Les origines du reggae : retour aux sources

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Cet ouvrage retrace les origines du reggae de l'Afrique à la Jamaïque, de l'époque de l'esclavage à la période post-coloniale. Il analyse les dynamiques socio-historico-culturelles qui ont permis l'apparition du reggae à la fin des années 1960 ainsi que les origines et les évolution du mento, du ska, du rocksteady, principaux mouvements musicaux populaires antérieurs au reggae. Il est agrémenté d'interviews et de photo inédites, de paroles de chansons ainsi que d'une bibliographie conséquente et d'une discographie complète et détaillée.
Publié le : mercredi 1 octobre 2008
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EAN13 : 9782336267920
Nombre de pages : 268
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Les origines du reggae: retour aux sources

Univers Musical Collection dirigée par Anne-Marie Green
La collection Univers Musical est créée pour donner la parole à tous ceux qui produisent des études tant d'analyse que de synthèse concernant le domaine musical. Son ambition est de proposer un panorama de la recherche actuelle et de promouvoir une ouverture musicologique nécessaire pour maintenir en éveil la réflexion sur J'ensemble des faits musicaux contemporains ou historiquement marqués.

Déjà parus Cyrille PlOT, Lorenzo Da Ponte, le librettiste de Mozart, 2008. Sandra HURET, Le paysage intérieur du musicien, 2008. Céline CHABOT-CANET, Léa Ferré: une voix et un phrasé emblématiques, 2008. Pascal BOUTELDJA, Jacques BARI OZ, Bibliographie wagnérienne française (1850-2007), 2008. Denis COHEN, Le présent décomposé, 2008. Paloma Otaola GONZALEZ, La Pensée musicale espagnole à la Renaissance: héritage antique et tradition médiévale, 2008. Frédéric GONIN, Processus créateurs et musique tonale, 2008. Jérôme BODON-CLAIR, Le langage de Steve Reich. L'exemple de Music for 18 musicians (1976),2008. Pauline ADENOT, Les musiciens d'orchestre symphonique, de la vocation au désenchantement, 2008. Jean-Maxime LEVEQUE, Edouard Desplechin, le décorateur du Grand Opéra à la française (1802-1871), 2008. Jimi B. VIALARET, L'applaudissement. Claques et cabales, 2008. Marisol RODRIGUEZ MANRIQUE, La Musique comme valeur sociale et symbole identitaire. L'exemple d'une communauté afro-anglaise en Colombie (Île de Providence), 2008. Michel FAURE, L'influence de la société sur la musique, 2008 Thierry SANTURENNE, L'opéra des romanciers. L'art lyrique dans la nouvelle et le roman français (1850-1914), 2007. Sophie ZADIKIAN, Cosi fan tutte de Mozart, 2007.

Jérémie Kroubo Dagnini

Les origines du reggae: retour aux sources
mento, ska, rocksteady, early reggae

L' Harmattan

<9 L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06252-8 EAN:9782296062528

À Jennifer, Lili, Jean-François (JFK), Stéphane et mes parents.

Prologue

Depuis le 5 mai 1494, date à laquelle le conquistador Christophe Colomb accosta dans le nord de la Jamaïque, soit un an et demi après avoir découvert le continent Américain, l'histoire de l'île a successivement été associée aux termes: «génocide », « pillage », « sévices », « esclavage », «colonisation », «racisme », «violence », « misère », « pauvreté », «trafic de drogue », «trafic d'armes », « guerre politique» et « guerre des gangs ». La Jamaïque n'a été épargnée par aucun fléau. Mais, c'est l'amalgame de ces différents maux qui a concouru à la naissance du reggae lequel, à la faveur de son succès international, est devenu un style incontournable sur l'échiquier musical mondial. Le reggae, véritable révolution musicale, musique subversive à part entière et fer de lance de l'idéologie rasta, n'est pas apparu soudainement, mais il est le fruit d'un long processus social et spirituel qui puise ses racines au 15emesiècle lorsque l'île était encore appelée Xaymaca. Les Taïnos, originaires d'Amérique du Sud, seraient les premiers individus à avoir peuplé l'île de la Jamaïque, mais également les îles des Bahamas, de Puerto Rico, de Cuba et d'Haïti, entre le 7èmesiècle et le 10ème siècle après Jésus-Christ. À cette époque, ils la baptisèrent Xaymaca qui signifie «le pays du bois et de l'eau» en arawak, langue parlée par les Taïnos et par une autre tribu amérindienne des Caraïbes, les Arawaks. Du fait de leur langue commune, la distinction n'est ainsi pas toujours faite entre ces deux tribus et les Taïnos sont fréquemment appelés Arawaks. À la différence d'autres peuplades telles que les Caribs, de redoutables guerriers anthropophages installés majoritairement dans les Petites Antilles, les Taïnos appartenaient à un peuple pacifique, vivant dans une

société parfaitement structurée et dotée d'un système économique, politique et social. Ils étaient principalement pêcheurs, chasseurs ou fermiers, cultivant notamment le tabac, le coton, l'ananas, l'arachide, le manioc, la patate douce, le poivre, le piment ou le maïs importé d'Amérique par leurs ancêtres. Ces cultures constituaient la base de leur économie. Ils vivaient en communautés organisées sous forme de villages généralement construits en bordure de mer. Ces villages formaient des royaumes qui faisaient allégeance à un chef territorial que l'on désignait sous le nom de cacique. Les chefs de villages choisissaient euxmêmes de quel cacique dépendait leur village. Ainsi, il s'agissait d'une civilisation clairement hiérarchisée: à sa tête se trouvaient les caciques, venaient ensuite les chefs de villages et enfin les autres classes sociales, à savoir les bohiques (les chamans ou sorciers qui remplissaient les principales fonctions d'ordre spirituel), le peuple (les paysans, les artisans etc.) et les serviteurs (les prisonniers appartenant à d'autres tribus amérindiennes). La polygamie, peu répandue chez le commun des Taïnos, était l'un des privilèges des caciques et chefs de villages. Il s'agissait d'un peuple relativement égalitaire puisque, au sein de leur société, les hommes et les femmes se partageaient les tâches administratives et domestiques de manière équivalente. Chaque village comptait en moyenne une cinquantaine de bohios, des petites huttes familiales de forme circulaire dont les murs étaient faits majoritairement de roseaux, de branches et de feuilles et les toits, de chaume. La demeure où résidait le chef du village se distinguait par sa forme rectangulaire. Pour dormir, les Taïnos utilisaient des hamacs I confectionnés avec du coton qu'ils tissaient. Leurs huttes étaient agencées autour d'une place centrale érigée en espace de récréation destiné à la pratique d'un jeu de balle, le bato
I Étymologiquement, le mot « hamac» est d'ailleurs originaire de l'arawak.

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ou batey, un de leurs passe-temps favoris. Pour se distraire, les Taïnos aimaient aussi se rassembler pour chanter et danser. En effet, la musique, le chant et la danse étaient, semble-t-il, des éléments importants de leur culture. Ils ne revêtaient pas obligatoirement un caractère cérémoniel ou religieux, mais pouvaient tout simplement prendre la forme d'activités de divertissement. Les villageois chantaient et dansaient alors alignés, les femmes face aux hommes avec un chanteur principal dans chacun des deux camps, pendant que d'autres jouaient de la musique à l'aide d'instruments en bois à cordes, à vent ou à percussion conçus de manière artisanale. Enfin, notons que chez les Taïnos, une autre source de distraction consistait à consommer d'importantes quantités de tabac et autres plantes psychotropes telles que le yopo, connu également sous le nom de cohoba, récolté sur l'arbre anadenanthera peregrina. S'adonner à ce genre d'activités pouvait s'inscrire dans des moments de convivialité mais aussi dans des rituels spirituels. Comme tous les peuples amérindiens, les Taïnos étaient assurément très mystiques. Animistes, ils attribuaient ainsi une âme et un esprit aux animaux, aux plantes, aux objets ainsi qu'aux phénomènes naturels tels que les orages ou les ouragans. Ils entraient en contact avec ces esprits par l'intermédiaire de petites idoles confectionnées en pierre, en bois ou en argile appelées zemis. Les zemis pouvaient prendre des formes très diverses, représentant des plantes, des animaux, voire des hommes ou des femmes, et étaient censés posséder un pouvoir protecteur. De même, les Taïnos croyaient en un être supérieur, créateur de l'univers et maître du Soleil qu'ils nommaient Yucahu et en son opposé, un dieu maléfique ou prince des ténèbres appelé Maquetauri Guayaba. Ils croyaient aussi à l'immortalité de l'âme et vouaient ainsi un véritable culte à l'esprit de leurs ancêtres.

Il

Ainsi, les Taïnos vivaient en parfaite hannonie sur une terre féconde, ne craignant que les attaques occasionnelles perpétrées par les Caribs et le « dieu des vents» à l'origine des violents ouragans2 tropicaux frappant cycliquement la Jamaïque. Mais, cette vie relativement paisible prit fin avec l'arrivée de Christophe Colomb qui amarra ses trois navires espagnols sur l'île en mai 1494. Dans la seconde moitié du ISèmesiècle, le Portugal et l'Espagne furent les premiers à se lancer dans la recherche de nouvelles voies commerciales. D'importantes expéditions maritimes vers l'Afrique et les Indes à la recherche d'or, d'épices et d'esclaves firent de ces pays les pionniers de l'aventure coloniale de l'Europe moderne. Ainsi, en 1484, Christophe Colomb proposa au roi Jean II du Portugal une nouvelle route vers les Indes pour se rendre à Cipangu 3 en passant par l'ouest. Jean II fit examiner la proposition du navigateur génois par des savants portugais qui la rejetèrent. N'étant pas parvenu à convaincre le roi du Portugal, Christophe Colomb se rendit donc en Espagne dans l'espoir de persuader les souverains catholiques, Ferdinand II d'Aragon et Isabelle 1er de Castille surnommée Isabelle la Catholique. Fin stratège, il introduisit dans son projet la conversion au catholicisme du grand Kahn d'Asie et une alliance contre les Turcs. De ce fait, en avril 1492, Christophe Colomb parvint à rallier à sa cause les souverains espagnols qui signèrent les Capitulations de Santa Fé, traité lui pennettant de traverser la Mer Océane4 vers l'ouest et lui accordant, ainsi qu'à ses descendants, le titre de vice-roi sur les terres qu'il découvrirait. Le 3 août 1492, la flotte espagnole composée de trois navires, la Santa Maria, la Pinta et la Nina, quitta le port de Palos en direction de
2 Étymologiquement, arawak.
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« ouragan»

serait

aussi

un mot

d'origine

Le nom donné au Japon par Marco Polo au début du l4èmesiècle. Nom donné à l'océan Atlantique à l'époque. 12

Cipangu. L'expédition fit escale aux Canaries avant d'atteindre une première terre le 12 octobre. Christophe Colomb prit alors possession de Guanahani, une île des Bahamas qu'il rebaptisa aussitôt du nom de San Salvador (<< Saint Sauveur »). L'ambitieux navigateur en quête de richesses, de gloire et de reconnaissance était alors persuadé de se trouver sur une île, située au large du Japon, riche en or et en épices. À sa grande déception, il ne trouva aucun de ces produits, mais il reçut avec les membres de son équipage un accueil amical des autochtones: les Taïnos. Dans son journal, Christophe Colomb raconte son arrivée sur l'île de Guanahani : «Tout ceux que je vis furent des jeunes personnes. Aucun d'entre eux n'avait plus de trente ans. Ils étaient très bien bâtis avec des

corps magnifiques et de très beaux visages - ils
avaient la couleur des habitants des îles des Canaries, ils n'étaient ni noirs, ni blancs.. .Ils ne portaient pas d'armes et ne connaissaient d'ailleurs rien des armes car je leur ai montré des épées qu'ils saisirent par la lame et se coupèrent à cause de leur ignorance. Ils n'avaient pas de fer. [. . .] Ils feraient sans doute de bons et compétents serviteurs »5(in Sherlock et Bennett, 1998: 5556). Ce passage est intéressant car il nous donne des informations sur la personnalité de Christophe Colomb, lequel apparaît comme un être manipulateur prêt à tirer profit de la vulnérabilité des Taïnos. Ce texte laisse d'ailleurs présager leur asservissement, voire leur génocide futur.

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Dans un souci de cohérence du texte, toutes les citations à l'origine
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en anglais sont traduites en français par l'auteur.

ExceUents navigateurs (les Taïnos naviguaient sur des canoës; le mot « canoë» est également un mot d'origine arawak), les Taïnos fournirent à Christophe Colomb d'importantes informations sur la géographie de la mer des Antilles et lui indiquèrent la présence d'or sur une grande île située au sud-est de Guanahani. Ainsi, il aborda à Cuba le 28 octobre 1492, puis à Haïti le 6 décembre, rebaptisant respectivement ces îles Juana, en l'honneur de la fille des rois catholiques, et Hispaniola (<< Petite Espagne »). Sur la côte nord d'Haïti, il découvrit des objets ornés d'or. Par conséquent, il décida de rentrer immédiatement en Espagne (avec des échantillons d'or et des « spécimens» Taïnos) afin de préparer un second voyage, toujours avec la certitude que le Japon et ses richesses se trouvaient non loin d'Haïti - il avait d'ailleurs la conviction que Cuba était la pointe de Cathay6. Toutefois, il laissa sur place une quarantaine d'hommes dans une petite forteresse baptisée La Navidad. Il leur donna pour instruction la recherche de mines d'or. En mars 1493, de retour à Palos avec un navire en moins, Christophe Colomb fut accueilli en triomphe. Il prépara rapidement une deuxième expédition avec cette fois une flotte beaucoup plus importante de 17 navires et d'environ 1500 hommes comprenant des militaires, des forgerons, des charpentiers etc. Il emmena également des armes, des outils, des animaux et toutes sortes de graines, céréales, légumes et boissons. Le 25 septembre 1493, il leva l'ancre pour ce nouveau périple et prit une route plus au sud. Il découvrit de nouvelles îles telles que Marie-Galante, la Dominique ou la Guadeloupe, avant d'amarrer ses navires, le 28 novembre de la même année, à Haïti devant son bastion de La Navidad qu'il retrouva entièrement détruit. Sur la quarantaine d'hommes restés sur place, tous étaient morts de maladie, entre-tués ou tués par les Taïnos. Il semblerait qu'après son départ, les membres de l'équipage restés à Haïti en vinrent aux
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La Chine. 14

rixes, pillant tout l'or qu'ils trouvèrent et violant de nombreuses amérindiennes. Face à cette barbarie, le cacique de la région n'aurait eu d'autre choix que de les faire exécuter. Le fort de La Navidad détruit, l'amiral Colomb quitta l'île dans le but de localiser d'autres sites riches en or, épices et autres matières premières, mais non sans renoncer à toute idée de vengeance. C'est ainsi qu'il découvrit en avril 1494 l'île de Puerto Rico, puis la Jamaïque. Le 5 mai 1494, Christophe Colomb et trois de ses vaisseaux, la Pinta, la San Juan et la Cardera accostèrent à la Jamaïque, dans une baie de la côte nord qu'il nomma Santa Gloria (l'actuelle Saint Ann's Bay). Comme le stipulait le Traité de Santa Fé et à l'instar des autres îles découvertes par le navigateur, la Jamaïque devint une sorte de petit royaume lui appartenant ainsi qu'à sa descendance dont notamment Diego Colomb, son fils. Mais, au début du 16èmesiècle, ne ramenant toujours pas d'épices ni de grosses quantités d'or en Espagne et perdant ses navires les uns après les autres, les expéditions de l'amiral de la Mer Océane furent de plus en plus contestées et il finit par perdre son titre de vice-roi des Amériques. La Jamaïque devint alors possession espagnole à part entière. Toutefois, elle ne fut réellement colonisée qu'à partir du 22 novembre 1509, date à laquelle Juan de Esquivel, nommé gouverneur, fonda une colonie sur l'île. Christophe Colomb, quant à lui, continua son aventure dans l'océan Atlantique pratiquant la colonisation systématique des populations rencontrées. Il annexa d'autres terres dont le Honduras, le Nicaragua, le Costa Rica et le Panama. Christophe Colomb finit ses jours à Valladolid, une ville du nord de l'Espagne, et mourut en 1506 persuadé d'avoir découvert l'Asie et d'avoir atteint les Indes par la route qu'il avait choisie. En novembre 1509, l'arrivée à la Jamaïque des colonisateurs espagnols (la plupart d'entre eux étaient des 15

mutins fuyant l'Inquisition) sonna le glas des Taïnos. En effet, comme dans la totalité des îles qu'ils avaient déjà colonisées, ils se livrèrent aux pires atrocités. Dans ses écrits, Bartolomé de Las Casas, considéré comme une figure historique de la défense des droits des amérindiens contre l'oppression des conquérants espagnols, donne un bref aperçu du comportement général des Espagnols à la Jamaïque et dans les autres îles des Caraïbes: «Leurs expéditions n'avaient pour objet que d'enlever l'or et l'argent des Indiens. A peine étaient-ils entrés dans une province, qu'ils n'avaient rien de plus pressé que de se rendre maîtres de l'or, de l'argent et des perles que possédaient les Indiens; pour en venir plus facilement à bout, ils établissaient le système de la terreur dès le premier moment de leur invasion, en faisant une horrible boucherie des habitants que le hasard ou la rue faisaient tomber entre leurs mains; ils demandaient ensuite à ceux qu'ils avaient épargnés leur or et toutes leurs richesses, et, lorsqu'ils les avaient en leur pouvoir, ils s'emparaient de leurs personnes, les vendaient, ou souffraient plus tard qu'ils mourussent de faim, de fatigue, ou sous les coups dont ils les accablaient. Les hostilités furent toujours provoquées par le vol, l'incendie, le carnage, les coups, et mille autres violences dont les Espagnols se rendaient coupables, et parmi lesquelles il faut surtout compter les travaux forcés, les voyages rapides et lointains sous des fardeaux énormes, l'enlèvement des enfants de l'âge le plus tendre, que les ravisseurs vendaient comme esclaves sous les yeux de leurs pères consternés; la séparation violente des femmes d'avec leurs maris, et des filles d'avec leurs 16

parents, pour servir à la plus infâme brutalité, lorsque déjà on les avait entièrement dépouillés de leur or, de leur argent, de leur pierres précieuses, et même, dans les temps de disette, des provisions de maïs qu'ils réservaient pour leur nourriture et celle de leurs familles» (in Llorente, Oeuvres de Don Barthélémi de Las Casas Tome Second, 1822 : 4-7). Nul doute que les traitements infligés aux amérindiens des Caraïbes, lors de la colonisation de leurs terres par les Espagnols, furent d'une cruauté et d'une barbarie sans égale. Les colons espagnols inventaient presque quotidiennement de nouvelles tortures à infliger aux autochtones. Ainsi, au bout de quelques décennies seulement, l'extinction quasi-totale des Taïnos sur l'île devint inéluctable. À l'arrivée des Espagnols en 1494, l'île comptait environ 60 000 Taïnos. Cinquante ans plus tard, on ne recensait pas plus de quelques centaines d'amérindiens. Les survivants se cachèrent dans les montagnes où ils vécurent avec l'angoisse de voir ressurgir un jour leurs oppresseurs. À défaut d'être riche en or et en épices, la Jamaïque possédait un sol très fertile et devint très vite pour les Espagnols une terre de cultures agricoles (manioc, patates douces, raisins, oranges, cacao, coton etc.), d'élevages d'animaux domestiques majoritairement importés d'Europe (chevaux, bétail, cochons) et d'exploitation de bois. Une nouvelle plante tropicale fut également cultivée: la canne à sucre. À l'origine, les Taïnos formaient la main-d'œuvre nécessaire au développement de ces cultures. Une fois leur population décimée, les colons espagnols firent appel à une nouvelle main-d'œuvre beaucoup plus résistante en se tournant vers le trafic d'Africains noirs, également appelé Traite des Noirs. Les premiers Africains furent 17

officiellement introduits à la Jamaïque en 1517. Sous le règne espagnol, le nombre d'esclaves importés était toutefois relativement peu élevé (quelques milliers au maximum) puisque l'Espagne ne possédait pas de comptoir de traite en Afrique. Les Espagnols s'approvisionnaient en Africains par le biais des Portugais,

premiers commerçants d'esclaves 7. Ainsi, la majorité
d'entre eux provenait de régions d'Afrique centrale (notamment de l'actuel Congo-Brazzaville, de la République Démocratique du Congo, du Gabon, du Sâo Tomé et d'Angola) et d'Afrique de l'Ouest (de l'actuel Ghana et de la Guinée-Bissau). Dans son ouvrage couvrant près de 500 ans de culture et de civilisation jamaïcaine, The Arts of an Island, Ivy Baxter indique que ces premiers esclaves noirs: «étaient utilisés, non seulement pour être les domestiques des Espagnols, mais également pour être bergers et chasseurs. Ils participaient à des battues durant lesquelles un nombre important de bisons sauvages, sangliers et autres béliers furent massacrés pour leur peau et leur graisse qui étaient expédiées par bateaux aux conquistadors présents sur d'autres territoires» (1970: 36). À l'occasion de ces battues, les esclaves afticains acquirent leurs premières notions sur la disposition et l'orientation des forêts et montagnes jamaïcaines. Ces connaissances leur furent indispensables en mai 1655, lorsqu'ils profitèrent de l'invasion britannique pour s'évader. En effet, à l'instar du Portugal et de l'Espagne,
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Ce système économique lucratif que constitua la Traite des Noirs aurait été initié par des navigateurs portugais qui ramenèrent les premiers esclaves noirs au Portugal en 1441. Cette date est considérée comme marquant le début de la Traite des Nègres organisée par l'Europe. 18

d'autres puissances européennes souhaitaient se lancer dans des guerres de colonisation. Ce fut le cas notamment de la Grande-Bretagne qui, après une première tentative infructueuse en 1603, s'empara de l'île en 1655. L'arrivée des Britanniques à la Jamaïque entraîna un système d'exploitation massive d'esclaves africains importés par milliers dans les cales de bateaux négriers. Elle marqua également le début d'une résistance constante des Noirs pour le regain de leur liberté. Le Il mai 1655, une flotte de trente-huit navires menée par l'amiral William Penn et le général Robert Venables accosta à Port Morant, une ville située dans la paroisse8 de Saint Thomas sur la côte est de l'île. Quelques centaines d'Espagnols relativement peu armés défendirent le port, la capitale Villa de la Vega (l'actuelle ville de Spanish Town) et ses alentours face à environ 9000 Britanniques qui n'eurent aucun mal à s'emparer de l'île en un ou deux jours seulement. La Jamaïque devint officiellement une possession de l'Empire britannique en 1670 après la signature du Traité de Madrid. Les colons entamèrent alors une véritable transformation de cette nouvelle possession remplaçant les modestes champs de cacao, de manioc, de gingembre ou de tabac par des cultures beaucoup plus lucratives, à savoir d'immenses champs de café et surtout de cannes à sucre. En effet, dans l'Europe

du 1ime

siècle, ces nouvelles saveurs tropicales

devenaient très à la mode. Pendant plus de 150 ans, les cultures de cannes à sucre et de café firent de la Jamaïque l'une des colonies les plus prospères de l'Empire britannique. En 1655, le nombre d'esclaves africains avoisinait 1500 (Sherlock et Bennett, 1998 : 77). Mais, un développement
8 La Jamaïque est divisée en quatorze paroisses (communes/ chefslieux) : Kingston, Saint Andrew, Portland, Saint Thomas, Clarendon, Manchester, Saint Ann, Saint Catherine, Saint Mary, Hanover, Saint Elisabeth, Saint James, Trelawny et Westmoreland. 19

agricole de cette ampleur entraîna inévitablement un besoin accru de mains-d'œuvre et donc un trafic d'esclaves de plus en plus important. Entre 1655 et 1807, les Britanniques importèrent d'Afrique 747 506 esclaves, dont 17, 5 pour cent d'Afrique centrale (Curtin, 1969: 160). Le reste provenait de régions d'Afrique de l'Ouest, en particulier de la Côte d'Ivoire, du Ghana, du Nigeria, du Togo et du Bénin. Ces populations esclaves étaient majoritairement issues des peuples Ibo et Akan. Rappelons que les Ashanti, constituant l'une des principales tribus Akan, avaient la réputation d'être des guerriers redoutables et robustes, ainsi que des chasseurs vivant en forêt. Hélène Lee, journaliste d'investigation spécialisée dans le mouvement rasta et les musiques du monde, souligne aussi que « l'île était l'une des premières étapes des bateaux en provenance de l'Afrique [et que] les marchands s'y débarrassaient des individus les plus coriaces, gardant les «bons» pour les États-Unis, où on leur en donnait un meilleur prix» (1999: 27). Ces spécificités historiques peuvent expliquer le côté insoumis et rebelle des Jamaïcains. En effet, l'île de la Jamaïque connut un nombre important de rebellions d'esclaves, de révolutions et d'autres formes d'agitation sociale, à commencer par l'histoire des marrons. La présence des premiers marrons noirs à la Jamaïque date de 1655. Durant l'invasion britannique de l'île, les esclaves africains reçurent l'ordre de résister aux envahisseurs pendant que leurs maîtres prenaient la fuite. Les plus dociles exécutèrent cet ordre, mais les autres profitèrent de la débâcle des troupes espagnoles pour s'échapper et se réfugier dans les montagnes afin de retrouver leur liberté et fonder leurs propres communautés autarciques. Ces esclaves fugitifs devinrent les marrons9. Il
9 Étymologiquement, le mot « marron» serait une déformation du mot espagnol « cimarron »signifiant « sauvage» ou « qui n'est pas apprivoisé ». Les Espagnols, semble-t-il, utilisaient cette expression 20

est fort probable que ces premiers marrons et les descendants des Taïnos qui avaient survécu aux Espagnols se mélangèrent entre eux. Les marrons installèrent leurs sociétés dans des forêts reculées, reproduisant une vie semblable à celle de leurs ancêtres africains d'un point de vue économique, politique, social et spirituel. En effet, ils s'autosuffirent, vivant de cueillette, de chasse ou de pêche, et instaurèrent un système de chefferie. De même, ils renouèrent complètement avec les expressions de la vie traditionnelle africaine, à savoir l'animisme et la musique: le sorcier, les rituels initiatiques et les battements de tambours africains, entre autres, orchestraient leur quotidien. La musique rythmait en effet la vie des marrons aussi bien en matière de divertissements qu'en matière de rituels coutumiers ou de religion. Selon l'ethnomusicologue Olive Lewin: «La musique chez les marrons a des vertus thérapeutiques. [. ..] Chaque type d'herbes médicinales (pour parler de ce genre de plantes, les marrons n'utilisent pas le terme herbs, « herbes », mais weed) possède son propre type de chansons et rythmes de tambour, lesquels combinés entraînent des résultats sûrs et rapides. Les maladies et les maux peuvent être guéris simplement par la musique et l'utilisation de paroles ancestrales» (2000 : 163). À l'époque, le tambour et la voix occupaient une place centrale dans les musiques des sociétés d'Afrique subsaharienne. Ainsi, on retrouvait ces deux éléments chez les marrons qui jouèrent un rôle essentiel dans la perpétuation des musiques, cultures et coutumes africaines à la Jamaïque. Remarquons toutefois qu'ils n'avaient pas
pour qualifier les porcs et sangliers échappés et redevenus sauvages avant de l'appliquer aux Taïnos, puis aux esclaves noirs fugitifs. 21

le monopole en ce qui concerne la perpétuation des traditions puisque certains esclaves n'hésitaient pas non plus à braver les interdictions de leurs maîtres pour pratiquer leurs us et coutumes, la musique en particulier. La musique et le chant s'érigeaient comme une sorte d'exutoire à leur captivité et aux autres sévices dont ils étaient victimes. Les marrons ne cessèrent de résister et de combattre pour leur liberté et des esclaves en fuite venaient continuellement grossir leurs rangs. En 1739, après une dizaine d'années de lutte acharnée, ils forcèrent les Britanniques à reconnaître leur droit de vivre libres sur leurs terres en signant un traité de paix dans la ville de Trelawny Town, dans le centre-ouest de l'île. Le capitaine marron Cudjoe et la légendaire Nanny (héroïne nationale, son visage apparaît sur les billets de cinq cents dollars jamaïcains) à la tête respectivement de la communauté des marrons de Leeward (située dans le haut plateau de Cockpit Country au centre-ouest de la Jamaïque) et de celle de Windward (située au nord-est, dans les Blue Mountains dont le pic est le point culminant de l'île à 2220 mètres) en furent les instigateurs. Ce traité affranchit les marrons sur leurs territoires: Accompong Town situé dans les montagnes de la paroisse de Saint Elizabeth, Moore Town et Nanny Town situés dans les Blue Mountains, Scott's Hall et Trelawny TownlO.

10Aujourd'hui les marrons sont toujours présents à la Jamaïque, mais peu de choses les distinguent des autres Jamaïcains si ce n'est la sphère culturelle (spiritualité, musique et danse). 22

Doc. 1 A l'intérieur

des terres des Blue Mountains. (18 mars 2003, Jamaïque).

<Ç) runo Cresto B

Seul point contestable, un article du traité stipulait que les marrons devaient coopérer avec le gouvernement colonial pour capturer les éventuels esclaves fugitifs tentant de se réfugier sur leurs terres, ce qui ne manqua pas d'exaspérer les autres africains toujours réduits en esclavage. S'ensuivit alors une série de mutineries et autres insurrections d'esclaves dans diverses plantations de l'île. Une dizaine de révoltes d'esclaves et de marrons eut ainsi lieu à la Jamaïque entre 1739 et l'abolition définitive de l'esclavage en 1838. Celle initiée par Sam Sharpe (autre héro national, son visage apparaît sur les billets de cinquante dollars jamaïcains) à Montego Bay en décembre 1831 qui mobilisa plus de 20 000 insurgés eut raison de plus de 300 ans d'asservissement. Le 28 août 1833, la Grande-Bretagne ratifia un acte pour l'abolition progressive de l'esclavage dans ses colonies qui entra

er officiellement en vigueur le 1 août 1834. Dans les faits, er l'esclavage ne fut réellement aboli qu'à partir du 1 août

1838 puisque, avant cela, les esclaves étaient contraints de rester en apprentissage auprès de leurs maîtres. À 23

l'esclavage succéda immédiatement plus d'un siècle de colonisation. Depuis l'invasion espagnole au 16ème siècle jusque l'abolition de l'esclavage au 19ème siècle, presque 2 millions d'Africains furent déportés à la Jamaïque (le tiers d'entre eux ne survécut pas à la traversée), et en 1844, l'île comptait officiellement 15 776 Blancs pour 293 128 Noirs et 68529 métis (Roberts, 1957 : 65). En d'autres termes, la population blanche représentait seulement 4,2 pour cent de la population totale jamaïcaine contre 95,8 pour les populations noire et métis confondues (aujourd'hui encore, plus de 90 pour cent des Jamaïcains sont d'origine africaine). Le déséquilibre démographique entre les Blancs et les Noirs associé à la volonté de ces derniers de rester fidèles à leurs traditions africaines contribua fortement à l'africanisation de la société Jamaïcaine. Par ailleurs, la forte supériorité quantitative des Noirs vis-à-vis des Blancs entraîna inévitablement un métissage des populations blanches. Un mulâtre désignait une personne née de l'union d'un Noir et d'une Blanche, ou d'une Noire ayant un quart d'ascendance noire et trois quarts d'ascendance blanche. Un octavon désignait quant à lui une personne ayant un huitième d'ascendance noire et sept huitièmes d'ascendance blanche etc. Il ne va pas s'en dire qu'une telle classification engendra une nouvelle forme de discrimination, à savoir un racisme intra-communautaire. L'africanisation de la société jamaïcaine ne se ressentit pas seulement au travers de la couleur de la population mais également à un niveau culturel. En effet, en important ces centaines de milliers d'esclaves à la Jamaïque, les négriers européens introduisirent inévitablement leurs mœurs
11Ce deuxième cas de figure était le plus fréquent étant donné que la proportion de femmes blanches sur l'île était à l'époque très faible et que, par conséquent, le viol des femmes esclaves était une pratique courante chez les maîtres blancs. 24

et d'un Blanc 11. Un quarteron définissait une personne

africaines, celles-ci incluant notamment des croyances, musiques, chants et danses ancestrales. Les cultures et traditions africaines subsistèrent, malgré les tentatives des planteurs de les éradiquer, et fusionnèrent au fil du temps avec les autres cultures présentes sur l'île. L'abolition de l'esclavage en 1838 ne signifia pas pour autant la résolution de tous les problèmes. La population jamaïcaine devait encore faire face à des conditions de vie très rudes. La « plantocratie » blanche refusa par exemple d'accorder des salaires décents aux esclaves affranchis. Ces inégalités sociales persistantes provoquèrent la rébellion de Morant Bay menée par Paul BogIe (héros national) et George William Gordon (héros national) en octobre 1865. Suite à cet événement, l'île fut dotée d'une nouvelle constitution et en 1866, la Grande-Bretagne déclara officiellement la Jamaïque colonie britannique. La majorité des Noirs désormais libres commença une nouvelle vie loin des plantations qui rappelaient les heures sombres de l'esclavage. Certains se mirent à cultiver leurs propres terres, bâtirent leurs propres maisons et fondèrent ainsi de nouvelles communes. L'abolition de l'esclavage concordant également avec la liberté de mouvement, d'autres choisirent d'émigrer à l'étranger à la recherche d'une vie meilleure. Leurs destinations de prédilection furent, entre autres, les États-Unis, la Grande-Bretagne, l'Amérique latine (le Panama, le Costa Rica, le Nicaragua, la Colombie, l'Equateur) et les îles avoisinantes des Caraïbes (Cuba, l'île de la Trinité, les Bahamas, la République Dominicaine, Haïti). Enfin, de nombreux Jamaïcains optèrent pour un exode interne et décidèrent de quitter leurs campagnes pour la ville, à destination notamment de Spanish Town et Kingston (la nouvelle capitale de l'île depuis 1872). Entre-temps, afin de contrer la pénurie d'ouvriers agricoles et la récession économique qui touchait l'industrie de la canne à sucre, les planteurs développèrent la culture de la banane tout en faisant appel 25

à une nouvelle main-d'œuvre peu onéreuse en provenance successivement d'Europe, d'Afrique, des Caraïbes, d'Inde et de Chine. À la fin du 19èmesiècle, une multitude de races et de cultures coexistaient à la Jamaïque. Dans ce contexte de multiethnicité, de multiculturalité et de flux migratoires importants, s'opéra alors un véritable processus de créolisation de la société jamaïcaine caractérisée notamment par le développement d'un dialecte ou patois jamaïcain ainsi que par l'apparition de nouvelles croyances et musiques. Les religions émergentes naquirent principalement de la fusion du christianisme12 et de cultes animistes africains. Parmi celles-ci, nous pouvons distinguer les « cuites revivalistes », tels que le pocomania et le kumina, dont l'essor correspond principalement au début des années 1860. Concernant les musiques créoles nées de ce métissage de cultures, il y eut notamment les musiques inhérentes aux cultes religieux cités précédemment (la musique et la religion sont généralement indissociables chez les peuples originaires d'Afrique noire), le baccra, un style musical fusionnant des caractéristiques de la musique kumina avec des caractéristiques de musiques indiennes, et surtout le MENTO. À l'instar du baccra, dujunkanoo bahaméen, de la samba sud-américaine, du merengue dominicain, de la rumba cubaine et du calypso trinidadien, le mento naquit d'un brassage de différents styles musicaux originaires principalement d'Afrique, d'Europe et des Amériques. Le mento, qui apparut dans les campagnes jamaïcaines à la fin du 19ème siècle et dont l'âge d'or correspond grossièrement à la première moitié des années 1950, fut le premier grand style de musique populaire jamaïcaine,
Le christianisme ne s'est véritablement développé auprès des populations esclaves jamaïcaines qu'à partir des années 1790, grâce aux efforts de prédicateurs évangélistes tels que le célèbre pasteur abolitionniste William Knibb. Ces derniers ont d'ailleurs joué un rôle important dans l'abolition de l'esclavage. 26
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