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La poétique et la musique en éducation

De
198 pages
La place de la poétique et de la musique dans notre société actuelle interroge chaque individu, sur sa façon plurielle de s'adresser au monde et de le redresser. Est-ce que ce monde a besoin de ces arts de la communication ? Sont-ils essentiels ou simplement facultatifs ? Sans musique et sans poétique le monde se reconnaîtrait-il vague et vide ? L'éducation est comprise ici comme système de valeurs à la fois formelles et non formelles, elle doit rester toujours un lieu d'apprentissages profondément poétiques.
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PREFACE
Paul Taylor et Mariannig Larc'hantec _______________________________________
Si vous cherchez un manuel sur la didactique de la poétique ou de la musique, si vous espérez avoir un livre de conseils pratiques pour mieux transmettre votre message, vous ne trouverez pas votre bonheur ici. Notre ambition n’est pas de publier un référentiel de bonnes pratiques ou de bonnes méthodes, mais de nous poser, sereinement et en toute humilité, les questions diverses, variées, parfois contradictoires, parfois paradoxales, que provoque notre question initiale. La place de la poétique et de la musique dans notre société actuelle, interroge chaque individu parmi nous, femmes et hommes, sur sa façon plurielle d’adresser le monde, de s’adresser au monde et, enfin, de redresser le monde. Est-ce que ce monde a besoin de ces arts de la communication ? Sont-ils essentiels ou simplement facultatifs ? Sans musique et sans poétique, le monde (ou au moins la petite société dans laquelle nous vivons d’une manière paroissiale) se reconnaîtrait-il vague et vide, malgré tout, parce que la réalité est que les ténèbres couvrent toujours l’abîme ? Le reste n’étant qu’illusion, même si nous ne savons pas vivre sans illusion. On se trouve devant la création, ou plutôt les créations, avec ou sans Dieu, entre l’optimisme qui déclare que ce monde est le meilleur possible, et le pessimisme qui accuse tout ce qui existe de trahison et de soumission. La poétique et la musique ont besoin des artistes et des créateurs, pour leur donner naissance, mais aussi des auditeurs et des lecteurs pour leur donner du sens. Pourtant, nous nous demandons où se trouve ce sens, d’où viennent ces naissances. Depuis Theureau1, nous constatons que le cœur de la poétique et de la musique, toutes deux étant des arts qui nous « parlent », sont dans ce qu’il appelle « les cours d’action », ou « les cours d’expérience ». La poétique et la musique, liées dans

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une dialectique d’enveloppement2, n’ont pas de sens, n’ont pas la capacité à faire naître, en dehors de l’action, voire en dehors de notre expérience. Elles ne sont pas tributaires d’une théorie esthétique, mais des émanations d’un appel à devenir profondément, parfois désespérément, humain. A vrai dire, la poétique et la musique ne relèvent pas d’une idéologie quelconque, mais d’une relation aussi asymétrique que concrète, que maintient l’homme avec son environnement. Elles ne sont pas des formes platoniques, parce qu’elles restent ardemment culturellement et individuellement incarnées, à tel point que ni l’une ni l’autre ne sont accessibles, identifiables, dans des situations non-expérimentales. Elles sont toujours expérimentées, créatrices de notre expérience, même quand nous n’en sommes pas conscients. D’où l’importance de cette in-carnation qui nous permet de les rencontrer implicitement ou explicitement dans un oscilloscope systémique articulant action et cognition, communication vers autrui, et émotion vers soi-même. Cette incorporation n’est rien d’autre que la culture, vécue collectivement et individuellement, parce que les événements individuels sont toujours indissociables des histoires collectives qui, elles-mêmes, n’existent pas en dehors des profondes dynamiques qui sculptent les caractéristiques sociales et matérielles d’une situation donnée. Nous cherchons donc à distinguer, sans jamais les séparer, deux regards sur ces dynamiques incarnées : le domaine de structure musicale ou poétique, qui privilégie une description pragmatique, et le domaine cognitif, dans le sens très large de ce mot, qui valorise une description symbolique. Ici, le mot « description » est crucial : cela ne signifie pas « sans analyse, ni réflexion », parce qu’une vraie description, celle qui aide quelqu’un qui n’a pas assisté à tel ou tel événement, à bien comprendre ce qui s’est passé, est nécessairement une analyse. L’ordre des choses a été choisi, les mots même, et chaque description révèle une certaine intentionnalité, voire une intentionnalité certaine.

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Cela nous place devant ce problème : la relation entre le primat de l’intrinsèque, vécu par la personne au cœur de l’expérience, et celui de l’extrinsèque, observé par la personne à l’extérieur de l’événement. Ce livre explore les différentes passerelles entre ces deux visions de notre culture poétique et musicale, articulant ainsi des descriptions de situations strictement culturelles, l’état affectif des participants à ces expériences, et l’interprétation par les uns et les autres de ces émotions significatives. Notre réflexion s’interroge sur la place de l’art et de l’artiste dans la société, et donc dans le monde éducatif, et sur la prise en compte de la formation des artistes, mais également, et surtout, sur la formation de la société, afin de savoir si elle considère ses artistes comme indispensables ou plutôt produits de luxe, générateurs de bonheur plutôt que de soucis. Réflexion également sur la façon dont ces éléments de culture nous parviennent, sur les modifications de construction des goûts poétiques, musicaux et plus généralement artistiques, générées par les technologies modernes. En d’autres termes, sur une société formatée par les médias de masse. Comment combler le fossé qui se creuse entre ceux qui ont ou qui auront accès à une construction du sens critique et ceux qui dépendent, ou qui dépendront uniquement de ces médias ? La famille est un lieu idéal d’échanges et d’élaboration des comportements. Mais pour autant, elle ne peut éduquer qu’en micro-société. L’enfant doit pouvoir sortir de sa maison et confronter, sans affronter, son éducation à celle des autres. C’est alors que nous voyons poindre plusieurs formes de l’éducation formelle : en tout premier lieu, l’école, ou la crèche. La micro-société s’agrandit mais de l’école à la maison et inversement, on n’est pas encore tout à fait dans le monde. Entre la famille et l’école, tout est programmé dans le temps et dans l’espace. Donc lorsque l’enfant est devenu un adolescent, on voit arriver l’éducation entre pairs, pour partager et échanger sur les éducations individuelles, les comparer : il est alors temps de rencontrer le monde.

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Cette rencontre consiste à se trouver face à l’altérité sans l’avoir prévu. Une rencontre peut s’avérer terrible pour la suite de la vie, avant qu’une autre rencontre ne vienne parfois corriger la première, alors que telle autre peut révéler à soimême, sa propre altérité. Tel rencontrera un maître incontesté des langues et civilisations anciennes, qui a construit sa vision du monde actuel et futur par ce savoir. Telle autre trouvera sur son chemin une musicienne d’un talent incontestable qui modifiera radicalement le sens qu’elle donnait à sa vie jusque là. Ces rencontres sont-elles le fruit du hasard ? La rencontre serait plutôt le contraire du hasard : n’importe qui ne suit pas n’importe quel maître car certains n’auraient même jamais reconnu un maître des langues anciennes ou une musicienne hors du commun, même s’il leur avait été donné de les croiser. Ces rencontres qui se passent entre des êtres, sont des rencontres poétiques : on rencontre ce maître incontesté, mais on rencontre aussi, qui la musique, qui la magie des langues. Il s’agit presque d’une rencontre violente, au sens où on ne peut rien faire pour l’éviter. La rencontre est une sorte de rupture : rien de ce qui se passera après entre ces êtres, ne sera comme avant ; mais rien non plus ne sera, entre eux, autrement que poétique. Nous avons tous cette chance d’une ou plusieurs rencontres poétiques, mais savons-nous l’évaluer comme telle, savons-nous la saisir ? Un mari, une épouse, des amis, des gens près de nous n’auraient-ils pas en eux quelque chose d’extraordinaire ? Sommes-nous vraiment dans cette forme d’éducation qui privilégie la construction du libre-arbitre et consent à trouver chez l’autre ce « je-ne-sais-quoi » qui permettra la rencontre mobilisatrice, donc, poétique ? La musique et la poésie sont liées car nous ne sommes pas, et peut-être n’avons jamais été, dans un système où les deux sont autant confondues. Nombreux sont ceux qui décrivent une chanson par les mots qu’ils écoutent, c’est-à-dire par les paroles. D’où la difficulté d’établir un « état des lieux » de la prise en compte ou en charge d’une quelconque formation dans le monde de l’éducation en général, et dans le monde de l’enseignement en particulier. Ici nous avons cherché à montrer

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ce qui est, pour certains, la parodie d’enseignement de la musique et de la poésie en France aujourd’hui, et la considération (ou l’absence de la considération, pour être précis) dont elles bénéficient auprès des acteurs de la communauté éducative. Qu’en pensent les musiciens et les poètes ? Quelle place leur est accordée par la société aujourd’hui ? Est-ce que « être musicien, danseur ou poète » est un métier, une qualité personnelle, une caractéristique culturelle ? Une des difficultés est que ces arts de la communication prennent des sens différents. Y a-t-il une musique, une danse ou une poétique qui seraient artistiques et d’autres qui ne seraient (si l’on peut dire) que culturelles, c’est-à-dire, l’expression d’une culture, d’une identité culturelle ? Comment faire pour approcher le chef-d’oeuvre de chacune de ces disciplines, sans tomber dans une culture unique ? D’où l’importance de contextualiser la poétique et la musique, et par conséquent la danse, et de voir la relation entre leur histoire particulière et la transformation de certaines œuvres en chefs-d’œuvre. Est-ce le simple fait de faire les délices des initiés qui rend certaines pièces indigestes, voire incompréhensibles à une certaine population ? N’y a-t-il pas une sorte de snobisme à se dire sans lien avec la musique classique, ou l’inverse, avec la musique populaire ? Enfin, quelle part de lutte des classes, donc d’idéologie dans l’adoration ou l’abhorration de toutes ces différentes expressions communicationnelles ? La question est vraiment là : comment développer l’esprit-critique afin de ne pas développer l’art unique ? Les services publics, dont l’éducation, se font-ils devancer par les industries culturelles en matière de construction et de formatage des goûts musicaux et poétiques ? Dans quelle mesure ont-ils relayé ces industries en accréditant l’idée que la mode sous toutes ses formes est un incontournable rite d’intégration, sans tenter de proposer autre chose ? L’artiste est forcément un individu, mais l’art en tant que tel peut être aussi l’expression d’une collectivité, d’une communauté Ŕ Tremblay dirait « une communauté de

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pratiques »3. Mais comment faire cet apprentissage sans que personne ne se sente atteint par une violence symbolique ? Lorsque l’on appartient à une culture minoritaire, les cultures régionales ou celles dites de la rue, par exemple, le fait de devoir apprendre la culture savante, c’est-à-dire la culture dominante, est parfois ressenti comme une oppression. Il est évident qu’il faut faire des choix, tout en reconnaissant que ces choix sont éminemment culturels, peut-être même stratégiques, voire politiques, des choix de valeurs et d’appartenance, et qu’ils créent des hiérarchies de valeurs et de savoirs. Cette hiérarchisation est nécessairement liée aux procédures et buts d’évaluation, et les arts communicationnels que nous présentons ici ne peuvent pas faire exception. Le problème est qu’ils reposent sur des données difficilement quantifiables, s’inscrivant entre savoir et intime conviction. Ces arts font également appel à l’individu en tant que sujet, et non à l’élève en tant qu’objet d’enseignement. C’est là une situation de handicap pour l’école ou pour le système éducatif, autant dans son enseignement que dans le volet reconnaissance des savoirs dont beaucoup sont parfois indéfinissables, et, en tout cas « innommables ». Quelle place alors dans ce système éducatif pour une pédagogie émotionnelle, un lieu où l’on ose exprimer ses émotions, sans peur ni sanction, mais en restant davantage dans l’émulation que dans la compétition ? Aucun homme n’est oralement illettré. Les mots désignent des objets usuels et la manière de les utiliser. Les mots servent à communiquer entre les hommes, à exprimer ses désirs ou ses sentiments. Les mots habillent les idées et parfois les sentiments. Les mots sont des pinceaux pour traduire la pensée en savoirs. Lorsque l’on sait ce que l’on pense, on n’est plus dans la pensée, on est dans le savoir. Une forme de la poétique est la poésie. Celle-ci est avant toute chose une contestation : dire les choses que les autres mots ne peuvent pas dire. La poétique est une envie de construire le monde autrement. La société va vers l’aseptisation de la langue, les poètes effleurent la folie de son abîme.

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Le mot a pourtant ses limites et quand on ne peut plus dire avec les mots, on utilise les notes ou les couleurs ou encore des mouvements du corps. Tous ces alphabets ont leurs caractéristiques phonatoires, graphiques et gestuelles, mais, il n’en reste pas moins que nous avons besoin d’eux pour dire qui nous sommes, ce que nous faisons, ce que nous pensons, ce que nous aimons. Nous aurons, grâce à l’un de ces alphabets, ou par la combinaison de plusieurs d’entre eux, notre éducation à la vie, notre éducation sentimentale, notre éducation spirituelle. Ce sont ces mots, ces notes ou ces pantomimes qui nous aideront à dire l’indicible. Chacun de nous avec son éducation, sa culture et ses aspirations, est un être potentiellement poétique. La société peut-elle vivre, sans poésie par exemple ? On l’a vu, l’homme est un être parolier. Mais, pour autant, la société qui produit les meilleures écoles, ne peut garder en elle ses poètes : la poésie doit rester dans la marge. L’homme est aussi un être dansant et chantant. C’est sans doute au confluant de ces trois rivières que se trouve la construction de l’homme non poète, mais poétique, parce que la poétique est une manière d’être, de penser et de faire ; c’est une question essentiellement existentielle. Le lecteur trouvera ici quatre parties. L’objectif de la première est de présenter trois écritures différentes, à la fois outils pédagogiques et éthiques de vie. René Barbier livre sa réflexion sur la poétique et les questions existentielles d’ « être poétique » ; Mariannig Larc'hantec explore la musique, qu’elle soit élément de beauté ou imparable dictature du son ; enfin, Guylène Motais-Louvel développe l’idée que rien ne devrait se faire, notamment à l’école, sans l’implication poétique du corps. Dans une deuxième partie, nous posons la question de la construction d’un objet d’art, vue par Pascal Plantard comme étant elle-même une séquence musicale. Ce même thème est revisité par le dialogue entre Marie-Claude Saint-Pé et Dominique Poggi, qui nous relatent la mise en acte de cette construction dans des milieux particuliers.

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Une troisième partie explore la mise en œuvre d’une écriture poétique du monde à travers l’étude de cas précise d’une intervention sociale, qu’offrent Martine Dutoit et Marie Vialar. La première propose une réflexion et théorisation sur l’exclusion, et la deuxième réalise un atelier « arts plastiques créatifs ». Enfin, la dernière partie juxtapose deux textes jonchant notre réalité, au moins dans l’apparence. Mariannig Larc’hantec, en nous invitant de nous évader du monde réel, par l’entremise d’un rêve, propose un autre regard sur la question de la place de la musique dans la société. Paul Taylor cherche à confronter cette réalité et, malgré l’obscénité de la folie des hommes, voit dans la poétique et la musique des éléments d’une beauté profondément humanisante.

Nous avons désiré que cet ouvrage développe des idées, parfois des idéaux, sur la place de la poétique et de la musique en éducation. La liberté de chacun d’entre nous a été scrupuleusement respectée pour que le lecteur trouve dans l’interprétation de cette mosaïque, son propre cheminement.

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Première partie Poétique, musique et danse : trois écritures d’expression

Habiter la vie par la poésie.
René Barbier

Où est l’Ouvert, où est la lumière Au cœur de l’éveil ? Au fond du sommeil ? Dans le silence qui relie l’homme à l’infini ? Michel Camus (Proverbes du silence l’émerveillement, Lettres Vives 1989.) et de

En quoi une pratique d’écriture poétique de longue durée conduit-elle à un sens poétique de la vie dans son ensemble et débouche-t-elle, en fin de compte, pour l’éducateur-poète, sur une véritable sagesse proche d’une « spiritualité laïque » décrite par André Comte-Sponville4 qui modifie en profondeur sa manière d’enseigner et le contenu de son enseignement ? Sans doute faut-il développer un sens de l’écoute extrêmement sensible, comme le propose le poète 5 Christophe Forgeot. C’est à partir d’une expérience poétique de plus de cinquante ans que je propose cette réflexion sur le sujet. La dimension d’expression poétique m’a fait inventer de nombreux dispositifs pédagogiques et a modifié singulièrement l’orientation de la constitution de mes objets de connaissance6. En particulier, mon ouverture vers l’Orient, et l’Extrême-Asie, notamment, doit beaucoup au sens poétique inscrit, quotidiennement, dans l’ordre du monde et de la nature. L’activité de recherche scientifique, en sciences humaines, peut être fécondée d’une manière étonnante, par une pratique poétique, et plus généralement, par une pratique artistique. Certains la nomment processus de transduction. Apprendre la relation d’inconnu et la rigueur qui accompagne son interpellation sur le sens de la vie, par le biais de la création

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poétique, contribue à l’activation de la démarche de recherche, hors des sentiers battus par la bonne conscience académique. Cela ne va pas sans risque, mais également sans défi créateur dans l’ordre épistémologique. Pour entrer dans l'écoute mytho-poétique, il faut pouvoir accepter de mettre entre parenthèses l'écoute rationnelle dont nous avons l'habitude. Ce n'est pas dire que l'écoute mytho-poétique ne comporte aucune part de logique. Mais cette logique est à découvrir a posteriori, elle ne préside pas à l'instauration de ce type d'écoute. Pour se rendre sensible à l'écoute mytho-poétique nous avons intérêt à lire et relire les poètes contemporains, leurs manières de dire et d'exister. Souvenez-vous d'Hölderlin « car c'est en poète que l'être humain habite sur cette terre »7. Mais qu'est-ce qu' « habiter en poète ? » Comment entrer dans notre monde en poète alors que l’esprit mercantile, le jeu totalisant de l’argent et du profit, façonnent les esprits au cœur d’une nouvelle religion mondiale que Dany-Robert Dufour nomme « le Divin Marché »8 ? Peut-on réellement sortir de ces conglomérats d’ego-grégaires satisfaits de leur ignorance que fécondent et glorifient en permanence les thuriféraires de ce monde sans foi ni loi ? Avec d’autres, je pense que seule la poésie, la démarche poétique, peut provoquer notre conscience au point de nous secouer suffisamment pour entrer en résistance contre cette montée de l’insignifiance. 1. Les habitats du poète.

Le poète est avant tout cet être qui expérimente à chaque instant et dans le pouvoir des mots, des rythmes et des images, la puissance de l'imagination radicale. Souvenons-nous de la conceptualisation de C. Castoriadis à ce propos. Au coeur de la psyché-soma, et la constituant même à l'origine, on trouve cette faculté extraordinaire de l'être humain d'imaginer des formes, des figures, des symboles à partir de rien. L'imaginaire est premier,

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le symbolique second, quand bien même celui-là a besoin de celui-ci pour se « donner à voir » (P. Eluard). L'imaginaire déborde d'ailleurs ce plan de la psyché-soma et se retrouve également sur le plan du social-historique, en devenant ce que Castoriadis nomme l'imaginaire social, comme magma de significations inconscientes et s'imposant à l'ensemble des membres d'une société donnée dans son historicité. Si l'imaginaire comprend bien une partie leurrante, il ne saurait se 9 réduire à cette dimension comme le soutient J. Lacan . L'imaginaire est beaucoup plus de l'ordre de la création, ce qui ne peut signifier, pour autant, que cette création soit nécessairement pour le plus grand bien de l'humanité ; l'Hitlérisme comme l'éradication des maladies contagieuses par la découverte des vaccins, sont des effets de l'imaginaire humain. Le premier habitat du poète : la méditation intensive. Le premier habitat du poète est avant tout méditatif. Le poète, dans sa première demeure créative, entre dans un univers d'intense concentration. Celle-ci porte aussi bien sur une idée, une première image, une émotion, un souvenir, un paysage, une dimension corporelle etc. Sans doute peut-on soutenir que ce premier objet déclencheur d'expression poétique est plutôt du domaine des grands éléments naturels à portée mythique comme la terre, l'eau, le feu, l'air (cf.G. Bachelard). Ce qui advient dans son esprit prend alors une puissance polarisante sans pareille. Toutes les autres pensées sont d'emblée balayées et seule demeure la représentation de ce qui l'obsède à cet instant. Cet objet premier fulgure Ŕ petite flamme d'une bougie à l'horizon insondable de la psyché. Le poète laisse faire. Il est le témoin de ce qui le retient. Il se contente de faire le vide d'autre chose et de contempler les vagues d'images qui ondulent à partir de cet impact. Il est facile de constater qu'un poète, à ce moment, est dans une tour d'ivoire, même s'il se tient au milieu d'une foule. Pourtant il préfèrera des lieux plus discrets, mieux isolés du bruit et de la

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