Peindre et psychanalyser

De
Publié par

"La psychanalyse, disait Freud, est plutôt du côté de la sculpture que de la peinture. Annie Guérineau-Jomelli a choisi de franchir ce "pas de côté" à sa pratique d'analyste en nouant une correspondance entre cette praxis et ces métiers de la création qui la rendent - enfin ? - possible. Elle invente ainsi une intrigue - au sens de ces petits événements de la vie qui forment le noeud d'une pièce dramatique, pièce qui nous conduit aux confins de la création d'une oeuvre." Cosimo Trono
Publié le : jeudi 15 juin 2006
Lecture(s) : 50
EAN13 : 9782296152472
Nombre de pages : 142
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Peindre et Psychanalyser
Correspondance

Collection Art et Psychanalyse Editions Penta

«Il n'y a de psychanalyse que dans son questionnement de l'Autre-Scène. Les éditions PENTA se proposent d'interroger cette psychanalyse dite - à tort - « appliquée» (à tort car « il n'y a de psychanalyse appliquée que sur le divan », disait Lacan), en investissant ces cadres extérieurs qui lui insufflent (avec la clinique du cabinet) ses plus brillantes avancées: l'art, la littérature, la philosophie et les phénomènes de société. Loin de l' autoengendrement stérilisant, la psychanalyse à venir se doit de se référer à ces autres discours qui expriment les «malaises» (<< Unbehagen» disait Freud) qui bouleversent les assises identitaires de l'homme moderne et de ses cultures. »

Annie GUÉRINEAU-JOMELLI Daniel DOUBLIER André JOMELLI

Peindre

et Psychanalyser
Correspondance

Penta
59 rue Saint André des Arts 75006 Paris

L'Harmattan
5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris

www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr cg Penta / L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01069-5 EAN : 9782296010697

Un jour de juin 2003, Annie Guérineau-Jomelli est au téléphone: «Que dirais-tu, mon cher Daniel, d'un échange de correspondance entre nous trois, André, toi et moi? Vous, deux peintres, vos discussions m'intriguent, me déconcertent parfois, me laissent sur ma faim. Pourquoi ne pas les écrire? L'effort en vaut la peine. Pour moi, ce serait un prolongement, une ouverture, un pas de côté à mon métier d'analyste... Tu sais aujourd'hui que ce qui me tient aussi à cœur, c'est d'approcher l'art du clown, son métier. J'aimerais bien mettre mon grain de sel dans vos discussions, mais attention, sans prétention, au gré de notre

rythme à chacun, sans contrainte de forme

000

en libre

association, quoi! » Pour base de départ, André suggère un texte de C. Juliet sur Bram Van Velde, extrait de son Journal,* histoire de nous stimuler, d'enclencher l'écrit. Courage!

* Charles Juliet, Journal, Tome V, L'Autre Faim, Editions POL. 7

Le 31-08-03

A Annie et André Bien reçu hier le texte de C. Juliet sur Bram Van Velde. Je vous livre quelques réflexions impromptues au fil de la plume et de la pensée. Impression première à la lecture du texte (et donc sans doute un peu superficielle) : L'auteur me donne la sensation d'un être étrange, habité par des pensées qui ne me sont guère familières. Je ne me sens pas en « écho» avec lui. Une lecture plus attentive me confirme qu'à travers Bram Van Velde, l'auteur parle souvent de lui: au début « Mon besoin d'élucider ce qui emplissait ma nuit, par la nécessité impérieuse de dépasser mon moi» et plus loin « Est digne d'intérêt celui qui regarde, non ce qui est vu ». Pour quelqu'un qui veut dépasser son moi (?), c'est une curieuse façon de procéder. L'idée que l'objet, le paysage peint etc... n'est qu'un obstacle à une profonde pénétration de soi me laisse perplexe, de même que l'idée de peintres pris au piège (quel langage cruel) du sensible et de la sensation. Monet, Cézanne pris au piège? Comme si Cézanne, devant la Sainte-Victoire, n'avait pas l'immensité devant lui, la difficulté étant de donner par et sur sa toile cette sensation d'immensité (ce à quoi il parvient à la fin de sa vie). Il faut dire qu'il a eu le cran d'accepter 1'héritage. (Voir dans le texte: «A voir eu le cran de refuser ce que lui léguaient les œuvres du passé ». Il me semble qu'il s'agit plutôt là d'une certaine forme de lâcheté, peut-être de peur de l'affrontement). 9

Autre remarque: au bas de la p. 80 et en haut de la p. 81 « devient, comme tout artiste véritable, un penseur ». Si je me reporte au début du texte, où est décrit ce qu'est peindre, il me semble que, pour l'auteur, la pensée est plutôt un rempart contre la vie (c'est-à-dire les émotions, les sentiments, les sensations, le délire, le déséquilibre, etc.). Bien sûr que peindre, c'est vivre, pour un peintre. C'est aussi malheureusement (ou heureusement ?) affaire de talent, de savoir-faire, de travail, de goût, d'esthétisme, de culture, de réflexion. . . Si ces notions de goût, de mesure, de beauté, de laideur favorisent l'artifice, c'est qu'il n'y a pas assez de talent, de travail, de réflexion, de culture, etc. Que veut dire: refus du métier, du savoir, de la culture? Encore une fois, lâcheté ou pose avantageuse? Plus loin, l'auteur croit-il réellement qu'un peintre ne cherche pas à réussir un tableau? L' œuvre est, entre autres choses, le produit de règles, recettes, modèles, calculs, contraintes, altérations. Elles et ils doivent être maîtrisés, compris, assimilés. On peut en inventer de nouvelles, ou plutôt revivifier les anciennes, les transformer, s'amuser avec... En ce sens, (voir ton texte, André) je n'ai pas d'admiration pour Vinci, Rembrandt, Bach. En tout cas, ce n'est pas chez moi ce sentiment qui domine, mais plutôt le fait que ces artistes sont pour moi un réservoir de beauté, d'idées, dont je me nourris. Ces œuvres alimentent ma création et je joue avec, je les confronte à mes propres sensations, comme si je pratiquais avec elles le tennis: elles m'adressent la balle, je la renvoie etc... et je suis très heureux comme cela, car je sais/sens que cela me fait vivre plus intensément. Le rôle social de l'artiste est une question qui vient après ce jeu/je: en tout cas elle n'est pas première. Bien sûr, pour des raisons « bassement» matérielles, je regrette que le statut 10

et le rôle des artistes aient changé, mais on se débrouille comme on peut avec la réalité sociale. En tout cas, ce que je dois à mon époque et qui n'a jamais eu cours dans le passé, c'est l'immense richesse accumulée par des siècles de création et dont je peux avoir facilement connaissance par les moyens de reproduction multiples qui existent. J'ai l'impression d'être invité à une immense réunion d'artistes; je vais bavarder avec l'un, avec l'autre, avec ceux que j'aime, moins avec ceux que j'admire. Et quand je dis bavarder, cela veut dire faire un tableau, explorer dans une toile une sensation, une idée etc... Je laisse mon moi au vestiaire, et j'agis, car peindre, c'est agir. On pense avant ou après. Il vaut mieux éviter de penser pendant qu'on peint. .. Agir pour moi, c'est analogue à l'oiseau qui chante. Il ne chante pas de façon continue: il doit chercher sa nourriture, dormir, mais il y a à certains moments le besoin irrépressible de chanter et je suis presque certain que l'oiseau vit plus intensément dans ces moments-là! Une dernière pensée me vient: la beauté, c'est pour une part la justesse, comme on dit d'une note qu'elle est juste. Sentir qu'on s'approche d'une certaine justesse, qu'une ligne se déplace de quelques centimètres, qu'une couleur s'accorde mieux en ajoutant un soupçon d'orangé ou de vermillon, qu'une direction dominante du tableau trouve sa plénitude, tout cela peut donner cette impression de justesse, à la fois bonheur esthétique mais aussi moral, comme on dit de quelqu'un: c'est un juste. Cela signifie aussi être en accord avec soi-même, être en paix avec soi-même. Il ne s'agit pas d'ordre, mais d'harmonie (ou d'ordre harmonieux ou d'harmonie ordonnée). A suivre... Daniel

Il

Ce samedi 13 / 9 / 2003 Mon cher Daniel, Merci d'avoir commencé à jeter l'encre. A continuer donc, en appui pour moi de ta lettre et du texte de C. Juliet sur Bram Van Velde. Je les prends en correspondance. Et m'aperçois que j'aime la correspondance, dans cet allerretour, écho. Forme aujourd'hui un tant soit peu désuète, car la communication. corn tient lieu le plus souvent de

correspondance. Forme qui engage la main et l'écriture même s'il m'arrive de taper... sur l'ordinateur. Je laisserai de côté le « moi» de C. Juliet, ce qui le pousse à écrire, le rapport au journal intime, qui le plus souvent est pris dans la complaisance narcissique. Brosser l'image, la faire reluire ou mettre à plat des événements que l'écriture peut-être permet de dépasser par la distance qu'elle nécessite, ne sert-il pas à l'écrivain?

Ceci dit - à se poser cette question abrupte: qu'est-ce que
peindre? Que recouvre ce «qu'est-ce que»? A ce « peindre », j'associe pour ma part toujours deux termes: couleur et forme. Peindre est-ce une façon de vivre? Une sorte de réponse, aiguë, parce que quasi réduite à un point, un punctum, soit d'utiliser, au regard de la vie, au regard de la mort l'usage d'un matériau, et des formes, comme une tentative de prendre corps ou de donner corps à l'existence même. En ce sens, peindre s'apparenterait à une éthique, comme le flamenco, la tauromachie, le funambule, le clown, sorte de position limite, limite de l'exiguïté de la position elle-même (exigu, même racine qu'exiger, exigence = peser. . .) Tout bien pesé, orienter toutes ses forces de vie, pour en faire le jeu même de sa vie, réduite à ce point-là justement, me paraît être une sorte de singularité de l'artiste. Y être tout... dedans... Tout dans la peinture, par exemple... 12

Ce ne peut être de toutes façons l'objet d'une visée: peindre pour. .. quoi que ce soit. Voire même peindre pour. .. vivre. Vivre pour peindre oui. Peut-être est-ce en ce lieu de ce «vivre pour.. » que le singulier, la singularité de l'artiste, rencontre l'universel. Car vivre, pour vivre, tout simplement, n'est-ce pas l'ultime position de l'être, de chacun face à la mort ? Continuer de vivre. Continuer la vie de ceux qui nous ont précédé. Accepter l'héritage. L'intégrer. Le dépasser. «Ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le pour le posséder» rappelle Freud, citant Goethe dans Totem et Tabou. La beauté, la place tout à fait particulière faite à la beauté. .. J'aime bien ce que tu dis en lien à la justesse. N'est-ce pas ce qui résonne? Et ce, en lien avec la musique aussi, comme un accord. .. J'ai souvent pour ma part employé ce terme de justesse, à propos d'une position psychique. On peut le dire aussi pour une position du corps ou pour une justesse du signifiant, une justesse de la langue, du mot. J'ai souvent été frappée de l'effet sur le corps d'une interprétation juste, en cours d'analyse, que je fusse en position d'analysante ou en place d'analyste. De la résonance de la justesse du signifiant, qui retrouve, dans le corps, comme une donnée préexistante. C'est la trouvaille ou la re-trouvaille qui fait l'accord. Inventer d'ailleurs, c'est bien ça, retrouver. Alors cette esthétique que tu dis trouver dans l'acte de peindre, dans les gestes, il est vrai, me semble-t-il, que ça recoupe, ça re-joint un point d'accord initial. En ce lien d'accord, l'esthétique et l'éthique se re-joignent, se trouvent. Affiner la langue, au plus près du mot juste. L'appréhender. Je connais bien, pour l'analyse et l'écriture. Mais je pense qu'il doit y avoir, il doit se trouver une justesse plus radicale dans la peinture car la langue, quoi qu'il en soit, 13

ne pourra jamais dire le radical. Elle porte avec elle un nécessaire écart. Ecart de langage... Ecart avec le corps en tout cas. Est-ce le corps (le réel)? qui est appréhendé autrement dans la peinture? Peut-être est-ce ce que tu dis, quand tu parles d'éviter de penser pendant que tu peins. Est-ce un évitement de pensée, ou la pensée qui s'évite, ou le fait que les forces psychiques mobilisées évacuent ce qui arrive et parasitent plutôt le cérébral que la pensée... Le cérébral nous rattrape après. Laisser être, laisser venir plutôt que border, canaliser. Ce que j'approche parfois de la scène, du spectacle, du clown, au travers de l'improvisation, par exemple, me révèle aussi ça : cette non-pensée ou plutôt cette radicale écoute de l'intériorité. Tout parasitage Ge dirais cérébral) qui vise à contenir fausse le jeu. Fausse, littéralement. De nouveau, la justesse n'est plus (ne pas confondre le cérébral, qui a effet de rétraction, avec la pensée. Le cérébral est un rempart, pas la pensée, me semble-t-il). D'où vient cet accord possible? Pourquoi parfois, si souvent, n'est-il pas là - ou plus là ? Comment le re-trouver? Accord de rencontres de plusieurs points sans doute. C. Juliet appelle la beauté l'énergie du vrai; en tout cas, ce vrai, cette justesse, je ne sais si c'est de la beauté, mais c'est de l'accord. Une sorte de chant. De jubilation. Peut-on l'appeler beauté? L'effet peut-être sera beauté. A suivre alors... J'aimerais bien que tu puisses en dire ou en écrire sur ton choix avec Aznar. Le chaînon manquant. Et puis, mais je ne sais plus comment l'articuler aujourd'hui ce qui m'était venu en voiture, en t'entendant parler de peinture, où je l'associais aux mathématiques.. un peu flou, ce jour. 14

A très bientôt. Annie PS: Impossible de trouver le livre d'A. Dumas dont parlait Annie

Lundi 15/9/2003 Suite... plus tôt que prévu. Cette justesse qui m'est si chère dans la langue et qui recouvre une position éthique - tenir le signifiant au plus près - n'est jamais que... ne peut jamais que... être une position que j'ai souvent qualifiée de tangentielle. Une position de tangence. Un point. Réduite à un point ultime. Mais ce n'est jamais totalement ça. La rencontre radicale du « c'est ça» se fait dans la psychose, peut-on dire. Sinon, la langue ne peut qu'approcher au plus près. Ce tout près n'est pas de l'à-peu-près, et le point tangentiel est celui qui permet de dire: c'est ça, il demeure tangentiel. Sinon les bouts de langue, morceaux de mots, rencontrent ou croisent des bouts de corps. Ça se rencontre pour le coup au risque de s'y perdre. Bouillie informe d'où ne se tire aucun son. Cacophonie de matières mélangées. Alors que... hors la langue parlée, le c'est ça. .. du peintre ne rencontre-t-il pas, n'est-il pas la rencontre plutôt, entre le jet, la matière et la forme sur la toile ou le mur? Vu de l'extérieur, la rencontre a lieu. Dernier point, j'en arrête là. Après lecture de la lettre d'André: le moi et le soi. Le soi n'est pas un concept freudien. Le moi, oui. De quel moi et de quel soi parle-t-on ou plutôt comment affiner ces termes quand ils sont employés aussi simplement? 15

L'un et l'autre, quoi qu'il en soit, ont à voir avec le
narCISSIsme.

Et l'injigurable ? Est-ce l'irreprésentable ? Non. Est-ce le non-figurable ? De l'impossibilité à figurer? Est-ce le non-figuratif? Qui ne représente pas de figure? « Figurer, de figure: forme, figure De fingere : feindre Le sens de visage apparaît au XVIIe siècle». (toujours ma source: dictionnaire étymologique de Bloch et Wartburg). A suivre alors. Annie

16

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.