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Réflexions sur les chansons douces que nous chantaient nos parents...

De
149 pages
Cet essai jette un éclairage nouveau sur ces chansons d'enfance, ces "enfantines", que tout le monde connaît pour les avoir maintes fois entendues et "pratiquées" sans pour autant leur prêter une réelle attention. L'auteur propose quelques pistes de lecture dans cet ouvrage qui intéressera tous les anciens enfants et les parents qui écouteront et chanteront autrement les chansons de leur enfance; et d'y découvrir des trésors oubliés ou malmenés.
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RÉFLEXIONS SUR LES CHANSONS DOUCES QUE NOUS CHANTAIENT NOS PARENTS...

Univers Musical Collection dirigée par Anne-Marie Green
La collection Univers Musical est créée pour dOMer la parole à tous ceux qui produisent des études tant d'analyse que de synthèse concernant le domaine musical. Son ambition est de proposer un panorama de la recherche actuelle et de promouvoir une ouverture musicologique nécessaire pour maintenir en éveil la réflexion sur l'ensemble des faits musicaux contemporains ou historiquement marqués. Déjà parus KISS Jocelyne, Composition Musical et Sciences Cognitives, 2004. BOUSCANT Liouba, Les quatuors à cordes de Chostakovitch: Pour une esthétique du Sujet, 2003 MPISI Jean, Tabu Ley «Rochereau» Innovateur de la musique africaine,2003. ROY Stéphane, L'analyse des musiques électroacoustiques: modèles et propositions, 2003. JEDRZEJEWSKI Franck, Dictionnaire des musiques microtonales,2003. BaYER Henri, Les mélodies de chorals dans les cantates de Jean-Sébastien Bach, 2003. LOUISON-LASSABLIERE Marie-Joëlle, Etudes sur la danse. De la Renaissance au siècle des Lumières, 2003. MADURELL François, L'ensemble ars nova, 2003. GASQUET Lisou, Gainsbourg en vers et contre tout, 2003. GUILLON Roland, Musiciens de jazz New-Yorkais, 2003. ZIDARIC Walter, Alexandre DARGOMIJSKI et la vie musicale en Russie au XIX, 2003. MARCHAND Guy, Bach ou la passion selon Jean Sébastien, 2003. VERZINA Nicola, Étude historique et critique, 2003. HEINRICH Marie-Noël, Création musicale et technologies nouvelles, Mutation des instruments et des relations, 2003. LEGRAS Catherine, Louise Farrenc, compositrice du XIXe siècle, 2003. FAURE Michel, José Serebrier, un chef d'orchestre et compositeur à l'aube du xxfme siècle, 2002. Leiling Chang Melis, Métissages et résonances, 2002.

Valérie SOUBEYRAN

RÉFLEXIONS SUR LES CHANSONS DOUCES QUE NOUS CHANTAIENT NOS PARENTS...

ou Les dessous de la Mère Michel

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6149-6 EAN : 9782747561495

A Antonine, Grégoire, Geneviève et Bernard, hôtes apaisés de la Chambre Claire

NAISSANCE
Ces réflexions, comme l'objet sur lequel elles portent, sont marquées du sceau d'une époque, voire d'une génération, et la seule légitimité dont j'ose me prévaloir est celle qui découle de mon appartenance à un groupe humain particulier né en ces temps et sous ces cieux. Vient toujours l'heure où, lassées d'être mutilées ou « pratiquées» sans ferveur, les chansons de notre enfance nous interpellent et exigent de nous que nous les considérions: «Regarde-moi au moins quand tu me chantes... ». Privés momentanément, pour cause de «restauration », du fond sonore sur lequel notre enfance s'était déroulée, nous en restons abasourdis. C'est précisément à ce moment-là que les mots reviennent sur le devant de la scène, les uns après les autres, inquiets et mal à l'aise. Les énormes rebondissent, gênés de voir révélée la supercherie qui les avait conduits à usurper l'identité des mots d'origine qui, eux, font leur entrée, éreintés par des années de mauvais traitements. C'est comme cela que mes réflexions sont nées un beau jour, par-dessus une table à langer, alors qu'un air venu d'un autre temps s'apprêtait à jaillir de ma bouche. L'ayant rattrapé au vol, afin de l'examiner de plus près, il m'apparut soudain dans son énormité monstrueuse.

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Ce n'était pourtant qu'une chanson d'enfance, une toute petite « enfantine» de rien du tout. « Enfantine» ? Quel autre vocable, quel autre concept communément admis pour exprimer à lui seul la grande diversité des «mots chantés» au-dessus des berceaux et sur les fronts des petits hommes de France? Et cette chanson avait été fredonnée, déformée, hurlée ou susurrée par des armées d'enfants nés à la même époque que moi et par d'autres encore avant nous. Toutefois jamais encore je ne l'avais vue sous le jour où elle s'offrait impudiquement à moi. Au fur et à mesure de mes recherches et de mes interrogations je devais parvenir à la conviction que quelque chose était advenu ce fameux jour. Quelque chose qui m'interdirait à tout jamais de considérer les enfantines comme de simples chansonnettes bêtifiantes destinées à un jeune public. J'entrepris alors de rechercher pourquoi j'avais retenu cette enfantine-là plutôt qu'une autre, les raisons pour lesquelles elle s'était gravée en moi à mon insu. Etait-ce une simple manifestation de tendresse, comme celle décrite en 1944 par Henri Davenson dans son Introduction à la chanson populaire française, Le livre des chansons?

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«

Ce ne sont pas toujours des chefs-d'œuvre: leur

« naïveté» est souvent faite de platitude », mais poursuit l'auteur, « ces vielles choses raniment dans nos cœurs le souvenir des ces soirs extasiés, le tranquille bonheur, la table où nous avons connu des vieillards qui nous aimaient et ne sont plus, nos rêves, notre enfance ». Pourtant je ne crois pas qu'il ne s'agissait que d'un souvenir ému du bon vieux temps. Je pense plutôt que j'avais retenu cette chanson-là parce que quelqu'un avait voulu qu'il en fût ainsi. Quelqu'un qui avait voulu me confier un secret. Quelqu'un qui m'avait confié sa peine.

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SECRET
Des enfantines que ma mémoire a retenues, celles qui intéressent ma réflexion ne sont pas celles que j'ai conservées en raison d'une certaine esthétique musicale, simple manifestation de mon goût pour telle ou telle mélodie, tel ou tel rythme ou de mon inclination pour tel ou tel sujet. Ainsi, il en est une qui, certainement à cause de son charmant décalage avec mes propres origines culturelles et de l'effet presque comique qui en résulte, occupe une place toute particulière dans mon répertoire favori, et je me plais

à chanter avec l'accent approprié: « Quandj'étais chez mon
père, apprenti pastouriau, je n'avais rien à faire qu'à garder le troupiau. Troupiau, troupiauje n'en avais guère, troupiau,

troupiau,je n'en avais biau ! »
Je ne m'attarderai pas non plus sur les enfantines qui

font partie de mon bagage culturel « régional» ni sur celles
qui ont été inventées de toutes pièces par un adulte pour un enfant particulier et qui survivent à l'enfance de ce dernier au sein d'une même famille. Ainsi, dans la région qui m'a vu naître et grandir, les enfants chantent-ils: «Les moustiques m'ont piqué, j'ai dû quitter mon cocotier ». Je me souviens aussi d'un soi-disant chant tribal venu de régions éloignées mais se rapprochant davantage d'un charabia pseudo « ethnique» où les voix se font continuellement écho:

Il

« Congo ô ô, (bis),

djimbalibali balawé (bis) é ou élé (bis) balibabalawé (bis) ». Je laisse enfin de côté les enfantines qui ont rythmé toute ma vie scolaire et mes jeux avec mes petits camarades et qui résonnent toujours entre les murs de toutes les cours de récréation, comme ces comptines destinées, par le décompte des syllabes, à désigner celui à qui un rôle sera dévolu: «Am, stram, gram - pic et pic et colégram - bourré bourré ratatam - am, stram, gram ». Non, les seules qui m'occupent sont celles qui viennent de ceux qui à un moment donné remplissaient ma

vie, lui donnaient un « sens ».
Sans doute parce qu'en secret, ces enfantines m'enseignaient les secrets de ces Grands Adultes.

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DESILLUSIONS
Longtemps, j'ai vécu avec mes enfantines et les ai «pratiquées» sans même m'interroger sur leur origine et leur sens, croyant pour ainsi dire à leur éternité, l'habitude de nos fréquentations ayant émoussé la fougue de nos premières rencontres. J'imaginais ainsi qu'elles avaient été quasiment « remises» à et« reçues» par un prophète choisi entre tous parce que suffisamment digne de conserver ces Tables de la loi et de les transmettre aux générations futures. Une première illusion ne devait pas tarder à se dissiper lorsque j'ai réalisé que les répertoires d'enfantines distribués aujourd'hui sous diverses formes et en vente dans

nos grandes surfaces et librairies étaient « datés».
Comme l'a démontré Bernard Cousin dans L'Enfant et la chanson, une histoire de la chanson d'enfant, le concept nouveau de chansons spécialement destinées aux enfants n'a fait son apparition en France qu'en 1846 avec la parution de l'ouvrage de Théophile Dumersan et Noël Ségur intitulé Chansons et rondes enfantines. La compilation de Dumersan et Ségur était constituée d'adaptations de contes et fables en chansons sur des airs connus. Parallèlement, à la même époque, le ministre de l'Instruction Publique, Jean-Jacques Ampère, lançait une

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vaste enquête en 1852 pour

«

la collecte de la tradition orale

dans les régions de France ».

Les enfantines sont donc nées de la conjonction de deux volontés: Tout d'abord la volonté de collecter à travers tout notre territoire des chansons appartenant à notre patrimoine collectif, menacées de disparition en raison du caractère essentiellement oral de leur mode de transmission, mais également de la volonté de fournir aux jeunes générations un modèle éducatif sûr, véhiculant les valeurs dominantes de la société française de ce second dix-neuvième siècle. En tout état de cause, avant 1846 il n'y avait pas de répertoire spécifiquement enfantin et les enfants se contentaient de répéter les chansons de leurs aînés, ramassant pour ainsi dire les miettes tombées de la table des grands.

Davenson va plus loin évoquant « un écho du
répertoire des grandes personnes, plus ou moins bien démarqué, adapté, bien souvent tout simplement abandonné aux enfants par satiété et usure ». L'ouvrage de Dumersan et Ségur connut un succès tel qu'il fut réédité à plusieurs reprises. Dans son sillage les recueils de chansons et rondes enfantines se multiplièrent. Bernard Cousin cite Les Enfantines du bon Pays de France de Ph. Kuhff en 1872, les Rondes et chansons populaires illustrées de V.-F. Verrimst en 1876, les 14