Penser avec Brel

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Jacques Brel se plaisait à renier le titre de poète, ne revendiquant pas même le nom d'artiste mais celui d'artisan. Le talent, disait-il, c'est d'avoir envie de faire quelque chose, et travailler et lutter pour. Brel reniait également le fait de penser en philosophe, affirmant qu'il est impoli d'expliquer aux autres comment fonctionne le monde. Pourtant, Brel est à la fois poète et philosophe, et même poète parce que philosophe. Les chansons de Jacques Brel sont une à une et dans leur ensemble une leçon de philosophie...
Publié le : samedi 1 avril 2006
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EAN13 : 9782296143906
Nombre de pages : 216
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Penser avec Brel

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Dominique Château, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus

Jean-Paul COUJOU, Philosophie politique et ontologie, 2 volumes, 2006. David DUBOIS (dir.par) Les stances sur la reconnaissance du Seigneur avec leur glose, composées par Utpaladeva, 2006. Christian DELMAS, Hannah Arendt, une pensée trinitaire, 2006. Stéphanie GENIN, La Dimension tragique du sacrifice, 2006. Claude DEBRU, Jean-Jacques WUNENBURGER (dir.), La recherche philosophique et l'organisation des masters en France et en Europe, 2006. Harold BERNAT-WINTER, Nietzsche et le problème des valeurs, 2005. Sylvain PORTIER, Fichte et le dépassement de la « chose en soi », 2005. Dominique BERTHET, Jean-Georges CHALI, Le rapport à l'œuvre,2005. Edwin CLERCKX, Langage et affirmation, Le problème de l'argumentation dans la philosophie de Nietzsche, 2005. Augustin BESNIER, L'épreuve du regard, 2005. Pierre GOUIRAND, Tocqueville, une certaine vision de la démocratie, 2005. Léopold MFOUAKOUET, Jacques Derrida. Entre la question de l'écriture et l'appel de la voix, 2005.

Laurent Bibard

Penser avec Brel

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L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ,

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iÇ)L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00281-1 EAN : 9782296002814

Introduction

Serait-il impossible de vivre debout? Jacques Brel, Vivre debout

Il Y a un quart de siècle, mourait l'un des chanteurs les plus en vue de la francophonie d'alors. Il s'éteignait sans doute entre autres suite à un harcèlement de «paparazzi» qui avaient, quelques temps auparavant, tenté de l'apercevoir et le photographier quand l'homme avait cessé de jouer de sa personne en public, sur les planches, et déléguait depuis dix ans sa parole à l'écran et aux microsillons. Jacques Brel avait cessé son activité de chanteur en public à l'âge de trente neuf ans, après quinze ans d'une carrière menée tambour battant, conjoignant la composition des textes et le plus souvent des musiques de ses chansons, et, à quelques unes près, leurs interprétations. Le métier de l'artiste fut complet, allant du surgissement de l'intuition créatrice, à sa mise en musique et à son chant.

Nous proposons une étude de l'œuvre écrit du chanteur. Un tel projet suppose que les textes de Jacques Brel constituent une œuvre qu'il vaut la peine de lire pour eux-mêmes, sans le support de la musique, ni de la voix de leur auteur et de leur interprète. Or, bien qu'il affirme ne pas se reconnaître comme poète, c'est bien ce que pense, même entre les lignes, Jacques Brel, lorsqu'il explique, dès ses premiers chants, pourquoi il se décide à la chanson au lieu de ne faire que dire ce qu'il estime avoir à dire: 5

J'ai chanté conmle un grand livre Dont chaque page était un rire J'ai chanté la joie de vivre En attendant celle de mourir Chanté mes belles idées Mais lorsque j'ai dÎt les dire Ce qui en chant était léger En paroles vous fit rirel

Si l'auteur compositeur interprète Jacques Brel chante, c'est parce qu'en paroles, sans le voile de sa voix accompagnée de sa musique, ce qu'il a à dire ne passe pas, est mal reçu, n'est pas toléré, n'est pas tolérable. Cela n'empêchera pas le poète

de revenir aux chants quasiment dits

-

ce que fit également
-

Léo Ferré. La chanson francophone de la deuxième moitié du

vingtième siècle se veut sérieuse et réflexive

bien qu'avec

élégance ou discrètement, comme le montre le cas de Brel. Nous supposons qu'il est pour le moins intéressant de penser avec Jacques Brel. Notre effort est ici de demander ce qu'il pense et pourquoi. Si l'on veut penser avec Brel, ces deux questions sont nécessaires, parce que Brel ne livre pas directement ce qui l'anime, ce qu'il éprouve, ni ce qu'il veut. Peut-être d'ailleurs, compte tenu de la densité de la façon dont il rencontre, identifier ce qu'il pense du monde et ce qu'il en veut faire n'est-il pas immédiat: penser avec Jacques Brel demande de faire avec lui le chemin de son apprentissage des choses de la vie. Le premier parcours que nous proposons s'intitule « Jacques Brel et le problème de l'homme >J.Ce parcours s'appuie sur une compréhension des rapports entre masculin et féminin en l'homme, issu du taoïsme2 : il est plus que probable que la compréhension taoïste du tout autorise un regard et distant et complet sur la culture de l'homme, et sur le sens de la culture occidentale. Auteur belge du Xxo siècle européen, Jacques 6

Brel illustre d'une manière exemplaire les dynamiques par quoi se façonne et s'abîme tour à tour le monde où nous vivons - «nous », occidentaux, européens, issus de la rencontre formidable des mondes juifs et païens qu'en particulier le christianisme féconda et dramatisa. Que nous le

voulions ou non, nous cette fois, les humains en général charrions toujours la mémoire de nos prédécesseurs - qu'il
-

s'agisse de mémoire biologique, psychologique ou culturelle. Il n'en va pas différemment pour les artistes ou pour Jacques Brel. Ce que l'homme joue en revanche sans cesse, est l'assomption responsable de la mémoire qu'il est d'abord, puis, parfois, qu'il acquiert et qu'il possède après qu'il en fut possédé. Etre possédé par la mémoire qu'on est d'abord est rejouer sans le savoir ce qui fut fait en d'autres temps par d'autres hommes et d'autres femmes. S'instituer comme jeu actif par quoi se responsabilise la parole de l'homme revient à se jouer de sa mémoire, à la jouer, à devenir le temps par quoi s'ouvrent les avenirs. C'est bien le cas nous semble-t-il pour Brel. Autrement dit, son chant est celui de l'assomption libérante du passé - de son passé, qui est aussi pour une grande part le nôtre -, au présent même de l'élévation poétique et mystérieuse de sa parole. Et quand bien même sans aucun doute certains facteurs actifs d'une mémoire létale ont eu raison de lui très jeune, l'homme que sa mémoire terrassa avait sans doute largement dévidé le passé de son monde. Un passé pour le moins difficile: Jacques Brel comme tous les hommes et toutes les femmes de sa génération fut témoin de l'expression barbare des nazismes

en plein cœur de l'Europe

-

une Europe qui se voulut

longtemps le chantre de l'accomplissement de l'homme, en sa dignité, son sens, sa culture, sa valeur. La contradiction tendue entre l'image de soi que se fit cette Europe et son devenir assombri constitue le noyau du mal de la mémoire

7

que Brel affronte à même lui-même. C'est ce que nous croyons voir dans l' œuvre écrit de ses chansons.
*

Nous continuons notre chemin qui peut être fait de mille façons - en écoutant dans un deuxième temps le dernier
-

disque de l'auteur. Nous considérons l'ensemble des chansons enregistrées alors comme le testament officiel du poète. C'est-à-dire son dernier mot, quand bien même il prévoyait à l'origine de dédoubler ce dernier mot d'autant de chansons pour certaines enregistrées et conservées à la fondation de son nom. Le dernier mot de Jacques Brel porte sur la totalité des choses. Si on l'entend bien, pensons-nous, l'on se fait une idée assez complète de la façon dont va le monde à son

époque

-

fin des années soixante-dix du siècle dépassé. Plus

exactement, l'on se fait alors une idée complète de la façon dont Jacques Brel interprète son temps, qui est une façon éminemment explicative de ce temps au sens originaire du terme: en la condensation esthétique du verbe de Jacques Brel, se ramasse la possibilité d'un dépliage total du monde où nous vivons.

Du monde où nous vivons, car quand bien même plus de vingt cinq années ont passé depuis la composition du dernier disque de Jacques Brel, le monde qu'il y chante est bien encore le nôtre, que peut-être nous faut-il doucement apprendre à quitter. Le monde chanté par Brel n'est pas un monde en hannonie. C'est un monde désenchanté par la péjoration douloureuse de la dynamique qui le façonne pourtant sans cesse, la dynamique des rapports entre masculin et féminin en l'humain. La totalité du dernier disque de Jacques Brel s'entend à notre sens sans grand risque d'erreur
8

comme

la présentation

ultime

de la façon dont le poète
-

conçoit les rapports entre hommes et femmes masculin et féminin, entre l'amour et l'amitié, déceptions et désirs.

entre entre

Nous parcourons dans l'ordre ces chants,

-

ordre qu'il a

scrupuleusement choisi, qui donne son sens à chaque chanson, qui représente chaque étape du dernier discours qu'il tient à son public.
* C'est la totalité de l'« Occident» que l'auteur pense en le chantant, Occident façonné par la rencontre et fécondante et dramatique (à tout le moins au sens dramaturgique du terme) des deux racines de la pensée et de l'agir occidentaux que sont le judaïsme et la pensée païenne d'origine grecque. On nous objectera peut-être que Brel ne «pense» pas, qu'il n'est pas philosophe mais artiste. Il est vrai qu'il affirme lui-même ne pas aimer beaucoup les philosophes, qui font l'impolitesse aux autres de (tenter de) leur expliquer le monde où ils se trouvent mis3. En ce sens, Brel, lui, est extrêmement poli: il a décidé dès toujours de ne pas dire tout ce qu'il pense; il se contente de suggérer quelques directions vers lesquelles il faut aller pour comprendre ce qu'il comprend. Pour cela, il utilise le chant, comme d'autres la comédie ou le roman. Cela n'empêche pas Brel de penser, et de le faire avec une exigence dont la rigueur de son esthétique littéraire témoigne éminemment. Autrement dit, quand Brel chante, il agit - c'est ainsi que l'action de Jacques Brel prend lieu, allant d'abord au cœur de ses publics, pour ne cheminer que lentement, fonction du lent travail de l'œuvre si l'œuvre est fréquentée, vers l'intelligence discursive. Entre ce que Brel dit en l'agissant et ce qu'il pense, il y a tout l'espace discrètement laissé à la discrétion des auditeurs. Nous nous 9

enorgueillissons de croire avoir compris bien des aspects de sa pensée derrière ses paroles. Nous nous autorisons d'un tel sentiment dûment accompagnés: on le verra, c'est essentiellement avec Hegel, Heidegger, Léo Strauss et Kojève que nous avons rencontré Brel, prenant au mot l'auteur de ses paroles. Bien sûr une telle rencontre n'est pas celle de Brel «tout court» - ce qui au vrai est à la fois et impossible et déplacé: seuls ses proches peuvent prétendre à rencontrer peut-être un jour un homme ou une femme «tout court» - et encore convient-il de se demander ce que cela signifierait. La rencontre que nous avons faite est bien celle de l'auteur compositeur interprète Brel d'abord, puis celle du penseur. Cette dernière rencontre n'a bien sûr pu se faire que sur le fond de cet effort dont nous parlions plus haut en quoi consiste l'homme même, ou l'humanité des humains: l'effort d'assumer de manière responsable la mémoire que l'on est tout d'abord, pour avoir cette mémoire, et peut-être, au présent même qu'est cet effort, la sublimer en avenir nouveau, en ouvertures d'espaces qui donnent à l'homme le temps de prendre chaque fois temps et place, place et temps. C'est un tel effort d'assomption que nous avons tenté ici et dont nous livrons le tracé. Nous avons parcouru l'ensemble des chants de Brel, en nous arrêtant à ceux qui nous semblent les plus significatifs. Nous accordons une place centrale aux deux comédies musicales que sont L 'homme de la Mancha et Le voyage sur la lune. En comprenant bien la place et le rôle qu'occupent et que jouent ces deux œuvres dans l'ensemble de l'œuvre, l'on comprend pensons-nous pourquoi la totalité de la pensée de Brel s'organise autour de la question des rapports entre hommes et femmes, drainant avec soi une compréhension éminemment politique des rapports entre paganisme et judaïsme. Une telle compréhension du judaïsme et du paganisme est bien sûr fonction de la position de Jacques Brel en regard de sa religion d'origine, en regard du 10

christianisme que, pour son propre compte et de manière parfois peu claire, il renie. Enfin, illustrant de façon exemplaire le malaise occidental moderne, un tel reniement du christianisme ouvre l'espace brélien à une écoute pour le moins à nouveaux frais des «autres» de 1'« Occident» que symbolisent par excellence, à ses yeux, les « Chinois ». Notons enfin que le premier parcours que nous proposons, qui prend en charge la totalité de l'œuvre écrit de Brel, est à la fois plus sage ou moins sauvage, et moins complet que l'étude du «testament» de Brel: nous ne faisons qu'y esquisser les directions dans lesquelles il nous semble devoir s'orienter pour comprendre en son détail la pensée de l' auteur. A titre illustratif, nous proposons en «annexe» de cet ensemble, un commentaire de Ne me quitte pas, dont l'hypothèse de départ est que c'est à lui-même que parle alors Jacques Brel.

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I. Jacques Brel et le problème de l'homme

Je prendrai Un lit un grand le mien Et qui sait ce que c'est qu'un homme Et son chagrin Un grand lit d'être humain Jacques Brel, Je prendrai

Du problème de l'homme

a-t-il «problème de l'homme », et dans l'affirmative, qu'est-ce que cela signifie? « Problème» veut dire «obstacle sur une route ». Cela suppose la route faite ou en cours d'être tracée. Que sa route soit toujours déjà tracée pour lui, ou qu'il doive lui-. même se l'inventer, l'homme rencontre en vivant des problèmes. Il est extrêmement rare voire impossible qu'en tant que tel, 1'homme ne rencontre pas, sur sa route, tôt ou tard, de problèmes. Ne serait-ce que le problème résultant de la contradiction tendue entre le désir de durer, et l'impossibilité de le faire, ou la nécessité de mourir, qui plus est le plus souvent en ne choisissant pas quand ni comment, parfois seulement pourquoi. Quelle que soit la façon dont il l'envisage, sa finitude est à l'homme un problème; elle est peut-être également une solution au problème que l'homme se pose, ou comme quoi l'homme se pose à soi-même. Il est relativement rare de l'envisager sérieusement ainsi. Il n'en demeure pas moins que si «problème de l'homme» il y
-

y

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a, c'est du fait même de l'homme: c'est ultimement l'homme qui est à soi-même, problème en la contradictoire nécessité de se trouver tôt ou tard supprimé par soi-même de quelque manière que ce soit, dont la plus simple qu'est la mort biologique, travaillant l'homme dès sa naissance. Soit, occasion de solution du problème. La solution du problème de l'homme tient tout autant de l'homme que le problème qu'il s'est. Ceci, quand bien même il s'agirait, pour résoudre le problème que l'homme se découvre constituer pour soi, de renvoyer sa solution à ce que l'homme appelle tour à tour «dieu », la «nature », ou I'homme même. Or, les façons dont l'homme à la fois pose et résout le problème comme lequel il se pose à soi-même varient à l'infini, fonction des époques et des lieux. De nos jours, la façon dont se pose à l'homme le problème de l'homme est entre autres que l'homme pense avoir tout fait et dit de soi dans le monde où il vit. Non pas exactement «tout », car tant qu'il vit s'inventent des façons indéfiniment variées de faire et de dire l'homme, mais le tout de ce qui définit le problème même de I'homme. Autrement dit, même si «en pratique» l'homme est invention incessante de soi, sur le plan « théorique» de la description de ce qui compte pour lui, ou de ce qui le définit fondamentalement certains humains d'entre tous les humains - pensent qu'il a épuisé le fond des possibilités de sa compréhension de soi, et de soi. La réponse au sentiment de scandale que provoque une telle affirmation est des plus simples: elle tient dans la durée même de l'homme, sur des modes non prévisibles sur le plan « théorique» du discours que l'homme se tient à soi-même lorsqu'il s'affirme totalement compris par soi; elle tient dans l'entêtement simple de la vie pratique par quoi se dément la possibilité que l'homme se comprenne entièrement et vive. La 14

réaction théorique à une telle dénégation pratique de l'affinnation de la clôture de la compréhension de l'homme par l'homme consiste à affinner que rien de véritablement nouveau ne surgira jamais de la durée d'une pratique totalement comprise en ses principes et dynamiques fondamentaux. La question devient alors évidemment de savoir ce qui de cette pratique, et dès lors de 1'homme même, est « fondamental », ou estimé définitif pour l'homme, voire éternel. Une des expressions de l'essentiel de la vie de l'homme telle que la théorie en décrit l'épuisement, tient dans la couverture exhaustive du globe terrestre par les réseaux économiques. Elle tient à la couverture totale de l'espace terrestre « disponible» pour l'homme, à la «mondialisation» - ne

serait-ce que sur le plan géographique

-

de l'économie

libérale contemporaine. Or, c'est en pratique, ou sur le plan de la vie même, et non pas sur le plan «théorique» des discours, que se manifestent et réalisent les dénégations les plus radicales de l'affinnation selon laquelle le « problème de l'homme» serait clos parce que totalement compris. Autrement dit, il semble bien que tous les humains ne partagent pas l'avis selon lequel le problème que l'homme est à l'homme est totalement éclairci, voire qu'il soit pertinent de le considérer.

Une telle précision est d'importance, tant sur le plan pratique que sur le plan théorique, mais se tient d'abord sur le plan théorique, censé détenniner « en retour» ce qui compte ou ce qui doit compter en pratique. On peut fonnuler autrement cette possibilité théorique: le problème de l'homme est régulièrement totalement compris par l'homme - ou par certains de ses représentants. Il n'y a pas sur ce plan de nouveauté théorique quelconque. Il arrive régulièrement 15

qu'au travers de certains humains, l'homme acquière une compréhension totale et, sur son propre plan, satisfaisante, de soi dans le monde où il vit. Une telle compréhension se tient cependant sur un plan qui n'interfère qu'exceptionnellement, et si possible dans des conditions les plus contrôlées possibles par ceux-là mêmes qui comprennent le problème de l'homme, avec celui de la pratique ou de la vie, ou encore de l'action. Autrement dit, que l'homme se comprenne soimême comme son propre problème d'une part, ou qu'il s'efforce sans pour autant se comprendre totalement, de vivre tout court, et de le faire au mieux, n'appartiemlent pas au même plan des possibilités que l'homme se découvre sans cesse devenir. Tel est le problème de l'homme: c'est qu'il existe différents niveaux ou différentes manières de vivre qu'il rencontre spontanément, qui ne sont pas nécessairement compatibles les unes avec les autres, voire au contraire directement contradictoires entre elles, suscitant régulièrement des conflits entre humains, soit, les poussant à la violence. Une telle affirmation est tout aussi problématique que la première, selon laquelle l'épuisement théorique de la compréhension de l'homme comme son propre problème ou comme le problème même que l'homme a à résoudre implique d'une manière ou d'une autre une certaine forme d'épuisement des possibilités pratiques selon lesquelles

s'organise sa vie

-

un tel épuisement pratique se manifestant

et réalisant en particulier au travers du triomphe censé être définitif de l'économie libérale contemporaine sur toute autre manière de vivre ayant existé auparavant. Une telle affirmation est tout aussi problématique que la première, parce que tous les humains ne sont pas d'accord pour y souscrire, affirmant qu'affirmer l'éternité du «problème de l'homme» revient à se résigner à la souffrance, soit à la 16

donc à s'y ranger en quelque sorte « activement ». Autrement dit: si les problèmes politiques sont les problèmes de tout le monde, les problèmes de tout le monde sont des problèmes d'ordre politique. Et bien que l'on puisse rétorquer à cela que l'opposition même à la thèse selon laquelle le problème de l'homme est que sa vie le conduit irréductiblement au conflit car à la contradiction entre des plans inconciliables en pratique comme en théorie - bien que l'on puisse donc rétorquer que l'opposition même à une telle affirmation, parce qu'elle est conflictuelle, la confirme, cela n'ôte en rien le relatif bon sens qui consiste à souligner qu'affirmer quelque chose est déjà d'une manière ou d'une autre en alimenter la réalité, ou la force de vérité.
-

cautionner

*
Epuisant les possibilités de l'opposition entre les thèses fondamentales autour desquelles se pose de nos jours le «problème de l'homme », la tension par quoi se dynamisent les deux possibilités précédentes laisse I'homme dans l'interrogation, et à tout le moins, le force à une certaine prudence - elle-même au moins théorique. Elle force un certain temps I'homme au silence, et à l'écoute du silence, c'est-à-dire à sa réception, sur le fond de l'hypothèse selon laquelle peut-être, la réponse du problème de l'homme vient à I'homme par l'écoute de ce qui ne parle pas directement la langue à laquelle il est le plus communément habitué - le langage théorico-pratique de la vie de tous les jours. La pertinence d'étudier la totalité d'une œuvre qui s'est un temps revendiquée comme poétique, tient de la nécessité de se taire un moment. De savoir le faire le plus exactement possible, comme un enfant.

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Un enfant Avec un peu de chance Ca entend le silence Et ça pleure des diamants,. . . C'est le dernier poète D'un monde qui s'entête A vouloir devenir grand4

*

Avant d'entamer l'examen de la Jacques Brel, se pose le problème polysémie de l'adjectif « grand », taille du monde des hommes qu'à façon de se rapporter au monde l'homme.

façon dont, pour le poète de l'homme, soulignons la qui renvoie tout autant à la leur âge ou encore, à leur même et au problème de

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Jacques Brel et le problème de l'homme Douleur et désir de l'homme La «problématicité » de la vie des hommes telle que Jacques Brel l'éprouve se manifeste dès ses premières chansons. Ces premières chansons sont présentées en deux moments dans l'édition intégrale de son œuvre: en tant que «textes de jeunesse inédits» (1948-1953), et en tant que «chansons retrouvées» (idem), comprenant respectivement dix et six textes, tous sous forme versifiée. Outre Le troubadour, le premier ensemble regroupe Ballade, une première Bruxelles, De deux vieilles notes, Les pavés, L'orage, Les deux fauteuils, et Ne pensez pas, Les gens, Départs. Ces trois derniers textes annoncent des thématiques déterminantes dans et pour l'œuvre de Brel que reprendront Les filles et les chiens, Les biches, Ces gens-là, Les bourgeois, On n'oublie rien ou Amsterdam. Au travers des autres se signalent d'emblée ce que sont les désirs et les craintes du poète (Ballade, L'orage), ses souvenirs (Bruxelles), les insuffisances qu'il se voit (De deux vieilles notes), enfin son art de la construction lyrique (Les pavés). Au Troubadour font de l'autre côté écho Je suis l'ombre des chansons, Les enfants du roi, L'ange déchu et A deux: c'est autour du Troubadour que s'organise la première manifestation du

problème de Jacques Brel

-

ou de la façon dont le problème

de l'homme se pose et impose à lui. * Le troubadour est constitué de huit quatrains, subdivisés en deux groupes de trois et un de deux. Les deux derniers vers du dernier quatrain du second groupe sera repris plus tard par son auteur lors de divers interviews: 19

J'aurais voulu lever le monde Mais c'est le monde qui m'a couché5

Brel commence sa carrière de chanteur sur fond d'un désespoir anticipé: le monde l'a toujours déjà couché. Il s'éprouve généreux et ne parvient pas à son but: la totalité du quatrain donne:
J'aurais voulu lever le monde Rien que pour lui par bonté J'aurais voulu lever le monde Mais c'est le monde qui m'a couché6

Brel a une intention: «lever» le monde; nous verrons sur fond de quoi est censé pouvoir être levé le monde; compte pour l'instant qu'il éprouve le sentiment de l'échec de son essai. Un tel échec n'est pas imputable au monde même, mais à son auteur, dont, lorsqu'il n'est pas chanté, le projet prête à rire; il Y a une décision de Jacques Brel pour le chant, qui occulte à tout le moins partiellement, le sérieux de l'intention, car du problème de Jacques Brel, ou de la façon dont se pose pour lui le problème de I'homme. Le troubadour dit en effet en ses deuxième et troisième quatrains:
J'ai chanté comme un grand livre Dont chaque page était un rire J'ai chanté la joie de vivre En attendant celle de mourir
Chanté mes belles idées Mais lorsque j'ai dÜ les dire Ce qui en chant était léger En paroles vous fit rire7

Ce que l'homme Jacques Brel a à dire est inadmissible à ses interlocuteurs possibles dont lui-même chanter permet de
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dire l'inacceptable, en en riant si possible. L'homme se fait comédien faute de pouvoir dire ce qu'il estime avoir à dire du monde où il se trouve pour que ce monde aille mieux que la façon dont il va lorsqu'il le découvre. Sous l'esthétique des textes de Jacques Brel se cachent et son intention et sa pensée, intuition et pensée que l'auteur n'explicite pas. L'une des tensions recelées en une telle décision de taire à demi sa pensée en ne faisant que la chanter tient en la tension dont l'amour est recel, lorsqu'il est ode et se voudrait rencontre peut-être sans paroles8 ; ce qui nous fait rencontrer sur un plan différent de tout à l'heure le thème fondamental pour notre temps du silence de la philosophie - du silence de la poésie; du silence tout court.
~

La première humeur non systématiquement explicitée à partir de laquelle s'organise la pensée de Jacques Brel est celle d'un troubadour désenchanté, recélant en soi la haine:
Je suis un vieux troubadour. . . Un troubadour désenchanté Qui par une habitude vaine Chante encore l'amitié Pour ne pas chanter la haine

Cinq ans au plus après avoir écrit Le troubadour, à propos des échecs de l'amour, Brel chantera explicitement la haine dans La haine9. La question se pose d'emblée de la nature des liens entre l'amitié et l'amour: est-ce que chanter la première évite de chanter les échecs du second, ou n'y a-t-il de toutes façons que les échecs du second à chanter si le troubadour chante ce qu'il pense sans s'évertuer à « faire croire qu'il est gai »10? La haine étant renvoyée dès qu'elle est explicitée en chanson aux échecs de l'amour, et ici mise en regard de l'amitié, il est raisonnable de supposer que l'œuvre entier de Jacques Brel s'organise fonction de ce qui selon lui lie et 21

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