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POUR UNE ANALYSE TEXTUELLE DU RAP FRANÇAIS

De
147 pages
Les principaux contempteurs du rap, soulignent, à la fois la pauvreté artistique de ses formes et le caractère stéréotypé, manichéen voire inepte des propos qu'il véhicule. Et pourtant une analyse fine des textes, couplée à une compréhension plus générale de leur dimension sociétale, incite à considérer le rap comme la mouvance musicale la plus importante de ces dernières années. A travers l'étude des thème essentiels qui s'en dégagent, cet ouvrage a pour ambition de restituer et de mettre en exergue la richesse " plurielle " qui anime le rap tel qu'il s'exprime en France.
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Pour une analyse textuelle du rap français

Collection Univers Musical dirigée par Anne-Marie Green

Déjà parus

HACQUARD Georges, La dame de six, Germaine Tailleferre, 1998. GUIRARD Laurent, Abandonner la musique? 1998. BAUER-LECHNER Natalie, Souvenirs de Gustave Mahler, 1998. REY Xavier, Niccolo Paganini, le romantique italien, 1999. JOOS Maxime, La perception du temps musical chez Henri Dutilleux, 1999. HUMBERTCLAUDE Éric, La transcription dans Boulez et Murai!, 1999. ROLE Claude, François-Joseph Gossec (1734 -1829),2000. TOSSER Grégoire, Les dernières œuvres de Dimitri Chostakovitch, 2000. Collectif (Centre de formation de musiciens intervenant à l'école), La musique: un enseignement obligatoire. Pourquoi? Comment?, 2000. FERRARI Giorgano, Les débuts du théâtre musical d'avant-garde en Italie, 2000. DENIOT-DUTHEIL, Dire la voix, 2000. REVOL, Influences de la musique indonésienne sur la musique française au ~ siècle, 2000. GELlOT Christine, Mel Bonis, femme et compositeur (1858-1937), 2000. GUILLON Roland, Le hard bop, 2000. MOUSNIER Philippe, Pierre Monteux, 2000. LACOURCELLE, L'odyssée musicale d'Emmanuel Chartrier, 2000. DEGOTT Pierre, Haendel et ses oratorios: des mots pour les notes, 2001.

Mathias VICHERA T

Pour une analyse textuelle
du rap français

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Ç)L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1089-1

Au mouvement.

SOMMAIRE Avant Propos Introduction Chapitre I. INSCRIPTION 1 Le rapport au temps « 0 douleur, ô douleur le temps mange la vie» « Le temps des illusions c'est le paradis des pauvres»

9 13

27 27 35 39 39 43 47

2 L'inscription territoriale « J'ai marqué mon territoire» « Le rap comme moyen de réappropriation du territoire» « Là-bas»
Chapitre II. DEVOILEMENT 1 Le rapport à l'argent « Ma cassette, ma cassette!» « L'argent, la putain commune à l 'humanité» 2 La question de l'amour de soi: « ego trip» et vanité « Qu'est ce que je tue sur le micro! » « L 'homme qui cherche une femme bonne, belle et intelligente n'en cherche pas une mais trois» « La grandeur de l 'homme est grande en ce qu'il se reconnaît misérable»

49 49 54

57 57

61 64 69 69 72

3 Le rapport à la religion « Dieu est grand» « Love, peace and Unity »

« L'art de la scansion oratoire» 4 La question de l'intégrité « Le vrai peut parfois n'être pas vraisemblable» « A uthentik » Chapitre III. DEPASSEMENT 1 Le rapport au politique « Le gouvernement est stationnaire, l'espèce hun1aine est progressive» « Nique la police» « J'crame ce putain d'drapeau, le France avec.. » « Le moi est haïssable» « Au royaume des aveugles le borgne est roi» « Hélas! Quandje vous parle de moi, je vous parle de vous» 2 Le rapport à la culture « La culture c'est ce qui demeure en I 'homme lorsqu'il a tout oublié» « La forme» « Le fond» « Mille écoles nous peuvent témoigner / Que ce qu'on ne sait pas on le peut enseigner» 3 Le rapport à la morale « Les arts doivent leur naissance à nos vices» « Rap-conseil »

75 79 79 85

87 87 90 94 97 100 104 111 111 114 121 124 129 129 131 139 143

Conclusion Bibliographie

Avant propos

Ecrire un ouvrage fondé sur l'analyse textuelle du rap français apparaît comme une véritable gageure. Et ce à plus d'un titre. Tout d'abord, le vocable «rap français» peut sembler

réducteur. En effet, comme tout mouvement musical - et
peut-être plus que d'autres - le rap se singularise par une réelle diversité. L'évoquer comme un objet unique serait nier 1'« effervescence plurielle» qui l'anime. Les dangers de cet écueil sont parfaitement définis par Yovan Gilles: « Le rap se constitue (...) dans des discontinuités de sens, des ruptures de discours, un éparpillement de tons et un disparate de cris. Aussi, il faudrait parler des raps plutôt que du rap puisque parler du rap fait consoner en vain des voix multiples, en conflits croisés, des façons différentes de mettre la culture à vif et à feu 1 » . Mais, en dépit de cette «indépassab le» diversité, l'entreprise projetée paraît possible si deux réquisits sont respectés: toujours souligner la diversité des approches et ne jamais prétendre à l'exhaustivité. Ces deux impératifs intégrés, l'écriture d'un tel ouvrage semble d'autant plus souhaitable que des points de convergence se dessinent sur divers sujets (rapport à la culture, au « politique »...). Le deuxième problème que soulève l'écriture d'un ouvrage sur le rap a trait à l'existence de travaux souvent brillants et particulièrement bien documentés2.
1 Yovan Gilles, « Rap et techno: pathos et politique », Esprit, juin 1998, p.175. 2 Citons particulièrement les livres de Manuel Boucher (Rap, expression des lascars), Christian Béthune (Le rap, une esthétique hors la loi), Hugues Bazin (La culture Hip Hop), Georges Lapassade et Philippe

Pourquoi alors rédiger une nouvelle étude sur ce sujet? Le premier intérêt tient au nombre réduit de livres traitant spécifiquement de l' «école» du rap français. Or cet examen différencié est essentiel tant il paraît évident que les artistes hexagonaux se distinguent de leurs homologues américains. Art et société étant inextricablement liés3 , et le rap revêtant une nature artistique certaine4, il paraît normal que la facette américaine du « mouvement» soit dissemblable de la française. Le second intérêt de la présente analyse a trait à l'angle adopté. En effet, l'étude du rap français à travers les « lyrics» des artistes constitue un travail inédit, même si certains auteurs comme Jean CaIo, Manuel Boucher ou Christian Béthune ont largement cité des paroles dans leurs ouvrages. Le «biais» textuel a ceci d'intéressant, à mon sens, qu'il permet non seulement de démontrer la richesse culturelle et artistique que recèlent les morceaux de rap français, mais aussi qu'il laisse véritablement la parole aux principaux protagonistes du mouvement. Ces deux dernières difficultés - ainsi que leur dépassement abordées, un ultime obstacle demeure: la portée différente du son et de l'écrit. «La vue isole, le son incorpores» résume l'écrivain américain Walter J. Ong soulignant, ainsi, la portée différente du message musical et du symbole visuel ou écrit. En effet, «le rap sera toujours à l'étroit dans un livre6 » car le format papier ne pourra jamais rendre compte
Rousselet (Le rap ou la fureur de dire), Olivier Cachin (L'offensive rap).. . 3 Voir sur ce point l'ouvrage de Roger Bastide, Art et société, L'Harmattan, 1997. 4 Nous aborderons ce point plus en détail dans l'introduction (De la musique avant toute chose ?) 5 Walter J. Ong, Orality and Literacy, The technologizing of the world, New York/Londres, Methuen, 1982. Cité par Christian Béthune in Le rap, une esthétique hors la loi, Autrement, 1999. 6 Georges Lapassade et Philippe Rousselot, Le rap ou la fureur de dire, Louis Talmart, 1990, p. 17.

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de la totalité des effets produits par l'écoute d'un morceau. C'est ce que le philosophe américain Richard Shusterman veut mettre en avant quand il écrit: «Car je dois faire abstraction des effets produits par la bande sonore, dans la mesure où la page imprimée ne retient ni la musique ni l'expressivité orale et l'intonation des

paroles

(...).

Elle ne peut non plus transmettre les effets

esthétiques complexes procurés par les différents rythmes et les tensions instaurées entre le rythme musical de base et l'accent porté dans l'exécution du rap (...). Une appréciation complète des dimensions esthétiques d'un disque de rap exigerait non seulement qu'on l'écoute, mais qu'on le danse, afin de ressentir son rythme en mouvement, comme les rappeurs le demandent avec insistance7 ». Loin de chercher à nier cette indiscutable réalité, mon propos veut simplement souligner qu'en dépit de l'absence d'une véritable prise en compte de la composante lTIusicale du rap, son étude demeure intéressante tant la richesse textuelle qu'il exprime est grande. Afin d'aborder le rap français sous son angle « textuel» cet ouvrage s'appuiera logiquement sur les textes de divers morceaux. Sur ce point j'aimerais signaler que la palette utilisée ne reflétera pas l'ensemble de la « scène rap» hexagonale. Cela tient aussi bien à des raisons liées à des préférences personnelles qu'à, plus prosaïquement, l'impossibilité - matérielle et temporelle- de m'approprier l'ensemble des productions discographiques françaises. Outre ces supports j'ai pensé que l'évocation d'écrits émanant d'autres auteurs s'étant exprimés sur le rap pouvait constituer un outil intéressant.

7 Richard Shusterman, L'art à l'état vif, Les éditions de minuit, 1991, p.206.

Il

Je me suis aussi servi de références ouvrages sociologiques, philosophiques, esthétiques qui n'entrent pas directelnent dans le champ de la présente étude mais qui permettent de mieux comprendre certaines thématiques développées dans les morceaux de référence. Enfin, j'ai puisé dans la presse, généraliste (Le Monde, Télérama, Le Figaro...) ou spécialisée (RER, L'Affiche, Radikal, Groove, Get Busy. . .), certains éléments d'information. La volonté de mêler les textes à l' «exégèse» critique de journalistes ou d'intellectuels a ceci d'intéressant qu'elle permet de confronter la réalité à ses représentations, tout en apportant des points de vue et des grilles d'analyse souvent pertinents. Pour finir j'aimerais insister sur le fait que l'étude du rap français m'a semblé fondamentale tant ce mouvement représente un phénomène majeur aussi bien sur le plan sociologique, culturel qu'artistique. Alors que, comme le remarque Véronique Mortaigne, «la chanson française a abdiqué son pouvoir de parole et de résistance au profit du rap (...)8», il paraît constituer un phénomène essentiel permettant de comprendre à la fois les (r)évolutions esthétiques qui traversent la musique française et les attentes de la frange de la population -la «majorité silencieuse9»qu'il aspire à représenter.

8 « Chanson légère ou chanson engagée» in Le Monde, 23 février 1999. 9 Expression de Joey Starr in Authentik, un an avec NTM (K7 vidéo), Chez WAM, authentik publishing, 1999.

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Introduction

« Au début était le verbe»

Alors que les premiers morceaux de rap américain enregistrés remontent au début des années 1980 (Sugar Hill Gang avec «Rapper' s Delight» en 1979 et Grandmaster Flash avec « The message» en 1982), le premier disque de rap français est auto-produit par Dl Dee Nasty en 1984. Il ressort d'emblée de ces brefs repères chronologiques que le rap constitue, indéniablement, une invention américaine. Mais si l'influence des artistes originaires d'outre Atlantique est manifeste lors des prémisses de l'établissement du mouvement musical en France, la face hexagonale du rap va peu à peu affirmer sa spécificité car il y a trouvé « un terreau fertile où faire croître de nouvelles boutures qui se sont avérées solides et pleines de ramifications très chlorophylléeslO ». Nombreux étaient pourtant ceux qui pensaient que le rap ne s'acclimaterait pas à la langue française. En effet, en raison d'une musicalité et d'une accentuation qui la distinguent de sa cousine anglo-saxonne, elle a souvent été présentée comme un réceptacle peu commode pour la scansion qu'implique, de manière consubstantielle, le «flow» du rapll. Ainsi, dans l'ouvrage Freestyle, Desse fait remarquer: «Les rappeurs français ont eu du mal, peu sont sortis gagnants, c'est la faute de la langue. La langue anglaise a par elle-même un rythme quasi régulier, grâce au retour fréquent d'un accent tonique fixe. C'est simple de faire swinguer surtout quand on est de tradition africaine. En français, il y a

10Clyde Puma, Le rap français, Hors collection, 1997, p. 7. Il Sur ce point il est, d'ailleurs, intéressant de souligner que to rap signifie « donner des coups secs et rapides» .

un accent tonique très fantaisiste, donc pas de retour régulier de l'accent, ce qui produit un rythme irrégulier (. ..). En français aucun accent n'est fixé à l'avance et les syllabes sont presque toujours de durée égale. Entre parenthèses, le français est le seul de sa catégorie parmi les langues européennes. En allemand, en. suédois, en portugais... ou en russe, c'est comme en anglais: accent tonique fixe et durée inégale des syllabes, donc c'est plus facile de jouer avec le Beat. Le français, il faut tricher un peu sur la répétition de l'articulation courante12 ». Or, I'histoire du rap en France, couplée à ses évolutions les plus récentes, prouve que les artistes français sont aujourd'hui beaucoup à « être sortis gagnants» : ils ont donc parfaitement réussi à dépasser cette faiblesse linguistique originelle. En 1984 naît sur TF1 l'émission « Hip-hop» animée par Sydney qui consiste en une compétition de danse (le « smurf» ou «breakdance»). L'existence même de ce programme illustre le fait - incontestable - qu'à cette époque la vitalité du hip-hop13 en France passe davantage par la danse que par la musique. En fait, ceux qui, plus tard, exerceront leurs talents dans le rap, font leurs premières armes avec le «break dance ». C'est ce qu'exprime le rappeur Shurik'n du groupe lAM dans le morceau « Mémoire» :
Changement de décor, plus le même âge Le break fait son entrée Je fuis les cours comme un oiseau fuit sa cage On se rencontre, on danse ensemble Les liens se créent, une amitié naît
12Freestyle, Florent Massot, François Millet Editeurs, 1993, p. 17. 13 Comme nous le préciserons ultérieurement le hip hop est un mouvement culturel qui comprend, outre une expression musicale (le rap), une application graphique (le « graff») et scénique (le « break» ).

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