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Les Visions d'Olivier Messiaen

De
347 pages
Ce livre examine l'influence profonde de la religion sur le langage musical d'Olivier Messiaen. Dans la première partie, il décrit la relation pratiquement invariable entre certains motifs, accords et autres composants musicaux et leur signification théologique. Dans les seconde et troisième parties, les intuitions développées autour de ce "vocabulaire musico-théologique" sont appliquées à une analyse détaillée et approfondie de deux cycles fondamentaux de ce compositeur, Visions de l'Amen pour deux pianos (1943) et Vingt Regards sur l'Enfant-Jésus pour piano seul (1944).
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Les Visions d'Olivier Messiaen

Sémiotique et philosophie de la musique Collection dirigée par Joseph-François Kremer
Prenant en compte les nouvelles méthodologies d'analyse comme principe d'approche de l'œuvre musicale, cette collection propose, dans le domaine de la recherche des significations, de réunir les notions de tradition et de l'actuel. Les ouvrages présentés au lecteur appartiennent à un courant d'investigation phénoménologique, tout en éclairant un vaste panorama de questionnement interdisciplinaire. Celui-ci est vivifié par la reconnaissance d'un principe d'analogie utile à la réception des perceptions. Nous serons sensibles aux stratégies d'élaboration de différentes poétiques, qu'elles puissent être littéraires, picturales, musicales, philosophiques ou simplement inscrites dans une rhétorique de l'expression. Notre démarche éditoriale nous offre la possibilité à partir de contextes compositionnels, théoriques et géopolitiques d'extraire de nombreuses situations sémiotiques. Ces publications apporteront, au départ d'éléments réflexifs nouveaux, des fondements à une psychologie du musical qui tenterait d'allier le sensible à la raison.

Déjà parus Nicolas DARBON, Les musiques du chaos, 2006. Eero TARASTI, La musique et les signes, 2006. Thierry BOISSEAU, Histoires de la musique, 2005. Emmanuel GORGE, Les pratiques du modèle musical, 2004. Emmanuel GORGE, L'imaginaire musical amérindien, 2003. Antonio LAI, Genèse et révolutions des langages musicaux, 2002. François-Bernard MÂCHE, Un demi-siècle de création musicale, 2000. Joseph-François KREMER, Esthétique musicale, 2000. Patrice SCIORTINO, Mythologie de la lutherie, 2000. Daniel BANDA, Beethoven: Fidelia, une écoute ressentie, 1999.

Siglind Bruhn

Les Visions d'Olivier

Messiaen

L 'HARMATTAN

@

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique,

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05665-7 EAN : 9782296056657

TABLE DES MATIÈRES

Note de l'auteur Remerciements Avant-propos PARTIEl
LA VISION RELIGIEUSE D'OLIVIER MESSIAEN

9 12 13

1. Contextes historiques et personnels Le climat religieux en France au début du xxe siècle Pierre Messiaen Charles Toumemire Le mystique, le miraculeux et le merveilleux chez Messiaen
2. Éléments d'un langage musical de la foi Les articles d'une foi musicale Les 1110desmessiaeniques et l'ordre merveilleux du monde Créé à l'image de Dieu: symétries verticales « Il n'y aura plus de temps» : sYll1étries horizontales La transformation spirituelle: accroissements progressifs L'ajout d'une valeur et les rythmes hindous Les couleurs des thèmes et des accords: Boris, les vitraux et les arcs-en-ciel Une théologie du rythll1e, de la couleur et de l'ornithologie

19 22 30 34 40 45 45 48 53 56 60 62 68 72

6

Table des matières

PARTIE II LE SEPTUPLE « AMEN» DU RAPPORT ENTRE DIEU ET SES CRÉATURES

3. Les sources des concepts messiaeniques de l'Amen Le multiple « Amen» d'Ernest HelIo Les « Visions» de Messiaen à propos de l'Amen L'influence de Dom Marmion dans les Visions
4. Alpha et Oméga, Création et Consommation Le thème de la Création et les cloches de l'éternité La naissance de la lumière et de la vie Les corps glorieux dans la cité céleste

81 84 88 91 95 95 99 103

5. Le fils souffrant sur terre et les créatures jubilant dans les cieux Une Création renouvelée et une consommation anticipée La re-création des cœurs humains Le Paradis dans les hauteurs, avant la fin du temps
6. Lois et mesures dans la Création divine La danse prescrite des astres et la chute des âmes tâchées L'ordre cosmique et sa règle graduée La mesure pour juger les âmes 7. Le désir des créatures L 'homme au centre des relations entre Dieu et l'univers Le double thème du désir envers Dieu Le message messiaenique : tous les Amen convergent vers l'homme

111 111 112 118 125 125 127 132 137 137 139 145

Table des matières

7

LES CONTEMPLATIONS UNE SYMPHONIE

PARTIE III DE L'ENFANT À BETHLÉEM: PLURIDIMENSIONNELLE

8. Les sources des "regards" sur l'Enfant Jésus Dam Columba Marmion La suite des regards chez Marmion et chez Messiaen Les regards bibliques à Bethléem, chez Mannion et chez Messiaen L'influence de HelIo dans les Vingt Regards Le rôle de Maurice Toesca 9. L'incarnation de l'amour divin (exposition) Le canevas secret du cycle L'amour de Dieu L'étoile de Bethléem La double nature du Christ La Mère Vierge Le Crucifié et le Verbe fait chair Les messages religieux de 1'« exposition» en cinq parties 10. L'écho humain du dessein divin (développement) L'expérience de l'incarnation Le doux petit Jésus Jésus, fils de l'homme: de Bethléem au Golgotha L'ineffable Le temps et l'éternité La nuit sanctifiée Les messages religieux du « développement» Il. Joie, adoration et promesse (<< divertissements ») L'Hosanna des hauteurs et l'ivresse joyeuse de l'esprit La parole toute-puissante et la vue des anges L'adoration devant la crèche et l'Onction terrible Les messages religieux des « divertissements»

151 151 153 158 165 166 171 171 174 179 184 191 198 206 209 211 218 224 230 235 243 246 251 254 272 282 295

8

Table des matières

12. Jésus, origine et avenir (synthèses encadrantes) La Création du monde par le Verbe de Dieu La Communauté des Croyants Les messages religieux des grandes synthèses Annexe Annexe Annexe Annexe 1 2 3 4 : L 'héritage catholique en France : Les 120 deçî-tâlas de Çâmgadeva : Ernest HelIo : Dom Columba Marmion

297 298 311 320 323 326 330 333 337 341 345

Bibliographie Table des illustrations Sur l'auteur

NOTE DE L'AUTEUR

Olivier Messiaen, un des grands maîtres du monde sonore, était doué d'un sens visuel singulier. Alors que ses yeux charnels étaient très faibles, requérant l'assistance de ses fameuses lunettes à monture noire, ses yeux intérieurs voyaient ce qui est pour la plupart d'entre nous caché. En intitulant Musique et couleur son deuxième livre d'entretiens avec Claude Samuel (le seul publié sous le nom du compositeur), Messiaen confinne qu'il accorde une très grande importance à l'un des principaux paramètres visuels. Les couleurs qui enthousiasmaient tant Messiaen appartiennent à trois catégories de moins en moins accessibles à I'homme commun: les couleurs révélées dans la nature par les arcs-en-ciel et imitées dans l'architecture par les vitraux, les « couleurs» produites dans la nature par le chant des oiseaux et dans les salles de concert par les timbres des instruments, et enfin les couleurs vues par les gens doués de synesthésie, comme phénomènes concomitants des sons et des accords musicaux.1 Si l'on se risque à s'aventurer plus avant dans cette directioncelle de l'existence mystérieuse des vues intérieures -, on atteint tout naturellement la dimension des contemplations et des visions. L' œil du lecteur est invité à s'arrêter Plus particulièrement, sur les visions métaphysiques, théologiques et mystiques de Messiaen telles qu'elles
1

Dans sa Conférence de Notre-Dame, Olivier Messiaen introduit ses remarques sur la correspondance des sons et des couleurs avec un souvenir: « J'ai eu la chance de rencontrer, dans ma jeunesse, le peintre des sons: Charles Blanc-Gatti. Blanc-Gatti était atteint de « synopsie », c'est-à-dire qu'il souffrait d'un dérèglement des nerfs optique et auditif qui lui permettait de voir des couleurs lorsqu'il entendait des sons» (Leduc 1978, p. 6).

JO

Note de l'Auteur

se manifestent dans deux cycles de pièces dont les mouvements s'intitulent « visions» et « regards». Un aspect rarement abordé dans le domaine des « visions» et des « contemplations» concerne le rapport entre le sujet et ses interprètes
-

dans notre cas: entre, d'un côté, Olivier Messiaen et sa musique et,

de l'autre côté, l'auteur et les lecteurs de ce livre. Un catholique français profondément pieux et une allemande élevée dans un protestantisme plutôt tiède ne devraient avoir a priori que peu de concepts théologiques à partager. Cependant depuis quinze ans, cette musicologue retourne régulièrement à la musique de ce compositeur, qu'elle analyse justement sous l'angle de ses messages religieux. Cette affinité impartiale suggère des implications pour les lecteurs de ce livre. Au-delà du fait reconnu qu'on peut logiquement espérer une plus grande objectivité lorsque l'observateur n'a pas d'intérêt personnel à établir que les convictions de son sujet sont « vraies» ou « fausses », l'attraction transconfessionnelle peut illuminer une question qui touche toute appréciation de la musique de Messiaen. Quelle attitude spirituelle est exigée de ceux et celles qui désirent comprendre cette musique? Les lecteurs qui se sentent plutôt loin de la foi de ce compositeur peuvent se sentir encouragés: il est tout à fait possible de pénétrer par sympathie dans les joies et les inquiétudes religieuses de Messiaen sans être contraint de les partager; en revanche, une attitude qui se limite à « parler des notes », en résistant à tout effort d'entrer dans leur signification spirituelle, passe à côté de ce qui est essentiel. En même temps, ceux qui sont eux-mêmes catholiques sont exhortés à écarter la tentation de « corriger» les commentaires du compositeur afin qu'ils coïncident plus étroitement avec les directives de l'Église. Les différences, lorsqu'elles existent, sont minimes; mais si notre but est de déchiffrer le langage musical et son message, il semble capital d'écouter celui qui parle sans ajuster ses mots à une notion préconçue de ce qu'il aurait dû dire. Le mot « déchiffrage» indique la méthode employée dans les deux derniers tiers de ce livre. L'approche est connue sous le terme d'analyse herméneutique. Il s'agit là d'un procédé dont l'objectif est de s'ouvrir au champ significatif des composants d'un texte pour

comprendre le message qui est délivré encastré

-

dans notre cas, de

reconnaître les éléments musicaux comme porteurs d'une signification extra-musicale afin de découvrir dans leurs combinaisons des commu-

Note de l'Auteur

11

nications encodées. Ce qui à première écoute apparaît comme un tapis sonore se transforme peu à peu en une énonciation éloquente ou suggestive, tout comme une belle récitation dans un idiome inconnu pourrait se transformer, pour celui qui s'applique à apprendre cette langue, en un poème émouvant. La grande différence est que dans le cas de la musique, il s'agit souvent d'un langage particulier sans dictionnaire. La tâche de l'analyste ressemble donc à celle des anthropologues face à une langue rare. Ceux-ci doivent se fier aux noms des objets désignés en leur présence ou aux indices concordants fournis par le contexte pour établir leur lexique. Cette manière de procéder aboutit à des conclusions qui appartiennent à la classe des inductions, des opérations logiques qui acceptent un certain nombre de coïncidences d'un phénomène avec un contenu significatif comme formant une base suffisante pour I'hypothèse qu'il existe un lien essentiel entre les deux. Dans notre cas: si un certain composant musical émerge à plusieurs reprises simultanément avec un contenu spirituel qui est désigné par un titre, un commentaire ou un autre mode non ambigu, il sera permis d'énoncer l'hypothèse que ce composant musical fonctionne comme un signifiant (une expression éloquente) de ce signifié (ce contenu). Souvent, la première hypothèse est bientôt confortée par d'autres qui abordent des concepts proches, jusqu'à ce que notre anthropologue musical puisse se réjouir d'avoir découvert tout un réseau de « vocables» communicants. Cependant, toute induction présume l'acceptation de I'hypothèse initiale -la supposition que la rencontre répétée (d'un indice sonore avec une idée ou un concept) est délibérée et pour cela, significative. Les vérifications absolues n'existent que rarement dans ce domaine, et la communauté d'une langue autochtone qu'on pourrait consulter doit être remplacée ici par la communauté des sensibilités et des intuitions partagées. Les lecteurs sont gracieusement invités à se joindre à cette communauté.

REMERCIEMENTS

Cet ouvrage n'aurait jamais pu être écrit sans la confiance que m'ont accordée mes confrères et consœurs de la musicologie française. Je tiens à remercier tout d'abord Marta Grab6cz, professeur à l'université Marc Bloch de Strasbourg, qui m'a introduite dans son équipe affectée à I'hennéneutique musicale. Au cours de nos années de collaboration, elle m'a offert de nombreuses opportunités de présenter mes recherches et mes points de vue lors des rencontres scientifiques qu'elle organisait. Je sais gré également à Costin Miereanu, professeur à l'université de Paris I-Sorbonne, de m'avoir associée depuis 2004 en qualité de chercheur invité au laboratoire qu'il dirige, l'Institut d'esthétique des arts contemporains. Je remercie également le Département de musique et sciences de la musique de l'université de Provence. Être invitée à donner des cours au printemps 2006 m'a permis d'y achever quelques recherches, de profiter des connaissances de mes collègues et de participer à un colloque international. J'ai tiré un grand profit de mes entretiens avec
Jean- Marie Jacono, Christine E,sclapez, Michel Faure et Daniel Charles.

Merci également à Daniel Herwitz, directeur de l'Institut en sciences humaines à l'université du Michigan, dont je suis un des chercheurs pennanents. Grâce à ses encouragements et à son soutien, j'ai pu travailler en France et être ainsi plus proche de l'œuvre de Messiaen. Ma plus grande reconnaissance va à Jean-Marie Jacana, à MarieAnne Rauber ainsi qu'à Christine et Joseph Esclapez, qui ont très aimablement accepté de corriger le manuscrit de cet ouvrage. Sans leur don extrêmement généreux de temps et d'attentions, je n'aurais jamais pu envisager de publier une étude écrite en français. Siglind Bruhn février 2008

AVANT-PROPOS

Si Olivier Messiaen avait dû évoquer les qualités les plus significatives pour son esthétique et pour sa vie, il aurait probablement mentionné des aspects extrêmement divers. Il aimait les symétries: les symétries visibles et imaginaires, horizontales et verticales. Né huit ans après le début du XXesiècle, il aurait considéré comme pertinent le fait de disparaître huit ans avant la fin du siècle. Parmi ce qui l'émouvait dans la composition il y avait, outre les couleurs déjà mentionnées, le rythme et le chant des oiseaux, soit les trois aspects qu'il immortalisera dans le titre de son traité posthume2. Mais avant tout il aimait Dieu et le Christ. Les musiciens qui interprètent ses compositions, les musicologues qui les analysent et le public qui les écoute, s'accordent tous sur le fait essentiel qu'une croyance profonde définit non seulement sa personnalité, mais aussi son œuvre. Chose surprenante, lorsqu'on écoute parler le Maître lui-même, on en retire une impression quelque peu ambiguë. Messiaen prétendait que sa foi, jamais ébranlée par le doute, était une grâce qui le distinguait de la plupart de ses contemporains; pourtant, il parlait de son attitude et de ses expériences spirituelles comme s'il s'agissait en fait de données objectives accessibles à tout le monde.

...

..,

Deux ans après la mort du compositeur,sa veuveYvonneLoriodet leséditeursde

la maison Leduc ont commencé à publier les sept volumes du traité posthume, Traité de lythme, de couleur et d'ornithologie. Son premier traité, Technique de mon langage musical, comprend deux volumes; il a été publié chez Leduc en 1944, donc dans la période pendant laquelle il composait Visions de l'Amen et Vingt Regards sur l'Enfant-Jésus.

14

Avant-propos

Dans les nombreux entretiens auxquels Messiaen se prêtait volontiers et sans se faire prier, on note trois tendances caractéristiques: premièrement, il parle des éléments de ses compositions d'une manière qui paraît étrangement mécanique et sèche, surtout si on la compare aux titres et aux notes théologiques ou poétiques écrits par le musicien; deuxièmement, il ne se lasse jamais de souligner que sa piété est innée, non transmise par l'éducation et sans modèle parental; et troisièmement, ses réponses et explications traversent les décennies presque sans changer. En voyant la simplicité touchante avec laquelle Messiaen traite les affirmations théologiques comme des aspects d'une expérience quotidienne, et la candeur avec laquelle il identifie un catalogue d'écrits théologiques comme sa lecture favorite, il semble difficile de comprendre pourquoi il insiste sur la présence de sa foi dès sa naissance et sur l'absence d'influences religieuses provenant de son milieu familial et de ses amis. Par ailleurs, pourquoi un homme qui, d'un côté, sait parler d'une façon aussi érudite de questions théologiques et, de l'autre, décrit sa technique musicale avec tant de détails, refuse-t-il de lier le signifiant au signifié? Pourquoi évite-t-il d'élucider le symbolisme spirituel qu'il semble pourtant associer avec la plupart des aspects de son langage musical? Dans un livre d'entretiens consacré à la question de la signification religieuse et poétique du langage musical messiaenique, Brigitte Massin observe que les conversations avec cet homme si aimable se heurtent trop souvent à un mur invisible. L'interlocuteur se voit confronté à un élément constitutif de ce que Massin décrit fort à propos comme son« discours prêt d'avance, plusieurs fois redit, dont il éprouve beaucoup de réticences à s'écarter3 ». Mais elle ose ce que d'autres se sont interdit, en raison du respect envers le Maître, dans le cadre d'une réticence commune en face de l'inviolabilité de toute foi personnelle: approchant un seul aspect de son édifice explicatif, elle lui arrache une modification de la présentation « officielle». Questionné d'une façon circonspecte mais persistante, Messiaen se montre prêt enfin à renoncer à son affirmation favorite « Je suis né croyant» pour admettre que « c'est ainsi [par la séduction des contes

3

Brigitte Massin, Olivier Messiaen: Éditions Alinéa, 1989, p. 19.

une poétique du merveilleux,

Aix-en-Provence,

Avant-propos

15

de fées et des contes miraculeux de la Bible] que, peu à peu et presque sans m'en rendre compte, je me suis retrouvé dans l'état croyant. »4 Pourquoi le compositeur croyait-il nécessaire de créer, et de répéter à travers des décennies, une histoire arrangée de sa vie? Pourquoi croyait-il utile de demander que personne n'essaie de lier sa piété à une influence humaine ou d'en retrouver les éléments dans les composants (symboliques) de son art? Au lieu de spéculer, il est sans doute préférable de rappeler quelques faits concernant l'ambiance religieuse dans laquelle Messiaen grandit, de tracer les éléments de sa piété dans les composants fondamentaux de son langage musical, et d'analyser deux de ses grands cycles sous cette lumière, d'une manière qui se veut paradigmatique. Le présent livre a pour objet central d'explorer les « visions» d'Olivier Messiaen en tant qu'elles s'expriment dans ses deux grands cycles pour piano, composés autour de son trente-cinquième anniversaire : les Visions de l'Amen pour deux pianos (1943) et les Vingt Regards sur l'Enfant-Jésus pour piano seul (1944). La première de ces œuvres est fondée sur une méditation intitulée « Amen », dernier chapitre du livre Paroles de Dieu d'Ernest Hello; la seconde doit son inspiration à une compilation de méditations sur le cycle liturgique, Le Christ dans ses mystères, de Dom Columba Marmion. Afin de bien préparer le terrain pour les analyses particulières, je commencerai par explorer le milieu religieux dans lequel vivait Messiaen et examiner la gamme des expressions musicales qu'il avait à sa disposition. Je chercherai d'abord, à présenter les modèles historiques, privés et professionnels qui semblent avoir exercé une influence discrète sur sa manière de penser. J'offrirai ensuite un résumé des composants essentiels de son langage musical si personnel et de leurs rapports symboliques avec les aspects théologiques qu'il chérissait5.

4 Messiaen cité par Massin, p. 27. 5 Le chapitre portant sur le langage musical de la foi veut non seulement contribuer à ce que les lecteurs se sentent à l'aise avec ses éléments, mais il veut les inviter à lire les composants musicaux comme signifiants de l'ineffable. Le résumé systématique des principales pensées techniques de Messiaen veut aider les lecteurs qui n'ont pas le temps de lire eux-mêmes les traités volumineux qu'il nous a laissés. À ceux qui connaissent déjà les composants de ce langage, ce chapitre permettra de disposer d'un récapitulatiffacile à consulter au cours de la lecture des analyses et interprétations qui suivent.

16

Avant-propos

Les parties II et III de ce livre seront consacrées à une interprétation détaillée des pièces qui composent les Visions de l'Amen et les Vingt Regards sur l'Enfant-Jésus. Les deux parties s'ouvrent chacune par une introduction à l' œuvre littéraire qui a inspiré la création du cycle musical correspondant, à son contexte respectif et aux notions particulières citées ou paraphrasées par Messiaen. Suit une analyse herméneutique qui cherche à éclairer chaque mouvement musical pour ce qui est du matériau, de la forme et de la fonction dans l'ensemble. L'objectif final est de montrer que chaque cycle présente non seulement une unité thématique et stylistique, mais un univers complet en ce qui concerne la pensée théologique, les images symboliques et la structure musicale.

PARTIE I

LA VISION RELIGIEUSE D'OLIVIER MESSIAEN

Chapitre 1 CONTEXTES HISTORIQUES

ET PERSONNELS

Lorsqu'il était interrogé sur sa foi et sur l'atmosphère spirituelle régnant chez ses parents, le compositeur insistait touj ours sur le fait que sa piété était une grâce qui lui avait été conférée à sa naissance et qui ne devait rien à des incitations. «Je suis né croyant» confesse-t-il

déjà en 1961 à Antoine Goléa 1. « J'ai la chance d'être catholique; je
suis né croyant et il se trouve que les textes sacrés m'ont frappé dès mon enfance» confie-t-il six ans plus tard dans le premier livre d'entretiens avec Claude Samuel2. Et en 1983 il déclare encore dans une interview au journal Le Monde avant la première de son opéra Saint François d'Assise, « Mes parents n'étaient ni spécialement musiciens ni spécialement religieux, mais je suis né sous la double étoile de la musique et de la foi catholique »3. Il répète donc la même proclamation pendant presque un quart de siècle. En y regardant de plus près, on s'aperçoit pourtant que sa foi ne s'est pas épanouie hors de tout contexte. En effet, la jeunesse de Messiaen s'est déroulée à la fin d'une période qui a vu naître deux puissants mouvements laïcs du « renouveau catholique» en France, avec d'une part la renaissance catholique littéraire, représentée par des écrivains comme Bloy, Claudel, Jammes, Péguy, Mauriac et Bernanos,
Antoine Goléa, Rencontres avec Olivier Messiaen, Paris, Julliard, 1961, p. 34. Claude Samuel, Entretiens avec Olivier Messiaen, Paris, 1967, p. Il. 3Olivier Messiaen cité par Mathilde La Bardonnie, dans le cadre d'une présentation biographique publiée dans Le Monde (17 novembre 1983, p. 33) dans une entrevue publiée à l'occasion de la première de son opéra Saint François d'Assise.
2 I

20

La vision religieuse d'Olivier Messiaen

et d'autre part la restauration de la spiritualité chez les croyants cultivés grâce à la redécouverte des mystiques flamands. De plus, le début de la vie professionnelle du compositeur a coïncidé avec un troisième renouveau, dans le domaine ecclésiastique, cette fois: le « ressourcement » et la naissance de la « nouvelle théologie ». Dans le cadre familial, sa mère, Cécile Sauvage, poète du merveilleux, dont l'influence fut prépondérante pendant les années d'enfance de son fils, a été, semble-t-il, un esprit libre, affiliée à aucune église. En revanche, son père, Pierre Messiaen, traducteur littéraire et auteur renommé, était non seulement profondément croyant, mais écrivait aussi des livres religieux. Il est frappant de constater que chaque fois que le compositeur était interrogé sur l'atmosphère religieuse qui régnait chez ses parents, il omettait de mentionner la foi de son père. Il en va d'ailleurs de même en ce qui concerne son mentor: si Messiaen évoquait volontiers ses professeurs au Conservatoire, en exprimant sa gratitude pour leur enseignement, il ne parlait guère de Charles Toumemire. C'est pourtant grâce à cet organiste, compositeur et ami de la génération de ses parents, qu'il avait été nommé titulaire de l'orgue de l'église de la Sainte-Trinité à Paris, alors qu'il n'avait que vingt-deux ans, comme le prouvent les lettres de reconnaissance qu'il lui a adressées4. De plus, fait trop peu connu, Tournemire a été son modèle pour son idéal d'une musique théologique et mystique. Dans les entretiens qu'il a accordés à divers musicologues et journalistes5, dans ses conférences, ses traités et même dans les notes explicatives figurant dans ses partitions, il évoque comme décisives pour sa pensée et sa sensibilité des œuvres artistiques et des occurrences naturelles merveilleuses et éblouissantes: les scènes surnaturelles dans le théâtre de Shakespeare, les mythes celtiques et les contes de fées, les poèmes surréalistes de Pierre Reverdy et de Paul Éluard, mais aussi le chant des oiseaux et les sonneries des cloches, les montagnes du Dauphiné et les stalactites des grottes, les éléments infiniment grands ou petits (<<galaxies et photons»), tout ce qui selon lui évoquait un vitrail ou un arc-en-ciel, et surtout le mystère du temps.
4

Ces lettres sont reproduites dans L'Orgue: Cahiers et mémoires no. 41 : Charles
(1989), pp. 80ff.

Tournemire
S

Outre les ouvrages déjà mentionnés d'Antoine Goléa (Rencontres avec Olivier Messiaen), de Claude Samuel (Entretiens avec Olivier Messiaen) et de Brigitte Massin (Olivier Messiaen: une poétique du merveilleux), voir surtout Messiaen, Musique et couleur. Nouveaux entretiens avec Claude Samuel, Paris, Belfond, 1986.

Contextes historiques et personnels

21

Quoique cet inventaire puisse sans doute être tracé dans l' œuvre messiaenique, il est trompeur en ce qui concerne l'importance accordée à chaque élément, surtout dans le domaine des influences littéraires. Car l'influence la plus significative est celle des textes religieux. Messiaen mentionne les Évangiles, le missel, les livres des Pères de l'Église, ainsi que les écrits de certains auteurs religieux. Saint Thomas d'Aquin, saint Jean de la Croix et sainte Thérèse de Lisieux y occupent les premières places, suivis par les poètes du renouveau littéraire catholique (principalement Claudel) et plusieurs écrivains religieux de tendance mystique significatifs dans le contexte du renouveau spirituel: Jean de Ruusbroec (1293-1381), auteur de l'Ornement des noces spirituelles, et son commentateur Ernest HelIo (1828-1885) ; Thomas a Kempis (1379-1471), auteur de De imitatione Christi, et son pendant moderne, Dom Columba Marmion (1858-1923), auteur des conférences spirituelles publiées sous les titres Le Christ, vie de l'âme et Le Christ, idéal du moine. Aux yeux de Messiaen, le lien entre, d'une part, les visions de ces écrivains religieux, et de l'autre, les couleurs, les sons et les phénomènes éblouissants de la nature, est théologique: il reconnaît la signature inaliénable du Créateur dans tout ce qui est « miraculeux» et « merveilleux» dans le monde et la vie des hommes. Les diverses sections de ce chapitre examineront la toile de fond concrète et terrestre de la piété de Messiaen, dont les aspects les plus importants sont le climat religieux en France au début du xxe siècle, le père du compositeur et Charles Tournemire, l'homme qui semble avoir été un mentor influent.

22

La vision religieuse d'Olivier Messiaen
1e ne puis pas imaginer un instant que quiconque mette ma foi en doute. C'est vraiment toute ma vie, ma motivation de compositeur. Comment pourrait-on l'oublier, ne pas comprendre ?6

Le climat religieux en France au début du XXe siècle
La vie culturelle et spirituelle où s'engage Olivier Messiaen dans l'année 1908 et à laquelle son père et lui participeront d'une manière significative à partir des années 30, se présente sous différents aspects. Depuis le siècle des Lumières, le rapport entre la religion et la science ainsi que celui entre la religion et la politique est tendu; mais pendant les premières décennies du xxe siècle, plusieurs mouvements s'opposent à l'indifférence religieuse. À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, lorsque les églises de France et de Belgique font face à la menace de voir toutes leurs institutions sécularisées et toute leur influence perdue?, le clergé et le monde des laïcs s'engagent dans des voies contraires. Dans le cadre d'un catholicisme social, beaucoup de prêtres cherchent des logements dans les quartiers défavorisés pour partager le sort des ouvriers et des pauvres. Au même moment, des écrivains laïcs, émus par la nécessité ressentie de revitaliser l' expérience religieuse, tournent le dos aux questions des réformes externes pour redécouvrir les transports de la foi. Leur idéal est un retour à ce qu'ils considèrent comme les valeurs traditionnelles de l'Église. La renaissance catholique littéraire, qui durera de 1880 à 1914, est un phénomène presque exclusivement français (et, dans une moindre mesure, belge). Les principaux porte-parole -la plupart étant convertis de fraîche date8 - sont les romanciers Léon Bloy (1846-191 7), François Mauriac (1885-1970) et Georges Bernanos (1888-1948) ; les poètes Francis Jammes (1868-1938), Charles Péguy (1873-1914) et,

6

Messiaen cité par Massin, Olivier Messiaen: une poétique du merveilleux, p. 15. 7 Pour un résumé de l'histoire du catholicisme français depuis 1600, voir Annexe 1.
8

Dans son étude de 1927, une des premières du sujet, Jean Calvet remarque: « La

littérature française de ces derniers temps a pu être appelée une littérature des convertis, ce qui comporte toujours un mélange savoureux et déconcertant d'éléments étrangers apportés du dehors et de découvertes originales faites dans la vieille maison par les nouveaux venues. }) (1. Calvet, op. cil. p. 16)

Contextes historiques et personnels

23

pour une brève période de sa vie, Paul Verlaine (1844-1896)9 ainsi que Paul Claudel (1868-1955) pour le théâtre. Le panorama proposé par Jean Calvet est plus large, incluant même les hommes derrière les écrivains:
Si je veux choisir parmi les poètes, les romanciers, les critiques, les historiens et les philosophes ceux que suit la plus compacte et la plus ardente jeunesse, je rencontre Claudel, Bourget, Brémond, Goyau, Maritain. Le philosophe ramène la pensée aux doctrines de saint Thomas d'Aquin, I'historien exalte au-dessus de tous les travaux des hommes l' œuvre de l'Église Catholique, le critique remontant à la source de la poésie y rencontre la foi et la charité, le romancier analysant le mécanisme des passions y découvre une démonstration vivante des lois chrétiennes, et le poète chante la beauté de la religion, la beauté que le chrétien réalise en se soumettant aux commandements de sa doctrine 10.

Si tous ces hommes sont à bien des égards très différents les uns des autres, ils se distinguent cependant de leurs contemporains parce qu'ils soutiennent qu'une littérature de valeur est nécessairement une littérature de foi. Jacques Rivière, l'un des écrivains convertis sous l'influence de Claudel, proclame dans son essai « De la foi », qui pourrait servir de charte du mouvement, que: Le doute passe communément pour une marque de pénétration; il témoigne, dit-on, d'une intelligence plus forte, plus agile, mieux portante que la foi. Au contraire, je prétends qu'il est une idée mal attachée à l'esprit. Le doute est l'incapacité de nourrir ce que l'on pense [...] (Celui qui doute) ne peut pas empêcher qu'il soit le moins fortll .

Et Rivière va plus loin encore quand il poursuit en affirmant que: « Celui qui croit vaut mieux, pèse davantage, contient plus d'être que celui qui doute12». Les écrivains du renouveau catholique proposent donc une expression artistique en rapport constant avec la pensée religieuse. Ayant
9 Verlaine a publié deux recueils de poésie religieuse, Sagesse (1880) et L'Amour ( 1888). 10Jean Calvet, Le renouveau catholique dans la littérature contemporaine, p. 12-13.
Il

12ibidem, p. 782.

JacquesRivière,« De la foi », La NouvelleRevueFrançaise, 1912,p. 780.

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La vision religieuse d'Olivier Messiaen

retrouvé le sens du mystère et le charme des émotions religieuses si peu mis en avant par leurs ancêtres, ils les déclarent le seul sujet digne d'efforts artistiques. Dans la pratique, ils refusent tout compromis avec des tendances opposées; surtout, ils n'approuvent pas le catholicisnle engagé des prêtres de leur temps. Le symbolisme religieux devient pour eux une forme évocatrice dans laquelle Dieu prend la place de I'IdéeI3. Olivier Messiaen, qui admirait Claudel et se sentait inspiré par luil4, développe cette idée dans une direction qui ne paraît que trop logique pour un compositeur: un symbolisme religieux traduit en langage musical. À peu près à la même époque, un autre mouvement laïc, également consacré à vivifier le catholicisme, naît en France. Des croyants issus des milieux intellectuels redécouvrent les écrits des grands auteurs ascétiques et mystiques. Les ouvrages produits dans ce cadre n'appartiennent pas au même genre que les poèmes, romans et drames du renouveau littéraire, mais ils les dépassent en nombre. Les éditions se multiplient des écrits spirituels de Charles de Foucauld, de saint François de Sales, de Bossuet [...J. Des traductions mettent à la portée du public français Cassien, saint Augustin, sainte Thérèse, saint Jean de la Croix, saint Bernard, sainte Catherine de Sienne [...J Des traités d'ascèse, parfois bien oubliés, sont exhumés des bibliothèques. Des revues d'ascétique et de mystique qui étudient la vie spirituelle sous tous les aspects, se fondent chez les Jésuites de Toulouse et chez les Dominicains de Saint-Maximin. [...J Les revues, que dis-je! les journaux catholiques eux-mêmes accueillent des chroniques de spiritualité et leurs rubriques bibliographiques sont encombrées des recensions d'innombrables ouvragesI5.

13 Pour des études détaillées de ce mouvement, voir Jean Calvet, Le renouveau catholique dans la littérature contemporaine, Paris, Lanore, 1927 ; Hermann Weinert, Dichtung aus dem Glauben : Einfiihrung in die geistige Welt des Renouveau catholique in der modernenfranzosischen Literatur, Hamburg, Heitmann, 1948; et surtout Richard Griffiths, Révolution à rebours. Le renouveau catholique dans la littérature en France de 1870 à 1914, trad. par Marthe Lory, Paris, Oesclée de Brouwer, 1971. 14« . . .je n'ai jamais tenté d'imiter Claudel comme il m'est arrivé d'essayer d'imiter Reverdy ou Éluard. Mais Paul Claudel m'impressionne, j'admire l'ampleur des idées, le souffle des œuvres, et l'étonnant sens du verbe. »Messiaen cité par Massin, p. 94-95. ]

Edmond Bruggemann, Les mystiques flamands et le renouveau catholique français, Lille, Valentin Bresle, 1928, p. 15.

5

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25

Ce renouveau spirituel du monde des laïcs cultivés culmine dans les années 20 du xxe siècle. L'intérêt se concentre alors sur une école médiévale: celle des mystiques flamands dont les représentants les plus influents sont la béguine Hadewijch au XIIIe siècle, Jean de Ruusbroec au XIVe et Thomas a Kempis au XVe. Messiaen ne s' intéressera jamais à Hadewijch, mais il développera des liens étroits, directs autant qu'indirects, avec les écrits des deux autres Flamands. Les chefs-d'œuvre des mystiques flamands sont les Visions de Hadewijch, L'Ornement des noces spirituelles de Ruusbroec et L'Imitation de Jésus-Christ (De imitatione Christi libri IV) de Thomas Hemerken van Kempen, connu sous le nom de Thomas a Kempis. Dans son ouvrage Visions, la béguine raconte ses transports comme fiancée du Verbe et médite sur l'amour véritablel6. De la même manière, L'Ornement des noces spirituelles de Ruusbroec se présente con1me un vaste développement du texte évangélique de la parabole des vierges mais propose aussi toute une exploration de la nature spirituelle de l'être. Comme l'exprime Émile Baumann, lui-même écrivain du renouveau spirituel et un des principaux historiens contemporains du mouvement: « Personne n'a pénétré aussi avant que Ruysbroeck dans la grandeur latente de 1'homme, n'a su appréhender, comme lui, l'image de Dieu en nous, la permanence de sa lumière au centre le plus secret de l'âme qui est son effigie, et la possibilité, dès ici-bas, de l'union pleine 17 ». Le De imitatione Christi de Thomas a Kempis se présente comme une collection de leçons spirituelles. Écrit pour des moines entraînés aux exercices des trois voies (purgative, illuminative et unitive), il reste à la portée des croyants de tous les siècles, qu'ils soient cultivés ou dépourvus de toute éducation théologique. Balzac a commenté le livre en ces termes: « Il est impossible de ne pas être saisi par l'Imitation, qui est au dogme ce que l'action est à la pensée18».

16 Le compositeur néerlandais Louis Andriessen (* 1939) a fondé son portrait musical de Hadewijch sur la septième vision; voir « Hadewijch », partie II de l'opéra en quatre parties De Materie pour soprano, 8 voix et large ensemble, publié par Donemus, Amsterdam, 1988.

17

Émile Baumann, L'anneau d'or des grands mystiques de Saint-Augustin à
Œuvres complètes tome

Catherine Emmerich, Paris, Grasset, 1924, p. 160. 18 Honoré de Balzac, L'Envers de I 'Histoire Contemporaine,

XII ; cité d'après Bruggemann, Les mystiques flamands, p. 122.

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Ce qui caractérise les mystiques flamands, et ce qui attire les adhérents français du renouveau spirituel plusieurs siècles après, c'est la piété et un mysticisme pratique, développé à partir des exercices de vie intérieure proposés par Ruusbroec. Leur doctrine, la moderna devotio, témoigne d'une tendance à quitter les hautes sphères de la spéculation pour s'intéresser à la vie pratique. Leur attitude était marquée par une totale soumission à la volonté de Dieu, une humilité parfaite et « une dévotion pleine d'amour pour Dieu, menant l'âme parfois jusqu'aux suavités de l'extase19». Un des premiers auteurs modernes à s'engager dans la propagation des mystiques flamands est Maurice Maeterlinck. Écrivain contemporain du renouveau catholique mais rarement cité parmi ses représentants, il traduit un manuscrit apparemment anonyme découvert à la fin du XIXesiècle dans la Bibliothèque royal de Bruxelles. Il présente ainsi aux lecteurs pieux de son temps des poèmes d'une beauté exquise composés par celle qu'on ne connaîtra que plus tard comme Hadewijch. Maeterlinck a aussi été l'un des traducteurs de Ruusbroec; il l'avait connu grâce au petit volume d'Ernest HelIo dont l'étude Rusbrock (sic) l'Admirable: œuvres choisies avait, dès les années 1870, bouleversé les Français à la recherche d'inspirations nouvelles pour leur religion20. Peu après la Première Guerre mondiale, les ordres religieux les plus influents commencent à participer au renouveau spirituel dans les pays francophones. La Revue d'ascétique et de mystique des Jésuites, dirigée par le R. P. Ferdinand Cavallera, professeur aux Facultés Catholiques de Toulouse, et par le R. P. Joseph de Guibert, professeur à l'Université Grégorienne, publie de nombreux articles sur l'école flamande. La vie spirituelle, organe des Dominicains édité à l'école théologique de Saint-Maximin, en explique les principes et les applications pratiques, qui sont illustrées par les exemples des grands mystiques.

A. Auger, Étude sur les mystiques des Pays-Bas au Moyen-Âge, Bruxelles, Hayez, 1892, p. 282. 20 Rusbrock l'Admirable (Œuvres choisies), traduit et présenté par Ernest Hello, Paris, Perrin, 1869 ; L'Ornement des noces spirituelles, de Ruysbroeck l'Admirable, traduit du flamand et accompagné d'une introduction par Maurice Maeterlinck, Bruxelles, P. Lacomblez, 1891 ; Œuvres de Ruysbroeck l'Admirable, traduction du flamand par les Bénédictins de Saint-Paul de Wisques, Bruxelles, Vromant, 1912-1920.

]9

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Tel est le climat dans lequel grandit Messiaen. Lorsqu'on lui demandait de citer les penseurs qui l'avaient inspiré, il mentionnait saint Jean de la Croix et sainte Catherine de Sienne, Ruusbroec2I et Thomas a Kempis22 ainsi que les propagateurs des deux mystiques flamands: Dom Columba Marmion, Ernest Hello23et même Maeterlinck24. Au renouveau catholique littéraire des écrivains et au renouveau spirituel et mystique des laïcs cultivés, s'ajoute pendant l'entre-deuxguerres un renouveau venu des membres du clergé. Dans les années 1930, l'Église de France réalise qu'après des années d'un anticléricalisme à peine atténué par des actions laïques, la société française ignore presque tout de la foi catholique. Surtout les populations les plus défavorisées semblent s'être dangereusement éloignées d'une Église qu'elles trouvent autoritaire. Il est donc temps de leur tendre la main avec des offrandes susceptibles de remuer leurs cœurs et de leur donner de l'espoir en ce temps de désenchantement général. Comme le dit Simone Weil dans une lettre écrite en mai 1942 :
Pour que l'attitude actuelle de l'Église soit efficace et pénètre vraiment, comme un coin, dans l'existence sociale, il faudrait qu'elle dise ouvertement qu'elle a changé et veut changer. Autrement, qui pourrait la prendre au sérieux, en se souvenant de l'Inquisition ?25

21

Messiaen a parlé de sa grande estime pour Ruusbroec au cours d'un entretien avec

le chercheur luxembourgeois Aloyse Michaely (voir« Verbum Caro. Die Darstellung des Mysteriums der Inkamation in Olivier Messiaens Vingt Regards sur l'EnfantJésus », dans C. Floros, H.J. Marx et P. Petersen, Programmusik. Studien zu Begriff und Geschichte einer umstrittenen Gattung [Hamburger Jahrbuch fur Musikwissenschaft, tome 6], p. 225-345 [234,339 n- 35]. Le compositeur cite le mystique flamand dans ses notes pour Des Canyons aux étoiles et dans sa Conférence de Notre-Dame. 22Interrogé sur les livres religieux qui ont été importants pour lui, Messiaen confesse: « Quand j'étais tout jeune homme, le livre que j'ai lu le plus fréquemment, c'est certainement l'Imitation de Jésus-Christ. [...] C'est un livre qui a quelque chose de surhumain par sa tension intérieure. [...] Vous savez que c'est un livre qui reste anonyme. [...] Le livre n'est pas signé. Anonyme comme le plain-chant, il m'émeut pour la même raison. Je rapproche les deux expressions d'une même piété ...» (Massin, p. 153). 23Sur HelIo, Messiaen précise (Massin, p. 156) : « Ernest Hello était un bon écrivain, mais ses livres témoignaient surtout d'une grande profondeur de pensée ».
24 « Il faut parler de Maeterlinck, c'est un auteur très décrié, moi je l'aime beaucoup, j'ai ici chez moi tout son théâtre, j'ai tout lu » (Messiaen cité par Massin, p. 38). 25 Simone Weil, Attente de Dieu, Paris, La Colombe, 1951, p. 88.

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La vision religieuse d'Olivier Messiaen

En réponse à ce reproche et à d'autres critiques venues de l' intérieur, le renouveau ecclésiastique se manifeste sous trois formes: action sociale du clergé, renouveau de la pensée cléricale (avec l'apparition des tennes « nouvelle théologie» et « ressourcement ») et floraison glorieuse du renouveau liturgique. Poursuivant un programme qu'ils appellent « ressourcement », un groupe de théologiens s'efforce de restituer le Nouveau Testament, les Pères de l'Église et les représentants médiévaux de l'esprit chrétien dans un contexte historique. Ils tiennent à souligner que leur réfonne est en cohérence avec les origines du christianisme. Les figures clés de ce mouvement sont Yves Congar, Henri de Lubac, MarieDominique Chenu et Jean Daniélou. On les appellera les pionniers d'une « nouvelle théologie» ; leurs actions faciliteront les réformes du concile Vatican II. À l'extérieur de la France, le mouvement est animé par le théologien suisse Hans Urs von Balthasar et l'Allemand Romano Guardini. Une partie des ces théologiens cherchent à lier le renouveau biblique à la revitalisation de la liturgie. Comme les renouveaux littéraire et spirituel, ce mouvement liturgique prend ses racines au XIXe siècle, où son principal initiateur est Dom Guéranger, le futur fondateur de Solesmes. Ce moine bénédictin s'était fixé un double objectif: ramener le clergé à la connaissance et à l'amour de la liturgie romaine et associer les fidèles aux officiants pendant la célébration du Sacrifice. Dom Guéranger est l'auteur d'une traduction commentée des textes liturgiques utilisés tout au long de l'année liturgique, sa célèbre Année liturgique, dont le premier volume est publié en 1841. Quand le centre de gravité du « mouvement liturgique» est déplacé en Belgique, les curés et les séminaristes français se rendent dans les monastères bénédictins belges aux « retraites liturgiques» et reviennent en France animés par le désir de restaurer la liturgie dans leurs églises. Cette restauration s'effectuera surtout durant les tristes heures de la guerre de 1914. Avec le retour de la paix, le « mouvement liturgique» prend un développement accéléré. En 1920, Dom Gaspar Lefebvre publie Liturgia, ses principes fondamentaux, œuvre qui peut être considérée comme la charte du « mouvement liturgique» authentiquement catholique. Le prieur de l'Abbaye de Saint-André y expose clairement son idée d'un « apostolat liturgique» :

Contextes historiques et personnels Restaurer dans le Christ la société chrétienne en la faisant: 1° Glorifier Dieu par l'exercice, digne et conscient, du culte officiel qui lui est dû ; 2° Se sanctifier elle-même par la participation active à la liturgie qui est, au dire de Pie X, la source première et indispensable du véritable esprit chrétien26.

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En Allemagne, Romano Guardini - le « maître de l'intuition psychologique» selon les critiques littéraires - s'emploie à « amener une intelligence et une sensibilité modernes à la compréhension et à l'amour de la liturgie27 ». Son style est prodigieusement beau, et son livre L'esprit de la liturgie connaît un succès éclatant: 26 000 exemplaires sont vendus entre 1918 et 1922. Quelle est l'importance des ces mouvements, qui se développaient pendant les années d'enfance et de jeunesse d'Olivier Messiaen, alors que naissait la piété du compositeur? Il semble significatif que plusieurs aspects du renouveau ecclésiastique se réfèrent à saint François d'Assise. Pour les prêtres ouvriers qui le vénèrent, en admirant sa renonciation à la vie bourgeoise, son engagement sans faille auprès des malades et des pauvres, et son appel à « reconstruire l'Église détruite », il est le modèle d'une compassion pratiquée au quotidien. Les théologiens s'appuient également sur le « petit pauvre », en soulignant son exigence de retour à la prière et à la contemplation. Ils voient en saint François un réformateur modèle qui a su démontrer que le « ressourcement » n'a rien de commun avec un simple retour au passé. L'idée est plutôt de repurifier la foi et ses institutions. Il est à noter que les représentants nationaux de la nouvelle théologie en France semblent avoir été peu connus d'Olivier Messiaen. Dans ces conversations avec Brigitte Massin, il cite trois théologiens du xxesiècle qu'il admire beaucoup: Thomas Merton (1915-1968),

trappiste américain qui cherche à unir le mysticisme chrétien au zen; Romano Guardini (1885-1968), dont la contribution au renouvellement de la liturgie est essentielle; et Hans Urs von Balthasar (19051988), important théologien et futur cardinal, dont le compositeur dit: « celui que je considère le plus grand de tous [00']'l'auteur de cet
2600m Gaspar Lefebvre, Liturgia, ses principes fondamentaux, Sophem-Iez-Bruges, Abbaye de Saint-André, 41929, p. 206. 27Robert d' Harcourt, « Préface» dans Romano Guardini, L'esprit de la liturgie, Paris, Plon, 1929. L'original allemand du livre, Vom Geist der Liturgie, avait été publié en 1918 chez Herder, et était le premier tome de la collection « Ecclesia orans ».

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La vision religieuse d'Olivier Messiaen

admirable ouvrage qu'est La Gloire et la Croix en cinq tomes, aussi difficile à lire que saint Thomas d'Aquin28 ». En revanche, il ne connaissait guère Henri de Lubac, fondateur de la nouvelle théologie en France et qui avait eu Hans Urs von Balthasar comme élève, ce que ce dernier revendiquait avec fierté. Et il se déclarait impressionné mais non pas influencé par Teilhard de Chardin29 qui, bien qu'il ne fasse pas partie de la nouvelle théologie, comptait pourtant parmi les théologiens les plus considérables de l'époque.

Mes parents n'étaient ni spécialement musiciens ni spécialement religieux, mais je suis né sous la double étoile de la musique et de la foi catholique3o.

Pierre Messiaen Dans la maison parentale de Messiaen, le merveilleux et le miraculeux jouaient un rôle important. Cécile Sauvage avait dédié à Olivier, avant sa naissance, un cycle lyrique dans lequel elle le voyait comme un grand créateur artistique31.La relation entre la mère et son fils aîné était intense, marquée par une atmosphère féerique par laquelle son fils aîné se laissait volontiers enjôler. III 'appelait « sa dame », ce qui faisait de lui « son chevalier du bouclier rose ». La religion institutionnalisée ne lui disait rien. Pierre Messiaen, le père d'Olivier et de son frère Alain, était un intellectuel sérieux et profondément religieux. Ces faits sont établis non seulement par ses publications des années 1940 et 1950, mais aussi par ses écrits autobiographiques antérieurs. Pourtant, le compositeur a répété dans tous ses entretiens que ses parents n'étaient pas croyants;
28

Messiaen cité par Massin, p. 73.

29

Voir Almut RoBler, Beitriige zur geistigen Welt Olivier Messiaens. Mit OriginalTexten des Komponisten, Duisburg, Gilles & Francke, 1984, p. 30. Répondant à la question d'A. RoB1erqui lui demandait s'il y avait un rapport substantiel entre sa musique et le rationalisme mystique de Teilhard de Chardin, très connu en Allemagne, Messiaen avait d'abord avait d'abord répondu par la négative. Plus tard, il avait reconnu que cette réponse était inexacte, car il y avait en fait un rapport avec la pensée de Teilhard de Chardin, mais trop complexe pour qu'il puisse l'expliquer en public.
30

31 Voir Messiaen cité par C. Samuel, Entretiens, p. 10 : « L'âme en bourgeon qui me fut dédié avant ma naissance et qui influença toute ma destinée ... »

Olivier Messiaen cité par Mathilde La Bardonnie

(voir note 3 en haut).

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c'était même un élément constitutif de ce que Brigitte Massin décrit fort à propos comme son« discours prêt d'avance, plusieurs fois redit, dont il éprouve beaucoup de réticences à s'écarter32 ». Interrogé sur la spécificité de sa foi et sur l'atmosphère spirituelle régnant chez ses parents, le compositeur insistait toujours sur le fait que sa piété était une grâce innée, non transmise par éducation et sans modèle parental33. On se demande ce qu'il a cru gagner en omettant de mentionner (donc en supprimant) la spiritualité de son père. Antoine Goléa constate dans ses Rencontres avec Olivier Messiaen de 1961 : « Consciente ou inconsciente, cette omission dévoile certainement de profonds traits de caractère et de sensibilité34 ». En réalité, Pierre Messiaen tenait fennement à ce que ses fils reçoivent une éducation strictement religieuse, marquée par un respect de l'Église. Professeur d'anglais, il était un fervent amateur de littérature, à l'étude de laquelle il voua toutes ses heures libres. Il se fera connaître non seulement par ses traductions commentées de l' œuvre complète de Shakespeare et de nombreux autres auteurs anglais et américains du XVIe au XXe siècle35, mais aussi comme auteur d'études
32 Massin, p. 19. Un autre élément de l'image qu'il se faisait de lui-même est étroitement lié à celui du Inanque de spiritualité paternelle: c'est le fameux « Je suis né croyant ». B. Massin (p. 27) montre que Messiaen, dûment questionné, renonce finalement à cette affirmation pour admettre que c'était par la séduction des contes de fées, des scènes de sorcières et de spectres dans les drames de Shakespeare, des miracles de la nature et des contes merveilleux de la Bible que, peu à peu, il s'était retrouvé croyant. 33«Je suis né croyant» (Antoine Goléa, Rencontres avec Olivier Messiaen, p. 34) et « J'ai la chance d'être catholique; je suis né croyant et ils se trouve que les textes sacrés m'ont frappé dès mon enfance» (C. Samuel, Entretiens, p. Il). 34 L'explication que donne Messiaen paraît simple: « C'était à l'époque de la première grande guerre, [...] mon père, mobilisé, n'a fait à Grenoble oùje vivais que deux ou trois très brèves apparitions, pour des ( permissions) de quatre jours à peine. » (A. Goléa, Rencontres, p. 26). 35Pierre Messiaen, né en 1883 et donc âgé de 25 ans quand naquit son fils Olivier, devait publier une liste impressionnante de traductions, souvent avec préface et/ou commentaire; voir Shakespeare: Les comédies, Paris/Bruges, Oesclée de Brouwer, 1934 ; Shakespeare: Les tragédies, Desclée de Brouwer, 1941 ; Shakespeare: Les drames historiques et les poèmes lyriques, Desclée de Brouwer, 1943 ; Théâtre anglais, moyen âge et xvr siècle: prédécesseurs et conten1porains de Shakespeare, Desclée de Brouwer, 1948 ; Walt Whitman: Choix de poèmes, Aubier 1951 ; John Dewey: Liberté et culture, Paris, Aubier, 1955 ; Les Romantiques anglais: Burns, Blake, Coleridge, Wordsworth, Byron, Shelley et Keats; textes anglais et français, Oesclée de Brouwer, 1955 ; Emily Dickinson: Poèmes choisis, Aubier, 1956.

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La vision religieuse d'Olivier Messiaen

sur des thèmes de la littérature française36.L'influence de l'érudition littéraire du père sur le fils est indéniable: en 1917, âgé de 9 ans, Olivier Messiaen acheva sa première composition, une pièce pour piano intitulée La dame de Shalott d'après un poème d'Alfred Lord Tennyson, suivie quatre ans plus tard par Deux Ballades de Villon pour voix et piano. Tennyson et Villon étaient deux des poètes sur lesquels travaillait son père. Un autre volet des tâches que s'assignait Pierre Messiaen atteste son engagement pour les questions religieuses. Le chapitre « Patriotisme et religion» de ses mémoires, publiées en 1944 sous le titre Images, montre un homme absorbé dans des pensées concernant la religion, ses doctrines, son actualité et ses attentes; le chapitre « Cécile Sauvage» le trouve soucieux du bien-être spirituel de sa femme, à laquelle manque ce qui est seul capable de combattre la mélancolie de la vie humaine: la foi en Dieu. Peu après cette publication, il fut invité à contribuer à une anthologie qui se proposait de dresser l'inventaire de la foi catholique à l' étrange27. Pierre Messiaen a près de soixante-dix ans lorsqu'il traduit le chef-d' œuvre de la littérature anglaise religieuse du XVIIe siècle, Paradis perdu de John Milton, poème épique en dix volumes décrivant la chute de la race humaine. Ému par les écrits de son contemporain, le jésuite Paul de Jaegher - représentant du mysticisme catholique, auteur d'une célèbre Anthologie mystique (1933) et de plusieurs recueils de méditations - Pierre Messiaen traduit pour les lecteurs français un des livres que le révérend père avait écrits en anglais38. Le père d'Olivier Messiaen paraît donc aussi profondément marqué que son fils aîné par la foi catholique, ce qui rend d'autant plus étrange la négation explicite de celui-ci. Une comparaison des œuvres des deux Messiaen, notamment leurs messages et leurs
36 Pierre Messiaen publia plusieurs monographies: Gérard de Nerval, Paris, Morainville, 1945 ; Les œuvres de François Villon, Oesclée de Brouwer, 1946 ; Sentiment chrétien et poésie française: Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Paris, La Renaissance du livre, 1947 ; ainsi que des articles dans diverses revues littéraires (Mercure de France, Les amitiés: revue littéraire et artistique des provinces françaises, Chrétiens au travail). 37 Louis Chaigne avec Albert Garreau, Camille Melloy et Pierre Messiaen, La littérature catholique à l'étranger, anthologie, Paris, Editions Alsatia, 1948, tome I. 38 John Milton: Paradis perdu, Paris, Aubier-Montaigne, 1951 et Paul de Jaegher : La vertu d'amour. Méditations, Oesclée de Brouwer, 1956.

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frappantes omissions, rend le parallèle plus évident encore. Pierre Messiaen était aussi écrivain, et son premier roman, Jacques Dupré, n'est pas sans évoquer le livret qu'Olivier Messiaen allait écrire plusieurs décennies plus tard pour son unique opéra. Comme l'a remarqué Aloyse Michaely dans son étude approfondie des forces reI igieuses dans la vie et l' œuvre d'Olivier Messiaen39, Jacques Dupré est I'histoire d'un « chrétien rigoureux» qui incite la jeunesse bourgeoise à s'ouvrir aux questions de théologie et de métaphysique. Dans

ce roman, on ne trouve ni femme, ni aventure galante - tout comme
dans le livret de Saint François d'Assise, où ne figurent ni Sainte Claire, la sœur dans la quête religieuse, ni « Madame Pauvreté », la personnification allégorique d'une des vertus chrétiennes, qui jouent pourtant des rôles extrêmement importants dans toute la littérature sur saint François40. Le chapitre central du roman de Pierre Messiaen contient une discussion d'étudiants sur l'immortalité des âmes et la divinité de Jésus qui aurait tout à fait pu se dérouler parmi les disciples du petit pauvre d'Assise. L'éditeur parisien auquel Pierre Messiaen avait envoyé son manuscrit le lui avait retourné; il croyait qu'il s'agissait de l'œuvre d'un moine ou d'un curé de campagne et jugeait le texte inaccessible pour le grand public. Monseigneur Daniel Pézeril, qui fut longtemps auxiliaire de l'archevêque de Paris et que Brigitte Massin interviewa pour tenter de comprendre l'approche du sacré d'Olivier Messiaen, mentionne qu'il avait connu Pierre Messiaen, au Quartier Latin, à Saint-Séverin et au Centre Catholique des Intellectuels41. Notons aussi que sur les treize livres publiés par Pierre Messiaen, sept parurent chez Desclée de Brouwer, maison d'édition fondée en Belgique, en 1877, dont le catalogue fait une large place aux œuvres religieuses. Dans les années 1930, période au cours de laquelle ses directeurs publièrent Pierre Messiaen, Desclée de Brouwer connut un essor remarquable en réunissant, avec la collaboration du philosophe catholique Jacques Maritain, les représentants de ce qu'ils décrivent comme le « Renouveau intellectuel catholique» (Péguy, Claudel et Mauriac).
39Aloyse Michaely, Die Musik Olivier Messiaens : schaffen, Hamburg, Verlag der Musikalienhandlung 40 Sur cette absence des femmes, il est intéressant données par Pierre Messiaen (Images, p. 120) et par duction de son opéra.
41

Untersuchungen zum GesamtWagner, 1987, p. 13-15. de comparer les explications Olivier Messiaen dans l'intro-

Brigitte Massin, Olivier Messiaen: une poétique du merveilleux, p. 134.

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La vision religieuse d'Olivier Messiaen

Accepté dans un cercle d'amis cultivés et croyants, reconnu par un éditeur spécialisé en littérature religieuse, le père du compositeur semble donc avoir été un véritable croyant, contrairement à ce que laissait entendre son fils.

À nous l'enrichissement tonal, les contrepoints-fusées, les accords en grappes, les mélodies qui brûlent d'amour! Voici derrière la porte, Bach et la foi de ses « chorals », Frescobaldi et I'humilité de ses « élévazioni », Franck et la noblesse de ses « Béatitudes », plus près de nous Tournemire et les lumineuses arabesques de son Orgue
mystique 42.

Charles Tournemire Charles Toumemire (1870-1939), organiste, compositeur et génial improvisateur d'orgue, joua dans la vie d'Olivier Messiaen un rôle sans doute plus important que ce que les biographes de la première génération affirment. Ce professeur au conservatoire de Paris, n'ayant pas compté Messiaen parmi ses élèves, son influence pouvait aisément être sous-estimée. Pourtant, comme l'ont révélé les documents publiés depuis 1989, Toumemire représenta un important appui pour la carrière du jeune Messiaen ainsi qu'un modèle professionnel et spirituel. Né à Bordeaux en 1870, Toumemire est un enfant prodige: dès l'âge de Il ans, il est nommé organiste à l'église bordelaise SaintPierre, plusieurs années avant de se rendre à Paris pour y poursuivre ses études. À Paris, il accède en 1898 au poste d'organiste de l'église Sainte-Clotilde, tribune qu'avait occupé son professeur César Franck. En 1919, il est nommé professeur de musique d'ensemble au Conservatoire, où il avait déjà effectué un remplacement pendant la Guerre de 1914. Toumemire meurt le 4 novembre 1939 ; à cause de la guerre, il tombe rapidement dans l'oubli, alors qu'il avait été célèbre et très estimé de son vivant.

42Messiaen cité par Joël-Marie Fauquetdans les paragraphes introductoires aux lettres écrites par Messiaen à Tournemire, L'Orgue: Charles Tournemire, p. 80.