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Les racines des musiques noires

De
362 pages
Berceau d'une communauté artistique et multiethnique, la musique africaine raconte sur des sonorités singulières l'histoire turbulente de ses peuples, les déportations esclavagistes vers les Amériques et les Caraïbes, la servitude puis la liberté retrouvée, l'intégration jamais certaine, les traditions, le déchaînement des sens et des passions, le gospel, le jaillissement du jazz...
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LES RACINES DES MUSIQUES NOIRES

Musique et Musicologie: les Dialogues Collection dirigée par Danielle Cohen-Levinas
Cette collection a pour but d'ouvrir la musicologie et l'esthétique au présent de la création musicale, en privilégiant les écrits des compositeurs et les réflexions croisées entre des pratiques transverses: musique et arts plastiques, musique et littérature, musique et philosophie, etc. Il s'agit de créer un lieu de rassemblement suffisamment éloquent pour que les méthodologies les plus historiques cohabitent avec des théories et critiques les plus contemporaines. L'idée étant de "dé-localiser" la musique de son territoire d'unique spécialisation, de la déterritorialiser, afin que naisse un Dialogue entre elle et les mouvements de pensées environnants. Déjà parus

Barbara CASSIN et Danielle COHEN-LEVINAS (textes réunis et présentés par), Vocabulaires de la voix, 2008. Alexandre TANS MAN (textes réunis par Mireille TansmanZanuttini), Une voie lyrique dans un siècle bouleversé, 2005. Mireille HELFFER, Musiques du toit du monde, l'univers sonore des populations de culture tibétaine, 2004. Marie-Lorraine MARTIN, La Célestine de Maurice Ohana, 1999. Morton FELDMAN, Ecrits et paroles, monographie par JeanYves BOSSEUR, 1998. Jean-Paul OLIVE, Musique et montage, 1998. L'Espace: Musique - Philosophie, avec la collaboration du CDMC et du groupe de Poïétique Musicale Contemporaine de l'Université Paris IV, 1998.

Liliane PRÉVOST et Isabelle de COURTILLES

LES RACINES DES MUSIQUES NOIRES

L'HARMATTAN

Des mêmes auteurs
Guide des croyances et symboles (Afrique: Bambara, Dogon, Peul), Editions L'Harmattan, Paris, 2005.

Ouvrages de Liliane Prévost: Les écumeurs du désert, « Jeunesse », Editions Verso, Guéret. Sorry Bamba, De la Tradition à la world music, Editions l'Harmattan, Paris, 1996.

Ouvrages en collaboration: Guide de la sagesse africaine, avec Barnabé LAYE, Editions I'Harmattan, Paris, 1999.

L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06893-3 EAN : 9782296068933

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AVANT-PROPOS

Le présent ouvrage a été conçu par ses auteurs dans l'idée que l'histoire des musiques de l'Afrique, avec toute la richesse de leurs différences, s'inscrivait dans un continuum où s'interpénétraient finalement toutes les cultures. Par exemple, les Gnawas du Maghreb ont influencé certaines formes populaires arabes et berbères, alors que dans des pays comme le Cameroun et le Niger, trompes longues et hautbois sont la preuve de l'influence arabe sur les musiques de ces pays. De même, l'influence cubaine sur les mêmes musiques du soukous congolais ne doit pas nous faire oublier l'existence de certaines sociétés religieuses Congo à Cuba.

En intitulant ce livre LES RACINES DES MUSIQUES NOIRES, les auteurs ont voulu par-dessus tout essayé de faire ressentir les liens qui unissent ces musiques, comment elles ont pu se rencontrer, de quoi elles ont pu tirer leur inspiration.

Ce guide de voyage musical permettra au chercheur comme au grand public de pouvoir se frayer un chemin dans les tours et détours de la splendide épopée des hommes de sons et de rythmes.

INTRODUCTION

Bien avant les musiques et les chants des artistes africains médiatisés d'aujourd'hui, l'Afrique a depuis toujours pratiqué un ensemble d'expressions liées au quotidien, et à toutes les manifestations sociales, sacrées, rituelles et cérémonielles d'une vie en société. Musiques liées au travail, qui marquent les étapes de la vie, de la naissance aux funérailles en passant par les phases d'initiation, qui accompagnent le calendrier saisonnier, ponctuent chasses et pêches. Chants qui font office de livres d'histoire. Ce chant ou cette musique aussi que l'Africain est capable de s'offrir à lui-même ou à un groupe restreint dans l'intimité d'un contact étroit, avec un instrument et la délicate poésie de la langue d'origine ... Il faut comprendre que l'Afrique a toujours été la terre par excellence des musiques de la vie, de celles qui rythment les faits et gestes de chaque famille, ronde des chants et des danses qui tissent, raffermissent ou défont les liens entre les ancêtres, animaux, travaux, au fil des générations, des péripéties des siècles. À cause de l'histoire, elles se manifestent dans la plus pure tradition des origines, ou alors s'affirment comme témoin privilégié des affres des déportations esclavagistes et d'une intégration chaotique et essaimée sur les nouveaux continents. On peut aller d'ailleurs jusqu'à dire que la destinée de l'artiste est de subir l'histoire... Pour les Africains, la musique fait donc partie intégrante de la vie sociale. Mieux que n'importe quelle autre forme d'expression artistique, elle permet d'appréhender immédiatement la réalité culturelle« vécue» d'un peuple. D'où qu'elle soit, chantée ou jouée, la musique africaine reste spontanée, riche et pleine de vitalité, très proche de son environnement, avec une participation de l'assistance toujours très active. Intercesseur spirituel ou amuseur ou encore historien, le musicien traditionnel joue un rôle culturel essentiel, dont il ne s'est jamais départi au fil des siècles, mais que l'évolution du monde moderne menace grandement. Le plan que nous avons décidé d'adopter pour tenter de dessiner les contours de la formidable histoire des musiques noires se structure à partir des données historiques et géographiques, grandement liées à la traite des esclaves, au déplacement et à la réimplantation des peuples, à l'adaptation au monde moderne et à ce qui reste dans la plus pure tradition. Nous avons voulu montrer d'autre part, comment les cultures musicales se sont enrichies les unes des autres. À voir, par exemple, dans les grands déserts, les musiques du Sahel voyagent parmi des populations empreintes d'influences arabes et berbères,

véhiculant une mystique héritée de la culture islamique. Le mode opératoire de bouche à oreille, caractérise d'ailleurs la transmission au sein des anciens peuples africains de tradition orale. Il est difficile, à ce titre, de démarquer musiques de l'Afrique Noire et musiques de l'Afrique Blanche. Insister làdessus serait même presque une offense à la générosité des artistes pour qui les frontières n'existent pas. Mais il appartiendra à chacun de faire son propre cheminement au milieu de tant de diversité et de richesse pour rencontrer la musique qui fait battre son cœur un peu plus fort...

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DE L'AFRIQUE AUX AMÉRIQUES...

« J'ai levé les yeux sur la grande scène du monde, j'ai regardé au loin, j'ai cherché de près: partout j'ai vu les mêmes erreurs, les mêmes fautes, les mêmes crimes se flétrir, se diviniser tour à tour sous des noms différents... » (Victor Schoelcher, 1849)

CHAPITRE 1
LE TRAFIC DES ESCLAVES

C'est à partir du Vie siècle, c'est-à-dire avec la naissance de l'Islam, qu'un processus d'unification culturelle se concentre sur plusieurs des villes côtières de l'Océan Indien et de la Mer Rouge. Les musulmans s'y installent et s'en servent de base pour exercer le commerce. Tous les trafics sont admis y compris celui des esclaves. La Turquie et les pays voisins resteront d'ailleurs pendant de nombreux siècles de grands entrepôts d'esclaves venant tout droit de Tripoli ou de Benghazia. Le choc des religions musulmane et chrétienne dérive rapidement en de nombreux affrontements qui se soldent invariablement par des prélèvements d'esclaves chez les vaincus. Les musulmans arabes ne sont alors ni les premiers ni les seuls à pratiquer la traite des esclaves africains noirs. L'asservissement des Nubiens est attesté dès la lointaine époque pharaonique, et les Grecs et les Romains ne dédaignent pas non plus leur service. L'Asie fournit de forts contingents d'enfants, surtout des filles, habituellement acheminés jusqu'au port arabe de Moka sur la Mer Rouge, de là, expédiés à destination de La Mecque, puis réembarqués vers les villes du Golfe Persique ou encore vers les ports indiens. L'origine éthiopienne des noirs du Yémen était très prisée des sultans locaux. Beaucoup venaient gonfler les rangs de leurs armées ou se retrouvaient concubines et domestiques, eunuques hommes d'équipage, ouvriers agricoles, etc. Un trafic très important de femmes jeunes et belles, destinées au concubinage, fleurissait à travers le Sahara, les bords de la Mer Rouge, à partir des terres du Nigeria entre le Golfe du Bénin et le Golfe du Biafra, et constituait alors presque la moitié des exportations totales. L'autre grande région exportatrice concernait le Congo Angola, mais c'était en majorité des hommes que l'on déplaçait. Des marchés aux esclaves se tenaient dans toutes les villes importantes de l'empire musulman. Selon leur emplacement sur les grandes routes commerciales internationales, les marchés agissaient en tant que centres de répartition, ou alors servaient de zones de transit (comme à Bagdad, Samara, Le Caire, Cordoue ou La Mecque). D'autres marchés, implantés au milieu des

villes ou de zones de productions d'œuvre servile.

actives, gardaient

pour eux cette main-

Un contrôle strict de l'État sur les marchés garantissait les acheteurs contre les pratiques commerciales déloyales. Le prix des esclaves était fixé selon leur provenance, leur sexe, leur âge, leur état physique et leurs capacités. Les talents exceptionnels de certains leur faisaient atteindre des prix astronomiques: les danseuses accomplies et les grandes chanteuses intéressaient particulièrement la haute société. Il était d'ailleurs possible aux esclaves douées de manifester leurs dons dans les harems des riches et de devenir chanteuses, musiciennes, danseuses, poétesses.

À côté de cela, les Arabes s'unissaient à des femmes d'Afrique noire, en général des Nubiennes et des Soudanaises, dans le cadre du concubinage plutôt que d'un mariage. Ce brassage de races joua un rôle important dans l'évolution des populations rurales et urbaines. Les Africains ont en effet beaucoup apporté à la culture islamique, qu'il s'agisse de la poésie, de la littérature, de la musique ou des sciences islamiques. Ils excellaient dans les arts musicaux et plusieurs virtuoses dominèrent la scène musicale au cours des deux premiers siècles de l'ère islamique. Quelques noms ont traversé l'histoire: le grand musicien et chanteur Abû Uthman Saïd Misdja (mort vers 715) se rendit jusqu'en Perse et en Syrie pour y étudier leurs techniques, et introduisit en retour les mélodies byzantines et persanes dans la musique vocale arabe. Abû Abbàd Ma'bad ibn Wahh (mort en 743) fut, lui, salué comme« Prince des chanteurs de Médine ». Aux Xe et XIe siècles, la tendance se rendurcit avec la pression de la reconquête chrétienne. Les contingents d'esclaves soudanais ou nubiens vinrent gonfler, avec les «Maures Noirs », les rangs des armées de l'Espagne musulmane contre les Chrétiens. Aux XIVe et XVe siècles, les commerçants contrôlent le marché.
À Naples, dans la seconde moitié du XVe siècle, quatre-vingts pour cent des esclaves sont des Noirs. Ils sont nombreux aussi en Sicile. Cette main-d'œuvre nouvelle comptera de plus en plus d'esclaves de« Guinée ». En effet, dès la fin du XVe siècle, les Portugais les razziaient en masse sur les côtes de Mauritanie. À partir de 1494, le marché de Valence vécut largement de cet afflux, avant l'effondrement de leur prix. Le nègre devient alors l'esclave le moins cher, commis aux travaux agricoles ou miniers les plus abrutissants. L'essor économique est gravement compromis avec d'une part, à l'Est, la lutte pour le contrôle de l'Océan Indien et l'expansion ottomane; d'autre part, à l'Ouest, la fondation des compromis négriers européens sur les côtes atlantiques.

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L'Afrique est prise pour plusieurs siècles dans un étau qui va annihiler l'essor naissant du XVe siècle. Dès le début du XVIe siècle, le contrôle des Portugais sur certaines grandes routes du commerce de l'or et des esclaves, permet l'établissement de nombreux comptoirs sur la côte occidentale africaine et une participation active des populations indigènes et de leurs chefs dans le commerce avec les Européens.

La Traite des Esclaves mêle» )

noirs (ou« Quand le Portugal

s'en

C'est surtout l'or, (que se disputent depuis toujours les pays islamiques), qui attire d'abord les Portugais vers l'Ouest soudanais. Ils ne tardent pas toutefois à s'apercevoir que l'Afrique possède une autre marchandise fort prisée des Européens: les esclaves. Aux XVe et XVIe siècles, les Portugais profitent, semble-t-il, de ce commerce mis en place pour se procurer régulièrement des esclaves en Afrique occidentale, notamment en Sénégambie, partenaire économique de longue date du Maghreb. Pendant tout le XVe siècle et au début du XVIe siècle, le principal débouché du « bois d'ébène» est l'Europe, en particulier le Portugal et les pays sous domination espagnole et, dans une certaine mesure, les îles de l'Atlantique telles que Madère, les Canaries, les îles du Cap-Vert et, par la suite, l'île de Sào Tomé. L'essor de la traite négrière, dans la plupart de ces îles, a accompagné l'introduction de la culture de la canne à sucre et du coton. Les premiers Africains introduits en Amérique, originaires de la Sénégambie pour la plupart, l'ont été par les conquistadors. D'abord amenés en Europe ou bien nés sur place, on les appelait « ladinos » parce qu'ils savaient l'espagnol ou le portugais. Au cours du XVIe siècle, les Portugais recherchent des territoires capables de leur fournir une abondante main-d'œuvre. Les colons de l'île de Sào Tomé se procurent des esclaves, non seulement pour leurs propres plantations, mais aussi pour les vendre aux colonies espagnoles d'Amérique, puis au Brésil portugais.
La conquête de l'Amérique pose, en effet, de graves problèmes à la Couronne de Castille. Les colons réclament de l'aide pour installer leur pouvoir. Le Trésor royal trouve une ingénieuse et intéressante source de revenus dans le système des licences accordées aux négociants qui importent des esclaves pour le compte des colons, d'autant plus que le prix des licences suit l'accroissement de la demande d'esclaves. Parmi les premiers à obtenir des licences, on trouve des aristocrates proches du trône, mais aussi les grands capitalistes, sans doute

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en raison de leurs projets de peuplement et d'exploitation minière au Venezuela. Évidemment, ceux qui souhaitent participer pour leur propre compte à la traite des esclaves cherchent à éliminer le coûteux intermédiaire portugais et recouvrent aux pratiques de la contrebande. Constamment à court de main-d'œuvre, les colons espagnols d'Amérique favorisent l'essor de ce commerce clandestin.
Tout semble donc favoriser l'exportation des Africains vers l'Amérique, encore que la traite négrière ne connaisse sa pleine expansion qu'avec la création des grandes plantations de canne à sucre. En Amérique espagnole puis au Brésil, il apparaît très vite que la population indienne ne peut supporter la dure cadence de travail sur les plantations alors que les Africains y seraient tout à fait adaptés. . .

Ainsi, dès le début des années 1500 et surtout à partir de 1550, par le fait qu'elle en devient principal pourvoyeur en or et en main-d'œuvre, l'Afrique se trouve associée de façon peu enviable à une économie mondiale florissante. Il va sans dire que le quasi-monopole qu'exercent alors les Portugais est rapidement contesté par les Français vers 1520, les Anglais vers 1550. Ce sont les Hollandais vers la fin du XVIe siècle qui se révèleront leurs plus dangereux nvaux.
En effet, les lourdes cargaisons de produits acheminées depuis l'Orient vers l'Afrique, contenues dans les flancs rebondis des navires portugais, ne résistent pas aux pilleurs français au large du Cap-Vert et du Sénégal. La position de la France en Sénégambie se fortifie, notamment dans les centres comme Gorée, Portugal, Joal et Rufisque en pays Wolof. Les Français apportent des textiles de Normandie et de Bretagne, des alcools, des objets en métal, voire des armes en fer, et achètent l'or et l'ivoire, également le poivre de Guinée, des peaux et de l'huile de palme. Ils finissent par chasser les Portugais de l'embouchure du Sénégal et de la Gambie, avant de s'incliner à leur tour devant les Anglais, à la fin du XVIe siècle. L'exploitation des côtes de l'Afrique de l'Ouest jusqu' au Golfe du Bénin par les compagnies commerciales anglaises, leur rapportera de l'or, des peaux et quelques esclaves. De 1593 à 1607,200 navires appareillent en Hollande pour l'Afrique. Fort Nassau sera le premier comptoir fortifié des Hollandais sur la
Côte-de-l ' Or.

Dix ans plus tard, leur hégémonie n'est plus contestable dans ce coin du monde que représentent la Sénégambie et l'île de Gorée. Leurs navires mouillent sur les Côtes du Congo et de l'Angola. Ils achètent des esclaves à Elmina, Accra et Arda, au Bénin, au Gabon et au Cameroun, qu'ils revendent aux planteurs de l'île de Sào Tomé en échange de sucre, ou qu'ils acheminent vers le Brésil. 14

Dès le XVIIe siècle, sous l'impulsion conjointe de la Hollande et de l'Angleterre, de la France un peu plus tard, la nécessité d'une réglementation et d'une protection plus étroite de tous ces commerces aboutit à la création des premières compagnies d'assurance. Au cours du XVIIIe siècle, l'Angleterre affirme sa suprématie commerciale sur la Côte africaine, y compris dans le trafic des esclaves du Sénégal aux confins du Cameroun. Que dire de la position des souverains africains devant autant de préhension sur les forces vives de leurs royaumes? Et bien qu'ils se réservent en général la priorité dans ce commerce! Le pays Ashanti (ou Dahomey) et le nouveau Calabar sont même réputés pour l'échange par les Noirs eux-mêmes de marchandise humaine contre des produits européens. En Angola, les Portugais ne se donnent plus la peine de capturer eux-mêmes leurs esclaves, mais en laissent le soin à des agents recrutés sur place. La conquête de l'Afrique par les Européens n'ira pas plus loin, notamment parce qu'ils supportent mal son climat et qu'ils sont désarmés devant les maladies. Quelques Européens, Brésiliens et Nord-Américains, s'essaient quand même à une implantation, qu'ils obtiendront à coût de marchandises généreusement fournies. Une puissante communauté d'intérêts unit donc les trafiquants d'esclaves, c'est-à-dire les souverains, les dignitaires et les marchands africains.

Au cours du XVIIIe siècle, l'exportation de la main-d'œuvre noire vers les Antilles britanniques et françaises s'accroît dans des proportions considérables. Cuba s'ajoute à la liste. L'irrésistible attrait que constitue aux yeux des Européens l'abondante richesse des gisements aurifères africains se double désormais de celui de réservoir humain inépuisable et qui alimente les toutes nouvelles plantations de canne à sucre des Amériques. Ainsi, le nombre des importations d'esclaves dans les colonies anglaises des Caraïbes passe de 263 700 à 1 401 300 en un siècle. La situation est la même dans les îles occupées par la France, notamment à Saint-Domingue qui importe au XVIIIe siècle près de 790 000 esclaves. La culture de la canne à sucre qui démarre à Cuba crée des besoins semblables, tout comme les plantations de tabac de Virginie, de riz dans le Maryland. Le développement de l'exploitation du coton transforme le sud des États-Unis en un immense territoire dont quasiment toute l'économie repose sur l'esclavage. Cette demande en main-d'œuvre noire impose à l'Europe occidentale une tâche d'une ampleur sans précédente, à une époque où la répartition des forces économiques et politiques se modifie considérablement. 15

Le déclin de l'Espagne et du Portugal s'amorce. La Hollande, alors au faîte de sa puissance, commence à s'incliner devant le rapide accroissement économique de la France et de l'Angleterre. À la fin du XVIIIe siècle, seuls les Portugais, au moyen de leurs forces en Angola, sauront conserver des prérogatives de par leur position favorable dans le trafic des esclaves.

La diaspora africaine dans l'Ancien et le Nouveau monde
Dès 711, des Africains participent à la campagne musulmane en Ibérie. Les siècles qui suivent, marqués par des guerres incessantes entre l'Islam et la Chrétienté, voient des Africains combattre comme soldats et travailler comme esclaves. En fait, dès le XIIe siècle, des marchands d'esclaves maures viennent vendre aux foires des Guimardes (au Nord du Portugal) des Africains, originaires du Sud du Sahara. La prise de Ceuta par les Portugais en 1415, ouvre l'ère de la pénétration européenne en Afrique, et les premiers Africains sont déportés à Lisbonne en 1441 - prélude à la traite négrière qui va se poursuivre jusqu'à l'époque moderne. En 1468, la Couronne portugaise protège son monopole par l'instauration de son asiento sur le commerce des esclaves au sud du fleuve Sénégal. Les bulles des Papes Nicolas V (1454) et Calixte III (1456), en présentant l'expansion portugaise en Afrique comme une croisade ayant pour visée la christianisation du continent africain, justifient dans une certaine mesure l'asservissement des Africains. Le mythe biblique, qui faisait des descendants de Cham, le fils de Noé, des maudits voués à l'esclavage, venait fort à propos renforcer ce point de vue. Les besoins en main-d'œuvre humaine de la péninsule Ibérique sont immenses, tant pour l'exploitation de ses mines et de ses fermes, que la réalisation de ses ambitieux travaux de construction. Les esclaves noirs masculins se retrouvent soldats et ouvriers dans les fabriques; les femmes placées au rang de concubines. Ceux qui n'étaient pas esclaves occupent immanquablement les emplois les plus humbles et les plus durs. La vente et l'exploitation des esclaves sont des phénomènes essentiellement urbains et la main-d'œuvre africaine est d'abord acheminée vers les ports et les villes, principalement Barcelone, Cadix, Séville et Valence en Espagne, et Lisbonne au Portugal. Le fourmillement de la vie citadine offre aux esclaves de nombreuses occasions de s'échapper et, dans certains cas, d'acheter leur liberté. Les Noirs « libres» se rassemblent, s'efforçant alors de cultiver un esprit communautaire et de défendre leurs intérêts. Le recours à la foi rassemble les hommes en confréries religieuses à Barcelone, à Valence et à Séville. Elles

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patronnent des activités récréatives, se procurent l'argent nécessaire pour libérer d'autres esclaves, achètent des terrains afin de disposer de lieux de sépulture. Certains Noirs affranchis réussissent à assumer des fonctions importantes dans la société espagnole, comme Leonardo Ortez le juriste, Cristobal de Meneses le religieux dominicain, les peintres Juan de Pareja et Sébastian Gomez, Juan de Valladolid, chargé de la surveillance des Noirs à Séville, et Juan Latino qui, lui, obtient deux diplômes à l'Université de Grenade, avant d'y enseigner lui-même. Il n'y eut pas de politique officielle en matière de traite négrière pour le Nouveau Monde jusqu'en 1518, date à laquelle Charles 1er du Portugal proclame l'Asiento do Negroes, ce qui eut pour effet d'intensifier la concurrence dans le commerce des esclaves africains. Malgré la domination espagnole, le Portugal s'attribue, en 1600, un véritable monopole du trafic des esclaves, passant des contrats avec ses propres voisins Espagnols, les Hollandais et les Français ensuite. En 1713, à la suite de la guerre de Succession espagnole, ce monopole échoit à l'Angleterre, qui devient alors le plus grand marchand d'esclaves du monde. Tout comme en Espagne, certains Africains arrivent à se sortir de leur condition d'esclaves. Leur nombre même ne cesse de croître. À partir du XVIIIe siècle, les planteurs antillais prennent l'habitude, lorsqu'ils reviennent faire un séjour en Angleterre, d'amener avec eux leurs domestiques africains. Les officiers de marine et de l'armée, les capitaines de vaisseaux négriers de même. Des journaux proposent des esclaves dans leurs annonces et lancent des appels pour obtenir le retour au bercail des Noirs évadés. Les chasseurs d'esclaves passent maîtres dans l'art de capturer les Africains qui ne bénéficient alors d'aucune protection légale, nombre d'entre eux facilement identifiables par leurs propriétaires grâce aux marques au fer rouge sur leur peau. On ne saurait sous-estimer les effets psychologiques de cette domination des Blancs sur les Noirs. Le processus de déshumanisation de l'Africain est bien engagé dès le XVIIIe siècle. C'est à partir du XVe siècle que les marins français ramenèrent de leurs expéditions sur les côtes de l'Afrique occidentale des Africains, d'abord comme preuve de la réalité de leur voyage, puis pour les vendre comme esclaves. Le développement de l'esclavage en France n'est pas quelque chose de délibéré à l'origine. Un tribunal royal proclame même en 1571 : « La France, mère de la liberté, ne permet aucun esclave ». Cependant, la pratique en la matière varie ... C'est ainsi que certains Africains sont asservis tandis que d'autres restent théoriquement libres dans un milieu tout de même hostile. Au XVIIIe siècle, les rangs du Régiment Saxe Volontaires comptent des soldats originaires de Guinée, du Congo et de Madagascar, que plusieurs batailles victorieuses en Europe couvriront de gloire. Un nom en particulier se distingue dans les annales 17

de l'armée française: le général Alexandre Davy Dumas (1762-1808), né de père français et de mère esclave, dont le fils et le petit-fils s'inscriront parmi la pléiade des grands auteurs français du XIXe siècle. Durant tout le XVIIIe siècle, les Africains arrivent en France en nombre important, la politique royale permettant en outre aux Français propriétaires d'esclaves en Amérique d'amener ces derniers en France. Justement, de l'autre côté de l'océan, dans les Amériques, où en est la situation? Et bien, la dispersion des Africains a les effets les plus dramatiques! Pendant la majeure partie du XVe siècle, la traite négrière limitée aux Caraibes, à l'Amérique centrale et à l'Amérique du Sud, est liée au développement des plantations portugaises au Brésil et hollandaises dans les Guyanes. Les plantations de canne à sucre exigent une main-d'œuvre importante et un grand nombre d'esclaves sont importés de la Côte-de-l'Or, de l'Angola, du Congo, du Nigeria, du Dahomey et, dans les années 1690, de Madagascar. Les Anglais et les Français finissent par se partager le magnifique territoire des Caraibes tant convoité. Le modèle sur lequel va s'organiser l'esclavage va constituer un modèle pour l'Amérique du Nord. Mais c'est aussi dans ces centres d' « aguerrissement» où l'on dresse les esclaves africains, que se fomentera et explosera la rébellion de ces esclaves « aguerris» qui servira aussi de modèle la résistance des esclaves en Amérique du Nord. Les régions à forte densité d'esclaves noirs, comme la Guyane britannique, la Jamaïque, le Brésil et Saint-Domingue (Haïti) connaissent les conspirations et les révoltes les plus fréquentes et les plus graves. Au Brésil, la lutte armée des Africains prend une ampleur sans précédent et sévira de longues années. En Amérique du Nord, complots et insurrections enflamment Mississipi, Caroline du Sud, Virginie, Maryland, Louisiane. Ces luttes pour la libération de leur condition témoignent de l'éveil du nationalisme africain chez les esclaves, puissamment soutenu et éclairé par des groupements religieux comme « obeah et vodum ». En 1776, les colonies nord-américaines proclament l'Indépendance. Les Africains instruits, qu'ils soient esclaves ou affranchis, se joignent alors aux Européens d'Amérique pour revendiquer le droit à la liberté. Une diaspora apparaît qui fait partie intégrante d'un monde sous hégémonie européenne, où des forces économiques et intellectuelles puissantes s'emploient à réorganiser les structures politiques et sociales. Face à ces forces, les Africains se divisent: certains convaincus que le salut passe par l'assimilation des valeurs européennes; d'autres, au contraire, tenant à affirmer leur africanité, prêts pour cela à risquer leur vie pour protester et résister contre la répression dont ils sont l'objet. À Londres, les abolitionnistes ont l'idée de réinstaller en Afrique les Africains libérés pour qu'ils fondent une société, basée sur la liberté du travail, 18

qui répandrait le christianisme, développerait une économie de style occidental et contribuerait à l'abolition de l'esclavage. Ainsi, en 1787, plus de 400 Africains libérés quittent l'Angleterre pour s'établir à Sierra Léone. Tandis que les Européens des États-Unis entreprennent de créer des institutions qui soient l'expression de leur culture et le signe de leur indépendance, les Africains mettent eux-mêmes en place un certain nombre de structures. Bien que n'ayant pratiquement rien sur quoi fonder leur identité ethnique, puisqu'on leur interdit de parler leur langue ou de pratiquer leur religion, ils commencent à se dire « Africains ». En 1787, le prédicateur bostonien Prince Hall, qui avait été admis au sein de la Maçonnerie par des soldats britanniques pendant la guerre d'Indépendance américaine, obtient des maçons écossais le droit de fonder une loge composée de Noirs affranchis. Loges et organisations religieuses vont constituer les institutions les plus puissantes des Afro-Américains au XIXe siècle, unissant les Noirs du monde entier. Sur tout le continent américain, les esclaves affranchis des villes connaissent donc des opportunités d'ascension sociale et de liberté encore péniblement envisageable pour ceux qui demeurent dans les plantations, ce dans un contexte qui d'une façon générale ne les soustrait pas à une mortalité toujours très élevée. C'est à partir de 1815 que le rapatriement des Africains sur la terre-mère commence. En 1830, le Libéria devient curieusement une colonie d'Africains rapatriés, sous le patronage de I 'American Colonization Society, avec le soutien financier de l'État fédéral et des gouvernements de nombreux Etats de l'Union. Sur les millions d'Africains parvenus dans le Nouveau Monde, ceux qui regagnent l'Afrique ne sont que quelques milliers. Les autres sont des missionnaires recrutés aux Antilles et dans les Etats du Sud des États-Unis pour aider à évangéliser l'Afrique de l'Ouest. Il est clair que les communautés touchées, arrachées à nouveau à leur sol, sont à nouveau victimes de raids, enlèvements, guerres. La dépréciation généralisée de la vie humaine sape les fondements sociaux et économiques de ces communautés. Les gens vivent dans la peur, errant dans les ruines de leurs villages détruits ou dispersés. La traite des esclaves eut cependant quelques effets positifs: l'introduction sur le sol africain de cultures nouvelles telles que le maïs, le riz, le manioc, le tabac; l'adoption d'innovations techniques simples, comme les greniers et les armes; et l'essor de certaines industries locales. Mais ces progrès sont relativement négligeables par rapport au retard économique global infligé par la traite des esclaves. Le commerce des êtres humains a en effet entraîné le dépeuplement et la désorganisation de l'économie rurale au fur et à mesure qu'hommes et femmes valides avaient été arrachés à leurs communautés. La 19

famine et les maladies infectieuses (répandues dans les communautés de l'Océan Indien et malheureusement introduites en Afrique centrale) se chargent du reste. La traite des esclaves de l'Afrique occidentale Un esclavage médiocre se met en place pratiquement dès la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb. Son essor s'ancre dans l'extraordinaire compromis entre l'Espagne et le Portugal. En 1493, désireux de voir le monde contrôlé par des puissances catholiques, dont l'influence apporterait le salut aux âmes païennes, le Pape arbitre la querelle entre les deux grands conquérants, et assigne au Portugal les territoires orientaux hors d'Europe, à l'Espagne les territoires occidentaux. La ligne de démarcation traverse l'Atlantique. Les Portugais, mécontents d'une décision qui les prive du Brésil, réussiront à obtenir un an plus tard, par le traité de Tordesillas, un amendement qui, déplaçant vers l'Ouest la ligne de démarcation jusqu'à couper l'embouchure de l'Amazone, leur assure les pleins droits territoriaux sur une bonne partie du Brésil. Le prosélytisme des Espagnols et des Portugais les stimule autant que leurs ambitions économiques. Christophe Colomb écrit dans son journal, le 27 novembre 1492: «Quand ils auront compris le bénéfice, je travaillerai à convertir tous ces peuples au christianisme ». Par la suite, quand un bateau d'esclaves quittera la Côte-de-l'Or pour le Brésil, sa cargaison recevra le baptême « en masse ». Pendant les toutes premières années après le traité de Tordesillas, la traite se limite au Bassin méditerranéen. Les colons de l'Amérique du Sud préfèrent prélever dans le réservoir apparemment inépuisable de la population indienne une main-d'œuvre consentante et disponible sur place. Non sans résistance, les Indiens sont affectés aux travaux de la terre ou à la recherche de l'or. L' « esclave cheptel» disparaît virtuellement des colonies espagnoles à la fin du Xe siècle, mais le système de « repartiamento », ou travail forcé, qui le remplace n'est pas moins rigoureux, et les excès qu'il suscite de la part des conquistadors sont tout aussi cruels. Trop de labeurs et de souffrances, et des maladies jusque-là inconnues (petite vérole, rougeole) importées par les Européens, déciment rapidement la population indienne. Les Portugais, plus spécifiquement, pratiquent la traite sur une petite échelle s'aventurant le long de la côte africaine jusqu'au Congo, s'appuyant sur la demande espagnole en esclaves noirs destinés à remplacer la main-d'œuvre indienne appauvrie, et sur le fait de besoins similaires du Brésil. Les trafiquants portugais chargent alors leurs vaisseaux de Congolais et d'Angolais plutôt que d'ivoire et de nattes de palme. 20

Les richesses du Nouveau Monde ne restent pas longtemps le privilège des seuls Espagnols et Portugais. Les Pays-Bas, autre grande puissance commerçante, voient eux aussi leur intérêt et vont jouer les trouble-fêtes en s'opposant au royaume hispano-portugais (les deux couronnes s'étaient réunies en 1580) dans une guerre qui va durer 80 ans (1568-1648). Fondée en 1621, la Compagnie Hollandaise des Indes occidentales importe 15 430 esclaves au Brésil en quelques mois. En 1646, pour la première fois, des esclaves noirs sont débarqués dans le plus ancien comptoir hollandais d'Amérique, New Amsterdam, à la pointe de Manhattan. Stimulées par l'intrusion hollandaise, d'autres nations européennes entrent en lice pour accaparer les positions-clés de la côte guinéenne. Leurs efforts s'appliquent d'abord à fournir des esclaves aux possessions espagnoles des Antilles, ainsi qu'au Brésil. Mais lorsque, dans la première moitié du XVIIe siècle, des comptoirs européens s'établissent en Amérique du Sud et le long de la côte orientale de l'Amérique du Nord, à leur tour ces nouvelles colonies réclament d'urgence une main-d'œuvre bon marché pour les plantations de canne à sucre et de tabac. Les Français, installés le long du Saint-Laurent, en Nouvelle-Ecosse et dans les Antilles, à la Guadeloupe et à la Martinique, construisent un fort à SaintLouis sur le Sénégal. Les Danois (qui acquièrent plus tard quatre des petites Antilles) se fixent à Christiansborg (Accra), les Suédois, pour quelque temps, à Takoradi; et les Allemands à Axim. Les Anglais qui avaient pris un premier départ, dans les années 1560, avec les entreprises de boucanerie, ne prennent une part active à la traite qu'à partir de 1650. Sous la demande sans cesse croissante de leurs possessions antillaises de cultures sucrières (la Barbade, Saint Christophe, les Bermudes et la Jamaïque), ils s'efforcent de briser le monopole étranger du lucratif commerce d'esclaves africains.
Dans le courant du XVIIe siècle, la traite africaine n'est pas seule à fournir en main-d'œuvre les colonies américaines. Une autre catégorie d'immigrants forcés, non moins durement traités, se recrute chez les Blancs: les« serviteurs à terme» (ou « engagés»)- plus prosaïquement les bagnards - pour prix de leur traversée de l'Atlantique, doivent servir leurs garants pendant trois à cinq ans, au terme desquels, « l'engagé» se voit octroyer par son maître la liberté, plus un lopin de terre d'environ 2 hectares. Ce système aboutit dans la pratique à de criants abus. Marchandise de moindre valeur que le Noir esclave à vie, et dont le statut s'étend aussi à la descendance, peu importe au maître que « l'esclave à terme» survive ou non au-delà de la durée de son contrat. La demande croissante de main-d'œuvre noire finit donc par inciter les bâtiments négriers à se risquer dans la dangereuse traversée de l'Atlantique. Et

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ce sont les Africains, déversés aux Antilles et en Amérique, à la cadence
moyenne de 100000 par an au cours du XVIIIe siècle, qui paient de leur liberté

la prospérité du Nouveau Monde. Les capitaines négriers européens apportent en Afrique des marchandises en laine ou en coton, du rhum, de l'eau-de-vie, des barres de fer et des perles de verre. C'est ce qu'ils offrent aux traitants africains en échange de leurs esclaves; ces derniers transportés aux Antilles, ou à Newport, Boston ou Charleston sont échangés contre argent comptant ou contre une traite tirée sur une banque européenne. Les bateaux s'en reviennent ensuite à leur port d'origine, avec une cargaison de sucre, de tabac, de coton ou de café. Sur 5 000 kilomètres de front côtier, presque toutes les tribus de la côte ou de l'intérieur du Sénégal à l'Angola sont lourdementtouchées par ce commerce et c'est un miracle si la côte africaine n'a pas été entièrement vidée de ses habitants. Avant de procéder à l'embarquement des esclaves, il faut que le charpentier du bord aménage les entreponts dans la partie qui ont d'abord servi aux marchandises de traite. Pendant ce temps, les esclaves attendent à terre et ne reçoivent pour toute pitance que de l'eau et du pain. Il est évident que les Africains n'acceptent pas toujours leur sort avec la même passivité. De nombreuses mutineries éclatent alors que les bâtiments sont encore à l'ancre. Dépouillés de leurs vêtements, soumis à un examen médical complet et humiliant, marqués au fer rouge et à la poitrine, les hommes sont alors enchaînés deux par deux. Les femmes et les enfants, également examinés et marqués, jouissent eux d'une certaine liberté de circulation durant la journée. À bord, les esclaves, les fers aux pieds, sont rangés comme des cuillers selon l'expression courante, tournés vers l'avant et s'emboîtant l'un dans l'autre, dans une promiscuité effrayante et malsaine. La traversée dure en moyenne cinq semaines, mais elle peut se prolonger jusqu'à trois mois. Les conditions de vie à bord d'un négrier sont encore plus insupportables durant les épidémies et les tempêtes. Les pertes humaines sont alors considérables, consécutives aux supplices infligés, à la folie, au suicide par refus de toute alimentation. Chaque matin, on trouve plus d'un mort enchaîné à un vivant... Lorsque les négriers arrivent en vue des Caraïbes, les Noirs, débarrassés de leurs chaînes, sont gavés, massés avec de l'huile «jusqu'à ce que leur peau noire brille dans la clarté de l'aube fraîche ». Tandis qu'on s'efforce de donner aux esclaves des apparences de bonne santé, le capitaine négocie à terre l'écoulement de sa cargaison. La vente s'effectue parfois au poids.

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Le Code noir: le trafic d'esclaves reste une activité éminemment respectée jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Les modalités peuvent en différer d'un pays à l'autre. Dans les possessions britanniques, où le clergé anglican ne considère pas les esclaves comme faisant partie de ses charges, les Noirs ne sont que très rarement baptisés, jamais instruits, jamais mariés solennellement, et dissuadés d'assister aux offices de l'église. Le Code noir de 1685, édicté par les Français, lui, considère les esclaves noirs comme des bien meubles, et ne leur accorde aucune protection contre les brutalités physiques de leurs maîtres. Du moins leur octroie t-ille droit d'être poursuivis en justice « sans que leur maître se porte parti contre eux », d'être condamnés à mort, à la prison ou à la mutilation dans le cadre légal de la justice. Pour soutenir le catholicisme dans leurs colonies, les planteurs français ont l'obligation de faire baptiser leurs esclaves, de solenniser les mariages librement consentis, comme de leur assurer une nourriture et des vêtements décents, ainsi que le repos dominical. Le Code noir interdit en outre de vendre séparément une mère et son enfant, tant que celui-ci n'a pas atteint l'âge de la puberté. Bien qu'il soit recommandé aux propriétaires d'esclaves de les traiter avec humanité, ils conservent en même temps le droit de les enchaîner et de les fouetter chaque fois qu'ils le jugent bon. Ils peuvent également châtier les fugitifs: à la première évasion, ils leur coupent les deux oreilles, les marquent à l'épaule au fer rouge, en cas de récidive, on leur marque l'autre épaule et on leur tranche les fesses. La troisième tentative est punie de mort. On peut comprendre les raisons du taux élevé de la mortalité des esclaves.. . Au cours des XVIIe-XVIIIe siècles, plusieurs soulèvements enflamment les Îles. Saint Christophe, la Barbade, la Guadeloupe, Saint-Domingue, Cuba, la Jamaïque (six fois), sont le siège d'insurrections relativement faciles à mater. À la Jamaïque, la milice doit soutenir une lutte continue pendant cinquante ans contre les fugitifs - les « nègres marrons », comme on les avait baptisés. Les Britanniques, incapables de les battre, en sont réduits à signer un traité avec eux. C'est ainsi qu'en 1739, les « marrons» obtiennent la liberté et plus de 75 hectares où ils peuvent planter ce qu'ils veulent sauf de la canne à sucre. C'est la première révolte victorieuse, annonciatrice de la plus importante de toutes, celle de Saint-Domingue. Après la révolution américaine (1783), les relations étant rompues entre les Antilles britanniques et l'Amérique du Nord, les Français récupèrent une bonne partie du fructueux marché. De 1779 à 1789, la population noire, tout comme la production totale de Saint-Domingue, n'est pas loin de doubler. Pour les esclaves, Saint-Domingue, en 1789, représente le « pire enfer sur terre ». 40 000 esclaves par an y sont importés pour y travailler dans des conditions qui ne tiennent aucun compte du Code noir.

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La Révolution française dont la devise exaltante: « Liberté. Égalité. Fraternité» atteint les côtes lointaines, n'est pas pour rien dans les assouplissements qui améliorent des conditions devenues véritablement insupportables. Une révolte gronde sur un fond de troubles internationaux, alors que s'annoncent de nouvelles hostilités entre l'Angleterre, la France et l'Espagne. Des alliances sont contractées: les Antilles françaises conservent leur suprématie politique et sociale. Décrétant l'abolition totale de l'esclavage dans les colonies françaises, les révolutionnaires français enrôlent les volontaires mulâtres et esclaves, persuadés que la victoire leur garantira la liberté. De tous les meneurs qui s'illustrent au cours de cet amer combat, le plus remarquable est l'ancien esclave Pierre Dominique Toussaint Louverture. Premier-né en 1745 d'un chef de clan africain, il hérite une certaine instruction de son parrain, Pierre Baptiste, élevé par les missionnaires, qui lui ont non seulement enseigné la lecture et l'écriture mais encore transmis des rudiments de latin, de français, de géométrie et de dessin. Ce savoir, auquel s'ajoute la connaissance des plantes médicinales reçue de son père, attire sur lui l'attention de son maître qui en fait son cocher avant de lui confier la charge de tous les autres Noirs de la plantation. Doué d'un sens politique inné, Toussaint Louverture, s'étant fixé pour mission la libération de ses camarades, les rallie en août 1793 : « Frères et amis, je suis Toussaint Louverture (n.) Je veux que la liberté et la légalité règnent à Saint-Domingue. Unissez-vous à nous, frères, et combattez avec nous pour la même cause ». Pour atteindre son but, Toussaint collabore avec les Espagnols jusqu'en 1794, date à laquelle les Français ratifient l'acte qui octroyait la liberté aux esclaves. Pour les Anglais, cette campagne se solde par l'évacuation de SaintDomingue en 1798, contre la paix sur leurs terres de la Jamaïque. C'est un autre génie militaire qui met fin à la flamboyante carrière de Toussaint Louverture: Napoléon Bonaparte, qui s'est emparé du pouvoir en 1801. Une colonie indépendante, avec à sa tête un chef noir qui se proclame luimême le « Bonaparte de Saint-Domingue», n'entre pas du tout dans les vues du conquérant, bien décidé à ramener l'île sous la domination française. Il lui faut, pour cela, abolir la Constitution, désarmer les Noirs, déposer Toussaint et restaurer l'esclavage. À cette fin, Napoléon expédie dans l'île une armée chargée de capturer Toussaint Louverture. « En me renversant, on n'a abattu à Saint-Domingue que le tronc de l'arbre de la liberté des Noirs. Il repoussera par les racines parce qu'elles sont nombreuses et profondes ». Embarqué sans égard à destination de la France, il meurt en prison le 17 avril 1803.

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Derrière les États-Unis, le Brésil est la plus grande nation esclavagiste du Nouveau Monde. Au commencement du XIXe siècle, deux millions d'esclaves travaillent dans les plantations sucrières et les gisements miniers. Ce n'est que vers 1850 que la traite cesse mais ce n'est qu'en 1888 que les esclaves sont définitivement émancipés. L'esclavage aux États-Unis d'Amérique

Après ce rapide survol des principaux déplacements des populations africaines, nous allons nous concentrer sur ce qui se passe sur le sol des ÉtatsUnis d'Amérique. C'est au XVIe et XVIIe siècles tout d'abord que les premiers Européens foulent le sol américain, émigrants fuyant leurs pays pour des raisons religieuses et politiques. Cette terre à cette époque est peuplée d'Indiens auxquels on attribue le nom de Peaux-Rouges. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le territoire américain est partagé entre les différentes colonies qui se sont constituées; les Espagnols occupent la Floride, le Texas, la Côte Pacifique; les Français, la région des grands Lacs et la Louisiane; les Britanniques, les « pilgrim-fathe du mayflower », s'installent sur la Côte Atlantique. Une aristocratie de propriétaires fonciers exploite les immenses terres américaines, à coups d'esclaves noirs venus d'Afrique, des Caraibes, du Brésil. Les autochtones indiens sont petit à petit marginalisés: Algonquins, Apaches, Cheyennes, Comanches, Iroquois, Navahos, Sioux, Dakotas sonttour à tour chassés de leurs terres, combattus avec férocité, menacés d'extermination. L'Allotment Act de mai 1887 couronne cette politique de colonisation: les Indiens sont parqués dans des territoires de l'Est. La guerre de Sept Ans (17561763) opposant les colons anglais d'Amérique aux colons français du Canada, suivie quelques années plus tard par la guerre d'Indépendance américaine, stigmatise l'opposition farouche des Insurgents américains, avec à leur tête les Français, aux mesures financières excessives prônées par la Grande-Bretagne. La capitulation des Anglais à Yorktown aboutit à la signature du traité de Versailles, en avril 1783, reconnaissant l'indépendance des États-Unis d'Amérique. George Washington (1732-1799) est le premier Président des U.S.A. De 1789 à 1797, il guide les pas de lajeune nation américaine, et bien évidemment s'occupe du problème noir. Comme nous l'avons vu, c'est donc au tout début du XVIIe siècle, 1619 exactement, que les premiers Noirs sont débarqués sur le continent nord25

américain, à Jamestown en Virginie, en tant que travailleurs sous contrat. Leur importation va de pair avec le développement des plantations dans les colonies du sud et du centre, très limitée en Nouvelle-Angleterre, pour des raisons sociales et climatiques. Pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, les négriers de Bristol ou de Newport (Rhodes Island) débarquent par milliers des Noirs africains, principalement employés à la culture du riz, de l'indigo, de la canne à sucre et surtout du tabac, la principale production des plantations au XVIIIe siècle. Esclaves, ils ne possèdent aucun droit, peuvent être vendus comme simples marchandises, avec ou sans famille, suivent le sort de la plantation à laquelle ils sont attachés. Leurs maîtres possèdent un droit absolu sur eux, puisqu'ils n'ont aucune capacité juridique, au point même que la mort d'un esclave «survenue accidentellement à la suite d'un châtiment» n'est pas considérée comme un acte criminel. Les conditions de ramassage des esclaves en Afrique, de voyage et de vie, sont si pénibles que la mortalité est énorme (un quart de survivants sur les 600000 Noirs déplacés). Il faut sans cesse amener de nouveaux esclaves: on estime qu'en tout 20 millions de Noirs sont acheminés vers l'Amérique, dont 7 millions pour le seul Brésil. Dans les Antilles, leur nombre dépasse largement celui de la population blanche. On estime à 750000 le nombre des Noirs sur le sol américain au moment de la guerre de Sécession. Ce trafic prendra fin au cours du XIXe siècle. Après la suppression de l'esclavage et la libération des esclaves, la guerre de Sécession aux États-Unis terminée, les conditions de vie deviendront meilleures et la population noire se développera rapidement. En attendant, les choses bougent avec, au milieu du XVIIIe siècle, l'introduction de la culture du coton. De nombreux villages et plantations s'organisent, des milliers de Noirs sont recrutés et affectés à la cueillette, l'édification de digues le long du Mississipi. C'est ainsi que le dynamisme de l'économie va reposer principalement sur la culture du cotonnier et sur l'exploitation des esclaves. C'est ce qui va mener aussi entre autres à la guerre de Sécession (1860-1865), les états libre-échangistes de la confédération ne pouvant admettre le protectionnisme imposé par le Nord industriel. Il faut cependant noter que dès 1770, les sociétés Quakers de NouvelleAngleterre s'interdisent toutes pratiques esclavagistes. Quelques États du Nord s'engagent rapidement dans la voie de l'abolition de l'esclavage comme le Vermont dès 1777. En 1807, la traite des Noirs est officiellement abolie aux États-Unis. Dans les années 1820, la Female Anti-slavery Society dénonce l'esclavage. En 1865 le l3e amendement interdit définitivement l'esclavage. L'émancipation des esclaves: aux États-Unis d'Amérique, très vite, tous les Noirs dans leur ensemble (libres ou non) sont soumis aux lois restrictives destinées d'abord aux seuls esclaves. Le phénomène social de l'esclavage

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engendre tout un appareil de règlements qui vont, pendant les deux siècles à venir, servir de support au préjugé racial et à l'oppression. En 1705, le Code noir de la Virginie limite les réunions d'esclaves noirs, leur interdit de voyager sans laissez-passer, comme de s'évader ou de frapper des Blancs. Peu de temps après l'adoption de la Déclaration d'indépendance en 1776, la traite des esclaves (ils étaient environ un demi-million en Amérique du Nord) est interdite dans tous les États sauf la Georgie qui l'abolit en 1798. La même année, l'État de New York défend d'importer des esclaves et, selon les termes du décret, «d'en acheter à l'intérieur de l'État pour les exporter ». Le Massachusetts interdit la traite d'Afrique, mais omet de mentionner les autres régions susceptibles de procurer des esclaves. La Pennsylvanie se montre plus précise, et prohibe le commerce d'esclaves « à destination, en contrées ». La Caroline du Sud suspend la traite jusqu'en 1793 pendant que la Caroline du Nord impose une très forte taxe sur les esclaves importés. À la fin du XVIIIe siècle, après l'invention de la machine à égrener le coton par Eli Whitney et la reprise de la traite en Caroline du Sud, certains Etats font en cachette ce que la Caroline du Sud pratique ouvertement. La contrebande repart de plus belle. Mais on assiste quand même aux premiers soubresauts du mouvement abolitionniste américain. Indépendamment de la forte tradition antiesclavagiste des quakers, de nombreuses sociétés abolitionnistes se forment sur le plan local dès 1794, tant dans le Nord que dans le Sud. En 1816, est fondée la Société Américaine pour la Colonisation des Noirs libres. Son but premier est de récolter assez d'argent pour acquérir« un territoire sur la côte d' Aftique ou tout autre région située hors des États-Unis ou des territoires placés sous leur gouvernement ». Au bout de dix ans de collecte privée, la société peut acheter une partie du Libéria et requiert alors l'aide du Congrès pour rapatrier les Noirs sur cette terre. Il n'est pas possible d'évoquer la libération des Noirs sans plus profondément s'arrêter sur la guerre de Sécession qui secoue le continent nord américain pendant cinq ans. Cette guerre civile oppose de 1861 à 1865 les États esclavagistes du Sud -réunis à Richmond en une Confédération- aux États abolitionnistes du Nord, dits « fédéraux ». En 1863, l'armée de l'Union pénètre le Sud et ses troupes rencontrent pour la première fois les esclaves qu'elles sont venues délivrer. Confrontation désastreuse: les esclaves refusent de quitter les plantations et sont tués par les soldats yankees, leurs cases pillées, les femmes violées. Des milliers d'esclaves 27

libérés se réfugient entre Yorktown et Memphis, Nashville, et y attendent des vivres dans des conditions déplorables. D'autres choisissent de servir dans l'armée de l'Union. Mais l'enrôlement des Noirs, fortement encouragé par les abolitionnistes dès le début de la guerre, se heurte d'abord à une vigoureuse opposition de la part des États frontaliers en général et du Kentucky en particulier. En 1861, en Louisiane, environ 1 400 Noirs libres qui avaient été enrôlés dans la milice locale ne montrent aucun remords à changer de camp. Toutefois versés dans le service volontaire des États-Unis, ils se comportèrent fort bien par la suite à Port Hudson (quand l'Union prit la Nouvelle-Orléans). Tout de même, l'enrôlement des Noirs dans les forces armées se heurte à un fort préjugé. La proclamation de l'émancipation en 1863 vient à bout de cette résistance officielle, reconnaissant aux anciens esclaves le droit d'être admis dans l'armée d'autant plus qu'un manque crucial de volontaires blancs se fait sentir. L'année 1865 marque la fin de l'esclavage pour les Noirs. Par milliers, ils quittent les plantations détestées pour les agglomérations urbaines du Sud et du Nord, et pour les grosses plaines de l'Ouest. Mais, plongés tout à coup, sans aucune préparation, dans une vie d'un genre tout à fait nouveau, les tout jeunes affranchis rencontrent d'autres souffrances. Un Bureau des réfugiés est chargé d'assurer un minimum de ravitaillement et de services sanitaires, d'organiser l'emploi et créer des écoles. Diverses organisations religieuses participent à l'effort de scolarité. Des centaines de professeurs descendent du Nord pour enseigner. Quelques terres sont distribuées aux anciens esclaves. N'étant plus forcés, depuis la fin de l'esclavage, de fréquenter les églises blanches, les Noirs se mettent à fonder les leurs. Des sectes indépendantes qui existaient déjà augmentent considérablement leur influence et un nouveau culte apparaît, l'Église méthodiste épiscopale de couleur. La plupart des esclaves libérés reviennent s'installer dans le Sud pour reprendre les mêmes activités agricoles, travaillant selon les termes du « sharecropping» (sorte de métayage). Mais la guerre de Sécession laisse dans bien des esprits des rancœurs tenaces au point que se mettent en place les lois de la ségrégation. Les États du Sud votent les lois « Jim Crow», qui rognent sur les droits des esclaves affranchis dans tous les aspects de la vie quotidienne. Le Ku Klux Klan, fondé par un cercle de six vétérans conférés à Tennessee en 1865, se transforme rapidement en société secrète dont le but avoué est de reprendre les Noirs en main et de maintenir la « suprématie blanche ». Sous le couvert de l'obscurité, les cavaliers masqués dans leur déguisement de pénitents, robes et capuches rouges, dans un rituel immuable, arrachent les Noirs à leurs foyers, les battent, les roulent dans du goudron et des plumes avant de les lyncher. 28

En 1868, cette organisation a gagné tous les États sudistes et, malgré une opposition partielle du Congrès en 1871, les justiciers de la nuit continuent de pendre, de brûler et de noyer des centaines de Noirs. Les pionniers du mouvement d'émancipation Le 1erjanvier 1863, l'abolition de l'esclavage est proclamée. Le Jour de l'An, qu'on appelait jusqu'alors 1e« jour des cœurs brisés» parce que c'était le jour des grandes ventes d'esclaves aux enchères, devient le symbole de la liberté et de l'espoir en l'avenir. Pendant longtemps après 1863, les communautés noires célèbreront encore l'année de la proclamation de l'Émancipation. Nous avons vu que, dès avant la guerre de Sécession, un courant abolitionniste menait déjà un combat difficile pour l'abrogation des lois ségrégationnistes. Parmi les hautes figures pionnières de ce mouvement d'émancipation, on peut citer:

- Frédéric Douglas (1817-1895) et son journal North Star, créé en 1847, qui
devient le support de son action. L'action sera poursuivie plus tard par des figures restées emblématiques: - Washington T. Booker (1858-1963), philosophe, sociologue et écrivain, à l'origine de l'Association Nationale pour le Progrès des Gens de Couleur (N.A.A.C.P.) la plus vieille organisation noire américaine. Ses compétences d'avocat se mettent au service du peuple noir et il ne cessera de prôner l'ouverture vers le panafricanisme. - Martin Luther King Junior (1929-1968) fondateur en 1956 de La Southern Christian Leadership Conférence. Pasteur baptiste, il lutte contre le racisme et la ségrégation; artisan de la non-violence, il prône l'amour du prochain dans la droite ligne des Évangiles. Il s'impose rapidement comme l'une des figures charismatiques de l'émancipation du peuple noir américain. Doté d'une grande force de conviction, animé d'une foi intense, orateur remarquable, Martin Luther King mobilise des foules innombrables et fait de la question noire le problème politique majeur des U.S.A. au cours des années 60. Son action sera couronnée par le prix Nobel de la Paix en 1964. Son assassinat à Memphis le 4 avril 1968 grave à jamais son nom dans la mémoire collective. - Malcolm X (1925-1965). (<< Mon nom de famille est Shabazz. Appelezmoi imam Malcolm»). L'enfance de ce fils d'un pasteur baptiste et prédicateur assassiné en 1931 est marquée par la haine raciale. Leader du mouvement des droits civiques, il connaît la prison. Après sa conversion à l'Islam au sein des Black Muslins dont il devient le porte-parole, il fonde la Mosquée musulmane Inc. et l'OAAU (Organisation de l'Unité Américaine Africaine). Abattu au 29

cours d'un meeting à Harlem, le 21 février 1965, il reste un symbole de dignité pour les jeunes Américains Africains (<< Malcolm X vit dans la lutte du peuple» ).

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LA FIÈVRE MUSICALE SUR LE NOUVEAU CONTINENT

...

« Arraché à mon pays et à tous ses plaisirs, J'ai quitté la côte d'Afrique, désespéré,

Porté sur les flots furieux Pour accroître la richesse d'un étranger ». (Copwer, The Negro 's Complaint)

CHAPITRE 2
LA MUSIQUE AFRICAINE DES ESCLAVES

On comprend bien que dans cette société en plein bouleversement, dans l'émergence de nouvelles classes sociales, les anciens esclaves vivent une crise d'identité particulièrement douloureuse. L'esclavage les a privés de nom, de patrie, de famille, de tout enracinement. Ce qui peut les relier entre eux, les réconforter, ce sont leurs chants, témoins de l'oubli et d'une humanité piétinée et déniée. Malgré toutes les épreuves et le chaos dans lequel les maintiennent les Blancs, leur cœur continue à battre et insuffle à leurs mélopées ce rythme et ce souffle si prenants, déclinés selon les événements de leur vie: liberté toute neuve, les tâches nouvelles, les curieuses moeurs de la ville, les événements quotidiens, le déracinement, le racisme, la solitude. Sous le moindre prétexte, beaucoup de Noirs se retrouvent derrière les barreaux, gémissant leur douleur et leurs sentiments d'injustice dans des chants lancinants, les chants des pnsonmers. Sur les marchés d'esclaves, la musique était pour l'esclave un de ses grands moyens d'évasion, dans une vie presque totalement privée de sens et de dignité. Ce pouvoir de la musique, les propriétaires et marchands le connaissaient parfaitement et en encourageaient l'usage, non seulement pour augmenter leur productivité, mais surtout pour éviter les dépressions et les idées suicidaires. « Chaque note portait témoignage contre l'esclavage et suppliait Dieu de les délivrer de leurs chaînes ». Ils les obligeaient ainsi à chanter, danser au son de leurs propres violons, sur les ponts des bateaux négriers, avant de les conduire à la vente aux enchères. Pendant les interminables voyages d'un marché à un autre, enchaînés par centaines, deux par deux et menottes aux mains à une longe courant entre les deux files, les « coffles » comme on les appelait, ils scandaient leur sinistre marche sur les accords de leurs violons, au milieu des claquements de fouets de leurs gardiens. Dans les plantations, les patrouilleurs, les « patty-rollers », étaient chargés de faire respecter les lois strictes du Code noir. Les propriétaires avaient bien mesuré l'influence positive de la musique sur le rendement de leurs équipes et encourageaient, par des récompenses, le zèle des chefs de chœur. Toute la journée, les voix des esclaves parvenaient aux oreilles des habitants blancs de la « grande maison », chargées d'un message de désespoir et de détresse, même lorsque la distance rendait les paroles inintelligibles. On entendait encore, dans

la nuit, les travailleurs fatigués reprendre les mêmes chants, devant la porte de leur case ou devant le feu, avant d'aller dormir. Selon le lieu et les coutumes, n'importe quel matériau pouvait produire des sons musicaux: vieux morceaux de fer, côtes de moutons, mâchoires de vache et diverses espèces de bois. Dans le Sud, le Code noir restreint davantage encore ce qui peut rester d'autonomie aux Noirs: le moindre déplacement nécessite un laissez-passer, tout rassemblement illégal est sévèrement réprimé. Les plus courageux des esclaves, guidés par les étoiles, ne renoncent pas pour autant à célébrer leurs cérémonies religieuses et fêtes, les « frolies », dans les bois, la nuit. Le dimanche pendant leur temps libre, les musiciens jouent pour eux du violon, ou font danser leurs compagnons. Fatigue, peur, souffrance s'envolent pour un temps. En Géorgie, la loi interdit formellement aux esclaves «l'usage et la propriété des tambours, des cors ou de tout autre instrument bruyant qui permettent de s'appeler pour se réunir, ou de se transmettre des signaux ou des messages ». À l'esclavage aboli en 1863 succède le« sharecopping », un système guère différent du servage dans la mesure où le métayer noir continue de cultiver des terres pour le compte de riches propriétaires de race blanche. Les hommes vivent, à huit ou dix, dans de minables baraquements en bois d'une ou deux pièces (les « shotgun sharks»). La misère de leur condition en fait les proies faciles tant des épidémies (le charançon du cotonnier), des catastrophes naturelles (les crues du Mississipi) que de la discrimination raciale qui se perpétue et va trop souvent jusqu'au lynchage. Leur enfer, ils l'oublient un peu dans la musique. « La voix humaine devient alors un médiateur avec les dieux et les forces surnaturelles auxquels chaque ethnie, aussi différente soit-elle, tente de s'accrocher pour survivre sur une terre encore inconnue ». - Les chants: profanes ou religieux, tous scandent le quotidien des esclaves noirs: dans leur travail, dans les rues comme dans les champs, dans leurs amusements (danses, narrations ou satires) ou encore dans la célébration de leurs cultes. - Les chants de travail, les work songs, rythment et soutiennent les esclaves sur les chantiers (chemin de fer ou carrières), dans les plantations de coton ou de tabac, dans les prisons. Sous forme de questions et de réponses, le soliste chante à tue-tête des courtes phrases musicales auxquelles la collectivité répond par des shouts (cris). Pioches, masses, battent le rythme. Les «hollers» sont des cris de ralliement codés, repris au vol par d'autres esclaves et propagés à 34

travers champs (cornfield hollers, whopes, watter calls), comme dans la pure tradition africaine. - Les mariniers noirs sur les fleuves: il semble que les meilleurs musiciens noirs d'avant la guerre de Sécession aient été les hommes qui travaillaient sur l'eau ou sur les quais (la Côte Est, le golfe du Mexique, le Mississipi et ses grands affluents, le Missouri et l'Ohio).
Débardeurs sur les quais et jetées, ou chauffeurs, matelots, cuisiniers sur les bateaux qui relient entre les ports fluviaux ou maritimes, leur journée de travail terminée, ils montent des spectacles de variétés suivis des soirées dansantes. À terre, l'amitié naît aux heures de détente entre débardeurs et mariniers, dans les bistrots du bord de l'eau, les cabarets, les guinguettes où la musique est la même que celle des cafés des « Five Points» de New York. On apprécie le chant des hommes qui enfournent le bois dans les chaudières du vapeur Belle Key. C'est comme un bercement qui accompagne la descente du Mississipi au rythme des avirons des rameurs esclaves.

- Les danses sont, en l'absence d'instrument, rythmées par des tapotements (les patting songs) sur le corps utilisé alors comme tambour, surtout les cuisses, ou les pieds frappant le sol. Le shuffle, pas frotté, rythmé par un pied bien à plat, donnera plus tard naissance à un rythme voisin du boogie-woogie. Aux offices religieux réguliers succède souvent un office particulier célébré au même endroit, purement africain par sa forme et sa tradition. L'assistance se divise alors en deux groupes; le groupe des danseurs et le groupe des chanteurs. Le shout est une danse de cercle, en accompagnement exclusif des chants religieux, les pieds ne devant jamais se croiser. À côté de cela, pendant les week-ends et les fêtes, de petits orchestres font la tournée des plantations pour divertir la population et arrondir leur bourse. - Les minstrels. À partir de 1810, paroliers et chansonniers blancs commencent à faire du Noir un personnage comique. Le minstrel est une parodie des chants (<< chansons nègres» appelées aussi «chansons éthiopiennes ») et des danses d'esclaves par des Blancs qui se noircissent le visage au bouchon brûlé. Le premier long spectacle du genre voit le jour en 1843 à New York. Pour la petite histoire, l'une des plus célèbres chansons de minstrels, Jump Jim Crown, avait été empruntée à un palefrenier noir vieux et difforme de Louisville dans le Kentucky. Thomas Rice décide de porter sur scène le vieux travailleur, sa chanson, sa danse, ses habits tout éliminés et tout son personnage. Son sketch a tant de succès qu'il en modifie son nom de scène pour devenir Jim Crow Rice!

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Des « voix respectueuses» s'élèvent pour critiquer la « musique éthiopienne» mais en vain. L'influence des minstrels blancs du XIXe siècle hélas va contribuer à l'enracinement de regrettables clichés sur les Noirs. Mais nombre de musiciens noirs de talent commencent leur carrière dans des troupes de minstrels. Tous les auteurs de chansons, chanteurs, danseurs, instrumentistes et comédiens, viennent offrir leur créativité à ce genre de spectacle, seule carrière rentable qui leur soit accessible.
Pourtant la vie dans ces petites compagnies est plutôt difficile! Quelquefois, il n'y a même pas d'orchestre, seulement deux ou trois musiciens jouant du banjo. Pour les troupes importantes et bien organisées, la vie est bien sûr plus confortable. Après une parade dans les rues principales des villes, l'orchestre, composé généralement de 12 à 14 musiciens, donne un concert d'ouvertures classiques et de morceaux de solistes sur la grande place. Puis le défilé reprend jusqu'à la salle des spectacles du coin ou le théâtre. Avant la représentation en soirée, l'orchestre joue une fois de plus devant la salle pour attirer la foule. Après quoi, le vendeur de billets circule au milieu du public comme un aboyeur de cirque ou de carnaval. Le spectacle de minstrels dure Ih45. Les musiciens s'installent sur une estrade. Devant eux, les acteurs forment le demi-cercle traditionnel, les solistes devant et les autres derrière. Le présentateur, vêtu de soie et de dentelle, surgit alors pour annoncer les vedettes. Les minstrels noirs ont leurs traditions bien établies, qui veulent, par exemp le, qu'un futur minstrel entre tout jeune dans une troupe pour une période d'apprentissage. La plupart des troupes sont composées uniquement d'hommes: ténors, sopranos, altos. En 1890, on souligne la présence d'une « femme trombone» dans l'orchestre des Mahara Minstrels. Les chants des minstrels comprennent des romances, des chansons comiques et des « spécialités ». Les musiciens noirs chantent des spirituals et autres chants religieux ou airs d'opéra. Au chef d'orchestre échoie une tenue composée d'un uniforme chatoyant avec des épaulettes dorées et un haut-de-forme, qui lui confère toute sa dignité et son importance au sein de la troupe.

- Le compositeur noir, James Bland (1854-1911) est reconnu pour être le « plus grand minstrel du monde» tant aux États-Unis qu'à Londres ou à Paris. L' « idole des music- halls» meurt néanmoins dans la solitude et la pauvreté à Philadelphie. - Billy Kersands (mort en 1915) excellent dans les danses « buck-and-wing» et « soft shoe », appelée parfois « l'essence de la Virginie ».

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