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Les bals populaires des antillais en région parisienne

De
249 pages
Durant les années quatre-vingt, les bals populaires des Antillais suscitaient l'engouement de nombreux clients qui venaient y goûter une ambiance tropicale rythmée par la musique des Antilles. Ces manifestations, qui s'enracinent dans l'histoire des sociétés antillaises, constituent des lieux d'échanges où se met en œuvre un processus de recomposition de l'identité socioculturelle des Domiens à travers de nombreux éléments symboliques comme la musique, la danse, la cuisine, les rapports entre les sexes, la religion, etc.
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Les Bals populaires des Antillais en région parisienne

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11952-9 EAN : 9782296119529

Jacob ETIENNE

Les Bals populaires des Antillais en région parisienne

Musiques et Champ Social
dirigée par Anne-Marie Green
Les transformations technologiques depuis cinquante ans ont bouleversé la place de la musique dans la vie quotidienne. Celle-ci est actuellement omniprésente tant dans l'espace que dans les temps sociaux, et ses implications sociales ou culturelles sont si fortes qu'elles exigent d'être observées et analysées. Cette série se propose de permettre aux lecteurs de comprendre les faits musicaux en tant que symptômes de la société.

Déjà parus Antoine PÉTARD, L'improvisation musicale. Enjeux et contrainte sociale, 2010. Gérard REGNIER, Jazz et société sous l’Occupation, 2009. Stéphanie MOLINERO, Les publics du rap, 2009. Alfred WILLENER, Le désir d’improvisation musicale, 2008. Vincent SERMET, Les musiques Soul et Funk, 2008. Aude LOCATELLI et Frédérique MONTANDON, Réflexions sur la socialité de la musique, 2007. Gaston M’BEMBA-NDOUMBA, La femme, la ville et l’argent dans la musique congolaise, 2007. Stéphane FRANÇOIS, La musique europaïenne, 2006. Jedediah SKLOWER, Free jazz, la « catastrophe féconde ». Une histoire du monde éclaté du jazz en France (1960 – 1982), 2006. Anne-Marie GREEN, De la musique en sociologie, 2006. Florent BOUSSON, Les mondes de la guitare, 2006. Anne ROBINEAU et Marcel FOURNIER (dir.), Musique, enjeux sociaux et défis méthodologiques, 2006. Elisabeth CESTOR, Les musiques particularistes, 2006. Sylvie SAINT-CYR, Vers une démocratisation de l’opéra, 2005. Sylvie SAINT-CYR, Les jeunes et l’opéra, 2005. Christophe APPRILL, Sociologie des danses de couple, 2005. Thomas KARSENTY-RICARD, Dylan, l’authenticité et l’imprévu, 2005. Michaël ANDRIEU, De la musique derrière les barreaux, 2005. Damien TASSIN, Rock et production de soi, 2004. Stéphane HAMPARTZOUMIAN, Effervescence techno, 2004.

INTRODUCTION 1. Préliminaires historiques Le chercheur qui entreprend l’étude d’une activité culturelle est conduit nécessairement à s'interroger sur le cadre historique du développement de son objet car les pratiques d’une communauté s'inscrivent dans des espaces-temps qui ne relèvent pas du hasard. S'agissant des bals populaires des Antillais en région parisienne, ces manifestations seront d'autant plus faciles à comprendre qu'elles seront éclairées par l'histoire des Antilles françaises. Les bals populaires antillais constituent des lieux d’échanges où sont mises en scène des spécificités culturelles des originaires des départements français d'outre-mer de la Guadeloupe et de la Martinique en France, et plus particulièrement en région parisienne. Cette définition, qui n'est pas réductible à une catégorie sociale déterminée, renvoie à des expériences culturelles qui ont une portée identitaire. Les deux départements d'outre-mer précités sont deux anciennes colonies françaises qui ont été fondées en 1630 par la compagnie des Indes occidentales et au titre du pouvoir monarchique. Leur statut actuel de collectivités territoriales date de 1946. Ces deux îles comptent ensemble près de 700 000 habitants issus pour la plupart des populations d'origine française et africaine. Toutefois durant la deuxième moitié du XIXe siècle, le gouvernement français fit venir dans ses colonies d'Amérique et dans l’île de la Réunion, à l'instar des Britanniques dans leurs colonies des Antilles, des travailleurs libres originaires de l'Inde dont un grand nombre est resté sur place malgré la promesse de retour dans leur pays qui leur était faite par leurs employeurs qui étaient les entreprises sucrières, propriétaires des grandes plantations de canne à sucre. C'est d'ailleurs l'une des premières formes modernes d'immigration de populations extraeuropéennes dans des territoires placés sous la tutelle anglaise, hollandaise ou française pour remplacer le travail servile qui a été aboli définitivement dans les plantations sucrières en France en 1848.

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Le pouvoir colonial, et les idéologies sur lesquelles il s'appuyait, a encouragé les Antillais à privilégier une partie de leur héritage culturel au détriment de leur histoire africaine. Aussi dans les sociétés antillaises, les références africaines sont reléguées à l'arrière-plan pour émerger lors de certaines manifestations populaires. Dès leur fondation, et jusqu'à la première moitié du XIXe siècle, les habitants des colonies françaises d'Amérique ont vécu dans la hantise permanente d'une invasion de leur territoire par les forces anglaises et, les différentes fortifications1 qui ont été construites en Martinique et en Guadeloupe sous la monarchie et à l'époque napoléonienne viennent conforter cette réalité et rendent compte du renforcement de la culture française dans un tel contexte. En effet, dès le début de la colonisation, les populations des colonies françaises devaient apporter leur contribution à l’effort de guerre contre les puissances rivales en participant directement aux combats aux côtés des forces royales. Les Antillais ont toujours privilégié une partie de leur héritage culturel, c'est-à-dire tout ce qui relève de la culture française. Mais leur isolement par rapport à la France continentale et les velléités de guerre permanentes qui régissaient les rapports entre la France et l’Angleterre sur le continent américain ont façonné considérablement un certain patriotisme français dans les Antilles, lequel était entretenu par l’exclusivité des échanges économiques avec la métropole. Au début du XVIIe siècle, certaines puissances européennes comme l’Angleterre, la France et la Hollande, se sont unies pour contrer l’expansion coloniale des deux nations ibériques (l’Espagne et le Portugal) qui dominaient le commerce maritime entre l’Europe et le Nouveau Monde en raison de l’antériorité de leur présence sur ce continent. La stabilisation des conquêtes coloniales tardives de la France, de l’Angleterre et de la Hollande dans le Nouveau Monde s’accompagna d’un accroissement des rivalités franco-anglaises marquées par des engagements militaires offensifs des Anglais contre les colonies
1 Certaines zones côtières de la Martinique et de la Guadeloupe gardent encore les traces des postes de défense fortifiés et armés de canons qui permirent aux troupes royales et aux habitants de ces colonies de repousser les tentatives d’invasion des puissances rivales.

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françaises sur le continent américain dès lors que les forces maritimes des puissances ibériques se trouvaient affaiblies ; ce qui aboutira à l’abandon par la France de ses possessions coloniales en Amérique à l’exception des Antilles et de la Guyane qui ont toujours constitué des positions stratégiques de première importance dans la politique d’expansion coloniale de la France dans le Nouveau Monde. Ce n’est pas un hasard si de nombreuses expéditions militaires françaises, en particulier celle de Lafayette qui allait combattre aux côtés des Américains, qui s’étaient révoltés contre la tutelle coloniale britannique, bénéficièrent du soutien logistique des structures maritimes françaises implantées en Martinique. Quant aux schèmes culturels qui se rapportent à la civilisation africaine, ils ont été réprimés dans le passé, d’abord par les colons, ensuite par les couches sociales intermédiaires issues de la rencontre entre Européens et Africains dans les colonies parce qu’ils les considéraient comme contraires, voire néfastes aux valeurs de la civilisation française. Néanmoins, c'est dans les milieux populaires que l'on trouve de nombreux traits de la civilisation africaine. Le développement de l’épistémologie dans les sciences humaines a permis la remise en cause des idéologies contenues dans certaines théories de l’anthropologie, notamment en ce qui concerne la perception ethnocentrique de l’évolution des sociétés. Dans le passé, les milieux populaires dans les Antilles, qui étaient soumis à des conditions d'existence très pénibles, accordaient une importance particulière à la fête qui leur offrait la possibilité d'exprimer leur sens communautaire et d’enraciner une identité autour des valeurs culturelles qui pouvaient les rapprocher. De plus, les strates supérieures dans la société coloniale faisaient de la fête une donnée permanente et nécessaire pour consolider leur pouvoir de domination ; ce que de nombreux fonctionnaires coloniaux et des voyageurs n'ont pas manqué de souligner, quand ils ne dénonçaient pas le caractère excessif de la fête et des loisirs dans la mentalité de l'aristocratie coloniale, laquelle était à la fois héritière et imprégnée des valeurs du système féodal. Ainsi les bals populaires, en tant que lieux destinés à favoriser les rencontres entre des individus appartenant à un même milieu social, ont pu s'imposer aisément dans la culture antillaise. Ces activités ont subi des évolutions ou des adaptations à travers l'histoire des Antilles, mais leur sens social qui
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tend vers l'affirmation d'une cohésion de groupe et de classe, contribue pleinement à la pratique de ces manifestations en région parisienne. Comme les schèmes culturels du passé demeurent très actifs dans la société antillaise, la réalité des bals populaires des ressortissants des Antilles françaises se laisse appréhender, dans une première approche, et sur le plan méthodologique, dans une perspective historique car l’homme d’hier forme la partie inconsciente de l’individu actuel2. Si l'histoire n'explique pas entièrement l’existence des bals populaires auxquels s’adonnent les Antillais, elle peut néanmoins aider à comprendre pourquoi ces activités et tous les symboles socioculturels qui s'y rattachent (le choix des lieux, les pratiques culinaires, les techniques de danse, les expressions corporelles...) continuent d'occuper une place importante dans de nombreuses activités culturelles des Antillais. 2. La migration des Antillais en France La pratique des bals populaires des Antillais en région parisienne n’aurait pas de raison d’être sans la présence de nombreux ressortissants des Antilles françaises dans la capitale et sa banlieue. Par conséquent, l'étude de ces manifestations nécessite que l’on s’interroge sur les mécanismes socio-économiques qui contribuent à l'émigration des Antillais en France. Encouragée par les pouvoirs publics, cette politique d’immigration, qui a été élaborée dans les années soixante, s’inscrit dans un processus de socialisation qui concerne d'une manière historique les ressortissants des départements d'outre-mer. Cette perspective de changement résulte des règles socio-économiques de type colonial qui régissent les rapports sociaux dans ces îles où les productions agricoles traditionnelles et le tourisme occupent une place importante dans l’économie antillaise. Sur le plan culturel, et bien qu’elles gardent leurs spécificités, les sociétés antillaises constituent des entités qui s’ajoutent à celles qui font partie de la nation française. Cependant, dans sa situation de
2 DURKHEIM (E.), L'évolution pédagogique en France, Paris : Alcan, 1938, p. 16

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migrant, le Domien est confronté à des réalités socioculturelles qui sont parfois différentes de celles qui prévalent dans sa société d’origine. Si la migration des Domiens en France métropolitaine constitue une réponse à la précarité de la situation économique dans les Antilles françaises, elle s’inscrit néanmoins dans un processus de socialisation qui consiste pour les migrants, à intérioriser de nouvelles valeurs et des normes culturelles qui sont nécessaires à leur intégration3 dans leur nouveau milieu d’accueil. Cette politique migratoire s’accompagne d’un programme d’insertion par la formation professionnelle et une aide à la recherche d’emploi. Depuis la fondation des colonies françaises des Antilles, l'économie coloniale a entraîné une migration alternée. Jadis, c’étaient des travailleurs agricoles français qui étaient arrachés à leur terre et que la bourgeoisie faisait venir dans ce que l'on appelait à l'époque les « îsles » en leur promettant une vie meilleure. Parmi ces engagés, nombreux sont ceux qui deviendront des contremaîtres et encadreront, dans la terreur du système esclavagiste des plantations, des esclaves africains achetés par des négriers sur les côtes africaines auprès de leurs traiteurs locaux. Aujourd'hui de nombreux ressortissants de ces territoires sont contraints, pour des raisons économiques de venir travailler en France métropolitaine tant les perspectives d’emploi restent limitées dans leur département d’outremer respectif en raison de nombreux facteurs qui dénotent la permanence des mécanismes d’une économie de type colonial (inorganisation du secteur agricole, système agraire inadapté, etc.). Pour les pouvoirs publics, la migration correspond à une mobilité géographique à l'intérieur d'un espace territorial français. Mais cette migration dévoile un paradoxe : elle rend compte des stratégies de contrôle des travailleurs à l'échelle nationale dans une économie qui est dominée par un capitalisme mondial.

3 BOLLIET (D.), SCHMITT (J.P.), Socialisation : les enjeux d’un concept, Paris : Bréal, 2002, pp. 13-21

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Ainsi l'immigration des travailleurs étrangers ne concerne pas seulement la France métropolitaine, elle s’étend également aux trois départements français d’outre-mer en Amérique : la Guadeloupe, la Guyane et la Martinique où arrive, depuis les années quatre-vingt-dix, une main d'œuvre à bon marché en provenance des territoires périphériques, notamment d’Haïti et de la Dominique, pour ce qui concerne les Antilles françaises, et essentiellement du Brésil et du Surinam pour la Guyane. Ces territoires attirent des populations des pays voisins non francophones au point que, comme en France métropolitaine, l’immigration constitue un thème politique pour les populations des départements d’outre-mer où le taux de chômage reste élevé. Parce qu'elle est soutenue par les pouvoirs publics, la migration antillaise en métropole a pour effet, dans une première approche, de générer un processus de socialisation. Mais la première finalité de cette migration consiste à apporter des réponses aux conséquences d'une situation économique très précaire dans les Antilles ; par conséquent, elle entretient avec les bals populaires des Antillais une relation d'implication : la situation socio-économique s'inscrit dans une logique de dépendance et engendre par conséquent des nouveaux lieux de contestation qui sont activés par des vecteurs culturels du milieu d'origine. En 1961, le ministère d'Etat chargé des départements et territoires d'outre-mer décidait la création d'un organisme4 ayant pour but d’organiser dans de bonnes conditions la migration de travailleurs antillais, guyanais et réunionnais vers la métropole. Officiellement et concrètement la migration des originaires des départements d'outremer s'inscrivait dans une stratégie de planification économique qui comportait également une action visant à ralentir la poussée démographique dans ces territoires. D’une manière générale, les jeunes migrants étaient orientés vers une formation professionnelle ; ce qui contribuait à leur insertion sur le marché du travail. Dans les Antilles, la situation de l'emploi et du chômage est résumée dans le tableau de l'INSEE (recensement de 1974) ci-après.
4 Il s'agit du BUMIDOM : Bureau chargé de la migration des originaires d'outre-mer. En 1982, cet organisme devient : Agence nationale pour l'insertion des travailleurs d'outre-mer.

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Désignation des catégories sociales Population active

Guadeloupe

Martinique

105 959

104 484

Total des actifs

83 940

84 047

Chômeurs

22 019

19 437

Ayant travaillé

11 371

8 905

Recherchant un premier emploi

10 648

11 532

En 1996, on estimait à 316 000 le nombre des originaires des départements d'outre-mer vivant sur le territoire de la France métropolitaine. Si les années soixante marquent la période de l'évolution du flux migratoire des Antillais, Guyanais et Réunionnais en métropole, à partir des années soixante-dix on constate une inversion du flux migratoire des Domiens vers leur département d'origine. Ce changement s'inscrit également dans un ensemble de mesures prises par l'Etat pour encourager les investissements de la métropole vers les départements d’outre-mer. Ce qui profitera alors à l’industrie du tourisme et aux secteurs qu’elle suscite comme l’artisanat. Cette tendance s’accélérera avec les lois sur la décentralisation régionale au début des années quatre-vingt. Cependant, en dépit des efforts accomplis en matière économique, le taux de chômage reste assez élevé dans les DOM, où il représente près de 35 % de la population active. En raison de l'insuffisance du marché de l'emploi dans les départements d'outre-mer, beaucoup de jeunes Domiens sont contraints de vivre leur première expérience professionnelle sur le territoire métropolitain.

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3. Evolution des bals antillais en France 3. 1 Danses et musiques traditionnelles des bals antillais L’intérêt des acteurs de l’économie des loisirs en France métropolitaine pour la musique et les bals d’inspiration antillaise n’apparaît pas exclusivement avec le mouvement migratoire récent des Domiens. Ainsi, jusqu’au début du XXe siècle, la musique antillaise était connue en France à travers les récits des voyageurs français qui visitèrent ou séjournèrent dans les Antilles. De plus, dans la société française, la musique classique était la norme musicale dominante. Néanmoins, une place secondaire était allouée à d’autres expressions musicales, en particulier celles qui intervenaient dans l’animation des activités festives de la bourgeoisie, et qui s’étendaient aux milieux populaires comme modèles. La société française se caractérisait par l’existence d’entités régionales avec leurs spécificités culturelles. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les musiques et les danses qui venaient de la France métropolitaine comme la mazurka et la quadrille animaient les bals des milieux bourgeois dans les Antilles ; celles-ci étaient diffusées dans les autres couches sociales de la population qui les adaptaient au contexte local. Les deux danses précitées, qui étaient en vogue en France au XIXe siècle, décrivent des figures codifiées que doivent effectuer le cavalier et sa partenaire. De plus, la quadrille, qui était également très populaire dans les Antilles jusqu’aux années soixante, implique que les danseurs évoluent dans une formation en carré de quatre couples. Chaque groupe de cavaliers et cavalières meut aux ordres d’un membre de la formation musicale qui est désigné traditionnellement par « commandeur » ; c’est lui qui dicte aux danseurs les figures à effectuer et la manière de procéder. Les injonctions du commandeur s’adressent plus particulièrement aux cavaliers qui doivent montrer leur maîtrise de la danse concernée au point d’entraîner harmonieusement leur partenaire ; ils accompagnent leurs déplacements par de gestes de révérence. La quadrille fait partie de la musique et des danses traditionnelles antillaises ; elle est très enracinée en Guadeloupe où il existe des formations spécialisées dans cette activité de réjouissance qui contribue au succès de certains bals populaires notamment à l’occasion des fêtes patronales ; elle est constituée des cinq figures suivantes :
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1. Le pantalon ; 2. L’été ; 3. La poule ; 4. La pastourelle ; 5. La finale. Il semble que la mazurka est plus intégrée que la quadrille dans la société martiniquaise où elle fait partie du répertoire des orchestres qui animent les soirées dansantes antillaises. Dans un orchestre guadeloupéen en 2005, qui animait les bals de quadrille, on pouvait constater la présence des instruments suivants : - deux accordéons ; - deux tambours ; - un violon ; - un hochet ; - un racleur ; - un triangle ; - une guitare basse ; - une guitare solo. Dans la quadrille, les ordres du commandeur aux danseurs se font toujours en français alors que le créole, qui est la langue vernaculaire antillaise, imprègne les autres formes musicales dans les Antilles. On entrevoit déjà l’ambivalence culturelle et linguistique qui caractérise les sociétés antillaises. En France métropolitaine, à partir de 1835, on assiste à une évolution de la quadrille qui adopte des postures corporelles jugées indécentes par les défenseurs de l’ordre moral, d’où sa réfutation par des dignitaires de l’Eglise catholique qui la considéraient comme une activité qui se trouvait en décalage avec la norme dominante qui concernait les danses festives. Or il semble que la quadrille n’est pas aussi conventionnelle que la mazurka quant aux rapports au corps. Dans la mazurka, les deux partenaires sont de face, sans être enlacés ; ils évoluent en couple sur la piste de danse, l’homme tenant délicatement sa cavalière. Par contre, dans la quadrille le couple s’affranchit de ce contact physique continu. Il convient de souligner, qu’en raison de l’importance de son pouvoir dans la société française jusqu’au début du XXe siècle, l’Eglise catholique se réservait le droit d’émettre une appréciation morale sur la fête et le plaisir de la danse

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qu’elle suscitait5. Aussi, c’était à contre-courant des positions des curés que les paroissiens s’adonnaient aux réjouissances qui incluaient des danses diverses. Antérieurement à la quadrille, le « menuet » faisait partie des danses festives de la bourgeoise et des milieux populaires dans la société antillaise au XVIIIe siècle. Cette danse, qui est originaire du Poitou, a été introduite dans les Antilles par des colons du milieu paysan de cette région dont un grand nombre émigra dans les colonies françaises du Nouveau Monde aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le menuet est tombé en désuétude à la fin du XVIIIe siècle. Si la quadrille et la mazurka continuent d’occuper une place importante dans les bals antillais traditionnels, d’autres danses comme la valse et le boléro suscitent encore un certain attrait de la clientèle dans ces manifestations. 3. 2 Une nouvelle ère de la musique des bals Le début du XXe siècle, marque une révolution de la musique puisque désormais celle-ci peut être écoutée et enregistrée dans les maisons familiales ou les cabarets, sans la présence de musiciens, grâce à l’invention du phonographe par l’américain Thomas Edison en 1877 et du tourne-disque6 en 1904. Cette évolution de la technologie musicale s’accompagna de l’introduction en France de nouvelles danses venues d’Amérique comme le « cake-walk » en 1902 qui faisait partie de l’animation des salles de spectacles parisiennes et d’autres grandes villes du pays. Puis, en 1905, le tango argentin arriva à Paris où cette nouvelle danse connaîtra un grand succès qui s’étendra à de nombreux pays d’Europe7. Durant la même année, une nouvelle danse brésilienne : la « matchiche », qui est une sorte de marche entraînante qui se caractérise par des déhanchements corporels, ce qui suscita la réprobation des défenseurs de l’ordre moral.

5 IHL (O.), La fête républicaine, Paris : Gallimard, 1996, pp. 80-163 6 Une compagnie anglaise mit au point la gravure et la lecture du disque à sillon. 7 DECORET-AHIHA (A.), Les danses exotiques en France, Paris : Centre national de la danse, 2004, pp. 63-105.

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En 1917, alors que la France se trouvait engagée dans un conflit militaire contre l’Allemagne, l’armée des Etats-Unis débarquait massivement sur le territoire national pour combattre aux côtés des troupes françaises et des alliées. Les américains sont arrivés en France, certes avec des matériels de guerre les plus modernes du monde, mais également avec leur propre modèle culturel dont un genre musical nouveau des Afro-Américains : le jazz qui enthousiasmera toute l’Europe occidentale. A la fin de la première guerre mondiale, à laquelle participèrent des milliers de soldats des Antilles, de la Guyane, de la Réunion et d’autres territoires d’outre-mer, les français renouaient avec les devises de la république que leur avaient insufflées les révolutionnaires de 1789, et sur lesquelles pesaient des menaces depuis le renforcement de l’Empire germanique qui entretenait des velléités contre la France. La paix rétablie, après la défaite de l’Allemagne en 1918, les Français se trouvaient épris d’un engouement pour « les cultures exotiques » qu’ils pouvaient désormais découvrir à travers des reportages filmés. Toutefois, jusqu’aux années soixante, qui correspond à la fin de la colonisation, la majorité des populations des puissances coloniales, qui était imprégnée des stéréotypes résultant de l’idéologie coloniale, croyait que les musiques d’ailleurs étaient à l’image des individus qui les produisaient, c’est-à-dire peu évoluées. De même, en Europe occidentale, on distinguait « la vraie musique », c’est-à-dire celle qu’affectionnaient les classes dirigeantes, et les expressions musicales populaires qui relevaient du folklore8. Mais peu à peu les musiques exotiques renverront les populations des ex-puissances coloniales à leur propre histoire, et constitueront pour elles une sorte de miroir identitaire. D’ailleurs, les interactions culturelles entre les sociétés américaines et occidentales européennes ont influé sur la perception des anthropologues quant à leur approche des sociétés extraeuropéennes. Ainsi, dans la perspective d’une rupture épistémologique, certains ethnologues réflexivistes américains ont élaboré de nouvelles méthodes d’enquête de terrain conçues comme un dialogue entre l’ethnologue et l’autre, c’est-à-dire l’individu qui

8 KALEKA (M.), Les rapports entre le populaire et le savant dans la musique d’Aaron Copland, in Analyse musicale, n° 60, septembre 2009, pp. 101-105.

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appartient à une autre culture9. S’agissant de l’étude des sociétés américaines qui résultent de la colonisation européenne, des chercheurs démontrent, à travers la réflexivité, que la singularité de l’autre les renvoie à leur propre étrangeté qui est conceptualisée, d’où l’importance de l’épistémologie dans la phase analytique. En Europe, et dans les sociétés occidentales en général, les classes dominantes avaient relégué à l’arrière-plan, toutes les formes d’expressions culturelles populaires. Mais les anciennes colonies des puissances européennes en Amérique ont fait évoluer les mentalités en Europe sur la musique exotique, en particulier les Américains avec le jazz, le blues, le rock… En fait, les musiques et les danses populaires dans les ex-colonies françaises, anglaises, espagnoles et portugaises du continent américain, en tant que produits d’une partie de l’histoire coloniale des puissances européennes de référence interpellent les populations des puissances tutrices ou ex-colonisatrices qui se reconnaissent à travers des schèmes culturels communs, d’où la fascination que suscitent ces musiques dans les métropoles occidentales. Les groupes populaires anglais des années soixante ont contribué à la vulgarisation de la musique rock élaborée par les communautés afro-américaines dans les ex-colonies britanniques du sud des Etats-Unis. Cette création musicale résulte des rencontres entre des colons anglais et des esclaves africains. Les productions musicales dans les ex-colonies européennes en Amérique témoignent les différents apports qui participent à leur existence. Sur le plan culturel, les populations des Antilles, de la Guyane et de la Réunion ont reçu autant de leurs aïeux qui venaient de diverses provinces françaises que de ceux qui, arrachés à leur terre en Afrique, étaient emmenés de force dans le Nouveau Monde. Ce n’est pas un hasard si certaines de leurs musiques trouvent un écho favorable dans les milieux populaires de leurs anciennes puissances tutrices. Dans les années vingt, la biguine, qui est à la fois une musique et une danse des Antilles françaises, faisait son apparition en France métropolitaine certes en région parisienne où était établie une communauté antillaise relativement importante dont les membres appartenaient majoritairement à la classe moyenne (étudiants, cadres, ouvriers, fonctionnaires…). A cette époque, une quantité
9 DAVIES (Ch. A.), Reflexive Ethnography : a guide to researching selves and others, London ; New York : Routlege, 2008, pp. 3-27.

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significative des originaires des Antilles en France habitait également dans la région bordelaise en raison des liens historiques privilégiés qu’entretenait la capitale de la région Aquitaine avec les anciennes colonies françaises d’Amérique. De plus, jusqu’aux aux années cinquante, c’est-à-dire avant le développement de l’aviation commerciale, Bordeaux était la ville d’accueil des navires de transport en provenance des Antilles. De même, l’académie des AntillesGuyane était rattachée à celle de Bordeaux jusqu’aux années soixante. La fin de la première guerre mondiale et l’arrivée en France de nouvelles musiques américaines coïncidaient avec le développement de nouveaux espaces d’écoute qui impliquaient la participation active des clients, d’où l’institution des dancings et d’autres lieux de réjouissance comme des bals thématiques et des salles de spectacles. L’antériorité des relations des Antilles avec la métropole a toujours suscité une certaine fascination de nombreux français pour ces anciennes colonies qui avaient déjà fourni à la France, depuis le XVIIIe siècle quelques célébrités dans les domaines : politiques, militaires, musicales, littéraires... En France, durant les années vingt, les bals populaires étaient nombreux dans les villes et les campagnes françaises où ils contribuaient au maintien des liens sociaux et constituaient en outre le moyen privilégié de rencontre matrimoniale. Par le mode de fréquentation qui les caractérisait, ces bals revêtaient un aspect familial puisque, si les garçons y venaient pour séduire une partenaire par l’intermédiaire de la danse, les filles évoluaient sous la vigilance de leurs parents. Durant la même période, on assistait à la généralisation des bals aux catégories socioprofessionnelles diverses : bals des cuisiniers, bals des fermiers, bals des domestiques, bals des garçons de café, etc. C’est dans ce nouveau contexte que sera organisé périodiquement à Paris « le bal nègre » (comme on disait à l’époque) où des coloniaux et leurs amis en France, avec lesquels ils entretenaient des relations d’affaires, pouvaient se retrouver. C’est à travers ces manifestations que sera popularisée la musique antillaise qui bénéficiait déjà des supports en France du fait de l’antériorité des îles dans l’espace colonial français. De plus, cette musique était jouée par des créoles10, c’est-à-dire des individus aux types physiques variés
10 Le terme « créole » a évolué dans l’histoire ; il apparaît vers la fin du XVIIe siècle pour désigner les Blancs qui avaient fait souche dans les îles. Puis vers la fin du XVIIIe siècle, aux populations des Antilles qui se distinguaient par leurs habitudes

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résultant de plus de deux siècles et demi de colonisation française et de métissage dans les Antilles. A Paris, durant la première moitié du XXe siècle, le bal des domestiques antillais attirait de nombreux Français en quête d’exotisme non seulement pour la musique et les danses spécifiques qui étaient mises en scène, mais aussi pour l’art culinaire créole. Ces manifestations étaient généralement sponsorisées par des organismes privés. D’autres catégories sociales antillaises en métropole, comme les associations d’étudiants originaires des Antilles, organisaient également des soirées dansantes qui connurent un grand succès dans les villes où elles se déroulaient notamment à Paris, Bordeaux, Toulouse et Montpellier.

culturelles spécifiques, en particulier linguistiques puisque tous les autochtones parlaient une langue commune : « le créole ».

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CHAPITRE I. PROBLÉMATIQUE ET MÉTHODES

1. Le champ d'expérience historique Dans les traditions culturelles aux Antilles, la musique et la danse occupent une place privilégiée ; on les retrouve à tous les moments importants de la vie (naissance, communion, mariage, etc.). En règle générale la musique antillaise est élaborée pour la danse. Les lieux de rencontre comme les bals, en contribuant à la valorisation et à la diffusion de cette musique dans des espaces de sociabilité spécifiques confèrent à ces activités une place primordiale parmi les symboles sociaux qui participent à la cohésion des migrants antillais en métropole. Il n'y a pas de bal sans musique, c'est donc la musique qui crée le bal et occasionne ainsi les échanges. De même, la musique fait partie de l'histoire des Antilles ; elle est mémoire et lieu de mémorisation. Les bals antillais permettent aux participants de communiquer et de commémorer une mémoire collective, celle qui retrace le contexte sociohistorique des anciennes colonies françaises des Antilles pour une meilleure prise sur le réel. Cette mémoire participe à la dynamique des bals antillais en région parisienne, en même temps qu’elle aide à mieux comprendre les stratégies et les enjeux dont ces manifestations sont porteuses dans leur nouveau contexte ou dans leur milieu d’origine. Aussi loin que l'on remonte dans l'histoire des Antilles françaises, on constate que la musique et la danse constituent des moyens de communication sur le plan de la temporalité. Cette communication privilégie l’ordre symbolique plutôt que l’oralité. Dès le début de la formation des sociétés antillaises, l'idéologie religieuse dominante, en l'occurrence le catholicisme, en prévoyant l'aménagement des espaces-temps hors travail comme les fêtes religieuses a contribué au renforcement de la musique et de la danse comme des moyens discursifs qui permettaient aux individus des milieux populaires de déjouer les pièges de la domination coloniale. Les rassemblements dans les églises catholiques et les cérémonies religieuses constituaient des occasions de rencontre pour les fidèles. Aussi le poids de l'Eglise catholique dans la société coloniale est le reflet de ce qu'elle représente dans la société française métropolitaine où, jusqu'à la révolution française, cette institution constituait un contre-pouvoir face à l'autorité politique. Lorsque le pouvoir
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monarchique donnait son accord pour l’envoi des colons dans les colonies, il exigeait que ces derniers soient catholiques. Aussi il était difficile pour un colon qui n’appartenait pas à cette religion d’habiter dans les colonies françaises tant l’Eglise catholique structurait la vie sociale des habitants. D'ailleurs, du XVIIe siècle au XIXe siècle, les missionnaires catholiques utilisaient le terme « hérétique » pour désigner les dissidents de l’Eglise romaine, en particulier les protestants qui étaient majoritaires dans les colonies anglaises et hollandaises. L'enseignement catholique s'articule autour de la vie de Jésus, qui reste un personnage à la fois historique et mystérieux ; il ne pouvait être qu’une référence positive pour des individus qui se trouvaient soumis à l’exploitation esclavagiste. De plus, dans ses messages qui ont été rapportés par les apôtres, Jésus, né dans la pauvreté, dira qu’il n’est pas venu pour les riches et ceux qui sont en bonne santé, mais d’abord pour ceux qui sont éprouvés par les aléas de la vie, d’où les béatitudes qu’il évoquera comme sources d’espérance dans une dynamique d’engagement dans le monde réel. Mais selon l’enseignement de l’Eglise catholique, Jésus, qui deviendra le Christ après sa passion, est surtout, et c'est le plus important de son Être, l'émanation de la puissance de Dieu venue sur terre pour sauver l'homme du péché. Cette croyance, qui a été renforcée par les témoignages de l’apôtre Paul, a animé la foi des premières communautés chrétiennes et continue de régir la fidélité des chrétiens. Ainsi pour les esclaves, l'adhésion à l'Eglise catholique ne pouvait se faire que dans l’indifférence même si elle intervenait dans un cadre festif et leur offrait, d’une manière plus ou moins illusoire, la perspective d’une vie meilleure. Comment alors, dans ces conditions trouver une justification évangélique à la pratique de l’esclavage ? Les membres du clergé légitimaient la servitude des africains par le fait que, d’une part, ils n’avaient pas d’âme, et d’autre part, le baptême et le catéchisme leur permettaient de se laver du pêché dont la servitude était la conséquence. Le système esclavagiste et le colonialisme ont façonné une certaine idéologie du christianisme dont les représentants se trouvaient autant parmi les colons que les membres du clergé. Pourtant tout l’enseignement de Jésus, qui a été rapporté par les
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apôtres, prodigue l’amour du prochain. Au XVIIe siècle, au moment où toute l’Europe connaissait un régime monarchique, la pratique de l’esclavage n’a pas été possible sur le territoire européen où néanmoins était pratiqué le servage. La terre appartenait aux seigneurs qui avaient à leur disposition des paysans qui la travaillaient et payaient en nature leurs propriétaires sur une partie de leurs récoltes. Aux Antilles, au même titre qu’en France métropolitaine où l’Eglise catholique était intégrée dans le pouvoir de l’Etat jusqu’à la révolution française, les milieux populaires ne pouvaient intérioriser le sens religieux empreint d’idéologie que leur dispensaient les membres du clergé car pour des individus qui étaient soumis à l’oppression, la religion devait faire partie du cheminement qui mène vers leur libération. On comprend alors que dans les années soixantedix, certains représentants de l’Eglise catholique en Amérique latine, à l’exemple du prêtre Helder Camara, ont développé une théologie de la libération comme support de lutte contre l’exploitation économique que subissaient les populations des ces régions. De même, le pasteur américain Martin Luther King s’est appuyé sur les textes des évangiles dans son combat pour l’égalité des droits civiques. Il s’agit là d’une rupture fondamentale dans la tradition de l’Eglise en Amérique, laquelle s’est toujours bien accommodée au système esclavagiste dont elle était partie prenante. D’un point de vue évangélique, l’enseignement de Jésus conduit le chrétien à se libérer de l’emprise du mal. C’est pourquoi Jésus va proposer aux hommes des règles de conduite à appliquer. Mais une contradiction réside dans la pratique des représentants de l’Eglise catholique : comment, dans les colonies du XVIIe siècle jusqu’au milieu du XIXe siècle, pouvaiton à la fois enseigner l’amour de Dieu dans un contexte de servitude et contribuer de manières directes et indirectes à la permanence de la domination. D’où le mystère du mal auquel les théologiens n’ont cessé de méditer depuis le début du christianisme. Cette antinomie conduit les populations dominées à donner un sens autre que celui qui leur est projeté par les catéchistes ; le Christ est celui à qui le fidèle de l’Eglise catholique s’adresse pour l’aider à lutter contre le mal en général ou ce que les individus qualifient comme tel. Il est l’objet de nombreuses demandes qui se situent parfois en marge de la foi chrétienne. Ainsi dans les milieux populaires aux Antilles, il n’est
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pas rare de voir des fidèles associer des saints de l’Eglise catholique à des pratiques de sorcellerie ; ce détournement de l’enseignement religieux se retrouve également dans certaines campagnes agraires en métropole, mais dans le contexte antillais l’apport du religieux résultant des civilisations africaines participe aux différents modes d’expressions culturelles des couches populaires. Cette contribution de l’Afrique ne doit pas être perçue sous l’angle du paganisme tant elle rend vivant le message évangélique à travers notamment la liturgie des messes qui se trouve marquée par un air de fête. Il semble que, devant l’absurdité et le non-sens du sens de l’approche religieuse, des membres du clergé dans les Antilles à l’époque de la servitude, les milieux populaires se sont appropriés de la liturgie à laquelle ils conféraient une orientation plus conforme à leur vécu et à leur espérance. D’après le père Placide Tempels11, qui a étudié la cosmologie des peuples bantous, dont le système de pensée a été diffusé très largement en Afrique sub-saharienne, le rapport des individus au religieux en Afrique est fortement marqué par une relation qui est profondément endocentrique dont les rites ont pour fonction de conforter. Le Philosophe Paul Ricœur voit dans la liturgie non seulement une « action mais une pensée12 ». Au XVIe siècle, l’esclavage réapparaît dans l’histoire européenne à un moment où, paradoxalement, la France et l’Angleterre excellaient dans les arts, les sciences, les lettres, la philosophie, la théologie, etc. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, c’est-à-dire à la révolution française, l’esclavage va perdurer dans les colonies dans l’indifférence quasi générale des écrivains et philosophes. Certes, certains auteurs reconnaissaient le caractère immoral de ce système ; mais la violence sur laquelle reposait la servitude régissait également la vie des individus dans les sociétés monarchiques où toutes les formes de contestation étaient réprimées brutalement. D’où l’emploi en littérature de certaines figures du discours par quelques écrivains au XVIIIe siècle pour exprimer leur désaveu sur des sujets de société, à l’exemple de Voltaire qui s’attaquera à la noblesse dans ses pièces de théâtre à dominante satirique.

11 KAGAME (A.), La philosophie bantoue comparée, Paris : Présence Africaine, 1976. 12 In La Croix du jeudi 28 décembre 2000.

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