Médiévalisme

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Ce volume regroupe les interventions du colloque Médiévalisme, Modernité du Moyen Âge organisé en novembre 2009 au château de Malbrouck et à Metz (Moselle). Le but du colloque était de dresser un panorama de la présence du Moyen Âge au XIXe - XXe siècles, dans une perspective pluridisciplinaire : la référence mediévale et la réception du Moyen Âge sont ici envisagées dans la littérature, le cinéma et la musique, mais aussi dans l'histoire et la politique.
Publié le : lundi 1 novembre 2010
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EAN13 : 9782296434394
Nombre de pages : 204
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Direction
AnneTomiche etPierreZoberman
Comité de rédaction
AnneCoudreuse,VincentFerré,XavierGarnier,Marie-AnnePaveau,
ChristophePradeau.
Comité scientifique
Ruth Amossy, Marc Angenot, Philippe Artières, Isabelle Daunais, Papa
Samba Diop, Ziad Elmarsafy, Éric Fassin, Gary Ferguson, Véronique
Gély,ElenaGretchanaia,AnnaGuillo,Akirahamada, Thomashonegger,
Alice Jardine, Philippe Lejeune, Marielle Macé, Valérie Magdelaine-
Andrianjaftrimo, Dominique Maingueneau, Hugues Marchal, William
Marx, Jean-Marc Moura, Christiane Ndiaye, Mireille Rosello, Laurence
Rosier,TiphaineSamoyault,WilliamSpurlin.
Secrétariat d’édition
Centre d’Étude desNouveauxEspacesLittéraires
François-XavierMas (Paris 13,UFRLShS)
UniversitéParis 13
99,av.Jean-BaptisteClément
93430Villetaneuse
Diffusion, vente,abonnements
ÉditionsL’harmattan
5-7, rue de l’École polytechnique
75005Paris
Périodicité
4 numéros paran.
Publication subventionnée par l’universitéParis 13.
L’harmattan, 2010.
ISSN: 2100-1340Sommaire
Vincent Ferré. Introduction (1).Médiévalisme et théorie:
pourquoi maintenant?....................................................................... 7
Éric Necker. Introduction (2).Lechâteau deMalbrouck,
unchâteau médiéval d’aujourd’hui................................................... 27
Pourquoi leMoyenÂge?QuelMoyenÂge ?
Jeff . L’utilité duMoyenâge 35
Gil B tholeyNs .Le passé sans l’histoire.Vers uneanthropologie
culturelle du temps............................................................................ 47
Thomas oNegger. (eroic )Fantasyand theMiddleAges –
StrangeBedfellows oranIdealCast?............................................... 61
Myriam W- . QuelMoyenâge dans l’édition
pour la jeunesse? .............................................................................. 73
Héritage médiéval, politique et société modernes
Anne L. Le médiévalisme entre hypnose numérique
etconservatisme rétro....................................................................... 87
Jean-François . L’inspiration médiévale desPères de l’Europe
contemporaine: l’exemple deJean dePange................................... 97
Adaptations théâtrales,cinématographiques et picturales
Véronique omiNguez. D’OberammergauauJeu d’Adam:
le sacréà l’épreuve du médiévalisme............................................... 113
Michèle .L’aura duMoyenâge sur la scène
contemporaine................................................................................... 125
Corneliu Dragomirescu. Cinéma médiéval: trois niveaux
de sens d’une expressionambiguë.................................................... 139
MónicaAnn W V. ComicBooksFeaturing
theMiddleAges................................................................................ 153
gghrdetlyh
adillo alker
all
hull
arue
off hite
ar
iderLe temps des signes
Gérard haNdès. Réplicateurs visuels et sonores
du monde néo-médiéval.................................................................... 167
Céline ecchett .Médiévalismes d’une sémiose:
leMoyenâge enchanson................................................................. 177
Comptes rendus
Isabelle PaNtiN, Tolkien et ses légendes. Une expérience en fction
(MichèleGally)................................................................................. 189
Jane haNce, Tolkien theMedievalist (MargueriteMouton)............ 192
coccIntroduction (1).Médiévalisme et théorie :
pourquoi maintenant ?
Keywords: medievalism, theory,comparative literature,France,United-States
Motsclés: médiévalisme, théorie,comparatisme,France,États-Unis
Médiévalisme,modernitéduMoyenÂge.Cetitreseveutàlafoisexplicite
etunpeuironique,puisqu’iln’estpasinéditetqu’ilcontient d eux termes
piègesainsiqu’unnéologisme.Enpremierlieu,ilconstitueune variation
sur des formulesquinous sont familières:c’est ainsi qu’était intitulée
une série de conférences organiséesàBeaubourgen1979(«Modernité
du Moyen âge »); ce titre rappelle également celuidurecueil publié
en hommageàRoger Dragonettien1996, Le Moyen Âge dans la
1modernit é . Avec le sous-titre Le Moyen Âge aujourd’hui, ajoutépour
lecolloqueoùa étéproposée une première version desarticles présentés
ici(et largementremaniés pour leur parution), on retrouveles motsclés
de tous lesséminaires, colloques et ouvrages consacrésàcette question
ces dernières années: les colloques «Tolkien aujourd’hui» (2008),
«Lemerveilleux médiéval aujourd’hui» (2006), le séminaireportant
sur «Le Moyen âge contemporain»(2004-2006), ou encorelenom
de l’association «Modernités médiévales », fondée en 2004. Onpeut,
en réalité, remonter aux années 1980, avec Modernité au Moyen Âge
(colloquede Stanford, 1988) et le titred’unnumérodela revue Europe
en 1983,LeMoyenÂge maintenant…
Ces formules mêmes constituent,par ailleurs, un attelage de
termes pièges: outre celuid e modernit é, que recouvre(ne serait-ce que
temporellement)la notion de Moyen Âge? Certaines des interventions
proposées icimontrentquela réponseàcette question, apparemment
évidente, ne l’est pas. Onpeut toutefois estimer,provisoirement, quele
titredecetouvrage prendactedelaprésenceduMoyenâge, «enracinée
2dans [notre] sensibilité collectivediffuse »(selon lestermes de
1. Voir les référencesbibliographiquescomplètes, p. 21.
2. PaulZumthor,Parler duMoyenÂge,Paris,Minuit, 1980, p. 36.Encela, lecolloque demédiéV : Pourquoi maiNteNaNt ?8
Zumthor)– sans nier pour autant la différenceentre cetteépoqueet la
nôtre,comme on le verra.
Ce titrecontient,enfn, un néologisme;ouplutôt, le terme, rare, de
médiévalisme,n’estpasutiliséencesenslorsqu’onlerencontreenfrançais,
pour le moment (principalement)dans lescatalogues desbibliothèques.Il
aétéchoisi pour inviterà réféchir sur l’objetetlesméthodesdudomaine
quinous occupe,à savoir–pour le direen une formule rapide, mais
commodeetprovisoire–laréceptionduMoyenâge auxsièclesultérieurs
e e(enparticulieraux xix -xxi siècles)dansson versantcréatif etson versant
érudit.
Avant de nous intéresser à ce terme,arrêtons-nous sur la question
liminaire. Pourquoi la théorie, maintenant? La bibliographie portant sur
3le médiévalisme contient de très nombreux travaux , mais les réfexions
d’ordreméthodologique,généralouthéoriquesontraresetplutôtrécentes,
dans cette production pléthorique – à dire vrai, le travail commence tout
juste,etl’essentielresteàfaire.Lecolloquequis’estdérouléauchâteaude
MalbroucketàMetz,du19au21novembre2009–àl’invitationduConseil
Général de la Moselle, en collaboration avec le CENEL de l’université
Paris 13-ParisNord – visaitbienàcontribuerà laconstitution d’uncadre
théorique, méthodologique, pour la recherche en médiévalisme.
Cette intention explique le croisement disciplinaire qui caractérise
ce volume: il s’agissait d’envisager la référence au Moyen âge dans la
littérature, le cinéma, la musique, l’histoire, la politique, l’architecture et
labande dessinée… enadoptant danschaque intervention une perspective
générale, synthétique, plutôt qu’uneapproche monographique portant sur
un auteur ou un exemple (quel que soit leur intérêt intrinsèque), comme
cela est trop souvent lecas dans les recueils relevant du médiévalisme.Ce
volume interroge donc les«conditions de possibilité» d’un travail dans
ce domaine; pour citer Bachelard: «Avant tout, il faut savoir poser des
problèmes. Et quoi qu’on dise, dans la vie scientifque, les problèmes ne
seposentpasd’eux-mêmes.[…]Rienne vade soi.Rienn’estdonné.Tout
4estconstruit .»
Un état des lieux des travaux francophones etanglophonesconsacrés
à la réceptionduMoyenÂge m’amèneraà réféchiraux termes permettant
Metz-Malbrouck s’est inscrit dans l’un des axes de recherche du CENEL (laboratoire de
l’universitéParis 13-ParisNord) qui envisage les«modernité et ruptures », en particulier
la présence de l’Antiquité et duMoyenâge à l’époquecontemporaine.
3. VoirlabibliographieenlignedeRichardUtzetAnetaDygon (Perspicuitas:http://www.
perspicuitas.uni-essen.de) et celle du site de«Modernités Médiévales » (http://www.mo-
dernitesmedievales.org).
4. GastonBachelard,LaFormation de l’esprit scientifque[1938],Paris,Vrin, 1993,p.14.
théorie et alismeViNceNt 9
de penser la démarche médiévaliste, et à présenter des principes et
perspectives possibles pour notre recherchecollective.
EnFrance: une ébauche (récente) de réflexion théorique
Un examen de labibliographie révèle un dynamismecroissant,aussi
bienenFrancequ’enAngleterreetauxÉtats-Unis,ainsiqu’undéséquilibre
très marqué entrecritique et théorie.
Contrairementàce quepeutlaisserpenser unepremièreapproche qui
verraitdanscedomaineuneprééminenceanglophone,lestravauxconsacrés
à la réception duMoyenâge dans lesarts, et en particulier en littérature,
se sont multipliés en France (comme dans les pays francophones) depuis
vingt-cinqans.Mentionnonsainsi, parmi les ouvrages pionniers, L’image
eduMoyenÂge dans la littérature française de laRenaissanceau siècle
de la revue La Licorne, en 1982, outre le colloque de Stanford (édité en
1990parBrigitteCazellesetCharlesMéla)etlenumérodelarevueEurope,
Le Moyen Âge maintenant (1983), déjà évoqués. Les années 1990 voient
lesévénements scientifques sedévelopper,avec lecolloquede l’AMAES
(association des médiévistes anglicistes de l’enseignement supérieur) en
1994 – publié parMarie-FrançoiseAlamichel etDerekBrewer en 1997 –,
lecolloquedeCerisyen1995(éditéparJacquesBaudryetGérardChandès)
ainsiqueceluiorganiséparMichèleGallyen1996,paruen2000 (LaTrace
médiévale et les écrivains d’aujourd’hui).
Mentionnercesnomsetcesdatespermetdedonnerunpremieraperçu;
mais il serait plus exact de dire quechaque décennie est marquée par une
accélération de l’activité en ce domaine.Au cours des années 2000, des
séminaires ont été organisés régulièrement, parNathalieKoble etMireille
5Séguyentre2004et2006(àl’ENSdelarued’Ulm) ,parMichèleGallyen
2005-2006puisen2009-2010(àl’ENSLSh etàl’universitédeProvence),
et par Vincent Ferré et Anne Larue, à Paris 13 en 2007; parallèlement,
l’association«Modernités médiévales » a coordonné un colloque annuel
portant sur la littérature et les arts – Lorient en 2005,Arras en 2006,Aix
6en 2007, Bordeaux en 2008, Paris 13 en juin 2009, avant Lausanne en
octobre 2010 – redoublés depuis 2008 par des manifestations organisées
5. LesinterventionsontétépubliéesdansNathalieKobleetMireilleSéguy(dir.),LeMoyen
Âgecontemporain :perspectivescritiques(2007)etNathalieKobleetMireilleSéguy(dir.),
Passé présent.LeMoyenÂge dans les fctions contemporaines (2009).
6. Respectivement:IsabelleDurand-LeGuern(dir.),LecturesduMoyenÂge(2006);Anne
BessonetMyriamWhite(dir.),Fantasy:lemerveilleuxmédiévalaujourd’hui(2007);Élodie
Burle et Valérie Naudet (dir.), Fantasmagories du Moyen Âge: entre médiéval et moyen-
âgeux (2010); Séverine Abiker, Anne Besson et Florence Plet-Nicolas (dir.), Le Moyen
Âge en jeu(cop. 2009);AnneBesson,VincentFerré etAnneLarue,LaFantasy enFrance
aujourd’hui. Écrire, éditer, traduire, illustrer (en ligne depuis juillet 2009: http://www.
modernitesmedievales.org/colloques/je%20FantFrance.htm).
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ferrémédiéV : Pourquoi maiNteNaNt ?10
par des membres de l’association, à l’instar des colloques «Tolkien
7aujourd’hui» à Rambures (juin 2008) , de Metz-Malbrouck (novembre
2009), puis deGroningen en juillet 2010.
Les travaux, monographies ouactes decolloques parus depuis vingt-
cinqansrelèventtoutefois,leplussouvent,d’untravailcritiqueparextension
etdiversifcationdesobjets,ouparleurreprise,commeleremarqueGérard
eChandès lors du IV colloquede «Modernités médiévales » (Bordeaux,
2008): «La majorité des interventions s’est voulue plus descriptive
qu’analytique,ce qui est logique pour unchamp d’étude encore en voie de
8délimitation .»N’avons-nouspasatteintunseuil,danscetteaccumulation
decommentairescritiques?Un début de répétition n’enconstitue-t-il pas
l’indice, les sujetscommençantà faire retour?
L’undessigneslesplusprobantsenestquedanslesrecueils,ouvrages
collectifs ou actes de colloques, extrêmement représentés dans cette
bibliographie, seule – au mieux – l’introduction propose un cadre et se
situesurunplanplusabstraitquelesétudesdecasqu’elleprésente;leplus
souvent,toutefois,elleselimiteàannoncerlesarticles,quandellen’estpas
tout simplementabsente.Symétriquement, seuls de rares volumes d’actes
proposent, sous formed’une conclusion, un bilan de la réfexion menée
collectivement,àl’instardulivredeMichèleGally (LaTracemédiévale)et
du volume deLauraKendrick,FrancineMora etMartineReid (LeMoyen
eÂgeau miroir du xix siècle (1850-1900), paru en 2003).
Le choix du «forilège » est manifestedès le volume qui ouvre
(chronologiquement) cette bibliographie, L’image du Moyen Âge dans
ela littérature française de la Renaissance au siècle (1982). Les
chapitres successifs,correspondantaux demi-journées ducolloque, optent
partiellementpourunregroupementd’ordregénérique:unesectionsurles
dramaturges(Maertelinck,Audiberti…)estsuivied’uneautresurlapoésie
(Boileau, Péguy,Aragon…), avant qu’une catégorie étrange, la fantaisie
(où l’on croise Rabelais, Diderot, Chateaubriand, mais aussi Giraudoux
et Queneau) vienne rompre la série, qui reprend avec le roman (Sade,
uys mans…).Le volume s’achève sur une partieconsacréeà la politique
(avec Saint Louis et Saint-Simon…). On pourrait dès lors s’attendre à
ce qu’un texte donne une unité au volume; or les vingt lignes du«mot
liminaire» évoquent seulement l’évidence du choix de Poitiers, « ville
médiévale», comme cadre du colloque, et la volonté de solliciter des
spécialistesdesièclesdivers,pourproposer« unpremiersurvol,unesimple
7. VoirMichaëlDevaux,VincentFerré,CharlesRidoux(dir.),Tolkienaujourd’hui,actesdu
colloque deRambures[juin 2008], Valenciennes,Presses de l’université de Valenciennes,
2010.
8. GérardChandès,«Conclusion », dansSéverineAbiker,AnneBesson etFlorencePlet-
Nicolas (dir.), op.cit., p. 393-398 (en prépublication sur le site du LAPRIL: http://lapril.
u-bordeaux3.fr/spip.php?article340).
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théorie et alismeViNceNt 11
vision panoramique étayée ici ou là par les précisions decommunications
9ponctuelles » – ce qui est une manière avantageuse de présenter les
choses, puisque l’on ne trouve pratiquement que des études decas.
Dansd’autresvolumes,relevantdesétudesmédiévales,lestextessur
laréceptiondu Moyenâge àl’époquemodernesontsimplementplacésàla
fn.Pourdonnerdeuxexemplesparmid’autres:ladifférenceentrelesdeux
domaines–« médiévistique»etmédiévalisme–estàpeineexplicitéedans
elesactes duxV congrès de la sociétéinternationalearthurienne (Arturus
eRex…,1991). Lesquatrederniers textes,portantsur le xx siècle, sont
ainsiintégrésà une série d’articlesrelatifsà«l’expansion de la “matière
deBretagne” et lesadaptations etremaniements quecelle-ciaconnus »,
sansque cesquatreexceptions–dont l’introduction indique seulement
qu’elles évoquent «[l]a survie de la “matièrede Bretagne”à l’époque
10actuelle »– soient distinguées destextes qui concernent la période
médiévale, etsansque ces derniers soient eux-mêmesregroupés dan s
une partie. L’ordonnancement apparaît implicitementrégi par l’histoire
littéraireet lachronologie. Onpourrait fairedesremarques analogues
sur les actes édités par Claude Lachet (L’œuvrede Chrétien de Troyes
dans la littératurefrançaise…,1997), dont les objets d’étude semblent
posséderunelégitimitédufaitmême deleur récurrencedanslesouvrages
consacrésà la réception du Moyen âge, sansque cette tautologie soit
consciente: tels flms (L’Éternel retour de Cocteau,Lancelot du Lac de
Bresson…), telles œuvres (de Roubaudet Gracq) sont présentés comme
dessujets évidents.
11Mais terminons plutôt cette mise au point bibliographique par
l’évocation de quelques recueils au titre prometteur, qui se révèlent
déceptifs.Ainsi du Moyen Âge dans la modernité: ces Mélanges offerts
à Roger Dragonetti contiennent des textes sur la littérature médiévale
(Le Roman de la Rose, la Vengeance Raguidel…) ou la littérature
eclassique et moderne (Pascal, ölderlin) jusqu’au xx siècle (Genevoix,
Butor et Proust): cette fois, l’ordonnancement se fait selon un principe
d’entrelacement des articles évoquant la pluralité des centres d’intérêt
de Dragonetti; mais aucune préface n’interroge ce choix ni n’explicite
l’association entre médiévalisme et médiévistique, puisque le seul texte
liminaire est un rappel biographique et bibliographique. On peut alors
se demander fnalement quelle place les études médiévales accordent au
médiévalisme, qui apparaît en marge, né d’elles, accueilli par elles, mais
sans statut particulier – il n’est même pas nommé.
e9. L’image duMoyenÂge dans la littérature française de laRenaissanceau siècl e,La
Licorne, n° 6, 1982, p. 11-28.
10. WillyVanHoecke,GilbertTournoyetWernerVerbeke(dir.),ArturusRex,volumenII…,
Louvain,LeuvenUniversityPress, 1991, p. x.
11. Il ne s’agitbien sûr que de l’esquisse d’un état des lieux,développé parailleurs.
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ferrémédiéV : Pourquoi maiNteNaNt ?12
Dans cette bibliographie où dominent les travaux de médiévistes,
quelques textes se distinguent par leur démarche réfexive, en particulier
LaTrace médiévale et les écrivains d’aujourd’hui deMichèleGally et les
deux ouvragescollectifs dirigés parNathalieKoble etMireilleSéguy (Le
Moyen Âge contemporain: perspectives critiques, 2007; Passé présent.
Le Moyen Âge dans les fctions contemporaines, 2009). Ces trois livres
privilégientchacununangleparticulier:réfexionautourd’unebelleimage
(la rémanence), de la mémoire, et de la reprise du gesteauctorial, dans le
premiercas; dans le deuxième, plaidoyer en faveur d’un anachronisme
délibéré, qui est une prise de position dans le contexte des études
médiévistes; interrogation des liens entre littérature «expérimentale »
12de la modernité et littérature médiévale, dans le dernier . On songerait
également à l’importante introduction de Brigitte Cazelles et Charles
Méla, dans Modernité au Moyen Âge : le déf du passé (1990); ce texte
13s’intéresse en réalité à la «modernité auMoyen âge », aux traits
que nous reconnaissons comme modernes au sein de cette époque, ce
qui est une perspective différente de la démarche médiévaliste. Enfn, le
seul chercheur «non médiéviste» à pouvoir être mentionné ici, Gérard
Chandès, estaussicelui quia envisagéces questions de la manière la plus
générale et théorique, dans son ouvrageSémiosphère transmédiévale: un
modèle sémiopragmatique d’information et de communication appliqué
aux représentations du Moyen Âge (2006). Examinant un corpus varié,
cette analyse interroge l’image de cette période chez des publics variés,
les connotations attachées, la perception du passé et les raisons de la
précellence duMoyenâge dans l’imaginairecollectif.
Si l’oncompare la situation de la recherche francophoneaux travaux
anglophones, il apparaît que la réfexion sur la réception du MoyenÂge
n’est pas portée de manièreaussi frappante par les médiévistes, mais que
la perspective médiévaliste s’affche plus nettementcomme telle.
Le medievalismanglophone
TrenteansaprèslepremiernumérodeStudiesinMedievalism(1979),
cetteapprocheapparaît naturelle etadmise; ou plutôt, elle se présenteà la
foiscommeunedémarchelégitimeetcommeundomainedontl’affrmation
n’est jamaisachevée, mais toujours recommencée.
12. Jem’entiensiciauxouvrages,maisonsignalera,parmilesarticlesproposantunevraie
synthèse, le texte d’Anne Rochebouet etAnne Salamon,«Les réminiscences médiévales
dans la fantasy », Cahiers de recherches médiévales, n° 16, 2008 (en ligne: http://crm.
revues.org//index11092.html).Lesdeuxauteursproposentdesexemplesnombreuxetprécis,
empruntés à la littérature médiévale, pour réféchir au statut de la référenceà ce corpus
(qu’elle soit directe, indirecte, intertextuelle,allusive…).
13. BrigitteCazelles etCharlesMéla, op.cit., p. 7.
théorie et alismeViNceNt ferré 13
Onpeutdébutercetexamenparl’undesnombreuxouvragesconsacrés
à un élément constitutif et exemplaire du Moyen âge repris aux siècles
ultérieurs.DansTheLegend ofArthur inBritishandAmericanLiteratur e
(1988),JenniferR.Goodman s’intéresseaux origines du personnage,à la
constitutiondumythelittéraireenpartantdesrécitsmédiévauxpourarriver
ejusqu’au siècle.L’enquête en reste toutefoisà la simple description; et
latrèsbrèvepréfaceénumèredesbanalitéssurlapersistancedumythe,sans
s’interroger le moins du monde sur les raisons decette longévité ni même
sur ses modalités. L’ouvrage se présente comme un survol de l’histoire
d’Arthur en littérature, et tente de masquer sa superfcialité en recourant
à lacomparaison avec la photographie aérienne; Goodman ne justife pas
non plus lechoix d’uncorpusanglo-américain,attelage discutable qui ne
14laisse qu’une place très secondaireà la littérature«européenne » .
Même les ouvrages qui laissent espérer uneapproche plus théorique,
parexempleenexhibantletermedemedievalismdansleurstitres,déçoivent
souventlelecteur,àl’instardeMedievalismandOrientalism.ThreeEssays
on Literature, Architecture and Cultural Identity de John Ganim (2005).
Le volume d’unecentaine de pages propose trois essais reliés de manière
très lâche, sans même de conclusion pour ressaisir le mouvement et la
démonstration, ni de réfexion (dans l’introduction) sur le médiévalisme
ou de référence autre qu’implicite à l’orientalisme – Ganim évoque The
Book of Saladin de Tariq Ali (1998), qui renverse les représentations
«habituelles » de l’Est et de l’Ouest.
Làencore,lesexceptionsseremarquent.Dansl’introductionauvolume
qu’elleadirigéen2001,MedievalismandtheQuestforthe“Real”Middle
Ages,ClareSimmonsproposeunhistoriquedumédiévalisme,défnitlesens
15où elle entend ce terme, en l’articulant aux études médiévales ; publié
troisansauparavant,unvolumed’hommageàLeslieWorkmancontenaitun
entretienoùcelui-ci revenait sur sonparcoursintellectuel–unpeucomme
16lefaitZumthor –etlecheminementquil’aconduitàtravaillersurcedo-
maine.Il faut en effet souligner le rôle de la sérieStudies inMedievalism,
lancée en 1979 par Workman, qui a dirigé seul ou en collaboration les
neuf premiers volumes, jusqu’en 1997; David Metzger, Tom Shippey et
RichardUtz, entreautres, ont dirigé les suivants,avantKarlFugelso, res-
ponsable depuis 2007 d’une série qui se situe au cœur dumedievalism,
dontWorkmanapparaîtcomme unefgure tutélaire.Lesdix-neufvolumes
parusàcejourproposaienttoutefoisplusunedémonstrationparlapratique
qu’une vraie réfexion théorique, jusqu’auxderniers numéros; les titres le
14. JenniferR.Goodman,TheLegendofArthurinBritishandAmericanLiteratur e,Boston,
Twayne, 1988, p. viii.
15. ClareSimmons,«Introduction »,dansClareSimmons(ed.),MedievalismandtheQuest
for the “Real”MiddleAges,Londres/Portland,FrankCass, 2001, p. 1-28.
16. RichardUtzetTomShippey(eds.),MedievalismintheModernWorld:EssaysinHonour
ofLeslieJ.Workman , 1998.
xxmédiéV : Pourquoi maiNteNaNt ?14
montrent, qui renvoient souventà desaires géographiques ou des périodes
historiques défnies (Medievalism in England, Medievalism in America,
Twentieth Century Medievalism, Medievalism in France, Medievalism
in France 1500-1700, German Medievalism, Medievalism in England,
Medievalism inEurope,Medievalism inNorthAmerica…)etfnissent par
17se répéter (Medievalism in England II, Medievalism in Europe II…).
Les tentatives de formalisation sont rares – on évoquera le volumeX dans
un instant – avant 2009, année où s’est produit un tournant, puisque pas
moinsde trois volumes visantà«défnir » ledomaine où s’inscriventces
18recherches ont étéannoncés .
La date très récente, trois décennies après le premier numéro, ainsi
que la place minoritaire deces volumes dans labibliographie médiévaliste
anglophone,faceàlamassed’étudesdecas,méritentqu’ons’yarrête.Ces
deux éléments ne sauraient toutefois nous surprendre, quand onconsidère
que le medievalism (sous la forme qu’on lui connaît) n’a pas plus de
trente ans, et qu’il est toujours nécessaire, pour un nouveau domaine de
recherche,depasserparunephasecritique;songeonsainsiqu’unZumthor
écritParler duMoyenÂge (publié l’année suivante) en 1979,au moment
même où paraissait le premier volume deStudies inMedievalism…ce qui
donne une idée du décalage dans la maturité deces deux sphères.
S’ilapparaît, danscetteconfrontation entre lescritiques francophone
et anglophone, que les réfexions d’ordre théorique ou défnitionnelles
sont rares et récentes, on va s’apercevoir que la dénomination même du
domaine relatif à la réception du Moyen âge aux siècles ultérieurs n’est
pasfxée ni très stable.
Nom de domaine, le nom: médiévalisme et medievalism
L’un des buts du colloque de Metz, et du présent ouvrage, était de
mettre à l’épreuve l’utilité et la pertinence du recours au substantif
médiévalisme pour désigner ce domaine en émergence depuis trente
ans, tant il est nécessaire de s’accorder sur les termes pour limiter (sinon
éliminer!)certainsmalentendusetpourconstitueruncadreméthodologique
permettant d’éviter des écueils trop souvent rencontrés.
Force est de constater que l’absence de terme de référence, de
terminologie «offcielle », du côté français, est symptomatique du
fottement méthodologique de nombreux travaux; tenter de remédier à
cette indécision, faire l’essai de dénominations concurrentes, permettrait
17. Voir la liste détaillée enbibliographie, p. 24.
18. KarlFugelso(ed.), Studies inMedievalism XVII.DefningMedievalism(s),janv. 2009;
StudiesinMedievalismXVIII.DefningMedievalism(s)II,nov.2009 ;StudiesinMedievalism
XIX.DefningNeo-Medievalism(s), juill. 2010.
théorie et alismeViNceNt 15
de clarifer certains implicites et impensés, de remettre en question l’idée
que toutes les formules se valent. Pour l’heure, c’est en effet la pluralité
qui règne: une série de termes et d’expressions désignent la modernité
19du Moyen Âge , la présence du Moyen Âge aujourd’hui, le Moyen Âge
contemporain… à côté de belles images employées plus ponctuellement,
comme celle de « rémanence» (Michèle Gally). Sans revenir sur les
problèmesposésparcesdiversesexpressions,arrêtons-nous surles termes
de néo-médiéval et de néo-médiévaliste. Si la première expression paraît
20évocatrice,pourdésigneruneœuvrelittéraire ,elleposeplusdeproblèmes
qu’ellen’enrésout (enquoiconsisteexactementlarepriseimpliquéeparle
préfxe néo, queconsidère-t-oncomme médiéval?); en outre, le substantif
logiquementassocié, néo-médiéviste, semble se rapporterà un médiéviste
nouvelle manièr e, tenant de nouvelles méthodes; enfn, néo-médiévaliste
présenteàlafoisuneredondanceinutile,uneentorseàlarèglededérivation
etunrisquedeconfusion.Lenéologismeneomedievalism,quinedevaitpas
manquer de naître, se trouve d’ailleurs sous la plume d’UmbertoEco dès
1986 (dans la traductionanglaise de son fameux texte,«Rêver duMoyen
21âge »)eta refait sonapparition en 2009dans unarticle deKarlFugelso,
avantdeconstituerletitred’unvolumedeStudies inMedievalism,paruen
juillet 2010,DefningNeo-Medievalism(s)…
Il semble plutôt souhaitable de prendre en compte les usages et
les besoins (divers) de précision, pour faire varier le degré de rigueur
terminologique: néo-médiéval convient pour une œuvre, s’il s’agit de la
désigner en passant, dans une étude portant sur une autre question; mais
si l’on se concentre sur la relation au Moyen âge, médiévalisme (tout
comme médiévaliste, pour désigner un individucomme substantif; et une
œuvre,commeadjectif) n’a-t-il pas pour lui lacohérence lexicale (dans la
dérivation)etplusieursintérêtsdéterminants?Toutd’abord,celuid’appeler
un rapprochement immédiat avec son équivalent anglophone; c’est pour
cette raison qu’a été lancée sousce titre lacollection«Médiévalisme(s)»
22chez CNRS Éditions en septembre 2009, et qu’a été retenu ce terme
19. Outrelestitresdecolloquesetdeséminairesmentionnésp. 7,onnoteraquelesCahiers
de recherches médiévalesproposentunesection«ModernitéduMoyenâge »depuis2007
et que l’association«Modernités médiévales »a étécréée en 2004.
20. VoirparexempleAnneLarue,«L’épopéeromanesqueetlaguerrenéo-médiévaledans
LaJérusalem délivréeetLeSeigneur desAnneaux »,L’information littérair e,vol. 54,n° 2,
2002, p. 38-45.
21. Umberto Eco, «Dreaming of the Middle Ages », dans Faith in Fakes. Travels in
Hyperreality[1986],Londres,Vintage, 1995, p. 63 (dans la deuxième partie,«TheReturn
oftheMiddleAges »).A.SalamonetA.Rochebouet (op.cit.)soulignentladifférenceavec
la version originale italienne, parue dansSugli specchi etaltri saggi (1985).
22. Termeemployéparl’auteurdeceslignesdansdesarticlespubliésdepuis2007:«Limites
dumédiévalisme:l’exempledelacourtoisiechezTolkien (LeSeigneurdesAnneauxetLes
Lais duBeleriand)», dansÉlodieBurle etValérieNaudet,Fantasmagories duMoyenÂge.
Entre médiéval et moyenâgeux[actes ducolloque de juin 2007],Aix-en-Provence,Presses
ferré16 médiéV alisme et théorie : Pourq uoi maiNte NaNt ?
23pour lecolloque deGroningen , dans la mesure où il inviteà une mise en
relationavec le medievalism.En outre, médiévalisme ne nous est pas très
familier,etnousrappelleencelaladistancetemporelle(latranslationentre
leMoyenâge etles siècles ultérieurs),nousincitantàlaprudence–plutôt
24quemédiévalisant,moyen-âgeux,etc. .S’ilnes’agitpasd’unnéologisme,
cetermedoiteneffetêtreresémantisé,sesacceptionsactuellesnerenvoyant
en français qu’aux études médiévales, à quelques exceptions près: on le
trouve ainsi comme synonyme de médiévism e dans les catalogues, sous
25forme d’un renvoiaux études médiévales (« voir médiévisme ») .
On ne peut donc objecter la nouveauté de ce sens pour écarter a
prioril’usagedemédiévalisme–c’estaucontrairel’undesesavantages–,
d’autantquel’onnoteunerelativefragilitésémantiqueducôtéanglophone,
comparable (bien que moins prononcée)àcelle du français.Pour neciter
qu’un exemple,choisi pour son«poids » institutionnel, le sens donné par
Stephen G. Nichols dans l’ouvrage publié en 1995 (Medievalism and the
Modernist Temper, sous sa direction etcelle deR.h.Bloch) renvoiebien
aux études médiévales, et se retrouve régulièrement dans labibliographie
anglophone, comme l’attestele colloque organisé récemment en son
honneurà l’universitéJohnshopkins en septembre 2008.
S’efforcer à plus de rigueur dans l’utilisation des catégories, savoir
comment nous travaillons, avec quels outils, se révèle également indis-
pensable pour éviter un écueil: l’oubli de ce qui différencie le Moyen
âge des époques ultérieures, qui (en soi seul) empêche la transposition,
pourtant tentante et pratique, d’outils critiques et théoriques. Cette diffé-
rence, le numéro de Littératur e sur les Altérités du Moyen Âge y insistait
26en 2003 , qui s’appuie en particulier sur les travaux antérieurs de Jauss
universitairesdeProvence,2010,p. 11-19(publicationpartielleenligne:«Lerisqued’une
lecture fantasmagorique»,Atelier deFabula , rubrique«médiévalisme, modernités médié-
vales»: www.fabula.org ) ou«Lacritiqueà l’épreuvede lafction.Le “médiévalisme”de
Tolkien (Beowulf,SireGauvain,LeRetour deBeorhtnothetLeSeigneur desAnneaux)»,
dansMireilleSéguyetNathalieKoble(dir.),Passé présent.LeMoyenÂge dans les fctions
contemporaines,Paris,Presses de laRue d’Ulm,coll.«Aesthetica », 2009, p. 45-54.
23. Lecolloque«Médiévalisme: dialogues transatlantiques /Medievalism:Transatlantic
Dialogues »,sous-titré«ParlerduMoyenâge»,aétéorganiséparAliciaMontoyaetVincent
Ferréà l’université deGroningen (Pays-Bas) du 7au 10 juillet 2010 (actesà paraître).
24. Voiràce sujet la miseau point terminologique proposée parMarkBurde,«Entre mé-
diéval et moyenâgeux… de la marge de manœuvre? », dansÉ.Burle etV.Naudet, op.cit.,
p. 259-261.
25. L’apparition du terme français sur les moteurs de recherche semble se situer en 2007,
l’année où s’est tenu le colloque d’Aix-en-Provence – deux interventions contenaient ce
substantifdansleurstitres.L’articledeFrançoiseMichaud-Fréjaville(«Le“médiévalisme”
delaJeanne d’ArcdePéguy(1897)»),bienqu’antérieur(2003),n’aétémisenligne qu’en
juin 2008dans lesCahiers de recherches médiévales.
26. Voir, entre autres, cette mise en garde de Nichols: «il importe également de faire
ressortircomment età quel point leMoyenâge se distingue des époques postérieures (ouViNceNt ferré 17
(«The Alterity and Modernity of Medieval Literature» date de 1977);
on songe aussi à Paul Zumthorsoulignant que la notion même de litté-
ratur e est problématique, dans le cas du Moyen âge : le rapport à l’ora-
lité, la délicatedélimitation du littéraire, nous obligent à nous méfer des
27«évidences ».
On trouvera une illustration de ce problème de méthode dans l’un
des seuls volumes de Studies in Medievalism qui ont essayé de théoriser
le médiévalismeavant les parutions de 2009 – en l’occurrence en relation
avec les études culturelles (cultural studies). Ce volumeX (Medievalism
andtheAcademyII.CulturalStudies,2000)révèlelesproblèmesposéspar
destranslationsculturellesethistoriquesirréféchies:l’undesexemplesles
28plusédifants estsanscontestefourniparunarticlequienvisagelacritique
postcolonialeàpartird’outilsdérivésdelapenséed’Augustin.Dans«The
Manichean Problem in Post-Colonial Criticism… », Michael Bernard-
Donelss’intéressed’abordàlalectureproposéeparuncommentateurd’un
texte deKipling (Kim), lecture informée par le manichéisme; pour ensuite
rapporter ces analyses à la querelle entre Augustin et le manichéisme,
procédant ainsi à une double transposition, sans jamais l’expliciter ni
réféchir aux conséquences logiques de cet amalgame, pas plus qu’à la
«perte» notionnelle occasionnée par le recours initialà un modèlecoupé
de son ancrage historique – celui du«manichéisme » simplifé construit
par lecommentateur deKim.
Que faire, pour éviter ces dérives, sinon – en cette phase de
«construction », de formalisation, d’un domaine – exiger des recherches
médiévalisteslaplusgranderigueuret(mêmesilathéorien’apastoujours
bonne presse) un certain retour sur notre démarche? Compte tenu de
l’ampleur de la tâche, on peut souhaiter que se bâtisse un projet collectif
croisantplusétroitementletravailmenépardesmédiévistesspécialistesde
«littérature»,deshistoriens,deshistoriensdel’art,des«modernistes »…
comme essaie de le faire, en une sorte de première esquisse, le présent
29volume,oùchacunparle«depuissadiscipline ».Ducôtédesmodernistes,
parexemple,onpeutpenserquelalittératurecomparéeestàmêmed’aider
à passer au crible les méthodes des médiévalistes, par sa réfexion sur
l’altéritéet parce qu’elle est (de par sa position institutionnelle)contrainte
à réféchir en permanence à ses outils. On jugera si se dégagent ici, au-
delàdeladiversitédesquestionsenvisagées,desdénominateurscommuns,
précédentes).»(introductionàStephenG.Nichols(dir.),AltéritésduMoyenÂge,Littératur e,
n° 130, juin 2003, p. 3).
27. P.Zumthor, op.cit., p. 36.
28. Je ne reprends pas ici une analyse proposée dans «Medievalism et cultural studies:
enjeux et impensés d’une proximité revendiquée » (2008).
29. Sur la question de l’ancrage disciplinaire, sa pertinence et sa remise encause, voirLe
partagedesdisciplines,dossiercoordonnéparNathalieKremer,LHT,n° 8,2010(http://www.
fabula.org/lht/appels.html).médiéV alisme et théorie: Pourquoi maiNteNaNt ?18
des pratiques pouvant servir de points de départ, quiapparaissent validées
par nos expériences communes; et si ce volume permet d’interroger les
éléments impensés, les habitudes, les diffcultésqu’on préfèretaire. Les
etextes, qui portent principalement sur le xx siècle, sont ordonnés de
manièreàconstruire progressivement desconvergences.
Constituant le second volet de cette introduction, une présentation
par Éric Necker («Le château de Malbrouck, un château médiéval
d’aujourd’hui»)rappellel’adéquationentrelesujetducolloqueetleslieux
eoù il s’est (pour l’essentiel) déroulé, un château du xV siècle construit,
puis restauré, pour–àchaquefois–fgurer leMoyenÂge, pour proposer
un symbole de la médiévalité.
Les quatre premiers textes s’intéressent alors à l’articulation entre
culture et historicité, répondant à une double question, en apparence
simple:«Pourquoi le Moyen âge ? Quel Moyen âge ? ». Tout d’abord,
Jeff Ridersouligne (dans «L’utilité du Moyen âge ») l’importance
vitale de l’expérience de pensée que permet cette période, par analogie
avec la fction.À partir de Ricœur, il compare l’imagination personnelle
et la démarche historique, pour montrer que leur différence (historicisme
vs anhistoricisme) est contrebalancée par une recherche commune, celle
de«nouveaux modes d’être-au-monde », de nouvelles possibilités de se
connaître et de mieux vivre.Cette ligne de partage queconstitue l’ancrage
historique fonde, dans l’analyse de Gil Bartholeyns («Le passé sans
l’histoire.Vers uneanthropologieculturelle du temps »), une interrogation
sur les présupposés de la démarche historique, qui oblitère des modes
de présence du passé, où celui-ci remplit des fonctions esthétiques et
philosophiques,comme le révèlent les exemples ducinéma et des jeux de
rôlesdansleurrelationauMoyenâge –cetarticledoitdoncêtrerapproché
de ceux portant sur le cinéma et le théâtre (Dragomirescu, Dominguez,
Gally). Les articles associent à des degrés divers propos d’ensemble et
focalisation sur des périodes et des genres: celui de Thomas onegg er
(« (eroic) Fantasyand theMiddleAges –StrangeBedfellows oranIdeal
Cast?») étend ainsi la réfexion à une comparaison entre la littérature
médiévale et le genre de la fantasy, qui convoque une image du Moyen
âge déformée – en cela même intéressante, peut-on ajouter, puisqu’elle
nous invite à prendre conscience des distorsions de nos représentations –
et partage avec la première certains traits thématiques (dans le traitement
des personnages et de l’univers) maisaussi génériques.Thomashonegger
mobilise en effet le double sens du terme romance (dans son acception
médiévale et dans son acception moderne, où il s’oppose à novel) pour
proposer l’idée d’une dynamique des genres littéraires reliantMoyenâge
et modernité.Dans«QuelMoyenâge dans l’édition pour la jeunesse? »,
MyriamWhite-LeGoff,esquissant une typologie,dégage lesconnotations
attachées à cette production (rapport au localisme, au folklore) pour
hhViNceNt 19
explorerlelienentreMoyenâge etenfance,touteninsistantsurdespoints
communs inattendus entre cette littérature de jeunesse et la littérature
médiévale, telle l’interrogation sur l’auctorialité.
Les deux articles suivants portent plus directement sur les relations
entre«héritage médiéval», politique et société modernes – le titre valant
bien sûr comme un rappel de l’ouvrage de Dominique Boutet etArmand
30Strubel , contemporain de celui de Zumthor. «Le médiévalisme entre
hypnose numérique et conservatisme rétro»met l’accentsur les enjeux
politiques et sociaux du retour au Moyen âge, en prenant le contre-pied
decertaines représentations quiassocient médiévalisme etconservatisme,
puisqueAnneLarueproposedevoirdanslafantasyetlemedfanuneforme
de résistance. Remontant historiquement aux origines de l’Europe, Jean-
FrançoisThulls’intéressequantàluià«L’inspirationmédiévaledesPères
de l’Europe contemporaine », en suivant l’itinéraire exemplaire de Jean
de Pange pour dresser une cartographie du paysage intellectuel franco-
eallemand de la première moitié du xx siècle.
La dimension collective est également convoquée par Véronique
Dominguezdanssonanalysesur«Lesacréàl’épreuvedumédiévalisme »,
premier des articles consacrés aux «Adaptations théâtrales, cinémato-
graphiques et picturales ». Véronique Dominguez part de deux exemples
de créations dramatiques: la Passion d’Oberammergau et le Jeu d’Adam
interrogent le« sentiment du médiéval» ou l’impression de médiévalité
quepeuventavoirlesspectateursd’événementsquinesontpasvaux
au sens historique du terme, malgré une stratégie de légitimation. La
problématique de«l’adaptation » traverse les trois autres textes de cette
partie,àcommencer parcelui deMichèleGally qui envisage«L’aura du
Moyenâge surlascènecontemporaine »ens’attachantauxtranspositions
delamatièrearthurienne,enparticulierchezTankredDorst(dontleMerlin
venait juste d’être mis en scène, en novembre 2009), mais aussi chez
Gracq,Delay et Roubaud, pour montrer la plasticité du sujet et la variété
des options esthétiques et herméneutiques lorsque le texte médiéval est
misenespaceet incarné– touten réféchissantà la pertinencedu termede
médiévalisme, proposant d’y voir uneconnotation négative.
Le texte de Corneliu Dragomirescu part d’une formule polysémique
(«Cinéma médiéval: trois niveaux de sens d’une expression ambiguë»)
pouvant désigner aussi bien des flms à décor «médiéval» que la mise
en abyme d’une formecinématographique dans les flms ou encore, de
manière plus subtile, la reprise d’une esthétique «médiévale » dans des
œuvres apparemment sans rapport avec elle. Les images font le lien
avec celles, immobiles, des bandes dessinées qui retiennent l’attention
de MónicaAnn Walker Vadillo. Son analyse («Comic Books Featuring
30. DominiqueBoutet etArmandStrubel,Littérature, politique et société dans laFrance
duMoyenÂge, préface deJ.LeGoff,Paris,PUF, 1979.
ferrémédiéV alisme et théorie: Pourquoi maiNteNaNt ?20
the Middle Ages ») met en évidence une même alternative entre visée
historique (reconstitution) et fction assumée, le résultat étant en réalité
toujours marqué par un écart, dont seul le degré varie – cet article est ici
publié en anglais (à l’instar de celui de Thomas onegger), pour garder
une trace tangible du dialogue entre «médiévalisme » francophone et
31medievalismanglophone, et entre leursapproches respectives .
Dans la dernière partie («Le temps des signes »), Gérard Chandès
met au jour les mécanismes expliquant la force de « rémanence» de
cette période et de nos représentations collectives, dans une analyse des
«Réplicateurs visuels et sonores du monde néo-médiéval» qui prend
en compte la propension du Moyen Âge à être fguré par des formeset
des sons particulièrement effcaces,tels que le créneau ou le terme oyez !
Enfn,commeuneformedecoda ,sontévoquésles«Médiévalismesd’une
sémiose: le Moyen âge en chanson » par Céline Cecchetto, qui invite à
à étudier non seulement les transpositions explicites de textes médiévaux,
mais aussi l’orchestration, la voix, la mélodie, afn de parvenir à une
approche globale, prenant place dans une interprétation plus générale des
32signes .
Au terme dece volume, il reviendraau lecteur de faire une première
évaluation de l’entreprise collective proposée ici. La circulation d’inter-
rogations voisines montre assez le dynamisme de ce champ, et les textes
auraient pu être présentés autrement: ainsi des échos entre les commen-
taires sur lecinéma ou le théâtre et«le passé sans l’histoire», ou encore
entre les réfexions politiqueset sociétalesavec la pratiquedu jeude rôles,
l’incarnation de chevaliers, mais aussi le rituel théâtral… la présentation
des lieux ducolloque (lechâteau deMalbrouck et la gare deMetz)aaussi
trouvé un contrepoint dans les analyses consacrées aux arts visuels. On
aurait puaborderces questions sous l’angle de la reprise, du recyclage, de
la réception, ou encore du malentendu et de la trahison dans la transposi-
tion–onsongeàcequedevientlalittératuremédiévalequandlalittérature
pour la jeunesse donne la priorité aux logiques commerciales qui sont la
réalité d’unecertaine éditionaujourd’hui.
31. Rappelonsici queThomashoneggerenseignelalittératuremédiévaleanglaiseàl’uni-
versitédeIéna(Allemagne)etco-dirigeleséditionsWalkingTreePublishers,oùparaissent
enanglaisdes ouvragesconsacrésàJ.R.R.Tolkien;MónicaAnnWalker Vadillo,forméeà
l’universitédeFloride(États-Unis)etàl’universitédeBudapest(hongrie),enseignedésor-
maisàMadrid (UniversidadComplutense).
32. N’ont malheureusement pu être publiées dansce volume les interventions deNathalie
Koble(repartantdePierreBayard,elleamontrélesbienfaitsdel’éclairagemutueld’œuvres
commeleTristanetlalittératureromantique,maisaussiBaudelaire–endéfendantl’idéedu
«plagiatparanticipation »),deMarieGloc-Dechezleprêtre(«L’architecturenéo-médiévaleen
eEuropeau siècle:del’identitéàlamodernité»)etdeChristianePignon-Feller(«Décor
architecturalàMetz sous l’Annexion (1871-1918): mythes etMoyenâge réinventés »).
h
xix

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