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Notre ami Jean Nohain

De
272 pages
Evoquant ses souvenirs personnels, apportant des témoignages, contant des anecdotes cocasses ou émouvantes où l'on retrouve Tristan Bernard, Pauline Carton, Fernand Reynaud, Mick Micheyl, Sim, Micheline Dax, Jean Amadou et tant d'autres, Yvonne Germain fait revivre aujourd'hui celui que tous pouvaient appeler "Notre ami Jean Nohain"
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Notre ami Jean Nohain

Dessin de Jacques Falzant et croquis de Jean Dubret @ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1727-2

Yvonne Germain

Notre

ami Jean Nohain

Préface de Charles Trenet

Éditions l'Hannattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

Je dédie à mon fIls Georges ces souvenirs de mon métier. . .

J'ai pu réaliser cet hommage grâce à tous ceux qui ont bien voulu me témoigner leur amitié, à travers le souvenir de Jean Nohain, en se remémorant un fait, ou en me communiquant une anecdote vécue. Je remercie toUtparticulièrement : La Maréchale Leclerc ck HaUtecloque Le Président Maurice Schumann André Gillois, Jacques Faizant et Charles Trenet pour cette préface si pleine de poésie. Je n'oublierai pas de dire un grand uMerci" à mes amis artistes dont Jaboune aimait tant souligner le talent.

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Préface

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Introduction

Comme tout un chacun, vous êtes monté un jour dans un grenier, avide de percer les souvenirs du temps passé, d'y retrouver, avec une infinie tendresse dans le geste, un jupon jauni au fond d'une malle inerte qui parle au cœur. .. et qui permet à votre imagination de s'envoler... de rêver. Au milieu de ce bric-à-brac poussiéreux, il vous semble voir évoluer votre grand-mère, un bon sourire au coin des lèvres. Si cela a été pour vous. .. vous avez de la chance. Née en plein cœur de Paris, dans le deuxième arrondissement, je n'ai jamais eu de grenier. Pourtant, ce matin je cherchais une chanson, et en ouvrant les grands tiroirs dans lesquels je range ma musique, je me suis mise à penser. . . J'ai feuilleté ces anciennes chansons, relisant le nom des vedettes qui les avaient créées, celui des auteurs, des compositeurs auxquels nous devons La chanson des blés d'or (que mon père chantait) ou Le passeur du printemps. . . Au milieu de ces quelque cinq cents partitions devenues désuètes, il me semble tout à coup être enfermée dans mon grenier... à moi... et mon regard se fixe sur une chanson de Jean Nohain, parce que dans le coin, à gauche, est notée une petite phrase écrite de ma main... Pourquoi? Tout simplement parce que je ne voulais pas l'oublier... 9

UQuandje serai sur mon petit coin de nuage, toi, mafidèle petite Yvonne,je sais que tu parleras encore de moi."

Jean Nohain prononça ces mots un matin de l'automne 1980. J'étais au volant de ma voiture et nous roulions sur l'autoroute du Nord. C'était un matin gris et pluvieux, de ceux qui annoncent irrémédiablement l'hiver. Venait-il d'avoir le pressentiment, en regardant défiler le long ruban de la route, que celui de sa vie ne tarderait plus à s'arrêter... ? Machinalement je me suis entendue lui répondre: - "Oh! vous savez, je parle de vous depuis mes neuf ans, .c'est déjà une si vieille habitude qu'elle ne changera . . Jamms..." Nous avons échangé un bref regard, sa main est venue se poser un instant sur mon bras et il m'a souri tristement. Cher Jaboune, vous m'avez motivée sans vous en douter et me voici comme une écolière devant un dernier devoir envers vous, que je crains de ne pas savoir accomplir aussi bien que je le désire. Que d'années. écoulées et combien de kilomètres parcourus en train, en avion, en voiture, que sais-je encore? depuis notre première rencontre ! Tous ces merveilleux souvenirs enrubannés d'un immense tourbillon de chansons, je mesure la chance que j'ai eue de les vivre auprès de vous malgré cette petite révolte intérieure qui m'animait souvent devant les choses incroyables que vous parveniez à me faire faire au gré de votre débordante imagination! Des plus simples (en apparence) aux plus insolites. Bien sûr, je m'y suis toujours appliquée de mon mieux, soucieuse de ne jamais vous décevoir. Seulement voilà: tout au long de ces pages je sais que ma plume hésitera souvent et que je ne peux plus solliciter votre avis. 10

Non, vous n'êtes plus, vous ne serez jamais plus "côté jardin" pour m'adresser ce petit clin d'œil complice et souriant que vous aviez coutume d'adresser aux artistes à leur sortie de scène. Tous nous le guettions, il comptait plus pour nous que l'ovation d'une salle et, heureux de l'avoir obtenu, des centaines de fois nous avons répété en pénétrant dans les coulisses: - "Vous avez vu, les copains, ça a marché et Jaboune ... est content." Serez-vous content de moi, ce livre achevé? Je reçois à l'instant une lettre de Christian Vebel qui n'est pas faite pour me rassurer :
-

"Si tu fais un livre sur Jean Nohain, chère Yvonne,

soigne vachement ton style. Le patron qui te surveille de làhaut ne te passera rien." Christian sait de quoi il parle car en dépit de sa licence de lettres en Sorbonne, il affirme que c'est Jaboune qui lui apprit à écrire. Jeune étudiant, il l'avait admis comme rédacteur à Benjamin où l'équipe journalistique était fort jeune. TIy rencontra, entre autres, son camarade d'école Henri Kubnick, Claude Dauphin, qui faisait des reportages illustrés, et un dessinateur débutant: Jean Bellus. Au début Christian avait tendance à écrire de belles phrases genre "littéraire". Jaboune qui appréciait la brièveté et la clarté luttait contre ses redondances. - "Mettez l'essentiel, lui disait-il, et avec les phrases les plus simples: un sujet, un verbe, un complément." - "Au début, me précise Christian, je résistais sournoisement au nom de la littérature, mais je m'aperçus bientôt que Jaboune avait raison, aussi Yvonne, je te le répète, fais attention." Merci Christian de tes précieux conseils mais, excusemoi, notre patron s'impatiente déjà. .. "Ma petite Yvonne, je t'en conjure, assez perdu de temps, allez vite, au travail..." (Oh là là! Je me paye le plus beau trac de ma vie). 11

Le temps qu'une hirondelle...

*

Le temps qu'une hirondelle passe sur la maison, tout un siècle peut s'envoler. Faisons un saut en arrière et imaginons Paris, le 31 décembre 1899. TImontre l'aspect d'un grand village et Montmartre lieu de rencontre des artistes, des poètes et des musiciens lance mille chansonnettes en vrac, au vent léger de l'aile de ses moulins. Lorsqu'elles parviennent jusqu'aux volets de Mimi Pinson, elle ouvre sa fenêtre laissant apparaître un joli chignon et le volant d'une guimpe brodée. Ouvrons aussi, voulez-vous, notre fenêtre sur ce Paris d'antan et regardons-le vivre... Comme tout est haut en couleur! Une chose saute aux yeux tout de suite, un chapeau, deux chapeaux, une foule de chapeaux. .. Ceux des élégantes sont surmontés d'aigrettes qui ondulent dans l'air. Plus bas, frôlant le sol, les jupes laissent apercevoir un petit bout de cheville et de dentelle lorsqu'elles se retroussent pour monter un trottoir ou grimper dans un fiacre. Les messieurs? Comment une jeune femme de l'époque n'aurait-elle pas été captivée par leur belle moustache frisée, leur redingote et leur gibus! L'ensemble précédé d'une canne à pommeau d'argent qui frappe plus ostensiblement le
("') Titre d'une chanson de Jean Nohain. 12

pavé sur le passage des midinettes, lorsqu'elles fredonnent "frou-frou", tandis que le bruissement de leurs dessous en souligne les paroles. Oui, ce 31 décembre 1899, Paris rayonne d'allégresse. La tour Eiffel, qui depuis le centenaire de la Révolution française pointe son nez dans le ciel de l'TIe-de-France, domine fièrement les boucles de la Seine, bien consciente d'être la vedette de sa belle capitale et certaine que cette nouvelle année, même si elle ouvre la porte du XXème siècle, n'y changera rien. Tout de même, quelle chance d'être là pour vivre ces instants d'exception, pour tourner cette grande page d'histoire. Mais, je bavarde, je bavarde et l'heure tourne, cette fois, nous y voilà. Les messieurs sortent leur montre de leur gousset, il semble que les lourdes chaînes d'or qui les retiennent se balancent d'un rythme inhabituel, tandis que la France compte à l'unisson: "Minuit moins cinq... moins quatre... moins trois... moins deux... minuit moins une... MINUIT! L'année 1899 est morte, VIVE 1900 ! Bonne année ! Comme ce nombre sonne bien! 1900 ! Il éclate de soleil, de renouveau, comme un printemps trop précoce. Sans nul doute le XXème siècle sera pour notre pays un siècle de joie et de paix... S'ils avaient su... nos chers grands-parents... Mais laissons la foule sabler le champagne, et grimpons la rue des Martyrs, voulez-vous? Tout en haut habite un couple "bien de chez nous". LUI: Maurice Legrand: journaliste, poète, fabuliste, auteur dramatique, né à Corbigny, dans la Nièvre et plus connu au cabaret du "Chat Noir" et autres lieux, sous le nom de Franc-Nohain. Pourquoi NOHAIN ? Parce que non loin de son village natal, à Donzy (où naquit Maryse Martin), il louait chaque été pour les vacances la même propriété au fond de laquelle coulait un paisible petit 13

ruisseau: le Nohain. fi en admirait le channe et lui emprunta son nom. EUE: Marie-Madeleine Dauphin. jolie et douce jeune femme languedocienne. née à Béziers, dans l'Hérault, artiste peintre. Le mariage de deux talents. Son père Léopold Dauphin écrivait aussi des vers. c'était un poète dont le violon d'Ingres était le violon. Et savez-vous aux côtés de qui il faisait vibrer sa chanterelIe? Eh bien, auprès de celui qui allait devenir le roi de l'opérette: Jacob Erbretch. Lorsque j'aurai ajouté que nous devons à 'celui-ci. entre autres chefs-d'œuvre: La belle Hélène. La Périchole, Les contes d'Hoffmann... vous aurez compris qu'il s'agit de : Jacques Offenbach; et tous deux émerveillaient leur ami commun: Stéphane Mallanné. Ce premier janvier 1900, Marie-Madeleine et FrancNohain trinquent comme tout le monde à travers l'amour qui les unit mais avec, en plus, un petit éclair de tendre complicité dans les yeux car... Marie-Madeleine attend un heureux événement. Et c'est au 41 de cette rue éclatante de vie. de poésie populaire si bien manifestée par les cris des petits métiers qui la font vibrer: "Vitrier. . . vitrier..." "Du mouron pour les p'tits oiseaux..." au milieu du jargon imagé des marchandes des quatre saisons. de la gouaille des titis parisiens, que le 16 février 1900. un petit garçon voit le jour et reçoit le prénom de JeanMarie. Plus tard, au fù des années, il aimera dire et répéter: - "Je suis né rue des Martyrs. mais rassurez-vous. ça s'est très bien arrangé par la suite I Et savez-vous que le 16 février. à l'époque. c'était la Sainte Julienne (une pauvre religieuse qui n'a laissé son nom... qu'à un potage !) ? C'est bien triste..." Rond, bien potelé, ses grands-parents l'appellent Bouboule. puis... Bouboune ; tout naturellement en rapprochant 14

Jean de Bouboune, la contraction s'opère et ils lui fabriquent le surnom de JABOUNE. Personne ne pouvait alors présager qu'il deviendrait aussi célèbre que respecté. Était-il un petit garçon modèle? Non. Cependant son œil malin, son esprit vif dénotent déjà une forte personnalité. Franc-Nohain s'en inspire pour publier deux livres charmants: Jaboune, et Le journal tk Jaboune. Le bateau de la petite enfance de Jaboune vogue paisi-

blement.. .
Celui de l'écusson de la ville de Paris, pour mieux souligner l'année 1900, se voit décerner les insignes d'Officier de la Légion d'honneur. Le petit Jean-Marie, lui, devra attendre encore quelques années pour recevoir la même distinction. .. et plus, puisqu'il sera élevé au grade de Commandeur dans cet ordre par le président de la République Valéry Giscard d'Estaing. " ,

V' 15

Rue de la Gaieté*

Comme elle était gaie la rue des Martyrs, SA RUE. Les gens qu'il y rencontraient étaient aimables et paraissaient heureux de leur sort. Ses souvenirs les plus précoces? D'abord les chanteurs des rues. Lorsque l'un d'entre eux venait sous sa fenêtre, sa maman l'ouvrait toute grande et le tenait debout sur le rebord. Elle attrapait alors son portemonnaie pour en retirer quelques sous qu'elle enveloppait dans un bout de journal et il le lançait dans la rue de toutes ses forces en se cramponnant à la barre d'appui. Parfois le papier s'ouvrait en tombant et les pièces de monnaie s'éparpillaient sur la chaussée. Alors pour aider le chanteur à les retrouver, Jaboune pointait son index en criant:
-

"Là, monsieur, à droite, et là... plus loin."

n sentait sa maman heureuse de sa joie. Oui, le mouvement des rues de Paris en ce temps-là était étonnant. Un autre souvenir resta lié à sa petite enfance, moins poétique celui-là... Les chevaux gravissant péniblement cette rue des Martyrs qui amorce la butte Montmartre. Le bruit saccadé de leurs sabots résonnaient sur le pavé, on le percevait jusque dans les maisons. Lorsqu'il pleuvait, la robe des chevaux noirs avait des reflets bleus... Il détestait entendre claquer le fouet exigeant
(*) Titre d'une émission de Jean Nohain. 16

des charretiers qui juraient et excitaient ces pauvres bêtes, ça lui faisait de la peine... Il se souvenait avoir demandé à sa maman :
-

"Pourquoi les gens sont méchants ?"

Ces cinq petits mots suffiront à le décider, plus tard, à faire de Fernand Raynaud une vedette. N'est-ce pas curieux la vie ?.. Jaboune aimait à répéter:
-

"Les gens méchants sont malheureux, tant pis pour

eux." Mais du plus loin qu'il s'en souvienne, ce qui l'avait le plus marqué fut la naissance de son petit frère. Il n'avait cependant qu'un peu plus de trois ans. Quelque chose s'est déclenché en lui et dès ce premier jour, la plus merveilleuse des ententes les lia l'un à l'autre. Il ne faisait rien sans consulter Claude. - "Et comme je suis né le 16 février 1900, et Claude le 19 août 1903 disait-il, c'est la raison pour laquelle je n'ai jamais pris de décision importante avant l'âge de trois ans.. ." Tous deux ont répété tout au long de leur vie: - "Comme nous avons eu de la chance de naître dans une famille heureuse, nos parents étaient amoureux, on prenait le temps de vivre, le temps de s'aimer. La chance de naître dans le plus beau pays du monde." Claude, plus tard, empruntera le nom de jeune fille de leur jolie maman et le rendra célèbre en devenant l'un de nos plus brillants comédiens: Claude DAUPHIN.

17

La vie qui va*

Le talent de Franc-Nohain s'affmne.Il vient de tenniner le livret de l' Heure espagnole et Maurice Ravel a accepté d'en écrire la musique. Créée à l'Opéra comique, la première représentation sera huée! Quelques années plus tard, cette œuvre obtiendra un triomphe à l'Opéra de Paris et sera jouée plus de 50 000 fois dans le monde entier. Marie- Madeleine, que le bonheur rend de plus en plus jolie, dessine d'adorables pastels prenant ses enfants pour modèles, et commence à être connue. Elle prépare sa première exposition, aux côtés de Modigliani et se voit bientôt confier les illustrations dans Le rire de 1900, et de nombreux autres journaux. Sa renommée ne fait que croître; même Jules Renard qui ne parlait pas très aimablement de Franc-Nohain (car après avoir été amis, ils s'étaient fâchés) consignera dans son journal: "La première fois que je me suis rendu chez FrancNohain, j'ai admiré sa femme, si charmante et si réputée pour ses ravissants dessins." Ils viennent d'emménager au 19 rue du Faubourg SaintHonoré, à l'angle de la rue Boissy d'Anglas, et ce nouvel. appartement est fréquenté par de nombreuses célébrités: Bonnard, Alfred Jarry, Claude Terrasse, Maurice Barrès,
(*) Titre d'une émission de Jean Nohain. 18

Firmin Gémier, Lucien Guitry, Tristan Bernard et aussi Colette; dans un petit coin du salon, Jaboune et Claude écoutent et regardent émerveillés (Jaboune se souvenait avoir été un peu amoureux des beaux bras si blancs de Colette). . . Quelle enfance privilégiée ! En juillet 1914, le poète loue une maison à Ravenel dans l'Oise, pour le temps des vacances, afin que sa femme puisse se reposer. Tous quatre espèrent que le bébé attendu sera une petite sœur. Mais les bruits de guerre se précisent chaque jour davantage et viennent troubler la quiétude de l'été. Déjà on placarde sur les murs les affiches ordonnant la mobilisation générale. Franc-Nohain ramène en hâte sa famille Faubourg Saint-Honoré. Quelques heures plus tard, il explique à Jaboune et Claude pourquoi, à l'âge de quarante-deux ans, il vient de s'engager dans les chasseurs alpins. TIle fait en ces termes: - "Mes enfants, la France, c'est comme une belle dame, si elle est attaquée, on doit la défendre. C'est une question de simple politesse." Mais à onze ans, à quatorze ans, que faire en toute bonne volonté pour prouver son patriotisme, pour suivre l'exemple de son père? Jaboune cherche et... il trouve. rai appris cette superbe histoire de la bouche de Claude Dauphin lorsqu'il me reçut en 1975 dans son appartement du 23 rue Royale. Claude était d'une grande simplicité. Il se tenait toujours la tête haute avec cette expression souriante que l'on remarque chez les êtres qui ont totalement confiance en leurs propres capacités, sans pour autant se prendre au sérieux. Il m'ouvrit lui-même la pone et m'introduisit dans son salon: - "Yvonne, que puis-je pour toi ?" Je lui explique que je suis en train d'écrire un petit "potpourri" que je souhaite chanter pour les soixante-quinze ans de Jaboune et que je recherche une anecdote de leur enfance. 19

Les premiers mots de sa réponse, il les prononça pour lui-même : - "Jaboune ? Soixante-quinze ans? Ça a passé si vite... bien, remuons ces souvenirs." Le visage de Claude s'éclaira soudain et je ne pus m'empêcher de penser qu'en dépit de ses soixante-douze ans, et de ses cheveux si blancs, il était toujours aussi séduisant. n m'apprit alors l'incroyable histoire du "Jabounivole". Chaque soir, ses devoirs terminés, Jaboune débarrassait son bureau et dessinait sur une énorme feuille de papier jaunâtre les plans d'un engin volant de son invention. Il les expliquait à Claude avec autorité:

- "Tu vois, mon vieux, avec mes plans on pourra construire un truc terrible et grâce à moi, toute l'armée allemande sera décimée. Crois-moi, il n'en restera rien. Tiens... approche... regarde."
Le bout de son crayon parcourait ses croquis; bien entendu le petit Claude n'y comprenait rien mais était follement intéressé et absolument béat d'admiration, fasciné devant ce grand frère si calé qui allait anéantir l'ennemi sans aucun doute, puisqu'il le disait ! Au fur et à mesure de l'avancement du projet, leur excitation allait grandissant. Et voilà qu'un beau jour... Claude se trouvait dans une pièce voisine lorsqu'il entendit Jean hurler: - "Claude, où es-tu? Viens vite." Et triomphant il proclame en brandissant ses dessins: - "Ça y est, tous ces plans que tu vois sont tracés, je suis certain que mon invention est au point. De plus, je lui ai trouvé un nom... elle s'appellera le Jabounivole 1" Ils se sont pris les mains et rayonnants de joie, ils ont tourné, dansé dans la chambre comme des fous! Hélas, une tragédie s'ensuivit. Un soir, en rentrant de l'école, Jaboune fouille dans son bureau, s'énerve, met tout sens dessus dessous... Il ne 20

trouve plus ses plans! C'est le désespoir. Les deux frères se posent ensemble une foule de questions. Sont-ils tombés par la fenêtre? Le vent les aurait-il fait s'envoler? Comme un seul homme, ils se penchent espérant vérifier cette hypothèse. Rien. C'est l'effondrement ! Tout à coup, Jaboune se redresse et s'écrie:
-

"Ça y est mon vieux, j'ai trouvé, il n'y a pas de "La concierge ?" "Mais oui, tu sais bien qu'elle est pro-allemande,

doute, c'est la concierge." chacun le sait, c'est aussi ton avis ?" Les voilà d'accord. Cette femme est une espionne ven" Et Claude de conclure: - "Quand je pense que nous faisions tout, à partir de ce jour-là, pour éviter de la croiser dans l'escalier afin de ne pas avoir à lui dire bonjour! Nous guettions de notre quatrième étage, par-dessus la rampe, avant de descendre pour être bien certains qu'elle ne surgirait pas avec son balai ! Pauvre femme! "La suite des événements l'a heureusement innocentée car, réfléchis Yvonne: l'Allemagne n'a pas pu avoir les plans de cette merveilleuse invention... nous en avons la preuve la plus tangible. "Si elle les avait eus en mains... nous aurions perdu la guerre! "

due à l'ennemi et. elle a volé les plans.

Mais, je ne vous ai pas encore appris qu'une petite sœur était née quelques jours avant NoëL La petite sœur que Jaboune et Claude espéraient, tout prêts à l'adorer. On l'appela Francine... Évidemment, diminutif de France.

21

Bonjour la France *

En 1916, Franc-Nohain vient en permission et Jaboune le supplie: - "Papa s'il te plaît, laisse-moi m'engager." - "Non mon fils, c'est hors de question, tu n'as pas encore l'âge de faire un soldat; mais, je vais te faire une promesse: si tu passes ton bac avec succès tu auras l'autorisation de partir sous les drapeaux." Bien déterminé à apporter sa contribution à cette guerre, Jean-Marie s'acharne sur ses livres. - "ravais, disait-il, une méthode infaillible. Je pensais : Quand je suis en train de flâner, de m'amuser, il existe quelque part un autre garçon, du même âge que moi, qui, lui, est en train de travailler... et plus tard, dans la vie si nous nous rencontrons, il sera plus fort que moi et me pas-

seradevant le nez."

.

Cette règle qu'il avait faite sienne n'est sans doute pas absolue, cependant il y puise son courage et ne tarde pas à en constater l'efficacité. Il réussit à se présenter au bac à la fin de sa classe de seconde. Il a dix-sept ans. Il obtient son diplôme et court s'engager dans l'armée française, le cœur au "beau fIxe".

(*) Titre d'une émission de radio de Jean Nohain. 22

Il est affecté à Angers, dans un régiment d'artillerie à cheval. Ses souvenirs militaires? Jaboune adorait les raconter en scène: "L'armée, disait-il, il faut connaître. Maintenant je connais bien, j'aime et j'admire. "Le Lieutenant demande dans la cour : "- Quels sont les hommes qui savent monter à bicyclette ?" ''Dix doigts se lèvent imprudemment : "- Tous ceux qui savent monter à bicyclette, allez éplucher les pommes de terre." "(Dans l'armée... ne jamais lever le doigt !)" Le onze novembre 1918 à onze heures du matin, toutes les cloches de France carillonnent pour annoncer la fin des combats et proclamer la victoire. Le lieutenant de chasseur alpin Maurice Legrand rentre à Paris avec cinq citations à l'ordre de l'armée et la légion d'honneur. Son fils Jean-Marie n'est pas encore démobilisé, nous sommes en 1919, l'armée Weygand devra encore se battre. On demande des volontaires pour les ballons captifs. Jaboune aurait dû se méfier après le coup des pommes de terre mais l'idée de se balancer dans une nacelle, au-dessus des combattants, entre ciel et terre, avec une paire de jumelles, séduit ses dix-neuf ans. Il s'inscrit aussitôt avec Bœuf, un cultivateur avec lequel s'est nouée une amitié qui ne se démentira jamais. Le capitaine les convoque à son bureau. - "C'est vous qui êtes volontaires pour les ballons captifs? Ainsi donc mes lascars, vous ne vous trouvez pas bien ici ? Parfait. Puisque vous voulez quitter votre unité, je vais vous envoyer en Ukraine." - "En Ukraine! Ça alors", Jaboune et Bœuf n'avaient jamais entendu ce mot-là! Et. .. Ils y vont. Les voilà enfermés tous deux dans un wagon plombé (hommes: quarante; chevaux en long: huit), 23

avec une vingtaine de soldats polonais venus de tous les coins du globe, et avec le chef de convoi, un capitaine-boulanger qui semble bien préoccupé. Au bout de deux où trois jours de voyage, le capitaine ouvre son cœur et fait part de ses soucis à ses hommes. - "Legrand, vous qui êtes étudiant. .. - "Qui mon capitaine." Celui-ci tortille avec embarras l'ordre de mission qu'il tient à la main. - "A votre avis Legrand, les Ukrainiens, ce sont des alliés ou des ennemis ?" Tous se consultent du regard et la question les laisse rêveurs (il y a de quoi 1).Aucun n'avait approfondi la chose mais subitement le doute s'empare d'eux. Ds s'interrogent les uns les autres. Bœuf ne sait rien. Certains ont une idée, mais ne veulent pas s'avancer. La plupart, jouant aux cartes, répondent qu'ils s'en foutent complètement. Et voilà le capitaine-boulanger fou furieux, arpentant dans le wagon le peu de place dont ils disposent. - "C'est bien ça l'armée! Qn nous expédie et débrouille-toi mon bonhomme." Regardez vous-mêmes cet ordre: "Zamosc - Ukraine - se mettre à la disposition du général Haller. "Ces messieurs du bureau ne se sont même pas donné la peine de prendre leur belle encre rouge pour me préciser si nous allons arriver en pays conquis ou. , .", Par bonheur, à peine le convoi stoppé, mitrailleuses et grenades sont l'accueil que Zamosc leur réserve, et voilà le capitaine soulagé." - "Ah, dit-il tout content, ils nous canardent, pas de doute, se sont des ennemis; descendez vite, prenez vos armes et feu à volonté,"

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C'est ainsi qu'ils se sont battus contre des hommes dont ils ignoraient, trois minutes avant, s'ils étaient des amis où des ennemis. Le jour où Jaboune me conta les souvenirs de cette épopée, il me confia gentiment: - "Bien sûr, j'ai aussi appris dans l'armée à dire des tas de gros mots, et sais-tu que c'est à Zamosc que j'ai eu ma première petite amie? Une belle fille polonaise, bien potelée, bien appétissante; elle était blonde comme les blés mûrs et ses grands yeux étaient couleur noisette." Le caporal Jean-Marie Legrand retrouva enfin Paris à son tour avec sa première citation militaire et, bien au chaud, dans un petit coin de son cœur, le souvenir ému de son premier amour. Caporal Jean-Marie Legrand; "Première citation; Traversa le Bug à la nage à la poursuite de l'ennemi." Jaboune précisait en riant:

- "Lorsque j'ai traversé le Bug à la nage... Il y avait trois centimètres d'eau et... j'étais à cheval !"

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Changement de décor*

"14-18". Ce n'est, je pense, qu'au fil du temps que l'on a pu mesurer l'ampleur des sacrifices, le courage indéniable des hommes de cette époque. Tournons la page. .. mais tâchons de ne pas trop oublier tout de même. Aussitôt démobilisé, Jaboune reprend ses études. Pour obéir à son père qui en avait décidé ainsi, il fait son droit sans grand enthousiasme. Mais il ne le regrettera jamais. Car, ses études tenninées,comment oublier l'instant où il sort d'un grand carton sa robe noire d'avocat aux parements de satin, à l'épitoge garnie d'hennine? Comment oublier, surtout, le regard fier de son père et le sourire si attendrissant de sa maman? TIressent si fort leur bonheur qu'en cette minute, tous ses efforts sont récompensés. Bien déterminé à réussir dans cette discipline, Maître Jean-Marie Legrand s'inscrit au barreau de Paris. Son humour, son talent inné d'écrivain et cette façon bien à lui de manier si aisément la parole le font élire secrétaire de la conférence (suprême honneur pour un jeune avocat), ce qui lui permet de plaider plus rapidement. L'une de ses premières clientes est une dame qui veut divorcer. En l'écoutant lui raconter l'épouvantable drame de sa vie, un tel désarroi s'empare de lui que ses yeux se rem(*) Titre d'une émission de Jean Nohain. 26

plissent de lannes ! Détail contrariant, il ne voit plus rien de ce qu'il tente de noter. Son trouble n'échappe pas à la dame, il en reçoit bientôt la confmnation par un coup de téléphone:

- "Mon cher Maître, j'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur, j'ai rencontré par hasard un de mes amis, avocat comme vous et. .."
En clair, le voir larmoyer lui avait fait perdre sa confiance en lui, elle lui préférait un confrère. Ça commençait bien! Mais de toute façon, plus les jours passaient et plus il voyait l'impossibilité de vivre entre ces murs sévères du palais, plus il était réfractaire à cette profession qui ne lui apportait aucune des satisfactions qu'il se promettait dans la vie: - "Je ne rencontrais que des gens tristes qui ne parlaient que d'affaires sordides. Ce drame permanent de la misère d'autrui m'ennuyait à mourir. Oh ! c'était horrible... horrible. "Heureusement, j'avais des tas de petites amies pour me consoler et me faire un peu rire." Alors pourquoi ne pas envisager de se tourner vers le journalisme tout en continuant provisoirement le barreau. En 1920, son père Franc-Nohain est secrétaire général de la rédaction de l'Écho de Paris. nlui en ouvre les portes en lui confiant la "Page du Dimanche", réservée aux enfants (ce qui plus tard lui donnera l'idée de créer le journal Benjamin). L'avocat insatisfait sait déjà en prenant ce nouvel essor qu'il s'engage sur la bonne route et, si les visionnaires de l'avenir sont rares, sa silhouette proclame à cent pas le personnage confiant qui sait cette fois où il va. S'adresser aux enfants! Leur apprendre une foule de
choses en les amusant et.

.. jouer

surtout, rire, chanter avec

eux, voilà qui le passionne et sa tête fourmille de projets. Soucieux dès le départ de retrouver son âme de petit garçon afin de mieux les comprendre et les satisfaire, il signe ses premiers articles de son surnom d'enfant: "Monsieur 27