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Lorenzo Da Ponte

De
254 pages
Né dans une famille juive de la république de Venise en 1749, puis converti au christianisme, Lorenzo da Ponte est célèbre pour avoir écrit le texte de trois opéras les plus connus de Mozart : Les noces de Figaro, Don Juan et Cosi fan Tutte. Ce livre raconte le parcours incroyable de ce librettiste, exilé à Londres puis au Etats-unis où il cofonda l'Université de Columbia.
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LORENZO DA PONTE
Le librettiste de Mozart

1749-1838

Univers Musical Collection dirigée par Anne-Marie

Green

La collection Univers Musical est créée pour donner la parole à tous ceux qui produisent des études tant d'analyse que de synthèse concernant le domaine musical. Son ambition est de proposer un panorama de la recherche actuelle et de promouvoir une ouverture musicologique nécessaire pour maintenir en éveil la réflexion sur l'ensemble des faits musicaux contemporains ou historiquement marqués.

Déjà parus Sandra HURET, Le paysage intérieur du musicien, 2008. Céline CHABOT-CANET, Léo Ferré: une voix et un phrasé emblématiques, 2008. Pascal BOUTELDJA, Jacques BARIOZ, Bibliographie wagnérienne française (1850-2007), 2008. Denis COHEN, Le présent décomposé, 2008. Paloma Otaola GONZALEZ, La Pensée musicale espagnole à la Renaissance: héritage antique et tradition médiévale, 2008. Frédéric GONIN, Processus créateurs et musique tonale, 2008. Jérôme BODON-CLAIR, Le langage de Steve Reich. L'exemple de Music for 18 musicians (1976), 2008. Pauline ADENOT, Les musiciens d'orchestre symphonique, de la vocation au désenchantement, 2008. Jean-Maxime LEVEQUE, Edouard Desplechin, le décorateur du Grand Opéra à lafrançaise (1802-1871), 2008. Jimi B. VIALARET, L'applaudissement. Claques et cabales, 2008. Marisol RODRIGUEZ MANRIQUE, La Musique comme valeur sociale et symbole identitaire. L'exemple d'une communauté afro-anglaise en Colombie (île de Providence), 2008. Michel FAURE, L'influence de la société sur la musique, 2008 Thierry SANTURENNE, L'opéra des romanciers. L'art lyrique dans la nouvelle et le roman français (1850-1914), 2007. Sophie ZADIKIAN, Cosi fan tutte de Mozart, 2007.

Cyrille Piot

LORENZO DA PONTE
Le librettiste de Mozart

1749-1838

L'Harmattan

(ÇJL'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06326-6 EAN : 9782296063266

A Clémence, ma fille A Geneviève, qui m'a pardonné de l'avoir trompée durant de si longs mois avec un homme ( ? )... mort depuis 170ans L..

REMERCIEMENTS

Je tiens tout spécialement à remercier Annie CHODOREILLE qui m'a assisté dans l'établissement du texte définitif de cette biographie. Son sérieux et son professionnalisme méritent amplement cet hommage. Qu'il me soit aussi permis d'exprimer ma gratitude envers Monsieur François ROGNON, Archiviste de la Grande Loge de France, pour son dévouement, ainsi qu'envers les bibliothécaires de la Bibliothèque Nationale de France et ceux de la New York Public Library pour leur efficacité et leur aide dans mes recherches.

AVANT-PROPOS

La réputation de Lorenzo Da Ponte s'est établie sur les trois livrets qu'il a écrits pour Mozart: Les Noces de Figaro, Don Juan et Cosi fan tutte. Il fut, à la fin du XVIIIe siècle, le librettiste le plus réputé de Vienne. Son talent et beaucoup de travail ont permis de réaliser une parfaite alchimie entre les notes du musicien et les mots du poète. Hormis les trois livrets écrits pour Mozart, et ceux écrits pour des musiciens tels Salieri ou Martin y Soler, la vie de Lorenzo Da Ponte devient remarquable par le nombre d'évènements et de rencontres auxquels il est mêlé. C'est ainsi qu'il:

est né dans une famille juive de la République de Venise; se convertit au catholicisme à l'âge de 14 ans parce que son père se remarie avec une jeune catholique d'à peine 17 ans ; 9

.-

entre dans les ordres; devient titulaire de la chaire de rhétorique au séminaire de Portogruaro à l'âge de 22 ans ; est ordonné prêtre; change de vie à l'âge de 24 ans et se livre à la débauche à Venise. Il y rencontre Casanova; doit fuir Venise à cause d'un procès; est désigné poète du Théâtre impérial à Vienne; retrouve Casanova à Vienne et lui restera lié jusqu'à la mort de celui-ci; fréquente les milieux éclairés et maçonniques de Vienne; devient librettiste de Salieri puis de Mozart ; obtient de l'empereur la levée de la censure de la pièce de Beaumarchais Le Mariage de Figaro; crée un opéra italien à Vienne par souscription; doit fuir Vienne après la mort de l'empereur Joseph II ; vit d'expédients à Trieste; se marie avec Nancy Grahl, la fille d'un riche négociant anglais; devient poète du King's Theater de Londres et librettiste de nombreux opéras; crée et dirige une librairie italienne à Londres; crée et dirige une imprimerie à Londres; est complice, peut être involontaire, de plusieurs escroqueries à la lettre de change; est emprisonné et libéré sous caution; doit fuir Londres afin d'éviter une nouvelle incarcération; rejoint sa femme et ses enfants à New York; ouvre un drugstore à New York; commercialise des médicaments; devient professeur d'italien; 10

crée et dirige une distillerie d'alcool; lève des fonds pennettant la première représentation du Don Juan de Mozart aux USA; participe à la création par souscription d'un opéra italien à New York; participe à la création de l'université de Columbia; crée et dirige une librairie à New York; rédige et fait publier ses Mémoires à l'âge de 80 ans. meurt dans la misère à New York en 1838 à l'âge de 89 ans. Toute la vie de Da Ponte est marquée par un dynamisme et une confiance dans son destin qui laisse le spectateur admiratif. L'histoire du poète de Ceneda, lui qui fut aussi surnommé «l'aventurier malgré lui », ressemble à une saga, mais une saga à un seul personnage qui en est à la fois l'auteur, l'acteur, le metteur en scène, le narrateur, le héros, la victime et le moraliste. On a parfois dit que dans ses Mémoires, qui furent longtemps la seule source pour connaître sa vie, Da Ponte « tirait la couverture à lui» et se donnait toujours le « beau rôle ». C'est vrai... tellement vrai même que le subterfuge ne trompe pas longtemps. Le côté larmoyant de ses mémoires, ses plaidoyers pour lui-même peuvent indisposer celui qui est à la recherche d'une narration objective des évènements. Da Ponte est pétri de défauts, il ne cherche du reste même pas à le dissimuler: il se sait et se décrit naïf, crédule, faible, face à une jolie femme ou face à la perspective d'un argent facilement gagné. Mais, et ce n'est pas un mince talent, il sait reconnaître le génie des autres. On lui a beaucoup reproché de n'avoir cité, dans ses Mémoires, le nom de Mozart qu'à 27

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reprises. Lui faire un tel reproche serait oublier le somptueux hommage qu'il lui a aussi rendu:

« Mozart demeurait obscur et méconnu, semblable à une pierre précieuse qui, enfouie dans les entrailles de la terre, y dérobe le secret de sa splendeur. Je ne puis jamais penser sans jubilation et sans orgueil que ma seule persévérance et mon énergie furent en grande partie la cause à laquelle l'Europe et le monde durent la révélation complète des merveilleuses compositions musicales de cet incomparable génie. »

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CHAPITRE 1

L'ENFANCE

DE DA PONTE

1749-1773

NAISSANCE D'EMMANUELE CONEGLIANO RENUUUAGEDESONPERE CONVERSION ET CHANGEMENT DE NOM ENTREE AU SEMINAIRE MORT DE SON PREMIER PROTECTEUR, MONSEIGNEURDA PONTE - DA PONTE DEVIENT PRETRE - DEPART POUR VENISE

Lorenzo Da Ponte est né le 10 mars 1749 à Ceneda, petite ville qui dépendait de la République de Venise. En fait, il est né Emmanuele Conegliano; il ne prendra que plus tard, en 1763, le patronyme sous lequel il deviendra 13

célèbre. La ville de Ceneda n'était distante de Venise que de quelques dizaines de kilomètres. Elle a, par la suite, changé de nom pour devenir Vittorio Veneto; Ceneda n'est plus aujourd'hui que le nom du quartier ancien. Son père, Geremia Conegliano, est un modeste cordonnier de confession juive. Selon l'usage en vigueur à Venise, les juifs sont regroupés dans un ghetto, bien que Ceneda ne compte alors guère plus de dix familles juives. C'est l'évêque de Ceneda, à la fin du XVIe siècle qui avait œuvré pour obtenir l'installation de quelques familles juives dans sa ville, notamment afin d'éviter que le commerce de l'argent n'y soit exercé par des catholiques. Tous les dix ans, le droit de séjour des juifs à Ceneda peut être remis en cause: c'est la pratique de la « ricondotta », une sorte de permis de séjour et de travail à durée déterminée. L'usage veut également que les hommes portent un bonnet rouge qui permet de les distinguer. Ces pratiques choqueraient de nos jours; elles sont habituelles en ce temps à Venise. Toujours est-il que l'on ne signale pas, à l'époque de la naissance de celui qui deviendra Lorenzo Da Ponte, d'animosité particulière entre les communautés. En fait, en ces années du milieu du XVIne siècle, seul l'évêque de Ceneda semblait désireux d'évincer les juifs de son diocèse. A plusieurs reprises, il demandera ainsi à Rome la création d'un« mont-de-piété », ce qui permettrait, selon lui, d'écarter de Ceneda la petite communauté juive qui y avait été installée par l'un de ses prédécesseurs, deux siècles auparavant. La famille Conegliano comptera trois enfants, trois garçons: Emmanuel, l'aîné qui est né en 1749, Baruch ou Barouch né en 1752 et Anania qui naît en 1754. Cette famille n'aura guère l'occasion de s'agrandir, sous cette forme-là, puisque l'épouse de Geremia Conegliano décède 14

en 1754, alors qu'Emmanuele-Lorenzo n'est âgé que de cinq ans. Par contre, on verra que, remarié en 1763, son père et sa belle-mère n'auront pas moins de sept filles et trois garçons, le dernier naissant en 1783. On ne sait que peu de choses sur la petite enfance d'Emmanuele-Lorenzo. Il est possible de supposer qu'elle a été marquée par un manque d'affection maternelle, ce qui explique aussi la très grande proximité qu'il conservera avec Baruch, le futur Girolamo, le frère dont il se sent le plus proche: il le présentera toujours comme son meilleur ami et son plus fidèle compagnon. Les psychanalystes pourront également chercher dans cette absence de rapport à la mère une explication de ses rapports avec les femmes. A défaut d'une affection naturelle et spontanée, il apparaît que Da Ponte veut toujours démontrer à tous, aux femmes comme aux hommes, qu'il est digne d'intérêt. Et cela, jusqu'à provoquer des réactions d'hostilité. Durant toute sa vie, ses facéties, ses facilités aussi, auront le don de lui créer des ennemis alors qu'il ne cherchait qu'à plaire et à séduire. Il aura, en outre, et jusqu'à un âge avancé, une réelle difficulté à construire des relations stables avec les femmes, qu'il s'agisse de relations amicales ou amoureuses. C'est ainsi que Da Ponte avouera par la suite n'avoir jamais pu dire «Je vous aime» à une femme avant l'âge de quarante deux ans, l'année de son mariage. Si la famille était modeste, elle n'était pas indigente. Le père de Da Ponte était cordonnier, à la tête d'un atelier. Il pourra donner un précepteur à ses enfants; mais l'enseignant choisi l'avait été à la mesure des moyens familiaux, ce qui devait être bien mince. Dans ses mémoires, Da Ponte se plaindra de la faiblesse de l'enseignement qu'on lui prodigua: « Malheureusement mon père fit choix d'un mauvais instituteur. C'était le fils 15

d'un paysan; il avait troqué ses bœufs et sa charrue pour la férule magistrale, et apportait dans ses nouvelles fonctions toute la rusticité de son origine. » Et Da Ponte de regretter qu'à onze ans, « lire et écrire ait été toute sa science. » Aujourd'hui, beaucoup pourraient dire que ce n'est pas si mal... C'était surtout dommage car, déjà, perçait en lui un homme d'esprit. Il devait avoir la langue bien pendue et la répartie facile puisque ses camarades l'avaient surnommé « le spirituel ignorant ». Il n'était cependant pas ignorant de tout; Da Ponte se souvient qu'il avait découvert dans le grenier de son père, au milieu d'un fatras de vieilleries sans intérêt, les quelques livres qui constituaient « la » bibliothèque de sa famille. Et parmi ces ouvrages, quelques volumes de Metastasio, poète aujourd'hui oublié, mais qui fut à son époque un dramaturge célèbre qui collabora notamment avec Pergolèse, Gluck, Haydn et même Mozart pour le livret de La Clémence de Titus. Ces livres, Da Ponte dit les avoir lus avec « avidité ». Dès son plus jeune âge, il y avait donc en lui cet appétit de connaissance qui ne le quittera plus par la suite, et surtout cette aptitude à reconnaître le talent des autres. Mais son esprit demeurait encore en friche. Les choses évolueront vite cependant, et pour des raisons qui lui sont étrangères. En effet, en 1763, après neuf ans de veuvage, son père décide de se remarier. La communauté juive de Ceneda est réduite puisqu'elle ne compte que quelques familles, il est donc probable qu'il n'a pas pu y trouver la jeune femme susceptible de devenir son épouse; il porte son choix sur une jeune fille qui ne fait pas partie de cette communauté. Sa future épouse n'a même pas dix sept ans et elle est catholique... Cette situation constituait bien sûr une difficulté! Pas à cause de l'âge de la future épouse, c'était à l'époque 16

relativement courant. Le père de Da Ponte avait alors quarante ans. Da Ponte lui-même en avait quatorze. La difficulté provenait de la religion de la future marâtre: elle est catholique. A Ceneda, à cette époque, c'est au père de Da Ponte de changer de religion s'il veut se marier! Ille fera, et ses trois fils avec lui! L'évêque de Ceneda, qui souhaitait ouvertement le départ de juifs de son diocèse, encourage et protège cette conversion. Et c'est ainsi que le 29 août 1763, après une préparation de plusieurs mois, et dans le cadre de festivités impressionnantes pour la petite ville de Ceneda, non seulement toute la famille Conegliano se convertit au catholicisme, mais qu'elle change aussi de nom, adoptant le patronyme de son protecteur, l'évêque de Ceneda, Monseigneur Lorenzo Da Ponte. Ce patronyme n'est donc pas comme on le dit trop souvent un « nom de plume» pour Lorenzo Da Ponte, c'est le nom que cette famille portera à compter de 1763, date de sa conversion. A cette époque, l'Eglise, si elle n'est pas coutumière de telles conversions, ne répugne jamais à accueillir les convertis et à leur fournir un nouvel état civil. En Provence française, on connaît ainsi « les juifs du Pape» qui, protégés par les papes d'Avignon, ont tous pris pour patronymes, après leur conversion, des noms de villages dépendants des territoires pontificaux de Provence. Le premier né de la famille, celui qui nous intéresse, prendra non seulement le nom mais aussi le prénom de l'évêque de Ceneda, Lorenzo Da Ponte. Ce choix, prendre le même prénom que son protecteur, est sans doute significatif. Rien n'obligeait Emmanuele à le faire, aucune indication ne vient étayer une quelconque demande ou pression du père de Da Ponte à ce titre. C'est donc bien un choix. De plus on imagine mall' évêque de Ceneda exiger que l'un des enfants de cette famille prenne son propre 17

prénom. C'est Emmanuele lui-même qui a pris cette décision. Soit qu'il ait voulu se placer de façon spécifique sous la protection de l'évêque, soit qu'il l'ait fait dans un élan de reconnaissance ou d'identification, LorenzoEmmanuele entendait occuper une place particulière dans cette nouvelle configuration de sa vie familiale. Les prénoms des autres membres de la famille seront eux aussi changés: son père Geremia devient Gasparo et ses frères deviendront Girolamo et Luigi. Par la suite, au cours de sa vie d'adulte, Lorenzo Da Ponte n'évoquera jamais ses origines juives. Ni d'un point de vue religieux, ni même d'un point de vue culturel. Et pourtant, bien plus tard, certains de ses adversaires ne manqueront pas de le rappeler: il sera traité de « foutu bouc juif» dans de bien peu glorieuses publications, mais il ne répliquera jamais sur ce terrain. Quoiqu'il en soit, en 1763, Monseigneur Da Ponte est réellement un protecteur pour cette famille modeste. C'est lui qui se charge de la scolarité des enfants: il sollicite, et obtient pour eux, une sorte de bourse d'études pour les frais de scolarité dus au séminaire de Ceneda. La « Pia Casa dei Catecumeni » de Venise (la maison de charité des catéchumènes) versera cette contribution. Lui-même prendra en charge, « sur sa cassette », les frais d'habillement et les frais annexes des deux fils aînés de la famille, dont Lorenzo. Il faut aussi reconnaître que c'est au séminaire de Ceneda que se déroule cette scolarité. L'évêque balance visiblement entre la charité et l'investissement... En effet, il était courant de confier l'éducation de ses enfants à l'un des petits séminaires qui n'étaient que des collèges religieux dispensant un enseignement général qui ne prédisposait pas automatiquement au sacerdoce. Il n'en va pas de même

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des grands séminaires qui, eux, avaient pour fonction de former les futurs prêtres. Pour les Da Ponte, ce seront deux fils qui iront y parfaire leur éducation: Lorenzo et Girolamo. Le fait d'inscrire Lorenzo et son frère Girolamo au grand séminaire de Ceneda les prédispose donc, de façon presque mécanique, à une entrée dans les ordres. A moins, bien entendu que, parvenus à l'âge adulte, ils n'en décident autrement. Ils y font leur entrée le 1er novembre 1763. Quatre ans plus tard, en octobre 1767, leur jeune frère Luigi les y rejoindra. Da Ponte dira par la suite que, c'est de sa propre initiative, qu'il aurait demandé à Monseigneur Da Ponte, de pouvoir intégrer le séminaire de Ceneda. Dans ses écrits transparaît surtout la volonté de s'éloigner de la nouvelle épouse de son père: « Stimulé par le désir de cultiver mon esprit, et entrevoyant surtout les conséquences d'un mariage aussi disproportionné, je compris qu'il me fallait chercher ailleurs des ressources que je ne pouvais plus espérer rencontrer dans la maison paternelle. » Da Ponte se serait donc rendu à la raison en formulant ce choix! Les choses ne sont sans doute pas aussi simples. Plusieurs hypothèses peuvent être avancées: la proximité avec la jeune épouse de son père pouvait créer des difficultés, surtout quand on connaît le tempérament et l'appétit physique dont Da Ponte fera preuve par la suite. Il se peut que son père ait ainsi voulu éviter toute source de problèmes. Ce peut, aussi, être la volonté de la marâtre que d'éloigner les enfants d'une précédente union. Le fait que le troisième fils issu du premier lit, Luigi, ne tardât pas à rejoindre ses frères au séminaire de Ceneda, dès qu'il eût atteint l'âge d'y entrer, semble confirmer I'hypothèse selon laquelle le soudain engouement pour

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l'éducation religieuse dissimule, en fait, la volonté d'éloigner les trois enfants issus du premier mariage. Bien des années plus tard, Da Ponte prétendra avoir rencontré à Venise et aimé une jeune femme, Mathilde, fille d'un duc napolitain et victime d'une telle machination. Les détails qu'il donne sont littéralement confondants. C'est un véritable miroir de ce qu'il a peutêtre vécu: un père veuf qui se remarie avec une jeune femme, le désir de cette dernière d'éloigner les enfants du premier lit et enfin l' enfermement dans un couvent pendant six longues années, la même durée que celle qui verra Da Ponte au grand séminaire de Ceneda (de 1763 à 1769). Il Y a fort à parier que cette histoire est purement née de l'imagination de Da Ponte. Il semble tout aussi évident que, bien qu'imaginaire, elle donne en fait une clé pour comprendre comment il a pu ressentir cette période de sa vie. La vie de Da Ponte ne sera plus dès lors qu'une errance, aussi bien d'un point de vue purement géographique, qu'intellectuel ou social: on l'a ainsi décrit comme un « aventurier malgré lui ». L'histoire offre peu d'exemples d'une telle variété de situations, de lieux pour un homme pourtant si peu attiré par l'aventure. La constante qui peut le caractériser se situe sans doute dans une inébranlable confiance dans sa destinée et son talent que, du reste, il ne confond pas avec le génie. Son talent est fait de travail et d'apprentissage. Sa naïveté et le désir, parfois pathétique, de se mettre à l'abri des problèmes matériels feront le reste. C'est ainsi que son envie d'enrichissement parviendra même à transcender chez lui le souci du paraître social. Il ne se lamentera pas lorsqu'il se fera épicier à New York, il trouvera simplement cocasse la situation lui faisant servir des verres de gin à quelques cents aux marins de passage, lui qui n'avait, jusque-là, 20

vécu que de son esprit... Toute idée lui permettant de gagner de l'argent lui semble bonne. On peut réellement dire qu'il n'a aucune appréhension morale de la vie: dès lors qu'il en est le bénéficiaire, aucune limite ne saurait s'imposer à lui. Néanmoins, Lorenzo Da Ponte accuse quand même le sort qui s'acharne sur lui, la méchanceté des hommes, leur propension à la trahison, leur volonté de lucre (ses mémoires sont un véritable chapelet de lamentations) qui rendent toujours ses situations instables et provisoires, le contraignant à une perpétuelle improvisation. On peut aussi penser que Da Ponte fera en ces années 1763 et 1764, années de son entrée au séminaire et du remariage de son père, le deuil d'une vie familiale stable, s'ouvrant ainsi de façon paradoxale les portes du monde. Le séminaire de Ceneda sera aussi le lieu où il se forgera des liens d'amitié durables. C'est là qu'il rencontre Michele Colombo, un condisciple de quelques années son aîné, avec qui il demeurera lié toute sa vie malgré les vicissitudes de leurs vies respectives. Colombo deviendra précepteur pour de riches familles nobles. La relation des deux anciens condisciples est importante: c'est en effet souvent par la correspondance échangée avec lui qu'il est possible de reconstituer certaines périodes obscures de la vie du poète de Ceneda. C'est donc au séminaire de Ceneda que Da Ponte et ses frères, après des débuts pour le moins approximatifs, vont se créer une réelle culture latine. Lorenzo est doué, très doué; ses résultats sont remarqués. Tellement même, que son père « se méprend sur sa vocation» et, le voyant réussir au séminaire, le destine à la prêtrise. Cette culture qui consiste à leur apprendre à composer des sermons ou des vers latins, Da Ponte sent bien qu'elle est incomplète. C'est l'un de ses maîtres au séminaire qui l'initiera à la 21

lecture de Dante, de Pétrarque, ou d'Arioste. Il en fait son miel et redouble d'ardeur dans leur étude. Il se voit poète, il y travaille, rien ne saurait l'y faire renoncer. Il ira même jusqu'à voler son père afin de pouvoir acheter des livres et compléter « sa bibliothèque ». Da Ponte, qui achetait beaucoup de livres, trop pour sa bourse, était en compte avec son libraire. Pour solder ce compte, il eut l'idée de dérober à son père des peaux dans son atelier afin de les remettre en paiement à son libraire dont le fils, cordonnier, aurait l'usage. Seulement, il fallait les sortir de l'atelier ces fameuses peaux! La femme de son père se tenait, ce jour-là, devant la porte de l'atelier à pérorer avec des commères. Afin de les éviter, Da Ponte emprunte une porte dérobée, mais il doit quand même passer dans la ruelle, à proximité de ce groupe! Il décide de cacher les peaux dans son dos, sous son manteau. Le voyant ainsi affublé, l'une de ces femmes s'étonne de la soudaine déformation du dos de Lorenzo. Il entend cette réflexion, panique, laisse tomber les peaux au sol, s'enfuit à toutes jambes... et devra s'en expliquer avec son père devant monseigneur Da Ponte! Le prélat trouvera l'incident charmant et lui remettra de quoi payer le libraire. L'anecdote n'est peut-être pas rigoureusement exacte, puisqu'elle est rapportée par Da Ponte lui-même. Elle est cependant révélatrice de son état d'esprit, à la fois soucieux de se cultiver et rebelle au point d'en arriver à voler pour satisfaire ses désirs. Par ailleurs, il se coule parfaitement dans le moule qui lui est proposé. Ses lettres de l'époque révèlent une véritable intégration à l'idéologie et à l'avenir social qui lui sont offerts, même si l'on ne ressent jamais d'élan mystique dans ses écrits.

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Mais, plus qu'à l'approfondissement de la foi, Da Ponte travaille à se forger une culture. Il dévore tout: les auteurs anciens, les modernes. Et, par-dessus tout, il cherche à comprendre comment sont faits ces chefs-d'œuvre. Illes dissèque, les transcrit plusieurs fois, les commente, les critique. Il s'exerce « dans toutes sortes de compositions, sur tous les rythmes, s'inspirant de leurs plus belles pensées, cherche à élever son style à leur hauteur. » C'est un jeune homme de seize ans qui parle ainsi... Les résultats scolaires de Da Ponte ne déçoivent pas ceux qui ont misé sur lui. Il triomphe des deux années de grammaire latine, passe sans encombre l'année de rhétorique et est admis en classe de philosophie. Doivent alors suivre deux années de théologie. Il ne les suivra pas. Pas à Ceneda. En effet, l'évêque de Ceneda, Monseigneur Lorenzo Da Ponte meurt en juillet 1768. On l'a dit, la famille Da Ponte était modeste. On ne pouvait envoyer Lorenzo, Girolamo et Luigi faire des études au séminaire de Ceneda que grâce à la générosité de l'évêque. Les trois frères Da Ponte se trouvent dès lors ramenés à leur condition sociale initiale: ils ne peuvent poursuivre leur scolarité au Séminaire. La situation est même si grave que Da Ponte prétendra avoir également dû renoncer à un mariage, preuve que sa foi n'était pas aussi affirmée qu'il voulait bien le laisser entendre et que la perspective de la prêtrise ne devait pas lui sembler aussi évidente. C'était du reste bien normal, il avait dix neuf ans, il connaissait les mêmes tourments que tous les jeunes gens. On ne sait rien de celle qu'il devait alors épouser, si ce n'est qu'elle était noble et jolie, et que Da Ponte dit l'avoir aimée « tendrement ». Renoncer à ce mariage ne semble avoir été motivé que par les soucis financiers de sa famille.

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Après le décès de Monseigneur Da Ponte, évêque de Ceneda, il fallut que la Pia Casa délibère de nouveau sur le cas des trois frères Da Ponte. Les frais de vie des trois étudiants étaient en effet pris en charge par l'évêque de Ceneda. Or, son successeur qui n'avait pas de relations particulières avec cette famille refuse de poursuivre l'arrangement initial. En outre, on découvre alors que ces trois frères posent des problèmes et que le séminaire de Ceneda souhaite les éloigner vers d'autres cieux. La Pia Casa cherche une solution à cette difficulté. Les écarts de conduite de Lorenzo, son tempérament, ne sont sans doute pas étrangers à la volonté du séminaire de Ceneda de se séparer de ces trois élèves encombrants et désargentés. Le principal problème est financier. On trouve finalement le moyen de les faire entrer au séminaire de Portogruaro. Un nouveau protecteur, l'évêque de Concordia, apportera alors, à son tour, aide et assistance à cette famille en obtenant une sensible réduction des frais de scolarité, ce qui permettra de remettre rapidement les trois frères Da Ponte à leurs études. Lorenzo entre au séminaire de Portogruaro en 1769. Il a vingt ans. Il restera quatre ans à Portogruaro. Il s'agit d'un établissement moins bien « coté» que Ceneda, la classe sociale des recrues n'a rien de commun avec ce qu'il avait connu auparavant. L'enseignement lui semble également être de piètre qualité. Il craint même que son inspiration poétique ne le fuie de ce fait. Il s'en inquiète dans les lettres qu'il adresse à son ami Colombo qui, lui, est resté à Ceneda. Pourtant, son niveau en philosophie est jugé insuffisant par ses professeurs: on l'oblige à retourner en classe de philosophie. Le décès de monseigneur Da Ponte aurait pu être l'occasion pour Da Ponte de sortir d'un chemin qui ne lui convenait pas. Il n'en fit rien. La poursuite des études au 24

séminaire le conduisait directement au sacerdoce. Da Ponte, bien des années plus tard, dira de ce choix qu'il fut « un parti opposé à ses goûts et à ses études ». Néanmoins,

en 1772, trois ans après son entrée au séminaire de
.

Portogruaro, il entre dans les ordres en qualité de clerc. Il semble cependant y avoir finalement trouvé sa vitesse de croisière. Il se fait une raison, ce qui ne lui ressemblait pas jusque-là. On le voit ainsi promu préfet des études dès sa deuxième année de présence à Portogruaro. A peine parvenu en troisième année, il est désigné pour occuper la chaire de rhétorique. Il devient même l'adjoint du directeur du séminaire en fin de troisième année. Cette ascension vertigineuse en si peu de temps démontre, s'il en était besoin, la capacité de Da Ponte à se fondre dans un univers dont toute sa vie future révèlera qu'il lui était totalement étranger. Les lettres qu'il adresse à Colombo reflètent certes un grand respect des règles de vie des futurs hommes d'église qu'ils sont appelés à devenir, mais on ne sent toujours pas chez lui ne serait-ce que l'esquisse d'un début de foi. Il faut aussi dire que la vie est une tentation permanente pour ces jeunes gens. Ils ont vingt ans, bien des tourments et bien peu de liberté pour en parler. La vie, pour eux, c'est bien sûr Venise. Toute proche et si lointaine à la fois. Portogruaro n'est située qu'à quelques dizaines de kilomètres de la cité des doges. Elle est la ville de toutes les tentations, mais aussi la référence. Pour les trois fIères Da Ponte, c'est aussi de là que vient leur salut financier par l'intermédiaire de la Pia Casa. Da Ponte et ses frères découvrent Venise en 1771. En effet, Lorenzo et ses fIères tombent gravement malades cette année-là, sans doute atteints par la malaria. Le séminaire décide de les éloigner des miasmes des marais qui entourent Portogruaro et de les envoyer en 25