La pratique de l'opéra en Afrique

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L'auteur passe en revue dans cet ouvrage l'essentiel des valeurs éthiques que véhicule l'opéra, en espérant leur acquisition et leur internalisation par les Africains, si nécessaire par la pratique de l'opéra, dans l'espoir d'un développement plus harmonieux de leur part. Il conclut enfin par la présentation de la transcription musicale d'un chant lyrique oral africain - les Amants des veuves (Njap Makon) - pour en faciliter la diffusion et le partage en Afrique et dans le monde.
Publié le : mercredi 1 septembre 2010
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EAN13 : 9782296259836
Nombre de pages : 254
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LA PRATIQUE DE L’OPÉRA EN AFRIQUE





André Mbeng








LA PRATIQUE DE L’OPÉRA EN AFRIQUE





























L’Harmattan



































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11230-8
EAN : 9782296112308





Au Professeur Pierre Ngijol Ngijol de l’Université de
Yaoundé, mort en juin 2009, des suites d’un accident de la circulation,
au moment où je mettais en forme ce livre. Il a été l’un des premiers à
mieux établir le caractère littéraire de la poésie épique africaine,
laquelle constitue, aujourd’hui, notre principal matériau de base dans
la promotion et la vulgarisation de l’opéra rythmique africain.

Et à Son Altesse Royale le prince Claus des Pays-Bas
(19262002), qui avait émis l’idée de création d’un opéra sur la base des
rythmes africains, en particulier l’Opéra du Sahel.




INTRODUCTION


En prenant l’exemple du Cameroun pour ce qui est des peuples de la
forêt, et ceux des pays comme le Sénégal, le Mali, la Gambie et le Burkina
Faso, s’agissant des peuples du Sahel que je connais un peu, la pratique de
l’opéra, à travers le «quatuor» indivis et complémentaire de :

- mise en musique d’une pièce théâtrale pour obtenir un opéra,
- mise en scène d’un opéra,
- jeu d’un opéra simultanément par un orchestre et une troupe de
chanteurs lyriques et d’acteurs devant un parterre de spectateurs dans une
salle de spectacle ou en plein air,
- fréquentation permanente des salles d’opéra par les populations ou
tout au moins les mélomanes, afin de prendre plaisir à voir un opéra,

est une chose encore rare dans les salles de spectacle en Afrique depuis
les indépendances.

Pour le Cameroun par exemple, les seuls cas que nous pouvons
citer en 50 ans (de 1960 à 2010) sont :

Sur le plan de la musique et de l’opéra classiques :

- un concert de musique classique instrumentale offert par le président
Paul Biya en février 1983 à l’occasion de l’un de ses anniversaires ;
- l’opéra classique Carmen, joué en décembre 2006 au Palais des
Congrès de Yaoundé, par le célèbre baryton camerounais Greg Belobo, en
compagnie de ses amis de l’Opéra de Paris à l’occasion de la foire
commerciale d’Afrique Centrale Promot 2006 ;
- le même Greg Belobo revient en décembre de chaque année, depuis
2007, pour présenter son concept de Noël chez nous, dans lequel il gratifie le
public d’un récital de chants de noël, à la basilique mineure Marie-Reine des
Apôtres de Mvolyé à Yaoundé, et au cinéma le Wouri à Douala ;
- un autre baryton camerounais, le très respectable Sapouma, employé
de la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale, organisme camerounais de
sécurité sociale, s’essaye de temps en temps dans des soirées privées avec
des récitals classiques en allemand ou en italien ;
- mademoiselle Esso, de la famille du magistrat Laurent Esso bien
connu du public camerounais, tente également de mobiliser depuis 2008,
sans beaucoup de succès ;
- d’autres passionnés de la musique classique ont certainement fait
quelques tentatives dont l’écho n’est pas allé au-delà des salons ou des salles
de leurs essais.
7


Sur le plan du chant lyrique traditionnel africain :

- Les chants et récits épiques, présentés le soir sous le grand fromager ou
le manguier du village, près d’un feu de bois devant les villageois, ou alors
dans une salle de spectacle en ville, sur invitation de quelques connaisseurs
ou nostalgiques des Murmures de l’arc-en-ciel, des Confidences de l’eau au
soleil ou des Merveilles africaines, noms que les Bassa du Cameroun, grands
amateurs du chant lyrique traditionnel, attribuent aux chants épiques, ont
pratiquement disparu du paysage artistique camerounais.

- Les derniers spectacles de chants lyriques datent de la fin des années 80
avec les récitals des bardes bassa Ngo Pagal et Madeleine Ngo Um, au
Centre Culturel français de Yaoundé, juste avant leur regrettable disparition
à quelques mois d’intervalle.

Pour les pays du Sahel, le chant lyrique traditionnel, sous forme
d’épopée chantée par un seul acteur qu’est le griot, est une activité qui
rencontre encore une certaine popularité, étant donné que le fond musical
utilisé dispose aussi de quelques variantes dans la world music, lesquelles
rapprochent les populations du chant lyrique.

Toutefois, l’opéra, au sens de la définition sus-indiquée, est une forme
d’expression qui reste encore à construire dans ces pays.

L’Opéra du Sahel en est une parfaite illustration et une expérience
encourageante.
C’est Son Altesse Royale le prince Claus des Pays-Bas (1926-2002) qui
avait émis l’idée de création de l’Opéra du Sahel. Le prince Claus, qui avait
vécu et travaillé pendant longtemps en Afrique, considérait que la région du
Sahel était le berceau d’innombrables talents dans le domaine de la danse, de
la musique, du design et de la mode. Il envisageait un opéra qui donne aux
artistes de ces pays l’occasion de faire la démonstration de leur talent devant
un grand public. A sa mort, sa fondation a pris l’initiative de réaliser l’Opéra
du Sahel.

L’Opéra du Sahel n’est pas, en tant que tel, une institution. C’est un
opéra au sens d’une pièce dramatique musicalisée et jouée sur scène, dont la
trame du récit tourne autour de l’émigration d’un jeune berger peul du Sahel
vers l’Europe. C’est un spectacle de qualité lorsque l’organisation et la mise
en scène sont bien élaborées. Les compositeurs de cet opéra espèrent en faire
un projet de développement durable, une institution, par le développement et
la valorisation des infrastructures et des échanges interculturels qui en
découlent.
8

Pour tout dire, la pratique de l’opéra comme nous le souhaitons n’est pas
la chose la mieux partagée en Afrique.

Notre diagnostic sur la raréfaction de cette pratique porte sur trois
réalités :

- Sur le plan général i) l’opéra est un genre musical intellectuel,
technique et rigoureux. Qu’il soit classique ou épique, il demande un peu
plus d’efforts intellectuels et organisationnels pour être exécuté, ii) l’opéra
nécessite un peu plus de moyens financiers lorsqu’il faut s’entraîner et
organiser des spectacles.

- Sur le plan particulier, l’opéra épique rythmique d’Afrique n’a pas
connu sa renaissance du fait de l’absence d’écriture dans la plupart des
civilisations africaines.

Avec toutes ces pesanteurs, rêver de la renaissance de l’opéra rythmique
en Afrique serait-il quelque chose d’utopique ? A chacun sa croix, la
mienne c’est d’y croire comme ce fut le cas du très regretté prince Claus des
Pays-Bas.
A l’appui de ma croyance et de ma conviction, j’oppose en premier lieu
au lecteur la subjectivité du goût, de la volupté et de l’élévation que me
procure la représentation d’un spectacle d’opéra épique ou classique. C’est
surtout l’admiration en la capacité de construction artistique que je voue aux
compositeurs de certains récits et chansons épiques oraux africains en
langues locales, malheureusement inconnus du grand public, du fait entre
autres, de cette barrière linguistique. Le Cameroun, par exemple, sur la
cinquantaine de pays africains du continent, compte à lui tout seul 280
2dialectes sur ses 472 000 km .

En tremblant de bonheur et d’émotion au cours de ces dégustations, je
m’interroge chaque fois : comment des choses aussi sublimes de notre
propre civilisation seraient-elles à jamais condamnées à tirer leur révérence
au monde contemporain, en application de la fameuse théorie de l’évolution
de la musique ?

Étant donné que la véritable création, qu’elle soit musicale ou autre,
n’obéit qu’à une puissante « nécessité intérieure », j’oppose en deuxième
lieu au lecteur l’autre ressort de ma croyance, cette fois-ci moins subjective,
dans le fait que « la nécessité intérieure » éthique du développement
économique, social, culturel et technologique de l’Afrique peut conduire à la
renaissance tant souhaitée de l’opéra rythmique africain.

9

Lorsque j’ai commencé l’œuvre de promotion et de vulgarisation de
l’opéra rythmique d’Afrique en 2006 avec la publication en 2007 de mon
premier ouvrage chez l’Harmattan, intitulé Recueil de chansons épiques du
peuple bassa du Cameroun, sous-titré Les murmures de l’arc-en-ciel, en
référence à l’origine aquatique de l’épopée dans la mythologie du peuple
bassa du Cameroun, j’avais annoncé le but de mon travail. Celui-ci consiste
à faire découvrir cet art ancien aux générations actuelles des peuples du
monde en général, et des jeunes Africains en particulier. Il s’agit également
de les encourager à écouter et à visionner cet art, à fréquenter les salles
d’opéra, à stimuler leurs esprits par le jeu à travers l’art scénique ou
dramatique.

J’avais surtout exposé ma stratégie pour contribuer à cette promotion,
ecommencée depuis le début des années 70 au XX siècle dernier, par mes
pères et aînés, dont les plus célèbres sont : Joseph Mboui, Pierre Ngijol
Ngijol, Meinrad Hebga, Soundjock Soundjock, Charles Binam Bikoi, Pie
Claude Ngumu et Samuel Martin Enoh Belinga.

A l’examen des contraintes qui pèsent encore sur les principaux
matériaux de base de cet opéra rythmique à rénover que sont les textes et les
rythmes épiques d’Afrique, lesquelles sont identifiées dans :

- leur nature orale,
- la disparition des vieux bardes africains interprètes ou compositeurs
de ce genre
- l’obstacle des langues africaines porteuses de ces merveilles,
- et le caractère jugé intellectuel du genre,

cette stratégie, qui a quatre axes, consiste à :

- faire bénéficier aux textes épiques en langues africaines trop
limitantes, du support des langues de grande communication telles l’anglais,
le français, le chinois, l’espagnol ou le swahili par exemple, rendant ainsi
lesdits textes plus accessibles à un public de plus en plus large, donc plus
ouvert au monde ;
- les transformer, de récits contés par une seule personne, en pièces
théâtrales dramatiques, interprétables par une troupe, un chœur, un orchestre
et des ténors ou barytons, de manière simultanée, lorsque la nécessité
artistique l’impose,
- transcrire musicalement les rythmes qui accompagnent les textes
épiques,
- créer enfin les centres d’apprentissage de cet art, lesquels auront
pour principale base pédagogique, les matériaux progressivement produits et
générés par les trois premiers axes.
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Pour mettre en œuvre le premier et le deuxième axe de cette stratégie,
j’ai publié le premier recueil susmentionné, suivi d’un deuxième intitulé
Recueil de chansons épiques d’Afrique, sous-titré Les Confidences de l’eau
au soleil, toujours en référence à l’origine aquatique de l’épopée dans la
mythologie du peuple bassa.
Dans le troisième ouvrage que voici, que je propose à votre sagacité, je
vous présente principalement les premiers résultats du troisième axe de ma
stratégie : la transcription musicale d’un chant épique, mué en opéra
rythmique, grâce à l’alchimie du deuxième axe de ma stratégie, celui de
l’adaptation d’un récit épique en une pièce dramatique musicalisée.

Il s’agit ici de l’une des premières transcriptions musicales, à ma
connaissance du moins, d’un opéra rythmique oral africain, en tout cas si
nous nous référons à la définition de l’opéra que nous avons mentionnée
dans le quatuor repris plus haut.

L’objectif recherché par cette transcription est de verser ces merveilles
africaines dans la culture universelle et de partager ainsi ce délice avec tous
les peuples du monde.

L’opéra, soumis à cette première expérience de ma part, est l’opéra oral
qui a pour titre originel Njap Makon, sous-titré Les amants des veuves par
mes soins dans mon deuxième recueil de chansons, publié en 2008, toujours
chez l’Harmattan, composé en 1920 par le barde Joseph Mandeng du pays
bassa au Cameroun, en Afrique centrale, en pleine forêt équatoriale bantoue,
sans plume, sans encre, sans papier et sans piano. Uniquement muni de son
hilun-ma-nganda, une guitare épique à cordes tirées d’un tapis séché de
bourgeons d’un palmier à huile.

Nous aurons le plaisir de vous restituer ce texte sous ses différentes
formes dans le présent ouvrage.

Mais avant de vous présenter cette transcription en annexe de l’ouvrage,
transcription dont les partitions, pour les besoins d’interprétation et
d’orchestration peuvent, si nécessaire, être commandées à l’éditeur sur
volume séparé, j’aimerais tenter d’aborder avec vous dans le premier
chapitre, la compréhension du titre de l’ouvrage : La pratique de l’opéra en
Afrique.
Ici, je me pose simplement la question de savoir si la pratique de l’opéra
peut contribuer au développement des Africains. Il s’agit, pour vous résumer
l’ensemble de la problématique de ce chapitre, de la place de l’éthique, et,
accessoirement, du nationalisme que véhicule l’opéra, dans le processus de
développement.

11

Dans le deuxième chapitre, j’expose les cycles de formation d’un barde
(chanteur d’opéra lyrique traditionnel) en pays bassa et béti au Cameroun
e eentre le XV et le début du XX siècle, afin de continuer à étayer mon
argumentaire du premier chapitre, par rapport aux valeurs éthiques,
normatives et nationalistes, que l’on peut acquérir en pratiquant l’opéra,
lesquelles sont, me semble-t-il, utiles pour un meilleur développement futur
de notre continent, en mal, de mon point de vue, de bien-être collectif .

Au troisième chapitre, je présente la démarche expérimentale empirique
m’ayant conduit dans l’action de transcription musicale de l’opéra monté en
annexe de l’ouvrage.

Dans le quatrième chapitre, je traiterai de la thématique de cet opéra,
l’un des premiers dans ce genre, choisi par mes soins.

Au cinquième et dernier chapitre de l’ouvrage, avec l’indulgence du
lecteur, et pour « boucler la boucle » du processus d’opérationnalisation de
notre stratégie de promotion, de vulgarisation et de renaissance souhaitées
d’un opéra rythmique en Afrique, je me permettrai de présenter le projet de
création d’un centre d’apprentissage de cet art à Yaoundé, et son niveau de
réalisation en 2010, baptisé Le Conservatoire de Yaoundé, un groupe
d’initiative commune privé d’amoureux du chant lyrique de la ville de
Yaoundé, une forme juridique d’entreprise collective au sens de la loi
camerounaise, dans l’espoir d’intéresser et d’obtenir un appui des autorités
camerounaises, africaines, ou de tout mécène privé partageant le même
sentiment.


L’auteur

12

CHAPITRE PREMIER

LA PRATIQUE DE L’OPÉRA PEUT-ELLE CONTRIBUER
AU DÉVELOPPEMENT DES AFRICAINS ?


Pour essayer d’apporter une réponse à cette question, je vous propose
que nous parcourions ensemble la stratégie de développement du pays ayant
donné naissance à l’opéra, qui vous est restitué en annexe du présent
ouvrage : Le Cameroun, la politique culturelle qui en découle, ses forces, ses
faiblesses et les améliorations possibles, l’exemple du Cameroun pouvant
être étendu à tous les autres pays africains.

Avec les notions de vision, de stratégie et de programme de
développement, je suis obligé de rentrer avec vous, pour quelques pages du
moins, dans l’univers économique, avant de revenir par la suite, pour
l’essentiel du livre, dans l’univers culturel et musical qui m’est plus familier.

Le Cameroun est un pays de l’Afrique centrale, situé au fond du Golfe
de Guinée, avec environ 18 millions d’habitants en 2010. Il a été colonisé
tour à tour par l’Allemagne et la France de 1890 à 1960, soit 70 ans. C’est
un pays qui compte près de 280 ethnies cohabitant sur 472 000 kilomètres
carrés. La conquête de son indépendance politique vis-à-vis de la France
entre 1955 et 1960 a donné lieu à une âpre concurrence entre deux partis
politiques, l’Union Camerounaise (UC) et l’Union des Populations du
Cameroun (UPC), laquelle a conduit à de sanglants affrontements armés
d’abord contre la France, puis entre les deux partis au-delà même de 1960
(jusqu’en 1972).

erIndépendant depuis le 1 janvier 1960, il a été dirigé de 1960 à 1982 par
le président Ahmadou Ahidjo de l’Union Camerounaise. Ce dernier met
l’accent sur la paix et la construction de l’Etat-Nation entre 1960 et 1972, le
conduisant à une drastique restriction des libertés individuelles, à
l’alignement forcé et par tous les moyens du parti rival l’Union des
Populations du Cameroun.

Cette option ayant conduit à une relative stabilisation du pays, il
entreprend le développement économique qui, d’après les observateurs, a
donné lieu à une bonne croissance économique de l’ordre de 7% en moyenne
pendant une décennie (1972-1982), jusqu’à son abandon du pouvoir le 6
novembre 1982, laissant la place à Paul Biya, son ancien premier ministre.

13

Paul Biya poursuit la conduite du pays sur la même lancée. Entre-temps,
la grande crise de la fin des années 80 des matières premières comme le café,
le cacao, le coton et le pétrole dans une moindre mesure, soutenant
l’essentiel de son économie, a eu le temps de sévir. Avec cette chute durable
des prix des matières premières en 1986 et 1987, le pays dégringole alors à
des taux de croissance négatifs (3%) entre 1989 et 1993. Le Fonds Monétaire
International intervient pour contribuer à la mise en ordre de la discipline
comptable et budgétaire. Le pays renoue alors avec la croissance en 1995,
laquelle plafonne aux alentours de 4% depuis le début des années 2000
jusqu’en 2010, un taux manifestement très insuffisant pour un pays dont le
taux de croissance de la population avoisine déjà les 3%.

Ce que je souhaite que le lecteur retienne de cette évolution du
Cameroun entre 1960 et 2010, c’est que, par delà la survenue de la crise des
matières premières, un autre mal, plus grave de notre point de vue, a eu le
temps de prendre possession de tout le pays en même temps que
l’effondrement des prix des matières premières : la crise d’éthique, laquelle
a amené certaines institutions internationales comme Transparency
International et Doing Business à mettre ce pays à la première marche des
pays les plus corrompus au monde pendant deux années successives en
moins de cinq ans entre 2000 et 2005.

Pour essayer de redresser la barque, Paul Biya élabore et met en œuvre
une nouvelle stratégie de développement en 2003. Dans l’exécution du
programme de bonne gouvernance de cette stratégie, il sème la panique en
2007, à travers l’opération épervier, dans une partie de la crème de son élite
administrative et d’affaires, en l’incarcérant pour détournement de deniers
publics.

Il faut dire que, nonobstant cette action musclée de Paul Biya, la crise
d’éthique demeure et perdure, insistante et pernicieuse, tant et si bien qu’on
peut se demander si le président Paul Biya a pris le mal par le bon bout.
Examinons donc ensemble la stratégie de développement de Paul Biya
pour le Cameroun, ses forces et ses faiblesses par rapport au défi éthique
identifié par la communauté nationale et internationale.

Pour cela, je passerai d’abord en revue les instruments de cette stratégie
que sont la vision, la stratégie globale de développement, les programmes de
mise en œuvre et la politique culturelle du Cameroun. Je m’attarderai ensuite
sur les faiblesses de cette stratégie, et j’examinerai enfin en quoi, à mon
sens, une institution éducative et récréative comme l’opéra pourrait apporter
sa pierre à la construction de l’édifice.


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I- LA VISION ET LES STRATÉGIES
DE DÉVELOPPEMENT DU CAMEROUN

Je vais présenter ici un résumé succinct de cette vision de
développement telle que définie par Paul Biya et formulée par le
gouvernement.

L’approche normative a été utilisée par le gouvernement camerounais
pour « formuler une vision volontariste du développement à long terme du
Cameroun ». Cet exercice vise à donner un ancrage de long terme à la
stratégie globale de développement du pays qu’on retrouve dans le
Document de Stratégie de Réduction de la Pauvreté (DSRP), rendu public en
2003. Il s’agit de fonder les stratégies du DSRP sur un cap reflétant les
aspirations profondes des Camerounais avec un horizon suffisamment long
pour anticiper les changements structurels de la société. Ces changements se
perçoivent à travers cinq facteurs qui, en même temps qu’ils justifient
l’exercice de formulation de la vision à long terme, constituent les défis de
celle-ci. Après les avoir examinés, le document aborde la formulation de la
vision et ses stratégies de mise en œuvre.

1. Les enjeux
Le premier défi à relever dans la quête du développement, suivant la
démarche des autorités camerounaises, est celui de la consolidation du
processus démocratique et du renforcement de l’unité nationale. Le
Cameroun est construit sur une mosaïque ethnique et linguistique sur
laquelle se superposent d’autres facteurs de divergences (religion, politique,
corporation, etc.). La consolidation d’un état-Nation sur cette hétérogénéité
s’est souvent heurtée à certaines forces centrifuges et à des velléités de replis
identitaires. Malgré les progrès réalisés en la matière, la consolidation des
acquis, sur le plan de l’intégration nationale, de la paix, de la justice, de la
cohésion sociale et de la démocratisation demeure un défi.

Le deuxième défi est celui de la croissance économique et de l’emploi.
Malgré la reprise amorcée à la suite de la dévaluation du franc CFA en 1994,
la croissance reste fragile, tant dans sa dynamique que dans ses effets
attendus sur l’amélioration des conditions de vie. L’interpellation concerne
donc une croissance forte et équitablement répartie.

Le troisième défi est d’ordre socio-démographique. La vigueur
démographique qui caractérise la population camerounaise a accentué le
poids de la population à charge (jeunes et vieux) et modifié sa répartition
spatiale. La forte proportion des jeunes accroît les besoins en infrastructures
15

et services sociaux, notamment dans les secteurs de l’éducation et de la
santé. Pour la vision, le défi est de faire de la population du Cameroun un
facteur moteur de son développement à travers une croissance
démographique maîtrisée, la formation du capital humain et l’allongement
de l’espérance de vie.

Le quatrième défi est celui du développement urbain et de
l’aménagement du territoire. Si le rythme d’urbanisation actuel se poursuit,
plus de 75% de la population camerounaise vivra dans les villes d’ici 25-30
ans. Les problèmes qu’engendre une urbanisation accélérée et mal maîtrisée,
déjà prépondérants dans les villes métropoles de Douala et Yaoundé, se
décuplent si aucune action prospective n’est engagée. Pour la vision, il s’agit
du développement indispensable des villes, grands centres de consommation
et réserves de facteurs nécessaires à tout essor industriel.

Le dernier défi est celui de la gouvernance. Il renvoie à une utilisation
efficiente du potentiel et des ressources humaines, matérielles et financières
dont dispose le pays pour son développement. Ce défi conditionne la bonne
intégration du Cameroun dans l’économie mondiale.
Le défi éthique et son contenu culturel n’apparaissent pas comme un
enjeu essentiel pour les autorités camerounaises, en tout cas la liste des
enjeux ne le laisse pas transparaître. Et pourtant, dans son livre Pour le
libéralisme communautaire, ayant aidé à la définition de la vision du
développement par Paul Biya, il a toujours été question de la moralisation
des comportements. Mais la formulation de cette vision ne semble pas
retenir le manque d’éthique parmi les défis à affronter. Ce défi ne serait-il
pas sous-jacent à la vision et à ses objectifs ?

2. La vision et ses objectifs
La vision du Cameroun à l’horizon 25-30 ans, avec l’année 2009 comme
année de base, est la suivante : « Le Cameroun : Un pays émergent,
démocratique et uni dans sa diversité ». Elle s’appuie sur les résultats des
études prospectives, le recensement des besoins et aspirations des
populations et les ambitions des politiques. En particulier, elle systématise
les aspirations et visions exprimées par les différents acteurs et se résume
comme suit :

• Une Nation unie, solidaire et jouissant d’un environnement de paix
et de sécurité ;
• Une démocratie réelle, forte et juste ;
• Une administration décentralisée et au service du développement ;
• Une économie prospère et dotée d’infrastructures performantes ;
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• Une économie basée sur l’intégration sous-régionale et régionale
ainsi que sur l’insertion internationale ;
• Une démographie à croissance maîtrisée ;
• Une nation favorisant l’égal accès des femmes et des hommes aux
mandats électoraux et fonctions électives autant que leur égalité
professionnelle ;
• Une femme au rôle social renforcé et économiquement autonome ;
• Une famille stable et harmonieuse ;
• Un accès de tous aux services sociaux de base de qualité ;
• Une justice indépendante et accessible à tous ;
• Un niveau de pauvreté, d’analphabétisme et d’exclusion social
résiduel ;
• Une culture camerounaise affirmée dans son unité plurielle,
attrayante et exportable au plan international ;
• Un niveau de chômage et de sous-emploi résiduel ;
• Une jeunesse bien formée exaltant le mérite et l’expertise
nationaux ;
• Une allocation équitable de ressources entre villes et campagnes,
entre les régions du pays.
La vision retient comme objectif global de devenir un pays émergent à
l’horizon de 25-30 ans. Cet horizon est aussi celui nécessaire à l’avènement
d’une génération nouvelle. Celui-ci intègre un ensemble d’objectifs
intermédiaires qui sont : (i) la réduction de la pauvreté ; (ii) l’atteinte du
stade de pays à revenus intermédiaires, (iii) l’atteinte du stade de Nouveau
Pays Industrialisé et (iv) la consolidation du processus démocratique et de
l’unité nationale dans le respect de la diversité qui caractérise le pays.

Ici encore, ni le résumé des aspirations, ni les objectifs intermédiaires de
l’objectif global de la vision de développement du Cameroun ne font
mention de l’éthique. Essayons de nous référer maintenant aux stratégies de
mise en œuvre de la vision.


3. Les stratégies de mise en œuvre de la vision de
développement du Cameroun
Pour parvenir aux résultats escomptés, un ensemble de stratégies
globales d’opérationnalisation de la vision est envisagé. En termes de
phasage, le pays visera dans un premier temps à jeter les bases d’une
croissance forte grâce à d’importants investissements dans les infrastructures
17

et à la modernisation rapide de l’appareil de production, en accompagnant
cet effort d’une amélioration significative du climat des affaires et de la
gouvernance ainsi que d’une volonté affirmée de donner à cette croissance
un contenu riche en emplois. En second lieu, le pays se focalisera sur les
voies et moyens de maintenir la croissance à un rythme élevé, de réaliser
même avec retard les Objectifs du Millénaire pour le Développement
(OMD) et de mobiliser largement la collectivité nationale dans la lutte contre
les effets des changements climatiques. La troisième phase sera celle au bout
de laquelle le pays devra avoir atteint le stade du pays émergent, ouvert sur
le monde et s’appuyant sur une structure de production et d’exportation à
dominance industrielle. Il jouira alors d’une croissance de qualité, reposant
sur les acquis des deux premières phases, tirées par l’intensification des
échanges régionaux et internationaux et bénéficiant de l’avènement d’un
système financier enfin capable de mobiliser, à l’intérieur comme à
l’extérieur, les financements nécessaires pour soutenir la demande de
consommation comme celle d’investissement.

Ces phases seront soutenues par une stratégie d’industrialisation
ambitieuse, une stratégie d’intégration et de consolidation du processus
démocratique, une stratégie de promotion du secteur privé, une stratégie de
gouvernance et de bonne gestion avec, en toile de fond, une stratégie
d’allocation des ressources, une stratégie d’intégration sous-régionale et
internationale, une stratégie de partenariat et d’aide au développement, et
une stratégie de financement du développement.

Pour mettre en œuvre la vision susvisée, le gouvernement camerounais
doit élaborer deux stratégies globales pour couvrir l’horizon de la vision
(2035), étant donné que, sur le plan technique, une stratégie globale n’a
qu’une durée de vie de 10 à 15 ans.

La première stratégie globale, le gouvernement l’a baptisée Document
de Stratégie de Lutte contre la Pauvreté et de Relance de la Croissance
(DSRP). Je vous en fais ci-après le résumé. Cette stratégie est mise en œuvre
depuis 2003. Après la revue de sa mise en œuvre en 2007, le gouvernement a
décidé de la réviser pour y incorporer d’autres éléments opérationnels par
rapport aux faiblesses constatées du point de vue du gouvernement et des
partenaires.

a) Résumé de la stratégie globale de développement du
Cameroun

Le contexte du DSRP du Cameroun participe :

18

- des atouts que sont : i) un cadre macroéconomique stable après des
efforts soutenus d’ajustement, ii) des conditions plus incitatives pour le
développement du secteur privé, iii) une position de pôle de développement
dans un cadre sous-régional de plus en plus ouvert, une population
relativement jeune et éduquée, capable d’absorber les nouvelles technologies
et d’améliorer la productivité, et une grande stabilité politique et
institutionnelle.

- d’un « déficit social» important qui, en l’absence d’attention
adéquate et soutenue, fragiliserait à la fois les fondements de la croissance à
moyen terme et la cohésion sociale. Le déficit social se manifeste par les
faits tels que :

• 54% de la population vit encore en dessous de moins d’un dollar US
par jour et par famille de huit personnes (le père, la mère et six enfants),
• un enfant sur deux finit son cycle primaire,
• l’état de santé des populations se dégrade, en particulier du fait de la
malnutrition, du paludisme et du VIH/SIDA

- d’une croissance particulièrement rapide de la population urbaine (5%
environ).

Les résultats des analyses quantitatives et qualitatives précédentes ont
permis au gouvernement d’identifier les grands axes de la stratégie de
réduction de la pauvreté à moyen terme, en cohérence avec les grands
objectifs de développement auxquels le Cameroun a souscrit. Les sept axes
principaux de la stratégie sont :

¤ Axe 1 : la promotion d’un cadre macroéconomique stable ;
¤ Axe 2 : le renforcement de la croissance par la diversification de
l’économie ;
¤ Axe 3 : la dynamisation du secteur privé comme moteur de la
croissance et partenaire dans l’offre des services sociaux ;
¤ Axe 4 : le développement des infrastructures de base, des ressources
naturelles et la protection de l’environnement ;
¤ Axe 5 : l’accélération de l’intégration régionale dans le cadre de la
CEMAC ;
¤ Axe 6 : le renforcement des ressources humaines, du secteur social et
l’insertion des groupes défavorisés dans le circuit économique ;
¤ Axe 7 : l’amélioration du cadre institutionnel, de la gestion
administrative et de la gouvernance.
19

Attardons-nous sur les axes 6 et 7 où nous pouvons subodorer
l’existence de la politique culturelle qui nous intéresse dans cet ouvrage,
laquelle aurait entre autres un substrat éthique.

Axe 6 : Le renforcement et la valorisation des ressources humaines

Le renforcement et la valorisation des ressources humaines constituent la
pièce maîtresse de la stratégie sociale du Cameroun. Cet axe stratégique
s’adresse directement au défi de la forte croissance et du rajeunissement de
la population. Il renforce directement la sphère sociale, mais aussi le capital
humain, et donc les fondements de la croissance à moyen et long termes.
Dans ce domaine, le gouvernement a élaboré une série de stratégies
sectorielles qui visent en particulier : (i) la promotion de l'éducation de base
pour tous, (ii) l'amélioration de l'état de santé de la population en général et
celui des mères et des enfants en particulier, (iii) l’amélioration des
conditions de vie en zones urbaines, (iv) la lutte contre le chômage et
l’insertion des populations défavorisées dans le circuit économique, (v) la
promotion de l’égalité et de l’équité entre les sexes, et (vi) l’amélioration des
conditions nécessaires à l’épanouissement et à la sauvegarde de la famille et
de l’individu.

Axe 7 : Améliorer la gouvernance, l’efficacité des services administratifs
et le cadre institutionnel

La promotion de la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption
constituent également des facteurs essentiels de la réussite du programme de
réduction de la pauvreté. Les populations ont en effet cité, lors des
consultations participatives, la corruption et, plus généralement, les
manquements à la gestion saine des affaires publiques comme déterminants
importants de la pauvreté au Cameroun. Dans le cadre de la mise en œuvre du
Programme National de Gouvernance (PNG) adopté en juin 2000, les autorités
mettront un accent particulier sur (i) le renforcement de la transparence et de la
responsabilisation (« accountability »), (ii) l’amélioration de l’offre de services
sociaux de base, (iii) le renforcement de l’Etat de droit et de la sécurité
juridique et judiciaire des investissements, (iv) la poursuite du processus de
décentralisation/déconcentration de la gestion des affaires publiques et
(v) l’amélioration de l’information du citoyen sur la gestion des affaires
publiques.

20

b) Révision de la stratégie

Après cinq années (2003-2007) de mise en œuvre du DSRP, un constat
est apparu. La relance de la croissance et l’augmentation des emplois qui
constituent les objectifs de la première étape de la vision n’ont pas bougé
comme souhaité. La croissance, par exemple, a continué à plafonner à 4%. Il
a donc fallu réviser le DSRP pour donner un nouvel élan à la stratégie. Au
moment de la mise sous presse du présent ouvrage, la révision du DSRP est
encore en cours de finalisation. Le nouveau document est baptisé Document
de Stratégie pour la Croissance et l’Emploi (DSCE). L’approche proposée
pour réviser est de mieux clarifier la vision - ce qui a été fait en février 2009
- et de mieux circonscrire les stratégies sectorielles porteuses de croissance
et des emplois :

- la stratégie d’industries et services,
- la stratégie des infrastructures,
- la stratégie de l’emploi, de la formation professionnelle et de la
distribution des revenus,
- la stratégie du financement de l’économie.
Le gouvernement a organisé la validation du DSCE en novembre 2009.

Là encore, il n’a nullement été question d’incorporer les solutions
éthiques dans l’approche du développement au Cameroun. Peut-être la
pratique de la mise en œuvre des programmes pourrait-elle nous suggérer
des rattrapages.


II - LES PROGRAMMES DE DEVELOPPEMENT
DU CAMEROUN

Les grands programmes qui étoffent cette stratégie de développement du
Cameroun, du moins à la première étape de mise en œuvre de la vision,
disposant des financements avérés et des agences d’exécution, sont :

Sur le plan sectoriel :

- Le programme d’appui à la compétitivité des filières agricoles. On
pense ici à la sécurité alimentaire, orientée vers la disponibilité à moindre
prix des féculents (riz, maïs, manioc, pomme de terre et banane plantain),
des protéines animales (viande de bœuf, viande de porc, poulet de chair,
poisson continental et maritime) et des oléagineux (huile de palme
principalement) ;
21

- Le programme d’appui à la compétitivité des filières industrielles de
croissance. On pense aux principales filières pour lesquelles le Cameroun a
un avantage comparatif certain. C’est le cas du bois, du tourisme, des
technologies de l’information et de la communication, ainsi que du textile et
de la confection ;
- L’appui à la compétitivité des filières minières : il s’agit des filières
avérées comme la bauxite/alumine, le fer/métallurgie, le cobalt/rutile et les
hydrocarbures, de l’incubation de la petite mine comme l’or/diamant, la
pierre décorative, et de la recherche de nouveaux indices miniers avec,
comme économie prioritaire de la recherche, le calcaire, le phosphate et le
sel ;
- Le maintien du soutien des hydrocarbures comme le pétrole et le gaz
naturel à l’effort de développement.

Sur le plan transversal par rapport aux filières sectorielles
susmentionnées :

- La maîtrise des coûts des facteurs par le biais de la réalisation des
infrastructures routières, de transport et d’énergie, ainsi que l’amélioration
du climat des affaires,
- La promotion et la disponibilité des financements,
- La santé avec les programmes sur le paludisme, le SIDA et la santé
de la mère et de l’enfant,
- L’éducation de base et la formation professionnelle et technique.

Ici aussi, les grands programmes de développement du Cameroun
n’abordent pas le sujet éthique.


III - LES INSUFFISANCES DE LA STRATEGIE
DE DEVELOPPEMENT DU CAMEROUN

Nous venons de parcourir ensemble la stratégie de développement du
Cameroun. Nous constatons que, par-delà les bonnes déclarations d’intention
de la vision et de ses stratégies applicatives nationales et sectorielles,
lorsqu’on entre dans leur mise en œuvre, à savoir la formulation, le
financement et l’exécution, c’est-à-dire les programmes prioritaires
disposant des financements effectifs, d’une agence d’exécution, et d’un suivi
participatif de l’exécution, on commence à déchanter sur le progrès de
l’homme au profit duquel sont bâtis tous ces programmes à fortes
connotations matérielles.

22

C’est à craindre, comme disent les Bassa du Cameroun, que « ce qui
était dans la maison des poulets, ne se retrouve également dans la maison
des canards ». Pour dire qu’il est fort à craindre, à l’instar de
l’aprèsdécennie de croissance ahidjoïenne (1982-2002) -où le progrès matériel
obtenu par Ahidjo entre 1972 et 1982 a été rattrapé, littéralement saccagé et
anesthésié par l’absence d’éthique prononcée- que la destruction ne
recommence entre 2012 et 2022, lorsque la mise en œuvre actuelle de la
première étape de la vision par Paul Biya aura atteint sa vitesse de croisière
dans ses objectifs et indicateurs matériels.

Le manque de programmes concrets sur la résolution des problèmes
éthiques que nous constatons est en réalité dû, soit au fait que les
populations, dans l’approche participative qui a été suivie par le
gouvernement camerounais pour identifier les problèmes de développement
afin de formuler la vision, la stratégie et les programmes présentés plus haut,
n’avaient pas perçu les problèmes éthiques comme l’une des causes de leurs
déboires, soit au fait que le modèle de développement utilisé pour formuler
la vision et la stratégie tient insuffisamment compte de telles données.

La deuxième hypothèse semble plus convaincante, étant donné qu’elle
influe sur la manière dont le questionnement des populations, lors de
l’exercice de consultation participative, a été mené.

Dans les défis à affronter par la vision, on s’attendait à trouver le défi
éthique dans la gouvernance. Hélas, le gouvernement camerounais est plutôt
resté très laconique sur ce sujet dans sa définition de la gouvernance pour
qu’un observateur puisse y déceler les préoccupations éthiques. D’un autre
côté, lorsqu’on parcourt les objectifs de la vision, on n’y trouve que la valeur
famille, laquelle est à peine effleurée par rapport au contenu de la notion
d’éthique.

Dans la stratégie globale de développement, quant à elle, (DSRP), il est
dit que les autorités mettront un accent particulier sur (i) le renforcement de
la transparence et de la responsabilisation (« accountability »), (ii)
l’amélioration de l’offre de services sociaux de base, (iii) le renforcement de
l’Etat de droit et de la sécurité juridique et judiciaire des investissements,
(iv) la poursuite du processus de décentralisation/déconcentration de la
gestion des affaires publiques et (v) l’amélioration de l’information du
citoyen sur la gestion des affaires publiques.

Là encore, il n’est nullement fait état de la résolution des problèmes
d’éthique que rencontre le pays. Les objectifs de gouvernance dans la
stratégie du gouvernement camerounais portent essentiellement sur les
actions transversales touchant à l’organisation des préoccupations
23

sectorielles, lesquelles sont essentiellement matérielles. Même dans le DSCE
qui est la nouvelle stratégie révisée à l’horizon 2010, on insiste davantage
sur les actions de lutte contre la corruption matérielle :

- systématisation de la réédition des comptes,
- systématisation des sanctions contre les gestionnaires indélicats,
- éducation et sensibilisation des populations sur les valeurs morales
et l’intérêt général,
- mise en œuvre des plans d’action des structures d’anticorruption,
d’investigation financière et de contrôle

L’éducation sur les valeurs morales, évoquée en une seule phrase dans le
DSCE, est proche de notre problème éthique abordé dans le présent ouvrage.
Prise toutefois dans son contexte de rédaction, elle est orientée vers le
matériel. C’est vrai qu’en agissant sur ces paramètres, on pourra observer la
croissance et les emplois. Mais ce progrès pourra-t-il être durable si la crise
éthique actuelle perdure ?

Malgré le fait que la vision, la stratégie globale et les programmes
prioritaires de développement du Cameroun n’aient rien prévu de spécifique
pour le défi éthique, examinons tout de même le dernier rempart qu’est
l’organisation du travail gouvernemental, laquelle prévoit quand même un
ministère en charge de la culture, qui demeure le champ de prédilection des
questions éthiques.


IV- LA POLITIQUE CULTURELLE DU CAMEROUN

Pendant les premières années (2003-2006) de mise en œuvre de la
stratégie globale de développement du Cameroun, Paul Biya a confié la
direction de ce ministère à son ami de longue date, Ferdinand Léopold
Oyono, surnommé le Vieux Nègre par les Camerounais, en souvenir de son
roman à succès Le Vieux Nègre et la Médaille.

Le milieu culturel camerounais a fondé beaucoup d’espoirs sur cette
désignation par rapport à la proximité supposée de ce grand romancier avec
la culture. Mais les espoirs n’ont pas tenu la promesse des fleurs. Pendant les
quatre années de son passage au ministère de la Culture, on a plutôt eu un
fort sentiment que Le Vieux Nègre était plus nostalgique de la diplomatie,
son ancien métier de fonctionnaire, que de la culture. Il a joué aux abonnés
absents en matière culturelle, en cherchant plutôt à être le conseiller très
spécial de Paul Biya en matière diplomatique. On le retrouvait dans toutes
les sauces diplomatiques, usant abusivement de son amitié avec le président
24

de la République pour faire ombrage à tous les ministres des Relations
Extérieures et ceux en charge de la coopération économique.

Son âge avancé et son état de santé ont résolu Paul Biya à le remplacer
en 2007 par madame Amatutu Muna.

Cette dernière a apporté un peu de sang neuf dans ce ministère depuis
lors. Bien que n’ayant pas encore élaboré une véritable stratégie sectorielle
de la culture, pour des raisons évidentes de manque de soutien philosophique
dans la vision et la stratégie globale de développement susévoquées,
Amatutu Muna a présenté aux députés en 2008 un embryon de politique
culturelle. Il transparaît tout de même dans celle-ci une intention
d’encadrement de l’art dramatique dans lequel s’inscrit notre sujet, à travers
des avant-projets de construction des Maisons de la Culture dans les dix
chefs-lieux de région pour les besoins de production des artistes de divers
corps de métiers, la construction d’un siège pour le Théâtre National, et
d’appui spécifique aux arts scéniques, dramatiques et plastiques. Toutefois,
on s’aperçoit malheureusement, en parcourant les projections de dépenses de
sa politique pour les cinq prochaines années (2009-2013), que ces projets
auront la portion congrue. En effet, l’essentiel de l’énergie du ministère sera
concentré, me semble-t-il, sur les projets de construction de
l’immeublesiège du ministère, l’aménagement des palais royaux, la construction et
l’équipement de l’Institut National des Arts et de la Culture.

Notre constat est donc sans équivoque. Après avoir parcouru l’ensemble
de la politique de développement du Cameroun, nous ne percevons pas
encore, dans la démarche des autorités camerounaises, la corrélation qu’elles
font entre le système des valeurs et le développement.

En application du principe de corrélation entre le système des valeurs et
1le développement, nous pouvons affirmer avec Michel Malherbe que :
Toute société impose à ses membres des lois, écrites ou non, des habitudes,
des comportements, des valeurs qui constituent sa culture. Le progrès ou le
recul d’une société dépend étroitement de son système de valeurs.

Le progrès ou le développement ne se limite pas aux conditions
matérielles de l’existence. C’est l’homme dans sa globalité qui est en cause,
aussi bien sa joie de vivre que sa spiritualité.

Au Cameroun, comme d’ailleurs dans la plupart des pays africains,
lesquels sont en mal d’éthique, attardons-nous un instant sur les valeurs dites

1 Michel Malherbe, Les cultures de l’humanité, paru chez l’Harmattan en 2008.

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