//img.uscri.be/pth/5d4b503a79cadea36e9fa9315130985038d1a6c7
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,88 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Musique, arts et littérature dans l'oeuvre de Michèle Reverdy

De
212 pages
Michèle Reverdy, née en 1943, ancienne étudiante des classes de Claude Ballif et Olivier Messiaen, apparaît aujourd'hui comme une personnalité dans le domaine de la composition, notamment dans le domaine vocal et l'opéra. Elle a toujours proclamé son attachement à la littérature, au théâtre, à la peinture, et son oeuvre en est d'autant plus riche.
Voir plus Voir moins

linérature
l'œuvre de

Michèle Reverdy
.;~p:8::;:)">~'%-~:{~('lw;~:i1)P~~;"'~~t'~~~,~",,::::~~::i::Fi~>::@'~":~\~~~,*~::>~(~(iéW~"'~::~<~~'i\\~::,m~::ii:/:}:"::')":::8:~-:::4::::::":8,i88é~i'~~@Z<\i\~",*>"~i~~éiP;:;':::~';;~~::::"t't"";::w:$i~~~::~;%8:;:;~~;::;;~~';:),f:>WiJ#P>'%t':;"",~~,}.,~,,,,:;>,(~

www.Iibrairieharrnattan.com Harmattan! @wanadoo.fr ~L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-9285-5 EAN : 9782747592857

musique, art et littérature
dans l'œuvre de
... . ,

Michèle Reverdy
, , .;" ...,........"'n '."" ,', .'..... ...

''',

sous 10 diredion

de Pierre Mi(hel et de Bernard Bonoun

Perspectives musicologiques contemporaines
Collection éditée par l'équipe de recherche Approches contemporaines de la création et de la réflexion artistiques de l'Université Marc-Bloch de Strasbourg (EA 3402) Directeurs de la collection: Marta Grab6cz, Xavier Hascher, Pierre Michel

Cette collection s'inscrit dans les tendances actuelles de la musicologie, notamment en ce qui concerne l'esthétique musicale, la théorie de la musique, ou la création contemporaine. Sont particulièrement concernées l'étude de la signification et de la narrativité en musique, le champ ouvert par l'application des mathématiques à la théorie et à l'analyse musicale, les questions posées par la pratique de l'interprétation (performance studies), ou celles liées à la différenciation sexuelle en musique (gender studies), etc. Dans le domaine de la musique contemporaine, la collection s'intéresse aussi bien aux portraits de compositeurs, à l'approche interdisciplinaire des œuvres musicales, qu'aux écrits des compositeurs eux-mêmes.

ReIIlercieIIlen ts
Cet ouvrage est publié avec le concours du Conseil Scientifique de l'Université Marc Bloch de Strasbourg et du Conseil Général du Bas-Rhin. Il fait suite à des journées d'étude organisées les 6 et 7 février 2004 dans le cadre de l'Equipe d'Accueil EA 3402 «Approches contemporaines de la réflexion et de la création artistiques» de l'université Marc Bloch, avec le soutien de la Bibliothèque municipale de Strasbourg et de l'université François Rabelais de Tours. Nous tenons à remercier particulièrement François-Xavier Cuche, Président de l'Université Marc Bloch, et son Conseil scientifique, Emmanuel Hondré (Musée de la Musique, Paris) pour le rapport concernant le manuscrit du livre, Aude Martheleur pour la transcription des diverses interventions de la Table ronde, Arsène Ott pour son accueil dans les locaux de la Bibliothèque municipale de Strasbourg, Marie-Claude Segard, les enseignants et étudiants du CNR de Strasbourg pour leur collaboration artistique (concert d' œuvres vocales et instrumentales de Michèle Reverdy le 6 février 2004). Enfin, cet ouvrage n'aurait pu voir le jour sans le travail soigné et l'écoute attentive d'Ersie Leria (Service de la recherche et des études doctorales, université Marc Bloch) pour la mise en page. La très belle couverture du livre a été réalisée par Michel Demange (Université Marc Bloch, UFR «Arts ») que nous tenons particulièrement à remercier également.
Pierre Michel, Bernard Banoun Mars 2005

Les extraits de la partition des Sept Enluminures de Michèle Reverdy sont reproduits avec l'aimable autorisation des éditions Salabert - BMG - (Paris) que nous tenons à remercier.

Table des matières

Divagations sur le temps... musical Michèle Reverdy

9

Esthétique
L esthétique de Michèle Reverdy Pierre Michel Loreille des femmes (Musica impura IX) Marie-Anne Lescourret L étranger chez Michèle Reverdy 21

...

25 39

Jacqueline Rousseau-Dujerdin .

...

...

Textes, musique, images
Le vers, le chant Christian Doumet Relations texte-musique et techniques de composition dans les Sept Enluminures 51

Pierre ichel... M

... .........

...... ......

...67

Michèle Reverdy face à Aloysius Bertrand: une entente picturale autour de Gaspard de la Nuit

Corinne Schneider

85

Musique et théâtre
De quelques constantes dans les livrets des opéras de Michèle Reverdy Bernard Banoun «La haute note jaune». De Van Gogh à Vincent

103

EmmanuelReibel...... ...
Lenz lu par une Française. L'opéra Le Précepteur de Michèle Reverdy

125

PeterPetersen «À qui poser la question». À propos de Médée

147

DorteSchmidt.

............

...

155

Epilogue
Table ronde Les œuvres de Michèle Reverdy... ... 183 201

Présentation

Issu des journées d'études qui se sont tenues à Strasbourg en février 2004, ce volume est le premier ouvrage français intégralement consacré à l'œuvre de Michèle Reverdy. Sans prétendre livrer une approche exhaustive de cette œuvre, il l'aborde par la question des rapports entre les arts. Musicienne exclusivement, Michèle Reverdy a toujours proclamé et pratiqué son attachement à la littérature, au théâtre et à la peinture. Ce sont là des sources d'inspiration conduisant à des correspondances plus ou moins visibles entre le langage musical et d'autres arts, à un dialogue avec des artistes et des œuvres. Les articles réunis ici abordent ces questions premièrement sous l'angle esthétique, par les réflexions d'une philosophe et celles d'une psychanalyste; la seconde partie porte sur les mélodies de Michèle Reverdy, en particulier dans leur rapport à l'image; la troisième partie s'attache à décrire son univers théâtral. Certains articles sont suivis d'une transcription de la discussion à la quelle ils avaient donné lieu. L'épilogue présente la table ronde sur laquelle s'était terminée la rencontre de Strasbourg.

Divagations sur le temps... musical*

Des kilomètres de secondes À rechercher la mort exacte Paul Éluard

Dans l'Ouverture de son livre Le Cru et le cuit, Claude LéviStrauss écrit:
...tout se passe comme si la musique et la mythologie n'avaient besoin du temps que pour lui infliger un démenti. L'une et l'autre sont, en effet, des machines à supprimer le temps.

Et c'est en cela, certainement, que réside la magie suprême de la Musique, art impalpable qui se meut dans un espace imaginaire, un espace qui échappe à nos mesures, un espace situé dans une autre dimension - plus psychologique que matérielle. Un art dont l'objet s'évanouit à l'instant même de son apparition, et qui ne laisse que la trace de l'émotion. Art insaisissable au charme fascinant. Le compositeur - alchimiste et magicien - détient un étrange pouvoir, celui de faire vivre le temps - cet obscur chemin qui mène inéluctablement au
terme final, sans retour possible, sans un regard en arrière

- de

mille façons différentes, à son auditeur saisi d'immobilité. La musique arrête le temps, l'accélère, le ralentit, en supprime la conscience. On peut s'étonner de voir des musiciens
professionnels

-

si agités et extravertis

habituellement

-

stopper

brusquement
*

toute activité pour écouter, pendant

parfois

Texte paru précédemment, dans une version légèrement différente, dans 20e Siècle. Images de la musique française, textes et entretiens réunis par Jean-Pierre Derrien, Paris, Sacem / Papiers, 1986.

Michèle Reverdy

des heures entières, la musique des autres: le temps - qu'ils dévorent généralement à pleines dents - n'existe plus lorsqu'il est habité de musique. Ainsi, la création musicale apparaît comme une tentative de conjurer la peur de la mort. Lécriture musicale est tout entière tendue vers un rêve d'éternité. C'est pourquoi la réflexion sur la forme a été de tout temps la préoccupation centrale du compositeur. En effet, la forme musicale n'est autre qu'une conséquence de la façon dont le créateur appréhende le temps. La plupart des compositeurs sont très soucieux de l'équilibre des durées dans les différentes séquences d'une œuvre. Bach, Bartok et d'autres chercheront d'harmonieuses proportions en pratiquant l'usage de la Section d'Or, fort utilisée déjà dans les arts plastiques. Mais le véritable novateur, celui qui a su imposer une nouvelle «lecture» du temps musical, est, sans conteste, Claude Debussy. Déjà dans La Mer, mais plus encore dans Jeux - composé en 1912 - on assiste à un véritable «éclatement» de la forme. Largument de ce ballet, conçu par Nijinski pour les Ballets russes, est une partie de tennis qui occasionne maints badinages entre les joueurs. Debussy a mis à profit ces images de poursuites, de jeux de cache-cache, de balles rebondissantes, pour faire de sa musique un enchevêtrement de motifs, qui apparaissent et disparaissent tour à tour en un discours morcelé, excluant l'idée de développement. En écoutantJeux, on a le sentiment de vivre l'élaboration même de l'œuvre au fur et à mesure qu'elle se déroule. Sans schéma pré-établi, sans aucune référence aux formes traditionnelles, Jeux nous oblige à une écoute instantanée, à la poursuite d'une pensée musicale qui se manifeste à nous par vagues et par itérations. On décelait déjà, certes, une volonté de libérer la forme, et une intuition de cette forme en perpétuelle gestation, dans certaines œuvres de Mahler, et surtout de Moussorgski, auquel Debussy vouait une fervente admiration, qu'il exprime ainsi après la découverte des Enfantines:

10

Divagations

sur le temps... musical

... Il n'est jamais question d'une forme quelconque, ou du moins cette forme est tellement multiple qu'il est impossible de l'apparenter aux formes établies - on pourrait dire administratives; cela se tient et se compose par petites touches successives, reliées par un lien mystérieux et par un don de lumineuse clairvoyance; parfois aussi Moussorgski donne des sensations d'ombre frissonnante et inquiète qui enveloppent et serrent le cœur jusqu'à l'angoisse. (Monsieur CrocheAntidilettante, 1901)

Curieusement, par contre, cette préoccupation formelle est reléguée à l'arrière plan par le trio viennois, tout occupé d'organiser le langage: Berg reste attaché à une conception élargie mais classique de la forme; Schoenberg lui-même, d'abord acculé à la «petite forme» par le choix du langage dodécaphonique, reviendra ensuite à des moules plus traditionnels; quant à Webern, il restera fidèle à l'épure immobile, projetée dans l'espace sonore par le souple dessin d'une série - prémisse de l'œuvre s'enthousiasmant plus tard, lors de la réalisation de la Cantate opus 31 par exemple, à l'idée d'une infinie variation sur une figure unique de six sons. Au début du )(Xe siècle, la recherche de libération est donc encore bien tâtonnante, et c'est Debussy qui exprime avec la plus grande franchise son désir de faire voler en éclats les structures traditionnelles, dans son Apologie plastique de l'homme de 1913...

Musique

et poésie

D'après nous, ce n'est pas un hasard si cette «révolution» musicale a été le fait d'un musicien français. Ce découpage en motifs brefs, ces «retours» placés chaque fois dans un contexte différent, cette respiration qui introduit une périodicité propre à la pensée musicale, nous sont déjà des signes familiers: ils appartiennent à la poésie, et la poésie est redevable de ses rythmes et de ses caractères à la langue: en l'occurrence, s'agissant de la langue française, une langue claire, concise,

Il

Michèle Reverdy

nette, découpée, agrémentée parfois d'un rien de préciosité, d'humour léger, avouant un goût certain pour le subtil. La langue de Villon, et celle de Mallarmé, le poète le mieux aimé

des compositeurs du ){Xe siècle.
Ce seul sonnet, jouant admirablement des timbres et des rythmes, révèle la spécificité sonore de la langue française, et sa prédisposition à faire éclore l'allitération, l'écho, le retour varié de motifs clairement cernés par le trait:
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx, L'Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore, Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix Que ne recueille pas de cinéraire amphore. Sur les crédences, au salon vide: nul ptyx, Aboli bibelot d'inanité sonore, (Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx Avec ce seul objet dont le Néant s'honore). Mais proche la croisée au nord vacante, un or Agonise selon peut-être le décor Des licornes ruant du feu contre une nixe, Elle, défunte nue en le miroir, encor Que, dans l'oubli fermé par le cadre, sefixe De scintillations sitôt le septuor.

Jeux aussi nous propose un discours qui avance par bonds successifs, discours alternatif ponctué par les retours des divers motifs, mis en situation de manière toujours nouvelle: disposition instrumentale, variations mélodiques, harmoniq ues ou rythmiques, plus ou moins grande densité sonore, etc. Dans une œuvre qui regarde résolument vers l'avant, Debussy n'oublie pas de jouer avec la mémoire, et, s'il rejette la reprise textuelle, il ne néglige cependant pas l'allusion qui réveille le souvenir. Lui qui préconisait de n ëcouter les conseils de personne, sinon du vent qui passe et nous raconte l'histoire du monde, respecte ici une loi fondamentale de l'univers. Dans son ouvrage intitulé Le Mythe de lëternel retour, Mircea Eliade affirme que nous percevons le temps grâce à la périodicité: les sociétés humaines le mesurent en fonction 12

Divagations

sur le temps... musical

du retour périodique des récoltes, et cette observation des rythmes bio-cosmiques leur suggère l'idée d'une régénération périodique de la vie (les cérémonies du Nouvel An sont le plus souvent une répétition symbolique de la Création du Monde). Il y a un parallélisme évident entre les arts de la durée, musique et poésie, et la vie elle-même: les phénomènes esthétiques de ces arts sont irréversibles, de même que les manifestations principales de la vie - qu'il s'agisse du vécu d'une durée psychologique ou des symptômes de la croissance organique. Cette peur de l'irréversible, et la possibilité rassurante de se raccrocher à une périodicité, rendent l'amateur de musique particulièrement sensible à la séduction des retours: joie de retrouver un refrain dans la chanson, ou une reprise dans la sonate; confort éprouvé lorsque la reprise, même rendue méconnaissable par un complexe travail de variations (mais dont le modèle est resté inscrit dans notre mémoire inconsciente, en filigrane) nous rend l'œuvre étrangement familière. La grande nouveauté dans l'emploi de la répétition chez Debussy consiste en un perpétuel renouvellement dû - nous l'avons déjà dit- à une mise en contexte toujours différente, qui semble avoir été amenée par un travail thématique auquel nous n'aurions pas assisté: ...une minutieuseanalysemontre que le compositeur tient parfois
compte de «développements absents», comme si la musique sëtait déroulée AILLEURS, suivant un parcours logiquement déductifi mais

se trouvait sapée,par interruption,en des tranchesd'oubli. C'est
ainsi que l'œuvre échappeà l'effritement conceptuel car la notion de discontinuité prend un nouveau sens; il s'agit bien plus, sur le plan

structurel d'une « continuité alternative Ici le génie formel de ».
Debussyparvient au sommet de l'expressiontemporellede la musique... Oean Barraqué)

Cette conception d'un discours musical en perpétuelle gestation, qui exclut le développement de son parcours

13

Michèle Reverdy

évident, afin de privilégier l'instant, ouvrait dès 1912 les horizons passionnants de la «forme ouverte». Mais, bien avant que les jeunes compositeurs des années 1950 ne lancent leurs déclarations dans le ciel de Darmstadt, apparaît au firmament un autre prince de l'instantanéité: Edgar Varèse. Grand penseur de la forme, Varèse estime qu'elle est le résultat d'un processus, et que chaque œuvre détermine - de par la nature même du matériau sonore utilisé - sa propre structure:
... Il Y a une idée, la based'une structure interne, qui se développeet éclate en différents modules ou groupesde sonschangeant sans cessede
force, de direction et de vitesse, attirés et repousséspar diversesforces. La

forme de l'œuvre estleproduit de cetteinteraction. Lesformes musicales possiblessont aussi illimitées que lesformes extérieuresdes cristaux... (1939) Intégrales - composé en 1925 - se situe dans la descendance directe de Jeux. À l'origine de l' œuvre: l'idée d'une projection spatiale réalisée sous la forme d'une variation ininterrompue, qui se présente comme une succession et une combinaison de « plans» sonores (les uns immobiles, les autres mouvants) dont les éléments constitutifs sont tout entiers contenus dans les six premières mesures.

Musique et instant
En 1946, Pierre Boulez - autre grand lecteur de Mallarmé note à propos de Debussy:

-

Le mouvant, l'instant font irruption dans la musique; non pas seulement l'impression de l'instant, du fugitif à quoi on la réduit; mais bien une conception irréversible, relative, du temps musical de l'univers musical plus généralement.

À partir de cette constatation, le pas est vite franchi vers l'introduction de l'alea dans la conception formelle de l'œuvre. Proposant à l'interprète, et par son intermédiaire à l'auditeur, le choix entre plusieurs itinéraires possibles, l'alea insiste sur l'irréversibilité du temps tout en se jouant d'elle.

14

Divagations

sur le temps... musical

Dans sa Troisième Sonate pour piano - à l'époque même
où Stockhausen composait son Klavierstück n oX!

- Boulez

imaginait un labyrinthe qui permet de ne plus penser l'œuvre de façon unilatérale, mais au contraire de la voir se ramifier en de multiples méandres. Lœuvre musicale devient plurielle, se renouvelant avec chaque interprétation. D'autres compositeurs français suivront Boulez et Stockhausen sur cette voie: Gilbert Amy, notamment dans Trajectoires pour violon et orchestre (1966), et surtout André Boucourechliev qui poursuit la chère utopie dans ses Archipels composés à partir de 1967: l'interprète se promène dans l'œuvre musicale - dans le temps musical! - empruntant à volonté, sous une lumière toujours différente, les chemins déjà parcourus... Ni Henri Dutilleux, ni Jean Barraqué ne cèdent à la tentation de ce rêve désespéré. Le premier admet la fatalité de l'irréversible en faisant appel à la mémoire, en particulier dans le quatuor à cordes Ainsi la nuit, dont les mouvements sont reliés par des parenthèses faisant allusion soit aux épisodes à venir, soit à ceux qui ont précédé. Quant à Barraqué - qui fut précisément le meilleur biographe de Debussy- il bâtissait déjà, à partir de 1955, sa grande fresque musicale sur La Mort de Virgile, d'après un texte de Hermann Broch. Il imaginait alors un immense développement partant d'un élément de base unique; une oeuvre dans laquelle les composantes passeraient constamment au crible de «relectures déformantes»; une œuvre qui serait l'exploration illimitée du même matériau - série proliférante. Par cette attitude, Barraqué assume non seulement la «trouvaille» de Debussy qui prône l'instantanéité, mais aussi, à travers le même héritage debussyste, tout le poids d'une tradition musicale qui s'appuie sur la pratique du développement.

15

Michèle Reverdy

Une philosophie de la durée
Dès 1917, Varèse rêvait d'une machine à sons capable non seulement de produire des timbres et des intervalles jusque là insoupçonnés, mais aussi de se plier à l'exigence de son rythme intérieur. Depuis, comme pour corroborer ce désir prophétique, les progrès de la technologie ont prodigieusement transformé notre perception du temps. Les rythmes de vie se sont accélérés; nous nous déplaçons de plus en plus vite et de plus en plus fréquemment dans l'espace: en conséquence, nous vivons le rythme musical de tout autre manière que l'auditeur du siècle dernier. La scansion du temps musical en pulsations régulières disparaît au profit de rythmes non périodiques, parfois inspirés par ceux des musiques extra-européennes. Olivier Messiaen, pour nourrir son invention rythmique, fait appel aux ressources de la métrique grecque, des déçi-tâlas hindous et des chants d'oiseaux. On peut penser qu'il s'agit là d'expédients pour renouveler une écriture devenue trop coutumière, et non pas d'une véritable remise en question de la macro-forme; on peut penser que le travail sur le rythme n'est pas une réflexion sur le temps. Cependant, Messiaen, grand pédagogue, a eu le mérite de soulever clairement cette problématique à sa classe:
L ëtude du Rythme commençant par celle du Temps, j'ai essayé il y a quelques années de faire à mes élèves du Conservatoire de Paris une philosophie de la Durée. Je leur ai parlé de tous les temps superposés qui nous entourent: temps immensément long des étoiles, temps très long des montagnes, temps moyen de l'homme, temps court des insectes, temps très court des atomes: tous ces temps étant semblables en ce sens qu'ils représentent pour chaque unité une durée de vie normale - tous ces temps présentant au contraire dënormes différences pour notre perception. J'ai aussi parlé à mes élèves des temps divers qui cohabitent dans l'homme: temps physiologique, temps psychologique... (Conférence de Bruxelles, 1958).

Ses disciples n'oublieront pas la leçon. Parmi eux, Jean-Claude Éloy recherche dans les musiques orientales le temps très long qui le sauvera - dit-il - du «papotage» sériel. Boulez, dans 16

Divagations

sur le temps...

musical

ses œuvres les plus récentes, exploite l'idée de ces différentes perceptions du temps, jouant sur les phénomènes d'écho, de périodicité et de spatialisation. Par ailleurs, le progrès de l'enregistrement et de la diffusion permettent de capter très vite, et même simultanément, des sources sonores d'origines diverses, ce qui donne aux compositeurs, même lorsqu'ils travaillent avec des matériaux traditionnels comme l'orchestre, des idées de télescopages, de collages, de synchronismes de tempi différents, etc. - le premier exemple de ce type ayant été, encore une fois, proposé par Stockhausen. On peut aller beaucoup plus loin sur cette voie en travaillant plus subtilement sur ce jeu des interférences, en intégrant avec plus de rigueur ces diverses sources, pour en faire une œuvre à la fois monolithique et multiple, formée de plusieurs strates étrangères les unes aux autres, mais parfaitement« emboîtables» entre elles, sans aucun hiatus. Ces réflexions sur le temps m'ont, personnellement, toujours accompagnées dans la pratique de la composition, depuis la première œuvre que j'ai conservée, le Cante Jondo, à travers laquelle circulent des «signaux» en perpétUelle mutation, déterminés par les mots-clés des trois poèmes bouleversants de Federico GarcIa Lorca sur le Cri et la Solitude, jusqu'à des œuvres plus récentes comme Scenic Railway et surtout mon opéra d'après Le Château de Kafka. Le processus d'élaboration de l' œuvre commence par le choix d'un matériau unique, volontairement restreint. À partir de là, le travail se déploie dans plusieurs directions à la fois. D'un côté, je cherche à opérer une transmutation ininterrompue de la matière initiale dans toutes ses composantes afin de donner naissance à des images sonores apparemment toujours nouvelles, mais ayant toutes la même origine. En organisant et en contrôlant la périodicité de ce phénomène, on s'offre le pouvoir d'agir sur l'état psychique de l'auditeur, excitant chez lui une mémoire enfouie, en jouant sur les souvenirs

17

Michèle Reverdy

sonores stockés par son inconscient dès le début de l' œuvre. Les retours travestis du même matériau provoqueront une

impression de « déjà entendu» qui le plongera dans un univers
familier et réconfortant, et lui donneront envie de s'installer dans l'œuvre - sans que ces reprises soient réellement reconnaissables ni redondantes, ce qui laisse intacte l'excitation de la découverte et préserve la part «créative» de l'amateur d'art contemporain: car pour voyager dans une nouvelle musique, il faut être poussé par le violent désir d'explorer des contrées encore vierges. D'un autre côté, je tente de rendre compte du monde dans lequel nous vivons: les temps différents se télescopent, les espaces se succèdent à grande vitesse et finissent par être perçus concomitamment: tout cela par une conscience unique. La musique a le pouvoir, parce qu'elle existe dans un espace inimaginable, de réaliser cette chimère de l'ubiquité spatiale et temporelle. Et l'entreprise est passionnante de chercher à intégrer totalement tous ces univers dans un déroulement sonore unique et cohérent. Faire vivre le multiple dans l'unique, et poursuivre - insensé - toute sa vie ce qui ne peut être que l'expression de la Divinité.
Michèle Reverdy

18

Esthétique