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Pierre Souvtchinski (1892-1985)

De
242 pages
Plusieurs chercheurs viennent d'exploiter - pour la première fois - les archives disponibles sur Pierre Souvtchinski. Trois d'entre eux ont accepté de livrer le fruit de leurs recherches. Walterskirchen a rédigé la biographie de Souvtchinski. Poldiaeva a commenté les lettres qu'il reçut de Prokofiev. Quant à Glebov, il a problématisé le cadre historico-idéologique de l'apparition de Souvtchinski en 1920, installant une génération, notamment son questionnement de la modernité. Les contributions de ces chercheurs sont inédites.
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Pierre Souvtchinski cahiers d'étude

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan({v,wanadoo.fr harmattan 1((l)wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

2006

ISBN: 2-296-01208-6 EAN:9782296012080

Pierre Souvtchinski, cahiers d'étude
SOUS LA DIRECTION

d'Éric Humbertclaude

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE

L'Hannattan

Hongrie

Espace Fac..des

L'Harmattan Sc. Sociales, BP243,

Kinshasa Pol. et Adm. ;

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

KIN XI

1053 Budapest

Université

de Kinshasa

- RDC

Éric Humbertclaude,

ouvrages:

RAYONNEMENTS

FOSSILES

Federico Gualdi à Venise :fragments retrouvés (1662-1676). Recherches sur un exploitant minier et alchimiste. Contribution à une réflexion sur la microhistoire. Il se fit surprendre par le roi: création de Hultazob, prince d'Achem (t 1743). Être conduit dans la crypte: Ie Klerikat de Johann August Starck (I741-18I6).

PULSATIONS

D'EXIL

La liberté dans la musique: méditation sur l'œuvre de Pierre Souvtchinski. La collision des courbes: à propos de Notation II de Boulez. Bascule: œuvre - interprète - créations.

Articles en recueil:
EMPREINTES SUR LE TEMPS

Avis au lecteur

Plusieurs chercheurs viennent d'exploiter

-

pour la

première fois - les archives disponibles sur Pierre Souvtchinski (1892-1985). Trois d'entre eux ont accepté de livrer le fruit de leurs recherches. Ils se nomment: Konrad W alterskirchen (Autriche), Elena Poldiaeva (Russie) et Sergey Glebov (USA). Konrad a rédigé sa biographie Qusqu'en 1930), Elena a commenté les lettres qu'il reçut de Prokofiev (1920-1938) et Sergey a problématisé le cadre historico-idéologique de son apparition en ] 920, installant une génération. Les contributions de ces chercheurs sont inédites et bénévolement ouvertes dans l'identification du noyau de la pensée de Souvtchinski. D'autres cahiers pourraient s'y agréger, tels ceux concernant l'approfondissement de sa pensée au contact de Stravinski; le retour de cette pensée sur elle-même au contact de Boulez; l'inquestionnable compacité de son rapport à la mémoire dans ses écrits ultimes. 17 août 2005 E.H.

Contributions des auteurs

Konrad Walterskirchen,

Pëtr SuvCinskij (1892-1985)

L'auteur a rédigé son mémoire de maîtrise en 2004 : Zwischen Musik und Ideologie. Die Begriffswelt des Eurasiers P.-P. SuvCinskij; 95 + XI p. (Geistes- und Kulturwissenschaftliche Fakultiit, Wien ; directeur de recherche: Fedor Poliakov). Édition intégrale adaptée et traduite de l'allemand par Éric Humbertclaude ; traduction du russe par Galina Doudina.

Elena Poldiaeva,

Souvtchinski

et Prokofiev

L'auteure a édité en 2005 la correspondance de la plupart des musiciens russes à Souvtchinski: «B MY3bIKaJIbHOM Kpyry pYCCKoro 3apy6e)l(b5I. IIl1cbMa K IIeTpy CYBYI1HCKOMY ».
IIy6JII1Kall,I15I, COnpOBO)K,[\alOllI,l1e TeKCTbI 11 KOMMeHTapl111

EJIeHbI IIoJIb,D,5IeBow, esellschaft fùr Osteuropa-F6rderung G e. V. (Zwischen Orient und Okzident, 7. Quellen und Studien zur russischen Musikgeschichte), Berlin, 463 p. À partir de cet ouvrage le présent texte a été écrit. Traduction du russe par Michel Maximovitch.

Sergey Glebov, Le frémissement Suvchinsky, l'eurasisme et l'esthétique

du temps: Petr de la modernité

L'auteur a soutenu sa thèse de doctorat en 2004: The Eurasianist Ideology and Movement, 1920-1929; i-v + 400 p. (Rutgers University, New Jersey; directeur de recherche: Seymour Becker). À partir de cette thèse le présent texte - The Trembling of the Time: Petr Suvchinsky, Eurasianism, and Modernist Aesthetics - a été écrit. Traduction de l'anglais par Sammy Dowidar.

TIeTpTIeTpoBwICYB'II1HCKlllÎ, durant sa vie à Berlin, se faisait orthographier: Peter Suwtchinsky; et à Paris: Pierre Souvtchinsky. Aujourd'hui, Walterskirchen suit les prescriptions de la norme internationale de translittération (Pëtr Petrovic Suvcinskij) ; Maximovitch ne tranche pas (Piotr Pétrovitch Souvtchinski) et Glebov préfère le standard anglophone (Petr Suvchinsky ou encore Suvchinskii).

Konrad W AL TERSKIRCHEN

Pëtr Suvcinskij

(1892-1985)

Adapté et traduit de l'allemand par Éric Humbertclaude Traduit du russe par Galina Doudina

Nous vivons dans un monde capturé, déraciné, transformé par le titanesque processus économique et technico-scientifique du développement capitaliste qui a dominé les deux ou trois derniers siècles. Nous savons, ou tout au moins nous pouvons raisonnablement supposer, qu'il ne saurait durer ad infinitum. L'avenir ne saurait être la continuation du passé. Hobsbawm, p. 748.

Avant-propos

«J'ai toujours eu l'impression que le sentiment de gratitude est un des principaux impératifs moraux inventés par l'homme pour que la vie ait l'air moins bestiale» : cette phrase que Pëtr Petrovic SuvCinskij a écrite à Grigori Sneerson le 21 mai 1970(1)me paraît tracer la ligne de conduite de toute sa vie de mécène, de fin connaisseur de la culture, d'éditeur de nombreux ouvrages, d'ami actif de nombreux musiciens pour lesquels il organisait des concerts et apportait son aide en toute discrétion. À Saint-Petersbourg, dès 1914, au cœur de l'élite culturelle de la Russie prérévolutionnaire, ses activités musicales ont été remarquées justement parce qu'il avait à peine vingt ans. Après 1919, sur les chemins de l'émigration, il devint le mécène et l'organisateur des publications du mouvement eurasiste.(2) Membre fondateur de ce mouvement, sa
(1) Nest'ev 1987, p. 89.

(2) [Note de ['éditeur (NdÉ): que signifie ['expression « mouvement eurasiste " ? Trubeckoj, en 1927: « Le substrat national de [' État

4 fonction resta centrale: il le dirigeait. Un engagement qui lui causera sa ruine financière alors que ses positions philosophiques défendues suscitent aujourd'hui des débats intellectuels permettant à sa pensée d'être introduite dans la lexicologie philosophique russe. À Sofia, en 1920, SuvCinskij a entretenu une relation d'amitié et de proximité spirituelle avec Trubeckoj ; leur correspondance dura jusqu'à la mort de ce dernier, en 1938. Anatoly Liberman, dans son post-scriptum à la réédition d'écrits de Trubeckoj, résuma les domaines de recherche de ce dernier: «Durant les années passées à Vienne Trubetzkoy travaillait dans plusieurs domaines. Il a écrit et donné nombre de conférences sur l'histoire des langues slaves et sur la littérature russe, il a développé et défendu ses idées sur l'histoire de la Russie-Eurasie et il a offert de nombreuses contributions à la phonologie »(1). L'éventail des thèmes de Trubeckoj fut vaste, surtout en ce qui concerne les articles en rapport avec le mouvement eurasiste. Tels se présentent aussi les écrits de SuvCinskij de cette époque. Pour analyser SuvCinskij, ou Trubeckoj, il
qui autrefois s'appelait l'Empire russe et maintenant s'appelle l'URSSne peut être que l'ensemble des peuples qui habitent cet État, envisagé comme une nation particulière, faite de plusieurs peuples, et qui, en tant que telle, possède son nationalisme. Nous appelons cette nation eurasienne, son territoire l'Eurasie, et son nationalisme l'eurasisme>> (Troubetzkoy 1996, p. 12). Suvcinskij, en 1923, avait identifié l'eurasisme en tant que mouvement d'idées ayant pris conscience que la Russie post-révolutionnaire vivait le moment crucial d'une possibilité historique: celle d'une « vision globale du monde qui, s'enracinant dans les profondeurs spirituelles, [fût] susceptible de définir une tactique et de conduire à l'action" (Souvtchinski 1990, p. 65). Aujourd'hui, l'historien analyse le mouvement eurasiste comme un « mouvement quasi politique et intellectuel" (Shlapentokh, p.
129).] (1) Trubeckoj 1991, p. 330.

5 importe de prendre largement en compte leurs multiples activités, toutes indissociables de leurs implications dans la recherche culturelle. À Paris, en 1930, après la dissolution du mouvement eurasiste, SuvCinskij va réinvestir le monde de la création artistique - l'avait-il quitté un jour? Sa dernière résidence du 15, rue Saint-Saëns (Paris, Xye arr.) devint le point de ralliement de nombreux compositeurs, de poètes et d'écrivains: le fait est attesté par une grande collection d'ouvrages possédant des dédicaces personnelles des auteurs.(l) SuvCinskij agissait sur beaucoup d'artistes comme un catalyseur: il accompagnait leurs créations en tant que conseiller utile, discutant ou critiquant certains (2) aspects des œuvres en cours. SuvCinskij resta actif jusqu'à sa mort et en pleine possession de ses moyens intellectuels. * * *

Suvcinskij abhorrait toute espèce de souvenirs et de mémoires le concernant?) Il s'en est expliqué le 24 juillet 1970 dans une autre lettre à Sneerson : «Le long rouleau des mémoires m'amène au tremblement. Je n'aime me souvenir ni de ce qui est proche ni de ce qui est loin. Ceci
(1) Suvcinskij 1999, pp. 120-128; 236-247; 384-395. (2) Une lettre de Prokof'ev de 1921 (Suvcinskij 1999, p. 60) nous

apprend que Suvcinskijlui a envoyé « une paire d'esquisses d'un
jeune peintre» [napy 3CKI-130B onOAoro xYAo)l(HI-1Kal il M mais n'est pas précisé si Suvcinskij en était l'auteur ou si elles appartenaient à un tiers, par exemple au jeune et talentueux Teliscev. Plus généralement, j'ignore si Suvcinskij s'est essayé, un jour, à la composition. (3) [NdÉ: Suvcinskij, par contre, n'hésitait pas à solliciter des personnalités pour écrire leurs mémoires; ainsi, en 1948, M. Olénina d'Alheim (Pol'djaeva, p. 354).]

6 pourrait être une pathologie mais, hélas, elle m'est inhérente. Soyez sûr que je n'écrirai jamais mes mémoires; dans ce rapport au passé, je suis un homme inoffensif parce que tous ces 'écrits' et ces 'causeries' n'ont pas conduit au bien »(1). Pour reconstruire cette vie les documents ne font globalement pas défaut. Concernant les propos rapportés par les contemporains sur l'homme au quotidien, ils sont contrastés. L'image est au premier regard assez positive. Pourtant il existe des avis sur lui extrêmement négatifs, notamment à l'époque où il dirigeait le mouvement eurasiste, se trouvant alors en relation avec des agents infiltrés travaillant pour les services secrets soviétiques; d'ailleurs, le soupçon ne peut être tout à fait exclu que lui aussi fut un informateur, voire un collaborateur rétribué. Il faut donc considérer les faits et, pour partie aussi, les écrits de SuvCinskij au regard de cette période complexe de l'histoire de l'émigration russe. Toutefois une clarification définitive de ses rapports avec les services secrets soviétiques n'est pas mon ambition première.(2) Voici deux portraits de Suvcinskij. Le premier est anonyme- il est signé « A. B. »- ; il date de 1928 :
SuvCinskij m'a donné l'impression d'un chat-souteneur gâté. Dans sa petite tête, il penche surtout vers le GuéPéoU, comme il dit: vers le côté de l'ambiance réelle... Il est typiquement un esthète-paresseux, infatué jusqu'à l'extrême. L'eurasisme est pour lui le moyen qui lui donne la possibilité de bien vivre, de voyager pour se reposer sur les plages de l'océan, de passer son temps dans la vaine inactivité... Fondamentalement, il est un esthète de la tête jusqu'aux pieds. Je doute qu'i! se couperait en quatre pour l'eurasisme. Il pense tout d'abord à lui; c'est par ce critère qu'il (1) Nest'ev 1987, p. 90. (2) [NdÉ: sur le climat d'activisme politique et ses manipulations dans l'émigration russe de l'entre-deux-guerres, cf. Huber et Kunzi.]

7
s'approche de la question de « l'idéologie ». L'eurasisme, hormis ses possibilités matérielles, chatouille son amour propre... Il est quand même le pilier et l'apôtre de ce courant dont tout le monde parle et dont il parle avec l'air d'un snob qui s'ennuie.(l)

L'autre, datant du 7 novembre 1956, émane de Robert Craft; ce dernier venait d'assister à un dîner parisien avec Stravinskij, Suvcinskij et Boulez:
Les cheveux de Suvchinsky sont grisonnants; sa poignée de main, dans laquelle ses deux derniers doigts ne s'engagent pas(2), est molle; son albinisme, son teint de maladie tropicale est moucheté de taches de massepain et de taches roses. Tous ces aspects s'amplifient d'autant plus qu'il est fortement charpenté et « robuste» (un de ses mots préférés, au sommet de la liste, avec « con» et « salaud ») ; il a beaucoup d'appétit; il parle fort, tel un Boanergès, mais avec une voix musicale d'alto. En sorte, comme pour compenser cette poignée de mains peu chaleureuse, il me serre dans une étreinte à la russe et m'étouffe avec ses baisers tantôt à la russe, tantôt sur la joue. Bien qu'ayant passé trente ans à Paris et au sein des modes parisiennes de critiques déjà formées bien avant lui, Suvchinsky demeurait plus russe de mentalité que français et, d'une certaine façon, il me rappelait Stravinsky. Cette russité, comme j'ai été amené à la penser, car les particularités que j'ai en tête sont d'abord personnelles, russes ensuite, est caractérisée par une ouverture et une volubilité, une chaleur que l'on comprenait avant par le lourd mot d' « aristocratique ». Suvchinsky était connu pour son aptitude à découvrir des talents et pour ses efforts à leur trouver des soutiens, malgré les propres difficultés dans lesquelles il se trouvait: il était pauvre.(3) Quant aux analyses relatives à SuvCinskij nous en possédons aussi plusieurs. au quotidien,

Voici celle de Kozovoï :
(1) Evrazijcy, p. 126. [NdÉ: le GuéPéoU était le sigle des services secrets soviétiques entre 1922et 1934.] (2) [NdÉ : sa main droite présentait une hyper-extension pathologique de l'annulaire et de l'auriculaire.] (3) Craft, p. 61 [robuste, con, salaud: en français dans le texte].

8
Ayant toujours tenu à son indépendance, Suvcinskij a été à la fois un homme expansif et secret (surtout à l'époque de l'activité eurasiste), compatissant et dur, émerveillé et non tolérant (ce qui, en fait, n'a pas empêché son réel flair dans l'art); et même lorsque quelque chose chez les autres offensait son exigence, il s'en séparait grâce à son sens critique interne. Il a manifesté, comme le dit son ami N.-S. Trubeckoj, une « dureté fameuse et de la négligence envers les gens ».0)

Et celle de Mal'mstad

:

Face à nous on dirait deux personnalités, sinon deux personnes, telle une figure semblable à Janus: d'un côté, celle tournée vers la question de la musique et connue à l'Est en tant que « Pierre Souvtchinsky », de l'autre, celle tournée vers les problèmes collectifs russes et connue dans l'histoire de l'émigration en tant que « Pëtr Suvcinskij' ».(2)

(1) Kozovoï 1992B, p. 224. (2) Mal'mstad, p. 328.

9

*

*

*

L'objet de ma recherche est d'analyser cinq écrits littéraires de Suvcinskij sélectionnés pour leur perspicacité. Je vais d'abord m'arrêter sur les deux textes consacrés à Aleksandr Blok; à leur lecture, il semble que l'amitié de Suvcinskij avec Blok était sensiblement plus grande qu'elle ne paraît dans le Bloc-notes [3amlcHbIe KHlDKKl1] de ce dernier. En 1921, lorsque SuvCinskij édite Les Douze [,1];BeHa):(u:aTb], il introduit le poème par un texte dense. Puis, en 1922, à la mort de Blok, il écrit Différents types de création (à la mémoire de Blok) [Tl1TIbITBOpqeCTBa (I1aM5ITl1EJIOKa)]; cette nécrologie paraîtra dans le premier recueil des eurasistes, Sur les routes [Ha I1YT5IX]. Dans ce volume se trouve un autre texte retenu; consacré à Leskov, il s'intitule Le signe du passé (sur Leskov) [3HaMeHl1e bIJIOrO JIecKoBe)].Ces trois articles datent 6 (0 de l'émigration de Sofia. Les deux autre textes sélectionnés ont été écrits cinq ans plus tard à Paris; ils ont paru dans la revue littéraire de SuvCinskij, Vërsty [BepcTbI]. L'un, dans le numéro de 1926: Deux renaissances (les années 1890-1900 et les
années 20) [,1];Ba peHeccaHca (90-e - 900-e 1120-e rO):(bI]; l'autre, dans le numéro de 1927: À propos de l'Apocalypse de notre temps de V Rozanov [I1o TIOBO):(y aTIOKaJIl1TICl1Ca HallIero BpeMeHl1 B. P03aHoBa]. Dans ces deux textes SuvCinskij ne s'occupe plus exclusivement de thèmes

10 purement littéraires: il y introduit fortement des problématiques spirituelles de la religion orthodoxe. Je mettrai en relation ces cinq textes et les analyserai en dépassant le clivage entre un travail scientifique strictement littéraire et celui d'un ethnologue, lequel est entaché par une prise en considération exhorbitante du champ environnant. Aussi je ne dissocierai pas le contenu de ces écrits de la vie de leur auteur: vie et œuvre forment à mes yeux une totalité historico-culturelle sujette à un (I) questionnement spécifique.

(1) Analyser les textes littéraires selon une « kulturwissenschaftliche Perspektive » est la position défendue par Dietrich Harth; c'est
ce contexte intellectuel qui a nourri ma recherche (cf. Harth, Die /iterarische ais kulturelle Tatigkeit). sur Suvcinskij

l
Enfance et jeunesse opulentes

La dernière décade du dix-neuvième siècle se présente comme une phase pré-décisive dans l'histoire de la Russie. D'une part, la décadence de la majeure partie de la couche sociale régnante est acquise et les conditions de vie du peuple sont difficiles; les premiers signes d'une insatisfaction progressive des gens ordinaires se lit dans un nombre croissant d'attentats terroristes; malgré les mesures répressives des services policiers particulièrement vigilants, il n'est plus possible de garder sous contrôle les mouvements d'opposition. D'autre part, l'activité culturelle de l'aristocratie atteint un sommet; une multitude de cercles intellectuels naissent et créent comme jamais auparavant dans l'histoire de la Russie; l'art fleurit. Au cœur de ces années la révolution « bourdonne» au loin. Pëtr Petrovic SuvCinskij naît le 17 octobre 1892 à Saint-

Petersbourg.
(1) Kiev est

(1)

donnée ancien,

par

erreur

par

Smith

2000,

p. 136. Selon le

calendrier

son jour

de naissance

est le 5 octobre.

12 Son père est un administrateur civil, président de la ](1). société russe d'exploitation pétrolière «Neft » [He~TI> Sa famille est propriétaire d'une sucrerie près de Kiev(2) et d'un immense domaine à Tchorivka [qopIIBKa] (l'ancienne orthographe 'à la soviétique' étant « Tchorovka ») situé aussi en Ukraine, à trente-cinq kilomètres à vol d'oiseau à l'ouest/sud-ouest de Bila Cerkva.(3) La famille possède également un appartement à Saint-Petersbourg, situé perspective Vladimir(4), et un autre à Moscou. Contrairement à ce qui est affirmé dans L'émigration russe [PyccKoe 3apy6e)Khe], il n'existe aucune preuve matérielle permettant de soutenir qu'un ancêtre fût anobli au seizième siècle et élevé au rang de comte.(S)D'ailleurs, si l'on se réfère au contrat qui, le 6 juin 1923 à Berlin, fonde les éditions eurasistes [EBpa3IIMCKOro K-Ba], lequel mentionne précisément les titres de noblesse des
(1) Evrazijstvo, p. 497. Et Kljucnikov (p. 202) de préciser que le père de Suvcinskij était un "général statskij" [WT8TCK~~ reHepan], sans toutefois donner la source de son information. Que signifie cette expression: "général statskij ,,? Ni Fedorcenko (pp. 448449) ni Solov'ëv (p. 122) ne la connaissent dans le corps des généraux russes; l'expression désignait-elle un titre éminent dans la bourgeoisie d'avant la révolution? (2) Blok 1987, p. 563. (3) Zarubez'ëv, p. 614 (l'auteur de l'article écrit par erreur TchorZovka [LJopxoBKa],certes en Ukraine, mais près de Poltava [nomaBo~]). Pour une photographie de la demeure de Tchorivka, cf. Suvcinskij 1999, p. 119. (4) [NdÉ: cette perspective débouche sur la perspective Nievski (Savelli, p. 116).] (5) Zarubez'ëv, p. 614. L'auteur écrit, sans citer sa source: " comte [rpacp Wen~ra-CYBlj~HCK~~]. [NdÉ: Szeliga-SuvCfnskij " Vishnevetskij (p. 24) reprend l'information et ajoute que ce nom

composé

-

Szeliga-Suvcinskij- est d'origine ukraino-polonaise
d'une

(wns:1XeTcK~~) t que la racine" Suvcin" témoigne e appartenance à la noblesse élevée au rang de comte.]

13 actionnaires, il n'est mentionné nulle part que SuvCinskij précisément un des trois
-

signataires

fondateurs

de la

société d'édition

fût noble.o) Il est plausible toutefois

que la famille, très probablement originaire de Pologne par le père, pût avoir été rattachée à la basse noblesse. J'ai trouvé, à la date du 20 juin 1808, qu'un certain Johann Desider Peter Onuphrius Suffczynski a été anobli par le collège de la province polonaise de Galicie en qualité de « chevalier de Suffczyn »armé « Szeliga ».(2) Qu'importe si la famille revendique une prétention nobiliaire réelle ou supposée: elle est riche.

Suvcinskij passe son enfance et sa jeunesse à Tchorivka, où il est instruit à domicile, puis il fréquente l'institut Teniscev de Saint-Petersbourg, là où sont inscrits à cette époque Osip Mandel'stam et Vladimir Nabokov.(3) Durant toute son éducation SuvCinskij reçoit une instruction musicale. Dès l'âge de huit ans il perfectionne son jeu pianistique auprès de Feliks-M. Blumenfel'd, pianiste, compositeur et chef d'orchestre; bien que SuvCinskij ne se produisît pas en concert, on lui reconnaît un niveau de soliste.
(1) Evrazijstvo, p. 494. Dans la sérieuse Philosophie de la Russie aux XIX"et XX" s. [Filosofia Rossii XIXi XXstoletija], la notice sur Suvcinskij est muette au sujet du titre de noblesse de la famille Szeliga-Suvcinskij. (2) Frank, p. 77. [NdÉ: une recherche généalogique reste à entreprendre. Sur la famille « Sufczynski » armée « Szeliga» et le dessin de leurs armoiries, cf. Niesiecki, pp. 560-561et p. 606 (les informations de Niesiecki ont été reprises par Rietstap, p. 866 et p. 876). Se reporter aussi à la notice détaillée des armes « Szeliga» dans Herby, pp. 929-944.] (3) Kozovo', 1986, p. 637. [NdÉ: Mandel'stam, dans Le bruit du temps et Nabokov, dans Autres rivages, sont revenus sur la renommée de cet instituL]

14 Blumenfel'd l'introduit dans le milieu artistique de Saint-Petersbourg en tant que critique et mécène; en 1910, il est accueilli parmi les artistes du Monde de l'art [MHp HCKyccTBa] fait connaissance avec le metteur en scène et et comédien Vsevolod Mejerchol'd et Sergej Djagilev. En 1913, il rencontre Sergej Prokofev; il se fait remarquer par le chef d'orchestre et ami de la famille Blok, S. Pancenko, qui l'invite à participer à la rédaction d'un recueil de musique sacrée russe.(1) En janvier 1914 il fait (2) connaisance avec Aleksandr Blok. Durant ces années se réunissent dans l'appartement de Saint-Petersbourg compositeurs, musiciens et critiques, échangeant des idées ou jouant ensemble de la musique. Hormis son professeur Blumenfel' d, y passent fréquemment le compositeur Karol Szymanowski, le pianiste Gemich Nejgauz (Heimich Neuhaus)(3), le pianiste et chef d'orchestre Aleksandr Ziloti ainsi que Vladimir Gippius, poète symboliste et professeur de littérature européenne. Suvcinskij amène aussi ses amis au théâtre Marinskij où il possède, très jeune, une loge personnelle. Bien qu'Aleksandr Benua comptera parmi les amis de cette époque, il restera curieusement muet sur le jeune Suvcinskij en évoquant ses souvenirs. En 1915, ses études terminées(4), SuvCinskij fonde la revue Le Contemporain musical [MY3bIKaJIbHbIH COBpeMeHHHK] avec Andrej Nikolaevic Rimskij(1) Nest'ev 1987, p. 83. (2) Blok 1965, p. 201. (3) Nejgauz était le fils de la sœur de Blumenfel'd et le cousin de Szymanowski. (4) Les sources à ma disposition ne m'ont pas apporté de précision sur les études universitaires suivies par Suvcinskij. [NdÉ: ces études furent peut-être juridiques, le droit ayant été une discipline enseignée à Saint-Petersbourg de manière libérale, ouverte à l'histoire du marxisme.]

15 Korsakov; tous deux la dirigent jusqu'en 1917. La revue devient une tribune pour propager les courants nouveaux dans la musique russe et le support de concerts donnés à Saint-Petersbourg et à Moscou. Le jeune critique musical Boris Asafev (Igor' Glebov) est invité à la rédaction en automne 1915pour un entretien avec Rimskij-Korsakov. Croisant SuvCinskij, il confiera plus tard l'avoir remarqué en tant que «blond replet qui écoute avec attention et se tient timidement en retrait »(1). Ils passent une soirée à parler; et Asaf ev de poursuivre: «Le blond était un élève de F.-M. Blumenfel'd, un connaisseur de N.-D. Kastal'skij et ami de N.-D. Kaskin (lui-même une connaissance de P.-I. Cajkovskij) ; ce blond était un amateur passionné de musique, un connaisseur sérieux de la poésie russe et de la littérature; c'était aussi un homme aux larges connaissances. C'était Pëtr Petrovic
SuvCinskij »(2).

Annexées au mensuel Le Contemporain musical, sont éditées deux à trois fois par mois une chronique de critiques de concerts récents et des premières de théâtre; Nest'ev observe: «Même si le journal n'a pas eu une longue vie, il a eu le temps de gagner la reconnaissance du lecteur par la solidité de son niveau scientifique »(3). Ces années-là SuvCinskij fait connaissance avec Marina Cvetaeva : «Mon premier souvenir d'elle remonte à 1914 ou 1916, environ. J'ai édité à Moscou, avec Nikolaj Rimskij-Korsakov, un journal qui s'appelait Le Contemporain musical. La femme de Rimskij-Korsakov s'appelait Julija Lazarevna Vajsberg. Je fus invité chez eux deux fois pour des séances étranges. Marina Cvetaeva
(1) Nest'ev 1987, p. 84. (2) Nest'ev 1987, p. 84. (3) Nest'ev 1987, p. 83. [NdÉ: une sélection des cinq tomes de cette revue a été rééditée en 2004 en deux volumes; cf. Ovtcharenko.]

16 était considérée à cette époque comme une lesbienne; làbas, durant ces séances, je l'ai vue deux fois; elle venait avec la poétesse Sofja Pamok ; elles étaient assises toutes les deux, s'embrassant et fumant chacune à leur tour une cigarette. Pour moi, Cvetaeva était à cette époque une 'lesbienne classique'. Qui de l'une dominait l'autre? Qu'est-ce que Sofja Pamok écrivait? Je ne le sais pas »(1). À l'automne 1916 SuvCinskij attire l'attention de Prokof ev sur deux recueils de poèmes d'Anna Achmatova, Le soir [Beqep] et Le rosaire [LIeTKI1]. Prokofev, enthousiasmé, met immédiatement en musique cinq de ces poèmes - c'est l'opus 27 pour voix et piano. Ils seront créés le 18 février 1917 lors d'un concert à Moscou organisé spécialement par SuvCinskij. À la fin de l'année 1916 des tensions au sein de la rédaction du Contemporain musical apparaissent: Asaf ev voit dans la musique contemporaine des forces sociales nouvelles; il l'exprime dans ses critiques; il est favorable à Prokofev, Stravinskij et Mjaskovskij. SuvCinskij se déclare solidaire de lui. La fronde provoque une violente confrontation avec les autres membres de la rédaction. Le conflit aboutit à ce qu'Asafev et SuvCinskij mettent fin à leur collaboration avec Rimskij-Korsakov, trop réfractaire; puisque SuvCinskij en est le financier, la mort de la revue devient inéluctable.
(1) Losskaja, p. 150. [lesbienne classique: en français dans le texte; NdÉ: Suvcinskij accorda une interview à Véronique Lossky au moment où elle collectait les témoignages des contemporains de Cvetaeva en vue de rédiger sa thèse de doctorat; elle en édita une sélection dans Lossky 1981, cryptant l'identité de Suvcinskij par la lettre « r » [G] ; en 1987, elle en communiqua l'intégralité dans sa thèse puis les édita dans Losskaja, toujours selon le même cryptage. Selon les dires de Mar'jana Karsavina, Suvcinskij avait expressément refusé l'édition des propos qu'il avait tenus lors de cette interview.]