur lequel s’appui cet ouvrage11

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Armand Frémont, Aimez-vous la géographie ?, Paris, Flammarion, 2005, p. 127. Gilbert de Gironcourt, Une nouvelle science : la géographie musicale, Nancy, C. André, 1932. 11 Afin de ne pas alourdir le propos, les auteurs étrangers ont été délibérément écartés de cette section et de la bibliographie bien qu’ils soient nombreux à aborder ce thème notamment dans la géographie anglo-saxonne.
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A. Une nouvelle thématique
À bien y regarder la géographie a toujours entretenu des correspondances intimes avec l’art et ses expressions picturales. Pensons aux portulans, aux mappemondes, aux globes, autant d’objets utiles aux navigateurs mais bien souvent considérés comme de véritables œuvres d’art. Certaines cartes ne sont-elles pas aujourd’hui considérées par des collectionneurs au même titre qu’un tableau de maître ? Il s’agit là, bien entendu, de la géographie comme œuvre d’art, ce qui ne constitue pas véritablement notre sujet. Ce qui nous importe dans cette question c’est le renversement de la perspective que l’on peut formuler ainsi : quelle est la place de l’art dans les études de géographie ? Cette science longtemps naturaliste et positiviste a-t-elle eu le courage de boire à la fontaine des extravagants pour reprendre une métaphore de Charles Baudelaire ? On peut apporter quelques éléments de réponse grâce aux travaux de quelques chercheurs. Un premier constat : un thème comme l’art dans la ville ne concerne frontalement aucune étude géographique alors qu’il met en jeu des dimensions de l’urbanité telles que le rapport du citadin avec son espace vécu ; même constat si l’on pense à une géographie des capitales artistiques, thématique qui n’est pas sans rapport avec les bassins de réceptions du tourisme international. C’est un vide assez incompréhensible alors que cette question est présente dans toutes les autres sciences sociales (même les historiens, autour de Georges Duby, ont consacré des pages célèbres à cette question). Plus mystérieux encore, il n’existe pas de géographie descriptive d’un art ou d’une pratique artistique comme il existe de très bonnes géographies de l’automobile ou des populations. On reste circonspect devant une telle carence dans la mesure où la circulation et la production des œuvres d’art sont de bons indicateurs pour comprendre le système Monde. Ainsi, d’où proviennent ces quelques réticences ? Il semble que cette timidité vienne d’une double direction. D’une part, d’un oubli. Je crois que les géographes ont tout simplement oublié que les activités artistiques, au même titre que

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d’autres activités humaines, se déployaient dans l’espace, mais surtout, comme ce fut le cas avec le land art et aujourd’hui avec certaines formes d’arts contemporains, s’appuyaient sur l’espace géographique, travaillaient l’espace géographique. Certes des géographes ont, dans un contexte de production scientifique assez hostile à ce type d’initiative, entrepris de sonder des œuvres artistiques qui entretenaient des relations de connivence avec des lieux. Pensons aux travaux d’Armand Frémont sur Écouves d’après le roman Nez de Cuir de l’écrivain La Varende12. Ou bien au travail du géographe Suisse Jean-Luc Piveteau sur Sylvie de Gérard de Nerval13. Mais ces deux auteurs sont deux exemples d’une géographie non pas de l’art ou de la littérature mais d’une géographie qui prend appui sur une œuvre artistique pour lire l’organisation d’un espace ou les espaces vécus d’un personnage. C’est une initiative salutaire qui fut reprise comme on le verra pour l’étude de la peinture ou du cinéma, mais qui ne produisit pas de géographie analytique d’une activité. On aurait pu tout à fait imaginer une géographie de la littérature en France ou en Europe ou bien, aujourd’hui, une géographie de l’édition mondiale à l’heure ou les fusions ou autres rapprochements de firmes remplissent le temps des conseils d’administration des entreprises du livre. Timidité liée à un oubli. Mais aussi, comme seconde direction, timidité liée à la structure de la société à laquelle la géographie humaine et économique appartient. En fait, jusqu’au milieu du vingtième siècle, en se focalisant sur des types d’activités où ils lisaient le fonctionnement des espaces (agriculture, industrie, tertiaire), les géographes n’ont pas cru bon de regarder de travers, c’est-à-dire qu’ils sont restés comme prisonniers de la structure économique du pays. Si bien que l’art devait, jusqu’aux années soixante-dix, ne représenter pour eux qu’une fable évanescente. Écoutons à ce sujet le géographe Jacques Lévy qui a porté ces vingt dernières années un certain nombre de sujets
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Armand Frémont, « Les profondeurs des paysages géographiques », L’espace géographique, n°2, 1974. 13 Jean-Luc Piveteau, « Sylvie et les géographes. Les temporalités emboîtées dans la perception des paysages chez Gérard de Nerval », Lire L’espace, Jacques Poirier et Jean-Jacques Wunenburger (dir.), Bruxelles, Ousia, 1996.

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