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Musiques et rites afro-américains

De
264 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1989
Lecture(s) : 304
EAN13 : 9782296178847
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MUSIQUES ET RITES AFRO-AMÉRICAINS

La Marimba éclôt dans les astres

Vincent

DOUCET

MUSIQUES ET RITES AFRO-AMÉRICAINS

La marimba éclôt dans les astres

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@

L'Harmattan,

1989

ISBN .:2-7384-0380-8

Que faire, que dire lorsque la déchirure du temps devient inexorable... Parcourir ce chemin musical avec toi, Vincent, a fait resurgir tes émotions, tes joies, et fait vibrer à nouveau les miennes; pour cela, je remercie Denys Cuche qui m 'a conseillé de concrétiser cet ouvrage. J'exprime également ma gratitude envers les poètes Claude Couffon et José Sanchis-Banus, Gérald Arnaud, les participants aux émissions et les producteurs des Nuits de France-Culture qui m'ont apporté, chacun à sa manière, leur amical soutien.

5

PREFACE

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7

SURVIVANCES AFRICAINES DANS CERTAINES MUSIQUES TRADITIONNELLES EN AMÉRIQUE LATINE

9

AVANT-PROPOS

Né à Boulogne-sur-Seine en 1959, Vincent Doucet accomplit ses études secondaires au Lycée Turgot, puis à
Victor-Duruy pour y passer son bac littéraire. Dès son entrée

en sixième, il a été très vite séduit par l'histoire et la géographie, sans doute grâce à la personnalité d'un professeur qui subjugue ses élèves par les récits de ses nombreux voyages en Afrique. Ce maître passionné par sa discipline ne se contente pas de leur donner un premier avant-goût de l'aventure, sa rigueur leur impose de constituer des dossiers abondants et précis. A ce sujet, Vincent n'hésite pas à fouiner dans les poubelles du lycée, pleines de livres au' rebut, pour y puiser documents et reproductions de toutes sortes.
Il apprend avec facilité les langues étrangères: l'anglais, l'italien et surtout l'espagnol qui lui permettra - dit-il sans doute par prémonition - de se rendre plus tard en Amérique

latine... . Après un premier roman de Jules Verne, il entreprend avec fougue de lire l'ensemble de son œuvre; il fera de même plus tard avec Blaise Cendrars qu'il admire pour sa vie aventureuse, Céline pour son langage et Paul Morand pour son style; puis ce sera la littérature américaine et la Beat Generation, surtout Jack Kerouac qui le passionne et Bukowski dont le particularisme le fascine... Son adolescence est donc une germination mentale de l'aventure. Il y a chez lui un curieux mélange de maturité
intellectuelle précoce et de tendresse enfantine: à douze ans,

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il lit déjà La Nausée de Jean-Paul Sartre, mais éprouve encore le besoin pour s'endormir de garder sur son lit ses ours en peluche. Malgré son insatiable appétit de lectures, il n'est pas ce que l'on appelle un enfant studieux et ne se plie guère à la discipline scolaire. Fils de la céramiste Andrée Rouvel, devenue professeur d'Arts plastiques, et du peintre Jacques Doucet - qui dans
les années cinquante appartint au Mouvement Cobra - toute son enfance est imprégnée de la vision picturale de son père, qu'André Laude a ainsi définie dans son texte Un Cobra

de Paris:

«

Doucet atteint le domaine où la créativité libère

la réalité intérieure, complexe et riche, d'un individu qui a été curieux de tout, qui a le goût des choses et affectionne

la saveur de l'existence. »
... Phrase qui pourrait très bien résumer le caractère profond de Vincent Doucet: ses parents ont parcouru l'Europe centrale et orientale à la recherche d'objets, de poteries, de broderies, de musiques, d'art populaire le plus archai'que ,. aussi apprend-t-il très jeune à regarder, à écouter. Sa sensibilité s'éveille, se développe au contact permanent de ce contexte familial. Quant à son frère Guillaume, son aîné de six ans - qui disparaîtra tragiquement dans sa vingtsixième année - il est lui-même sculpteur et graveur. Si Vincent veut tout lire, il veut aussi tout connaître. A seize ans, il parcourt en auto-stop l'Ecosse, puis l'Irlande où la culture celtique le fascine et où sa propre quête de la liberté s'affirme. Après avoir obtenu son baccalauréat et lu la plupart des écrivains hispano-américains, son choix est fait: il sillonnera l'Amérique latine. Dans ce but, il s'inscrit à l'Ecole des langues orientales pour y apprendre le quet-

chua qui lui permettra de dialoguer directement avec « l'Indien du village»,. puis sur le conseil de sa mère, il
entreprend des études d'ethnologie à l'université de Paris VIII. Son esprit frondeur en accepte mal la discipline, il veut brûler les étapes et pour cela, devient un « rat de bibliothèque ~~ et un autodidacte de l'ethnologie, délaissant peu à peu l'université. Il passe des journées entières à la Bibliothèque Sainte-Geneviève et à l'Institut des hautes études de l'Amérique latine, y consulte d'innombrables ouvrages, accumulant une quantité de notes. Mais le besoin de voyager se fait de plus en plus aigu,

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et c'est alors qu'il prépare son premier séjour au Venezuela. Pourquoi ce pays plutôt qu'un autre? Ici encore, la lecture joue un rôle primordial: les descriptions de l'Orénoque, de la savane vénézuélienne, des Andes, tout ceci fertilise son aventure mentale et accroft son désir de découvrir les traditions aborigènes. Il décide de partir en 1980, muni d'un magnétophone et d'une adresse d'accueil; Sur place, il recueille les propos du poète Juan Liscano, rencontre Luis Laffer, spécialiste des musiques populaires, et Angelina Pollack-Eltz, auteur de plusieurs études afro-vénézuéliennes; et surtout il parcourt le pays, assiste à différentes fêtes, travaille à l'Institut national du folklore aux Cumbres de Curumo à Caracas, rencontre Isabel Aretz à l'Institut d'ethnologie d'Amérique latine, étudiant les diverses sources des musiques et danses populaires. Il retourne en France, émerveillé par ses découvertes et pourvu d'innombrables notes, documents sonores et écrits destinés à l'élaboration d'articles et d'émissions de radio.

Ainsi il réalise pour France-Culture « Rituel et danse de Las Turas », et «Mare-Mare, danse caraZ"bedu jaguar et de la lune ». Entre-temps il assiste à la première démonstration
à Paris de la «capoeira ~~brésilienne qu'il décrit dans un article pour la revue Jeune Afrique et dont il tire une chronique radiophonique. Impatient de faire d'autres découvertes, imprégné du roman d'Adalberto Ortiz Sur les traces de Juyungo, il se rend en 1981 en Equateur pour retrouver, là aussi, des survivances africaines. Il sillonne le pays, les régions typiquement noires encore riches de traditions, et s'intéresse notamment au fameux instrument de musique appelé « marimba ». Après un refus officiel - un conflit perpétuel sévit à la frontière entre le Pérou et l'Equateur - il se rend néanmoins « incognito» en Amazonie, sur le territoire jivaro où il recueille les propos du représentant de la Fédération Shuar, et subjugue quelques Jivaros en jouant de leur arc musical

le « tumank » comparable à la guimbarde qu'il pratique luimême depuis longtemps; il achète aussi de magnifiques poteries encore travaillées de façon traditionnelle. Puis, sur la côte ouest, à Guayaquil, il découvre l'implantation d'une
colonie chinoise.

13

Dë retour à Paris, cette fois il produit lui-même ses émissions pour Radio-France, y associant divers auteurs et ethnologues. La première, «Avec les Mégahertz jivaros », est précédée d'un article dans le Monde Libertaire (1981) ,. la seconde, «Sur les traces de Juyungo, ou la Danse de la Marimba des Noirs d'Equateur» est aussi annoncée par un texte publié dans la revue Afrique-Asie (1982). Puis il réalisera pour France-Musique l'émission « Iconographie musicale du Venezuela ». C'est alors qu'il entreprend avec passion et minutie d'autres investigations, sur un thème qui va prendre une place prépondérante dans sa vie: l'origine africaine du tango. Il amoncelle notations et documents, pille toutes les librairies parisiennes spécialisées en littérature hispano-américaine, et s'inscrit à l'Ecole des hautes études en sciences sociales pour y suivre le cours de Nathan Wachtel et y présenter ultérieurement une thèse sur son sujet favori.

Il prépare l'émission « Tango Noir sur Blanc », écrit à
Buenos-Aires à Bernardo Kordon, l'auteur de Alias Gardelito et surtout il a la chance de contacter Jorge-Luis Borges lors de sa conférence de presse à Paris en 1983. Le grand écrivain argentin lui accorde ce qu'il refusait aux autres journalistes, un rendez-vous privé pour un entretien sur le sujet qui le préoccupe: le tango et son origine africaine... Rencontre déterminante pour la réussite de son émission et la parution d'un article sur ce thème dans la revue Jazz-Hot. Parallèlement, il étudie les racines musicales du Guatemala et l'origine de la marimba découverte en Equateur, fait la connaissance de l'historien guatémaltèque Arturo Taracena qui connaft parfaitement les traditions populaires de son pays, et il réalise en 1983 sur le thème du poème de Miguel Angel Asturias « La Marimba pond des œufs dans

les astres », une émission à laquelle participent à nouveau,
écrivains et ethnologues.

Cependant s'élabore un synopsis de travail à propos du culte de Maria Lionza au Venezuela, qui devrait ramener Vincent Doucet dans les grottes de la montagne de Sorte où il a observé le phénomène de la transe,. son approche historique du tango se précise, et il songe à partir pour Buenos-Aires. Mais ici s'arrêtent ses recherches, en 1984, suspendues dans le silence d'une nuit éternelle,. oui, la marimba éclôt dans les astres... 14

Cet ouvrage comporte la transcription des émissions de radio diffusées de 1980 à 1984, ainsi que les articles regroupés avec les projets en cours de réalisation. Afin que l'ensemble soit lisible et cohérent, les textes n'ont pas été présentés par ordre chronologique, mais par pays. Les illustrations sonores évoquées interviennent au même titre que l'écriture, elles sont indissociables tout comme il était nécessaire de représenter graphiquement les instruments décrits. Vincent Doucet déclarait lui-même, comme pour justi-

fier par avance cette publication: « Il est temps d'enregistrer les divers aspects d'une survivance en voie de s'éteindre, car lorsque les traditions se seront définitivement envolées, il ne restera qu'à les rêver.»

A.R.

15

ARGENTINE

LE TANGO NOIR SUR BLANC À L'ÉPOQUE OÙ LE TANGO ENGENDRAIT LA SORCELLERIE
.

ET PROPOS DE JORGE LUIS BORGES

Puisque le Tango vînt d'Afrique, il fut noir avant d'être blanc. Ici, sous forme

de

((

flashes ~~, de chroniques, le passage

du tango Candombé au tango Porteno s'effectue comme se révèle le métissage de cette musique, à travers des entretiens imaginaires, et des bruitages divers dont la simple évocation suffira à recréer le contexte de l'époque... Les propos de Jorge Luis Borges ne sont pas, quant-à-eux, le moins du monde imaginaires, et ses souvenirs d'enfance y apportent une authenticité complémentaire.

Assourdis par le bruit de la mer, nous sommes sur le pont d'un navire négrier, à l'époque où le trafic de «l'ébène vivant» bat son plein... Face à nous: Buenos-Aires. Et au loin, sur la gauche, des hommes qui marquent le bétail. Mais en fait, au fur et à mesure de l'avancée du bateau, la scène se précise: des hommes qui marquent, ce ne sont pas des gauchos, mais des négriers qui à l'aide de la « carimba» sorte de tige

-

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« carimbean» leurs esclaves... au son du berimbau qui accompagne la capoeira. Car l'apport noir, dans le Rio de la Plata, n'a été qu'une introduction indirecte de l'Afrique, puisque les esclaves ont été le plus souvent acheminés via le Brésil: les Portugais avaient, quasiment, le monopole de la traite. Quelques données chiffrées pour ce « tango NOIR SUR BLANC»... Buenos-Aires, première partie du XIX.siècle: 12 000 habitants selon les uns, 15 000 à 20 000 suivant les autres, rapportera l'historien Vicente Fidel Lôpez. Sur l'autre rive du Rio de la Plata, Montevideo. Si les archives de l'époque coloniale sont déficientes, les historiens sont unanimes: la population uruguayenne originaire d'Afrique n'a jamais dépassé les 26 %, esclaves, affranchis et mulâtres compris. Montevideo colonial: les Luandas, les Bengalas et les Minas se localisent dans les quartiers sud. Les Congos possèdent leur siège sur la rue Quequay. Les Mozambiques, quant à eux, se répartissent sur la quasi-totalité du quartier deI Cordon. Pour nous donc, il s'agit de reconnaître une origine africaine du tango, ou encore: le tango noir sur blanc! Attentifs aux chants de Murga* et du carnaval de Montevideo, en guise de préambule à cette évocation proposée sous la forme d'un almanach, nous tirerons notre introduction d'un livre reçu au courrier du 21 février 1983, sorte de puzzle-collage signé de Bernardo Kordon, écrivain argentin très intéressé par les musiques du Tango-Candombé : « En fait, il y a un monde blanc, et un autre monde noir;
l'un semblable à l'autre, mais tout à l'envers. Dans le monde noir, de l'autre côté de l'océan il fait jour, lorsqu'il fait nuit noire à Buenos-Aires. C'est pourquoi, nous les Noirs, nous jouons du tambour et nous chantons dans la nuit, ici parce qu'à cette heure, il fait jour dans notre monde de Noirs où le roi est noir, noire est la reine et ses ministres aussi sont noirs (1). »

en fer -

* Murga: ensemble de gens masqués et revêtus de vêtements burlesques, jouant une musique bruyante et discordante. (1) « Bairestop », édit. losada, s.a. Buenos-Aires. [Baires, abréviation de Buenos-Aires).

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Tango? C'est un vocable, une boîte à paraboles... Tango? Deux auteurs, deux hypothèses: selon Ricardo Rodriguez Molas, c'est un africanisme introduit

dans le Rio de la Plata. « Tango de Congo» : un site hermétique, un lieu fermé en quelque sorte... ; selon Nestor Ortiz Oderigo, ce serait une simple déformation de Shango, dieu de la pluie et du tonnerre chez les Yorubas du Nigeria, mais aussi «maître du tambour »... Sur le chemin de l'onomatopée, une autre origine possible du mot «tango»: dès le XVIIIe siècle, un des quartiers noirs de Buenos-Aires, cantonné autour de

l'église de Montserrat, est surnommé le « Tambor ». Cette
expression, les percussionnistes locaux la connaissent bien: les jours de fêtes autorisées, ils sortent, disent-ils, leur «tamb6 ». La déduction devient vite aisée: TAMBOR... TAMBO... TAMBO... TANGO... Ricardo Rodriguez Molas, quant à lui, reste persuadé du contraire: «Le colon prononçait mal tango »... Oserons-nous, en nous appuyant sur Corominas, ajouter à cette proposition une connotation moqueuse venue du Blanc? En effet, l'éleveur « rioplatense » a l'habitude
de nommer
«

tamb6

»

l'enclos

où il parque

et soigne

le

bétail! Le « tango noir sur blanc », c'est aussi une parabole, puisque de nos jours, le Noir a totalement disparu d'Argentine, alors qu'il se perpétue encore en Uruguay... (à la lecture de ces hypothèses, il faut imaginer des bruitages d'AFRIQUE, comme l'abattage d'un acajou, avec ses coups de cognée, enregistrés au Dahomey) .
De passage à Paris, l'écrivain Jorge-Luis Borges m'a livré personnellement son témoignage sur l'ancien quartier du « Tambour» : pour lui, la disparition du Noir à Buenos-Aires est un mystère historique. Phénomène qui, pourtant, s'éclaircira au fur et à mesure de notre entretien.. . J.-L. Borges: «IL y AVAIT AU SUD DE BUENOS-AIRES UN QUARTIER NOMMÉ "QUARTIER DU TAMBOUR", CAR LES NÈGRES Y UTILISAIENT CET INSTRUMENT POUR LEURS DANSES; ET AUSSI, AU NORD, DANS LES "CUARTOS DE PALERMO" SE TROUVAIENT DES HUTTES OÙ ILS VIVAIENT, JE PENSE.

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C'EST TRÈS ÉTRANGE, CAR LORSQUE NOUS AVONS QUITTÉ BUENOS-AIRES EN 1913, ILS Y ÉTAIENT ASSEZ NOMBREUX; OR À NOTRE RETOUR, DIX ANS APRÈS, ILS AVAIENT DISPARU, ALORS QUE L'ON EN VOIT BEAUCOUP À MONTEVIDEO, AU BRÉSIL ET BIEN SÛR AUX ÉTATS-UNIS. » siècle - je pense par exemple au colonel Lucio Victorio Mansilla, à Victor Galvez ou à José Antonio Wilde

-

Pourtant,

lorsque nous lisons la littérature d'origine
d'un tiers.

du XIX. à

- nous voyons que la population
Buenos-Aires était estimée expliquer cette disparition? à plus

africaine
Comment

].-L Borges:

« C'EST UN MYSTÈRE HISTORIQUE! LES NOIRS ONT DONNÉ DE BONS FANTASSINS PENDANT NOTRE GUERRE D'INDÉPENDANCE QUI A DURÉ DIX ANS, ET PENDANT LA RÉVOLUTION DE 1810. ILS ÉTAIENT EXCELLENTS DANS L'INFANTERIE, ALORS QUE LE GAUCHO PRÉFÉRAIT COMBATTRE À CHEVAL. IL Y A EU UNE FAMEUSE CHARGE À LA BAÏONNETTE COMMANDÉE PAR LE GÉNÉRAL SOLERS, OU LES NOIRS ÉTAIENT PRÉSENTS AINSI QUE DES MULÂTRES. POUR NE PAS BLESSER LEURS SENTIMENTS, ON LES APPELAIT LE "RÉGIMENT N° 6 DES PARDOS Y MORENOS", C'EST-À-DIRE DES BRUNS ET DES NOIRS. C'ÉTAIT LE NOM OFFICIEL, POUR NE PAS DIRE "MULÂTRES ET NÈGRES". FUT-CE EXPRÈS ?. QUANT À L'ORIGINE DU TANGO, LE MOT SEMBLE AFRICAIN, COMME CELUI DÉSIGNANT LA "MILONGA" QUI L'A PRÉCÉDÉ. »

Aujourd'hui, on assiste à un ultime soubresaut du tango-candombé à Montevideo. Curieuse parabole musicale et chorégraphique que celle de ce phénomène dit
« tango », avec son cadre alchimique:

le Rio de la Plata

dans une période de l'Histoire injustement effacée de la mémoire rioplatense... celle du tamJ:>our et de l'esclavage! Nous parlons du tango comme musique, comme danse mais aussi comme espace: dès 1802, Buenos-Aires possède sa maison et son lieu de tango. Mais en 1807, les bruyants tangos de Montevideo sont fermés sur plainte des voisins. Articulation initiale de la cérémonie: «i TOCA

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TANGO! »... tel est le signal de départ des percussion-

nistes. Point culminant de cette danse collective: les deux rangées d'hommes et de femmes se rejoignent,
SORTENT LEUR VENTRE ET' SE FROTTENT LE NOMBRIL... empreinte qui marquera, indéniablement, le futur « tango PORTENO ARGENTINO» de 1880. Le tango NOIR SUR BLANC? Une lente dissolution, un engloutissement progressif du « noir» dans le « blanc »... Ici, ce sera surtout un semblant de reconstitution du destin de cette communauté à travers quelques récits, chroniques et témoignages, un almanach sonore en quelque sorte, sur fond de tango-candombé... C'est Antonio le tango Wilde: comme espace que nous décrit José

«DES TERRAINS CONCÉDÉS PAR LES MAîTRES, LA PLUPART DES NOIRS EN ÉTAIENT PROPRIÉTAIRES. LEURS CABANES ÉTAIENT CONSTRUITES.SUR UNE PARCELLE DE TERRAIN QUI, JUSQU/EN 1840/ VALAIT AU MOINS MILLE PESOS. ILS ÉTAIENT PARFAITEMENT BIEN ORGANISÉS PAR NATIONALITÉS: CONGOS, MOZAMBIQUES, MINAS, MANDINGUES, BENGUELAS, ETC... CHAQUE NATION AVAIT SON ROI ET SA REINE, SES COMMISSIONS AVEC UN PRÉSIDENT-TRÉSORIERET D'AUTRES EMPLOYÉS SUBALTERNES. ILS DANSAIENT TOUS LES DIMANCHES ET JOURS DE FÊTE, DEPUIS LE MILIEU DE L'APRÈS-MIDI JUSQU'À UNE HEURE AVANCÉE DE LA NUIT. SI INFERNAL ÉTAIT LE BRUIT DE LEURS TAMBOURS, DE LEURS CHANTS, DE LEURS CRIS QU/À LA FIN, L'AUTORITÉ SE VIT OBLIGÉE D/INTERVENIR ET ORDONNA QU'ILS DÉPLACENT TOUS LES TAMBOURS À PLUSIEURS BLOCS DE LÀ, HORS DU LIEU QU'ILS OCCUPAIENT AUPARAVANT. »

Quant à José Maria Ramos Méjîa, il évoque le tangocandombé argentin sous Rosas (accompagné par l'illustration sonore d'un tango-candombé) :
«ROSAS? UN DICTATEUR QUI APRÈS AVOIR DÉCRÉTÉ LE PORT OBLIGATOIRE DE LA MOVSTACHE POUR LES HOMMES, S'ENTOURA DE DEUX MULÂTRES, DEUX BOUFFONS, LES FAMEUX EUSEBIO ET BIGUA. ROSAS ÉTAIT PRÉSIDENT, ET ROI DE TOUS LES TAMBOURS DE LA VILLE. IL Y AVAIT DANS LA PLÈBE UNE ESPÈCE DE COMBAT DES MÂLES POUR LES

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PRÉFÉRENCES DES FEMELLES: LA SÉLECTION SEXUELLE DISSIMULÉE SOUS LES APPARENCES D'UNE LUTTE POLITIQUE. L'USAGE DES COULEURS SYMBOLIQUES, GROTESQUEMENT RÉPARTIES ET COMBINÉES DANS LE VÊTEMENT DES DEUX SEXES, REMÉMORAIT LE PLUMAGE DE LA VOLAILLE ET LES AUTRES ATTITUDES ANIMALES DESTINÉES À RÉVEILLER DES SENSATIONS DE SUPÉRIORITÉ PAR LA BEAUTÉ POLYCHROME QU'ACCENTUE LA DIFFORMITÉ. PEUT-ÊTRE LE PLAISIR RÉSIDE-T-IL DANS CE DÉBORDEMENT D'ATTITUDES ET DE CONTORSIONS, DE CRIS ET DE CONVULSIONS, DE DANSES ET DE CONTRACTURES DES NÉGRESSES QUI S'ÉPUISAIENT DANS L'ÉVANOUISSEMENT DU TANGO ET DE LA VARIADA ?.. DONC, COMME ROSAS AVAIT REMPLACÉ L'ANCIENNE PROCESSION CIVIQUE DE LA «FÊTE PATRIE» PAR LE CORTÈGE BIGARRE DES NOIRS QUI ALLAIENT L'ACCLAMER, UNE MULTITUDE DE TROUPES COSTUMÉES INONDAIT LA VILLE AU SON DES GRANDS TAMBOURS PEINTURLURÉS, PARCOURAIT LES RUES EN JOUANT AVEC MONOTONIE, JE NE DIRAIS PAS UNE MUSIQUE MAIS UN BRUIT À L'EFFET LE PLUS DÉSASTREUX! Tous MARCHAIENT CEPENDANT AVEC UNE IMPRESSIONNANTE DÉSINVOLTURE, IMPRIMANT AU CORPS DES MOUVEMENTS D'UNE LASCIVITÉ SOLENNELLE ET GROTESQUE. LES NÉGRESSES - BEAUCOUP D'ENTRE ELLES ÉTAIENT JEUNES ET SVELTES - BRILLAIENT DES NUDITÉS DE LEURS CHAIRS BIEN NOURRIES ET RÉVÉLAIENT DANS LEURS APPAS ET LEURS VISAGES JOYEUX UN ESPRIT SATISFAIT D'INSOUCIANCE. LES
«

GRACIEUSESVENUS» EXPOSAIENT AVEC INDOLENCE LEURS

MAMELLES RONDES COMME UNE EXPRESSION DE LEUR POUVOIR FÉCOND: ELLES RESSEMBLAIENT À DE GRANDES GRAPPES DE RAISIN NOIR ET D'AGATE STRIÉE D'OR, ET LEURS BOUCHES PULPEUSES DE VENDANGEUSES POUSSAIENT DES CRIS DE TRIOMPHE. »

Brusque contraste entre la fête et le quotidien, une page de Juan Agustin Garcia trace une esquisse de la vie économique à Buenos-Aires dans la première moitié du XVIIesiècle; à lire en écoutant cet impressionnant bruitage enregistré dans une forge dahoméenne : coups de marteaux et soufflet en rythme... «L'ARTISAN ÉTAIT L'ESCLAVE. SEULS QUELQUES EURO-

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PÉENS TRÈS PAUVRES EXERCAIEN.T L'INDUSTRIE. EN CALCULANT LE PRIX D'UN NOIR ADULTE A 100 PESOS AVEC 5 A 6 % D'INTÉRÊT, CHAQUE PIÈCE DEVAIT PRODUIRE 9 À 10 PESOS MENSUELS... L'AFFAIRE DEVAIT ÊTRE BONNE, PUISQUE LES GENS SE DISPUTAIENT LES CARGAISONS DE NOIRS. PRESQUE TOUTES LES FAMILLES VIVENT DE LEUR TRAVAIL. LE NOIR MONOPOLISE LES INDUSTRIES ET LES MÉTIERS, LES HUMBLES FONCTIONS INDISPENSABLES À LA VIE URBAINE. LA MAISON EST UN ATELIER OU DÉPÔT D'OUVRIERS QUI SORTENT TOUS LES JOURS VENDRE LEUR TRAVAIL POUR LE COMPTE DU MAÎTRE. COMME AFFAIRE, C'ÉTAIT JUTEUX, UN PLACEMENT FACILE ET SANS TROP DE RISQUE. »

Même époque, mais plus au sud... A proximité du port, les rives du Rio de la Plata: sur des scènes peintes par Pellegrini, des négresses transformées pour l'occasion en blanchisseuses, dont nous parle encore une fois Antonio Wilde:
« ELLES SE SERVAIENT ALORS D'UN GENRE DE BATON AVEC LEQUEL ELLES BATTAIENT LES VÊTEMENTS, SANS DOUTE DANS L'INTENTION DE NE POINT TROP LES FROTTER! ET LÀ, ELLES CHANTAIENT JOYEUSEMENT CHACUNE LES AIRS DE LEUR NATION. GÉNÉRALEMENT, ELLES FORMAIENT DES GROUPES DE HUIT À DIX, SE DISPOSAIENT EN CERCLE ET RÉALISAIENT LES FIGURES GROTESQUES DE LEURS DANSES, SORTES D'ENTRACTE À LEUR TACHE PÉNIBLE. »

Dans ses Mémoires d'enfance et d'adolescence, le colonel Lucio Victorio Mansilla présente une image de Buenos-Aires autour de 1840, accompagnée par le chant « MURGA», suivi d'un second i PUESO ! « LE NÈGRE ET LE MULÂTRE AVAIENT LEUR PRESTIGE: CELUI-CI PASSAIT POUR ÊTRE TRÈS INTELLIGENT, CELUI-LA POUR ÊTRE TRÈS FIDÈLE. ET LES NOURRICES ÉTAIENT GÉNÉRALEMENT RECRUTÉES PARMI LES NÉGRESSESET LES MULÂTRESSES. LES NOIRS AVAIENT PLUS DE PRESTIGE QUE LES MULÂTRES: LEURS PROCESSIONS GAIES EN COSTUMES DE CARNAVAL MULTICOLORES ET LEURS CANDOMBÉS AU SON RUDE DES TAMBOURS ÉTAIENT DES FÊTES QUI IMPRESSIONNAIENT L'IMAGINATION DES ENFANTS. MOI, JE N'AI JAMAIS COMPRIS CE QUE SIGNIFIAIT LA NATION BENGUELA, LA NATION MOZAMBIQUE OU LA NATION CONGO, AVEC LEURS

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ROIS, LEURS REINES ET LEURS GRANDS DIGNITAIRES. À LA. MAISON, IL Y AVAIT UNE NÉGRESSE QUI DISAIT AVEC ORGUEIL: JE NE VEUX PAS ÊTRE CONFONDUE AVEC L'AUTRE, JE SUIS BENGUELA, TOMA3 EST CONGO!... LE NOIR ÉTAIT AUSSI RENOMMÉ COMME UN ÊTRE VAILLANT. LE MULÂTRE PASSAIT POUR UN HOMME INCERTAIN. ET MOI, ICI, J'AI APPRIS À MONTER À CHEVAL SUR LES REINS DU NOIR PERICO, FILS D'UN ESCLAVE, QUE TOUS NOUS NOUS DISPUTIONS. l'AI DÉJÀ CONTÉ MES TERREURS ENFANTINES, DUES AUX HISTOIRES EFFRAYANTES QUE RELATAIT L'ONCLE TOMAS EN NOUS FAISANT PRESQU'ENTENDRE LE BRUIT DES CHAÎNES. QUEL POUVOIR DESCRIPTIF A D'HABITUDE LE NATURALISME D'UN SERVITEUR! AFIN QUE NOUS NOUS ENDORMIONS, MA SŒUR EDUARDITA ET SURTOUT MOI, LE NOIR NOUS DISAIT: «N'ENTENDS-TU PAS, ENFANT, CES CRIS ?.. CE SONT LES ÂMES DE CEUX QUI SE TROUVENT DANS LES CACHOTS, SOUS TERRE!» MOI, JIj: M'ABRITAIS SOUS LES COUVERTURES. ET PARFOIS, LE SOMMEIL VENAIT AVEC LA PEUR. CES ÉMOTIONS DE L'ÂGE TENDRE M'ONT LAISSÉ... COMMENT DIRAIS-JE ?.. DISONS UN SUBSTRATUM DE FRAYEUR INDICIBLE. AINSI, MAINTENANT, DÉJÀ VIEUX, lE NE PUIS ENCORE DORMIR TRANQUILLEMENT DANS L'OBSCURITÉ. l'AI BESOIN DE LUMIÈRE, DE BEAUCOUP DE LUMIÈRE. »

A rapprocher de ce témoignage, l'esquisse du mémorialiste Victor Galvez, sous le pseudonyme de Vicente Quesada, dans les Mémoires d'un vieillard. Ici, très peu de temps avant la chute de Juan Manuel Rosas, le tangocandombé est qualifié de «FÊTE AFRICAINEÀ L'OMBREDE LA PYRAMIDE» et l'esquisse du mémorialiste reflète bien un moment donné de l'histoire du tango-candombé; nous sommes autour de 1850, et les Noirs y interviennent comme dans l'intention de séduire les Blancs; les gens de la bonne société les dominent du haut de leurs balcons, comme pour leur rappeler la barrière sociale qui les sépare: (esquisse illustrée par le bruit d'un fiacre, le tintement d'une cloche suivi d'un tango-candombé)
« AVANT MIDI, ILS COMMENCÈRENT À SE RÉUNIR DANS LE QUARTIER DU TAMBOUR, ET À L'HEURE ANNONCÉE LE DÉFILÉ SE DÉPLOYA VERS LA PLACE, PRÉCÉDÉ DES ROIS ET

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