Les Don Juan ou La Liaison dangereuse

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EAN13 : 9782296319790
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Musique et Musicologie « Les Dialogues» Collection dirigée par Danielle Cohen-Lévinas

LESDONJUAN OU lA LIAISON DANGEREUSE

MUSIQUE ET LITfÉRATURE

Collection !MusitJue et !Musicologie: les f})ia,loaues Dirigée par Danielle Cohen-Lévinas

Gtte nouvelle collection a pour but, d'une part, d'ouvrir la musicologie au présent de la création musicale, en privilégiant les écrits des compositeurs, d'autre part, de susciter des réflexions croisées entre des pratiques transverses: musique et arts plastiques, musique et littérature, musique et philosophie, etc. Il s'agit de créer un lieu de rassemblement suffisamment éloquent pour que les méthodologies les plus historiques cohabitent auprès des théories esthétiques et critiques les plus contemporaines au regard de la musicologie traditionnelle. L'idée étant de "dé-localiser" la musique de son teritoire d'unique spécialisation, de déterritorialiser au sens deleuzien du terme, afin que naisse un Dialogue entre elle et les mouvements de pensées environnants.

À paraître: Henri POUSSEUR, Ecrits. Morton FELDMAN, Ecrits

Michaël LEVINAS, Ecrits

Eveline

Andréani

Michel Borne

LES DON JUAN OU
LA LIAISON DANGEREUSE

Musique et littérature

EditiansL'Hannattan
5-7,

rue de l'Ecole-Polytechnique

75005Paris

L'Harmattan !NC 55, rue Saint Jacques Montréal-Québec Canada H2Y lK9

L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4300-1

PROLOGUE

Le titre Les Don Juan ou la liaison dangereuse recouvre deux lectures d'un même phénomène. Le libertinage. La première partie, littéraire, s'intéresse aux conditions sociales, politiques et psychologiques qui ont généré le mouvement libertin entre le 17e et le 18 e siècles, à travers différentes oeuvres littéraires et théâtrales, parmi lesquelles El Burlador de Tirso de Molina et le Dom Juan de Molière constituent des figures de proue; la deuxième partie est une analyse musicale de l'une des partitions les plus marquantes de Mozart, Don Giovanni, ainsi que du livret, conçu par Da Ponte, sur lequel le compositeur a travaillé. Pourquoi cette tentation d'un double éclairage à propos d'un des personnages mythiques les plus populaires de l'histoire dramaturgique européenne? Entre autres raisons, parce que forme et rhétorique musicales ne sauraient être dissociées, selon nous, de l'histoire des mentalités. Les discours habituels sur la musique ne portent généralement que sur la discipline et se présentent comme des sortes de soliloques, écrits par des musicologues dont on dirait, sauf exceptions, qu'ils sont 7

profondément sourds aux bruits du monde. Or pourquoi vouloir encore ignorer que l'évolution de la grammaire musicale est étroitement liée à celle d'une appréhension sensible du tissu social, intellectuel et artistique, et fonction des formes que prend, dans chacun des pays européens au cours des siècles, le pouvoir politique? Mozart, relativement libre parce que nomade dans les Allemagnes, fils d'un petit employé culturel viennois, ne conçoit pas du tout l'écriture lyrique de la même manière que ces compositeurs de Cour, liés à la royauté française, que sont Rameau et Gluck. Le pouvoir royal en France, en effet, est depuis des siècles centralisé et centralisateur. Le musicien au service du Roi doit en conséquence correspondre aux désirs du monarque et concevoir des oeuvres qui représentent ce pouvoir sous une forme magnifiée et symbolisée. La tragédie lyrique française est ainsi, depuis ses débuts au 17ème siècle, divertissement de Cour. Elle ne peut donc adopter la même construction interne que l'opera seria vénitien, que l'opera buffa bourgeois napolitain, que l'oeuvre lyrique germanique, cette dernière obéissant à un impératif de forme organique. Autrement dit, l'expression musicale, de même que d'autres formes d'expression artistique et littéraire, ne peut se développer en autarcie. Nous avons souhaité faire, comme on dit, "d'une pierre deux coups". L'œuvre de Mozart, Don Giovanni, s'offrait à une investigation particulière sous l'angle de l'Idée musicale, c'est-à-dire du développement de l'énergie propre au matériau sonore. Mais interroger le matériau revenait à questionner dans le même temps l'être-libertin, personnage clé non seulement de ce dramma giocoso mais aussi de toute une série de productions théâtrales. Car cette investigation historique et esthétique permettait de mieux éclairer, par comparaison, l'interprétation musicale du Don Juan italien, interprétation propre à Mozart, révélée, entre autres, par le choix du matériau et l'usage particulier qu'il en fait. Il appartenait au spécialiste des oeuvres littéraires et théâtrales baroques et classiques de mener une enquête aussi bien sur le terrain sociologique qu'est-ce que le mouvement libertin en France, quelles sont ses racines et ses finalités? - que sur le plan de l'expression dramatique. Suivre les péripéties du phénomène naissance et mort du libertin - à travers deux siècles et plusieurs auteurs, de Théophile de Viau au marquis de Sade (en centrant 8

toutefois son enquête sur El Burlador et sur le Dom Juan de Molière) est l'objet de la Partie 1. Entre la première partie de cet ouvrage et la deuxième, la liaison n'est pas aussi dangereuse qu'il pourrait y paraître; en effet, outre l'intérêt général qu'il y a à sonder les mystères d'une si intense production sur le seul mythe du Don Juan, un lien existe bel et bien entre Mozart et Molière. Le medium - involontaire, il faut le dire. entre le compositeur et l'écrivain de théâtre, est Bertati, ce petit poète, librettiste vénitien, impudemment plagié par Da Ponte. Car si Da Ponte, copiant Bertati, ignorait vraisemblablement tout de Molière, Bertati, lui, avait pris l'auteur français comme modèle. Si bien que, sans le savoir, Mozart a composé une musique sur une adaptation- très intelligente, certes, mais qui côtoie sans cesse son modèle ignoré - de la pièce française. Dans l'Introduction à la Partie II, on a tenté de faire apparaître les différentes transformations de ce personnage mythique, entre 1630 et 1787, à travers les voyages que le libertin accomplit en Europe (Espagne, Italie, France, Autriche). A partir du Burlador, modèle espagnol originel, l'écart qui s'est creusé entre l'esprit français, reflété par les dialogues de Molière, et l'esprit italien teinté pendant un siècle et demi par les lazzi de la Commedia dell'Arte, s'est comme comblé dans ce dramma giocoso, structuré par une forme organique propre aux compositeurs de langue germanique, la forme sonate. Ces successives métamorphoses ont mobilisé la curiosité d'abord, les recherches ensuite, des deux auteurs de cet essai. Eclairer la grammaire et la rhétorique musicales de Mozart en analysant le phénomène du libertinage et ses résonances, à travers l'évolution des mentalités, reste, on l'aura compris, l'objet central de ce texte à deux voix. Les inconditionnels du Don Giovanni de Mozart y trouveront peut-être des réponses, non exclusivement musicales aux questions qu'ils se posaient sur le libertinage en général, plus particulièrement sur le portrait du libertin qu'a tracé Mozart. Et les littéraires curieux d'une approche musicale constateront sans doute que la structure et le mouvement d'une oeuvre lyrique ne sont pas nécessairement énigmatiques pour des non spécialistes.

PARTIE

I

AUTOUR

DU MYfHE

DE DON JUAN

LE LIBERTINAGE DE THEOPHILEDE VIAU MARQUIS DE SADE

AU

Libertin, impie, athéiste, bel esprit, esprit fort, débauché, épicurien, roué, petit-maître, homme à succès, séducteur, tous tes mots mettent en évidence l'inflation et la confusion lexicales et sémantiques entourant l'émergence et le développement du phénomène philosophique, religieux, moral et social que nous allons évoquer, à l'intérieur duquel se détache le personnage de Don Juan - tant par la qualité que par la quantité des oeuvres qui s'en inspirent et par la fascination/répulsion qu'il a exercée (et exerce encore) sur le public: Stendhal, qui s'est si souvent rêvé en Don Juan, en témoigne: C'est probablement la comédie du monde qui a été représentée le plus souvent. C'est qu'il yale diable et l'amour, la peur de l'enfer et une passion exaltée pour une femme, c'est-à-

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dire ce qu'il y a de plus terrible et de plus doux aux yeux de tous les hommes, pour peu qu'ils soient au-dessus de l'état sauvage J. Mais en quoi se ressemblent ou se distinguent ces personnages fictifs ou réels à qui ces qualificatifs, tous fortement chargés de connotations péjoratives, ont pu être attribués; quel rapport entre les différentes incarnations de Don Juan (nous nous limiterons aux trois plus célèbres: Tirso de Molina, Molière et Mozart-Da Ponte), Cyrano de Bergerac, le duc de Richelieu, Molière lui-même, le Régent et son entourage, Casanova, Da Ponte, Valmont, le marquis de Sade; quels points communs autres que celui d'avoir encouru critiques et persécutions de la part des dévots et de la société bien-pensante? Parmi tous ces mots, celui de libertinage nous paraît occuper une place centrale, et c'est par son histoire qu'il faut commencer. Le mot libertin apparaît en français vers le milieu du XVIe siècle et désigne une secte protestante qui semble avoir développé des croyances à forte coloration naturaliste et matérialiste. Le terme va donc s'appliquer très rapidement, dès avant le XVIIe siècle, à ceux qui refusent les dogmes et les commandements de la religion chrétienne, qui prétendent utiliser de manière coupable leur liberté pour s'affranchir des croyances et règles morales prônées par l'Eglise et la société. L'esprit fort - athée, déiste, ou tout simplement sceptique - et l'impie, déviants par rapport à la croyance ou à la pratique religieuses sont vite soupçonnés d'être également déviants par rapport à l'ensemble des exigences morales. C'est le débauché, l'épicurien - tant il est vrai que la libre-pensée et la liberté des moeurs paraissent inséparables dans une société où la morale repose exclusivement sur la religion. Progressivement et jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, le second aspect va prendre le pas sur le premier; la licence morale, particulièrement dans le domaine de la sexualité, recouvrant l'essentiel de la notion de libertinage, sans toutefois évacuer totalement l'arrière-plan religieux, implicitement ou explicitement présent (même si le rapport religion-morale tend à s'inverser: au XVIIe la morale ne peut être que la conséquence de

la Foi; au XVIIIe siècle, l'exigence morale peut .. éventuellement.
déboucher sur une opinion religieuse).
'Stendhal, Les Cenci in Chroniques Italiennes, Le Livre de Poche, p.lS3. 14

Le mot libertin recouvre donc, du XVIe au XVIIIe siècle, une série d'attitudes diverses mais solidaires les unes des autres, ce dont témoigne Littré: 1. celui qui ne s'assujettit ni aux croyances ni aux pratiques de la religion. 2. désireux d'indépendance. 3. qui dépasse la mesure. 4. qui va à l'aventure. 5. dissipé, qui néglige ses devoirs pour le jeu. 6. déréglé par rapport à la moralité entre les deux sexes. Nous pouvons remarquer d'ores et déjà ô combien ces définitions s'appliquent à Don Juan, véritable archétype du libertin, et retenir les deux directions essentielles du libertinage: par rapport à la religion, par rapport aux moeurs, que nous retrouverons tout au long de cette étude, et qui sont mises en évidence par Molière dès la première scène de son Dom Juan, dans le portrait dressé par Sganarelle: Tu vois en Don Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni ciel, ni enfer, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, un pourceau d'Epicure, un vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille à toutes les remontrances qu'on lui peut faire et traite de billevesées tout ce que nous croyons2.. Comme nous venons de le voir, le libertin est celui qui ne s'acquitte pas de ses devoirs religieux et moraux. Soit, mais ce refus peut être ressenti et vécu de diverses manières. Le libertin ignore-tilIa loi, la méprise-t-il au fond de lui-même en se gardant de toute manifestation provocatrice, la brave-t-il ouvertement? Manifeste-til une tranquille indifférence ou au contraire ne s'oppose-t-il pas violemment à la loi parce qu'il reconnaît en fait sa validité? Contrairement à certaines critiques qui voient dans le mythe de Don Juan une sorte d'utopie pré-chrétienne, la nostalgie d'une sensualité primitive et d'une volupté purement dionysiaque, nous pensons que la transgression et le défi sont nécessaires à Don Juan et peut-être au libertin en général. L'affirmation de la toute2Molière, Dom Juan acte I, scène 1. 15

puissance du désir et du plaisir, l'éloge de la jouissance sans entraves sont pour lui inséparables de la présence des interdits de toutes sortes dressés par la religion et la société, et du sentiment d'ivresse procuré par leur violation qui parfois, peut-être, est bien supérieur au plaisir sensuel, à la limite simple prétexte à la transgression. Que deviendrait le libertin dans une société sans interdits? Imaginons quelques instants Don Juan chez les Tahitiens de Diderot... Stendhal, dans l'avant-propos de sa chronique italienne les Cenci, analyse parfaitement la nécessité de la double transgression (Foimoeurs) qui permet en fait l'existence même et le «rôle satanique» du personnage du Don Juan moderne. Celui-ci est impossible sans les «institutions ascétiques» de la religion chrétienne et spécialement du christianisme postérieur à la Réforme et à la Contre- Réforme qui développe parallèlement le rigorisme et l'hypocrisie: Pour que le Don Juan soit possible, il faut qu'il y ait de l'hypocrisie dans le monde. Le Don Juan eût été un effet sans cause dans l'Antiquité,. la religion était une fête, elle exhortait les hommes au plaisir, comment aurait-elle flétri des êtres qui faisaient d'un certain plaisir leur unique affairf? [...] Tout homme qui avait du goût pour les femmes et beaucoup d'argent pouvait donc être un Don Juan dans Athènes, personne n'y trouvait à redire,. personne ne professait que cette vie est une vallée de larmes et qu'il y a du mérite à se faire souffrir. Je ne pense pas que le Don Juan athénien pût arriver jusqu'au crime aussi rapidement que le Don Juan des monarchies modernes, une grande partie du plaisir de celui-ci consiste à braver l'opinion, et il a débuté, dans sa jeunesse, par s'imaginer qu'il bravait seulement l'hypocrisie. [...] Ils commençaient toujours par chercher des plaisirs fort naturels tout en faisant gloire de braver ce qui leur semblait des idées non fondées en raison dans la religion de leurs contemporains. Ce n'est que plus tard, et lorsqu'il commence à se pervertir, que le Don Juan trouve une volupté exquise à braver les opinions qui lui semblent à luimême justes et raisonnables.3

3Stendhal, op. cit. p.180-181. 16

Riche analyse qui nous permet de repérer les étapes de l'escalade libertine: Le libertin appartient à une société dans laquelle une religion impose une orthodoxie doctrinale et morale qui oblige à des conduites rigoristes et conformistes acceptées par la quasi-totalité des individus, sur le mode de la sincérité (par conviction ou crédulité) ou de l'hypocrisie (par intérêt ou crainte). Le libertin refuse ce rigorisme. Que celui-ci soit sincère ou hypocrite ne fait aucune différence, il est ressenti par le libertin, esprit libre et critique, comme uniformément hypocrite car il n'imagine pas même comment un homme peut accepter librement des contraintes si contraires à sa nature. L'ascétisme est donc nécessairementhypocrite... et voilà pourquoi Tartuffe fut interdit. Se révolter contre ce conformisme est donc un plaisir (user librement de son corps et de son esprit, montrer son originalité et sa supériorité) et une gloire (braver les interdits et les pouvoirs,. montrer son courage). . Le plaisir de la transgression pour la transgression devient le plus intense de tous: il ne s'agit plus de provoquer les dévots en refusant une loi non fondée en raison mais de provoquer tout le monde en refusant toutes les lois. - Le crime est l'aboutissement logique du libertinage. Sous Don Juan perce Sade, et la perversion sous la transgression. Le libertin est donc un être de scandale, au sens courant mais aussi au sens théologique du mot4. Le scandale, c'est «tout acte extérieur, mauvais en soi, ou en apparence seulement, qui peut porter le prochain au péché». La définition insiste donc sur la publicité de l'acte (le crime le plus horrible commis en secret est certes un péché pour la morale catholique mais pas un scandale) et sur son influence sur autrui (un acte justifiable pour qui le commet mais ayant pour le spectateur l'apparence du péché est un scandale). Il existe une hiérarchie dans la gravité du scandale qui dépend de l'intention du scandaleux (le scandale actif-direct commis volontairement pour faire tomber quelqu'un dans le péché), de son influence (c'est-à-dire de sa position sociale et du
4Cf. Jacques Martin, "L'Itinéraire spirituel de Molière: un point de vue" in Analyses et Réflexions sur Dom Juan de Molière, Ellipses, Paris, 1981, p.87113. p

prestige qu'elle lui confère), du nombre des personnes scandalisées et de la gravité de la faute occasionnée. L'intention scandaleuse délibérée est bien entendu la pire des circonstances aggravantes et porte le nom de scandale diabolique. Rappelons-nous que Stendhal parlait du rôle satanique de Don Juan et comprenons pourquoi la scène du pauvre fut supprimée dès la deuxième représen tati on. Le défi du libertin scandaleux est donc une menace mortelle non tant par les actes qu'il commet que par le spectacle qu'il offre aux autres, que parce qu'il représente la contagion du Mal, la tentation permanente, d'autant plus dangereuse que le libertin, paré en général de multiples qualités et privilègès, est un exemple attrayant, fascinant, disons le mot: séducteur, ici encore au sens premier du mot: se-ducere détourner, conduire hors du droit chemin. Pour être pleinement provocateur et scandaleux, le libertin doit être séducteur, et la conquête des femmes n'est qu'une des modalités de cette séduction qui attire et captive ses victimes par le charme des apparences les plus prometteuses et les plus trompeuses: Don Juan est le Burlador, l'abuseur de toutes les Espagnes et nous aurons aussi à explorer cette dimension essentielle. Don Juan et, peu ou prou, tO\,ltlibertin véritable est l'envoyé du Diable, et une lutte mortelle est engagée entre lui et les multiples envoyés du ciel que recèle en son sein une société à forte empreinte religieuse. Le défi est donc de taille mais comme le dit Jean Baudrillard: quoi de plus séduisant que le défi? Comme la séduction, il est ce à quoi on ne peut pas ne pas répondre. Le défi est au coeur de la séduction. C'est lui qui vous entraîne au-delà des équivalences, dans une surenchère qui peut n'avoir pas de fin. C'est le défi, c'est la séduction qui, bien plus que le principe de
plaisir, nous entraîne au-delà du principe de réalité.


Après avoir cerné une définition du libertinage, que nous aurons à approfondir dans ses composantes essentielles: l'incroyance, la débauche et la conquête amoureuse, la tromperie et le châtiment, il nous reste à préciser le cadre historique choisi pour cette étude:
5Jean Baudrillard, La séduction, Colloque de Bruxelles, Aubier, Paris, 1980. 18

pourquoi, alors qu'il existe encore tant. de débauchés et de séducteurs dans la littérature des deux siècles suivants, pourquoi nous être limité aux XVIIe et XVIIIe siècles 16 Le mot naît dans la seconde moitié du XVIe siècle, et quelques cas, encore exceptionnels, d'irreligion et d'incroyance sont signalés dans les milieux proches de la Cour. Le phénomène semble rester cependant limité, diffus, peu cohérent et sans assise idéologique. Il faut attendre le début du XVIIe siècle pour avoir une expression plus précise d'un courant libertin qui gagne une fraction relativement importante de la jeunesse noble avec son chef de file Théophile de Viau - et une certaine convergence de conduites et d'états d'esprit fortement hétérodoxes et attirant très vite les foudres des pouvoirs civils et religieux. Cette première époque cruciale du libertinage s'étend sur les années 1619-1625 avec quelques événements symboliques. 1619: condamnation au bûcher de Vanini, introducteur en France de la philosophie naturaliste italienne, qui professait la génération spontanée et l'ascendance simiesque de l'homme. 1623: arrestation de Théophile de Viau et long procès qui verra son bannissement en 1625. L'année 1623 voit également la parution du premier livre destiné à combattre, à dénoncer età réfuter les libertins: La Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps du père jésuite Garasse. La répression mettra quelque peu en sommeil ce premier libertinage qui réapparaîtra plus vigoureux encore à l'époque de la Fronde et tentera pendant tout le règne de Louis XIV de secouer le conformisme et l'orthodoxie imposés par les pouvoirs (Anne d'Autriche, la compagnie du Saint Sacrement, Louis XIV lui-même quand le jeune roi galant deviendra dévot à son tour). Qui sont donc ces libertins du siècle des saints et comment définir ce qui fait d'eux des libertins? On a coutume de distinguer un premier courant qui pourrait recevoir le nom d'impie, blasphématoire et débauché tout à la fois, qui hante davantage les cabarets que les églises, où les plus hardis se rendent cependant pour se moquer ouvertement des saints mystères

6Deux ouvrages essentiels font le point de façon très détaillée sur la question des origines du libertinage. René Pintard: Le libertinage érudit dans la première moitié du XVIIe siècle. Boivin, Paris, 1943. Antoine Adam: Les libertins au XVIIe siècle. Réed. Buchet-ChasteI, Paris,1986. 19

et des prédicateurs trop rigoristes. Le père Garasse distingue encore, pour peu de temps, les deux catégories: J'appelle libertins nos ivrognets, moucherons de taverne, esprits insensibles à la piété, qui n'auront d'autre Dieu que leur ventre, qui sont enrôlés en cette maudite confrérie qui s'appelle la confrérie des bouteilles, à laquelle nous gardons son chapitre à part. [...] J'appelle impies et athéistes ceux qui sont plus avancés en malice,. qui ont l'impudence de proférer d'horribles blasphèmes contre Dieu,. qui commettent des brutalités abominables,. qui publient par sonnets leurs exécrables forfaits,. qui font de Paris une Gomorrhe,. qui font imprimer le Parnasse satyrique; qui ont cet avantage malheureux qu'ils sont si dénaturés en leur façon de vivre qu'on n'oserait les réfuter de point en point, de peur d'enseigner leurs vices et faire rougir la blancheur du papier.7 Garasse sépare donc les deux espèces de libertins mais les premiers sont déjà «insensibles à la piété» et les seconds bien évidemment à l'apogée de la débauche; qu'un athée puisse suivre des règles morales quelconques est encore proprement impensable. La véritable différence est que les premiers sont encore récupérables - le libertinage est ici péché de jeunesse - et qu'on peut espérer en leur conversion (d'où tout un courant de l'apologétique chrétienne qui se développe dans tout le siècle et qui culmine dans les Pensées de Pascal), alors que les seconds sont définitivement voués aux chaudrons de l'Enfer. L'impiété apparaît dans un cas passive, chez ceux qui « ignorent» la religion et ses préceptes mais ne sont ni athées, ni matérialistes; dans l'autre, active: chez ceux qui nient l'existence de Dieu ou blasphèment. Antoine Adam cite quelques-uns de ces couplets blasphématoires où, à côté de l'éloge de la bonne chère et de la dive bouteille, sont profanés les fondements même du Christianisme et en tout premier lieu le mystère de l'Incarnation tenu par les athées pour une fable dérisoire et par les déistes comme incompatible avec la véritable majesté divine. Citons à titre d'exemple deux de. ces couplets, attribués au Baron de Blot, qui appartenait à l'entourage, réputé libertin, de Gaston d'Orléans:
7Cité par A. Adam, op. cit. pAO-41.

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Qu'une colombe à tire d'aile Ait obombré une Pucelle Je ne crois rien de tout cela. On en dit autant en Phrygie Et le beau cygne de Léda Vaut bien le pigeon de Marie. Satan, trompant le premier père, Fit tout périr. Jésus porta la folle enchère Et vint mourir. Trouvez-vous pas Dieu tout-puissant Bien raisonnable D'immoler son Fils innocent Pour épargner le Diable? l'immortalité de l'âme; point D'autres nient radicalement essentiel de ce premier libertinage, et que nous retrouverons en

détail :
Pourquoi prêcher la mort aux hommes? Ce sont des discours superflus. Elle n'est pas tant que nous sommes, Quand elle est, nous ne sommes plus.

Enfin, un dernier couplet, pour ceux qui l'hypocrisie est invraisemblable chez Don Juan:
Puisqu'enfin il faut que je quitte Ce beau titre de débauché Je veux devenir hypocrite Crainte qu'i! me manque un péché Et je prendrai la contenance De quelque cagot d'importance.8

pensent

que

Toutefois tous les libertins du premier XVIIe siècle ne sont pas de jeunes nobles oisifs et écervelés qui trompent leur ennui dans les

8A. Adam, op. eit. p.77,79,85,76. 21

cabarets et donnent un peu de piment à leur VIe en choquant les bien-pensants. Un autre courant parallèle au premier se dégage très nettement: le libertinage érudit. Il ne s'agit plus de jeunes extravagants mais de doctes philosophes et de savants austères, grands lecteurs des maîtres antiques, qui prétendent discuter librement des textes sacrés et des vérités révélées, passés au crible de la raison, et confrontent traditions chrétienne et gréco-latine: durant tout le siècle l'orthodoxie religieuse aura à mener combat (parfois même avec des tactiques d'intégration) contre le stoïcisme et l'épicurisme. Ils forment le chaînon manquant entre certains courants humanistes de la Renaissance et les philosophes des Lumières, et vont fournir une armature conceptuelle et idéologique permettant une relative fusion des différents libertinages vers le milieu du XVIIe siècle. Dans ce libertinage érudit, nous pouvons distinguer trois souscatégories: le libertinage naturaliste, épicurien, et critique (ou sceptique). Théophile de Viau représente assez bien le premier courant, originaire d'Italie. Pour les naturalistes, l'homme est partie intégrante de la nature, de la matière, et doit suivre leurs lois, tout comme les animaux auxquels il n'est en rien supérieur. Athées et matérialistes, ils se livrent à une démolition de l'homme, au sens où Paul Bénichou parle de démolition du héros chez les écrivains issus du jansénisme. L'homme, ce faible animal, est la proie de ses humeurs, de ses besoins, déterminé par les caprices du Destin et ne peut espérer attendre la mort sans trop souffrir qu'en faisant confiance à la Mère-Nature. Ecoutons Théophile dans la Satyre première:

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Toi que les éléments ont fait d'air et de boue Ordinaire sujet où le malheur se joue, Sache que tort filet, que le destin ourdit, Est de moindre importance encor qu'on ne te dit. Pour ne le point flatter d'une divine essence, Vois la conditiort de ta sale naissance, Que, tiré tout sanglant de ton premier séjour, Tu vois en gémissant la lumière du jour; Ta bouche n'est qu'aux cris et à la faim ouverte, Ta pauvre chair naissante est toute découverte,

Ton esprit ignorant encor ne forme rien Et moins qu'un sens brutal sait le mal et le bien. A grand peine deux ans t'enseignent un langage,
Et des pieds et des mains te font trouver l'usage. Heureux au prix de toi les animaux des champs!

[...] J'approuve qu'un chacun suive en tout sa nature; Son empire est plaisant, et sa loi n'est pas dure. Ne suivant que son train jusqu'au dernier moment,
Même dans les malheurs on passe heureusement.

Jamais mon jugement ne trouvera blâmable Celui-là qui s'attache à ce qu'il trouve aimable,
Qui dans l'état mortel tient tout indifférent; Aussi bien même fin à l'Achéron nous rend;

La barque de Charon, à tous inévitable, Non plus que le méchant n'épargne l'équitable.9 Le second courant, épicurien, est souvent fort proche du premier et finira par l'absorber tout-à-fait. En réservant pour le moment le cas de Gassendi, dont on a tenu longtemps Molière pour le disciple, deux noms dominent, dans les deux aspects, métaphysique et moral, fortement complémentaires et solidaires de l'épicurisme: Cyrano de Bergerac et Saint-Evremond, représentants de l'atomisme et de l'hédonisme. Nous y reviendrons abondamment. Enfin, un libertinage critique et sceptique représenté principalement par La Mothe le Vayer et Gabriel Naudé, qui annonce Bayle, Fontenelle, Voltaire et l'Encyclopédie comme Cyrano annonce Diderot. Ils se gardent bien de professer l'athéisme, par
9Cité par A. Adam, op. cit. p.57-59. 2~

prudence ou scepticisme réel; leur travail porte sur la critique des superstitions, des idées reçues et de la tradition, la confrontation et l'exégèse des textes, la dénonciation de la religion comme moyen de domination politique. Ils conservent souvent l'apparence de l'orthodoxie en prétendant simplement séparer la superstition de la religion, mais de là à assimiler superstition et religion, il n'y a qu'un pas que le lecteur est implicitement invité à franchir, la méthode critique visant à évacuer toute métaphysique au profit d'une observation scientifique des faits, ruinant tout recours à la foi, disqualifiée face à la raison. Pour unifier ces différents aspects du liQertinage du XVIIe, redonnons une dernière fois la parole au père Garasse qui énonce, dès 1623, les huit maximes des libertins: I - Il y a fort peu de bons esprits au monde, et les sots, c'està-dire le commun des hommes, ne sont pas capables de notre doctrine. Et pourtant il n'en faut pas parler librement mais en secret, et parmi les esprits confidents et cabalistes. II Les beaux esprits ne croient point en Dieu que par bienséance et maxime d'Etat. III - Un bel esprit est libre en sa créance, et ne se laisse pas aisément captiver à la créance commune de tout plein de petits fatras qui se proposent à la simple populace. IV - Toutes choses sont conduites et gouvernées par le Destin, lequel est irrévocable, infaillible, immuable, nécessaire, éternel et inévitable à tous les hommes, quoi qu'ils pussent faire. V - Il est vrai que le livre qu'on appelle Sainte, est un gentil livre et qui contient Mais qu'il faille obliger un bon esprit à damnation tout ce qu'il y a dedans jusqu'à Tobie, il n'y a pas d'apparence. la Bible, ou l'Ecriture force bonnes choses. croire sous peine de la queue du chien de

VI - Il n'y a point d'autre divinité ni puissance souveraine au monde que la NATURE, laquelle il faut contenter en toutes choses sans rien refuser à notre corps ou à nos sens de ce qu'ils désirent de nous et l'exercice de leurs puissances et facultés naturelles.

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VII .. Posé le cas qu'il y ait un Dieu, comme il est bienséant de l'avouer pour n'être en continuelles prises avec les superstitieux, il ne s'ensuit pas qu'il y ait des créatures qui soient purement intellectuelles et séparées de la matière. Tout ce qui est en nature est composé. Et pourtant il n'y a ni Anges ni Diables au monde, et n'est pas assuré que l'âme de l'homme soit immortelle, etc.

VIII

,.

Il est vrai que pour vivre heureux il faut éteindre et

noyer tous les scrupules. Mais si ne faut-il pa$ paraître impie et abandonné de peur de formaliser les simples, ou se priver de l'abord des esprits superstitieux.1° Les maximes II à VII résument bien le corps de la doctrine que nous venons d'évoquer. La première et la dernière dénotent une prudence qui ne fut pas toujours celle de tous les libertins et nous avons vu que le plaisir du défi entraîne souvent à afficher beaucoup plus ouvertement ses principes. L'impiété, dans les pensées ou dans les actes, est dangereuse durant tout le XVIIe siècle, et le restera au XVIIIe, un siècle et demi après la mort sur le bûcher de Vanini, le supplice du Chevalier de La Barre nous le rappellera. Pourtant, après la chape de moralisme et de conformisme des dernières années du règne de Louis XIV et de la très-dévote Mme de Maintenon, la Régence sembla porter le libertinage au pouvoir. Enfin le Duc d'Orléans vint! Nombre de mémorialistes de l'époque et d'historiens nous ont décrit le soulagement éprouvé à la mort du vieux roi, le retour des plaisirs et de la bonne humeur, la licence des moeurs dans l'entourage du Régent et ses roués (c'est-à-dire dignes du supplice de la roue, le libertin est toujours un condamné et un damné en puissance). Saint-Simon nous a laissé l'inoubliable description d'une éducation au libertinage, celle de Philippe d'Orléans, futur Régent, par l'abbé Dubois, futur cardinal et premier ministre: Ille flatta du côté des moeurs pour le jeter dans la débauche, et lui en faire un principe pour se bien mettre dans le monde, jusqu'à mépriser tous devoirs et toutes bienséances... il le flatta du côté de l'esprit, dont il le persuada qu'il en avait trop et trop bon pour être la dupe de la religion, qui n'était, à son avis,
10 Cité par A. Adam, op. cit. p.41-42. 25

qu'une invention de politique, et de tous les temps, pour faire peur aux esprits ordinaires, et retenir les peuples dans la soumission. Il l'infatua encore de son principe favori que la probité dans les hommes et la vertu dans les femmes ne sont que des chimères sans réalité dans personne, sinon dans quelques sots en plus grand nombre qui se sont laissés imposer ces entraves comme celle de la religion, qui en sont des dépendances, et qui pour la politique sont du même visage, et fort peu d'autres qui, ayant de l'esprit et de la capacité, se sont laissé raccourcir l'un et l'autre par les préjugés de l'éducation. Voilà le fonds de la doctrine de ce bon ecclésiastique, d'où suivait la licence de la fausseté, du mensonge, des artifices, de l'infidélité, de la perfidie, de toute espèce de moyens, en un mot, tout crime et toute scélératesse tournés en habileté, en capacité, en grandeur, liberté et profondeur d'esprit, de lumière et de conduite pourvu qu'on sût se cacher et marcher à couvert des soupçons et des préjugés communs.ii Texte important qui, à son tour, jette un pont entre le libertinage du XVIIe siècle et celui de la fin du XVIIIe en partant de l'incroyance et de la licence des moeurs pour aboutir à un immoralisme délibéré qui annonce directement l'univers sadien que nous retrouverons plus tard. Même si Louis XV et plus encore Louis XVI ramèneront une orthodoxie de pensée et de conduite, la Régence marquera une rupture. Tout d'abord une (relative) laïcisation de la pensée, à la fois condition puis conséquence de la pensée des Lumières. Au XVIIIe siècle, les termes gravitant autour de la notion de libertinage s'appliqueront beaucoup plus aux moeurs qu'à la croyance religieuse. Nous aurons bien entendu à y revenir. Ensuite, puisque c'est là que va se concentrer notre problème, rupture dans la conception de l'amour et du rapport entre les sexes. Tous les critiques en conviennent12, l'amour au XVIIIe siècle, c'est le plaisir, et tout d'abord le plaisir physique. La leçon des premiers libertins naturalistes et épicuriens a été retenue: l'homme
IlSaint-Simon, Mémoires. Bibliothèque de la Pleiade. Pour le portrait du Duc d'Orléans,cf. vo1.V,p.233-254. 12Les quelques lignes qui suivent doivent beaucoup à Philip Stewart, Le masque et la parole. Le langage de l'amour au XVllle siècle. José Corti, Paris, 1973. 26

est un animal dépendant essentiellement de besoins physiologiques, il faut en tout rechercher le plaisir et fuir la souffrance; or l'Amour (la passion) fait souffrir, supprimons donc le sentiment et conservons le plaisir des sens. Parallèlement à la revendication du mariage d'inclination et à l'éloge de l'amour conjugal dans la bourgeoisie, tout le XVIIIe siècle voit, dans l'aristocratie, l'apologie de l'amour hors mariage (aimer sa femme est ridicule, c'est-à-dire bourgeois) et de l'inconstance, des liaisons de hasard, éphémères, où chacun satisfait son caprice, cède à un goût passager, vite remplacé par une nouvelle intrigue, une nouvelle aventure (la fidélité est ridicule, c'est-à-dire bourgeoise). La mode dans l'architecture et l'habillement se plie à ces impératifs, le XVIIIe siècle invente la petite maison où l'on peut mener sa vie amoureuse (sexuelle) à l'abri des indiscrets et des bien-pensants, le boudoir, lieu intermédiaire entre l'espace privé de la chambre et l'espace public du salon et où l'on philosophera bientôt, le négligé dans lequel les belles se laisseront surprendre par leurs soupirants. En fait, cette sexualité apparemment toute puissante fait partie d'un jeu mondain, s'habille de politesse, de galanterie, de tout un art de feindre, de codes tacitement admis dont la méconnaissance entraîne ici encore, le ridicule, critère essentiel de la nouvelle morale amoureuse: ce qui . était honorable devient ridicule, ce qui était moralement condamnable devient vivement recommandé. Aussi, loin du respect traditionnellement dû à la femme, le séducteur doit savoir oser, éventuellement s'imposer par la force, ce qu'on nomme le coup d'autorité. C'est que la pudeur et la résistance féminines sont feintes, ne sont en fait qu'un attrait érotique supplémentaire, une ruse libertine, une provocation qui aiguise le désir. S'y laisser prendre est bien entendu du dernier des ridicules puisque la femme n'attend que .d'être forcée à se rendre et pardonnera facilement une attaque un peu rude mais non une timidité excessive. La Marquise de Merteuil dépeint admirablement les règles du jeu: Mais, quelque envie qu'on ait de se donner, quelque pressée que l'on soit, encore faut-il un prétexte.. et y en a-t-il de plus commode pour nous, que celui qui nous donne l'air de céder à la force? pour moi, je l'avoue, une des choses qui me flattent le plus, est une attaque vive et bien faite, où tout se succède avec ordre quoique avec rapidité.. qui ne nous met jamais dans ce pénible embarras de réparer nous-mêmes une gaucherie dont au 27

contraire nous aurions dû profiter,. qui sait garder l'air de la violence jusque dans les choses que nous accordons, et flatter avec adresse nos deux passions favorites, la gloire de la défense et le plaisir de la défaite. Je conviens que ce talent, plus rare que l'on ne croit, m'a toujours fait plaisir, même alors qu'il ne m'a pas séduite, et que quelquefois il m'est arrivé de me rendre, uniquement comme récompense. Telle dans nos anciens Tournois, la Beauté donnait le prix de la valeur et de l'adresseJ3 L'instrument privilégié de ce jeu social qu'est la galanterie XVIIIe siècle est le langage. Bien des critiques ont étudié décalage entre la liberté des moeurs et la pudeur, presque préciosité, du langage amoureux. Contradiction apparente: langage allusif, qui procède par euphémismes, qui évoque du ce la ce les

réalités physiques les plus précises avec le vocabulaire du sentiment
le plus tendre, qui permet aussi aux initiés de se reconnaître entre eux, est le sel nécessaire à l'accomplissement pleinement satisfaisant des désirs et plaisirs physiques et est le garant de ce qu'on appelle la décence dans une société policée. L'homme est un animal certes, mais un animal aristocratique. Et dans ce bestiaire galant, apparaissent les nouveaux avatars lexicaux de notre libertin: le petit-maître, l'homme aimable, l'homme à succès qui tient à jour sa liste de bonnes fortunes.. mais qui peut se vanter d'en avoir eu 1000 et 3 ? - auto-publicité qui génère son propre accroissement car la femme aimable, la coquette, cherchera à inscrire sur sa propre liste celui que la rumeur publique désigne comme le meilleur des amants. Triomphe du libertinage donc, de la séduction amoureuse considérée comme l'un des Beaux-Arts? Oui, mais. Mais le liberti,nage présuppose la transgression. Mais la séduction est un défi. Quelle transgression, quel défi, si tout le monde est complice du même jeu, acteur sur le même théâtre, si tout le monde s'accorde sur les mêmes règles, si les interdits ne sont plus que des codes formels? Au-delà des apparences de bon ton, la séduction repose sur un consentement mutuel, la femme n'est plus la proie à saisir mais une partenaire égale. Le XVIIIe siècle foisonne de romans dans lesquels la morale traditionnelle est bafouée, mais la morale traditionnelle est devenue ridicule; la femme assiégée est prise d'assaut, mais elle n'attendait que cela. Ce que nous montrent en fait ces romans, c'est
13Choderlos de Laclos, Les Liaisons Dangereuses. Garnier, Paris, 1969,p.25. 28

le jeu du sexe et du langage, et comment le second à la fois couvre et dévoile le premier, comment le langage amoureux, loin 4e créer une situation, ce qui est le propre de la séduction libertine, ne fait que révéler une situation préexistante. D'autres, au contraire, aux antipodes de ce ton de bonne compagnie, désignent les choses par leur nom avec une prédilection non dissimulée pour les mots les plus crus, les réalités les plus sordides, quittant le monde des salons pour nous emmener dans les lieux de la débauche la plus affirmée et les bas-fonds de la société. Peut-on enfermer tous ces romans dans une seule et même catégorie? Quoi de commun entre Les égarements du coeur et de l'esprit et Margot la ravaudeuse, entre Les malheurs de l'inconstance et Thérèse philosophe? Deux ouvrages récents révèlent pleinement ces difficultés.14 Raymond Trousson comme Jean-Marie Goulemot notent le flottement sémantique, dès le XVIlle siècle, dans la qualification de ces romans: galants, licencieux, érotiques, pornographiques, libertins, obscènes... quelle épithète choisir pour les désigner et les classer? Quels critères retenir: la nature du langage, la description précise ou allusive des réalités sexuelles, la présence d'une justificatioh philosophique, la volonté d'incitation au plaisir ou la mise en garde moralisatrice? Les douze romans "libertins" réunis par R. Trousson .. auxquels il faut adjoindre Le portier des Chartreux, IS grand succès semiclandestin de l'époque font cependant apparaître quelques constantes. L'Histoire de la félicité de Voisenon et Les Malheurs de l'inconstance de Dorat dénotent une volonté moralisatrice évidente. Les Egarements du coeur et de l'esprit de Crébillon, souvent cités comme archétype du roman libertin de la Régence, devaient se terminer par la conversion aux valeurs retrouvées de l'amour sincère pour le petit-maître Meilcour; quant aux roués Mme de Senanges et Versac, ils font bien pâle figure face au couple Merteuil-Valmont. Les Confessions du comte de*** de PinotDuclos nous font assister égalemeht au dépassement du libertinage
14 Romans libertins du XVllIe siècle. Bouquins. Robert Laffont.Paris, 1993.Textes établis par Raymond Trousson. Jean-Marie Goulemot: Ces livres qu'on ne lit que d'une main. Lecture et lecteurs de livres pornographiques au XVIIIe siècle. Minerve,1994. ISLe portier des Chartreux. Babel-Actes-Sud,1993. 29

vers les joies de la retraite et du repos, tandis que Thémidore de Godard d'Aucour et Angola de La Morlière se terminent tout platement par des mariages. Quant à l'aventure des héros du Point de lendemain de Vivant Denon, il n'en subsistera qu'un "beau rêve". Qu'on les nomme galants ou licencieux, mais aucun de ces récits ne nous paraît mériter l'étiquette libertine, même si certains inspirèrent Laclos. Un autre groupe, de par le parti-pris obscène du langage, la précision descriptive et l'arrière-plan philosophique semble annoncer Sade. Ici, certes, éclatent l'apologie du plaisir physique garanti par la loi naturelle, la justification de toutes les pratiques et de toutes les prétendues perversions. Mais Margot, Félicia, Thérèse, Saturnin et leurs homologues ne font que suivre les penchants de leur tempérament bouillant et il n'est guère besoin de longs discours ou d'user de fortes contraintes pour les en persuader.16 Le dénouement heureux semble encore la règle du genre. Le châtiment de Saturnin ne peut vraiment être pris au sérieux, Félicia et Thérèse jouissent à la fin de leurs aventures des joies d'une douce retraite remplie de délices, sans rien regretter de leurs dérèglements passés, et Margot, fortune faite, intègre les rangs de la bonne société grâce à cet incomparable instrument de promotion sociale que fut la prostitution. Surtout, même chez les plus acharnés défenseurs de la libre expression absolue de l'instinct sexuel, comme Nerciat ou Boyer d'Argens, subsiste toujours une infranchissable barrière: le respect de l'ordre social et de la "félicité de son voisin". Nulle contrainte, nulle violence, les corps se donnent, se prennent, s'échangent en toute liberté dans une utopie sexuelle débarrassée de toute idée de péché mais aussi de toute forme de cruauté ou de volonté de domination. Il appartiendra au XVIIIe siècle tardif de revenir aux sources, de réinventer le libertinage vrai, celui qui séduit, défie et provoque, installe la subversion. Deux noms, bien sûr: Laclos, Sade. Ils le feront en poussant à l'extrême ou en inversant les tendances étudiées dans les lignes qui précèdent. Il s'agit toujours chez Laclos du jeu du langage amoureux. La vie mondaine reste un théâtre. Mais nous ne sommes plus à la
16Cf. Margot la ravaudeuse, Félicia ou mes fredaines, Romans libertins...), Le Portier des Chartreux. 30 Thérèse philosophe (in

comédie, le langage devient - redevient. une arme mortelle pour qui ne sait pas l'utiliser; le jeu consiste à jouer avec celui qui ne joue pas, ou qui ne joue pas avec les mêmes règles et de cet écart naît la tragédie. Ce n'est pas la séduction du langage que Sade va exacerber jusqu'à la tragédie .. non qu'il ne joue aucun rôle chez lui, nous le verrons - c'est le naturalisme poussé jusque dans ses plus extrêmes limites et la fureur athée et blasphématoire, bouclant la boucle, retrouvant les valeurs du tout premier libertinage. Une autre grande figure libertine domine l'horizon artistique de la fin du siècle: le Don Giovanni de Mozart-Da Ponte. Nous en parlerons peu parce que la seule lecture d'un livret d'opéra ne donne qu'une pâle et trompeuse apparence de la réalité de l'oeuvre et que nous nous garderons bien d'aborder le domaine musical, laissant à Eveline Andréani le soin d'en parler beaucoup mieux. Il est révélateur de retrouver Don Juan aux deux extrémités de notre périodisation, de sa naissance vers 1630 avec Tirso de d'autres, mais lesquels? - avec l'opéra de Mozart en 1787, en passant bien entendu, par celui de Molière, celui qui nous retiendra le plus longtemps, et qui nous paraît synthétiser tous les traits du libertin tel que nous l'avons défini précédemment. Il existe d'innombrables versions au théâtre, à l'opéra et dans d'autres genres littéraires, de la figure de Don Juan, et c'est pourquoi nous pouvons parler de véritable mythe17. Dès le XVIIIe siècle, cependant, le mythe évolue, infléchit son contenu: chez Goldoni par exemple, toute manifestation surnaturelle disparaît, plus de statue qui marche et parle, et Don Juan meurt frappé par la foudre. Effet d'une transformation des goûts et des mentalités du public, certes, mais que devient Don Juan sans dimension métaphysique, sans face à face avec la mort? Avec les romantiques, le mythe prend une autre direction, Don Juan, sorte de cousin de Faust (dont il est le rival en amour dans le Don Juan et Faust de Grabbe), n'est plus tant un libertin qu'un être épris d'absolu, finalement sauvé de la damnation, sinon de la mort, pour l'Amour
17Le livre de Jean Rousset, Le Mythe de Don Juan (Armand Colin. U Prisme 1978) permet de cerner ce que l'auteur lui-même nomme un "corpus insaisissable dans sa totalité". 31

Molina,

à son apogée

- non

sa mort peut-être,

il y en aura bien

de la Femme (ce que suggère Pouchkhine, ce qu'affirment Zorrilla et plus encore Lenau). Peut-on rêver plus beau contre-sens? Indice encore d'un renouvellement des exigences du public; indice, peutêtre, que le Libertin est mort.

CHAPITRE

I

L'ESPRIT

FORT

1

. LE

MATERIALISME

Le 26 février 1616, Galilée abjurait ses erreurs devant le Tribunal de la Sainte-Inquisition. La Terre était bien le centre du monde et le soleil tournait autour d'elle parce que l'Ecriture Sainte le disait et que la vraie Foi commandait de le croire. Galilée libertin? Certes non, mais il faut rappeler combien la pensée scientifique et philosophique (ce qui est tout un pour la période qui nous occupe) dut longtemps lutter pour, nous ne dirons pas dominer, mais simplement gagner son autonomie par rapport à la pensée théologique et combien il est impossible de séparer dans ces différents domaines le raisonnement scientifique et la passion religieuse. Ce combat occupa tout le XVIIe et le XVIIIe siècle et la concordance des dates avec le cadre historique du libertinage n'est certainement pas un hasard. Le véritable crime de Galilée était en fait de mathématiser l'univers, œuvre que va poursuivre Descartes. Le XVIIIe siècle, grand admirateur de Newton, se moquera des romans de Descartes et de~ multiples erreurs de sa physique, des tourbillons et de la matière subtile. Le mécanisme cartésien va cependant léguer à son siècle et au suivant une exigence rationaliste et mathématique qui va profondément les marquer, les 33

mathématiques devenant une arme de guerre contre les dogmes et la Tradition. La foi dans la Raison et les Mathématiques sert à évacuer toute transcendance, toute croyance sur-naturelle, et s'il faut croire quelquè chose en ce monde, le libertin croira que « deux et deux sont quatre et que quatre et quatre sont huit ». La réponse de Don Juan à l'interrogation de Sganarelle est demeurée célèbre et symbolique de son athéisme. Elle fut prononcée réellement par Maurice de Nassau, prince d'Orange, sur son lit de mort, en 1625, en réponse à d'ultimes tentatives de conversion. Il est symptomatique que Molière utilise cette anecdote pour affirmer l'incrédulité absolue de Don Juan dans un contexte où elle s'oppose à son contraire parfait: la crédulité absolue de Sganarelle. Nous savions déjà que Don Juan ne croyait «ni ciel, ni enfer, ni loup-garou », mais l'interrogatoire du valet renchérit dans l'identité des croyances religieuses et superstitieuses, c'est le passage fameux - et très vite supprimé à l'époque - du «Moine Bourru ». Passe encore que Don Juan ne croie point au ciel, à l'enfer, au diable et à l'autre vie mais la dernière question porte l'indignation de Sganarelle à son comble: «Et voilà ce que je ne puis souffrir, car il n'y a rien de plus vrai que le Moine bourru, et je me ferais pendre pour celui-Ià18 ». On reconnaît la vieille méthode du libertinage critique, l'esprit qui peut accepter une croyance irrationnelle peut les accepter toutes et pourquoi le Moine bourru serait-il plus absurde qu'autre chose. Des générations de critiques, pensant qu'un écrivain fait toujours d'un de ses personnages son porte-parole, se sont interrogées et s'interrogent encore sur le message délivré par Molière: apologie ou critique du libertinage? La question est sans importance et les dévots de l'époque ne s'y sont pas trompés: ce que montre Molière est scandaleux, le discours de Don Juan et celui de Sganarelle, en ce qu'ils sont totalement antagonistes, disent strictement la même chose: qu'il n'y a pas de milieu, qu'il faut choisir entre la Foi et la Raison, et le dire ne peut que détourner le spectateur du droit chemin. La liste serait longue, au XVIIe siècle et même après, d'auteurs et de penseurs condamnés par l'Eglise, accusés d'athéisme (ou plutôt de provoquer l'athéisme, toujours la question du scandale)
18Dom Juan. ActelII, scène!. 34

alors même qu'ils se prétendent - et le plus souvent parfaitement sincèrement - de fidèles serviteurs de la Foi et conservent apparemment une place éminente dans leurs systèmes à un Dieu créateur et tout-puissant. Revenons à Descartes. Si, pour lui, l'univers peut être appréhendé par la pensée mathématique, c'est qu'il est une machine, une gigantesque et admirable machine dont tous les éléments se meuvent selon les lois de la mécanique. Descartes est bien éloigné d'en déduire un quelconque matérialisme, bien au contraire l'idée est à l'origine d'une preuve de l'existence divine que l'on retrouve partout pendant deux siècles au moins: qui dit machine, et machine si parfaitement, précisément et immuablement mise au point, suppose une Intelligence créatrice. Assemblez au hasard, sans aucune connaissance en mécanique et sans aucun plan préétabli quelques planches et quelques rouages: en résultera-t-il une horloge? Dieu devient pour longtemps le Grand Horloger, le Grand Architecte, le Grand Ingénieur, responsable de la création, de la marche et de l'ordre de l'Univers. Cette conception de l'univers comparé à une machine est commune à tout le siècle, aux dévots comme aux libertins. Mais l'accord apparent cache bien des divergences car le point de départ théorique est susceptible de bien des interprétations et de bien des remises en question. Don Juan vient de définir son Credo:« deux et deux sont quatre ». Sganarelle, comme tous les dévots de son temps, a pour obsession de convertir les libertins, il faut donc démontrer l'existence de Dieu et l'argument physico-théologique des merveilles de la Nature est le bienvenu: Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre, et ce ciel que voilà là-haut, et si tout cela s'est bâti de lui-même. Vous voilà vous, par exemple, vous êtes là: est-ce que vous vous êtes fait tout seul et n'a-t-il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour vous faire? Pouvezvous voir toutes les inventions dont la machine de l'homme est composée sans admettre de quelle façon cela est agencé l'un dans l'autre? Ces nerfs, ces os, ces veines, ces artères, ces..., ce poumon, ce cœur, ce foie, et tous les autres ingrédients qui sont là et qui... [...]

35

Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme, quoique vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que j'aie quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut? Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête, remuer les pieds, aller à droite, à gauche, en avant, en arrière, tourner..,19 On connaît la «chute» du raisonnement et son «nez cassé». Derrière les effets farcesques, que nous dit Sganarelle ? - Il n'y a pas d'effet sans cause, et pas d'effet ordonné et régulier sans cause intelligente. - L'existence de Dieu se déduit du spectacle de la nature et de la perfection du mécanisme animal en général et humain en particulier. . L'homme est supérieur au reste de la création par son esprit, étincelle divine, et source de sa liberté, ce qu'il faut affirmer contre les dangers de nécessitarisme contenus dans la théorie d'un mondemachine fonctionnant selon des lois immuables. La science peut décrire le monde mais ne peut l'expliquer, l'intelligence divine étant par nature incommensurable avec l'intelligence humaine, d'un « autre ordre» dirait Pascal. Sganarelle nous expose très exactement la vision la plus orthodoxe du mécanisme cartésien repensé par la théologie catholique. Mais donner comme exemple de la grandeur divine les capacités intellectuelles de Sganarelle et sa faculté à penser «cent choses différentes en un moment» est pour le moins bouffon et peut-être bien irrévérencieux envers l'excellence de la création, et comme l'on prouve le mouvement en marchant, Sganarelle prouve en tombant les limites de la volonté de l'homme. Attaques bien légères peut-être, mais nous sommes au théâtre, pas dans un austère ouvrage philosophique. Certains vont pousser les choses un peu plus loin et mettre fort en doute que la machine du monde et la machine de l'homme soient si parfaites et si

190p. Ci!. Acte III, scènel. 36

admirables. Ecoutons La Mothe Le Vayer, grand libertinage critique et grand ami de Molière:

maître du

Or est-il que nous y remarquons des défauts infinis, mille monstres qui font honte à la nature, (ant de fleuves qui gâtent des pays ou tombent inutilement dans la mer, lesquels fertiliseraient heureusement des contrées désertes pour leur trop grande aridité2o. A trop vanter la perfection de l'ordre naturel, les dévots attirent l'attention. de leurs adversaires sur ses défauts, voire ses monstruosités, et Diderot va s'emparer de ce thème dans la même perspective critique dans La lettre sur les Aveugles. Le pasteur Holmes veut convertir le mathématicien aveugle Saunderson qui agonise (la mort, la conversion, les mathématiques ceci rappellera peut-être quelque chose au lecteur) : Le ministre commença par lui objecter les merveilles de la nature: -Eh, monsieur, lui disait le philosophe aveugle, laissezlà tout ce beau spectacle qui n'a jamais été fait pour moi! J'ai été condamné à passer ma vie dans les ténèbres, et vous me citez des prodiges que je n'entends point, et qui ne prouvent que pour vous et que pour ceux qui voient comme vous. Si vous voulez que je croie en Dieu, il faut que vous me le fassiez toucher. Monsieur, reprit' habilement le ministre, portez ces mains sur vous-même, et vous rencontrerez la divinité dans le mécanisme admirable de vos organes.21 Merveilles de la nature, mécanisme admirable du corps humain, nous retrouvons des arguments bien connus. Outre que Saunderson en tant que monstre (au sens où Diderot emploie ce terme: celui qui s'écarte de la norme) est la négation vivante de la perfection du mécanisme animal (il a des yeux et ne voit pas) il va beaucoup plus loin dans la critique en se plaçant sur le terrain de l'adversaire: Le mécanisme animal fût-il aussi parfait que vous le prétendez f...] qu'a-t-il de commun avec un être souverainement intelligent? S'il vous étonne, c'est peut-être paree que vous êtes dans l'habitude de traiter de prodige tout ee qui nous paraît au20Cité par A. Adam, op.cir. p.130. 21Diderot, Oeuvres philosophiques.

Garnier,Paris,1980,p.118-119.

37

dessus de nos forces [...] Un phénomène est-il, à notre avis, audessus de l'homme? Nous disons aussitôt: c'est l'ouvrage d'un Dieu, notre vanité ne se contente pas à moins.22 Un petit séjour à Vincennes montrera à Diderot que, même au milieu du XVIIIe siècle, on ne plaisante pas avec les preuves de l'existence de Dieu. Mais nous saisissons ici les dangers du mécanisme. Que l'ordre du monde soit parfait ou imparfait, on n'empêchera pas de mauvais esprits de conserver la machine et de chercher à supprimer le Mécanicien. Nous verrons comment très bientôt. Le mécanisme recèle un autre danger pour l'orthodoxie chrétienne que les libertins du XVIIe et les penseurs des Lumières ne manqueront pas d'exploiter. L'attaque est apparemment moins radicale mais en fait, nous le verrons, de portée tout aussi grave. Il ne s'agit plus ici de remettre en cause l'existence du grand Architecte ni l'excellence de son travail- en ce qui concerne l'ordre général de l'univers du moins mais de se demander s'il est convenable qu'un Dieu occupé de si grandes choses s'intéresse aux infimes détails de la création, c'est-à-dire à nous, misérables humains. En un mot, c'est tout simplement la notion d'un Dieu rémunérateur et juge, récompensant les Bons et punissant les Méchants, qui est en cause, et c'est toute la morale chrétienne qui s'effondre. Pascal le comprend très bien, le Dieu des géomètres, réduit à l'état d'hypothèse scientifique, n'est pas le Dieu présent au cœur, le Dieu « d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ». Nos libertins ici encore nous donnent le ton, et tout un courant déiste les suivra, prétendant honorer la Majesté Divine en lui assignant comme rôle le contrôle de la marche de l'univers et en lui épargnant le souci de s'occuper des misères humaines. Ecoutons encore La Mathe Le Vayer : Les uns leur attribuent non seulement la direction générale de l'univers et le mouvement réglé de toutes ses machines et ses orbes, mais encore un soin particulier de tout ce qui se passe icibas, duquel s'ensuit la rémunération des actions vertueuses et la punition de celles qu'ils appellent vicieuses,. les autres soutiennent qu'il vaudrait mieux nier les Dieux tout à fait que de
220p.cit. p.1l9. 38

les attacher à des soins si indignes, et les revêtir humainement de passions si honteuses, voire si incompatibles avec la Divinité.23 Le derviche de Voltaire, dans la conclusion de Candide ne dira pas autre chose: quand le sultan de Constantinople envoie un vaisseau chargé de marchandises en Egypte, il ne se préoccupe pas du sort des sour~s qui s'y sont embarquées. Libertins et philosophes ont vite trouvé la faille du mécanisme: un Dieu indifférent au sort des hommes. ou, à la limite, une machine sans créateur, effet dont il faut trouver la cause; le Dieu chrétien n'est plus alors que le résultat de l'orgueil et de la faiblesse humaine, un pur produit de l'anthropomorphisme. Cette remise en cause radicale ne fut possible, dès le XVIIe, que grâce à l'influence de l'épicurisme et - avec bien des réserves - de Gassendi. Son nom reste dans l'histoire de la littérature française comme. celui d'un maître et ami de Molière - ce qui est fort peu probable - et du premier des libertins - ce qu'il ne fut jamais vraiment. Mais il est en revanche exact qu'il fut le maître de nombreux libertins - et en tout
premier lieu celui de Cyrano de Bergerac

- et

dès les années

1620,

contribua grandement à diffuser en France la philosophie d'Epicure, qu'il cherchera toujours à concilier avec le christianisme en en refusant les implications matérialistes. Ses disciples auront
souvent plus d'audace, et s'il ne fut pas libertin

- on

dit que jusqu'à

la fin de sa vie, ce bon chanoine récita tous les jours son bréviaire il permit le développement intellectuel de tout un courant, le plus important peut-être, du libertinage. Gassendi voulait en fait concilier l'inconciliable: l'atomisme, fondement même de l'épicurisme, et la croyance dans l'action de la Providence divine. La contradiction se révèle à travers l'une des grandes querelles philosophiques des XVIIe et XVIIIe siècles: l'existence des causes finales. Elles sont impliquées dans le mécanisme orthodoxe dont nous avons parlé et dans l'idée de la perfection de l'univers: Dieu a créé le monde d'après un plan préétabli et chaque chose a été prévue, de toute éternité, en vue d'une fin. C'est le meilleur des mondes possibles leibnizien dont Voltaire, grand adversaire du finalisme, se raille tout au long de Candide: «les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi a.vons-nous des lunettes» dira le bon docteur Pangloss. La remise
23Cité par A.Adam, op. ci!. p.129. 39

en cause de cette perfection ou la dissociation de la machine et de l'existence nécessaire du Mécanicien conduit bien évidemment à refuser ceS causes finales. Mais alors, puisque chaque effet exige une cause, quel est le moteur de l'Univers? C'est ici que l'atomisme épicurien va fournir sa réponse: le hasard. Citons pour une définition concise de la physique atomiste la définition de l'Encyclopédie (article Atomisme) : Le monde est nouveau, et tout est plein des preuves de sa nouveauté.. mais la matière dont il est composé est éternelle. Il y a toujours eu une quantité immense et réellement infinie d'atomes et corpuscules durs, crochus, carrés, oblongs et de toutes figures.. tous indivisibles, tous en mouvement et faisant effort pour avancer.. tous descendant et traversant le vide: s'ils avaient toujours continué leur route de la sorte, il n'y aurait jamais eu d'assemblage et le monde ne serait pas.. mais quelques-uns allant un peu de côté, cette légère déclinaison enferra et accrocha plusieurs ensembles: de là se sont formées diverses masses.. un ciel, un soleil, une terre, un homme, une intelligence et une sorte de liberté.24 Admirons
direction

ce raccourci:

du clinamen - le changement
atomes

par hasard

de quelques

-

de

à la (sorte

de) liberté

humaine. Strict matérialisme donc: tout est matière, elle est éternelle et son mouvement suffit à tout expliquer.. si on se donne un temps suffisant. Songeons que l'exégèse biblique en est encore au XVIIe siècle à fixer la création du monde environ 4000 ans (4003 ou 4004, là est la question) avant la naissance de Jésus-Christ et que l'on sait avec certitude qu'Adam et Eve ont été créés par une belle matinée d'un vendredi d'octobre vers 9 heures du matin. Buffon aura encore bien du mal à faire admettre, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, que l'univers pourrait bien avoir une centaine de milliers d'années et voilà que les épicuriens nous offrent l'Eternité. Poursuivons l'article de l'Encyclopédie en citant en parallèle quelques lignes de Malebranche, cartésien providentialiste :

24Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers. Textes choisis, Editions sociales, 1984,p.99. 40

Encyclopédie Malebranche
Rien n'a été fait avec dessein: il faut bien se garder de croire que les jambes de l'homme aient été faites dans l'intention de porter le corps d'une place à une autre; que les doigts aient été pourvus d'articulations pour mieux saisir ce qui nous serait nécessaire; que la bouche ait été garnie de dents pour broyer les aliments; ni que les yeux ayant été adroitement suspendus sur des muscles souples et mobiles pour pouvoir se tourner avec agilité et pour voir de toutes parts en un instant. Non, ce n'est point une intelligence qui a disposé ces parties afin qu'elles puissent nous servir; mais nous faisons usage de ce que nous trouvons capable de nous rendre service. Le tout s'est fait par hasard, le tout se continue et les espèces se perpétuent les mêmes par hasard: le tout se dissoudra un jour par hasard: tout le système se réduit là. Si l'on examine la raison et la fin de toutes ces choses, on y trouvera tant d'ordre et de sagesse, qu'une attention un peu sérieuse sera capable de convaincre les personnes les plus attachées à Epicure, à Lucrèce, qu'il y a une providence qui régit le monde. Quand je vois une montre, j'ai raison de conclure qu'il y a une intelligence, puisqu'il est impossible que le hasard fût capable d'arranger toutes ces roues. Comment donc serait-il possible que le hasard et la rencontre des atomes, fût capable d'arranger dans tous les hommes et dans tous les animaux, tant de ressorts divers avec la justesse et la proportion que je viens d'expliquer; et que les hommes, et les animaux en engendrassent d'autres qui leur fussent tout à fait semblables. Ainsi, il est ridicule de penser ou de dire comme Lucrèce, que le hasard a formé toutes les parties qui composent l'homme: que les yeux n'ont point été faits pour voir mais qu'on s'est avisé de voir, parce qu'on avait des yeux, et ainsi des autres parties du corps.25

Querelle illustrant l'opposition traditionnelle entre le XVIIe et le XVIIIe siècle? On reconnaît ici toute l'argumentation qui est au cœur de La lettre sur les Aveugles :matière éternelle en perpétuel mouvement, infinité de l'espace et éternité du temps, multiplication des coups d'essai dans les assemblages aléatoires d'amas de matière dont certains - les monstres - disparaîtront et les autres se développeront. Sans nier l'audace de Diderot et ses géniales anticipations, il faut rendre hommage à celui qui le devance de près d'un siècle en
25Cité par Henri Busson, La religion des Classiques. p.157. Réed. Gérard Monfort,

41

des pages qu'on croirait parfois sorties de la plume du directeur de l'Encyclopédie: nous voulons parler de Cyrano de Bergerac dans ses Etats et Empires de la lune (de publication posthume comme la majeure partie de l'œuvre philosophique de Diderot). Qu'on nous pardonne une nouvelle longue citation, mais nous allons y retrouver tous les thèmes évoqués précédemment: Puisque nous sommes contraints quand nous voulons remonter à l'origine de ce Grand Tout, d'encourir trois ou quatre absurdités, il est bien raisonnable de prendre le chemin qui nous fait le moins broncher. Le premier obstacle qui nous arrête, c'est l'Eternité du monde.. et l'esprit des hommes n'étant pas assez fort pour la concevoir, et ne pouvant non plus s'imaginer que ce grand Univers si beau, si bien réglé, pût s'être fait de soi-même, ils ont eu recours à la Création [...] car ditesmoi, en vérité, a-t-on jamais conçu comment de rien, il se peut faire quelque chose? Hélas! entre Rien et un Atome seulement, il y a des disproportions tellement infinies que la cervelle la plus aiguë n 'y saurait pénétrer. Il faudra donc pour échapper à ce labyrinthe inexplicable que vous admettiez une Matière Eternelle avec Dieu, et alors il ne sera plus besoin d'admettre un Dieu, puisque le monde aura pu être sans lui.. mais, me direz-vous, quand je vous accorderais la Matière Eternelle, comment ce chaos s'est-il arrangé de soi-même? Ha! Je vous le vais expliquer. 26 Suit la description d'atomes de toutes formes, cubiques, carrés, ronds, ovales, angulaires, en mouvement perpétuel, chacun selon leur figure, et de cette danse des atomes résultent les assemblages de matière qui forment tout ce qui nous entoure, nous y compris bien évidemment. Miracle? Parlez-vous de miracle, dit Cyrano, si vous lancez trois dés sur la table et qu'il en sort un rafle (le même nombre sur chacun des dés), surtout si vous avez la possibilité de répéter l'essai autant de fois que vous le voulez. L'extraordinaire n'est pas que le hasard ait produit ce que nous voyons, ce serait qu'il n'ait rien produit du tout. Ces pages des Etats et Empires de la Lune qui préfigurent aussi bien Pascal dans l'évocation de l'infiniment grand et de l'infiniment
26Cyrano de Bergerac, Voyage dans la lune. D.G.E. 10/18. 42

petit (avec une visée totalement opposée bien sûr) que Diderot dans l'épopée de la Matière en mouvement et du Hasard, sont certes plus poétiques. que réellement scientifiques. Mais Cyrano nous paraît être le premier à franchir le pas décisif : l'orthodoxie chrétienne trouvait dans le mécanisme un argument rationaliste en faveur de l'existence de Dieu: la raison ne peut admettre que le hasard soit responsable de l'ordre du monde, donc il y a un Dieu. Cyrano ose dire que le recours à Dieu est un scandale rationnel et que la Raison se satisfait beaucoup plus facilement de l'explication par le hasard. Il est frappant que l'apologétique pascalienne se gardera bien d'utiliser l'argument des merveilles de la Nature et de l'ordre du monde, Dieu n'est plus visible dans l'univers et c'est pourquoi il faut parier. Le jeu de croix ou pile remplace la rafle. Nous retrouverons bientôt le problème du pari, et les implications métaphysiques et morales de la physique atomiste. Quoi qu'il en soit, l'épicurisme et le mécanisme (car on peut utiliser conjointement les deux systèmes en dépit de leurs oppositions de principe) permettent de penser le matérialisme et l'athéisme, permettent la mise en place du libertinage philosophique du XVIIe siècle et, plus tard d'une part importante de la pensée des Lumières jusqu'aux dernières formes de libertinage de la fin du XVIIIe siècle (nous reviendrons sur le matérialisme de Sade, inséparable de sa morale). Ils permettent, enfin, le grand défi lancé à Dieu, la première grande transgression qui rend possible toutes les autres, et notamment le défi à la Mort, en affrontant la question de l'immortalité de l'âme. Nous retrouvons en première ligne les épicuriens, bien sûr, mais aussi Descartes, et encore une fois bien malgré lui. Le problème de l'âme des bêtes passionne tout le XVIIe siècle. Il est admis depuis l'Antiquité et surtout depuis Montaigne et l'Apologie de Raymond Sebond que les animaux, s'ils ne possèdent pas le raisonnement abstrait, disposent d'outils non négligeables: une forme d'intelligence intuitive, un instinct parfaitement adapté à leurs besoins, voire des facultés de sagesse et d'apprentissage manifestes chez les espèces domestiques. Aussi, la théorie cartésienne de l'animal-machine souleva de nombreuses résistances et protestations, parmi lesquelles on connaît notamment la défense de l'intelligence et de la sensibilité animales chez La Fontaine. Cette théorie curieuse, et éminemment dangereuse dans ses implications, 43

car le problème va se déplacer de l'animal à l'homme bien entendu, découle logiquement du dualisme cartésien: l'homme possède un corps matériel et une âme spirituelle distincte du corps et comme Dieu n'a donné cette âme qu'à l'homme, l'animal entièrement matériel est une machine. En voici l'expression la plus radicale chez Malebranche à nouveau: Ils mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir,. ils ne désirent rien, ils ne craignent rien, ils ne connaissent rien: et s'ils agissent d'une manière qui marque intelligence, c'est que Dieu les ayant faits pour les conserver, il a formé leur corps de telle façon qu'ils évitent machinalement et sans crainte tout ce qui est capable de les détruire.27 Refuser la pensée et la connaissance à l'animal, passe encore, mais lui nier toute forme de sensibilité! Les amis des bêtes s'émurent! Plus sérieusement, cette théorie heurtait l'expérience quotidienne et les preuves multiples de son absurdité abondaient. Certains virent bien le danger: si des machines peuvent manger sans besoin, crier sans sentir, agir avec les apparences de l'intelligence sans penser, fuir le danger sans craindre la mort... qui nous dit que nous ne sommes pas des machines. La Mettrie franchira le pas au XVIIIe siècle et scandalisera avec son HommeMachine, mais dès le XVIIe certains étaient bien près d'en dire autant. Il faut donc bien accorder aux animaux une sensibilité, une mémoire, donc une forme de pensée, donc une âme. Mais quelle âme, tout est là? Une âme spirituelle et immortelle? La conséquence se retrouve identique, plus rien ne sépare l'homme de l'animal. Une âme spirituelle mais mortelle? Est-ce concevable? Une âme matérielle, et mortelle? Nous nous retrouvons devant l'angoisse intolérable ressentie devant les premiers libertins naturalistes qui osaient assimiler l'homme à l'animal ou même, à la suite encore de Montaigne, vanter les qualités des animaux pour mieux humilier l'homme. Quelle solution trouver pour concilier l'expérience et l'évidence qui ne pouvaient admettre la théorie de l'animal-machine et la nécessité absolue de préserver la distinction entre les hommes et les bêtes? Quel intermédiaire entre le naturalisme et le mécanisme?
27Cité par H. Husson, op. cit. p. 166. 44

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