Polyphonies De l'art en psychanalyse

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Comment repenser les liens de la psychanalyse et de l'art ? Faisant recours au spectre des possibilités offertes par la pluralité des genres esthétiques, de la théorie et de la critique littéraires à la "dramaturgie", du "roman" à la "poésie" ou à "l'essai", et jusqu'aux "arts plastiques" et au "cinéma", on tente ici d'explorer les voies polyphoniques du jeu des voix qui résonnent depuis le lieu de la psychanalyse. Une tentative originale d'enrichir avec les catégories de l'art la conceptualisation du devenir et de la direction de la cure psychanalytique.
Publié le : jeudi 1 mai 2003
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EAN13 : 9782296323766
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POLYPHONIES
DE L'ART EN PSYCHANALYSE

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de J'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans Je langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une fonne de vie. Ce bouleversement en profondeur de la cu1ture a ramené les philosophes à la pratique oraJe de J'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de sunnonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement.

Dernières parutions LAURENT FEDI, Fétichisme, philosophie, littérature, 2002. Nora RABOTNIKOF, Ambrosio VELASCO et Carina YTURBE (sous la direction de), La ténacité de la politique, 2002. Maria IVENS, Le peuple-artiste, cet être monstrueux, 2002. Jean-François GOUBET, Fichte et la philosophie transcendantale comme science,2002. Christine QUARFOOD, Condillac, la statue et l'enfant, 2002. Jad HATEM, Marx, philosophe de l'intersubjectivité, 2002. Eric LECERF, Le sujet du chômage, 2002. Gines GRELET, Déclarer la gnose, 2002. Charles RAMOND(éd.), Alain Badiau Penser le multiple, 2002. Sara VASSALLO, Sartre et Lacan, 2003. Edgardo A. MANERO, L'Autre, le Même et le Bestiaire, 2003. Serge NICOLAS, La psychologie de Th. Jouffroy, 2003.

Collection "La Philosophie en commun" dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain et Patrice Vermeren

Roberto HARARI

POLYPHONIES
DE L'ART EN PSYCHANALYSE

Traduit par Gabriela Yankelevich
Version vue et corrigée par l'auteur

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 I0214 Torino ITALlE

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4518-0

A l'opéra, polyphonie des arts, reconnaissant quant à la jouissance.

SOMMAIRE

Préface Première partie ESTHÉSIES 1. Extension de l'inquiétante étrangeté ......................... I. Introduction............................................................. II. Le sinistre et "L'inquiétante étrangeté" .................. III. L'inquiétante étrangeté dans la philosophie ............ IV.. L'inquiétante étrangeté dans les arts ....................... a L'esthétique.........................................................
b La p lasti que. .. . . . . .. . .. . . . . .. . . . . .. . . .. . ... . . . .. . . .. . .. . . . .. ... . . ...

15

V.

Conclusion..............................................................

21 22 24 25 27 27 30 32
37 37 40 43 46 49 53 55 57 59 59

2. L'intervalle (non) perdu dans la direction del a cure.................................................................. I. Introduction............................................................. II. L'intervalle et le plein ............................................. III. Le facteur diastématique ......................................... IV. Le vide, Orient, Lacan............................................ v. Ostranenie: texte littéraire, texte analytique ........... VI. Ostranenie ou interprétation "complète" ................ VII. Épuisement sémiologique et semblant de a............ VIII. Non-sens et le soi-disant "acte" .............................. IX. Le "mort" n'est pas un cadavre............................... x. Intervalle et primatie du signifiant..........................

Deuxième partie LISIBLE/LEGIFÉRABLE 3. Lecteurs: lectures? ...................................................... I. Introduction .... ... ... ..... . .. ... .. II. Exotopie, transgrédient, supradestinataire .............. III. Mise en abyme, énigmes, interstitialité .................. Iv:. Lacunariété, promenade intertextuelle, isotopie ..... v:. Apologue, camavalisation, voix plénivalentes ...... VI. Le mi-Iecte du bon lecteur ...................................... Post-Scriptum. L' anti- Hamlet? ...................................... I. .............................................................................. II. ............................................................................. 4. L'acte de lire la psychanalyse
I. In tro duc t ion.

65 65 67 68 69 70 72 75 75 78 83 83 84 85 85 87 89

....................................

... . .. .. .... . . .... .... . .. ... ... . . .... . .... . .. .. . .... . .... . ..

II.

Auteur, texte............................................................ a. ..............................................................................

b.
III. IV.

..........

Le lecteur: ses lectures ............................................ La position subjective de la lecture
indici elle-cri tique. .. ... .. .. . . .... . ... . .... . .. ... ... .. . .... .... . .. ... .

Troisième partie LATRINES 5. Invention poétique invention psychanalytique .........
I. II. Propo s . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . ... . . .. .. .... . .... . .. ... . ... . .. .. . .... . .. .. . .... . ... . . .... . . .. Di s co urs

Évocation, dérision................................................. "F aire levers" ......................................................... Allusion. Plurisens, non-sens .................................. Laconisme, acuité.................................................... Ponctuation, scansion.............................................. VIII . Versus la littérali té .. ...... ..... ..... .............. .... '" IX. Acting-out: hors-parole? ......................................... x. Clinique du texte .................................................... XI. Faisons un vers.......................................................

III. IV. V. VI. VII.

95 95 96 97 98 100 102 103 105 108 109 111

6. La narrative excentrique .........................................
I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX.
x.

Depuis la répétition de l'échec................................ Fantasme, jeu et narration ....................................... La narration égocentrique ....................................... L' anti-héros excentrique......................................... L'anti-héros réaliste................................................. L'anti-héros naturaliste........................................... Mois partiels et roman psychologique .................... Courant de conscience et monologue intérieur....... Textes de plaisir, textes de jouissance .....................
Cone I us ion. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

113 113 114 117 119 121 122 124 125 126 128 131 131 138 145 148 151 153 153 154 154 155 156 157 162 163 168 172

7. Bataille et la lave pulsionnelle ................................... I. Lave ......................................................................... II. Œil volcanique fécalisé ........................................... III. Jésuve ...................................................................... IV. Perte, rencontre, pression........................................
v. Pour cone lure. . .. ... .. .... .. .. ... .. .. ... .. .... .. ... .. ... .. ... . .... . .. ..

8. Séminaire, non-dit: Barthes, O. Paz ......................... I. Introduction . II. Inséminer ...............................
a. ................................................................................. b. ................................................................................. c. ................................................................................. d. ................................................................................. e. .................................................................................
f.
.............................................................................

III. In di t ............................................................................ IV. In fine.........................................................................

9. I.

Quatrième partie LUMIÈRES Psychanalyse du montage psychanalytique Montage de la pulsion

177 177

a. Introduction............................................................ b. Le montage d'un collage surréaliste ...................... II. Démontage de la pulsion ............................................ a. Métaphore et métonymie. ...... b. Le cinéma: montage d'attractions....................... III. La direction de la cure: cadr{ag)e Ys. montage ....... a. Deux cliniques ..................................................... b. Sous le signe du cinéma...................................... I\'. Conclusion.............................................................. 10. À propos du film "Dernières images du naufrage", de Eliseo Subiela ....................................................... I. Méthodologie en surface ......................................... II. Introduction: le titre, certains noms ........................ III. Le fi1m ..................................................................... I~ Une lecture.............................................................. a. L'expérience de la limite ..................................... b. Giro{s)ndo: le retour du même ........................... c. Les textes poussants ............................................
d. S. s. S .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

177 179 183 183 185 189 189 207 221

e. Le "petit salut" ....................................................

225 225 228 230 232 232 235 236 242 244

uGenerally I am opposed to painting which is concerned with conceptions o/simplicity.

Everything looks very busy to me. " Jaspers Johns (EE.VU., 1959)

PRÉFACE

"Interpréter l'art, c'est ce que Freud a toujours écarté, toujours répudié. Ce qu'on appelle [...] psychanalyse de l'art, enfin, c'est encore plus à écarter que la fameuse psychologie de l'art qui est une notion délirante. De l'art, nous avons à prendre de la graine. À prendre de la graine [. ..] pour autre chose, c'est-à-dire pour nous en faire ce tiers qui n'est pas encore classé, en faire ce quelque chose qui est [...] accoté à la science, d'une part, qui prend de la graine de l'art de l'autre, et j'irai même plus loin, qui ne peut le faire que dans l'attente de devoir à la fin donner sa langue au chat". J. LACAN, Séminaire "Les non-dupes errent", 21} séance du 9/4/74, inédite.

I

Peut-être n'est-il pas vain de rappeler un cliché, issu du codage traditionnel existant à propos de la place qu'occupe la Préface des livres. Ainsi, pre facto, ou préalable au fait, n'est qu'un postfacto, ou postérieur au fait. Autrement dit, il s'agit certes du site initial du livre, mais sa rédaction advient presque toujours une fois l'auteur confronté à son ouvrage terminé. Cette relecture,

15

cette sorte d'incarnation de l'auteur, présumé premier lecteur de son propre texte, donne lieu, moyennant le contexte ''préfacique'', au glissement de cette caractéristique vers le lecteur recherché, celui étant capable de supposer à l'auteur un savoir fourni par le lecteur. Certes, le rôle "omniscient" hypothétique joué par l'auteur, en ce qui concerne son œuvre achevée, invite dangereusement à mettre en place cet espace afin de donner au lecteur une sorte de "mode d'emploi". Toutefois, tel qu'on pourra le constater dans les travaux intégrant la seconde partie de mon livre, la conception

de la lecture qui y est présentée me libère - j'en suis certain - de
tomber dans cette tromperie. Énonçons-la autrement: cette dernière consiste à prétendre que le lecteur est régi par un mandat spéculaire lancé, dans ce cas, depuis cet espace et grâce à cette plume. Pourquoi donc dessiner cet espace au lieu de laisser le livre "se faire lire" tout seul? Qu'y a-t-il lieu d'articuler ici qui ne soit redondant avec le texte lui-même? Voyons séparément les réponses possibles à ces questions. Il me semble prudent, tout d'abord, de signaler quelles sont les entreprises desquelles ma proposition tente de se dégager. Les

signifiants "art" et "psychanalyse" étant en jeu - ou bien, de manière plus restrictive et indicative, ceux de "littérature" et

"psychanalyse" - ils ont sans nul doute fait couler beaucoup
d'encre. Je pourrais énumérer, en guise d'exemple, dix-sept de ces ouvrages - voir références 1 à 17 - dans lesquels la trajectoire épistémique, en dépit de l'apparente variété de nuances, tendances et/ou orientations psychanalytiques, paraît commune, solidaire et cohérente. Ces textes, en effet, extrapolent et retrouvent le savoir déposé par l'expérience de la psychanalyse dans les œuvres d'art et/ou chez les artistes (dans leur "pathologie"). Vicié de nullité, n'étant pas vérifiable dans sa gratuité, ce recours tautologique écrit des pages depuis lesquelles notre discipline se prête à une parfaite critique disqualifiante, étant donné ses abus et son insipide logomachie. Cela dit, je n'insisterai pas sur ce point - celui de la

psychanalyse appliquée - car il sera remplacé, sous des biais
différentiels, au sein même du texte.

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Quant aux exclusions et précisions méthodologiques, je tiens à souligner que mes paroles ne s'introduisent guère non plus dans l'élucidation des caractères définissant l'art. C'est pourquoi je

pars de l'idée - quelque peu prétentieuse, voire complice

-

que

lecteur et auteur conviennent dans l'ensemble de ce qui doit être appelé "art" (et/ou œuvre artistique ainsi que ses "critiques" correspondantes ). Pour tâcher d'être claires, ces lignes s'inscrivent dans le but
-

ce qui est signalé emblématiquement par la citation-épigraphe

de Lacan - d'''apporter'', d'importer depuis l'art à - ou vers -la psychanalyse. Énonçons-le sous forme de question: la psychanalyse, que peut-elle prendre de l'art? Quelles notions, quels détours, quelles approches de l'art s' avèrent- ils pertinents, en tant que termes ou secteurs du savoir pouvant enrichir l'ensemble ouvert composé de l'actuel corpus conceptuel de la psychanalyse? Ou encore: que peut apprendre - et appréhender -la psychanalyse de l'art ? En ce qui me concerne, il convient de préciser que cette

manière de poser les rapports disciplinaires m'accompagne en acte - depuis fort longtemps* ; nonobstant, je tiens à souligner
-

tout particulièrement le champ commun entre disciplines concernant le tripode tracé entre ce livre et mes deux précédents. Pourquoi? Parce que si la réflexion de Lacan sur la manière dont Joyce enseigne la psychanalyse engendra Les noms de Joyce18

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PREMIÈRE PARTIE ESTHÉSIES

1. EXTENSIqN DE L'INQUIÉTANTE ETRANGETE
"Hasta Bivar ovieron agüero dextero desde Bivar ovieron agüero sinistro. [Jusqu'à Bivar ils n'entendirent que des présages à droite, depuis Bivar ils n'entendirent que des présages sinistres (à gauche)]" ANONYME, Poème du Mia Cid
"[. . .] eternidad [. . .] uno de los pilares emotivos de la vision siniestra. [...] éternité [...] un des pilliers émotifs de la vision sinistre." L. BAD!!, Frases espontaneas [Phrases spontanées]

"El uno yo subânima aunque insepulto intacto bajo sus multicriptas con trasfondos de arcadas que autonutre sus eeos de sumo experto en nada mientras creee en abismo." [L'un moi sous âme quoiqu'intact non enseveli sous ses multicryptes aux arrière-fonds d'arcades qui autonourrit ses échos de grand expert en rien tandis qu'il grandit en abîme.]" O. GIRONDO, "El unonones", En la masmédula ["L'unimpairs", Dans la plusmoëlle]

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I. INTRODUCTION Le cycle Psychanalyse à Arts visuels rend compte de la continuité du travail entrepris en 1983 avec la Fondation du Centro de Extension Psicoanalitica. J'ai eu l'occasion de l'exposerl, mais il y a lieu de le réitérer: cet organisme a posé, d'emblée, un projet

fort nouveau

-

voire inédit

-

pour autant qu'il se proposait de

réunir les travaux des psychanalystes suiveurs de l'enseignement de Freud et de Lacan, provenant de différentes institutions, aux cheminements distincts et prêts à collaborer régulièrement auprès de la Secretaria de Cultura deI Gobierno de la ciudad de Buenos Aires - dont le responsable était alors Mario O'Donnell en proposant des activités ouvertes au public à titre honorifique. Lors des réunions constitutives, le C.E.P. commença à prendre une importance statutaire, ce qui impliqua, outre l'organisation et la
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programmation, que ce groupe pionnier

-

que j'ai eu l'honneur

de coordonner initialement sous le nom de Mayéutica-Institucion

Psicoanalitica - dût se consacrer à l'élucidation du terme convoquant: extension. Tâche aucunement simple et guère conclue, mais qui donna prise à une suite de fermes précisions au moment de conclure - vers la fin de 1988 le premier cycle
-

d'activités qui s'était déroulé au Centro Cultural General San Martin. Je tiens donc à faire brièvement allusion à ces précisions, dans la mesure où ce chapitre reprend la notion d'extension.

Il convient de préciser, en premier lieu - et pour commencer par les exclusions - qu'il ne s'agit point de la diffusion, divulgation ou vulgarisation de la psychanalyse, puisque ces entreprises visent à obtenir le plus souvent une chute du niveauainsi que de la précision et/ou de la rigueur des concepts, en
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vue de les "rapprocher" du grand public. En tous cas, lors de plusieurs introductions ou approches à certaines problématiques qui eurent lieu au C.E.P., on accorda de ne pas présupposer de savoir aux assistants, sans faire pour autant de lourdes concessions. Dans ce sens, et pour suivre l'exemple de Freud, le fait d'adopter son style dans les Leçons d'introduction à la psychanalyse2 fut nodulaire.

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Deuxièmement, il ne s'agit guère non plus de ce que Lacan appelait "déviation bouffonne":3 la psychanalyse appliquée. En effet, cette disqualification lapidaire devient fort congruente lorsque l'on saisit les desseins de cette "application" : retrouver

ailleurs - dansune œuvred'art, par exemple-le mêmedu même,
ou encore du même; c'est-à-dire, une répétition imaginaire4. Position subjective, laquelle, n'implique pas du tout, bien entendu, celle de l'analyste. Pourquoi? Parce celle-ci se fonde sur son désir, celui-ci ouvrant son écoute vers le hasardeux, le surprenant, l'inespérable. D'autre part, extension n'est pas interdiscipline ; cette dernière, on le sait, soutient les jointures qu'elle propose, basées sur le honteux préjugé d'après lequel les disciplines

ont mal morcelé des parcelles de savoir global et il faut donc œcuménisme? - joindre pour unifier.Rien deplus clair: lorsqu'à
-

la naissance du C.E.P., nous essayâmes ce cheminement, chacun affinnait que "le spécialiste" de l'autre branche en savait plus long et qu'il revenait donc -logiquement - à chacun de "parler de son affaire". Ah ! Et cela pourvu que les analystes n'interprètent
personne. . .

Bref, pas de concessions sans retour, ni de répétitions imaginaires, ni de renforcement de paranoïas occlusives. Alors, qu'en est-il de l'extension de la psychanalyse? Je puis affinner en acte, et en tant que conceptualisation a posteriori que le tenne

introduit à cet égard par Lacan - tout en le conjuguantavec et en
le différenciant de l'intension5 -, constitue un champ inéluctable de la praxis et de l'expérience de l'analyste qui consiste à s'introduire dans des problématiques d'autres disciplines pour qu'il lui soit possible, moyennant l'analyse, de soulever nouvellement des questions, de tracer de nouvelles frontières, de générer de nouvelles problématiques, de dédaigner des items imaginaires, d'enrichir le corpus conceptuel, d'indiquer une ligne, un projet. Et cela, envers des disciplines avec lesquelles la psychanalyse entretient des rapports contingents. Il est clair que sur ce chemin, on peut en venir à découvrir des concepts qu'il y a lieu de "reprendre" - centripètement, cette fois pour la
-

23

psychanalyse6. Comment donc "reprendre" ? Les a-t-elle eus, puis perdus? Certainement pas: il s'agit de la reformulation constante des périmètres frontaliers de la psychanalyse, lesquels s'avèrent agrandis, y compris par l'incorporation de vecteurs "étrangers". Ce qui, pourvu que l "'importation" se fasse rigoureusement, ne connote nullement la greffe d'un corps étranger. Pour qu'il en soit ainsi, il faudra donner des raisons fondées pour défendre l'opération en question, laquelle doit rester à l'abri des naïves et hâtives homonymies. Et bien, nous mettrons à l'occasion en acte un bref chapitre du dessein évoqué, à partir d'une catégorie nodulaire telle que l'inquiétante étrangeté, dans son extension vers un vecteur de la philosophie et un autre de l'art (où nous nous centrerons sur la plastique tout particulièrement). Mais, pour ce faire, il faut mettre àjour succinctement certaines notes de l'inquiétante étrangeté chez Freud qui nous faciliteront l'élucidation de son "intérêt multiple"?

II. LE SINISTRE* ET "L'INQUIÉTANTE

ÉTRANGETÉ"

Le vocable Unheimliche fut introduit par le créateur de la psychanalyse bien avant l'écriture de l'article portant ce nom. À cet égard, un parcours sur son œuvre nous offre, tout au moins, les notes suivantes que l'on peut situer dans une chronologie de l'avant et l'après la rédaction en question et selon le mode de création d'un concept. C'est un sentiment surgissant face au déjavu, c'est-à-dire, au souvenir d'un fantasme inconscient8; il survient également lorsque l'on épie auditivement la scène primaire9; ou bien dans la certitude que toute pensée va forcément se concrétiser10. Il inclut, sans aucun doute, la réponse face à animistesl2; il caractérise également une manière de réagir au

l'inhabituel, à l'incompris, à l'inattendu Il , ainsi que les croyances

*

NdT: En espagnol, le terme allemand Unheim/iche a été traduit par "/0
siniestro" (le sinistre, ce qui est sinistre).

24

par exemple )14 ; ce dernier point est lié, par ailleurs, "au chez soi" (heimisch)l5, et implique finalement la redoutable castrationl6, aussi bien que la hâte avec laquelle l'ontogénie doit résumer la phylogéniel7. La plupart de ces caractères était déjà donc thématisée bien avant la systématisation élaborée dans le texte de 1919. Or, on a reconnu petit à petit que cet article admirable s'avérait crucial pour l'intellection de l'angoisse et de la répétition. Nous ne résumerons point ici son texte, mais ponctuerons quelques items essentiels sur lesquels, à notre avis, on ne s'est pas encore assez penché: a) si la répétition a lieu avec une différence, le "retour du même" - qui n'est donc plus répétition - devient de l'inquiétante étrangeté, du fait de noyer la métonymie, le glissement du désir, l'identité de perception étant ainsi "certifiée"18 ; b) l'inquiétante étrangeté est ce qui angoisse, car elle situe le sujet face à une intrusion imaginaire de la jouissance de l'Autre, manifestant par là ce qui devait demeurer caché; c) cette manifestation doit être nettement séparée du retour du refoulé, puisqu'elle conforme un retour du dépassé
(Überwundensein)
19.

dangerl3, lequel n'est le plus souvent que quelque chose d'ancien et de familier, refoulé et qui retourne de la sorte (dans l'hypnose,

Par conséquent, cette opération rend compte

de ce que l'angoisse exsiste au Symbolique; d) l'inquiétante étrangeté confonne également une catégorie de l'esthétique, cette discipline n'ayant pas pour objet exclusifl'élucidation du beau20. D'autres ponctuations plus spécifiques surgiront dans les paragraphes suivants.

III. L'INQUIÉTANTE ÉTRANGETÉ DANS LA PHILOSOPHIE
Quelques années après la parution du texte de Freud, M. Heidegger rédige son remarquable L'être et le temps (1927). Le philosophe, connaissait-il l'œuvre de l'analyste? Ce n'est pas ainsi explicité, toutefois, et même si Unheimliche est un vocable assez fréquent,

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