Renaud

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Loubard, écologiste, père comblé, anarchiste, amoureux transi, mitterrandiste, chanteur à texte, démago, voix fausse, artiste engagé, marin, provocateur, nouveau Brassens, timide, etc. Chacun s'est construit une image du chanteur Renaud. Ce livre décrypte comment ces images ont pu s'élaborer. Qu'est-ce qui a permis au chanteur d'émerger dans l'horizon culturel et comment son image a évolué dans le temps ?
Publié le : jeudi 1 février 2007
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EAN13 : 9782336274027
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RENAUD:
Foulard rouge, blouson de cuir, etc.

www.]ibrairiehannattan.com diffusion .harmattan@wanadoo. fi. harmattan 1@wanadoo. fr @ L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-02481-6 EAN : 9782296024816

Régis CHEV ANDlER

RENAUD:
Foulard rouge, blouson de cuir, etc.
Construction d' un personnage (1975-1996) social

Préface de Pascal ORY

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Kinshasa

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Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa

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villa 96

1053 Budapest

Université

- RDC

IT ALlE

12

NOTE: Ce livre est tiré d'un ouvrage universitaire, un mémoire de maîtrise rédigé sous la direction de Pascal Dry, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, soutenu en juillet 2004.

Préface
des principaux chanteurs que cela, on ne peut pas dire qu'on dispose pour la plupart d'entre eux d'une étude qui aille au delà de l'anecdote -au reste parfois de véracité douteuseet des jugements de valeur creux. La plupart du temps, la double analyse esthétique et idéologique qui prouverait qu'on les prend enfin au sérieux fait toujours défaut. Un progrès sensible avait eu lieu au milieu des années 60 -apogée du temps «rive-gauche », juste avant sa crise- quand la prestigieuse (à l'époque) collection «Poètes d'aujourd'hui» des éditions Seghers s'était ouverte à Léo Ferré et Georges Brassens. Depuis lors, on ne jurerait pas que la légitimation du chanteur comme poète fût totalement acquise mais les plus gros obstacles sur ce terrain semblent levés: peut-être, tout simplement, par disparition de la visibilité sociale des anciennes figures du poète... En revanche, ces chanteurs -qu'ils soient exclusivement interprètes ou qu'ils ajoutent à cette qualité indispensable celle de compositeur (souvent très aidé par un «arrangeur») ou d' écrivain-, on est encore loin de les prendre pour ce qu'ils sont d'abord, dès lots Bien que la bibliographie

français ne soit pas si mince

qu'ils ont rencontré un certain succès -a fortiori un succès certain-, à savoir des héros de notre temps, aux côtés des deux autres grandes modalités du vedettariat, la sportive et l' audio-visuelle. il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour: on ne peut pas déclarer d'un air pénétré que la chahs on a conquis sa place au soleil et continuer, en fait, à là traiter, universitairement, intellectuellement, en demèurée. il y a une «représentation du monde» chez Dranem comme chez Marianne Oswald, chez Elvis Presley cotiune chez NTM et dès lors qu'elle sait se faite 7

entendre d'un large public (Elvis beaucoup plus que Marianne), elle mérite tout autant l'intérêt des sciences sociales (ici des historiens) que la production d'un Aloysius Bertrand ou celle d'Alexis de Castillon -je cite ici un poète et un musicien que j'aime bien, contrairement aux apparences- et son étude siège (devrait siéger) en égale dignité avec celle de ceux-là. Alors, Renaud, dans tout ça? Assurément, un auteur qui compte, de la catégorie des chanteurs qui témoignent explicitement de leur temps (les autres en témoignent implicitement) et dont, de ce fait, les chansons mais aussi les initiatives hors-disque rencontrent un écho prolongé auprès de ses contemporains. L'ouvrage de Régis Chevandier -qui fut, d'abord, un mémoire de maîtrise- est, à juste titre, sous-titré «construction d'un personnage social». C'est dire que la dimension esthétique, si elle n'est pas oubliée, n'est pas au centre de l'enquête. TIrestera, après celle-ci, encore beaucoup à dire sur le rapport entretenu par la thématique renaldienne et le patrimoine musical, français ou américain, au delà de l'anatole. Le propos de ce livre est d'abord de reconstituer d'une part la logique d'un engouement public, cristallisé autour d'une figure, elle-même évolutive, de l'autre le type de rapport que ladite figure entretient avec la société de son temps, à commencer par ce milieu décisif qu'est celui des «médiateurs» professionnels -ici les presses généraliste et spécialisée, les maisons de disques, les tourneurs et les réseaux associatifs-. Après avoir lu ce premier essai, on comprend mieux l'identification qui a porté depuis trente ans une partie non négligeable de la société française vers l'auteur de «Mon HLM», «Morgane de toi» ou «A la Belle de Mai» -qui est aussi le chroniqueur de Charlie-hebdo ou l'acteur de Germinal. Renaud apparaît ici clairement au carrefour de deux ou trois traditions dont l'analyse 8

systématique n'a toujours pas été faite -parmi bien d'autres chantiers qui attendent encore leur maître d' œuvre-: celle de la culture libertaire française, surreprésentée dans les formes d'expression peu légitimées du XXème siècle, du cinéma à la chanson en passant par le roman policier, celle de la chanson populiste (plus que populaire), cristallisée par Béranger et urbanisée par Bruant, enfin, tout simplement, la tradition de l'engagement intellectuel à la française, qui situe Yves Montand ou Coluche dans la même famille (celle des « intellectuels») que Zola ou Sartre. Pour le reste, c'est au travers de ses successifs avatars -au sens étymologique du terme- que Renaud justifie son intérêt, sinon son importance, historique. Apparu au cœur d'un temps plutôt difficile pour la «chanson française », entre l'âge d'or rive-gauchien et la génération des années 2000, dont le spectre est assez large pour aller de Vincent Delerm à M (qui, après tout, est le petit-fils d'Andrée Chédid et le fils de Louis: utilité des généalogies. . .) en passant par Benabar ou Sanseverino, Renaud, au contraire d'un Georges Brassens (d'un Albert Camus, d'un Pierre Mendès France,...) a tenu non parce qu'il restait (donnait l'impression de rester) «toujours le même» mais parce qu'il « a changé» (donnait l'impression de changer). Dans ce cas-là (Yves Montand, André Malraux, François Mitterrand,...), ce qui pourrait apparaître comme retournements ou contradictions est assumé comme progression d'un individu autonome, quoiqu'en relation dialectique avec son temps. TI ne lui aura même pas manqué la qualité ultime d'être à un certain moment son pire ennemi, entre paranoïa et addiction. L'histoire d'Oscar Mériaux, racontée par Régis Chevandier à partir du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français -donc à partir d'informations qui étaient depuis longtemps à la disposition de tout le monde, pour peu qu'on fût un historien sérieux- devient 9

dès lors moins un «SCOOP» qu'une métaphore de notre condition humaine. Bref, Renaud aura tellement ressemblé à tellement d'entre nous qu'il s'en sera plutôt rapproché qu'éloigné.

Pascal Dry

10

Introduction
«Tonton, laisse pas béton ». Cette publicité payée par Renaud le 7 décembre 1987, pour inciter François Mitterrand à se représenter aux élections présidentielles de 1988 dans le Matin de Paris, a marqué les esprits. Autrement que «Mitterrand ou jamais» de Gérard Depardieu le 22 décembre de la même année1. Cet appel fut rappelé au chanteur tout au long de sa carrière, à chaque engagement et sortie de disque. TIfut un sujet de plaisanterie à l'encontre de Renaud au sein de l'équipe de Charlie Hebdo lors de sa participation à ce journal entre 1992 et 1996. TIY intitula son hommage funèbre à François Mitterrand «Tonton m'a laissé béton »2. Pourquoi une telle différence de traitement dans la mémoire collective? La publicité de Renaud fut la première et il s'engagea davantage que Depardieu dans la campagne. TIchanta lors de l'avant-dernier meeting de Mitterrand à Strasbourg le 2 mai 1988. Pourtant, Renaud avait voté Juquin au premier tour et l'avait fait savoir3. Cet aspect fut occulté des mémoires. L'appel resta sans doute car il touchait au sentimental, appelant Mitterrand d'un surnom affectif alors utilisé par 10% des Français4. TI s'insérait dans le patrimoine culturel français, tout en jouant de son propre personnage. Si «Mitterrand ou jamais» est un bon mot, Renaud met en jeu la chanson qui l'a révélé au monde médiatique et au grand public, où il apprenait l'existence et le fonctionnement du verlan à une large partie de la
1 Anonyme,« Gérard Depardieu: a voté! », Le Monde, 25-12-1987, page 7 2Renaud,« Tonton m'a laissé béton », CharlieHebdo, 186, 10-1-1996, page 2 3 Renaud, «Dès que les vents soufflerons, nous nous en aIlerons... », Politis, 3-3-1988, Renaud y interroge Juquin durant cinq pages et un journaliste indique que Renaud était censé se rendre au Zénith le 5 mars pour le soutenir. 4 J. Duhamel, Vous, les Français, Paris, Albin Michel, 1989, p. 253,426 p. Il

population. Bref, cet appel réussit à mêler une référence culturelle personnelle à un appel politique. En outre, il provient d'un chanteur perçu comme engagé et au grand succès, considéré comme un meneur d'opinion. L'impact, au moins mémoriel, de cet appel dévoile l'importance que Renaud a pu avoir dans l'horizon culturel français au long de sa carrière. TI fut un phénomène culturel important. Au moment où Yhistoire culturelle s'affirme, il semble inévitable d'étudier la chanson populaire française, parent pauvre de l'histoire. Les changements survenus depuis les années soixante quant à Yémergence de la chanson comme culture de masse et comme produit de consommation de masse imposent l'étude de la chanson dans le cadre de l'histoire culturelle et non pas seulement comme étude de textes ou révélateur de l'état de la société au moment de l'écriture. Des mécanismes permettent Yavènement d'un chanteur sur la scène médiatique et son succès. Si le contenu des œuvres ne peut être oublié et reste crucial pour la compréhension d'un artiste, l'étude des moyens de production et de promotion se révèle indispensable dans un contexte donné. Le choix de Renaud se justifie par la durée de sa carrière et la pérennité de son succès. L'étude porte sur une période qui s'étend de la sortie de son premier disque en 1975, Amoureux de Paname5, timide entrée de Renaud dans l'univers médiatique, jusqu'en 1996, année de la disparition soudaine de Renaud de la scène médiatique. TI achève durant cette année une longue tournée, signe sa dernière chronique hebdomadaire dans Charlie Hebdo le 3 juillet 1996 et ne fait qu'une unique apparition télévisuelle

Les trois premiers albums de Renaud n'ont pas de titre. Par esprit pratique, la première chanson de chaque album est choisie comme titre, soit Amoureux de Paname, puis Laisse béton et enfin Ma Gonzesse. Tous les autres albums ont un titre choisi lors de la production de l'album. 12
5

en 1997, alors qu'il s'y était produit 28 fois en 1995 et treize en 19966. Ces bornes chronologiques indiquent à elles seules les deux grandes bases indispensables pour étudier Renaud: la production de l' œuvre artistique, puis la médiation dont elle fait l'objet, qui lui permet d'être présent dans la sphère publique pour faire l'objet d'une réception. Ces deux phénomènes, production et médiation, mettent tout en œuvre pour construire un personnage social précis et reconnaissable. Dès lors qu'il produit et promeut une œuvre, Renaud peut être considéré comme un personnage social, soit un personnage public agissant sur la société française et en subissant les influences. Une image du chanteur se construit par les interactions entre les volontés de l'artiste, celles de la maison de production, des médias, de l'horizon d'attente présupposé en France, etc. La construction induit d'alléger et simplifier la complexité de chaque individu pour émettre une image facile d'accès. L'image qui se reflète d'un personnage est alors différente de la vie qu'il mène dans la sphère privée. L'objet de cette étude n'est pas d'essayer de montrer les différences entre le personnage public et le personnage privé. Au contraire. fi faut savoir rester dans la sphère publique pour éviter de tomber dans des procès résultant sur de l'anecdotique. Toutefois, en étudiant le personnage public au sens restreint des évolutions de fond surgissent. Un personnage, joué ou non, cherche à toucher une partie de la société dans laquelle il s'insère et, en mettant r accent sur tel ou tel de ses traits, le foulard rouge, la paternité ou le blouson de cuir, les acteurs médiatiques savent qu'ils vont toucher des publics différents. Dans le cas de Renaud Séchan, dont le nom d'artiste est Renaud, son personnage social est avant tout
6 Source

Ina, annexe 3. 13

lié à sa fonction de chanteur, mais pas uniquement. Sur la période étudiée, Renaud a sorti trois albums en tant qu'interprète uniquement, onze de compositions personnelles ainsi que cinq albums d'enregistrement public dont trois doubles disques7. TI fit quelques contributions à des disques collectifs8. Hors du champ musical, il fut scénariste d'une bande dessinée, chroniqueur par intermittence entre 1992 et 1996 à Charlie Hebdo, candidat aux élections européennes de 1994, acteur principal du film Germinal. Ces activités ne sont pas toutes aussi significatives et seront traitées de manières inégales au cours de cette étude. TIfaut cependant aborder chaque œuvre dans laquelle Renaud a pu jouer un rôle pour comprendre la complexité du personnage. TI est impossible de comprendre l'image qu'il dégage au milieu des années 1990 en n'étudiant que ses disques, sans évoquer l'événement culturel majeur que fut Germinal en septembre 1993. L'image en serait, sinon faussée, du moins imprécise. L'étude des œuvres est insuffisante pour étudier l'impact que put avoir le personnage sur la société française. TI paraît impossible d'étudier la réception individuelle qu'occasionna Renaud tant il toucha la population française9. En revanche, nous interpréterons la réception médiatique qu'occasionna le chanteur. Elle est en interaction avec la somme des réceptions individuelles et peut donner une ébauche de celle-ci. Pour cela, seront utilisés au cours de cette étude tous les ouvrages concernant directement Renaud et quelques livres sur la chanson française traitant du personnage. L'impact
7 Annexe 1. 8 Par commodité de compréhension,

des partitions furent utilisées pour

l'étude de la musique. 9 fi existe cependant une étude sérieuse de la réception de Renaud qui se limite à l'étude du Québec. La réception de la chanson française au Québec: le cas Renaud, Julie Hubert, 1994, Montréal. 14

télévisuel a été pris en compte grâce aux archives de y INA. Une cinquantaine d'émissions a été visionnée. La radio n'a pas été étudiée, car les archives ne permettent pas un tel travail avec notamment l'impossibilité de travailler sur l'impact qu'ont pu avoir les radios libres sur l'expansion de ce qui peut être désigné comme le phénomène Renaud au début des années 1980. Quant à l'étude de presse, elle ne fut pas réalisée sans mal ni sans aléas. Le Monde et Salut! ont été étudiés, et des articles de diverses publications ont été compilés par plusieurs moyens1o, permettant d'avoir une vue assez large de l'ensemble des médiateurs. Enfin, des entretiens ont été réalisés avec Mme Solange Séchan, mère du chanteur, et avec Philippe Val, directeur de Charlie Hebdo. L'auteur a pu travailler quatre jours dans les locaux de Charlie Hebdo et s'immiscer dans l'ambiance de travail de l'hebdomadaire. En revanche, il a été impossible de rencontrer le chanteur qui, sollicité, n'a pas donné suite. Le sujet central de cette recherche consiste en l'étude du personnage social qu'a incarné Renaud entre 1975 et 1996. Par quels procédés le personnage de Renaud a-t-il pu émerger? Comment a-t-il pu s'imposer puis rester une figure marquante de l'horizon culturel français ? Comment les traits mis en avant par la production - le blouson de cuir, le foulard rouge, la paternité ou l'artiste engagé - ont-ils été repris par les médiateurs et assimilés par le public? Un personnage social se autour d'une œuvre. Les thèmes œuvre justifient l'insistance sur symboles choisis. Renaud ne vit ni
10

construit avant tout qui façonnent cette des détails ou des hors de son temps ni

Les articles ont été trouvés dans diverses bibliothèques, sur le site internet des fans de Renaud www.sharedsite.com/hIm-de-renaud/ ou confiés par Mme Solange Séchan, mère du chanteur. 15

hors de tout déterminisme. Sa condition sociale, son champ d'expérience, son héritage familial l' ont fortement influencé. Il faut replacer Renaud et en particulier l'auteur-compositeur-interprète (ACI) Renaud dans le contexte culturel de son époque en étudiant en premier lieu son champ d'expérience culturel. Trois grandes phases sont décelables : tout d'abord l'héritage familial, puis celui des années 68, selon l'expression de Bernard Lacroix11, que l'on considérera comme s'étendant de 1965 à 1974, puis enfin la période étudiée. Ces influences considérées, il sera possible d'étudier la forme des œuvres auxquelles contribua Renaud pour constater que celles-ci sont de facture somme toute classique. Elles ne font pas partie de l'avant-garde mais utilisent des procédés connus et efficaces avec des collaborateurs expérimentés. Il sera alors possible de mettre en rapport les divers thèmes qui jalonnent son écriture et de montrer que la langue renaldienne provient des thèmes qu'il met en avant. Une fois la production terminée, le personnage social peut apparaître. Sa construction répond à des contraintes et à des règles bien précises. La production travaille en amont autour des œuvres. Dans r entourage de Renaud, le choix a été fait tout au long de sa carrière musicale de ne mettre en avant que sa personnalité, occultant les autres collaborateurs. Ce choix, pratique pour la promotion, s'accommode sans problème de l'individualisme renaldien. Puis, les médias s'emparent de cette image préfabriquée par la production et se l'approprient ou la malmènent, en fonction de leurs préoccupations ou de leurs politiques éditoriales. Renaud s'engage tout au long de sa carrière pour de nombreuses causes loin d'être toutes consensuelles ce qui contribua à r ancrer dans l'horizon médiatique et culturel. TI
11

B. Lacroix, «Les jeunes et l'utopie:

transformations sociales et

représentations collective dans la France des années 68)}, in Me1anges offerts au professeur Jacques Ellul, Paris, PUF, 1983, p. 719-742.

16

s'autoproclame «chanteur énervant », expression largement reprise par les médias. Le personnage Renaud n'est pas monolithique. Sa carrière est longue et ici étudiée sur l'équivalent de trois septennats, de 1975 à 1996. La mise en avant de ses variations idéologiques et sociologiques serait insuffisante pour comprendre le changement du personnage social qu'il a incarné, sans recontextualisation. Les bouleversements de cette période au niveau de la presse mais surtout de la radio et de la télévision eurent une influence considérable sur l'évolution de la carrière du personnage. L'audience publique des œuvres importe autant que les engagements politiques. Trois périodes apparaissent. Tout d'abord de 1975 à 1982, le personnage social de Renaud émerge. Perçu comme poète-loubard, nouveau Bruant, il est mis en avant par les médias globalement enthousiastes. Son ascension de chanteur est classique puisque, après avoir écumé les MJC au début de la carrière, il clôt la période par un spectacle de trois semaines à l'Olympia. La seconde période, entre 1983 et 1988, est caractéristique du triomphe d'un chanteur populaire. L'image principale est en rupture avec celle de la période précédente puisque le chanteur est perçu comme un père de famille, dont la référence principale est désormais Brassens. Les engagements se multiplient, moins extrêmes que précédemment mais s'ouvrant sur un horizon plus large que la seule France métropolitaine. L'immense succès dont il bénéficie induit une surexposition médiatique et des conflits avec certains médiateurs. Enfin, la dernière période est celle de l'ancrage de Renaud dans l'horizon culturel français entre 1989 et 1996. Durant cette période, Renaud élargit ses activités. Plus qu'un chanteur à succès, il devient un personnage culturel polyvalent présent aussi comme chroniqueur et acteur. Ses relations avec les médias semblent moins tendues. Les attaques sont en revanche 17

récurrentes quant à ses engagements qui restent nombreux, souvent minoritaires, parfois contradictoires. De cette période, marquée par son interprétation du rôle d'Etienne Lantier dans l'adaptation cinématographique de Germinal par Oaude Berri, se dégage l'image d'un homme dénonçant nombre d'aliénations.

18

PREMIERE LA PRODUCTION AUX FORMES

PARTIE:
D'UNE ŒUVRE ET AU

CLASSIQUES

TON PLUS ORIGINAL

Chapitre 1 :
Un champ d'expérience culturel divers
La production de Renaud ne peut être isolée de tout contexte culturel. Elle est l' œuvre d'une éducation, d'une expérience et de son époque. Comment ignorer les mécanismes musicaux assimilés par la culture populaire? Comment comprendre les textes sans connaître l'exigence traditionnelle française au niveau de l'écriture? Comment ne pas prendre en compte ceux considérés, selon la classification des générations, comme les ancêtres, les maîtres, les aînés et les contemporains de Renaud? De nombreuses influences transparaissent dans la manière de cotnposer, d'écrire ou dans les orchestrations. Les références affluent dans l' œuvre, références rarement dissimulées et utilisées avec sincérité ou humour. Renaud a mis en avant ses influences, durant les promotions de ses disques ou à travers ses chansons. Trois grands types d'influences peuvent être distingués: celui lié à un héritage culturel ancien en partie dû sa famille et au contexte des années 68 provenant de son propre champ d'expérience culturel. Enfin, au cours de la carrière de l'artiste, des interactions se produisirent avec d'autres membres de l'industrie de la chanson. Par souci de clarté, seules seront abordées les influences qu'ont pu exercer d'àutres sur Rena.ud et non les influences renaldiennes sur la chanson française.

t.~s héritag~s parentaux
Renaud revendique un double héritage parental. Si sa justificatiort est avant tout à des fins politiques, l'ACI l'utilise également aU.niveau culturel, au début comme à

la fin de sa carrière.

« C'est certainement

grâce à mon

21

père que je suis «auteur» et «musicien », et grâce à ma mère que j'ai cet amour pour le folklore et l'accordéon, des bistrots et de la rue. »12. Ainsi est décliné le double héritage, laïus répété durant toute la carrière. La tradition paternelle serait intellectuelle, le père de Renaud, Olivier Séchan, ayant été professeur d'allemand, traducteur, romancier, lui-même fils d'un professeur de grec ancien à la Sorbonne qui aurait enseigné à Georges Pompidou et Léopold Senghor. Son arrière-grand-mère aurait été amie de Rimbaud. Du côté maternel, la revendication est celle d'un héritage culturel populaire teinté de communisme. Les deux figures phares mises en avant par Renaud sont sa mère, d'abord ouvrière puis mère au foyer élevant ses six enfants, et son grand-père Oscar Mériaux, présenté comme éternel communiste. L'héritage maternel aurait donné à Renaud le goût des chansons populaires françaises. Une part de reconstruction existe dans une telle affirmation. Cependant, l'influence de Bruant sur l' œuvre renaldienne est réelle. Des similitudes apparaissent dans les descriptions des délinquances des ~ges de l'agglomération parisienne. Renaud entama sa carrière de chanteur dans le premier album en pastichant les chanteurs réalistes. Ayant saisi les mécanismes de l'analyse de la pègre de 1900, il put ensuite écrire des textes plus contemporains. Si les premiers textes rappellent l'univers de ce que certains ont appelé la Belle Epoque, les instruments utilisés et les arrangements sont plus proches de ceux des années 1930. Renaud compose des javas où l'accordéon a une place centrale, à l'instar de
« la Java sans joie », et écrit en ternaire. Si le rythme n' est

ici pas caractéristique des années 1930, Renaud composant d'ailleurs aussi des javas en binaire, l'accordéon est lui un héritage de l'Entre-deux-guerres culminant à r époque du
12J.Erwan, Renaud, Paris, Seghers, 1982, réédit 1986, p. 17, 191 p. 22

Front populaire. Cet instrument fut introduit au début du vingtième siècle par les immigrés italiens dans les fêtes parisiennes. Il ne fut alors pas utilisé par Bruant au fait de sa gloire. Ce ne fut que lors de la période suivante que celui-ci fut utilisé par des vedettes de la chanson qui commencent à émerger. L'instrument perdit de son originalité dans l' après-guerre, notamment pour la génération de Renaud, en opposition avec un instrument rappelant une époque inconnue à elle et non regrettée, celle de la crise et de la guerre. L'accordéon ne tombe pas en désuétude totale puisque Brel ou Brassens peuvent l'utiliser, mais il semble anormal d'utiliser l'accordéon pour un jeune homme de vingt-cinq ans en 1975, plus encore pour chanter les banlieues. Renaud a conscience de cet atypisme et surtout de la connotation péjorative de cet instrument:
«

Et l'espèce de ringard
d'l'accordéon »13 On y a fait bouffer

Qui jouait Avec

ses bretelles

Malgré cela, r accordéon devint une de ses marques de fabrique. Le décalage entre les influences textuelles et musicales revendiquées comme homogènes s'explique par des facteurs techniques. Renaud a pu entendre les enregistrements originaux de Bruant. Ils avaient été réédités sur disque au moins depuis les années 1960. Si l'auteur en a conservé des habitudes d'écriture, les arrangements étaient obsolètes et une restructuration des arrangements était nécessaire pour correspondre à l'habitus auditif des années 1970. Renaud a eu aussi la possibilité d'entendre des enregistrements des chansons de l' Entre-deux-guerres. TI est capable de reconnaître Fréhel à sa voix, ce qui prouve qu'il connaît les

13 « C'est mon dernier

bal }},Ma Gonzesse, 1979. 23

arrangements originaux des chansons14. Les deux périodes peuvent alors sembler cohérentes un demi-siècle plus tard et Renaud les fait correspondre. Le décalage entre les influences textuelles et techniques relève donc de l'histoire des mentalités et des techniques, les orchestrations de la musique populaire et les habitudes auditives des Français ayant évolué. L'ACI retient des chansons réalistes la description des événements culturels vécus, dans « C'est mon dernier bal» ou «Près des auto-tamponneuses », à l'instar du musette qui d'un lieu est devenu un thème musical, comme dans la chanson «Le p~tit Bal du sam~di soir». Les chanteurs réalistes sont des ancêtres pour Renaud, Bruant le premier, selon la classification des rôles dans une génération donnée15. L'utilisation constante, mais non systématique, de l'argot penche dans ce sens. Renaud fait des portraits de voyous tout au long de sa carrière, qui le plus souvent n'ont pas d'avenir, comme dans «Baston ». Dans «la Teigne », il s'agit même d'un hommage mortuaire d'un personnage marginal :
«

Il avait pas connu ses vieux,

Il était dl IIAssistance, Ce genre dl école, pour rendre joyeux, CIest pas exactement Byzance.
D I ailleurs on lisait dans ses yeux

Qui pour qui

Y soit bien fallait qui on 11craigne, Si tu rentrais pas dans son jeu, Putain! CI que tu rlcevais comme beignes, CIétait une teigne. »

La construction tend à rendre antipathique le héros dans les trois premiers couplets. Puis le ton change avec l'annonce brutale de sa mort qui mérite un hommage du
14 Ainsi,

il reconnaît une chanson de Fréhel juste à la voix et non selon les

paroles lors d'un « blind-test}) dans l'émission de Thierry Ardisson « Lunettes noires pour nuit blanche» diffusée le 28 octobre 1989 sur Antenne 2. 15P.Ory, L'Aventure culturellefrançaise, Paris, Flammarion, 1989, p.125, 241 p. 24

fait de sa solitude et de ses conditions sociales difficiles, causes de son tempérament. Par ailleurs, certaines tournures de phrases renaldiennes sont directement inspirées des chansons réalistes, comme la mise en attente, utilisée pour suggérer une vulgarité, éternelle arlésienne16. Les lettres prédominent dans la famille paternelle. Une seconde influence musicale majeure antérieure ou contemporaine à la naissance de Renaud se dégage. Les chanteurs des cabarets rive-gauche de l'après guerre eurent un rôle marq.uant dans l'apprentissage musical de Renaud. Si le jeune Séchan ne s'est probablement jamais rendu en tant que spectateur dans un de ces cabarets avant leur déclin, au début des années 60, en grande partie du fait de la vogue yé-yé, il a du moins pu écouter la production discographique des principaux auteurscompositeurs-interprètes (ACI). TIa pu en outre se rendre à des représentations publiques des plus célèbres de ceux que l'on peut caractériser de «maîtres» selon la classification générationnelle. Parmi eux peuvent être retenus Brassens, Ferré, Brel ou encore Boris Vian. La plus importante des influences qu'a exercée cet instant culturel sur Renaud est l'exigence du texte. Celle-ci provient de la culture littéraire de ses tenants et de leur appréciation des Belles Lettres17. Elle fut imposée par un facteur technique. L'exiguïté des salles du sixième arrondissement de Paris obligeait les postulants au succès à une orchestration réduite. Un effort fut donc fait sur le texte, qui prima alors. La guitare s'imposa du fait de la même contrainte spatiale. TI s'agit d'une des différences majeures d'avec la vague yé-yé, où la musique fit l'objet d'attentions plus soutenues que les textes. Les auteurs sont au cabaret plus souvent poètes que musiciens et se
16 «

La jeune fille du métro» (D.P.) reprise par Renaud dans Lep'tit Baldu

sam' di soir, 1981, est bâtie sur ce principe. 17L'influence de François Villon sur Brassens, qui a mis en musique «la Ballade des dames du temps jadis }),est la plus célèbre. 25

contentent d'apposer quelques accords sur leurs textes18. Même en cas de succès postérieur et d'accès au vedettariat, le dénuement musical reste la règle, chez Brassens par exemple, qui refusait de jouer accompagné d'un orchestre. Brassens est la référence que Renaud met le plus en avant. Ferré, qu'il vit en concert en septembre 1968, le toucha. L'hommage funèbre qu'il lui rendit dans Charlie Hebdo n'oublie pas le «pornographe du phonographe». «[Ferré] était le Raymond Poulidor de mon panthéon personnel des chanteurs, derrière Brassens et devant tous les autres »19. L'influence de Brassens transparaît au cours de l' œuvre de Renaud. L'album de reprises, sorti en 1995 avec l'encouragement de Gibraltar et André Tillieu, deux proches du chanteur à pipe qui accompagnèrent l'héritier déclaré sur les plateaux de télévision lors de la promotion, en est la preuve la plus flagrante. Des thèmes concomitants apparaissent dans leurs deux répertoires. L'anarchisme déclaré des deux ACI fut mis en avant pour les rapprocher. Toutefois, Renaud s'est impliqué dans de nombreuses actions collectives contrairement à Brassens qui symbolisait une espèce d'anarchiste individualiste hors du temps politique et déclarait préférer traverser dans les clous pour ne pas avoir à faire avec la police. Cependant, l'amitié, valeur essentielle de Brassens (<< les Copains d'abord »), se retrouve également chez Renaud dans «Si t'es mon pote »20 ou «Manu »21. Le refrain d' « Hexagone »22,« et le roi des cons sur son trône... », a une inspiration issue de la chanson «le Roi ». Renaud marque son admiration pour Brassens et pour ses illustres amis comme René Fallet, Brel ou Boudard, soit ceux issus
18

L.-J. Calvet, Chanson et société, Paris, Payot, 1981, p. 72, 157 p.

19Renaud,« Ni Dieu, ni nouilles», Charlie Hebdo, 21-7-1993, p. 2. 20« Si t'es mon pote », Mistral gagnant, 1985. 21 « Manu», Le Retour de Gérard Lambert, 1981. 22 « Hexagone », Amoureux de Paname, 1975. 26

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