SOUVENIRS DE GUSTAV MAHLER

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Natalie Bauer-Lechner est un des témoins les plus importants sur Gustav Mahler ; elle a été son amie intime de 1890 à 1901. De leur relation richement nourrie d'émotions musicales est né ce journal, régulièrement tenu par une femme éminemment sympathique qui était à la fois une violoniste professionnelle, une bonne observatrice et une chroniqueuse de talent. Cet ouvrage, très connu des spécialistes de Mahler, paraît ici pour la première fois en langue française.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296379992
Nombre de pages : 317
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SOUVENIRS DE GUSTAV MAHLER MAHLERIANA

Collection Univers Musical dirigée par Anne-Marie Green
La collection Univers Musical est créée pour donner la parole à tous ceux qui produisent des études tant d'analyse que de synthèse concernant le domaine musical. Son ambition est de proposer un panorama de la recherche actuelle et de promouvoir une ouverture musicologique nécessaire pour maintenir en éveilla réflexion sur 1'ensemble des faits musicaux contemporains ou historiquement marqués.

Déjà parus
Georges HACQUARD, Uz dame de six, Germaine Tailleferre, 1998. Laurent GUIRARD, Abandonner la musique? 1998.

Natalie Bauer-Lechner

SOUVENIRS DE GUSTAV ~IAHLER MAHLERIANA

Suivi de QUELQUES HEURES PASSÉES AVEC MAHLER Par Ernst Decsey

Traduction de l'allemand, introductions et notes par Isabelle Werck

L 'Harmattan Inc. L'Harmattan 55, rue Saint-Jacques 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2YIK9

Natalie Bauer-Lechner (Photo fonds Arthur Spiegler, Vienne)

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INTRODUCTION

Parmi les écrivains qui ont connu Gustav Mahler de son vivant et qui ont témoigné à son sujet, Natalie Bauer-Lechner est indiscutablement l'un des plus importants. Née le 9 mai 1858, Natalie Lechner avait deux ans de plus que Gustav Mahler. Elle l'a fréquenté très régulièrement pendant onze ans, de 1890 à 1901: de leur amitié richement nourrie d'émotions musicales, de goûts littéraires et d'un contact enthousiaste avec la nature est né ce journal, tenu par une femme qui était à la fois une artiste, une bonne observatrice et une chroniqueuse de talent. Si le personnage de Mahler est déjà familier à la plupart d'entre nous, il nous faut en revanche brosser le portrait de cette égérie qui est trop longtemps restée dans l'ombre. Natalie Bauer-Lechner était une très jolie personne, dont le visage exprimait l'intelligence, la gaîté et Ia droiture. Mais ce n'était pas un être banal; elle s'est montrée en avance sur son temps à bien des égards. Elle voit le jour dans le milieu intellectuel et bourgeois de Vienne. Son père est éditeur et libraire universitaire, et sa mère, fille d'un professeur d'université; ses parents cultivent aussi les arts, le père joue du piano, Ia mère chante, ce qui plonge la fillette dans une intense émotion. Rapidement, la famille devient nombreuse: Natalie est l'aînée de cinq enfants. Les parents trouvent peu recommandable de les envoyer à l'école. Natalie reçoit donc son enseignement général à la maison, ce qui ne lui donne qu'une culture très incomplète et peu structurée (mais considérée alors comme suffisante "pour une jeune fille"). Elle reste toujours insatiable de savoir, dévorant les livres, comblant elle-même ses déficiences de son mieux.

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En revanche) on favorise très tôt le penchant de la petite fille pour la musique; dès l'âge de cinq ans) Natalie se voit mettre un violon entre les mains et commence à prendre des leçons avec sa sœur Ellen) sa cadette d)un an. Inscrite au conservatoire dès l'âge de huit ans) elle a droit à une formation qui lui donnera un métier: diplômée en 1872) elle devient par la suite altiste au quatuor de dames Soldat-Roeger. Cet ensemble) dirigé par une élève de Joachim) jouit d)une excellente renommée) et effectue des tournées en Autriche) en Allemagne et dans d)autres pays d)Europe. Natalie est donc une bonne musicienne) de niveau professionnel. Dès sa première jeunesse elle fait preuve de cet amour bien viennois pour la culture et l'art) auquel s)ajoute une grande ardeur de vivre et Ia recherche d)une émancipation. En cachette; elle fait couper ses longues nattes) au scandale de ses parents) et la petite suffragette conseille à ses sœurs d)en faire autant. Plus tard) émule de George Sand et précurseur de toutes les femmes modernes) il lui arrive de se mettre en pan talons. C)est aussi certainement le besoin d)échapper à une famille étouffante qui la pousse à se jeter) très rapidement) dans le mariage: à dix-sept ans) en 1875) elle épouse un barbon du genre érudit) le Professeur Alexander Bauer) de vingt-deux ans son aîné) qui enseigne la chimie à l'Université de Vienne; il est veuf et père de trois filles. Leur union) sans enfants) se termine une dizaine d)années plus tard par une séparation) ce qui pour l'époque représente un geste audacieux. Natalie rencontre Gustav Mahler pour la première fois au Conservatoire de Vienne. Dans son texte) elle ne date pas ce premier souvenir) qui se situe dans les années 1875-77. Elle revoit passagèrement le jeune musicien) leur conversation est déjà fort animée) et sans doute commence-t-elle à se sentir trop artiste pour pouvoir rester avec son vieux scientifique de mari. Natalie) par son esprit vif et sa beauté) suscite par ci par là quelques folles passions) auxquelles elle ne répond pas; elle soupire après l'écrivain Siegfried Lipiner) un dramaturge mystique dont il sera question dans cet ouvrage) ami de Mahler) auquel ce dernier voue une grande admiration. Puis) déprimée par la rupture de son mariage) désireuse d)oublier ses déboires sentimentaux) Natalie se décide à visiter Mahler à Budapest) en automne 1890: leur longue et solide amitié commence vraiment.

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Cette relation affectueuse, platonique pour autant que l'on puisse en juger, devait durer jusqu'aux fiançailles de Mahler avec Alma Schindler à la fin 1901. Il est difficile de déterminer quels étaient les sentiments exacts du compositeur envers cette irremplaçable camarade, qui le comprenait si bien, avec qui il partageait une intimité quasi-conjugale, et que pourtant il ne semblait pas pressé d'épouser. Du côté de Natalie, une admiration fidèle, qui ressemblait fort à de l'amour, a aiguisé sa plume de mémorialiste, soucieuse de conserver pour la postérité toutes les remarques essentielles d'un créateur inspiré et d'un interprète pionnier. Les années 1893-1901 représentent l'âge d'or de Natalie vis-à-vis de Mahler et figurent certainement parmi les plus belles de sa vie. Ces mémoires couvrent une période essentielle de la biographie de Mahler, celle où il est passé de la jeunesse à l'âge d'homme. Sa relation avec Natalie est contemporaine du moment où il a décidé de devenir le "compositeur d'été" dont il a lui-même imposé la légende. Cette habitude estivale commença à Berchtesgaden en 1892, puis à Steinbach en 1893, lors de la construction de la première petite "cabane à composer" (le fameux Hiiuschen). 'Dans les villégiatures de Steinbach, en Haute-Autriche, ou de Maiernigg, en Carinthie, Natalie faisait en quelque sorte partie de la famille; elle s'entendait bien avec les deux jeunes sœurs du compositeur, Justine (Justi) et Emma, qui devaient se marier l'une et l'autre un peu plus tard. Pendant les années 1890, Mahler était dans une situation encore très précaire sur le plan familial et affectif. Ses parents, morts tous les deux en 1889, lui avaient laissé à charge ces deux sœurs et deux frères difficiles. En 1895, son cadet Otto, musicien doué mais peu équilibré, devait se tirer une balle dans le cœur; l'autre frère, Aloïs, disparaissait bientôt en Amérique sans laisser de traces; il était mythomane et faiseur d'embarras. Natalie, un peu grande sœur à côté des deux petites, fut un l'élément essentiellement équilibrant pendant cette période critique; elle a construit à Mahler une sorte de foyer, intermittent mais sûr. Même s'ils n'habitaient pas la même ville, Natalie se libérait, profitait d'une tournée de son quatuor à Hambourg ou de quelques jours de congé pour quitter Vienne et rejoindre son grand ami. Mais c'est surtout de juin à août qu'elle pouvait partager la vie de Mahler à loisir. A part

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l'année 1894, où le compositeur, agacé par son zèle d'inspiratrice et même d"'espionne" selon ses propres termes (!), lui a fait comprendre par Justine qu'il préférait passer ses vacances sans elle, ils ont vécu ensemble toutes leurs belles saisons jusqu'en 1901. Les mémoires de Natalie comportent donc une lacune, regrettable pour nous, qui nous occulte la genèse du finale de la Deuxième Symphonie, mais heureusement, elle a réussi à reconquérir l'amitié du musicien en 1895) ce qui nous vaut une foule de renseignements sur la Troisième; le fil de la conversation, toujours passionnante et passionnément notée, était renoué. Natalie a été l'une des toutes premières personnes a pressentir l'envergure de Mahler compositeur; ce n)est pas son moindre mérite, à une époque où les gens ne reconnaissaient en lui que le chef d)orchestre. Elle a très bien décrit et senti les œuvres dont elle se faisait raconter l'élaboration à mesure qu'elles étaient en chantier. Pour nous) qui connaissons facilement ces morceaux par le disque, la justesse de ces "portraits musicaux" rédigés dans le silence est frappante, même si certaines erreurs de détail sans gravité peuvent être .relevées. C'est tout le processus compositionnel que Natalie a essayé, autant que possible, de restituer pour nous: les auteurs de travaux musicologiques n'ont jamais manqué de l'exploiter. Nous devons apprécier aussi son esprit de synthèse qui, à partir de conversations étalées sur plusieurs heures, a su trouver une expression concentrée, limitée à l'essentiel, sur des volets de quelques paragraphes. Gustav Mahler ne devait pas être mécontent de trouver à ses côtés un être qui l'encourageait si infatigablement à imposer son œuvre, malgré toutes les rebuffades de l'adversité. D'autre part, il pouvait s'appuyer sur une compagne dévouée qui lui résolvait ses petits problèmes domestiques, volait à son secours dès qu'il était gêné par le bruit, etc. A un moment donné, Mahler lui a même demandé de veiller sur son frère Otto. C'est elle aussi qui devait partir en exploratrice pour lui choisir ses villas à la montagne. Que par moments elle lui ait un peu "cassé les pieds" avec son maternage n'était qu'un modeste prix à payer en échange des services qu'elle lui rendait sans arrêt. Savait-il qu'elle recueillait ses paroles dans ce journal dont tant de détails sont inestimables pour nous? Rien de concret ne nous l'indique,

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mais c'est plus que probable. L'écriture était une des raisons de vivre de Natalie, qui tout au long de sa vie a gardé sur elle un carnet et notait ses réflexions aussi bien en plein air que dans les transports en commun. Et de son propre aveu, elle s'empressait de coucher sur le papier ces conversations, en général quelques heures après, quand le souvenir en était encore tout frais. Il ressort donc au fil de ces pages que Natalie et Gustav avaient de longs tête-à-tête, qu'ils s'ébrouaient ensemble dans les lacs ou prenaient en commun des bains de soleil, qu'ils se promenaient sans cesse, même au clair de lune et que, semble-t-il, ils avaient toujours mille choses à se dire. La violoniste nous révèle-t-eIle discrètement une liaison? Ou bien a-t-elle attendu, avec une patience échelonnée sur onze années, que cette amitié amoureuse soit couronnée par une demande en mariage? C'est cette dernière hypothèse qui est la plus généralement retenue. De la part de Mahler, les preuves régulières d'estime et d'affection ne manquaient pas, Natalie pouvait entretenir une espérance.
De son côté, au cours de son brillant parcours professionnel, notre musicien a éprouvé d'inévitables faibles pour quelques cantatrices; la plus fameuse d'entre elles est Anna von Mildenburg; mais celle-ci se montrait possessive, parfaitement volage en même temps, ainsi que très indifférente envers les compositions de Mahler; dans le fond, ce qu'elle aimait en lui, c'était sa propre carrière, qu'il avait énormément aidée.

Plus tard, à la fin 1901, Mahler devait rencontrer Alma; il découvrait en elle une mégère à apprivoiser, deux fois plus jeune que lui, et l'on sait que cette union précipitée s'est soldée par l'un des échecs matrimoniaux les plus commentés de toute l'histoire de la musique. Il est inutile de rappeler qu'Alma, cette sirène, avait un véritable génie pour se faire désirer; nous la voyons donc aux antipodes du rapport confortable et sans surprises qu'offrait Natalie. En effet, si l'on s'en tient au texte du présent livre, notre narratrice entretient visiblement avec son ami une relation un peu sou~ise, de disciple à maître. Elle qui a toujours souffert de ne pas recevoir une instruction suivie, elle cherche aussi en Mahler un professeur, ce qu'il n'est pas, car il n'a jamais eu à proprement parler d'élèves, ni d'école. L'écoute infatigablement docile de Natalie est assez surprenante de la

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part d'une personne aussi féministe et émancipée; elle rest moins dans ce vieux monde germanique d'obédience wagnérienne, où les musiciens de grand talent sont considérés comme des demi-dieux. Même sur des sujets à propos desquels elle pourrait très bien se former par elle-même une opinion, comme par exemple la valeur et le style des différents compositeurs, Natalie préfère consulter son idole et elle note: "Mahler a dit ceci... Mahler pense cela...", fort heureusement pour nous d'ailleurs, puisqu'ainsi nous connaissons très bien les jugements du musicien sur Brahms, sur Bach ou sur Schubert. Mahler parle, et Natalie r enregistre: il ne lui manque plus qu'un micro. Le texte inspire confiance quant à sa fidélité: les phrases attribuées à Mahler ressemblent beaucoup au style écrit, alerte et imagé, du compositeur lui-même. Et il est vrai qu'à part quelques petites inexactitudes ou exagératio~s, le maître est passionnant: on s'aperçoit dans ce livre qu'il est presque aussi grand penseur et visionnaire que créateur, et que ces divers aspects de sa personnalité sont étroitement liés. L'intérêt attentif de Natalie a certainement aidé Mahler à y voir plus clair en lui-même; cette interview ressemble souvent à une maïeutique. Ce n'est pas un hasard si à partir de 1893, après plusieurs années presque infécondes, notre compositeur empoigne sa Deuxième Symphonie et la termine, puis s'installe dans le rythme de production beaucoup plus soutenu qui sera désormais le sien, celui d'une symphonie tous les deux ans en moyenne. Ce courage, cette organisation méthodique du travail, c'est Natalie qui lui en a indiqué les moyens. Souvent, le secret des gens qui réussissent, c'est d'avoir derrière eux quelqu'un qui ait la foi dans leur œuvre, et qui leur souffle de l'air chaud. Natalie nous fait part aussi de ses impressions de concert, et elle trouve que les prestations .de Mahler chef d'orchestre sont infailliblement remarquables; il nous est difficile d'évaluer aujourd'hui cette dimension, vu le manque d'enregistrements. A travers son enthousiasme, que tant de gens partageaient, on comprend surtout quel impact de nouveauté représentait l'attitude de Mahler envers les œuvres qu'il dépoussiérait, ressuscitait, restituait généreusement à son auditoire. A coup sûr, il leur insufflait une formidable vie, et n'est-ce pas-là le plus important en art? On peut se faire une idée de ce

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romantisme et de ce tempérament à travers les interprétations de Bruno Walter, son fidèle ami et presque "disciple".

En tout cas, le présent témoignage donne beaucoup à réfléchir sur le
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niveau des orchestres ou des chanteurs de l'époque, même à Vienne; il semble qu'il y ait eu de notables progrès depuis, en matière de discipline, de compétence et même de goût. On remarque aussi à quel point Vienne, cette ville mélomane mais conservatrice, hédoniste, antisémite aussi, a eu des réactions mélangées, tantôt exagérément idolâtres, tantôt franchement odieuses, aussi bien envers Mahler chef et directeur d'opéra que compositeur. En tant qu'esprit précurseur, face à cette "écurie d'Augias" comme il rappelle, notre musicien semble très seul, avec sa tranchante autorité. Mais, même si son combat est légitime, l'homme apparaît parfois trop dur, trop sévère et spartiate, envers les autres et surtout envers luimême. Il se surmène, il se harcèle, il travaille toujours en tension et en force. Natalie applaudit un peu trop systématiquement des deux mains, là où elle aurait dû savoir opposer un peu de sens critique, une fermeté douce, la suggestion de méthodes plus souples. Car la "fureur" de Mahler le met lui-même en péril: à la longue, un homme à la stratégie aussi intransigeante creuse dans sa propre psyché une étrange faiblesse, qui le met à la merci des femmes capricieuses et despotiques, d'une Mildenburg, d'une Alma: c'est comme si l'élément féminin, brimé et refoulé, prenait sa revanche là où l'on s'y attend le moins. Le monde de la Vienne fin-de-siècle, malgré ses raffinements et ses minauderies, était très militarisé et trop masculin, donc déséquilibré. I I est regrettable qu'à cette époque les orchestres aient été exclusivement composés d'hommes (on sait d'ailleurs à quel point les Philharmoniques de Berlin ou de Vienne, si rétrogrades, ont tardé à accepter des femmes) et que Natalie n'ait pu jouer de son violon ou de son alto sous la direction de Mahler et des autres grands chefs. "]'ai toujours envié chaque instrumentiste dans les œuvres de Mahler!" soupire-t-elle brièvement. Ce journal si scrupuleux, c'est aussi sa manière à elle de tenir sa partie dans une symphonie, injustement interdite à son talent. A partir de 1897, notre musicien est nommé à Vienne, où habite son amie; leur relation ne se limite plus aux vacances et la narratrice peut

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ajouter à sa chronique bien des récits de soirées mémorables, ainsi que les remarques de Mahler chef d'orchestre et metteur en scène. Au portrait du compositeur s'ajoute un témoignage plus développé sur l'interprète militant pour la perfection. Est-ce à ce moment-là que Mahler commence à trouver envahissante cette admiratrice si empressée, qui guette son moindre discours? Pourtant, pendant plus de quatre ans, de 1897 à 1901, leur amitié se maintient à la même vitesse de croisière et sans nuages apparents; il l'invite partout, l'introduit dans les répétitions et continue à lui confier ses points de vue sur tous les sujets; ils passent toujours leurs vacances ensemble; Natalie voit naître la Quatrième Symphonie, et le début de Ia Cinquième; le compositeur lui offre alors les esquisses de ses lieder tout récents. Si par hasard quelque chose commence à se lézarder entre eux, ce n'est pas discernable. Du côté de Mahler pourtant, de grands changements se préparent, une sorte de crise mûrit lentement en lui et se concrétise en 1900-1901. Il est au sommet de sa carrière, à ce poste de directeur à l'Opéra de Vienne qu'il a tant convoité et... cette réussite s'avère pour lui un fruit maudit au goût de cendres. Il se sent asservi, la gloire l'écœure un peu, et ce qui compte le plus, sa propre musique, reste loin en arrière. Une grave hémorragie suivie d'une opération en 1901 lui font frôler la mort et reconsidérer son existence avec une sorte de recul. Du point de vue compositionnel, son style subit une mutation importante: il renonce aux programmes ouvertement déclarés, aborde une manière orchestrale plus moderne et aux contours plus rudes, abandonne bientôt le recueil du Cor merveilleux qui lui a inspiré tant de lieder et même trois symphonies. Natalie va faire partie de cette page tournée; elle va disparaître en même temps que la poésie populaire. En fait, elle est le principal témoin de cette période romantique du compositeur, la plus folklorique, celle qui se réfère le plus souvent au monde de l'enfance ou de la légende. Par la suite, jusqu'en 1908 au moins, Mahler va encore confier de loin en loin à son entourage ses intentions esthétiques ou métaphysiques, le "message" de ses œuvres, mais il ne faudra malheureusement pas compter sur Alma pour nous donner des compte-rendus de la même valeur sur les symphonies, de la Cinquième à la Dixième, ni sur les Kindertotenlieder, ni sur le Chant de la Terre...

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D'après Alma (mais quel crédit pouvons-nous lui accorder?) c'est Natalie elle-même qui aurait brusquement rompu l'équilibre de cette précieuse amitié, à la fin de l'été 1901, donc avant qu'Alma et Mahler ne se rencontrent pour la première fois en novembre. Natalie serait allée trouver le musicien pour se jeter en quelque sorte à sa tête. Il est fort possible en effet qu'au long des années cette situation ambiguë ait fini par créer chez elle une tension trop forte; mais nous ne saurons jamais exactement ce qui s'est passé. Et puis Mahler avait aussi ses problèmes, que la psychanalyse s'est efforcée, souvent très maladroitement, d'éclairer. Natalie représentait pour lui, probablement, une figure maternelle; il appréciait ce substitut de mère, mais pouvait-il s'autoriser à l'épouser? Bref, après cet incident présumé, ils ont continué de se voir encore un peu, mais leur relation s'est certainement refroidie. Il est impensable par ailleurs que Natalie ne se soit pas aperçue des quelques coups de cœur de Mahler pour les chanteuses, et qu'elle n'en ait jamais souffert. Par exemple, même si les indices sont très ténus, nous savons que la Mildenburg et elle se supportaient assez difficilement. Mais, contrairement à ce qui se passe chez Alma dont Ia plume égratigne systématiquement tout portrait de femme, l'attitude de Natalie, du moins dans son livre, est une soigneuse dénégation de toute jalousie. Elle réprime ses pincements et elle écrit le plus grand bien de Ia Mildenburg, de la Kurz, de la Schoder (elle fait ainsi preuve d'une objectivité et d'un sens artistique qui l'honorent); mais elle va jusqu'à reproduire les louanges enthousiastes de Mahler lui-même sur ces dames! Là encore, elle escompte que sa bonne grâce un peu masochiste sera payante. Qu'elle soit largement aussi intelligente, plus honnête ou dix fois meilleure que les autres ne lui sert à rien: il faut croire que Natalie ne sait pas se mettre en valeur... En 1901-1902, c'est Alma qui entre en scène. Assez effrontée, trop sûre d'elle en apparence, Alma éprouve en réalité un désir très inquiet de plaire. Bien plus tard, elle conservera dans ses écrits cette aptitude à assener sans sourciller des contre-vérités. Mais à vingt ans, son aplomb ne manque pas de charme; elle sait parfaitement ce qu'elle aime, ce qu'elle n)aime pas (comme les symphonies de Mahler, qu'elle déteste) et elle est toute prête à rompre des lances dans les salons pour affirmer ses opinions. Non, Alma ne cherchera pas en

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Mahler un professeur (mariée, elle se plaindra de son ton pédagogique); elle le contredira tout droit, même si elle ne sait pas très bien de quoi il s'agit, et puis ses professeurs, comme Zemlinsky, elle a l'art de les rendre très malheureux et complètement fous de ses beaux yeux. Ses fiançailles avec Mahler cassent sans retour cette relation privilégiée du compositeur avec Natalie. Mais il faut croire qu'en cette fin 1901 les espoirs de cette dernière sont déjà au plus bas. En tout cas Alma, fort jalouse de caractère, prend immédiatement Natalie en aversion, presque sans la connaître; son premier soin sera de donner un grand coup de balai parmi les amis de son mari) hommes ou femmes; par exemple Lipiner, qu'Alma ne peut pas supporter, rompt avec Mahler; ils se raccommoderont seulement une huitaine d'années plus tard; le sympathique couple Spiegler disparaît; Bruno Walter échappe de justesse à cette purge) parce qu'il est un collaborateur musical indispensable. Il ne faut pas oublier qu'Alma, dans sa première jeunesse)a épousé Mahler parce qu'il était directeur de l'Opéra, et qu'elle méconnaissait totalement le créateur et le poète en lui; c'est seulement par la suite, à mesure que sa musique devenait plus populaire) qu'elle s'est adaptée au goût du jour. Entre Mahler et Natalie Bauer-Lechner) après un partage si prolongé et si intensif, le silence s'installe brusquement et de façon définitive. Pour le compositeur, ce sera désormais comme si sa fidèle amie n'avait jamais existé. Et à notre grand regret, le journal de la chrc;>niqueuse s'arrête net. Les quelques lignes du "Mot de la finn) malgré leur retenue et une certaine hauteur de vue, sont pathétiques; elles rappellent, dans un autre registre, cette notation de Haendel aveugle au bas d'une partition inachevée: "Je n'y vois plus, je suis forcé de m'arrêter ici". Le curriculum de Natalie, après ce que nous pourrions appeler son second divorce, bien plus grave que le premier, commence par des réactions héroïques et se poursuit par un lent naufrage. Elle affiche d'abord une liaison sans lendemain avec le peintre Pierdomenico Voltolino, dont elle rédige une petite biographie. Elle garde la tête haute, oublie apparemment son compositeur bien-aimé et s'active: elle continue à jouer dans le Quatuor Soldat-Roeger, milite pour

l'émancipation des femmes, publie en. 1907 un essai: Fragmente. Gelerntes und Gelebtes [Fragments.Chosesappriseset vécues] un recueil

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d'aphorismes à tendance progressiste. Nous n'avons réactions à la mort de Mahler en 1911.

aucune de ses

En 1918, elle fait paraître un écrit anti-militariste qui lui vaut un séjour en prison pour "haute-trahison". Ce qu'elle devient dans l'Autriche vaincue et affamée de l'après-guerre est plus profondément triste. Elle vit de concerts et de leçons particulières, mais une maladie l'oblige à interrompre ses activités. Sa situation financière se fait de plus en plus précaire; les temps sont durs. Hébergée momentanément chez une amie, qu'elle quitte bientôt pour ne pas lui rester à charge, elle passe dans un misérable hospice, et la mélancolie de sa situation dégénère en languissante dépression, voire en déséquilibre mental. Elle s'éteint à l'asile d'aliénés le 8 juin 1921, à l'âge de soixante-trois ans. Son enterrement attire beaucoup de monde, et si dans son testament elle ne laisse pas un sou, elle lègue à sa nièce plusieurs manuscrits: non seulement ses cahiers sur Mahler, intitulés Mahleriana, mais aussi un début d'autobiographie, ses conversations avec Lipiner, un commentaire du Second Faust. En somme, après son âge d'or mahlérien, Natalie s'est occupée de son mieux, mais pour elle un Gustav Mahler ne se remplace pas: c'est du moins l'impression qu'elle donne. A l'origine, les Mahleriana (par allusion aux Kreisleriana d'E.T.A. Hoffmann) comportaient plus d'une trentaine de cahiers, dont la plus grande partie s'est malheureusement perdue après la deuxième guerre mondiale. Toutefois, nous pouvons relativement nous consoler en sachant que les cahiers disparus contenaient plusieurs moutures des mêmes épisodes. De ce qui subsiste, quelques pages ont été très regrettablement arrachées, on ne sait par qui ni quand. Certains passages avaient déjà été publiés de façon anonyme dans la revue Merker en 1912; en 1920, Natalie avait autorisé la parution d'autres fragments dans Anbruch. Elle avait tenté en 1918 une publication quasiintégrale; Paul Stefan, un des tout premiers écrivains sur Mahler, était très disposé à l'aider~ mais l'entreprise n'avait pas abouti, et il semblerait que les manœuvres d'Alma n'aient pas été étrangères à cet échec. Inquiète de cette hostilité) Natalie avait souhaité que ses Mahleriana ne soient publiés que vingt ans après sa mort. Mais le mari de sa nièce et héritière, John Killian, s'arrangea tout de même pour faire paraître, chez

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l'éditeur TaI en 1923, soit deux ans après le décès de l'auteur, une première version assez raccourcie et mutilée. Puis une autre édition plus complète, restaurée par Herbert Killian, petit-neveu de Natalie, est parue en 1984 chez Karl-Dieter Wagner à Hambourg. Le tout garde la forme spontanée d'un journal, avec les dates et les sous-titres de l'auteur, ce qui donne à ce-texte toute son étoffe de crédibilité.

Natalie Bauer-Lechner a souvent été comparée à Eckermann, cet ami de Goethe qui a couché par écrit toutes ses conversations avec "l'Olympien". En plus, ce qui ne gâte rien, sa manière littéraire est très savoureuse; elle nous réserve même quelques "gags" assez amusants que Mahler a provoqués par sa légendaire distraction. Sobre quand ses sentiments sont en jeu, détaillée quand la précision documentaire ou le plaisir de l'anecdote l'exigent, elle nous fait entendre avec une parfaite clarté une voix: celle de Mahler, ce qui n'est pas peu de chose. Alors, écoutons-les tous les deux. Isabelle Werck

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LES DEBUTS DE MON AMITIE AVEC GUSTAV MAHLER

Mon premier souvenir de Gustav Mahler remonte à l'époque du conservatoire; ma sœur Ellen et moi, après avoir terminé assez tôt nos études de violon, assistions en tant qu'auditrices libres aux répétitions d'orchestre, sous la direction de Hellmesbergerl. C'était peu de temps avant le concours de composition; on allait jouer une symphonie de Mahler. Celui-ci, qui n'avait pas les moyens de se payer un copiste, avait travaillé jour et nuit à écrire les différentes parties pour tous les instruments, et quelques fautes s'étaient immiscées dans le texte. Là-dessus, Hellmesberger s'est mis dans la plus grande fureur, il a jeté la partition aux pieds de Mahler et s'est écrié dans son pathos complètement creux: "Vosparties sont pleines de fautes! Vous croyez que je vais diriger cela, moi?" Et comme rien ne pouvait le convaincre non plus de reprendre l'œuvre de Mahler après correction, ce dernier a dû composer à la dernière minute une Suite pour piano, qui, "étant donné qu'elle était une œuvre plus hâtive et bien plus faible, a reçu un prix, tandis que mes bonnes productions ont échoué devant Messieurs les Jurés", m'a raconté Mahler par la suite. Mais cette scène m'avait fait une impression indélébile. J'ai encore devant les yeux l'image de ce garçon, dont il était écrit sur son front qu'il valait infiniment plus que son "supérieur", et qui était obligé de subir un traitement aussi humiliant; et j'ai ressenti en un éclair dans quelles mains étaient placées les dispositions géniales de ce jeune homme et ce que ce génie devrait encore subir au cours de sa vie. Chez les Pichler, la famille d'un camarade du conservatoire où nous étions amicalement reçus et où nous passions des heures joyeuses, sans souci, comme seules en connaît la première jeunesse, j'ai rencontré
1- Josef Hellmesberger (1829-1893) était le directeur du Conservatoire de Vienne.

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Mahler de nouveau mais brièvement. Une fois j'ai passé plus de temps avec lui, lors d'une réunion chez les Kralik2. A notre demande, il a joué l'Ouverture des Maîtres Chanteurs d'une façon si grandiose, que tout un orchestre semblait gronder sous ses mains. A part cela, Mahler se comportait, comme dans tous les cercles "raffinés", plutôt comme un "ours mal léché", et il ne semblait pas à son aise. Mais quand nous nous sommes retrouvés assis l'un à côté de l'autre au souper, il s'est complètement dégelé, et nous nous sommes plongés dans une conversation captivante sur Wilhelm Meister. Quand j'ai retrouvé Mahler quelques années,~plus tard, il avait derrière lui son séjour à Leipzig, -ainsi qu'une belle, difficile expérience, une profonde inclination pour Madame Weber3, qui le mena à une pénible rupture avec cette famille bien-aimée. Il avait l'air misérable, il était très éprouvé physiquement, et, comme toutes les fois où il était sans emploi, il était en proie aux plus noires appréhensions à ridée de ne plus en trouver aucun. Quelques années se sont encore écoulées, et Mahler est devenu, à l'âge de vingt-huit ans, directeur de l'Opéra de Budapest4. Un jour il est passé à Vienne pour visiter sa sœur et son frère: Poldi5, qui est morte peu après, Otto6, que Mahler avait libéré du commerce paternel un an auparavant7, et qu'il avait amené au Conservatoire de Vienne à ses frais, car il faisait preuve d'un don profond, authentiquement mahlérien pour la musique. J'ai été invitée avec eux pour une soirée chez les Lohr, dont le fils Fritz, un homme et un lettré remarquable, était depuis des années un ami très aimé de Mahler8. Ce dernier, qui avait toujours éprouvé le grand besoin d'avoir un chez-lui, se sentait là
L) écrivain Richard Kralik et sa sœur Mathilde) qui était élève du conservatoire. La réunion est sans doute celle de la petite société wagnérienne et végétarienne que fréquentait alors Mahler.

2-

3- Mahler s)était lié d)amitié à Leipzig avec le neveu de Carl-Maria von Weber) et s)était épris de sa femme Marion. Cette douloureuse expérience est contemporaine de la Première Symphonie. 4- D)octobre 1888 à mars 1891. 5- Leopoldine Mahler) (Poldi) 1863-1889. 6- Otto Mahler) né en 1873) suicidé en 1895. 7- Le père) Bernhard Mahler) avait été distillateur et épicier. 8- Friedrich Lôhr (1859-1924) spécialiste de l'Antiquité gréco-latine) d)université de Mahler) qui est resté son ami intime.

ancien

camarade

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merveilleusement bien, parmi les frères et sœurs et ses amis; il était d'une humeur tout à fait enjouée et il m'a surtout donné l'impression qu'il se jetait toujours avec véhémence et partialité dans une relation quand il se sentait particulièrement attiré vers quelqu'un. Il nous a tous invités à aller le voir à Budapest: il nous a dépeint la ville comnle des plus belles, en se proposant de nous conduire partout et vers tout ce que nous voudrions voir ou entendre.

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Gustav Mahler en 1898 Osterreichische Nationalbibliothek

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PREMIERE PARTIE

MAHLER A L'ETRANGER

Gustav Mahler et sa sœur Justine (Osterreichische Nationalbibliothek)

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Visite à Budapest

Un an ou un an et demi après la visite de Mahler à Vienne (je me trouvais alors dans un état intérieur et extérieur aussi confus que douloureux et j'avais grandement besoin de distraction), je me suis souvenue de l'invitation de Mahler et je lui ai écrit que je projetais de lui rendre visite à Budapest. Il m'a répondu immédiatement et tout à fait cordialement que la perspective de me voir auprès de lui le mettait dans une humeur des plus agréables et que je devais tenir ma promesse aussi vite que possible. "Jesuis presque curieux, ajoutait-il, de voir si nous allons nous taire ou parler ensemble".1 Et nous avons énormément parlé et discuté pendant ces quelques jours, comme s'il s'agissait d'une occasion unique. Nous nous entretenions de tout et de chaque chose -et, pour la première fois, d'après la riche et difficile expérience que nous avions chacun traversée en tant qu'êtres mûris, et sur laquelle reposait alors notre amitié. Cette "camaraderie", comme Mahler se plaisait à l'appeler, était profondément fondée sur l'affinité de deux natures et sur la sympathie réciproque la plus chaleureuse -à travers beaucoup de similitudes dans nos caractères, comme il se doit, pour pouvoir se comprendre mutuellement, mais aussi à travers beaucoup de dissemblances, comme il est nécessaire pour que deux âmes humaines trouvent entre elles un intérêt suivi et une complémentarité. Et tout ce que nous avions éprouvé au cours de l'année d'exaltant ou d'éprouvant en général, ce dont Mahler s'embrasait toujours comme une mer de feu, lié et fondu dans un tout, (ce qui ne manquait pas d'arriver chez lui, avec son tempérament et son amour changeants et lunatiques), tout cela se jetait dans le fleuve grondant du devenir pour se maintenir et se fIXerlonguement dans le temps. Mahler menait une vie extrêmement solitaire à Budapest. "En dehors de ma détestable profession, j'ai presque désappris à parler", m'a-t-il dit. "Je n'arrive pas à composer, ni même à jouer du piano; car ce que je fais ici, c'est des broutilles, et ce n'est pas compatible avec ce qui m'est cher".
1- Cette nouvelle et décisive rencontre a eu lieu en octobre ou novembre 1890.

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Il m'a prêté son petit appartement et, pour m'éviter l'hôtel, il s'y est rendu lui-même. Juste, sa sœur cadette et adorée, avait habité quelque temps avec son frère à Budapest après la mort de leurs parents, mais, comme ils n'arrivaient pas à vivre ensemble, malgré leur affection mutuelle, elle était partie après cet essai infructueux vers Vienne, rejoindre ses deux frère et sœur plus jeunes. Mahler leur avait installé un foyer à trois -avec cuisinière, gouvernante et Dieu sait quels professeurs: tout ce qu'il y avait de plus incommode et de plus coûteux. Il ne s'en rendait pas encore compte -et encore moins ses cadets, qui étaient immatures et qui ne l'écoutaient pas. Sa situation artistique, personnelle et nationale à Budapest était irritante, intolérable. Du point de vue artistique il était surtout gêné par la langue étrangère, qui ne comportait aucune œuvre musicale marquante et dans laquelle tous les opéras étaient loin d'être traduits. Mahler lui-même a été le premier à faire réaliser une traduction de la Tétralogie, au prix des pires difficultés, puisqu'il ne savait pas le hongrois. Il avait aussi beaucoup de mal à trouver des chanteurs, car les meilleurs d'entre eux étaient rares à parler cette langue, et les autres n'entraient pas pour lui en considération. Pour mettre fin à l'abominable absurdité d'entendre en un seul soir un opéra chanté à la fois en hongrois, en italien, et souvent encore en français ou en allemand, il avait établi le principe artistique d'une langue unique, en l'occurrence le hongrois. Mais cette "magyarisation" de l'art lui était personnellement une torture. "Sije pouvais seulement entendre à nouveau un mot chanté en allemand! Vous ne pouvez pas savoir à quel point cela me manque", s'écriait-il tandis que nous nous rendions ensemble au théâtre. Mahler a accompli des miracles pour les habitants de Budapest; non seulement il leur a offert des représentations modèles, avec des chanteurs et un orchestre entraînés de façon optimale (c'est-à-dire par lui-même, au prix d'un effort invraisemblable), mais encore il a tiré la charrette de l'opéra de son bourbier, et il a transformé son gros déficit en un excédent appréciable; en retour de tout cela, ils ne lui ont été rien
2- Justine Mahler, dite Justi, (1868-1938) a vécu avec son frère pendant ces années jusqu'à ce qu'elle se marie en 1902 avec Arnold Rosé, premier violon du Philharmonique de Vienne.

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moins que reconnaissants; ils l'ont attaqué de tous les côtés, en particulier le personnel, qu'il contraignait à un travail inhabituel et accru. Quelques choristes sont allés jusqu'à le provoquer en duel sous le prétexte d'un patriotisme offensé. Mahler a publié alors dans le principal journal de Budapest une lettre ouverte3, qui précisait son point de vue contre les duels en général et contre celui -là en particulier. La rage de ses opposants s'en est trouvée attisée, au point qu'il a presque crain t pour sa vie.

Dans la rue, on ne pouvait pas faire cinq pas avec lui sans que tout le monde s'arrête et tende le cou, tant il était célèbre. Cela le rendait si furieux qu'il s'écriait, en tapant du pied: "Suis-je donc un animal sauvage, pour qu'on se plante devant moi et qu'on me fixe comme dans une
ménagerie?"

Mahler se reposait de ces tracasseries pendant les excursions qu'il faisait seul (et dans ces jours-là, avec moi) dans les environs. Sur le Danube, ou sur ses bords, nous nous éloignions vers la campagne, où nous ne pouvions pas nous lasser de tourner nos regards vers la splendeur de Dieu. Et après avoir élargi nos esprits, nous aimions nous enfermer ensuite dans la cellule secrète de Mahler pour bavarder sans fin. Ainsi se sont écoulées pour nous ces journées d'échange et d'affection mutuelle, comme si nous nous étions connus depuis toujours et avions déjà vécu comme frère et sœur. Et ce sentiment était peut-être plus sûr, car il n'était pas illuminé par la passion, mais il n'était pas non plus brûlé ni aveuglé par elle.

Berchtesgaden Eté 1892

Vers la fin de l'hiver (1891-92), Mahler est passé inopinément quelques jours à Vienne4. C'est alors que pour la première fois, il a fait de la musique avec moi. Encore plus significatif a été pour moi le premier
3- Dans le Pester Lloyd, en octobre 1890. 4- Après avoir quitté Budapest, Mahler est devenu chef d'orchestre au Stadtheater de Hambourg.

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contact avec ses lieder, tirés du Knaben Wunderhorn5, ainsi que le cycle Lieder eines fahrenden Gesellen6, qu'il ne faisait écouter qu'à quelques élus. Pendant cette visite, nous avons fait aussi des projets de montagne et de vacances; Mahler nous a donné, à Justi et à moi, les pleins pouvoirs pour rechercher dès le printemps une villégiature d'été et un endroit pour bâtir une maisonnette. Nous avons trouvé ce coin à Berchtesgaden; Mahler s'y plaisait tant, qu'il l'appelait le lieu de ses "premières vacances". Cet été-là il est arrivé avec six semaines de retard, parce qu'il devait diriger l'Opéra Harrison de Londres. Je me trouvais alors en séjour d'été à Sris. C'est pourquoi je n'avais pas voulu accepter l'offre de Mahler -compte tenu aussi d'autres obligations d'amitié que j'avais- parce que le va-et-vient des invités ne me disait rien de bon. Mahler, qui aimait vivre en compagnie et qui voulait faire partager à tout le monde ses joies, invitait, avec Justi qui tenait le ménage, des gens jusque par-dessus la tête. Il y avait donc à Berchtesgaden des allées et venues continuelles d'amis proches ou éloignés. avais plutôt décidé de visiter Mahler à Hambourg en automne, pendant un bref moment, tandis qu'il serait seul.

r

Entre temps l'été prenait fin et Mahler devait retourner à Hambourg. C'est alors qu'a éclaté la nouvelle effrayante du choléra, qui faisait chaque jour de nombreuses victimes 7. Mahler a reçu cette terrible information à Berlin, ainsi qu'une dispense, heureusement, car les théâtres devaient rester fermés encore deux semaines pour cause d'épidémie. Il est retourné aussitôt à Berchtesgaden. Il m'a télégraphié de Berlin pour que je le rejoigne tout de suite. Je ne me le suis pas fait dire deux fois et je suis partie sur le champ à Berchtesgaden. C'est avec beaucoup de joie que les Mahler m'ont accueillie à la gare, de laquelle Gustav avait été conduit triomphalement chez lui quelques heures plus tôt.

5- "Le

cor merveilleux de l'enfant". Célèbre recueil de poèmes populaires publié par Arnim et Brentano en 1806-1808, où Mahler a puisé des textes pour 24 de ses lieder. 6- "Chants d'un compagnon errant", 1884-1885. 7- D'août à fin octobre 1892, le choléra a tué 8600 personnes canalisations étaient alimentées avec de l'eau non filtrée de l'Elbe. à Hambourg; les

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Et à l'arrière-plan de ce redoutable danger à Hambourg, où Mahler devait retourner sous peu, a fleuri pour nous une nouvelle période de vie élevée et heureuse, comme seule nous l'offre la faveur d)un instant menacé et sous pression. Mahler voulait) dans la jouissance de cette nature et de cette liberté qu)il retrouvait de façon inespérée) me montrer chaque promenade) chaque endroit "particulièrement superbe", tout ce qui était beau, de près ou de loin; il ne se réjouissait jamais assez de mon émerveillement. Autant que chaque randonnée hors de la maison, chaque repas au logis nous était une fête) où nous faisions bombance avec un véritable plaisir d)enfants des régals que nous apprêtait Justi. I I n)en aurions voulu. Mais Y avait encore des invités) plus que nous Mahler était toujours de bonne humeur et se montrait excellent compagnon. (On ne pouvait jamais le voir aussi charmant et aussi gentiment "père de famille" que chez lui parmi les siens). C)est seulement après les excursions collectives et le repas du soir que commençait le plus beau moment pour Gustav et moi. Il m)emmenait dans sa chambrette, qui était sous le toit; elle était minuscule) avec un plafond bas incliné) et un mobilier médiocre; elle ressemblait davantage à une cabine de bateau qu'à une chambre, bien qu) elle eût un ravissant balcon avec une vue superbe sur Berchtesgaden. C)est là qu)a commencé pour Mahler, ainsi qu)il me l'a souvent confié) une nouvelle période de fécondité artistique) ce dont il avait beaucoup douté et même désespéré après la pénible interruption de sa création. Ces jours offerts par le Ciel se sont envolés avec la rapidité du vent. Le choléra n)avait en aucune façon disparu de Hambourg, mais Mahler ne se laissait pas convaincre par nos prières de rester, de son propre chef) un peu plus longtemps. Car, "pour calmer le public", Pollini, qui restait lui-même à l'abri, voulait que l'on retourne à Hambourg, que l'on rouvre le théâtre, et il forçait son personnel, sous menace de licenciement, à se livrer au danger. Justi et moi avons accompagné Mahler jusqu)à Munich; de là, les nouvelles hambourgeoises, qui lui venaient de tous côtés, ne s)amélioraient pas; nous avons obtenu qu)il reste une semaine de plus) ce qui nous a donné un petit supplément d)animation et de joie, malgré cette épée de Damoclès de Hambourg suspendue au-dessus de sa tête.

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Mahler m)a parlé alors de toutes les clauses de son testament) qu)il a déposé par acte notarié à Berlin) (pour assurer le mieux possible Ia situation de ses frères et sœurs) dans la pire des éventualités).

8- Alors directeur lui.

du Stadtheater

de Hambourg;

Mahler

s) entendait

très difficilement

avec

Le Hiiuschen (cabinet de travail) de Mahler à Steinbach. (Photo 1. W.)

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STEINBACH -AM -ATTERSEE]

Juillet et août 1893 L'andante de la Deuxième Symphonie "Voici deux merveilleux thèmes, que j'ai tirés aujourd'hui de l'esquisse pour l'andante de ma Deuxième Symphonie, et avec l'aide de Dieu j'espère le terminer ici, ainsi que le scherzo", dit Mahler, qui, en revenant de composer, était encore absorbé et considérait ses propres productions d'un regard étranger. "Les deux petites feuilles, sur lesquelles ces thèmes étaient notés depuis Leipzig, tandis que je dirigeais les Pintos2, m'ont donné bien du mal, et je comprends pourquoi. En effet, la mélodie y coule en un courant plein et large;une chosejoue à s'imbriquer dans l'autre et trouve de nouveaux embranchements dans une richesse et une variété inépuisables, menant vers des entrelacs multiples. Et comme le trésor de l'ensemble est travaillé de façon fine et précieuse! (si tu pouvais en suivre le cours, tu te réjouirais)" .
"C'est seulement ainsi, d'un seul trait, que l'on crée convenablement. Cela ne vaut rien, quand quelqu'un tourne autour d'un misérable petit bout de thème, le varie, construit des fugues dessus, et se montre économe à son égard pendant Dieu sait combien de temps, pour en faire un mouvement. Je ne peux pas supporter le système d'épargne; tout doit couler abondamment et sans interruption, si cela doit signifier quelque chose".

"Bien sûr, Dieu seul sait si mon mouvement est aussi bon que je le crois en ce moment. En travaillant, ce qui sort directement de l'âme peut paraître parfois tout à fait différent et meilleur, et après, je suis mécontent et
1- Pour les conditions d)installation et la vie quotidienne à Steinbach, voir l'article d)Arnold Rosé, page 275. 2- Die drei Pintos, "Les trois Pintos", opéra incomplet de Carl-Maria von Weber que Mahler a achevé pendant son séjour à Leipzig, sur les instances de la famille Weber, et créé en janvier 1888.

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j'attrape

le cafard [Katzenjammer], parce que je n'ai pas réussi comme je

l'aurais voulu".

Mahler a terminé son andante en sept jours et il a déclaré lui-même qu'il avait des raisons d'en être satisfait. "Mais ce que je voulais et ce que je concevais en rêve n'est pas entièrement atteint et se trouve en partie perdu ".
"Mais, ai-je répliqué, cela doit être le cas pour toute œuvre prolongée audelà de son esquisse?"

"Cela ne devrait pas être, et notamment dans les compositions de plus petites dimensions, on arrive à mieux à saisir le tout désiré. Par exemple, il me semble que dans ma Vie céleste3 la continuation de l'esquisse est tout à fait adéquate et honore chaque détail de la façon la plus heureuse, elle surpasse même le brouillon dans beaucoup de passages".

La signification de Beethoven
Dans une conversation sur Beethoven, Mahler a dit: "Pour comprendre et pour apprécier Beethoven pleinement, il ne faut pas le prendre seulement tel qu'il est pour nous aujourd'hui, mais il faudrait se rendre compte quelle révolution et quel prodigieux progrès il représente par rapport à ses prédécesseurs. Quand on pense seulement à la différence qu'il y a entre la Symphonie en sol mineur de Mozart et la Neuvième, on peut particulièrement évaluer ce à quoi il est parvenu. Parmi les millions d'êtres humains, des génies comme Beethoven, d'un genre aussi sublime et universel, il n'y a que deux ou trois. Peut-être parmi les poètes et compositeurs les plus récents peut-on en nommer trois: Shakespeare, Beethoven et Wagner".

La symphonie et la vie "Jeme suis déjà beaucoup demandé, dit Mahler, comment je dois nommer ma symphonie4, pour que quelque chosede son contenu transparaisse dans le titre, et commente mon intention au moins en un mot. Mais puisse-t-elle
3- Das himmlische Leben, lied final de la future Quatrième 4- La Deuxième. Symphonie, composé dès 1892.

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s'appeler "symphonie" et rien d'autre! En effet, des termes comme "poème symphonique" sont usés, sans qu'ils expriment rien de juste, et l'on pense alors aux compositions de Liszt, où, sans unité profonde, chaque mouvement peint de son côté quelque chose de différent. Mes deux symphonies épuisent la substance de toute ma vie; j'y ai introduit ce que j'ai expérimenté et souffert, elles sont la vérité et la poésie traduites en sons. A celui qui saurait me lire correctement, ma vie devrait paraître aussitôt transparente. Ma création et mon expérience sont si étroitement liées, que si mon être devait couler paisiblement comme un ruisseau de prairie, je ne pourrais plus -me semble-t-il- rien produire de valable".

L'aspect mystique de la création "Aujourd'hui, me dit Mahler, j'ai relu de bout en bout le scherzo de ma Deuxième Symphonie, que je n'avais pas revu depuis que je l'avais écrit, et j'en ai été très surpris. N'est-ce pas un morceau remarquable, incroyablement grand? Je ne le considéraispas ainsi en le composant". "La conception et la création d'une œuvre sont mystiques d'un bout à l'autre; on est poussé inconsciemment, comme si on était sous l'emprise d'une volonté extérieure, à créer quelque chose dont on reconnaît à peine l'origine par la suite. Je me sens souvent comme la poule aveugle qui a trouvé un diamant".
"Mais, plus étrangement encore que dans le mouvement tout entier ou dans

l'œuvre, cette force inconsciente, mystérieuse, se manifeste dans des passages particuliers, et justement dans les plus difficiles et les plus significatifs d'entre eux. En général, ce sont ceux dont je ne veux rien savoir, ceux que je voudrais contourner, qui me tiennent et qui forcent finalement leur
expression ".

"Ceci vient de m'arriver dans ce scherzo, avec un passage que j'ai abandonné et supprimé, mais que j'ai quand même ajouté dans une page latérale. Et maintenant je vois que c'est la partie la plus indispensable, la plus puissante de tout le mouvement".

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