La Rivière et son secret

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De Pékin à Paris, de Hong Kong à Los Angeles, le témoignage déchirant d'une femme broyée par la Révolution culturelle chinoise et sauvée par la musique.

Pékin, 1969 : Zhu Xiao-Mei est un " être de mauvaise origine " . Autrement dit, avant la révolution maoïste, ses parents étaient des bourgeois cultivés. Une tare d'autant plus lourde à porter pour la jeune Xiao-Mei qu'elle a un don précoce pour le piano et une passion pour la musique décadente – Schumann, Mozart, Bach. Elle est donc envoyée en camp de rééducation : il faut éradiquer en elle tout désir autre que celui de mourir pour Mao.
Les années passent... Xiao-Mei est devenue une bonne révolutionnaire. Mais, un jour, elle trouve dans le camp un vieil accordéon. Elle caresse les touches, se risque à jouer un accord, quelques notes de musique s'élèvent... Par enchantement le temps perdu s'efface, les rêves reviennent, l'espoir renaît. Xiao-Mei jure qu'elle rejouera du piano. Il lui faudra encore dix ans pour atteindre son but, dix ans de souffrances, de lutte acharnée, d'exil.
Aujourd'hui, Xiao-Mei est célébrée dans le monde entier comme une pianiste virtuose et une immense artiste.





Publié le : jeudi 14 mars 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782221136683
Nombre de pages : 225
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ZhuXiao-Mei

La rivière et son secret

DescampsdeMaoàJean-SébastienBach :ledestind’unefemme d’exception

 

 

 

 

 

 

 

 

 

RobertLaffont

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© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2007, 2013

ISBN 978-2-221-13668-3

 

Conception graphique  : Joël Renaudat / Éditions Robert Laffont

© François Sechet / Leemage


 

 

Àmamère


 

 

Ce livre n’aurait pu voir le jour
sans le soutien de Michel Mollard

Aria

Magrand-mèreaimaitàmerépétercettehistoire :

C’étaitlesoirdetanaissance.JeregardaislecieldeShanghai.Lesoleilcouchantperçaitàtraverslesnuages.Jen’avaisjamaisvuuncoucherdesoleilaussibeau !Etjemesuisditquetavieseraitunebroderiesplendide.Commececamaïeuderouge.J’enétaissûre.

NoussommesàquelquessemainesdelaproclamationparMaoZedongdelaRépubliquepopulairedeChine.« PlusjamaislesChinoisneserontunpeupled’esclaves »,déclare-t-ilàcetteoccasionplaceTiananmen.Rarementprophétieseserarévéléeàlafoisaussi vraie et aussi fausse.

 

J’aibeaucouphésitéàracontermavie.

Monpèremerappellesouventcombienilestvaindeparlerdupassé :

Àquoibon,Xiao-Mei ?Quandonmeurt,ilnefautpaslaisserdetraces.Mêmesituveuxenlaisser,tun’yarriveraspas.Lesoleil,laneigeetleventeffacentunjouroul’autretespassurlechemin.Etilaimeàajouter :Penseauxoiessauvages.Ellesvolenthautdanslecieletcouvrentdesdistancesimmensessansposerunepatteparterre,nilaisser leurempreintesurlesol.Cesontellesqu’ilfautprendre comme exemple etnon lesmoineaux, quisautillentsurlaterre.Desoiessauvages,lesmoineauxjamaisnecomprendrontlerêve.

Ilditvrai.J’aiaussilongtempspenséquejen’avaispasderaisonsparticulièresd’écriren’est-cepasaveclamusiquequejem’exprime ?Jepensaismêmequejen’enavaispasledroitmoral.ParmilesChinoisdemagénération,cen’estpasmoiquiaileplussouffert,loins’enfaut.

 

Mais,commetoujoursdanslavie,chaqueêtre,chaquechoseseprésenteànoussousundoubleaspect.

Etj’aieuenvied’écrire.D’abord,pourceuxquiontétévictimesdelaRévolutionculturelle.Quaranteans après, on en parle encore bien peu, et j’ai souventconstatécombiencesévénementsrestentmalconnusenOccident.

J’aiaussieulachancedevivreenChineetenOccident,danstroispaysdifférents.J’enairetenuuneleçonpourlavie :ilestnécessairedemélangerlescultures,delesfairedialoguer.Etj’aivouluracontercetteexpérienceessentielleàmesyeux.

Celivrecomptetrentechapitrestrente,autantqu’ilyenadanslesVariationsGoldberg,lechefd’œuvredeBach.Trentechapitresetunearia,quiouvre l’œuvreet laclôt,formant uneboucle pareilleàcelledutempsquiserefermesurlui-même,àlarouedelavie.

Souvent,onmedemandecommentuneChinoise,issued’unecultureaussiéloignée,peutjouerlamusiquedeBach.J’aimeraisqu’aprèsavoirluce livre,meslecteurslecomprennent,maissurtout,qu’ilsaientenvied’écouter,deréécouterBach.Jesouhaiteaussiqu’ilsaientenviedelireouderelireLao-tseu,legrandphilosophechinois.

Carcesdeuxsagesseressemblentetlesdeuxcultures,chinoiseetoccidentale,serejoignenteneux.

Première partie

EN CHINE

1

Heure grave

Jevoisbeaucoupd’hommes
Silencieusementpleurer

Dansla nuit

(TANGCHI,Heuregrave)

Ilestlà,danslachambredemesparents.Ilprendtoutelaplace ;cettechambreestsipetite.Lesdéménageursonteuunmalfouàlefairepasserparlaporte,ilssesontarrêtésplusieursfois,suantàgrossesgouttes.Intrigués,nosvoisinsontdéfilélesunsaprèslesautresdanslacourpourjeteruncoupd’œilparlafenêtre,voircequisepassait.Enfin,ilestcasé.Dégagédestissussalesquil’enveloppaient,ilapparaît.

Depeur,jemeréfugiederrièreunechaise.Mamères’approchedelui,enfaitletour,leregarde,l’examine.Ellesoulèvesoncouvercle,laissantapparaîtreunnom :Robinson.L’ivoireduclavierdégageunelueurpâlequianimelapénombredelapièce.Mamère laisse courir sa main, quelquessecondes à peine,surlespetitestouchesjaunes.Unemélodiesortdumeuble,s’élèvedanslapièce.L’objetparle !Maisàpeineai-jeesquisséunsourirequedéjàmamèrearetirésamainetrefermélecouvercle.Lavoixmystérieuses’esttue.

 

Mamèresetourneversnousetsoupire :

Commejesuisheureuse !

 

Jenesaispascequec’est,unpiano.Jen’aiguèreplusdetroisansetjen’aijamaisrienvuquiyressemble.Jesuisintriguée.Jemedemanded’oùilvient,cetobjetquiparlequandonletouche.

C’estétrangemaismamèren’enjouejamais.Touslesmatins,ellel’époussette.Ellecommenceleménageparlui.

Cettepoussière !ÀShanghai,iln’yavaitpastantdepoussière.Pourquoim’as-tuamenéeici ?ajoute-t-elleensetournantversmonpère.

ElleneratepasuneoccasiondeseplaindredePékin :ilyfaitmauvais,lavilleestpolluéeetonymangemal.Parfois,lematinenmelevant,j’ail’impressionqu’elleapleuré.Jeluidemandecequisepasse.

Cen’estrien,Xiao-Mei,c’estlafuméedelacheminéequim’irritelesyeux,merépond-elle.

JelaregardeornerlepianodefleursenpapiercommeonlefaitenChinepourlejitai,l’auteldesancêtres.Àlamaison,nousn’avonspasdejitaimaisnousavonslepiano.

Ilmesemblequ’ilestpourmoi,cepiano.

Jesoulèvesoncouvercleetjetapesurlestouchesd’ivoire,auhasard,pourleplaisird’entendrelessonsquimontentdanslapièce.Quandjevaisd’uncôté,lavoixdupianoressembleàcelled’undragon.Quandjevaisde l’autrecôté, elleressemble àcelle desoiseaux.Maisvite,jemesensimpuissanteetj’arrête.Cen’estpasdelamusique,ça.

Parfoisaussi,quanddesenfantsviennentàlamaison,jeleurmontrecommenttapersurlestouchesetlacacophonienousamuseunmoment.Ellenousamuse,nous,pasmamère.Unjour,ellerefermelecouvercled’ungesteferme.

Maintenant,c’estfini.Jeneveuxplus.Vousluifaitesmal !Sortez !

Etlepianoretourneausilence.Personnen’ytouche.Paselle,pasmoi,personne.Pourtant,ilestdevenucomme unnouvelhabitant,dansnotrelogement.

 

NotrelogementDeuxpiècespourseptpersonnes,cinquantemètrescarrésentoutdansunSiheyuan,uncarrédemaisonsbassesconstruitesautourd’unepetitecourcentrale.Unseulpointd’eauetunseulcabinetdetoilettepouronzefamilles,deslangesmallavésquipendentauxfenêtresdelacour,unplanchernoirtoujourshumideetunplafondrongéparlessourisdontlebruitchaquesoir meterrifie. Pourtant,nousnesommespaslesplusmalheureux.LesautreshabitantsduSiheyuanontencoreplusdemalquenousàvivre,commecetteveuvedontlesdixenfantsdormentdansunseulgrandlit.

NoushabitonsdepuisquemesparentsontdécidédeveniràPékinrejoindreunesœurdemonpèrequ’onappelleMomo,c’est-à-dire« Tante »endialectedeShanghai.Elleaproposéàmesparentsdetravaillerdanslepetitcommercequeson marietellepossèdent.Mesparentsontacceptéparcequ’iln’yavaitplusdeplacepour eux làd’où ilsvenaient,à Shanghai.

 

Lesennuisavaientcommencépendantl’hiver1949.Unhiversidurque,dansShanghai,descentainesdegenssontmortsdefroidetdefaim.Chaquematin livraitsonlotdecorpssquelettiquesetgeléssurlestrottoirs.LaguerrecivileentreleParticommunisteetleGuomindangétaitterminéemaiselleavaitcomplètementdésorganisélepays.Lesstructuresadministrativess’étaienteffondrées,lestransportsétaientsouventbloquésouréquisitionnés,lesentreprisesavaientfaitfailliteoutournaientauralenti.Lafortunedemesgrands-parents avaitfonducommeneigeausoleil.

Desgrands-parentsquiprésentaientàpeuprèstouteslestarespossibles,pourlerégimequisemettaitenplace.

Lepèredemonpèreétaitunentrepreneurfascinéparl’Occident.Fabricantdemeubles,fermier,tailleur,restaurateur,constructeurdemaisons,directeurd’uncoursdedansepuisd’unesalledecinéma…Ilavaitexercétoutessortesdemétiers,parsimplegoûtdecréer,deprendredesrisques.EtdefairedécouvriràlaChinedescoutumesvenuesdel’OuestorganiserunesoiréedansantedanslaChinedesannées1920 :peut-onimagineridéeplusincongrue ?

D’oùvenaitcettefascination ?Mystère.Monpère,quin’avaitquetreizeanslorsquemongrand-pèreestmort,n’ajamaispumel’expliquer.

Ducôtédemamère,mesgrands-parents,lesSheng,avaientfaitfortunedansl’import-export,etsimongrand-pèren’avaitpasapprisl’anglaisàl’école,sesaffairesl’avaientconduitàleparlercouramment.Ilsétaientimprégnésdecettecultureétrangèrevenuesemélangeràlanôtre.Grâceàeux,mamères’étaitfamiliariséedèssonplusjeuneâgeavecdesformesd’arteuropéenneselleconnaissait lesplusbeauxtableauxduLouvre commesi ellelesavaitvus elle-même.

Aveclesoutiendemesgrands-parentsSheng,mes parentsavaient pus’installer, aprèsleurmariage, dansunappartementdedeuxétages,dansunimmeublecossudel’ancienneconcessionfrançaisedontlesfenêtresdonnaient surune large avenuebordée deplatanes,faceauparcFuxing.Ilsavaientdesmeublesenpalissandre,desvasesdeporcelaine,descoffresencamphrierdontleparfumimprégnaitlesrobesdemamère.Encetemps-là,malgrélesdégâtscausésparlaguerre,ShanghairessemblaitencoreàunpetitParisraffinéetactif.

 

Maisaucoursdecethiverterrible,toutabasculé.Lacliniquetravaillaitmonpèreaperdusespatients, dumoinsceuxcapablesdepayerlesconsultations.Elleafermersesportes.

Sanscontraintesfamiliales,nuldoutequemonpèreauraitcontinuéd’exercersonmétiergratuitement,carilétaitunrêveuretunidéalisteill’estencore.Celaluivientdesesannéesd’études,passéesauprèsd’unvieuxmaîtrechinoisqu’ilassistaitpatiemmentdanssesvisitesauxmaladesetsesrecherchesdeplantesraresenmontagne.Desapetiteenfanceaussi.Samèreétantmortepeudetempsaprèssanaissance,sessœursaînéessesontchargéesdel’élever.

Qixien,c’estleprénomdemonpère,étaitunenfantétrange.Iln’avaitjamaisnichaud,nifroid,nifaim.Ondoutaitdesonintelligencetantilsemblaitincapabled’exprimersessensations.Ilneressentaittoutsimplementrien.Peut-êtres’était-ilrepliésurlui-mêmeaudécèsdesamère,nevoulantplusrienconnaîtredesmalheursquil’entouraient.Mongrand-père,lui,nel’entendaitpasainsi.Unetellesagesse,sijeune !Lesplus grands philosophesmettaient unevie à parvenirà cetétatdedétachement,etvoilàquesonfilsl’avaitdéjàatteint.Ilportaitdoncàmonpèreuneattentionparticulière.Quesonfilsluirendaitbienetluirendrasavieentière.Plustard,ilmeconfieraque,danslespiresmomentsdesonexistence,ilapenséàsonpèrepouravoirla forcede survivre.

Monpère,donc,auraitbienexercésestalentsdemédecinbénévolement,maisiln’étaitpaslibredefairecequ’ilvoulait.Ilavaituneépouseettroisfilles,mesdeuxsœursaînées,XiaoruetXiaoyin,etmoi,ànourrir.Nepouvantpluspratiquersonvraimétier,ilaabandonnerlamédecinepourprendrelesemploisqu’iltrouvait :comptable,représentant,toutcequipouvaitfairevivresafamille.

C’estalorsquemesparentsontreçulapropositiondeMomodelesrejoindreàPékinpourtravaillerdansleurpetitcommerce.Ilsontacceptéet,àl’été1950,noussommespartis.

 

Ils’enétaitfalludepeuquenotredestinprenneuneautredirection,cependant.

C’étaitquelques semaines aprèsma naissance. MonpèreavaitreçuplusieurslettresdesonfrèreQiwen,installéàTaiwan.Celui-ciluiavaittrouvédutravailetluidemandaitdelerejoindre.Mesparentshésitaientàpartir.L’offreétaittentante ;maisétait-cebienraisonnable ?LaChineavaitunnouveaugouvernement,sesdirigeantsdesidéesgénéreuses,ilsétaienthonnêtes,sincères,l’anarchieallaitcesser,l’avenirétaitpleind’espoir.D’unautrecôté,yavait-iluneplacepoureux,danscetavenir ?

Finalement,ilssesontdécidés.Ilsavaientleursbilletsenpocheets’apprêtaientàembarquerquandle couperetesttombé :sortieduterritoireinterdite.Ainsibasculeunevie :mesparentsnesontpasallésàTaiwan,etmonpèrea,pendantplusdetrenteans,subilasuspiciondurégimequeluivalaitledépartdesonfrère.

 

QuelquesmoisaprèsnotrearrivéeàPékin,mononcleetmatanteétaientexpropriés.L’ArméedelibérationavaitalorsouvertenChineuneèrenouvelle :c’étaitl’époquedespremièresmesuresdestinéesàconfieràl’Étatlagestiondessociétésintéressant « l’économienationaleoulaviedupeuple ».Mesparentssesontretrouvéssansrien,dansunevillequ’ils connaissaientàpeineavec troisenfants àcharge.

Parchance,mamèreapuobtenirunemploisanstropdedélai :professeurdemusiquedansuneécoleprimaire.Maiscommemonpère,lui,restaitsanstravail,elleasupporterseuleleschargesdelafamille.Sisonpassénel’ypréparaitguère,saforceintérieurelui a permis de se battre sur tous les fronts à la fois, denousnourrir,demaintenirlamaisonpropre,d’assumernotreéducation…

 

Mamère– sonprénomestRuyinestnéeen1918,àuneépoquelafemmechinoiseétaitencoreunerecluse,sedevaitd’êtreavanttoutune« épouseutile »etune« mèrepleinedesagesse ».« Tropdesavoirestdangereuxpourlavertudesfemmes »,disait-on.Lesfillesn’apprenaientquecequiétaitstrictementnécessaireàlatenued’unfoyer,etlaplupartdesunionsétaientarrangées,leplussouventavecunhommeplusâgé.Fidèlesàlapenséeconfucéenne,lesChinoiscroyaientauxvertusd’unealliancederaisonbeaucoup plusqu’àcesétrangesidéesoccidentalesdeprincecharmant.

Ruyinabalayélatradition.

Nonseulementelleestalléeàl’école,maiselleyétaittoujourslameilleuretantetsibienque,lorsqu’elleestarrivéeàl’âgeadulte,mongrand-pèreaprisl’habitudedelaconsulterpoursesaffaires.

Ilauraitdûsedouterquesafillen’accepteraitpaslerichepartiqu’illuiavaittrouvéàHongKong,carRuyinétaittêtue.Ellenereculaitdevantrien.Ellevoulaitépousermonpère,alorsqu’elleavaitdebonnesraisonsdenepaslefaire :ilétaitmoinsrichequ’elle,ilavaitcinqansdemoinset,enfin,ilétaitunparentéloigné.Mongrand-pèrerefusait,mamères’obstinait.Finalement,unbeaujour,elleaquittélamaison.Elleadisparuetilafallulancerunavisderecherche.Plusieurssemainesontpassé,puismongrand-pèreacédé.Mamèrevoulaitunmariaged’amouret ellel’aeu.

 

C’estdansnotremisérableSiheyuan,alorsqueMaolançaitsespremièresgrandesréformes,quesontnéslesdeuxderniersenfantsdemesparents,messœursXiaoyuetXiaoyen.Cinqfilles !EnChine,àl’époque,avoirunefilleétaittoujoursunecharge,enavoirdeuxoutrois,unembarras ;enavoircinqsansmêmeunseulgarçon,c’étaitunfardeau.

Jerevoismamèreauretourdelamaternité,aprèslanaissancedeXiaoyu.Lefrontcachédansunfoulard,selonlatraditionchinoise,levisageblancdefatigue,lesyeuxcernés,elleressembleàunfantôme.Amisetcollèguesdéfilentcheznouspourfélicitermesparents.Jemesuisglisséedansleurchambre,approchéedulitmamèreserepose.Elleestsifatiguéequejenepeuxmêmepasluiparler.Jepensequ’ellevam’abandonner,qu’ellevamourir.

Pourquoipleures-tu,Xiao-Mei ?demandemonpère.

J’aipeurqueMamanmeure.

Toutlemondemeurtunjour,tulesaisbien.Ettu saisbienaussi queMamanne vapasmourir toutdesuite !

Sijedoismourir,jeveuxmouriravecMaman.Monpèremeregarde,inquiet ;ilsedemandecommentjepeuxavoirdespenséespareillesàmonâge.

 

Heureusement,il y a ma grand-mère. Elle est venuevivrecheznous,aprèslamortdesonmari.Trèsbelle,elleestnéedansunmilieud’intellectuels.Selonlatraditionchinoise,unefilledevaitàl’époqueavoirdespiedsminusculessiellevoulaittrouverunmari.C’estpourquoionlesluiabandésquandelleétaitencoreuneenfant,demanièreàenarrêterlacroissance.Maislesparentsdemagrand-mèren’ontpassupportédevoirlessouffrancesquecettepratiqueprovoquait ;aussia-t-elleétéunedespremièresChinoisesàmarcherlibrement,etelleenestfière.

Commentas-tufaitpourtrouverunmari,alors ?

Ellemerépondd’unéclatderire.Ilfautcroirequesesgrandspiedsn’ontpasbeaucoupgênémongrandpère !

Magrand-mère sait un peu lire et écrire, ce quiétaitrareàsonépoque.Elleaunjugementsûretuneforteautorité. C’estune femmede têtecommeon entrouvedansbeaucoupdegrandescivilisationsduSudoud’Orient.Elleatoujoursétélepilierdelafamille.

Gaie,spontanée,généreuse,chaquefoisqu’ellesortavecnous,ellenousoffredescadeaux,commesil’argentn’étaitpasunproblème.

Jepartagelelitdemagrand-mère,cequinousrapprocheencore.Touslessoirs,ellemeraconteunehistoire :

Une,pasplus,Xiao-Mei.

Chaquehistoireestunbonheur,unmomentdelumière.

Ellemeraconteaussidesanecdotessurlajeunessedemamère.

Elleavaitvoulupassersonpermisdeconduireetl’avaitréussi.Etcommeelleavaituneconceptionplutôtdangereusedelaconduite,unjour,inévitablement,elleestentréedansunarbre.

Etalors ?Elles’estblessée ?

Nonmaistongrand-pèreluiainterditdetoucheràlavoiture !

Magrand-mèreritetjerisavecelle.Et,ensemble,nousoublionsnotrenouvellevie,lesmurstristes,l’appartementtroppetit,l’argentquimanque…

 

Qu’est-ilarrivépourquenotrevieaittellementchangé ?Laréponsetientenunnom :MaoZedong.

Toutepetite,jesaisdéjàquiilest.Sonportraitestpartout.Grâceàlui,medit-on,laChineaétélibérée.Depuisqu’ilatriomphédesforcescapitalistesetimpérialistes,laviedesChinoisaététransformée.LeParticommunistevictorieuxlesafaitsortirdel’oppression,delamisère.Unavenirlumineuxnousattend,iln’yauraplusnirichesnipauvres,nimandarinsnicoolies,seulementdesouvriersetdespaysansheureuxetbiennourris,commenouslesvoyons surlesimages.Nouslespetitsenfants,nousdevonsrévérerleprésidentMaocarnousluidevonstout.Ilestpournousunpère,quenousdevonsaimerplusquenospères. Ces choses, ce sont mesparents eux-mêmes quimelesdisent,carilsen sontconvaincus.

2

La bibliothèque de Maman

Je ne savais paslire,
Mamanétaitmabibliothèque.

 

JelisaisMaman –

Unjour
Le mondesera en paix,
L’hommeseracapabledevoler,
Le blépousseraen pleineneige,
L’argentneserviraà rien.

[…]
Maisenattendant,

ditMaman,
ondoitbeaucouptravailler.

(LUYUAN,Contedefées)

C’estl’orage,surPékin.Lecielestnoiretlapluiecoulelelongdesvitres.Mamèreregardeparlafenêtre.Lacourestcouvertedeboue.Pasquestioncesoirdelaverlelingedehors,commeellelefaitd’ordinaire en fin de journée : cela attendra demain.Le repasdusoirestprêt,lesdevoirsd’écolesontterminés.Ilfaitsisombrequejenedistingueplusquesasilhouette.Mamèreallumealorsunepetitelanterne,meprendparlamainetmedit :

Viens,Xiao-Mei,jevaistejouerquelquechose.Nousprenonslechemindesachambre,elleouvre lepianoetsemetàjouer.Lesnotess’élèvent,unemusiqued’unedouceurinfinie.Cepremiervraimorceauqu’ellemejoue,c’estlaRêveriedeSchumann.Jemesuismiseàsescôtésetjel’écoutebouchebée.

Toutunmondes’ouvreàmoi.Ilmesemblequecettemusiqueestd’embléemienne.Est-cel’amourquemesgrands-parentsportaientàlacultureoccidentalequejesensrenaîtreenmoi ?Oulemessagedecettepièce,porteurd’unetelleprofondeuretd’unetellevéritéhumainequ’ellesenfontunemusiqueuniverselle ?Jenesaispas.

Mamèreafinidejouer.Ellesetourneversmoi.Nousnousregardons.Àcetinstant,jelecrois,ellecomprendcequej’aientête.Jen’aiplusqu’unrêve :jouerdecetamiquiarejointnotrefamille.

 

Désormais,chaquesoir,enrentrantdujardind’enfants,j’ouvrelecouvercleetjetâtonne,j’explore.Pour m’occuper,j’essaiedepianoterdemémoire,avecunseuldoigt,leschansonsquej’aiapprisesdanslajournée.

Tujouestoujourslamêmechose,Xiao-Mei,meditmamère.C’estdubruit,çamerendmalade !

Maisunjour,enallantmechercheraujardind’enfants,elleserendcomptequec’estbienunairquej’aireproduit.Alorsellemelaissefairejusqu’aujourellenesupportepluscesrengainesquejemartèlesansrelâche.Etenfinelleprononcelaphrasequej’attendsdepuisdessemaines :

Xiao-Mei,jevaist’apprendreàjouerdupiano.

 

Jouraprèsjour,mamèrem’apprendàlirelamusique.Maispascommetoutlemonde.Avecelle, lesaccords,lesenchaînements,lesdéplacementss’éclairentcommeparmagie !Chaquenotereprésenteunmembredenotrefamille :aulieud’allerdedoàsol,jevaisdePapaàXiaoru :c’esttellementplusamusant !Puis,nouspassonsauxexerciceslesplussimples de Czerny,aux gammes, aux arpèges. Ellemefaitaussijouerlesmorceauxextraitsd’unrecueilquetouslesapprentispianisteschinoisconnaissent :PianoMusicMasterpieces,desÉditionsAlbertWier,danslequelontrouvelespièceslesplussimplesetlesplusconnuesdesgrandscompositeursclassiques.UndesmorceauxfavorisdurecueilestLaPrièred’unevierge,deTeklaBadarzewska,unepiècedontlenomn’évoquerarienàlaplupartdeslecteursmaiscélébrissimeenChinequandj’yretournerai,aprèsdesdécenniesd’absence,onmedemanderaencoredelajouer !

 

Mamèremeracontel’histoiredesonpiano.Toutejeunefille,danslesannées1930,àShanghai,elleasouhaitéfairedelamusique,etsonpèreluiaoffertdescoursdepiano.Plustard,elleestentréedansuneécoled’art,elleaétudiélapeinture,lafleurdesarts chinois, tout en continuant àtravailler la musique.L’instrumentétaitsoncadeaudemariage,delapartdesesparents.

Avecvous,monpianoestcequej’aideplusprécieuxaumonde,dit-elle.Ilm’atoujoursaccompagnée,danslesbonscommedanslesmauvaismoments.

C’estgrâceàluiqu’elleatrouvéunemploiàPékin :elleestdevenueprofesseurde musiquedansuneécoleprimaireelleafaittransporterl’instrument.Plustard,ellemeconfieraque,sisonpianonousnourrissait,enmêmetemps,ildésignaitmesparentspourcequ’ilsétaient.

Commentcelasefait-ilquetupossèdesunpiano ?luidemandaientsescollègues.

Mamèrecomprenaitlesensdecettequestion :seulsdesbourgeois,desChushenBuhao,desgensdemauvaiseorigine,avaientpuacquérirunobjetcapitalisteaussiluxueuxqu’unpiano.Peuàpeu,elledevenaitsuspectemaisonavaitbesoind’ellepourenseignerauxenfantslamusique.

Finalement,l’écoleaacquisunpianoetmamèreapurécupérerlesien.C’estainsiqu’ilestarrivécheznousdansl’annéedemestroisans.

J’écoutemamèreparler,etjesensque,pourelle,cepianoestbienplusqu’unobjet,unami,unconfident.

Tusais,meraconte-t-elle,l’empereurKangxi,lepremieràposséderunpianoenChine,ilyadeuxcentsans,demandaitàcequ’onsaluel’instrumentcommeunehautepersonnalitélorsdescérémoniesàlaCour1.

Moiaussi,jeregardelepianocommes’ilétaitunepersonne.Quandlamusiques’élèvesousmesdoigts,ilmesemblequ’ilchante,qu’ilmeditquelquechose,quandjeletouche,ilmerépond.J’aimetanttravailleravecmamère.Ellenemegrondejamais ;ellemedonnelegoûtdeprogresser.Nous avançonspasàpas :pourelle,ilconvientdenepastroptravailler,commedenepastropmanger.Cequinel’empêchepas,enfinepsychologue,demelancerdesdéfis :

Cemorceau,Xiao-Mei,mesélèvesquionttonâgelejouentdéjà.

Ellemepousseàraconterdeshistoiresenmusique,àfaires’envolermonimagination.Jecomposeunepetitemélodieetmamère,quiimprovisetrèsbien,m’accompagne.Cesséancesdequatremainssontlecombledubonheur :toutàcoup,lepianounitsavoixlaplusgraveàsavoixlaplusaiguëetj’ail’impressiondedominerlaterreentière !Jeneveuxplusm’arrêter !

Parcontraste,toutleresteparaîtencoreplussombreautourdemoi.

 

Àcommencerparmonpère.Jenelecomprendspasbien,dumoinsàcetteépoque.Ilestduravecnous,parfoismêmeviolent.

Vousdevezm’obéir !tonne-t-il.

Pourlui,lesenfantsdoiventsuivrelesenseignementsdesonmaîtreConfucius,pourlequel« lapiétéfiliale etlerespectdes aînéssontlesracines mêmesdel’humanité ».Dèsqu’ilrentreàlamaison,l’atmosphèrechange,setend.Nousn’osonsplusbouger,plusparler.Ilcriepourunrien.

Unsoirquemesparentsnousontoffertdesplacesdecirque,àmessœursaînéesetmoi,nousdécidonsderentreràpiedpourleuréviterladépensedel’autobus,etnousarrivonsplustardqueprévuàlamaison.Monpèrenousattend,terriblementinquiet.Maisilneditpasunmotdesoulagement.Aulieudeça,ilsemetàhurleretnousfrappeavecseschaussures.Jen’aijamaispul’oublier.

Enréalité,monpèresouffredesasituation.Ilatrouvéunemploimaisbienau-dessousdesescapacitésetdesonéducation,etilnepeutfairevivresafamillecommeillesouhaiterait.Aufonddelui,ilnousaimemaisnelemontrejamais.Nous,sesfilles,nouslecraignons,surtout.

Iln’yaguèrequelorsque jejouedupianoqueje nemefaispasgronder.Peut-êtrelesondel’instrumentfait-ilrêvermonpèreàuneviemeilleure,commecellequ’avaientsesparents ?

Monpèreestavanttoutunhommehonnête.Aupointquec’enestmaladif.Lepremieridéogrammequ’ilm’aappris,quandiladécidédem’initieràl’écriture,était« honnêteté » :

 Dessin_33

Ilmel’adessinélui-mêmeavantdem’endonnerl’explication :

Xiao-Mei,lacroixau-dessus,c’estlenombredix.Endessous,tuaslesyeux.Etdanslecoinàgauche,unepersonne.Dixyeuxteregardent.C’estcela,l’honnêteté.

Monpèrepratiquaitl’honnêtetétouteslesminutesdesavie.Ilallaitfairelescourses :ilrevenaitaveclespoissonslesmoinsfraisetlesfruitslesmoinsmûrsparcraintedepriverlesautresdesproduitsmeilleurs.C’estundemessouvenirslesplusanciens :j’entendsmamèreluidireendialectedeShanghai :

Maisqu’est-cequetuesbête !

Lafoissuivante,quandilestrevenudumarché,jeluiairépétélapetitephrase :

Maisqu’est-cequetuesbête !

 Ettoutlemondeariautourdemoi.Etmonpèreafiniparsefaireinterdiredecourses !

 

Magrand-mère,elleaussi,veutmetransmettrecequi compte pour elle. C’est ainsi qu’elle se meten têtedemefairedécouvrirl’OpéradePékin.Pourapprofondir ma culturemusicale,medit-elle.Et aussi, peut-être,pourfuirsonquotidien.

L’OpéradePékinestcequ’ilyadeplusaboutidansl’artthéâtralchinois.Lesacteursjouent,chantent,dansent,mimentetexécutentdesacrobatiesdansdesdécors féeriques.Leur vie estvouée àleur carrièreetleurtalents’appuiesurunetraditionmillénaireremontantàladynastieTang.

Pourl’occasion,magrand-mèreaglisséunlysdanslaboutonnièredesaveste.Assiseàcôtéd’elle,pleined’attente,jevoisleslumièress’éteindre.Del’orchestreinstallésurlecôtédelascènefuseunroulementdetamboursuividefurieuxcoupsdecymbales.Lesacteursfontleurapparitiondansdescostumessplendides,chatoyants,colorés,etdansdesmaquillagesspectaculaires.Ilssemettentàchanter,puisàparler,puisàdanser.Quelquesminutespassent.Jenecomprendsrien.Jemedemandecequ’ilsonttousàs’agiteretpourquoilesrôlesdefemmessonttenuspardeshommes.Jeregardeautourdemoi ;lepublical’airsiheureux ! Ilacclamelesacteurstoutenmangeantet enbuvant.Desrestesdecacahuètesjonchentlesol.

« Pourlepeuple,lanourriture,c’estleciel »,ditunproverbechinois.

Aujourd’hui,jelecomprends ;jesuistouchéeparcettefaçond’aimerl’art,quireflèteuneanciennetraditiondesimplicitéetunartdevivresinaturel.Mais cesoir-là,ilenvaautrement.Jemeretourneversmagrand-mère :

J’aipeur.Jeveuxrentreràlamaison.

Cen’estpaspossible !Tuneterendspascomptequellechanceonad’avoirdesplaces !

Alorsjemetaisetjelaissemesregardserrersurlespectacle.Maisriennem’accroche,riennem’attire.Alors,jefermelesyeuxsansmêmem’enapercevoiret,quelquesinstantsplustard,jesombredansundouxsommeilentrecoupédesacclamationsquelepubliclanceaux moments cruciauxde la pièce.

JesuisuneChinoiseétrange.ÉmueparlamusiquedeSchumannetendormieparl’OpéradePékin…

 

Simagrand-mèrenemecomprendpastoujours,mamèremecomprend,elle.

Danslesmomentsquenouspassonsàjouerensemble,elleaussi,elleoublietout,autourd’elle :l’humidité,lapoussière,lafatigue.Maisilluifautbienarrêter,recommenceràlaver,àfrotter,àreprisernosvêtements,àcompteretrecompterl’argent,quimanquedeplusenplus.Depuisunmoment,elles’obligeàpeserlanourrituredechacund’entrenouspourlimiterlesdépenses.

Touslesmois,nousallonsaumarchéDongAn,legrandmarchédesartisanspékinois.Pourmessœursetmoi, c’estune vraiesortie,un grandbonheur. Nousnesavonsplusdonnerdelatête.Lestissus,lesvêtements,lesjouets,noushumonslesodeurs,nousdévoronsduregardlessucreries.Cequenousnesavonspas, c’estque mesparentsprennent prétextede lapromenade pourvendreencachette lesbijouxdemamère.Desbijouxquid’ailleursperdentchaquejourde leurvaleurcarenporterdevientsuspect :ilfautavoirétébourgeois,ChushenBuhao,pouravoirpulesacquérir.

Arrivelejourmamèreavendutoutcequ’ellepossédaitencoredevaleur.Unsoir,j’entendsmonpèreluidemander :

Quepeut-onfairemaintenant ?Nousnoussommesséparésdetout.

Ilrestelepiano,luirépondmamère.

Jesensleregarddemesparentssecroiser,puismamèreajoute :

Maisnousnepouvonspaslevendre.Xiao-Meijoue.

 

« Xiao-Meijoue. »Pourmoi,encetteannée1955,laphraseaprisunsensdifférent,moinsjoyeux.Envoléslescomptinesetlesjeuxdegammes,lesairsjouésàquatremainsenriant.Jeviensd’avoirsixans,etmamère,quisesous-estime,apenséqu’ellen’avaitpaslescapacitésderestermonseulprofesseur ;aussia-t-ellevoulumefairepasserl’examend’entréedel’Écoledemusiquepourenfants,antichambreduConservatoire.

J’airéussil’examen,etj’aidécouvertunautremonde.

Àl’Écoledemusiquepourenfants,ilrègneunedisciplinedefer ;lesprofesseurssonttrèsexigeants,troppourmoi.Alorsquej’aisoifdemusique,denouveauté,ilsmefonttravaillersansrelâchequelquesmêmesœuvres.Ilsn’ontpastortmaislesconséquencesnesefontpasattendre :jemerendsavecdemoinsenmoinsdeplaisiràmesleçonshebdomadairesetjedélaisselesexercices.

 

Tantetsibienquemonprofesseurvientcheznousseplaindredemoi.Nosvoisins,toujoursaussicurieux,nemanquentriendecettevisiteetlebruitcourtaussitdansleSiheyuan :« Vousavezvu,leprofesseurdeXiao-Meiestvenucarelletravaillemalàl’École ! »

Mesparentssontmortifiés.

Situneveuxplustravailler,jefermelepianomaisilnefaudrapasleregretter !meditmamèreavecdouceur.

Etcommejenerépondsrien,ellemetsamenaceàexécution.Pendanttroissemaines,jefaiscommesiderienn’était.Maismamèrefinitparlerouvrir.Jen’ytiensplus !

Etjemeremetsautravail.

 

Cequemamèreignore,c’estcequej’apprendsd’autre,àl’Écoledemusique,endehorsdupiano.

Pourcommencer,quetouslesélèvesnesontpaségaux.Ilyaceux,commemoi,quiarriventàl’écoleavecdesvêtementsusésetrapiécés.Ilyenad’autresquiportentdesvêtementsneufs.Ilyaceuxquipartentenvacancesàlamer,quiprennentl’avion.Etilyaceuxquineconnaissentriend’autrequeleurSiheyuansanshorizon.

Ilyales« jeunespionniers »,reconnaissablesauxfoulardsrougesqu’ilsarborentautourducou.Etlesautres,quin’ontpasledroitd’enfairepartie,pouruneraisonobscure.

Peuàpeujedécouvrequelesenfantsbienhabillésquiprennentl’avionsontaussisouventdanslesjeunespionniers,etqueleursparentsontunposteélevédanslegouvernementoudansl’arméedelaChinenouvelle.Lesautresontdesparentsdontilsdoiventavoirhonte. C’est moncas.

Noussommesàl’époqueduGrandBondenavant,lancéparMaoZedongdanslebutderattraperleretardéconomiquedupays :ils’agitd’égalerauplusviteleRoyaume-Uni !Pourréussirlepari,nousdit-on,ilfautagirensemble,oublierl’individualismebourgeois etse mettreauservice dupeuple. Toutd’uncoup,lescourss’arrêtent,etnousvoilàtousdanslarue :noussommeschargésderécupérerdesustensilesenfer,lepluspossible,pourlesporterdanslesaciéries.Ainsi,mêmenous,lesenfantsdedixans,nousauronscontribuéàl’effortcollectifdedéveloppementindustriel.Notrevietourneautourdecemot :lacollectivité.Nousapprenonsjouraprèsjourqu’ellecompteplusquetout,plusquelafamille,même.

Pourquelacollectivitéavance,pourquel’individualismerecule,pourquel’espritducommunismeentrebiendansnospetitestêtes,touslessamedismatin,noussuivonsuneséanced’autocritiqueetdedénonciation.Leprincipeestsimple :nospenséesn’appartiennentpasseulementànousmaisaussiauParti.Ilfautlesluilivrer,mêmelesplusintimes,etsesoumettreàsonjugement,carluiseulsaitcequiestbonoumauvais,justeoufaux.Ainsiilpourrarésoudre « lescontradictionsauseindupeuple ».

Pournous,celasignifiequ’ilfautdésignerquis’estbiencomportépendantlasemaine,ounon.Unnomestprononcé.Ondonnesonavis :a-t-ilbienagipourlacollectivité ?Est-ilunbonrévolutionnaire ?Ceuxquinesontpasd’accordinterviennent :non,iln’estpasunbonrévolutionnairecarilaétéparesseux,ilatrichéenclasse.

 

Cesséancesnoussont présentéescommeunmoyendenousaideràprogresser.Maisnoussommessijeunes.Nousavonssurtoutenvied’êtrereconnusoupeurd’êtrerejetés.Sinoussommescritiquésparnoscamarades,nousavonshonte,nousn’osonspluslesregarder,nousperdonsnosamis.

Plusletempspasse,etplusnousredoutonsd’êtremontréscommemauvaisrévolutionnaires,plusnoussommesprêtsàfairetoutcequ’ilfautpourêtreaimés,admirés,commetouslesenfants.

 

Pourmoi,c’estencoreplusdifficilequepourlesautres.Jesensbienquemesparentsnesontpascommeceuxdemescamarades.Monpèreetmamèreneressemblentpasauxbonsrévolutionnairesdeslivres,desaffiches,àceuxquenousdécriventnosprofesseursjouraprèsjour.J’aimeraisêtrefièredemonpèremaisquelquechosem’enempêche.Cen’estpasunpèrecommelesautres.Ilvientpourtantdetrouverenfinunmétierstable,responsableadministratifd’uneuniversité.C’estunebonneplaceetleprésidentdel’université,LaoXue,luidonnetoutesaconfiance.Illuipermetmêmed’exercersonmétierd’origineenluiconfiantaussilaresponsabilitéduservicemédicaldel’université.

Maisledouteestlà.Ildoitêtrecoupabledequelquechosepourquemesprofesseursseméfientdelui.D’ailleurs,ilmeleditlui-même :mamèreetluionthontedecequ’ilsétaientavantlaLibération.Ilssaventqu’ilssontChushenBuhao,« demauvaiseorigine »,etqu’ils doiventseracheter.

Simesparentssontcoupables,jelesuisaussi,forcément.Etpuisilyalepiano.Luiaussi,ilestdemauvaiseorigine.

 

Pourtant,cepianoquimedésignecommecoupable,enmêmetemps,ilmepermetd’êtreadmirée.Jen’aiquehuitansetdéjàonmedemandededonnerdesconcerts !Unjouràlaradio.Unautreàlatélévision,quivientd’êtrecréée.Unplaisir :lesprojecteursilluminentlepiano,meréchauffentlesmains.Destechnicienss’affairentpartout.Ilssontfébrilesalorsquemoi,innocente,jen’aipeurderien,jen’aienviequed’unechose :plaireaupublicenluijouantMairouge.

Unjour,onmedemandedejouerauPalaisimpérialdePékinJenesuispasimpressionnée,maisunequestionm’obsède :qu’est-cequejevaismettre ?Cettefois,cen’estpasdevantdesmachines,microsetcaméras,quejevaisjouermaisdevantdespersonnes,plusdemille.Jenepeuxpasmeprésenteravecmesvêtementsrapiécés.Onyvoitsurlesgenouxetsurlescoudesdesvieuxboutsdetissudécoupésdanslesrobesde ma mère.

Jesaisbienquejesuismalhabillée.Iln’yapaslongtemps,alorsqu’àl’écolenousrépétionsunepiècedethéâtre,leprofesseurm’adit :

Xiao-Mei,tujoueraslerôledelagueuse.Tun’auraspasbesoindetedéguiser.

Jen’aipasrépondu,etjesuisrentréeenpleursàlamaison.Mesparentsontvoulumefairecroirequ’ilavaitplaisantémaisjenelesaipascrus.

JeneveuxpasallerauPalaisimpérialhabilléecommeunegueuse.Quandjedemandeàmamèredemetrouverdebeauxvêtements,ellemerépondqu’ellenepeutpasenacheter,quejesuistrèsbiencommeça, maisjelatanne,jelaharcèle :lamortdansl’âme,ellefinitparsolliciterunedesesélèvesquiestfilled’undiplomate :pourrait-ellem’enprêter ?Jelespasse.Lajupeestrouge,lablouseblancheàmanchesballonesttailléedansuntissusifinqu’ilenestpresquetransparent.Quandj’entresurscène,cesoir-là,jenepensequ’àça :jeressembleàunpapillon.Jenesaismêmepluscequej’aijoué !

 

Mamèrenem’afaitaucunreproche,maisauretourduconcert,alorsquejesuiscouchée,magrand-mèremeparledelajuperouge.

TuasfaitdelapeineàtaMaman,Xiao-Mei.C’estsidifficilepourelledevoushabillercorrectement.Ellepassedessoiréesentièresàréparervosvêtements.

Unbrefinstantdesilencepuisellereprend :

Jevaisteraconterunevieillehistoirechinoise,quitepermettradecomprendre.C’estcelled’unroiquiavaitunécuyertrèsâgé.Cetécuyer,quiatoujourssuluichoisirlesmeilleurschevaux,luiditunjour :

« Seigneur,jeveuxarrêtermontravail.Jesuistropvieux etplus capablede m’occuperdevos chevaux.

« —Connais-tuquelqu’unquipourraitteremplacer ?luirépondleroi.

« Seigneur,j’aientenduparlerd’unjeuneécuyerremarquablemaisjeneleconnaispas.Peut-êtrepourrions-nousluidemanderdevouschoisirunchevalpourvoirs’ilestdignedevousservir ?

« Leroiaccepteetchargelejeuneécuyerdeluitrouverunenouvellemonture.Troismoisplustard,lejeuneécuyerseprésenteàlacourduroi :

« —Seigneur,j’aitrouvéunchevalmerveilleux.Il estcalme,racé,légeretfendl’airsansaucunbruit.Lejeuneécuyerindiquel’endroitoùletrouverpuishésite avantd’ajouter :Ilestbai,jecrois.

« —Quel’onm’amènececheval !ditleroi « Sesserviteurspartentetreviennentdeuxjoursplustard,bredouilles :

« —Seigneur,nousn’avonspastrouvélechevalbai.Ilyenavaitunmaisilétaitnoir.

« Leroisetourneverslevieilécuyer :

« —Tutemoquesdemoi.Commenttonjeuneécuyerpourrait-iltravaillerauprèsdemoi ?Ilnepeutmêmepasserappelerlacouleurd’uncheval !

« Levieilécuyerréfléchitalorsquelquesinstantsetditauroi :

« —Maintenant,jesuissûrquecejeuneécuyerestmeilleurquemoi.Ilvoitl’essentieletignorel’accessoire. »

 

 

1 Kangxi (1654-1722). C’est en réalité un clavicorde ou un clavecin que des missionnaires jésuites avaient offert à Kangxi. (N.d.A.)

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