//img.uscri.be/pth/9d3098804b25efa4374b322eb4f0baec185ec28b
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,01 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Sorry Bamba

De
278 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 2
EAN13 : 9782296323759
Signaler un abus

De la tradition à la World Music

Musique et Danse africaines à l'Harmattan
AKESS ON Birgit: Le Masque des eaux vives- Danses et chorégraphiestraditionnelles d'Afrique Noire, 346p. BENDER 246p. Wolfgang: La musique africaine contemporaine,

CLERFEUILLE 166p. DOUCET

et SECK:

Musiciens africains des années 80,

Vincent: Musiques et rites afro-américains, 260p. : Jeliya - Etre griot et musicien

DRAME A., SENN-BORLOZ aujourd'hui, 366p. FAMPOU François: africaine, 160p. ZEBILA Lucky: 160p.

Ku Sa - Introduction

à la percussion

La danse africaine, co-édition

BAOBAB,

Collectif: Chansons d'Afrique contacts de cultures, nOS, 140p.

et des Antilles, Itinéraires et

En collaboration avec Liliane PRÉVOST

SORRY BAMBA

DE LA TRADITION À LA WORLD MUSIC
Dessins de Hamadou Cissé
Reproduction interdite

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y ] K9

DESSINS DE HAMADOU CISSE (Reproduction interdite)

Photo de couverture 1 : Karyn Bauer

Tous droits d'adaptation et de traduction réservés à l'auteur Sony BAMBA @ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4517-9

"La musique comme l'art en général, est un patrimoine commun de l'humanité (...) Je crois que la musique nous permet de parler à l'âme des autres'~

(Barbara Hendricks)

INTRODUCTION

Si quelqu'un peut se vanter d'être un musicien mandingue, je peux me permettre de dire que j'en suis vraiment un. Dès ma naissance, j'ai évolué dans un riche univers culturel et artistique, côtoyant les populations cosmopolites de la Région de Mopti (Mali) : Malinkés, Dioulas, Markas, Sarakollés, Sonraïhs, Bozos, Bobos, Dogons, Peuls, Touaregs, Maures. Je chante en quatre langues: bambara, bozo, peul, dogon. Auteur-compositeur, je suis percussionniste, flûtiste, trompettiste, et arrangeur... à la manière de la musique mandingue. Je ne me suis pas lancé dans la musique pour avoir de l'argent, c'est l'argent qui m'a trouvé dans la musique. Et il fallait vraiment avoir la musique dans les veines pour supporter tous les sacrifices. A l'époque, la musique étant réservée uniquement à la caste des griots, tout autre jeune qui se dirigeait dans sa voie était considéré comme un délinquant, un amuseur public. On disait: "Seul un vaurien devient apprentichauffeur, musicien, ou engagé dans l'armée !" Mais les multiples épreuves et expériences sur le terrain m'ont permis d'avancer dans la musique mandingue. Nous sommes quelques pionniers chez les Maliens à avoir fait ce travail: Kélétigui Diabaté, le premier Chef de l'Orchestre 5

National du Mali; Bakari Trompette; Bourama Keïta alias Béka; Panga Koné; Mougan Tafé Sacko; Tidiani Koné, le Chef de l'Orchestre du Rail Band de Bamako; Amadou Ba alias Armstrong, le Chef de l'Orchestre du Super Biton de Ségou, et d'autres. Il y a aussi les orchestres guinéens avec Boubacar Demba du Bembeya Jazz National; BaIa et ses Baladins; Kélétigui Traoré et ses Tambourinis; le grand Sorry Kandia Kouyaté. Les Ivoiriens Mamadou Doumbia, Amédée Pierre, Anouman Brou Félix, Aspro Bernard. Et les Sénégalais Dexter Johnson, Doudou Sène... La plupart d'entre nous a bénéficié de l'appui des partis politiques notamment le R.D.A. (Rassemblement Démocratique Africain) car, à l'époque de la domination française, la musique était le fer de lance pour rassembler la jeunesse noire. Au début de notre carrière, nous interprétions les airs à la mode en France, à Cuba, ou ailleurs. Après avoir été les interprètes de la musique européenne, nous sommes devenus, après l'Indépendance de nos pays, les pionniers de la musique moderne africaine. En général, dans la culture africaine, la musique n'est pas écrite mais les Africains suivent les rythmes, tout naturellement. Pourquoi pas de solfege? Avant l'Indépendance, nous étions nombreux à ne pas aller à l'école des Blancs, si bien que nous ne savions ni lire ni écrire. Par contre, ceux qui ont dû s'y rendre par la force, ont pû découvrir l'importance des études. Alors sachant lire et écrire, ils ont eu l'occasion de solfier un exercice en battant la mesure. Malheureusement ceux-là ne sont qu'une petite minorité puisque 90 % environ de Soudanais (le nom colonial des Maliens actuels) et autres étaient illettrés. Pour nous les musiciens, le fait d'interpréter nos morceaux traditionnels avec les instruments importés nous a permis de découvrir les notes de ces instruments, même si nous ne 6

connaissions ni leur nom ni leur valeur. En Mrique, comme partout ailleurs, la musique exprime aussi bien le malheur que la joie. Elle chante aussi bien la guerre que la paix. Elle nous suit pas à pas: du premier cri de la vie au dernier souffle de l'homme. Elle claironne la joie de vivre et d'aimer au cours des mariages et des baptêmes. Elle est spiritualité et lithurgie. La communication avec les Ancêtres disparus. Au Mali, avant de chanter en public, il est de tradition d'être respectueux à l'égard d'autrui. C'est pourquoi le griot traditionnel à l'habitude de dire au public avant d'introduire ses chants: "Si j'ai offensé l'un de vous, sans m'en rendre compte, je mets les deux mains derrière le dos pour le prier de me pardonner". Ensuite, il peut chanter les louanges d'une personne. Personnellement, je ne suis pas un griot et même si je ne suis pas de cette caste, j'ai respecté leur usage puisque j'ai demandé la permission aux Dogons avant de m'orienter vers leur musique. Il n'est pas question de se hasarder à pénétrer ce peuple secret, que cela soit pour la musique ou autre chose, avant d'avoir reçu leur pleine confiance. Lautorisation obtenue, je me suis lancé dans l'étude de leur musique.

Après avoir étudié de nombreux rythmes dogons, j'ai arrêté mon choix sur le rythme "Kanaga". Le masque "Kanaga" symbolisant le Dieu Amma, Créateur de l'Univers. Pourquoi ce choix? Mopti étant une ville cosmopolite, j'avais déja joué de nombreux rythmes (musiques bozo, bambara, peul, bobo) mais quand j'ai joué la musique dogon, cela a vraiment été une découverte pour le public qui en a apprécié l'originalité. Lenthousiasme du public m'a encouragé à persévérer dans cette voie-là, tout en gardant la force de la
perCUSSlOn. En général, dans la musique africaine moderne, je pense que 7

l'arrangement musical doit être inspiré par l'air même de la mélodie. C'est lui qui permet de rester authentique, tout en respectant bien sûr, la percussion. C'est la base même de notre musIque. Par exemple, notre musique moderne, née dans les années 60, n'est pas structurée comme la musique européenne. C'est pourquoi, personnellement, si je fais mes arrangements musicaux, je compose les parties des cuivres ressemblant à la mélodie des morceaux joués, ce qui me permet de rester authentique. Lintroduction du morceau est suivi par les cuivres, le chant, les cuivres, le solo, les cuivres, le chant et les cuivres pour termmer. Je me rends bien compte que nous, les musiciens africains, nous laissons fréquemment le poisson qui est dans nos mains pour essayer d'attraper celui qui est à nos pieds. Je veux dire que nous reprenons des phrases de Jazz que nous écoutons en Europe ou ailleurs pour les introduire dans notre arrangement musical alors que toutes les mélodies africaines sont à l'origine du jazz. Les Jazzmen puisent souvent dans les mélodies africaines pour jouer à leur manière car, grâce à leurs instruments de musique très sophistiqués, ils peuvent jouer tout ce qu'ils entendent. Par contre, les musiciens africains ne peuvent rivaliser avec eux car ils sont défavorisés sur le plan technique: les instruments traditionnels ne possèdent pas toutes les notes! La fabrication de nos instruments reste artisanale. Je n'en connais pas qui peuvent jouer la gamme chromatique alors que pour jouer tout ce que l'on entend, l'instrument doit avoir cette possibilité. Même si on écoute les instruments traditionnels africains, on remarque que les phrases du jazz en découlent. Alors pourquoi aller chercher ailleurs?

8

LA PETITE ENFANCE DE SORRY BAMBA
racontée par Liliane Prévost

C'est au Soudan français (actuel Mali) qu'est né le 20 mars 1938 Bourama BAMBA alias SORRY BAMBA. Son père, Moussa BAMBA est un ancien guerrier (sofa) de l'Empereur Samori TOURÉ. Il était venu se réfugier, après la défaite de l'Empereur, dans la merveilleuse ville de Mopti, surnommée la "Venise malienne". Hélas, faute de bataille, il avait troqué le fusil contre la houe! Mais n'ayant pas perdu pour aUtant son instinct d'homme de fusil, en cas de litige... alors il s'exclamait: "Dommage que les Blancs soient entre nous avec leurs commissariats! Avec eux, on ne peut plus savoir qui est homme et qui est femme !" Sa mère, Kama DIAKITÉ, est une femme peule. Son enfant sur son dos, elle vaque aux occupations du ménage tout en lui chantant de belles mélodies, cadencées comme lorsqu'elle pile le riz. Ainsi se crée pour le petit enfant un univers de sons où la musique des flûtes des "Rimaïbés", les bergers peuls, se mêle aux percussions des tam-tams des pêcheurs bozos.

9

Il assiste aussi, les yeux écarquillés, aux spectacles, jeux et luttes qui se déroulent sur la grande place de Ganga!. Un peu plus grand, près de son père, les soirs au clair de lune, il écoute les récits des temps guerriers, l'épopée chantée en sourdine de l'empire mandingue. Comme tous les enfants, Sorry admire son père devin et guérisseur, prophète à ses heures, interprétant les signes des empreintes et les cris des hyènes pour dire l'avenir. Il connaît aussi les herbes qui soignent, les remèdes connus des seuls initiés. En échange de ses dons, il ne reçoit aucun honoraire si ce ne sont trois cauris (coquillages) symbolisant l'ancienne monnaie. Au fur et à mesure que l'enfant grandit, ce père lui enseigne les valeurs de l'Islam, l'honnêteté, le courage et la solidarité. Le père disait: "Si le mensonge fait cent jours de marche, au moment où la vérité se lèvera, elle le rattrapera en un jour". "Un illettré est dans l'obscurité, une personne non instruite ne voit pas clair". Sorry se rappelle: un jour, seul avec son père dans un champ de riz, celui-ci lui dit: "Mon fils, il n'y a aucune honte à courber l'échine pour ensemencer la terre. La terre qui mène à toutes choses". Un jour aussi, Sorry se souvient: pour la première fois, dans le quartier des Blancs, il découvre une drôle de boîte d'où jaillit de la musique: son premier phonographe que sa mère appelait "djeli-manssi" ("la machine-griot"). La mère ajoutait: "les Blancs ont enfermé les petits griots dans la boîte !". Sorry fût surpris de ne pas entendre le bruit des tam-tams dans cette musique comme les soirs de veillée. Une musique bien différente de celle entendue jusqu'alors! Sorry est inscrit à l'école coranique du marabout Alfadi Cissé, originaire de Djenné. Le père dit: "Je te donne mon fils de son vivant jusqu'à sa mort. Je veux qu'il soit bien instruit pour qu'il devienne un bon marabout. Tous les moyens sont bons et tu n'as de compte à rendre à personne". 10

Et le petit "talibé", élève de l'école coranique, apprend par coeur: "Bismillàhi Er-rahmane Errahim" et tous les jours, il criera à tue-tête les versets du Coran, par peur du fouet. Cette discipline lui développera la voix... Le marabout répète souvent à ses élèves: "Mes enfants, il faut être de bons musulmans. C'est l'Islam qui est la première religion et n'oubliez jamais qu'elle sera aussi la dernière !" Et le maître emmène fréquemment Sorry en Pays dogon. C'est une joie pour lui de découvrir les danseurs masqués. Là-bas, il suit la coutume des "talibé" en faisant le "Guido Allàh Garibou" ("Donnez la part à Dieu"), en quémandant le mil, le lait et la bouillie. Il ne sera jamais inscrit à l'école publique, sa mère préférant y envoyer son petit frère Mamadou. Il ne saura pas lire ni écrire le français. A l'époque, on disait dans les familles musulmanes: "A l'école des Blancs, on ne pratique pas la religion musulmane, Dieu a donné sur terre le pouvoir aux Blancs mais quand ils meurent, ils vont en enfer !" Plus tard, Sorry prendra des cours pour rattraper son handicap. C'est l'époque des livres "Mamadou et Binettà' qui le passlOnnent. En 1945, le père adhère au parti politique "Bloc soudanais" car il a de la sympathie pour son leader, Mamadou Konaté, qui porte le nom du Prophète. Hélas, le père disparaît! Et on dit à Sorry! "Ton père est mort! "Do fin bèè da fen !" (Tour ce qui est arrêté se couchera un jour !"). Mais l'enfant reste inconsolable. Il souffre aussi de ne plus voir sa maman le taquiner et lui raconter de si beaux contes peuls. C'est le marabour Alfadi Cissé qui l'entoure de toute son affection.

11

Une bonne nouvelle met en effervescence toute la ville de Mopti, le "cinémas a" (la maison du cinéma) ouvre ses portes! Dans le quartier des Blancs, une barrière limite l'endroit, l'écran est à ciel ouvert. Deux clientèles: la blanche et la noire. Les places réservées aux Blancs sont strictement interdites aux Noirs. Et bientôt, les grands frères racontent: "On a vu au "cinémas a" des hommes qui bougent sur le mur avec des chevaux qui galopent. Des voitures tombent dans les ravins en explosant. Des femmes blanches embrassent sur la bouche des bandits armés de pistolets". Et les rues s'encanaillent de Zorros. Le visage masqué, les garnements organisent des bandes rivales en faisant pétarader leurs pistolets en mâchoires de mouton. Le claquement des os terrifient les bébés. Et Sorry voudrait bien aussi découvrir le palais du son et de l'image mais comment faire sans argent et sans permission de la famille? Et la chance lui sourit! Le propriétaire du cinéma, Monsieur Simon, lance un appel car il a besoin d'engrais frais pour son immense potager: "Tout seau bien rempli d'excréments d'animaux sera payé d'une place de cinéma !" Aussitôt Sorry gagne une place... Par peur d'un refus de la part de son grand frère, il implore l'aide de son maître Alfadi Cissé. Il lui demande un gri-gri pour lui permettre d'aller au cinéma... Au lieu de cinéma, il se retrouve au lit avec une bonne râclée ! Peu de temps après, un camarade "talibé" lui offre sa flûte à six trous, importée de France. Et cet instrument ne quitte plus Sorry. Craignant la réaction de sa maman, il en joue en cachette. Et rapidement, il interprète les airs peuls des bergers Rimaïbés et les chansons à la mode. Ses camarades abandonnent leurs jeux pour l'écouter. C'est son premier public. 12

Hélas, un nouveau malheur frappe Sorry: son maître Alfadi Cissé vient de mourir. Le petit "talibé" pleure son maître. Il est angoissé et se demande qui remplacera son papa. Qui lui apprendra le Coran? Le guidera dans la vie? Qui l'emménera chez les Dogons? Qui l'assistera pour sa circoncision? Mais le jour de la circoncision, il se sent réconforté en voyant sa maman si fière de le voir partir avec son meilleur camarade, Baber Niantaou. Ils seront circoncis à Djenné, la grande ville sainte. Mais les deux garçons ne sont pas rassurés ayant appris que le forgeron de là-bas pratique la circoncision dans son authentique tradition. Il opère à vif, sans anesthésie. Effectivement, face aux futurs circoncis, le forgeron se montre sévère. Il s'exclame d'une voix puissante: "Si vous pleurez, vous serez considérés comme des lâches! On dira à vos petits-enfants "Quand votre grand-père a été circoncis, il a pleuré !" L'opération terminée, Sorry est très content, il a sauvé l'honneur de sa famille en restant impassible dans la douleur. Il imagine la joie de sa maman... Pendant la retraite, les jeunes circoncis apprennent les lois de l'initiation et de la morale, l'histoire de leurs ancêtres. Ils se divertissent en racontant devinettes et contes. La gymnastique entretient leur équilibre physique. Le petit flûtiste apprécie tout particulièrement les chants initiatiques car il joue du sistre, genre de castagnettes. La fin de la retraite marque le passage des jeunes initiés dans le monde des adultes, face à leurs actes et à leurs gestes. Comme la tradition l'exige, chaque circoncis reçoit les objets symbolisant son initiation: un sabre et une couverture tissée à la main. Mais un grand malheur est arrivé dans la famille Bamba : la maman de Sorry est décédée pendant sa retraite!

13

Terrassé par la douleur, il apprend aussi que son petit frère Yacouba est mort, peu avant sa maman. Puis sa seeur Niagalé meurt à son tour de l'épidémie de variole. Et le malheur continue: son frère de circoncision, Baber Niantaou meurt aussi. Et la maudite mort lui arrache encore, en pleine vie, son frère Mamadou, en proie à la fièvre jaune! Décidément, le cruel destin ne lâche plus Sorry: sa soeur Sira qui se marie part vivre en Haute-Volta, et la maison familiale se vide de tout rire. Solitaire, le frère aîné, Issa, finira par louer les chambres. Et comme l'avait souhaité sa maman, Sorry apprend le métier du bois chez le menuisier Seini Cissé. Mais dans sa profonde solitUde d'orphelin, il pense beaucoup à sa maman qui disait: ''Lenfant de la femme qui vend la galette peut avoir tous les soucis du monde mais il n'aura jamais le souci de ne pas prendre son petit-déjeuner !" Journellement, le petit flûtiste se nourrit de musique. Il égrène des larmes de musique avec sa flûte à six trous. La nuit, il sanglote des sons ... Seule, la musique adoucira sa pénible condition d'orphelin. Elle sera sa famille.

N.B. Nous avons choisi pour les noms verniculaires la graphie la plus facile pour des lecteurs français

14

PREMIÈRE PARTIE

UN MUSICIEN DE LA COLONIE

À rINDÉPENDANCE

CHAPITRE I

MOPTI ET LA LUMIÈREDE LA VILLE

Mopti, ma ville natale, située au confluent du Bani et du Niger est un immense carrefour de commerce. Le courage gigantesque des hommes a permis l'édifice des premières cases après avoir dompté les marécages et les îles. La ville, si belle avec sa couronne d'eau, est surnommée la "Venise malienne". On peur y voir routes les couleurs de la flore et de la faune. Un vrai paradis d'oiseaux aux plumages de feu et aux aigrettes de soie. Les grues couronnées donnent rendezvous aux échassiers à l'oeil hautain. Les sarcelles et les bécassines picorent gracieusement leurs repas dans les plateaux de nénuphars aux fleurs de nacre. Les pélicans s'amusent avec les aigles-pêcheurs en battant des ailes aux sons de l'orchestre des crapauds et des grenouilles rieuses.

Et sur les pistes, frangées d'eau, les oiseaux pique-boeufs à la blancheur de neige font des acrobaties sur les zébus pour se délecter des parasites, accrochés à leurs flancs. Le souffle du vent fair frémir le riz flottant sur les eaux verdoyantes. 17

La musique fait partie intégrante du paysage. Elle est partout, accompagnant notre vie de la naissance à la mort. Le chant et la danse animent toutes les cérémonies. Elle suit pas à pas les rites d'initiation. Elle fortifie l'enthousiasme de la foule assistant aux mariages et aux baptêmes. Célèbre la chasse. Egaie les récoltes... Le chant est le piment de la vie. Il nous unit dans une fraternité spontanée. Il honore les ancêtres. Il transmet le message. Il berce l'enfant au dos de sa mère. Il est le bain de jouvence des vieillards. La musique accueille honorablement les visiteurs étrangers, comme pour les inviter à entrer dans nos coutumes. A mieux nous connaître. De la ville à la brousse, les enfants chantent. Ils chassent le margouillat en chantant en choeur : Basa sogo ka di ni sissé sogo yé, Toboli ké nyuman de yé bo nyogona !

(La viande de margouillat est meilleure que la viande de poule, C'est la bonne préparation qui fait la différence !)
Pas d'ambiance sans la Lune qui est notre éclairage naturel. C'est l'une des beautés du paysage. On la surprend qui monte dans le ciel comme si elle prenait le temps de se parer de son bel habit de lumière. Majestueuse, elle s'admire dans le miroir du fleuve avant de gravir la longue échelle des nuages cramoisis. Elle fait une jolie révérence au Soleil qui plonge dans les eaux dormantes. Reine des Ténèbres, la Lune s'installe dans son jardin d'étoiles. Généreuse, elle sème des paillettes sur toute la terre. Elle est si brillante que nous la comparons à la vérité, on peut entendre dans la conversation: "Je sais que tu fais semblant de ne pas m'avoir compris alors que je te dis la vérité qui est claire comme le 14ème jour de la
lune l''

18

Dans notre région, tout le monde connait bien les mouvements de la lune car ils dirigent toutes nos activités. Le 14ème jour de la lune montante est la nuit la plus claire du mois. Une éclipse occasionne la peur de tous et le premier homme qui la voit apparaître doit le signaler aux autres en criant en bambara: "Djakouma yé kala miné !". Aussitôt, les gens forment un groupe et chantent en choeur : Djakouma yé kalo minè WOyi kalo bila 1

(Le chat a pris la lune Woyi lâche la lune !)
Aussitôt, les rues s'animent avec la venue des marabouts et de leurs "talibé", des hommes musulmans. Tous récitent des versets du Coran tels: "Là illàhà ill'Allàh Là illàhà ill'Allàh l'' (Il n'y a de Dieu que Dieu !) Pendant ce temps, les femmes s'activent dans les concessions en pilant de l'eau à la place du riz. Elles chantent en peul: Allàh yi min toubin 1 (Dieu, je me suis convertie !) En répétant le geste traditionnel du pilage, mais en remplaçant le riz par de l'eau, elles démontrent à Dieu que les êtres humains sont ignorants. C'est pourquoi, elles implorent le pardon d'Allàh pour qu'il n'éteigne pas la lumière sur le monde des hommes si l'éclipse totale apparaît. Mais quel soulagement pour tous de la voir disparaître!

Au cours du mois de Ramadan, la lune joue un grand rôle dans la fête du jeûne. C'est Sounkalo (lune de jeûne) qui marque la période de Carême.
19

La venue de Sounkalo déclenche la joie des enfants (qui sont tous dispensés de jeuner). Ce jour-là, ils ont le droit de se promener vers les demeures des esprits qui ricanent dans la nuit: tous les mauvais génies sont enchaînés par les anges et leurs bouches sont baillonnées. Sounkalo donne lieu à la fête des masques Dodo et Yogoro. Chaque groupe a son bilakorokountigui (chef des incirconcis et meneur guerrier), un Dodo, et un Yogoro. En général, le Dodo, vêtu de blanc, porte un masque en métal qui est orné d'une longue corne enrichie d'une clochette. Ses membres sont peints au kaolin. Le Yogoro, le visage barbouillé de kaolin, est habillé d'un grand sac de jute, décoré de plumes de coq et de toutes sortes de choses amusantes. Dès les premières lueurs de la lune, au 7ème jour de Sounkalo, les porteurs de masques sortent dans les rues. Après Saafo (la prière de 20 heures) c'est la procession. En tête, Dodo, suivi de Yogoro traînant derrrière lui une ribambelle d'enfants qui appartiennent a leur association. Chacun est armé d'un bâton, comme s'il partait en guerre. D'ailleurs, c'est un peu la guerre! La fête est fréquemment perturbée par des bagarres entre Dodo dont certains quémandent en dehors de leurs propres quartiers. Mais il y a aussi des Dodo qui aiment provoquer les autres Dodo pour mesurer leurs forces. Ils n'ignorent pas que si une bagarre éclate, leur bilakorokountigui volera à leur secours pour flanquer une bonne bastonnade à l'adversaire. Et la Lune continue tranquillement son cycle jusqu'au moment où elle se lève et se couche en même temps que le soleil. Son disque plein et éteint plonge la ville dans les ténèbres et met fin à toutes les activités. Nous attendons avec impatience Selifitinikalo (lune de la petite fête, fin de jeûne). Son apparition provoque une pétarade de coups de fusils puisque la première personne qui la voit doit

20

le signaler par une salve. Les détonations se succèdant toute la ville déclenchent les visites entre voisins. Chacun traditionnelle formule:

dans dit la

"Je vous demande de me pardonner si je vous ai offensés sans m'en rendre compte! Que Dieu nous montre l'année prochaine dans la bonne santé et la prospérité !" Cette fête, qui dure trois jours, est animée par la musique traditionnelle.

Ensuite, nous attendons Selibakalo (lune de la grande fête) pour célèbrer la Tabaski (Nouvel An). La Tabaski a lieu deux mois et dix jours après la fin de Ramadan. Elle dure sept jours. Ce jour-là, tous les jeunes se lèvent à 5 heures du matin, pour prendre le Lootori (bain rituel). Sur le chemin allant au fleuve, ils chantent en peul: Lootori Hé, dormeurs, réveillez vous! Levez-vous, allons nous baigner, La vieille année a trépassé et la nouvelle est là Lootori ! Lootori! Allons nous laver...
Escortés de leurs moutons, les grands frères enfants au fleuve. Ils ont la responsabilité de animaux pour les présenter purs au sacrifice de la Cette grande fête religieuse commémore d'Abraham et du Sacrifice. Tout musulman, moyens, a le devoir de sacrifier un mouton. égorge autant de moutons qu'il a de femmes. rejoignent les bien laver les Tabaski. la légende qui en a les Un polygame

La grande prière et les sacrifices terminés, les enfants étrennent de beaux habits pour souhaiter la bonne année. De maison en maison, ils chantonnent la traditionnelle bénédiction:
21

SAMBÈ-SAMBÈ Que Dieu donne à tous cent ans dans la bonne santé, dans la richesse! Que Dieu donne des femmes, des maris, des enfants! Que Dieu donne une vie de fer pour que les vers de terre ne puissent pas la pénétrer, pas plus que les termites! Les adultes répondent: Aujourd'hui, vous êtes des enfants et, demain, grandissez pour que Dieu vous donne des femmes, des enfants, et une vie de fer!

C'EST LA FÊTE!
Le tam-tam est le roi des instruments de musique. Cela n'est pas étonnant, depuis le début des temps, les Africains, communiquaient déjà entre eux au son du tam-tam, simple instrument taillé dans le tronc d'un arbre. J'avais remarqué que si le silence de la ville n'était pas déchiré par les ronronnements de moteurs d'avion ou autres véhicules à roues, nous entendions facilement le son percutant du tam-tam des Bozos, les "Mariniers du Niger", qui vivent dans les petits villages très éloignés. Mais avec l'apparition du modernisme, le bruit du camion à gazogène perturbe maintenant le silence et le son du tam-tam ne couvre plus la ville. Par contre, ce bruit déclenche la gaieté des enfants qui cnent: Mobili béna Sabé! (Sabé, le camion arrive !) En permanence, on entend le tam-tam dans les rues. Il y a toujours une bonne occasion pour frapper sur les peaux. Avant de jouer, les percussionnistes allument le feu pour chauffer les peaux. Pendant qu'ils commencent à jouer pour appeler le public, les organisateurs les protègent en formant un 22

grand cercle avec des briques, des mortiers et des tabourets. Plus loin, les "mariniers du Niger", tambourinent dur sur leurs tam-tams. Il y a l'excellent batteur, "Cimi-Sans-Coli" (Chemise-sans-col); le séduisant Korodogo Marna, talentueux batteur de calebasses-guitta qui, tout en chantant, et dans un rythme bien posé, joue douze calebasses avec ses poings, ses coudes et ses talons. Il s'est même composé un chant pour célèbrer sa propre beauté: Koroyo i tyé ka ni dèn Korodogoyo i tyé ka ni wali dén yé ! (Koroyo, tu es le plus beau Korodogoyo, tu es plus beau que les enfants des autres !) La fête, c'est aussi Djon miné sou, (fête de la nuit des captifs) qui a lieu le premier mois de l'année lunaire et au cours de laquelle le système de hiérarchie tombe entre le maître et le captif C'est l'occasion du jeu entre sénenkou. Un sénenkou est une relation traditionnelle de plaisanterie et d'entraide liant un membre d'une famille à un membre d'une autre famille: les Konaré et les Coulibali, les Diarra et les Traoré... Pour Djon miné sou, les jeunes empruntent les ânes aux parents et forment un cortège pour défiler dans la ville. Le lendemain, c'est Djon miné (jour où l'on attrape ses captifs) où l'on entend partout: "Hé, mon captif, je t'ai arrêté!" , le sénenkou se laisse alors attraper tout en faisant une offrande: cola, argent ou autre. S'il refuse, il a les mains attachées mais ses parents entrent dans le jeu en le secourant et en faisant des offrandes pour le libérer dans la liesse générale. Personnellement, je pense que cette tradition veut exprimer l'origine d'un captif. Soumis à la contrainte, il est redevable à vie à son maître. C'est pourquoi nos pères nous recommandent de résister à toute emprise si, un jour, nous sommes confrontés à la proie d'un esclavagiste ou autre. 23

Djon miné sou est aussi une façon d'honorer l'âne qui est un compagnon dévoué dans le dur travail des digues. On dit de lui avec IrOnie: "Un âne est tellement habitué à être malmené, que si tu es momé dessus, et si tu fais un bon moment sans lui donner un petit coup de bâton, il essaie de faire un faux pas pour te provoquer. Si tu réponds en le fouettant, il se dit: "Hi!Han! il pense à moi!"

La fête, c'est aussi le Kotéba, le théâtre bambara dom les comédiens sont exclusivemem des hommes dom la plupart som des laptots, matelots du Massi, du Galliéni, du Bosnier. Pendant que les percussionnistes jouent, les comédiens dansent autour d'eux et le public forme un grand cercle. Je suis fasciné par le talem du batteur soliste, le bàwolofo (joueur de peau de bouc) qui joue dans un rythme endiablé. Ce spectacle est très gai. Les danseurs voltigent allègrement en imitant les korodjuga (bouffons), les nankarabani (petits effrontés) et les kamalenba (coureurs de filles). Les jeunes filles battent des mains pour accompagner les chanteurs. Des clochettes renforcem le rythme. Ensuite, c'est la partie théâtrale. Les comédiens, avec humour, imitent les pitreries des femmes. Ils jouent des satires inspirées de la vie quotidienne de tous. Le kotéba à la grande qualité d'instruire tout en amusant. Et me voici choisi comme petit comédien à l'Amicale pour jouer le rôle d'une fillette! Au moment d'enfiler le pagne et la camisole, je me rebiffe: - Je ne veux pas être habillé en fille! - C'est toi le plus jeune, tu dois obéir! La home m'envahit, mes camarades se moqueront de moi , .C . . I" en d Isant: " 7:' te mousso. I" ("'""r. n ' es ni h omme ni lemme . ) . lye lU

24

On me rassûre en disant que le fait de jouer au théâtre ne porte aucun préjudice à un acteur. Je rentre alors dans le rôle de la petite soeur d'une femme battue par son mari. Mes simagrées amusent le public.

LE MONDE

DES BLANCS

Je traîne dans tous les endroits où sont les artistes, parmi eux, je ressens moins ma solitude d'orphelin. Je participe aussi à toutes les activités qui sont réservées à ma classe d'âge. Je vais même jusqu'au Champ de course où jouent les percussionnistes des Associations de bon. Ici, c'est le lieu de rassemblement de toutes les populations, blanche, libanaise, indigène. Leur passion est si forte que personne ne prête attention à la couleur de la peau et à la pauvreté de l'autre. Une chose les unit: les "bons tuyaux". Les pronostiqueurs se disent infaillibles, et pourtant les perdants sont nombreux. Soudain, des cris. Le public se déchaîne. Les chevaux courent à toute allure. Les supporters s'égosillent. Et c'est la cohue, le Commandant de Cercle remet au vainqueur le trophée et le drapeau tricolore. Les enfants escortent le cheval gagnant jusqu'au domicile de son heureux propriétaire qui les récompense par quelques piécettes. Il est fréquent de voir gagner les chevaux de Ali Baba Touré, et ceux de Karamoko Tall, descendant du prophète El Hadj Omar. Pour terminer la fête, les percussionnistes jouent dans les rues, un choeur de jeunes filles ferme le cortège. C'est la fête du 14 Juillet,le Commandant de Cercle

commémore la Révolution française. Il quitte sa luxueuse résidence du quartier Charleville pour venir à la Tribune qui
25

fait face au Niger. Il regarde les enfants indigènes qui animent les jeux: mas de cocagne, course au sac, course aux canards, course à l'âne et à l'ânesse. Je vois qu'il refuse le siège que lui tend un garde mais cela ne m'étonne pas, les boys racontent: "Le Commandant de Cercle est très soucieux de sa tenue! Un Blanc est tellement fier de son uniforme que pour ne pas le froisser il monte sur une table pour enfiler son pantalon kakiblanc !" Le monde des Blancs exerce sur moi une sorte de fascination. Dès ma plus petite enfance, j'allais déjà dans leur quartier pour y écouter la musique du phonographe. J'écrasais mon nez contre les vitrines des boutiques des riches commerçants français et libanais. Il y avait la luxueuse confection de Paris chez Esqua, Peyrissac et Cie, Citec, CFAO. Je rêvais devant la quinquaillerie Vézia et Cie qui était garnie de toutes sortes d'objets rutilants. A 17 heures, des coups de sifflet annonçaient la fermeture des magasins. C'était le signal pour les Indigènes de quitter le quartier des Blancs. Seuls, les boys devaient rester au service de leurs maîtres jusqu'à 20 heures. Les fêtes se succèdent et je suis aussi au premier rang pour voir les chefs traditionnels. Certains se déplacent en pirogue et d'autres à cheval, unique moyen de locomotion des Indigènes. Coiffés de turbans et d'immenses chapeaux, chaussés de bottes de cuir et d'éperons, les cavaliers ont fière allure sur leurs chevaux pur sang. La ville est toute gaie: tintements de grelots, bruit du galop, martèlement de fers. Dans ses déplacements, un chef traditionnel est escorté par son griot qui chante ses louanges. Les nobles suivent. Par ailleurs, il n'est pas rare de voir l'un de ses captifs peuls qui court après lui en s'agrippant à la queue de son cheval.

26

Une telle scène fait dire à Diadié Samasékou

:

- Au cours d'un 14 Juillet, le Commandant de Cercle avait réclamé le silence. Le public avait respecté l'ordre du supérieur blanc, sauf un griot qui avait continué de clamer les louanges de son maître noir. D'un bond, un garde s'était jeté sur lui pour le gifler. Très digne, le griot s'était retourné vers un petit talibé pour le gifler en lui disant: "Toi aussi, cherche quelqu'un que tu peux gifler! Et que chacun gifle son inférieur et cela jusqu'à demain !"

27