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Nollywood

184 pages
Avec 1200 films produits chaque année en vidéo, le Nigeria est devenu l'un des producteurs de fiction les plus prolifiques au monde. Ce livre montre comment le plus grand pays d'Afrique se raconte et se met en scène en copiant sans état d'âme et avec une énergie impressionnante les recettes du cinéma populaire. De cette production vidéo effervescente, apparue spontanément et sans aucun soutien extérieur, pourrait surgir un renouveau du cinéma africain ancré, cette fois, dans ce qui lui a le plus manqué tout au long de son histoire: le public.
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Nollywood : le phénomène vidéo

au Nigeria

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Collection Images plurielles dirigée par Olivier Bar/et (cinéma) et Sylvie Chalaye (théâtre)
Face à la menace de standatdisation occidentale, la collection Images plurielles se donne pour but de favoriser la recherche, la confrontation et l'échange sur les scènes et écrans oeuvrant de par le monde, dans les marges géographiques aussi bien que dans la marginalité par rapport aux normes dominantes, à une pluralité de l'image. Elle est ouverte aux champs de l'écriture, de l'esthétique, de la thématique et de l'économie pour le cinéma, l'audiovisuel et le théâtre. Elle privilégie, hors de toute chapelle de pensée, la lisibilité du texte, la liberté des idées et la valeur documen taire.

Sous la direction
Pierre Barrot

de

Nollywood

:

le phénomène vidéo au Nigeria

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePoIyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 BI/dapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Photo de couverture: Jean-Claude Moschetti/RÉA. Tournage Lagos, un chaos urbain où vivent douze millions d'habitants...

à

Les enquêtes nécessaires à la réalisation de ce livre ont été menées grâce au soutien du Service de Coopération et d'Action Culturelle de l'Ambassade de France au Nigeria. Toutefois, le contenu de l'ouvrage n'engage que ses auteurs.

@ L'Harmattan 2005 ISBN: 2-7475-7971-9

Avant-propos
Écrire sur la production vidéo du Nigeria représente un défi pour une raison simple: selon l'estimation la plus modeste, environ 7000 films ont été tournés dans ce pays entre 1992 et début 2005. Le Nigeria se situerait ainsi au troisième rang mondial pour la quantité des films produits (après l'Inde et les Etats-Unis). Ce que les professionnels locaux appellent 1'«industrie audiovisuelle nigériane" ou, encore plus pompeusement, Nollywood, ne produit qu'en. vidéo, avec des budgets considérés comme ridicules sous d'autres latitudes. Le coût de production total des 1200 films nigérians tournés chaque année ne dépasse probablement pas 20 millions d'euros, soit le

budget d'un seul « gros » film français comme Les RivièresPourpres 1. Ou 2
la moitié du prix de l'appartement acheté à Manhattan, fin 2004 par l'empereur des médias Rupert Murdoch". Ce n'est donc pas son poids économique qui rend impressionnante 1'«industrie » vidéo nigériane (même si elle emploie près de 300 000 personnes...). C'est plutôt la faiblesse de ses budgets de production et son caractère extrêmement prolifique. Même si l'on retranche les multiples remakes, suites et plagiats, 7000 films correspondent à des milliers d'histoires, qui s'adressent à des centaines de millions de spectateurs à travers le continent africain. Cette gigantesque production de films-vidéos constitue un phénomène social, économique, culturel, sans précédent (la culture dont il est question ici n'est pas celle habituellement réservée aux gens dits «cultivés ,,). En dehors de la musique, jamais une production

1

Ou Arsène

Lupin. Le film

Un long dimanche

de fiançailles,

de Jean-Pierre

Jeunet, affichait, quant à lui, un devis de 45,8 millions d'euros. Le record de l'année 2004 pour le cinéma français est détenu par Deux Frères de Jean-Jacques Annaud, avec 59 millions d'euros (source Ecran Total, 13 janvier 2004), soit l'équivalent de 3500 films nigérians... 244 millions de dollars, payés cash (source Satellifax, 20/12/04). 5

culturelle d'Afrique noire n'avait atteint une telle ampleur et surtout un tel impact sur la population. Quant au contenu de ces films, il faudrait plusieurs vies pour en faire une analyse exhaustive, pour autant qu'un tel exercice en vaille la peine (la plupart des œuvres en question sont en effet des films « jetables!) destinés à une consommation immédiate puis à l'oubli). Comment se frayer un chemin dans une jungle où foisonnent des milliers de films? Les auteurs de ce livre ne peuvent qu'assumer le caractère partiel et subjectif de leur approche. Impossible, en effet, de savoir si les quelque quatre-vingts films cités dans les pages qui suivent (et a fortiori les dix films faisant l'objet d'une présentation détaillée) constituent un échantillon représentatif. En tout cas, ils ne sont pas le fruit d'une sélection méthodique des meilleures productions nigérianes. Leur choix tient parfois à des qualités (artistiques ou simplement commerciales) par lesquelles ces films ont pu sortir du lot. Mais dans beaucoup d'autres cas, c'est le bouche-à-oreille, ou tout simplement le hasard qui a permis de les retenir. Beaucoup de films peut-être meilleurs ou plus significatifs ont probablement été oubliés. Ce livre n'a rien d'une somme académique et ne prétend pas être une référence absolue pour les cinéphiles les plus avertis (du reste, le Nigeria n'est pas encore, loin s'en faut, à l'avant-garde de la création cinématographique). Les auteurs de ce travail ont surtout eu pour ambition de faciliter l'approche d'un phénomène qui reste méconnu, en particulier dans le monde francophone mais qui suscite, à juste titre, beaucoup de curiosité par son ampleur et aussi par l'originalité de son mode de production et de commercialisation. Quel autre pays a vu naître un secteur de production tellement autonome et aussi apte à se reproduire? Si l' «industrie vidéo!) nigériane, a toujours des allures de feu-follet, dix ans après sa naissance, sa croissance et sa longévité prouvent qu'elle repose sur des bases solides.

6

PREMIÈRE

PARTIE

L'EXCEPTION

NIGÉRIANE

par Pierre Barrot

Chapitre 1 « La vidéo est le Sida du cinéma»

Niamey, 20 février 2004. À cette époque de l'année, l'harmattan, vent sec venu du désert, apporte chaque jour son lot de poussière et un soupçon de fraîcheur. Mais celle-ci ne devient sensible que le soir venu, après dissipation de la fournaise sahélienne. Une fois le soleil couché, l'air est de nouveau limpide. En bas de la colline du musée, le fleuve s'écoule imperceptiblement, plein de mythes invisibles. On s'attendrait presque à en voir surgir ce grand hippopotame barbu que des guerriers chasseurs traquaient cinquante-trois ans plus tôt devant la caméra d'un jeune ethnologue-cinéaste: Jean Rouch 1. À quelques centaines de mètres du fleuve, le centre culturel franco-

nigérien (appelé familièrement

« le

Franco ») poursuit depuis une

semaine une rétrospective du cinéma nigérien. Ce soir du 20 février, c'est au tour du metteur en scène Djingarey Maïga de montrer deux de ses longs-métrages: Aube noire et Vendredi noir. Nous sommes justement un vendredi et les idées noires ne manquent pas. Car deux jours plus tôt, Jean Rouch est mort dans un accident de voiture sur la route de Zinder, quelques heures après avoir été acclamé par le public de ce

même « Franco ».
L'émotion est sensible ce soir-là; plusieurs cinéastes présents expriment à quel point ils se sentent orphelins car le défunt était considéré comme le père du cinéma nigérien. Djingarey Maïga, à son

tour, lui rend hommage. Et il cite cette phrase de Jean Rouch:

« La

vidéo est le sida du cinéma ». L'auteur de cette formule n'est plus là pour la commenter. Voulait-il mettre en garde contre le virus de la piraterie, fréquemment associé à la vidéo? Ou plutôt comparer la généralisation des magnétoscopes à une épidémie? Voulait-il mettre en garde contre les pièges de la facilité? Lorsqu'un outil comme la vidéo, concu pour la grande masse des consommateurs, vient remplacer le
1 Dans le documentaire Bataille sur le grand fleuve (195 1), Jean Rouch suit une chasse aux dimensions mythiques dont le héros est un hippopotame jamais vu, jamais attrapé, mais omniprésent et inoubliable.

9

film, réservé à des initiés, les puristes peuvent craindre un phénomène de banalisation comparable à un affaiblissement des défenses immunitaires. Ce virus-là, sans doute, pouvait être perçu comme potentiellement fatal au cinéma. De fait, au moment de cette rétrospective du cinéma nigérien, le septième art semble bien mort au Niger et s'il ne l'est pas, c'est qu'il est dans le coma. À la mort de Jean Rouch, le centre culturel franconigérien est le dernier lieu de projection encore vraiment actif à Niamey; le Jangorzo, unique cinéma commercial, ne reçoit plus que très épisodiquement des copies de films et programme la plupart du temps des projections en vidéo. Quant à la production cinématographique nigérienne, elle a pratiquement cessé. Précisément avec« Vendredi Noir», de Djingarey Maiga, sorti en 2000. Est-ce à dire que le cinéma, au Niger comme dans beaucoup

d'autres pays africains, a été tué par la vidéo, ce « sida » pointé du doigt
par Jean Rouch? Certes, les vidéo-clubs pirates fleurissent ici et là, comme un peu partout en Afrique. Si bien que le public a perdu l'habitude des films sur grand écran, dans des salles obscures. Mais peuton vraiment lui en vouloir? Le délabrement des salles et l'usure des équipements ont transformé les projections cinématographiques en épreuves pénibles. Flash-back: projection de film dans une salle commerciale de Niamey en 1992. Le cinéma en question n'a pas encore touché le fond mais déjà, il faut y déchiffrer une image pâle sur un écran sale, supporter le vacarme d'une sonorisation infecte, subir plusieurs interruptions de la projection à cause de ruptures de la pellicule. Mars 2004 : quelques semaines après la mort de Jean Rouch, son documentaire «Les maîtres fous» (primé à la Mostra de Venise en 1959) est projeté dans le pays même où ce film a été tourné: le Ghana. À ce moment précis, ce pays, pourtant bien plus riche et peuplé que le Niger, n'a plus aucune salle de cinéma fonctionnelle depuis plusieurs années. La projection des «maîtres fous» est organisée au Goethe Institut d'Accra devant un public dominé par les élèves de l'école de cinéma, toute proche. Mais après une dizaine de minutes, la pellicule déraille, le vieux 16 mm s'égare hors des galets et la bobine se bloque, tandis qu'un projectionniste inexpérimenté - ou absentéiste - laisse se commettre l'irréparable: lentement, inexorablement, la pellicule brûle, projetant sur l'écran l'image à la fois belle et terrible d'un fondu interminable et définitif. Nous sommes loin du film «Cinéma paradiso », où la passion du cinéma dans ce qu'elle a de plus brûlant est illustrée par l'incendie d'une cabine de projection. Et pourtant... 10

Pourtant, la passion du cinéma existe encore en Afrique. Mais, mise à mal par le délabrement des grandes salles, elle s'est transportée vers les vidéo-clubs de quartier. Lorsqu'apparaîtra enfin, en cette même année 2004, l'espoir d'un retour du cinéma en Afrique, grâce au

programme Africa Cinémas!, le long-métrage burkinabé

« Moi

et mon

Blanc» sera le premier film africain offert au public de Niamey. Cela ressemble à un clin d'oeil plein d'ironie, car ce film de Pierre Yameogo s'achève dans l'ambiance bon enfant d'un vidéo-club à cinquante francs CFA l'entrée", où l'on repasse en boucle de bons vieux westerns évidemment piratés, pour la plus grande joie des spectateurs. Si cette vidéo-là est une forme de sida, les victimes ont l'air de s'en réjouir. Mais en cette soirée du 20 février 2004 à Niamey, Djingarey Maïga en veut vraiment à la vidéo. Lui cinéaste, ne mange pas de ce pain-là. Il ne cache rien, pourtant, de ses déboires avec le 16 mm: les acrobaties pour trouver de la penicule; les miracles pour tourner, les prodiges pour arriver à sortir le film. Tout cela pour aboutir enfin à... une humiliation: « Vendredi Noir» est d'abord oublié par le comité de sélection du Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou (FESPACO) en 2001, puis « retrouvé» pour qu'enfin, on le projette sens-dessus-dessous, les bobines ayant été montées dans le désordre. Il y a de quoi désespérer du cinéma. Mais Djingarey Maïga, avec sa rage de vieux combattant blanchi sous les réflecteurs, reste ferme: la vidéo ne passera pas par lui. Hors du film, pas de salut! Noble combat et belle détermination. Mais il faut bien constater que le Niger ne produit plus de films. Et que ses cinéastes intransigeants ne produisent pas davantage en vidéo, peut-être par peur de se salir les mains avec un outil aussi dégradant. À trop refuser d'avoir les mains sales, on n'a plus de mains du tout. Et les spectateurs nigériens n'ont plus à se mettre sous les yeux que des films importés. Ce n'est pas vraiment un souci pour eux car le Niger a la chance (ou la malchance, selon les points de vue) d'être situé aux frontières d'un gros exportateur qui abreuve ses marchés de cassettes vidéo. Ce voisin, c'est le Nigeria, géant africain mal connu des francophones et qui est devenu en quelques années le premier producteur mondial de films tournés en vidéo. Cela sonne comme une plaisanterie pour les professionnels

I

Plan de sauvetage visant à relancer la distribution des films africains en

Afrique. Ce programme unique en son genre a été mis sur pied en mettant en commun des moyens de l'Union européenne, du ministère français des Affaires étrangères et de l'Agence de la Francophonie.
2

centimes d'euro (1 euro

= 655,9 F cfa) 11

sérieux des pays réputés sérieux. Personne, bien sûr, n'ira prétendre que le Nigeria est un grand pays de cinéma mais on y produit chaque année environ 1200 longs-métrages tournés en VHS, Béta, DV, DVCam, super VHS, DVGpro, Hi8, bref en tout ce que l'on veut, pourvu que ce soit en vidéol. 1000 à 1500 films! Pas cinq cents comme à Hollyv.rood. Pas huit cents comme aux studios indiens de Bombay / Bollyv.rood. Les mille deux cents vidéo-films nigérians correspondent bel et bien à une moyenne de vingt à trente nouveautés par semaine. Et il ne s'agit pas de courts-métrages. Ces films durent une heure trente ou deux heures, voire trois! Et ils n'inondent pas seulement les gigantesques marchés d'Idumota à Lagos ou Onitsha dans le delta du Niger. On retrouve ces films partout en Afrique noire. Les pays anglophones en sont naturellement envahis mais le monde francophone n'y échappe pas davantage: les films en langue yoruba font fureur à Cotonou et Porto Novo. Ceux en anglais ont leur public à Lomé, Kinshasa et même jusqu'à Dakar. La super-star nigériane Geneviève Nnaji, de passage au Cameroun en 2004, a dû se coiffer d'un foulard pour échapper à la cohue de ses fans dans les rues de Douala. Quant au Niger, il n'est pas seulement envahi de vidéos nigérianes, il en est submergé (voir le chapitre consacré à ce phénomène par Ibbo Daddy Abdoulaye). Les films nigérians sont présents à la fois à la télévision, dans les salles et les vidéo-clubs et sur les magnétoscopes domestiques. Un phénomène que les détracteurs de la vidéo n'hésitent pas à qualifier d'épidémie. Certes, la vidéo, avec son caractère envahissant, a sans doute contribué, dans beaucoup de régions d'Afrique, à la disparition du cinéma. Elle a effectivement affaibli ses défenses immunitaires. Aujourd'hui, à Cotonou, des vidéo-clubs pirates calquent leur programmation sur celle des salles de cinéma et profitent ainsi de la diffusion à la télévision des bandes-annonces de films2. Au lieu d'aller voir l'original au cinéma dans des conditions de projection médiocres, le public populaire est amené à préférer les projections encore plus médiocres, mais dix fois moins chères, de copies vidéo pirates des mêmes films. Jean Rouch avait raison sur ce point: la vidéo et son corollaire, la piraterie, sont certainement responsables de l'agonie ou de l'arrêt total (dans le cas de certains pays comme le Ghana ou le Niger) de l'exploitation des salles de cinéma en Afrique.

I Voir chapitre 4 « Comme des petits pains - box-office 2 Entretien avec l'exploitant béninois Janvier Yahouedeou,

et statistiques ».
décembre

2003.

12

Mais qu'en est-il de la production des films africains? L'Afrique noire francophone (dix-huit pays) n'a produit que douze films sur les deux années 2001-20021. La faute au piratage, la faute à la vidéo? Certainement pas! Depuis quand la production des films africains dépend-elle de leur exploitation dans les salles africaines? Même les films les plus populaires sont financés principalement grâce à l'apport d'aides extérieures comme celles des Fonds Sud, Fonds francophone, Union européenne, ou de chaînes de télévision comme TV5 ou Canal France International. Cela peut choquer mais c'est un fait: le public ou l'absence de public dans les salles de cinéma d'Afrique n'a pratiquement aucun effet sur la production locale de films. Et cela ne date pas d'hier: vidéo ou pas, piraterie ou non, un film africain en pellicule n'a presque aucune chance de couvrir ses coûts de production avec les entrées dans les salles du continent 2. S'il y a si peu de films de cinéma produits en Afrique, ce n'est donc pas la faute à la vidéo: elle a vraiment trop bon dos! Mais à l'inverse, s'il y a tant de films produits aujourd'hui au Nigeria, c'est incontestablement grâce à la vidéo. C'est d'autant plus vrai que dans ce pays, le cinéma n'a existé que pendant une très brève parenthèse, ne faisant son apparition qu'en 1970 avant de s'éteindre pratiquement au

cours des années 80. Le livre de Françoise Balogun,
Nigeria ", publié

« Le

cinéma du

en 19843, évoque un cinéma qui «à peine éclos,
})

montre déjà des signes d'agonie.

Face aux quelques dizaines de films tournés en pellicule depuis 1970, péniblement achevés, très mal distribués, rarement salués par les critiques4, sans grande reconnaissance internationale, que penser de plus de sept mille films tournés en vidéo, distribués dans des dizaines de pays, vus par des milliards de spectateurs (en «audimat}) cumulé) et même salués, pour quelques-uns d'entre eux, par des festivals européens Interview de Baba Hama, délégué général du FESPACa, Jeune

1

Afrique/l'intelligent, 26 janvier 2003. , la même remarque peut être faite pour les films français (trois d'entre ont amorti leur coûts de eux seulement - sur plus de deux cents production sur la seule exploitation dans les salles françaises en 2003). Mais ces films-là ont d'autres possibilités de recettes sur le marché national (droits de diffusion télévisée et édition en vidéo).

-

3 4

Editions L'Harmattan, 1984, collection Cinémédia - cinémas d'Afrique

noire.

Seul ala Baloguna pu jouir d'une certaine aura internationale (y compris

chez les francophones). Françoise Balogun écrit dans son livre: «" est difficile à certains égards de défendre le cinéma nigérian, mais on ne peut s'empêcher d'éprouver respect et admiration pour des hommes qui travaillent dans des conditions parfois insoutenables pour l'amour de leur métier. » 13

ou américains. Si le cinéma en pellicule a des chances de renaître aujourd'hui au Nigeria 1, c'est incontestablement grâce au terreau accumulé après de folles années de production en vidéo. La vidéo a donc vraiment constitué une chance pour ce pays. On serait même tenté de dire que, parallèlement, s'il y a si peu de films tournés en vidéo en Afrique francophone, c'est à cause du cinéma. Les «habitudes cinéma », si louables soient-elles, continuent de peser sur la conception, les budgets, les calendriers de toutes les productions, y compris celles en vidéo. En 2003, le Fonds Sud Télévision du Ministère français des Affaires Étrangères reçoit trente-six dossiers de demande de financement et en retient sept: il est instructif d'en comparer les budgets prévisionnels, rapportés à la minute produite. Le projet le plus cher vient du Burkina Faso (pays phare du cinéma d'Afrique noire): 10 769 euros par minute. On est tout à fait dans les normes cinéma, bien qu'il s'agisse de tourner en vidéo. Le projet le moins cher vient du Nigeria: 222 euros par minute. Cinquante fois moins cher! Le réalisateur burkinabé qui a le budget le plus élevé est alors un inconnu. Le réalisateur nigérian dont le budget est le plus faible est, quant à lui, considéré comme le plus grand réalisateur en activité dans son pays: Tunde Kelani, 57 ans, diplômé de la London Film School, honoré par de nombreux festivals. À la différence de son confrère burkinabé, Tunde Kelani a développé un mode de production adapté aux conditions économiques nigérianes, orienté vers le public populaire et le marché vidéo local, même si ses films trouvent aussi une reconnaissance internationale grâce à certains festivals. Revenons à Niamey, en cette soirée du 20 février. Après sa diatribe contre la vidéo satanique, Djingarey Maïga projette son film «Aube noire », datant de 1983. Au risque de paraître cruel, il faut bien constater qu'on y trouve plus de maladresses techniques (croisements d'axe, faux raccords) que dans la plupart des vidéos nigérianes actuelles. Le jeu des comédiens est très souvent récitatif (Djingarey Maïga reconnaît lui-même la difficulté de faire jouer en français des comédiens nigériens). Les décors sont pauvres, l'image sans grand caractère. Ni esthétisme, ni habileté. Mais peu importe: dans ce film dénonçant la polygamie et les mariages arrangés, on trouve le plus important: l'authenticité. La force du film tient à la sincérité de son auteur, à la vérité de son regard sur la société.
En 2005, le cinéaste du terroir Tunde Kelani et J'exilé Newton Aduaka

I

tentaient chacun à leur manière de faire aboutir des projets de longsmétrages. L'année précédente, le premier multipJexe nigérian (cinq salles) avait vu le jour à Lagos sous l'impulsion de la société Silverbird

14

Même chose dans« Vendredi noir I»~ chronique d'un meurtre banal, celui d'une femme, victime de la violence de son mari. Ceux qui voudraient crier au pathos n'ont pas loin à aller pour comprendre que l'on parle de réalités vécues et non de fantaisies artistiques. À quelques pas de l'amphithéâtre où ont lieu les projections, la gargote qui jouxte la buvette du « Franco)J est tenue par une femme chaleureuse et pleine de verve. Elle n'a vu aucun des deux films de Djingarey Maïga et ses clients, trop affamés, ne songent même pas à lui en parler. Pourtant, son regard, soudain se fige. Elle fixe un homme grand et sec qui passe à vingt mètres de là et la voilà qui lâche:
« Regardez-moi

celui-là. Il est tellement mauvais! Il a tué sa femme.

)J

Face aux réactions incrédules, elle se met à raconter l'histoire d'un crime atroce, vaguement maquillé en accident. Son auteur, si tout cela est bien vrai, n'a même pas pris beaucoup de peine pour fournir une explication ou une version crédible. Après tout, son droit de vie ou de mort ne semble pas vraiment contesté par l'ordre social traditionnel. On peut trouver le fait malheureux, on n'ira pas jusqu'à le dénoncer. C'est précisément pour dénoncer des faits de société qui le révoltent que Djingarey Maïga fait des films. Bien que «Vendredi noir)J ait été co-produit par une société française, « Les films du village)J, et possède des qualités techniques et artistiques qui manquent à «Aube \, noire )J ces deux films se ressemblent: le message de leur auteur compte plus que ses ambitions artistiques. L'histoire prime sur le style.

Tant pis s'il n'y a « aucun souci d'innovation formelle

)J.

Cette remarque

- tout à fait juste a été faite par Laurent Mareschal, du Festival des Trois Continents, à propos des films nigérians. Et de fait, les films de Djingarey Maïga, lors de leur projection à Niamey, font penser immédiatement à un vidéo-film nigérian montré un an plus tôt au festival « Quintessence )J de Ouidah: « The Apple )J, réalisé par Lancelot Imasuen2. Comme dans les œuvres du cinéaste nigérien, pas de fioritures, pas de figures de style. Mais une histoire qui sonne vrai, des comédiens qui donnent vie à leurs personnages. Et une tension dramatique qui tient à l'authenticité des situations plus qu'à des artifices de scénario.
Ce film plairait sans doute à Djingarey Maïga. Même façon d'aborder sans tabou une des plaies de la société (le mariage précoce en l'occurrence) même sincérité, même force due à un souci permanent de
, «Vendredi noir» a été primé au festival d'Angers en 2001. 2 Produit par Videofield, la société de celui qui était alors président des distributeurs de vidéos du Nigeria, Emmanuellsikaku. 15

-

simplicité et d'efficacité. Entre le cinéaste nigérien, qui a dû attendre à chaque fois huit à dix ans entre ses différents longs-métrages, et l'artisan nigérian de la home video, prolifique et frénétique dans sa façon d'enchaîner les tournages, ce sont pourtant les points communs qui sautent aux yeux et surtout un point commun essentiel: le souci du public. On se dit que Djingarey Maïga s'est trompé de combat en cultivant cette aversion de la vidéo qui l'a probablement empêché de faire bien d'autres films qu'il portait en lui et qui ont perdu toute chance d'exister sur le chemin de croix d'un cinéaste accroché à sa pellicule. Sur les mille deux cents films nigérians produits chaque année, beaucoup, sans doUte, ne méritent pas d'exister. Mais peu importe. Tout au moins, les films qui le méritent existent. Ils n'auraient pas eu cette chance dans un système où l'obsession des films de cinéma place la
barre si haut - techniquement et surtout financièrement

-

que cette

exigence réduit pratiquement à zéro la production. Le Niger peUt encore faire des rétrospectives mais il ne produit plus rien. Le Nigeria a peu de choses à envoyer dans les festivals mais il étanche la soif d'images du peuple africain. Il exprime les fantasmes, les rêves, les peurs, les doutes, les haines et les élans d'un pays si grand 1 que tout le reste du continent s'y retrouve. Cela ne mérite pas le festival de Cannes. Mais cela vaut le détour.

1

133 millions

d'habitants,

selon le rapport

2004 de la Banque Mondiale.

16

Fiche-film

nOl : The Apple

de Lancelot Imasuen Date de sortie: 2000. Réalisation: Lancelot Imasuen. Production: Cecilian Pictures. Scénario: Adim Williams. Producteur: Theodore Anyanji. Avec: Chioma Onwuka, Tony Umez, Peter Bunor, Rita Nzelu, Florence Onuma. La jeune Uju, quinze ans, aime Arinze, qui a le double de son âge. Le père de la jeune fille s'oppose à leur union, jugeant Uju beaucoup trop jeune pour se marier. Il essaie d'éloigner Arinze . par tous les moyens et va jusqu'à battre sa fille. Sa femme essaie de le fléchir mais en vain. Désespérée, Uju s'enfuit avec son amant. Ses parents ayant lancé un avis de recherche, elle finit par rentrer à la maison, persuadée que son père la laissera désormais épouser Arinze, comme il le lui a promis au téléphone. Mais dès qu'il a récupéré sa fille, le père s'obstine à nouveau dans son refus. Après une tentative de suicide d'Uju, il finit par s'avouer vaincu. Uju et Arinze se marient donc, en plein bonheur. Mais nous sommes dans une vidéo nigériane, c'est-à-dire plus près d'une tragédie grecque que d'un conte de fées. Uju est si jeune que les rapports sexuels avec Arinze sont douloureux et provoquent un malaise entre les jeunes mariés. Déboussolée, la jeune fille se montre également incapable de jouer le rôle d'épouse et de maîtresse de maison comme l'entend son mari. Le manque de maturité de la jeune fille commence à peser sur Arinze qui perd son sang-froid. Après une violente scène de ménage, la jeune fille croit pouvoir trouver refuge chez ses parents. Mais ceux-ci ont tellement souffert de son obstination qu'ils accueillent mal son revirement. Le couple se réconcilie mais chaque jour qui passe persuade Arinze qu'Uju n'est qu'une enfant. L'atmosphère du foyer devenant de plus en plus irrespirable, il multiplie les escapades au dehors. Un jour, Uju boucle la porte et l'empêche de rentrer à la maison. Lorsqu'elle finit par ouvrir, il lui inflige une violente correction. La jeune fille se réfugie à nouveau chez ses parents mais les sarcasmes du père l'obligent à déguerpir bien vite. De retour chez son mari, elle le trouve avec une maîtresse. Il y aura pourtant une période de répit, Uju étant enceinte. Mais elle met au monde un enfant mort-né et, suite à l'accouchement, souffre d'une fistule vaginale (ce mal, fréquent en Afrique chez les filles mariées en bas-âge ou excisées, provoque une incontinence à laquelle ne

17

résiste aucun couple). Au malaise précédent succède un immense dégoût chez Arinze. Rejetée, désespérée, Uju est recueillie par ses parents. Mais ils ne pourront empêcher son suicide. « The Apple. (que l'on peut traduire par «le fruit vert.) est un mélodrame implacable. La qualité technique du film laisse à désirer et le jeu des comédiens est parfois outré mais dans le rôle principal, la jeune Chio ma Onwuka, révélée par ce film, reste très convaincante. La mise en images est efficace et l'histoire, toujours crédible, ne laisse aucun répit au spectateur, progressant à la manière d'un engrenage infernal. Tout en contenant un message particulièrement aigu, le film n'est jamais didactique. «The Apple. est une illustration parfaite du sens du drame qui caractérise la production vidéo nigériane. Le réalisateur de ce film, Lancelot Oduwa Imasuen, est âgé aujourd'hui de 31 ans. Il a produit ou réalisé 61 films (en comptant les
« suites

I»~. score impressionnant ne cache pas que des films bâclés. Ce L'une de ses réalisations récentes « Emotional crack. a été projetée en
2004 à l'African film festival de New-York.

18