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Patrimoine immatériel

De
277 pages
Le patrimoine immatériel sert de prétexte pour déconstruire les représentations usuelles et familières généralement associées au patrimoine. Par conséquent, interroger le patrimoine immatériel revient à reformuler une question maintes fois débattue : qu'est-ce que le patrimoine ? L'ouvrage est un guide pour tous ceux qui souhaitent vivre un cheminement de pensée au terme duquel se profile l'affirmation d'une compréhension philosophique du fait patrimonial.
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LE PATRIMOINE IMMATÉRIEL
PERSPECTIVES D'INTERPRÉTATION DU CONCEPT DE PATRIMOINE

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan l @wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00295-1 EAN : 9782296002951

LE PATRIMOINE IMMATÉRIEL
PERSPECTIVES D'INTERPRÉTATION DU CONCEPT DE PATRIMOINE

Mariannick JADÉ

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan ItaUa L'Harmattan Burkina Faso

Kônyvesbolt Kossuth L. u 14-16 1053 Budapest

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm , BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino

1200 logements villa 96

[TAllE

12B2260 Ouagadougou12

Muséologies Directeur Michel Van Praët

Les musées se sont affirmés comme un phénomène culturel majeur des sociétés occidentales; cela a conduit une variété de disciplines à étudier ces institutions et leurs évolutions conduisant à une multiplicité de regards, plus qu'à la création d'une nouvelle discipline, en dépit du travail de pionniers comme Georges Henri Rivière en France ou la création d'un comité «pour la muséologie» au sein de l'International CouncilofMuseums. De la multiplicité des disciplines et de leurs approches sont issues des études qui vont de l'étude des phénomènes de patrimonalisation - indissociables du développement de la culture occidentale depuis le XVIe siècle - aujourd'hui questionnés par la prise en compte des patrimoines immatériels, à l'étude de la réception des arts, des sciences et des enjeux techniques dans le cadre du média exposition, réduisant parfois les musées à leurs espaces publics. La collection «Muséologies» vise à offrir un champ d'expression commun à la diversité des regards philosophiques, historiques, sociologiques... sur les musées, mais aussi à la diversité des points de vue des professionnels du patrimoine sur leurs pratiques et l'évolution de leurs métiers. Domaines: Histoire. Philosophie. Sciences de l'éducation. Sociologies. Sciences de l'Information et de la communication. Arts et esthétiques. Sciences et techniques. Vie culturelle. Patrimoines. Collections.

A mon Père

« À mesure que l'on vit, à mesure que l'on crée, à mesure que l'on aime et qu'on perd ceux qu'on aime, on échappe à la mort. À chaque nouveau coup qui nous frappe, à chaque œuvre qu'on frappe, on s'évade de soi, on se sauve dans

l'œuvre qu'on a créée, dans l'âme qu'on aimait et qui nous a quitté. » Romain Rolland

PRÉFACES

Qu'est ce que le Patrimoine immatériel? C'est une question qui est revenue souvent dans les discussions avec Mariannick lors de la préparation de son mémoire de DEA de Muséologie. Discussions passionnées qui nous conduisirent à remettre en questions nos certitudes sur le fait culturel, sur le rôle du musée et sur la nécessité de conserver toutes ses collections qui constituent la raison d'être de nos institutions muséales - j'allais dire notre «fond de commerce », mais peut-être que cette expression est un peu dérangeante et ne correspond pas réellement à ma conviction. Une chose est certaine pourtant c'est que l'encadrement de cette jeune étudiante aura probablement été aussi, sinon plus, profitable au maître qu'à l'élève en m'obligeant à une analyse dans le doute de mes connaissances, de mes certitudes et de mes pratiques muséales. Formée aux modes de pensées des sciences humaines, Mariannick, en arrivant au Muséum National d' Histoire Naturelle, s'est trouvé confrontée au rationalisme de penser des sciences exactes, ce fut difficile mais il est certain que son profond ancrage dans une culture bretonne encore bien vivante l'a aidée à cette réflexion originale sur le patrimoine immatériel. C'est dans cette culture créative qui refuse la disparition et l'immobilisme qu'elle a su trouver les ressources pour comprendre ce que peut et ce que doit être ce qu'elle appelle le Patrimoine global où les objets du passé ne sont là que pour faire vivre un peuple, une société, un individu qui s'ancre dans ses racines pour mieux découvrir les autres et s'intégrer dans une culture en perpétuelle évolution. Mais que cache-t-on derrière ce Patrimoine immatériel? C'est une notion nouvelle qui est le résultat d'une longue évolution de l'idée

de patrimoine liée à l'évolution même de nos sociétés et de nos
rapports à l'autre. Confrontées à la disparition des repères qui ont forgé nos civilisations depuis le XIX: siècle, nos sociétés modernes se sont d'abord accrochées aux fondements matériels et ont voulu exporter leurs valeurs à travers le monde. Nous avons essayé de préserver ces valeurs dans des Musées de société, dérivés des musées de plein air de l'Europe du nord. Selon les principes de G.B. Rivière, les écomusées cherchaient à conserver le souvenir d'activités rurales, artisanales voir industrielles en train de disparaître. Il s'agissait alors pour une communauté de prendre en charge son passé pour le rendre visible et l'expliquer au reste de la société. Beaucoup de ces expériences se sont traduites par des échecs faisant dire à certains qu'il s'agissait de musées de la récession ancrés dans un souvenir perdu, voué à la poussière et à la disparition. D'autres ont poussé plus loin la réflexion pour mettre en avant les savoir-faire sans lesquels l'objet perdait tout sens. Dans cette perspective la préservation de l'environnement de l'objet, de son histoire scientifique, technique et sociale, devient indispensable pour lui donner toute sa signification et lui garder ses potentialités culturelles. Alors le patrimoine n'est plus seulement constitué par des signes matériels mais par toutes les informations qui se sont inscrites dans l'objet lors de « sa vie» au sein de la communauté qui l'a conçu, fabriqué, utilisé, que se soit dans une fonction artisanale, industrielle ou culturelle. Il est alors nécessaire de prendre en compte, en particulier dans les sociétés à forte tradition orale, tout ce qui ne se traduit pas par des traces matérielles: objets, livres, papiers, documents graphiques. Le patrimoine immatériel, c'est d'abord un ensemble de concepts, d'idées, de savoir-faire qui constituent le fondement culturel d'une société. Quelle révolution pour un conservateur de s'apercevoir que tout ce qu'il conserve, même une photo, un enregistrement audio, un film, ne sont en fait que des traductions matérielles d'un fait culturel en continuelle évolution, ce n'est que l'image figée à un temps «t» d'un processus qu'il n'arrivera jamais à enfermer dans son musée. La notion de Patrimoine immatériel devient «à la mode» et constitue le thème de travail de nombreux colloques et réunions internationales portés par l'UNESCO souvent à l'initiative des cultures non occidentales qui ne se retrouvent pas dans la conception matérialiste du Patrimoine tel qu'il est traduit actuellement. La dernière conférence plénière de l'ICOM (Conseil international des musées) à Séoul en 2004 a réuni des représentants des musées du monde entier autour de ce sujet. Apparemment on note une différence notable d'appréciation sur la manière d'aborder la notion de 10

patrimoine entre l'approche matérielle des cultures occidentales et celle beaucoup plus «éphémère» des cultures du sud. Cependant cette différence se traduit essentiellement par des arrières pensées politiques qui occultent souvent les revendications identitaires, réduites à quelques idées sommaires. La réflexion que nous propose Mariannick Jadé va très au delà de la folklorisation habituelle. Elle nous parle de savoir-faire mais à partir de cela elle construit une véritable approche philosophique de la notion de patrimoine qui intègre l'ensemble du fait culturel pour l'intégrer au fait social. Ce travail constitue la base de réflexion qui va accompagner l'évolution de nos idées sur le patrimoine en le sortant de son statut poussiéreux de souvenir d'un passé révolu pour devenir un élément dynamique sur lequel nous construirons l'avenir. C'est un enjeu énorme pour l'avenir des collections des musées de société. La prise en compte des concepts développer dans cet ouvrage contribuera à aider les responsables du patrimoine à établir des politiques cohérentes d'enrichissement et de conservation des collections.
Jacques Maigret, Docteur es sciences National des Arts et Métiers

Conservateur

en chef au Conservatoire

Il

Patrimoine immatériel et patrimoine matériel, de la valorisation du « chef-d'œuvre» à un autre regard sur les processus culturels et naturels

Mariannick Jadé souligne dans l'introduction de son ouvrage que «le patrimoine immatériel fait l'objet d'un engouement spectaculaire ». Il est vrai que depuis l'adoption par l'UNESCO en octobre 2003 de la « Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel », ce concept est repris au-delà de la sphère des professionnels du patrimoine. Il demeure que les utilisateurs de ce concept éprouvent souvent la nécessité d'adjoindre à ces termes l'adjectif « culturel », ce qui peut apparaître redondant quant au concept de patrimoine, ou du moins restrictif quant à son application dans le domaine de l'immatériel. Ainsi, lors de la conférence générale du Conseil international des Musées (ICOM) en 2004 à Séoul, consacrée au thème des relations entre les musées et le patrimoine immatériel, l'adjectif« culturel» fut ajouté au binôme «patrimoine immatériel» sur les banderoles en coréen (contrairement à ce qui figurait sur les annonces en anglais et français). Pourtant cette association internationale, qui regroupe 20.000 professionnels tant de musées d'art que de sciences naturelles, d'histoire que de technique, avait, dans les documents précédant la conférence, élargi le débat à tous les musées et tous leurs champs d'étude.

Ce n'est ainsi pas la moindre qualité de la réflexion de Mariannick Jadé que d'analyser de manière critique les travaux qui,

considérant le

«

patrimoine culturel immatériel, le restreigne au seul

secteur de l'identité communautaire », puis d'élargir la réflexion en considérant comment les prises en compte du « patrimoine naturel », du «patrimoine scientifique» et du «patrimoine technique» sont susceptibles d'enrichir le concept.

Il ne s'agit en aucun cas de mettre en cause l'avancée que constitue la reconnaissance de la valeur du patrimoine oral de sociétés trop longtemps méprisées. La Convention de l'UNESCO

insèrejustement dans le patrimoine de l'humanité, « les traditions et
expressions orales, y compris la langue comme vecteur du patrimoine culturel immatériel », ainsi que « les arts du spectacle,. les pratiques sociales, rituels et événements festifs,. les connaissances et pratiques concernant la nature et l'univers,. les savoir-faire liés à l'artisanat traditionnel ». Il ne s'agit pas plus de défendre une notion du patrimoine focalisée, comme ce fut le cas en Occident pendant les derniers siècles, sur un patrimoine réduit à sa dimension de patrimoine matériel, serait-ce en considérant ses significations symboliques. Non, il s'agit de questionner le concept pour l'enrichir et demain sans doute pouvoir le dépasser en faisant des patrimoines matériel et immatériel, un patrimoine total. Ce qui est aujourd'hui à l'œuvre avec la reconnaissance de patrimoines immatériels c'est, au-delà de traditions spirituelles et techniques - y compris celles n'ayant pas recours à l'écrit -, la prise en compte du « processus» au même titre que du « produit », alors que la culture occidentale n'avait privilégié jusqu'ici, en particulier dans ses cabinets, puis ses musées, que «le produit» en tant qu'œuvre de l'Homme ou de la Nature. Considérer les processus, leur connaissance et leur éventuelle
conservation

- décidée,

assurée et assumée collectivement

- comme

un

patrimoine aussi important que les produits artistiques ou techniques qui en résultent, donne une perspective élargie au concept de patrimoine immatériel. Cela permet d'inclure pleinement l'ensemble des activités culturelles, y compris les processus de la démarche scientifique. Par analogie nombres d'erreurs scientifiques qui furent précédemment saluées comme des chef-d'œuvres de la pensée et participèrent objectivement du progrès des connaissances, n'ont-elles pas quelques traits communs avec telle ou telle pratique traditionnelle

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ou spirituelle qu'une société souhaite tout à lafois dépasser et garder en mémoire. Mais, plus largement encore, la prise en compte des
« processus », et plus seulement des « produits », permet une relecture de la relation de l'Homme à la Nature.

Le concept de patrimoine naturel construit autour de la collecte de spécimens conservés dans des musées, s'est, seulement dans la deuxième partie du XIX: siècle, élargi aux notions de protection des espèces et de «réserves et parcs naturels ». Ce qui se pose aujourd'hui va bien au-delà, c'est la prise en compte de la dynamique des écosystèmes et des interactions entre les processus naturels et sociaux. La prise de conscience encore en devenir dans nos sociétés, d'une nature qui a précédé et survivra à l'humanité - même si celle-ci est capable de la rendre fort invivable aux êtres humains -, justifie bien d'étendre la notion de patrimoine immatériel au monde qui nous entoure et à sa dynamique. Il s'agit ainsi de n'en pas trop perturber certaines qualités physiques, mais aussi sans doute d'en préserver quelques qualités esthétiques, essentielles à la diversité et la richesse « immatérielle» des sociétés humaines.
Michel Van-Praët Professeur au Muséum National d'Histoire Naturelle

15

EN AMONT

Thème de recherche en pleine expansion, le patrimoine immatériel mobilise l'intérêt des professionnels théoriciens et praticiens comme en témoignent l'adoption en octobre 2003 de la Convention sur le patrimoine culturel immatériel! par l'UNESCO et le fait que le Conseil international des Musées, l'ICOM, y ait consacré sa conférence générale de 2004 à Séoul. Plus qu'un concept, il cristallise un réseau de problématiques parallèles ou complémentaires et provoque des questionnements novateurs susceptibles de combler certaines lacunes dans les recherches actuelles. Sans conteste, il offre l'une des ouvertures les plus prometteuses dans le cadre de la recherche des secteurs concernés. L'aspect tentaculaire de ses apports en fait un sujet passionnant par la richesse de son exploration mais déroutant par la multitude des éléments proposés. Vaste champ d'étude, il peut être traité de façons diverses selon l'angle par lequel on l'interroge. La présente analyse propose une lecture argumentée du sujet à travers le prisme d'une problématique précise. Elle pose un cadre théorique général utile à la compréhension des enjeux du patrimoine immatériel mais dans l'objectif d'ouvrir une perspective d'interprétation du concept de patrimoine. Untel engagement nécessite de poser, dès l'introduction, la logique d'un objet d'étude consacré à l'histoire d'un concept car elle nous entraîne dans une dynamique de raisonnement singulière. En tout premier lieu, un retour sur les définitions est incontournable. Qu'estce qu'un concept2? Le définir revient au préalable à le distinguer de la « notion» qui, tentative de regroupement, reste une connaissance intuitive non stabilisée par une définition précise. Comme il sert de fondement, le concept doit être soigneusement établi et ne pas varier avec le temps ou l'humeur du moment. En définitive, la notion introduit l'idée d'un contenu de connaissances alors que le concept est
1

L'Annexe
2003.

2, placée en fin d'ouvrage,
pour la sauvegarde

reprend les deux premiers articles du texte de la
culturel immatériel, UNESCO, Paris, 17

Convention octobre
2

du patrimoine

Sur cette question, certains ouvrages proposent des études approfondies sur ces outils

intellectuels construction, usage, définition. Parmi les ressources - compréhension, consultées, nous recommandons l'ouvrage de Crête Jean, Imbeau Louis, Comprendre et communiquer la science, De Boeck Université, Paris-Bruxelles, 1996, 2e édition revue et corrigée qui propose une explication très accessible. L'ouvrage de Prost Antoine, Douze leçons sur l'histoire, Le Seuil, coll. «Points Histoire », France, 1996 offre également des informations simples et enrichissantes sur l'usage des concepts par les historiens.

une construction. Même si la différence est subtile, l'ouvrage préfère parler du «concept de patrimoine» plutôt que de la «notion de patrimoine» pour les raisons précédemment évoquées. Le concept conçoit, c'est-à-dire qu'il permet de se représenter une chose en déterminant ce qu'elle signifie par rapport à d'autres choses. Le terme est emprunté du latin conceptus qui signifie: « action de contenir, de recevoir», «réunion, procréation», puis, du latin chrétien, « conception de l'esprit, pensée». Il doit être considéré comme un « instrument de pensée», un «outil intellectuel» qui organise la réalité et guide les réflexions. Il se détermine de façon duelle, c'est-à-dire en compréhension et en extension. La définition en compréhension cerne les caractéristiques invariables qui lui donnent une singularité distinctive de tout autre concept. La définition en extension constitue l'ensemble des objets concrets ou abstraits auxquels il s'applique. Par ailleurs, la formation des concepts est double, ils sont dits a priori lorsqu'ils ne sont pas tirés d'une expérience ou ils sont déclarés a posteriori lorsqu'ils sont le résultat d'une situation empirique réelle. Construction de l'esprit, il est le résultat d'un processus de conceptualisation qui, à partir de la perception d'un fait réel, tente de déterminer l'ensemble stable de ses caractères communs et s'achève par la dénotation, c'est-à-dire par la désignation du concept par un signe verbal. Ainsi, une distinction est nécessaire entre le concept, résultat du processus d'abstraction intellectuelle assumé par l'analyste, le fait réel, manifestation du réel, ainsi que les termes, issus du processus de dénotation:

Abstraction

intellectuelle

Concept Processus )

Perception

6

de conceptualisation

du réel

Dénotation

Fait réel

6

Termes

Figure 1 : Schéma « inspiré» des travaux de Jean Crête et Louis Imbeau sur l'approche des concepts3.

3 Crête Jean, 1mbeau Louis, Comprendre

et communiquer

la science, op. cit.

18

Il convient de garder clairement

à l'esprit

cette définition

- éventuellement d' y revenir lorsque celle-ci apparaîtra confuse - car
la construction de l'ouvrage repose sur cette compréhension et assimile dans son argumentation les informations précédemment indiquées. L'entendement de ce trinôme est primordial car il permet d'éviter certains pièges. Cette définition met également en lumière le mécanisme complexe qui sous-tend l'évolution historique de ces instruments intellectuels. Ce dernier mérite un examen général avant de s'intéresser au seul concept de « patrimoine» car il rend compte de la difficulté du sujet d'étude. En tant qu'outil de pensée, le concept sert à comprendre le réel. Comme il se construit à partir de l'observation d'un phénomène dans l'espace réel, il est a posteriori. Mais, une fois déterminé, il devient a priori car en tant que pure abstraction intellectuelle, il sert par la suite à analyser, à regrouper, à comparer l'existence de ces phénomènes dans d'autres contextes. Mais, comme les réalités se meuvent et évoluent, il observe nécessairement les changements de ce qu'il qualifie. L'importance des mutations enregistrées nécessite quelquefois un réexamen de la définition du concept en compréhension et en extension pour que l'outil

- conceptualisation

de la chose

réelle

-

puisse

être

à nouveau

opérationnel auquel cas une renégociation de ses principes est indispensable pour assurer sa validité. Bien entendu, avant de pouvoir concevoir « intellectuellement» un changement, il est essentiel que celui-ci se déploie dans l'espace réel. L'histoire d'un concept reflète donc la progression d'une réalité historique qui évolue entre ruptures et continuité. Pour cette raison, un concept n'est pas immuable, il se transforme et évolue. Reinhart Kosselleck s'est intéressé à l'examen du concept

d'Histoire dans ses deux ouvrages: Le futur passé: contributionà la
sémantique des temps historiques4 et L'expérience de ['Histoires. Son approche lui a permis de dégager des éléments fondamentaux pour une étude générale des concepts et de leurs caractéristiques dont notamment les liens construits entre leurs usages et leurs rapports à la réalité sociale. Ses travaux mettent bien en évidence l'enrichissement mutuel d'un concept qui est à la fois un« espace de conscience» - théories et interprétations - et un «espace social» - actions et pratiques. Il apporte également des informations enrichissantes sur la

4

Koselleck Reinhart, Le futur passé: contribution à la sémantique des temps
Éditions de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris, 1990 et de l'Histoire, EHESS-Gallimard-Le Seuil, Paris, 1997. Reinhart, L'expérience de l'Histoire, op. cit. 19

historiques, L'expérience 5 Koselleck

terminologie - dénotation des concepts - dont les sens multiples révèlent 1'histoire des définitions apportées à ces outils théoriques. Il note que 1'« on peut enregistrer des concepts dont le contenu a si fondamentalement évolué, que malgré l'identité du terme même, les significations sont à peine comparables et ne sont récupérables que sur un plan historique. [...] Le questionnement temporel de l'histoire donnée d'un concept mène alors à une structure étagée de significations qui se maintiennent, se recouvrent, ont disparu ou sont entièrement neuves, [.. .]. [Par ailleurs,] peuvent apparaître des glissements et des ruptures, qui se font jour entre d'anciennes significations et de nouveaux contenus d'un même mot. C'est alors que l'on peut constater qu'il existe des résidus de signification auxquels ne corresponde aucune réalité, ou que des réalités percent sous un concept dont la signification réelle reste inconsciente. [...] L' histoire des concepts met donc aussi en lumière la stratification complexe des significations multiples d'un concept datant d'époques différentes6 ». L'importance de la terminologie est donc primordiale mais il est essentiel d'en apprécier la souplesse. La signification d'un terme évolue tout comme son usage. Cette logique complexe de 1'histoire des concepts devait être présentée dès les premières lignes car le présent ouvrage s'inscrit dans une conception peu usuelle lorsque l'on traite du concept de «patrimoine ». Même si l'ouvrage de Jean-Yves Andrieux, Patrimoine & Histoire7, et de nombreux théoriciens démontrent remarquablement le contraire, il persiste toujours un préjugé tenace dans les représentations communes: la non reconnaissance du concept de patrimoine en tant que réalité historique évoluant entre ruptures et continuité. Celui-ci reste toujours enfermé dans le temps historique de sa naissance, à savoir l'idéologie occidentale de la relique. L'observation du phénomène social lié au culte de la personne dans l'Occident chrétien du XIIe siècle à la moitié du XVe siècle - fait réel a, en effet, construit la première définition du concept de patrimoine

- abstraction
prétendre

intellectuelle

du phénomène.

Bien

souvent,

l'outil

intellectuel demeure chargé de cette interprétation qui, loin d'être neutre, est une prise de position historique et conceptuelle. Cette situation oriente considérablement son usage et l'empêche de se
« universel». Le « patrimoine»

- concept

et terminologie

-

est considéré comme une particularité de 1'« Occident» sans qu'il ne soit d'ailleurs précisé l'Occident chrétien. Ainsi, la répartition de ses usages propose une vision bipolaire du monde: « Occident» et « non
6 Koselleck Reinhart, Le futur passé: historiques, op. cit.
7

contribution

à la sémantique des temps

Andrieux

Jean-Yves,

Patrimoine

& Histoire, Belin, Paris, 1997.

20

Occident». L'utilisation du mot « patrimoine» dissimule un débat intellectuel de grande ampleur et d'une grande complexité. Il est un jugement de valeur d'autant plus pernicieux qu'il est utilisé dans bien des cas sans qu'il ait été rigoureusement défini au préalable. Tant et si bien qu'imbu des représentations occidentales, l'outil intellectuel a pu être appliqué dans des contextes culturels où le phénomène était absent. Ces dérives préjudiciables ont rendu l'usage du terme et du concept très controversé. L'existence de guillemets est donc de rigueur. Les écarts constatés entre réalité et abstraction intellectuelle sont susceptibles de remettre en cause la validité d'un outil intellectuel. Avant d'être un concept, pure représentation intellectuelle, le patrimoine est un acte humain observable dans le réel. Pour cette raison, nous distinguons le «fait patrimonial» tel qu'il se déploie dans le réel - c'est-à-dire comme fait social - et le «concept» de patrimoine, pure abstraction intellectuelle du phénomène. Cette distinction est fondamentale car la mutation du « fait social» contraint professionnels et théoriciens à réviser la « définition» du concept puisqu'il n'est plus en adéquation avec ce que l'on observe. Ce court exposé clarifie certaines ambiguïtés et permet de sortir ledit concept du carcan dans lequel il s'est peut-être enfermé. Revenons sur cet énigmatique patrimoine immatériel et replaçons-le dans la problématique qui nous intéresse. Un retour sur I'historiographie du thème permet de comprendre le contexte actuel ainsi que la portée de l'investissement engagé à son encontre. Élu par les grandes institutions du patrimoine comme thème de l'année 2004, le patrimoine immatériel fait l'objet d'un engouement spectaculaire. La programmation des assemblées annuelles des institutions du patrimoine témoigne de l'ampleur de la consécration. Un inventaire exhaustif de toutes les structures ayant répondu à ce coup d'envoi offre peu d'intérêt mais citons tout de même l'UNESC08, l'ICOMOS9, l'ICOMlO... En règle général, ces vagues d'intérêts reconnaissent l'existence d'une mutation dans l'espace social et rendent compte de la maturité du thème à pouvoir éclore intellectuellement. Plus qu'une mode passagère, les événements signent une période idéologique mature favorable à l'acceptation de

8

UNESCO, Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, op. cit. 9 ICOMOS, I4e Assemblée Générale et Symposium scientifique de l'ICOMOS, « La mémoire des lieux: préserver le sens et les valeurs immatérielles des Monuments et des Sites », Victoria Falls, Zimbabwe, 27-31 Octobre 2003. tO ICOM, 20e Conférence Générale et 2Ie Assemblée Générale de l'ICOM: «Musées et Patrimoine Immatériel », Corée, Séoul, 2 au 8 octobre 2004.

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nouveaux paradigmes. En conséquence, elle témoigne d'un tournant dans I'histoire de l'outil intellectuel. D'une certaine façon, le patrimoine immatériel ne permet-il pas de sortir de l'impasse dans laquelle s'est enlisé le concept de « patrimoine»? Tentons de lâcher prise sur les représentations communes ainsi que les césures prégnantes qu'elles provoquent et essayons de voir si finalement cette répartition bipolaire Occident et non Occident ainsi que ces conflits d'usage peuvent s'effriter. Compte tenu de cette position, nous proposons de revenir sur le « fait social» tel qu'il se déploie actuellement dans le réel, puis de tenter à partir des observations réalisées d'apporter une définition nouvelle en compréhension et en extension du concept de patrimoine. Cette nouvelle interprétation offre une alternative positive et ouvre une voie vers la reconnaissance de la diversité culturelle du fait patrimonial et la construction d'un instrument de pensée propice à l'analyse de leurs singularités. Devant ce sujet délicat, le scepticisme est de mise et il convient de bien mesurer les pièges de cette voie aventureuse. Mais les pages qui suivent soumettent un point de vue qu'il est libre à chacun de discuter, de rejeter et de critiquer. L'objectif est de provoquer des interrogations, des discussions, et non de prétendre à la vérité, utopie bien fragile. La structuration de l'ouvrage mérite quelques précisions. Face à la conjoncture, le constat d'une évolution profonde dans 1'« espace social» et dans 1'« espace de conscience» confirme l'existence d'une grande confusion, et pour les praticiens, et pour les théoriciens. En cette période de mobilité, les rigueurs conceptuelles et terminologiques tout comme les situations pratiques sont floues et malléables. La vigilance est de mise sur les dérives possibles, mais parallèlement l'ouverture d'esprit favorable aux changements est nécessaire pour ne pas manquer de nouvelles perspectives. L'argumentation tiendra compte de cette double démarche. Tout en maintenant les anciennes frontières avec lesquelles nous sommes tous familiers, nous les confronterons avec des informations déstabilisantes pour le regard conventionnel. En procédant ainsi, la pensée épouse la déséquilibrante mobilité offerte par les circonstances actuelles. Le cheminement de pensée nécessite de partir des représentations les plus communes pour progressivement pouvoir lâcher prise sur certaines conceptions. La permanence dans les esprits de la pérennité d'un concept, défini en compréhension comme proche de l'idéologie occidentale de la relique, offre toujours deux contextes mondiaux différents: Occident et non Occident. En accord avec cette situation, l'examen de ces deux contextes nécessite un traitement séparé pour

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éviter toute confusion. Les réflexions sur le patrimoine fluctuent selon ces deux environnements.

immatériel

Dans la continuité de cette approche générale, le premier chapitre centrera l'argumentation sur la mutation significative du «fait patrimonial» dans l'environnement français. Cette étude démontrera, à travers les réflexions portées sur le patrimoine immatériel, le basculement des représentations actuelles et le nouvel état d'esprit qui anime les praticiens occidentaux. Le second chapitre centrera son attention sur l'apport des réflexions sur le patrimoine culturel immatériel. Adoptée le 17 octobre 2003, la Convention internationale pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatérielI I constitue un événement historique majeur. Animée par la volonté de préserver la diversité culturelle, elle reconnaît parallèlement toute la singularité du désir de continuité des cultures non occidentales. Elle légitime l'existence d'autres manières de penser le « patrimoine». Autonomes et dotés de leur propre logique, les deux premiers chapitres pourront être parcourus indépendamment l'un par rapport à l'autre. Les différents aspects du thème seront traités ainsi que les problématiques et les polémiques posées face au changement actuel. Une fois acquises les mutations sociales du « fait patrimonial» déployé dans le réel, il sera possible d'en tirer des perspectives d'interprétation pour une nouvelle définition en compréhension et en extension du concept de patrimoine dans une troisième partie. La confrontation des deux environnements permettra de regrouper, de réunir, de comparer les ressemblances et dissemblances afin de construire un outil intellectuel respectueux de la diversité culturelle. Enfin, la quatrième partie engagera une réflexion sur le phénomène muséal à la lumière de cette nouvelle interprétation. Le patrimoine est un concept intégrateur qui se trouve à la croisée de réflexions d'une grande richesse. Ce « fil d'Ariane» : les mutations significatives du« fait patrimonial» dans l'espace social et les perspecti ves offertes pour une interprétation conceptuelle traite parallèlement un ensemble de problématiques secondaires. Elles sont multiples et représentent des sujets d'étude à eux seuls: patrimoines vivants, politiques dites de sauvegarde et de conservation, usage des nouvelles technologies, nouveaux questionnements en muséologie... La ligne directrice donnera cohérence et uniformité à l'ensemble mais, c'est l'enchevêtrement de ces thèmes qui offre une lisibilité globale de la question. Ce foisonnement de pensées permet notamment de percevoir sous un autre angle de nombreuses problématiques et favorise un développement de nouvelles pratiques. La praxis peut en
11

UNESCO,

Convention pour la sauvegarde

du patrimoine

culturel immatériel,

op. cit.

23

effet laisser émerger des idées et des conceptions qui vont enrichir les conceptions théoriques et inversement les théories offrent des guides essentiels à la menée d'actions. Plus que tout autre domaine, le patrimoine gagne dans cette richesse d'interrelation réciproque. Pour cette raison, le traitement du thème mêlera constamment 1'« espace de conscience» et l' « espace d'action». L'engagement de la réflexion dans le cadre conceptuel exige une primo analyse des outils à disposition, notamment des usages des terminologies et des ressources conceptuelles... André Desvallées nous invite à apprécier l'importance des termes «tant le choix que l'on fait d'un mot de préférence à un autre peut générer de nuanceset de modifications - dans l'acception de la chose12». Patrimoine intangible, patrimoine immatériel, héritage culturel immatériel, héritage intangible, culture immatérielle... pour ne citer que ces emplois, l'accord sur les termes est loin de faire l'unanimité. L'imprécision du vocabulaire provoque un manque de clarté et de lisibilité des enjeux du sujet. Par conséquent, les usages réducteurs ou impropres des termes tout comme les approximations feront l'objet d'un intérêt particulier. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette diversité terminologique : des traductions trompeuses de l'anglais vers le français, des positions conceptuelles ou encore les incertitudes liées à la jeunesse de la conceptualisation-théorisation. Certaines désignations ne résistent pas à l'épreuve de la connaissance et de la maturité du sujet. Mais sans rejeter ces terminologies, il convient de les considérer avec souplesse et vigilance car leur étude sémantique enrichit la teneur des réflexions. Paradoxalement, elles mettent en évidence les dérives de sens car chaque hésitation d'usage d'un terme rend compte des différentes contradictions internes à cette réflexion. Les ambiguïtés relevées structurent la réflexion. En faisant émerger les faux -sens, elle dénoue la complexité et clarifie l'approche. Ces égarements précisent le contour des significations pour construire un langage sans équivoque. Comme l'affIrme Marc Bloch qui porte un intérêt particulier à la terminologie: « Un jour viendra où une série d'ententes permettront de préciser la nomenclature et puis, d'étapes en étapes de l'a!finer3. »
Pour la tenue de ses travaux sur le patrimoine culturel immatériel, l'UNESC014 a mobilisé une équipe d'experts linguistes. Réunie à
12

Desvallées

André,

«Émergence
de France,

et cheminements
n° 208, septembre

du mot patrimoine»,
1995.

Musées

&

collections
13

publiques

Bloch Marc, Apologie

pour l'histoire

ou Métier d'historien,

Armand

Colin, Paris,

1997. 14 UNESCO, Glossaire patrimoine culturel immatériel, préparé par une réunion internationale d'experts à l'UNESCO, 10-12 juin 2002, réalisé sous la direction 24

Turin du 10 au 12 juin 200215,elle a précisé les unités terminologiques pour chaque contexte national. Les nomenclatures admettent officiellement celles de «patrimoine immatériel» dans le cadre francophone et de « intangible heritage» dans le cadre anglophone et international pour caractériser le thème. Même si le consensus officiel s'est arrêté sur la terminologie de « patrimoine immatériel», cette dernière mérite un examen particulier. L'étude sémantique et
conceptuelle du nom

- patrimoine,

heritage, héritage...

- d'une part, et

de l'adjectif - immatériel et intangible - d'autre part, offre des éléments essentiels pour procéder à l'analyse conjointe de l'unité terminologique formée par leur association. Les analyses réalisées par André Desvallées16sont des références incontournables. Premièrement, le trouble des termes « heritage» et « patrimoine» lors des discussions sur le patrimoine immatériel n'est pas anodin car ce que les termes désignent évolue, ce qui renforce aujourd'hui la confusion. Ainsi, nous proposons de maintenir l'usage du terme « patrimoine» mais nous laisserons le terme vide de définition pour l'instant. Cette position est en accord avec le fait qu'un « concept» peut être soumis à des interprétations multiples. La pluridisciplinarité des théoriciens engagés sur le concept de « patrimoine» mobilise des points de vues divers: historiques, sociologiques, philosophiques, politiques. .. lesquels se recouvrent inévitablement. Autant de regards influencent les interprétations et diversifient les approches. Les débats mettent en lumière cette situation rendant bien plus complexe une approche claire du thème. Par ailleurs, la bibliographie attachée au concept de patrimoine est si vaste qu'il est quasiment impossible
scientifique de Win Van Zanten, édité par l'Université de Leiden, Commission nationale néerlandaise pour l'UNESCO, La Haye, août 2002. Ce document est apparu comme une nécessité pour la tenue des débats internes sur la Convention pour le patrimoine culturel immatériel régulièrement bilingue, français/anglais.
15 16

Ibid. André Desvallées a réalisé de nombreux travaux sur les enjeux de l'usage des

terminologies. La bibliographie indique ses principaux textes. Son célèbre article «Émergence et cheminements du mot patrimoine », op. cit. se consacre à l'histoire de l'emploi du terme « patrimoine». Directement associé au thème, son intervention à ICOFOM 2000 : «Muséologie et «patrimoine immatériel» : muséalisation, visualisation », Museology and the intangible Heritage I, Edited by Hildegard K. Vieregg, co-editor: Ann Davis., München: Museums - Padagogisches Zentrum, 2000 ainsi que « La muséologie et les catégories de patrimoine immatériel: Questions de terminologie, à propos de Intangible Heritage/patrimoine immatériel et patrimoine intangible », Museology and Intangible Heritage II, International Symposium, 20th General Conference of ICOM, Seoul, Korea, 2004, Complete edition of the papers, Edited by Hildegard K. Vieregg, Brigitte Sgoff, Regina Schiller - Padagogisches Zentrum, 2004 - ICOFOM Study Series - ISS 33 Supplement sont des mines d'informations sur cette question.

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- même pour le spécialiste - de toutes les assimiler et de suivre la totalité des controverses interprétatives qui, pour la plupart s'expriment dans les revues, les ouvrages, les articles, les colloques... Cette situation est régulièrement présente dans des domaines spécialisés où les théories se confrontent allant de la simple nuance à l'antagonisme radical dans les interprétations d'un même concept. Si certains s'opposent en tous points, d'autres divergent sur des éléments ponctuels d'analyse. Il est indispensable de faire la différence entre désaccords, oppositions et contestations. Au cours de l'ouvrage, un certain nombre d'interprétations du concept - autant de définitions possibles - seront proposées car, finalement, l'essentiel n'est pas l'usage du terme mais ce que l'on place conceptuellement derrière lui. Deuxièmement, l'usage mixte des qualificatifs français « immatériel» et « intangible» fait écho aux diverses contradictions qui parcourent le sujet. Il est bien difficile de déterminer d'emblée une terminologie exacte qui corresponde en tout point avec la signification du thème dans sa totalité. Loin d'être incohérent, chaque adjectif a un sens dans le contexte dans lequel il est employé. Leur étude sémantique offre des clefs d'analyse pour une compréhension préalable des idées gravitant autour du sujet, d'où la référence incontournable de l'article d'André Desvallées17. Les éléments mis en valeur par ce texte seront repris et mobilisés à tous moments pour l'argumentation. Plutôt que de dresser un examen terminologique en amont, nous les exploiterons au fur et à mesure dans une approche dialectique car ils structurent la démarche intellectuelle. Par ailleurs, la problématique choisie oriente considérablement l'usage des ressources théoriques. L'utilisation des outils conceptuels issus de l'actualité nécessite d'être posée en tenant compte de la position de l'ouvrage. Pratique courante, les milieux du patrimoine élisent régulièrement des thèmes annuels de prédilection qui absorbent toute leur attention. Ces vagues d'intérêt ont plusieurs avantages. L'effervescence témoigne de l'enracinement social et de la pertinence d'un thème. Elle fait reconnaître ainsi, à la fois, la légitimité de son exploration et l'envergure de ses enjeux. Les moyens logistiques alloués, notamment financiers, permettent la mise en place de nombreux groupes de travail et d'équipes de recherche. Sans conteste, l'effort produit par ces organisations internationales renommées assure un foisonnement intellectuel d'une grande ampleur et d'une très grande richesse à la fois pour la connaissance du thème et pour

17Desvallées André, «Muséologie visualisation », op. cil.

et «patrimoine

immatériel»

: muséalisation,

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l'argumentation. Néanmoins, il convient de nuancer les avantages de cette actualité car le bénéfice offert comporte certains inconvénients. D'une façon générale, les débats actuels posent le patrimoine immatériel, non pas comme un champs à définir mais comme un cadre de réflexion approfondissant des outils conceptuels utiles pour les objectifs poursuivis par les grandes structures. Généralement, il s'agit de définir en compréhension la notion pour en déterminer les problématiques majeures qui se posent sur le terrain. Une telle analyse permet par la suite d'orienter au mieux la mise en place des lignes politiques directives de ces grandes institutions. Or, s'insérant dans un réseau finement cartographié de la gestion du patrimoine, ces organismes possèdent leur propre domaine de compétence: le patrimoine mondial pour l'UNESCO, les monuments et les sites pour l'ICOMOS, les musées pour l'ICOM, etc. et disposent d'une définition de référence, empreinte de leurs interprétations du seul concept de patrimoine et de leur appréciation de son association avec l'adjectif. Les travaux théoriques résultants présentent donc une approche très morcelée du sujet d'étude. Une certaine distance critique face à ces écrits doit être prise pour ne pas risquer une approche monofocale. Le patrimoine culturel immatériel, étudié par l'UNESCO, résume-t-il tout le patrimoine immatériel? L'ICOMOS a consacré sa réunion annuelle de 2003 au Zimbabwe à la mémoire des lieux: préserver le sens et les valeurs immatérielles des monuments et des sites, mais l'orientation des recherches sur la notion de « valeurs immatérielles» rend-elle suffisamment compte de l'ampleur des débats? La 7e assemblée de l'ICOM-ASPAC (Organisation de l'Asie Pacifique Intangible Heritage and Globalization) et la 20e assemblée générale de l'ICOM qui s'est tenue à Séoul concentrent leur intérêt sur les apports du thème pour les musées. Bref, diverses et fluctuantes, ces explorations du sujet ne permettent pas d'avoir une vision théorique globale. Un tel morcellement exige une synthèse car le consensus montre rapidement ses limites dès que l'on place ces productions dans le contexte d'une question générale d'interprétation du concept de patrimoine. Si le soin est pris de les intégrer dans une démarche dialectique plus générale, ces outils intellectuels sont évidemment essentiels pour appuyer une argumentation théorique solide. Il ne sera donc pas question d'en faire l'économie car ils offrent des points de vue d'une grande richesse. Autre précision de grande importance, la rédaction de l'ouvrage s'est réalisée pendant cette vague alors qu'elle n'était pas terminée. La bibliographie ne recense donc pas l'ensemble de ces productions. En revanche, elle indique toutes les ressources consultées pour l'élaboration de cette pensée et dont l'examen critique 27