//img.uscri.be/pth/7228fffbdfe34e603277f0bb91adf68736629340
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,85 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Portrait de l'artiste en naufrageur

De
228 pages
A la façon d'un journal, ce texte polymorphe tente de révéler les préoccupations soulevées par une pratique artistique, son origine et ses questions esthétiques. Portrait de l'artiste en naufrageur est un texte sur les objets artistiques que produit Jean-François Robic, mais bien davantage encore il est un texte autonome de ces objets. Autonome mais pas séparé. C'est une chronique qui rend visible le monde qui nous entoure et qui brusquement s'augmente de l'histoire personnelle, de l'histoire intime. C'est un texte qui montre l'être de chacun, et dans ce sens, il est un texte théorique et littéraire. Un manifeste artistique.
Voir plus Voir moins

Jean-François ROBIC

Portrait

de l'artiste en naufrageur
sur les travaux maritimes

Avant propos de Germain Roesz

L'Harmattan

en mémoire

de notre ange L.ofeh,

qui a quitté

fa rive

5 etu an tensor Graet a zour

Hag a dan
Heol bras an envor LAkaet da badout

(Manu Lann Huel)

(Ç) L'Harmattan,

2002

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-2755-7

Des rives du texte
Il serait hypocrite de démarrer ce texte en ne précisant pas au préalable mon accord intime à l'œuvre de Jean-François Robic. D'une certaine manière le texte renvoie à un entretien continu. Je me fonde sur la mémoire, sur les coups de fil, les fax, les courriers, sur notre collaboration universitaire, sur notre collaboration artistique dans L'épongistes. Je me fonde comprendre. sur l'effort quotidien pour comprendre. Se

La vie
Cette proximité rend l'objet de ce travail plus facile parce qu'il saisit, dans l'intimité des confidences, dans la fulgurance des analyses, dans les oppositions constructives qui nous appellent, cette réalité du travail artistique toujours lié à la vie. Lié à ce qui traverse la vie, à ce qui échoue quotidiennement dans nos têtes en dérivesl, dans nos engagements, dans nos paumes muettes. Si notre itinéraire politique se rejoint parfois il ne constitue pas en totalité notre rencontre. C'est bien davantage une indignation identique et entretenue qui nous lie. Ce que nous accordons à l'art, je veux dire ce que nous pensons que l'art peut être, nécessite continûment discussions, analyses, objections. Si déjà faire ce que nous faisons artistiquement est un engagement (au sens politique) il faut l'intensifier par la critique, la connaissance historique, sociologique et philosophique. C'est la base de notre rencontre. L'humour n'en est pas absent qui permet de communiquer l'horreur (du mônde) aux fms d'entendement. C'est encore et aussi une forme de la poésie.

1 Jean-François Robie évoque dans son texte Rives du Styx, Rives du Chili, Rives de inaccessibles. Dériver (dérive( s)) est donc une n'est pas justement être en un endroit, comme
"Le nvage n'est pas spécifique, il est jonction,

la rive en des formes multiples: Rivage, Lavoirs, Rives de 1'ourbières, Rivages posture tant artistique que théorique. Ça figé. Robie dit au ~f2. L1eu du naufrage:
il est les deux et ni l'un ni l'autre. "

il est passage,

Introduire

du temps

D'une autre manière notre texte est plus une introduction au Naufrageurl qu'une préface. Il tente de montrer comment le texte de Jean-François Robie cerne autant l'œuvre qui se fait que l'œuvre faite. Il visualise (rend visible) ce que Bernard Vargaftig appelle l'arrière monde de toute œuvre. C'en est moins la part cachée que la part dévoilée. Ce qui s'étend sur les grèves bretonnes c'est le ressassement infmi des vagues et des scories de la mer et dont on comprend, au travers du texte, aux termes des séquences, que ce sont les joyaux du polissage du temps. La mémoire n'est pas usée, c'est nous qui abusons la mémoire. Cordages noués, et déchirés, et déchiquetés, et bois flottés, et blanchis, et lavés, et signes érodés du labeur des marins. Et. Cette merveilleuse découverte, unique, rassemble sur le sable ce qu'il ouvrait déjà dans le ciel. La question est comment cela ressemble sur l'autre rive. Ne serait-ce pas la copie, et donc l'unicité de la copie, au travail ? Sur chaque plage se rejoue le dépôt du déferlement des vagues. Nous ne chipoterons pas sur les hauteurs différentes de celles-ci dans des mers différentes. C'est pour cette raison que Robie ne copie pas. Il arrange le faire voir du monde. Ille pense comme une image préalable. Il iconicise la photo qui croit copier le monde. Il renvoie donc au monde. Il ramasse, il collecteZ, il rassemble la dérive pour faire surgir l~ naufrage. Il est son propre radeau. Il l'habite de lectures de voyages, d'aventuriers de toutes sortes, de poètes étranges, de vies souterraines et de connivences familiales. Il met du temps à produire l'installation. Il y met le temps de sa Vie.
~<~

1 Le titre du livre est Portrait de l'artiste en Naufrageur. Si j'use d'une réduction c'est parce ~u'il me semble que l'artiste et l'objet qu'il propose vont de concert, l'artiste est naufragé, lobjet est naufragé. Ils ne sont les termes ultimes d'une recherche, ils sont ce qui échoue d'une véntable aventure. Flux et reflux. Us des flux. Fluxus. Dans un sens identique Jean-François Robie invente si justement le verbe naufrager. 2 Il ne collectionne pas.

6

N aufrager c'est ramasser

des débris.1

C'est la faute aux copies
Que ce soit pour le travail de copy-art dont on connaît la présence et la prégnance sur la scène nationale et internationale, que ce soit pour ses installations, sa recherche sculpturale vers laquelle nous dirigerons notre étude, et bien entendu pour son travail au sein de L'épongistes (déjà évoqué) dont je suis l'autre acteur, le geste clef est la collecte - de l'image - de la référence de l'épopée - de l'objet. Il me paraît important de dire que cette collecte ne démarre pas le travail, mais qu'elle en est un élément constitutif. Parcourir pour faire œuvre n'est pas produire une ligne droite, mais se déplacer dans son territoire pour, de temps en temps, saisir une ligne droite ou courbe. Jean-François Robic fabrique des livres dont le mode créatif est la photocopie. Il en connaît tous les mécanismes: déplacement du document, effacement, ne pas cuire le tonner, jouer de la superposition, augmenter l'encre jusqu'à n'avoir que l'encre, décaler, imprimer sur tout support, tramer, réduire, user, effacer jusqu'à l'effacement. Dans son travail de retour du coumOeril copie, puis modifie, puis renvoie à l'envoyeur, ou son enveloppe d'origine, ou le texte, ou les deux, selon. Cette modification entraîne des distorsions visuelles et linguistiques: un rat qui grignote évidemment l'enveloppe, Ne pas plier, photocopie à l'ancienne, séquelles de la poste, du voyage de la lettre. Ce renvoi si bien nommé somme le récepteur à suivre l'itinéraire de son courrier, de sa pensée, de la période à penser. D'une enveloppe anodine nous passons à une interrogation fertile. Il a à son actif plus de 140 livres. Dans la collection Les Guides Noirs il nous entraîne dans un tourisme radical où nous visitons des textes décalés, mais collant à une réalité que nous ne voulons
1 ln

~ 200 Souvenirs

de vacances.

7

plus voir : «Les maisons étaient basses, misérables, défraîchies malS pleines de vie. Exactement à l'image de mon ami. Les tonneaux envahissaient encore à cette époque la chaussée. Il pleuvait sur ma tête depuis les draps, les culottes, les bleus de travail installés à sécher haut, sur les cordes à linge, placées en travers de la rue.l » Les images parlent le délabrement, l'effondrement, les gravats. Mémoire sombre de l'habitant oublié. Les mots sont tantôt sur le mode poétique ou sociologique, ou historique. Le numéro 6 montre une photographie d'une cérémonie nazie Universitatsfeier 1942, dans l'aula du Palais Universitaire de Strasbourg. Les enseignants écoutent doctement l'intervenant à la tribune ornée d'une croix gammée. L'image fait froid dans le dos. Le Guide Noir visite l'histoire pour aiguiser notre mémoire. « Pendant les quinze dernières années j'aurai recherché le passé de J'avenirdans mes images (...)2 »

L'épongistes L'épongistes nous lie dans l'humour, dans la lucidité face au monde culturel. Pour premier constituant nous provoquons un face à face à (avec) l'histoire de l'art. Où nous avons Jean-François et moi une histoire que nous discutons dans l'histoire. L'épongistes est un duo constitué en 1995 qui agit par cartes postales et sentences ironiques et cruelles, qui se produit en performances de poésie sonore ou encore présente des installations qui incorporent l'espace, qui critiquent, pour le dire rapidement, le champ de l'art.
1 Patrice Quéréel et Jean-François Robie in "Les Guides Noirs n° 12, Champ-de-foireaux-boissons". Jean-François Robie invite aussi d'autres artistes - plasticiens et écrivains - pour les Guides Noirs: Patricia Collins, Dominique Delhaye, Didier Guth, Philippe Morice, Sylvie Villaume.
2 Dans

~ 14.

lmproduire le monde.

8

L'accord que je cite en exergue de ce texte n'évitera aucunement les questions, les oppositions. Cet accord est une construction. Plutôt que de refaire le énième texte apologétique sur un artiste il s'agit ici d'autre chose: d'aller au fond. Pas de naviguer à vue, mais plonger. Le naufrage est souterrain. Aussi les questions abordées le seront transversalement: il y a une œuvre, il y a œuvre, elle nomme son auteur, elle le défmit, elle a une origine qui interroge une origine. Il y a une œuvre ou des œuvres qui rappellent d'autres œuvres dans l'histoire, ou d'autres attitudes de l'histoire. S'agit-il de les poursuivre? De les assumer? S'agit-il de dire que cette voie là n'est pas achevée? S'agit-il de l'éternelle question qui fait débat entre la raison et l'émotion? Jean-François Robic est un boulimique des images. Il vaudrait mieux dire des documents. Il traque les traces de vie dont témoignent les images. Illes associe à des textes très documentés, de l'époque où il écrit à distance pour mieux approcher cette ~a) réalité perdue. Le toner de la photocopieuse agit chez lui comme un surgissement. Le noir est la lumière poudreuse des liaisons humaines. Ces liaisons sont cultivées. Les objets, la photocopie, la photo copie l'objet de la photo copie l'objet de la photocopie copie la photo. Mots enchaînés à l'identique de ce que crache le copieur. La série sur Erika: tant d'encre, tant de fuel, épaisseur gluante de la copie. « Il faut bien le reconnaître, le toner du copieur et le mazout de l'Erika, c'est un peu la même chose. Quand il s'échappe de la machine, il envahit toutes les images de notre vie.1 » Il faut faire retour sur l'histoire "populaire" de l'artiste (son origine) qui marque véritablement le champ de ses interventions. Groupes familiaux aux engagements constitués, aux discours en adéquation avec les luttes sociales. Une vraie vie qui donne corps
1 ln "Des pelles et des seaux, La saloperie 2", 2000, C'est la faute aux copies.

9

à la pratique artistique. V oir le ~ 98. Cadavres dans la seine où il rappelle la mort des algériens sous le préfectorat de Papon. Il s'agit également d'insister sur les mots, les noms et les langues qu'il utilise et qu'il revendique: faubert, Caudebec, Blavet, varech, glannad, mascaret, le breton, l'exil en Alsace, l'engagement politique (toute œuvre est engagement). En bien des points sa posture pourrait être qualifiée de mélancolique en une période qui ne sait plus voir ce qui fonde la quête même des artistes. Mais de fait il n'en est rien. La dimension de son évocation ne se satisfait pas de la proposition d'une image. Celle-ci est toujours argumentée, mise en relation. Il tisse un univers qui discute autant le passé que le présent. Il ne renvoie pas au passé, il oblige à le considérer pour entrevoir les errements contemporains. Il ne fait pas de l'histoire contemporaine une répétition de l'histoire ancienne. Il montre simplement comment nos mécanismes de consciences sont altérés ou déviés par une trop grande proximité. Il se bat en fait contre la cécité et la bêtise. Voilà bien une réponse de l'art. Il entasse des bois flottés. Mémoire issue d'horizons multiples. V oilà le pourquoi de cette pyramide alors que la vue des humains ". s ," arrete au cotolement. Pourquoi transporter ailleurs ce qui se constitue dans l'atelier. Ce qui fait sens dans l'atelier. L'artiste échoue sur la grève, il sent, il hume, il inspecte, il découvre, il invente des visages aux histoires qu'il connaît. Les mots fouettent comme une vague, comme un vague à lame. Les mots crachent ce qu'ils entrevoient. Mélancolie du cimetière des bateaux. Ne pas les démembrer. Ils sont aussi la mer. Le bateau est le ventre de la mer. Le Flot est une barque fantôme constituée de toutes les barques. Réceptacle et empreinte. Le voyage est le fondement du travail de Robie. Inventorier les bittes d'amarrage du port de Rouen c'est justement couper les amarres, c'est entrevoir les milliers de bateaux qui ont mouillé là, qui sont revenus, qui ont disparu, qui ne sont pas revenus. C'est entrevoir la multiplicité des liaisons 10

d'un navire à l'autre. La bitte d'amarrage c'est une ralson rhizomique. Le renversement, le retournement, le retour au loin, le départ sont d'autres formules récurrentes dans son travail.

Dans les étoiles
Des bois appuyés contre un mur. Ils tiennent des cibles. Ils ciblent la cible. Des grands des petits. Les cibles sont trouées. Le mur est un hasard heureux, détrempé, presque a fresco, délavé. Le mur cible l'histoire d'une peinture dont beaucoup pensent qu'elle a déserté l'œuvre de Robic. De fait il prend appui sur elle. Il accueille le mur peinture comme la cible accueille les morceaux de bois. Ici les cibles ne sont pas alignées. Elles sont à la portée de tout le monde. Chacun cible sa cible et la possède. Les balles en attente sont les stèles brillantes qui constituent la cosmogonie. Les balles ici absentes sont les étoiles qui relient le sol Qes branches) au cosmos Qes cibles). Cette installation a le sens d'un travail à long terme. Elle questionne au plus loin ce qui noue les relations entre les hommes. Elle évoque l'interrogation sans réponse, et le questionnement analytique qui engage des directions. Jamais elle n'est didactique, jamais elle n'est afftrmation, jamais elle n'est image. Ou alors elle est l'image au sens de l'objet, au plus profond de l'objet.
«Toutes mes images sont des fauberts. »

La copie recycle les matières des débris. Recyclage et récupération redonnent vie. Dans ce sens il invente le terme de Bris-collage. La procédure visite l'imagerie du monde: les tableaux de l'histoire, les histoires de l'histoire, les débats du (ou sur le) paysage. Et par dessus tout l'interrogation du comment ça se constitue. On comprend comment l'artiste provoque le changement dans Il

son travail, comment, partant d'une peinture d'image il ne quitte pas la peinture en échouant sur ces objets ramassés. Le faubert est ce balai qui nettoie le pont des bateaux, qui peint entre la tempête et le métal du bastingage ces éphémères apparitions de signes, ces chorégraphies de marins qui tanguent, ces actions brutales et rapides, ces mots d'ordre et de désordre, ces grincements du roulis. Oui, indéniablement cela aussi signe la peinture. Portrait de J'artiste en naufrageur est évidemment un texte sur les objets artistiques que produit Jean-François Robic, mais bien davantage encore il est un texte autonome de ces objets. Autonome mais pas séparé. C'est une chronique qui rend visible le monde qui nous entoure et qui brusquement s'augmente de l'histoire personnelle, de l'histoire intime. C'est un texte qui montre l'être de chacun, et dans ce sens, véritablement, il est un texte théorique et littéraire. « L'os est l'envers de l'eau. » V oilà bien ce polissage des mots qui nous dit que le naufrage n'est pas' la fm. Voilà bien pour une fois une parole qui abandonne à l'observation le flux de la vie. C'est donc un manifeste artistique. Germain Roesz, août 2001.

12

Colligation
Pour introduire je Naufrageur

in Balbec 1.bis F'NOUIL 2. Le bac de Caudebec 3. La rive gauche de la création: Espar-Seine 4. Le faubert 5. Dans le flux le reflux 6. l'Homme d'Aran - le harpon 7. L'os est l'envers de l'eau 8. La plage du Havre 9. Collectionner ou construire 10. Naufrageur de la nuit 11. Cimetières de bateaux 12. Lieu du naufrage 13. Le monde entier 14. lmproduire le monde 15. Le Fleuve 16. Dans la vasière 17. Bois flottés dans le Nord 18. Branchiopodes et figures au bord de la mer 19. Réservation 20. Souvenirs de vacances 21. Mes Noirs-tableau 22. Images - matière 23. Anatifes gâtés 24. Le droit de varech 25. Vente de débris 26. Carte de navigation fluviale 27. Naufrage 28. Feu de camp 29. Le Noyé 30. Héroïque fantaisie 31. La déesse Ganga 32. Rêve de William 13

1. Made in laine - ready-made

33. Pour allumer un feu... 34. Retour à Turner 35. Entretien d'épave 36. Âges farouches 37. Construction de ruines 38. Oubli 39. La saloperie - des pelles et des seaux 40. Questions 41. Clous dorés 42. Comme je refluais avec l'océan de la vie 43. Glannad 43.bis Bittes d'amarrage, rive gauche de la Seine, Rouen 44. Ensor & Co 45. Silence 46. Brise-lames 46bis. Brise-lames à Sainte-Adresse 47. Installation 48. Odeur 49. Naufragés sur l'île de l'Éléphant 50. Naufragés sur l'île de la Géorgie du Sud 51. Ducs d'Albe 52. Table rase 53. Cimetière, encore 54. Carcasses de bateau 55. Rivage inaccessible 56. D'autres rivages 57. Rives de tourbières 58. Rives du Styx 59. Crocodile 60. Dérive des rives 61. Bois soufflés 62. Rives du Chili 63. Un naufrageur inattendu 64. Rivière de Bornéo 65. Vu du train 66. Catastrophe 14

67. Coffre de pirate 68. Rives de lavoirs 69. Retour à l'atelier 70. Mikado 71. Moonfleet 72. Os de baleines 73. En attendant que la vague monte 74. Naufrage à Tristan da Cunha 75. Rivages de l'Atlantide (dérive des rives - suite) 76. Épaves dans le décor 77. Épave aux Kerguelen 78. Planètes-océan 79. Peintre au bord de la mer 80. Naufragés aux l<.erguelen 81. Baril de sauvetage 82. Les petits Malouins 83. Sens du courant 84. Rives de Glendalough 85. Rives du Nil 86. Flot de bois 87. Ruines sans épaves 88. Quai de Seine à Duclair 89. Planète des singes, planète du signe 90. Rituel naufragé 91. Débordé 92. Pittoresque 93. Cabanes de plage 94. Vieille légende bretonne 95. Dessiner le pays 96. Yport est un port 97. Qu'est-ce qui reste? 98. Cadavres dans la Seine 99. Retour aux Noirs-tableau 100. Bassin St-Gervais, port de Rouen 101. Le Sturn, St-Adrien, Morbihan, 1977 102. Rêves de rivages 15

103. Poète au bord de la mer 104. Naufrageurs au bord de la mer, enfm 105. Grèves belges 106. Grève catalane 107. Mourir au fll du courant 108. Distinction de vieux bois flotté 109. Sculpture trouvée flottante 110. Mur de l'Atlantique 111. L'objet qui meurt, l'œuvre qui naît 112. Une toute petite photo 113. Le Blavet à la carte 114. Assise sur une bitte 115. Du bois pour alimenter leurs feux 116. Éternisé en plein naufrage 117. À travers le miroir 118. Radeau 119. Découverte 120. Phoques au bord de la mer 121. Sur les bords de la Baltique 122. Le retour du reflué 123. Bord de mer, bord de terre 124. Douceur du point de vue (retour sur Friedrich 125. Sur la White Earth River 126. Une ruine 127. Lecture de Corbin 128. Cabine à roue, encore 129. Grumes du Jerba 130. L'atelier est une plage / rivage de mort

et Lorrain)

16

Pour introduire

le Naufrageur

Le J)ortrait de l'artiste en Naufrageur accompagne un travail artistique commencé en 1996, et que j'appelle pour mon compte les "travaux maritimes" ou encore les "objets naufragés". Ce travail traite d'une relation au rivage par la médiation d'objets et de matériaux trouvés sur le bord d'un fleuve, la Seine, ou de la mer, Manche ou Atlantique. Par ailleurs le texte renvoie aussi souvent à des expériences antérieures à propos d'autres rivages. Cette relation au rivage, c'est évidemment une position topographique par rapport à une géographie, un relief, une zone étrange entre deux mondes, une position marquée par l'ambivalence et l'appartenance à ces deux mondes, mais peut-être aussi y être sans y être, ne pas participer entièrement à chacun d'eux: cela peut aussi avoir une valeur de métaphore d'une posture artistique, et plus encore d'une manière de vivre. Cela engage donc bien plus qu'une pratique de l'art. On le lira parfois entre les lignes, ou explicitement, la séparation dont il est question n'est pas seulement dressée entre deux milieux géographiques ou physiques, la terre et la mer ou le fleuve, mais également entre ce que je connais et ce qui m'est inconnu, et en dernier recours, ultime séparation radicale et symbolique, entre la vie et la mort, ce qui désormais m'est une frontière fragile. Le rivage est le lieu où l'on attend le départ, pour les îles, pour d'autres temps. lieux et d'autres

Le texte n'est pas un carnet de notes d'atelier - qui existe ailleurs, autrement, et qui ne peut être l'objet d'une publication. Ce Portrait de l'artiste en naufrageur est bien plus. Il est ce travail même, sous une autre forme, disons littéraire pour simplifier. Il en est le roman. Pour en comprendre l'enjeu, il faut donc le replacer non dans une relation d'explication du travail plastique, mais comme une partie de la démarche artistique elle-même qui, par sa nouveauté pour moi et dans son surgissement inattendu en 1996, 17

nécessitait aussi un texte, une formalisation littéraire de ce qui m'arrivait là. Le développement du texte - qui ne "colle" pas aux

objets bien qu'il en parle

-

montre bien souvent cette nécessité du

point de vue analytique, ainsi que son écho sur mon travail "ordinaire" centré sur les images, et non sur la manipulation de matériaux bruts ou d'objets trouvés. Le texte est donc constitué à la fois de relations de glanage et de naufrage sur les rives et côtes de la Seine et de la mer, d'extraits de livres, romans ou poèmes,

où sont prélevés

-

naufragés - des bribes de textes portant sur la

question des débris marins, échoués, de réminiscences parfois anciennes d'expériences des rivages, mais aussi d'analyses ou de retours descriptifs ou théoriques sur des œuvres plastiques ou cinématographiques dans lesquelles apparaissent des débris marins, bois flottés, cordes, etc. .. Ce texte, lui-même constitué de débris, montre la superposition de la vie ordinaire et du travail artisti'lue dans toutes ses dimensions, et la difficulté à séparer les deux. A vivre l'expérience artistique, tous les artistes le savent, les éléments les plus ordinaires de l'existence se retrouvent embarqués dans l'aventure et lui sont soumis. Faut-il aller en tel lieu? Ne pas oublier d'apporter un appareil photo car on sait qu'il y a là telle chose dont tirer le portrait, ou qu'à un autre endroit il doit bien y avoir des bois échoués, ou, tiens! si on en profitait pour zoner sur le port? C'est un peu enfantin, j'en conviens, mais je vis l'aventure de cette façon, mi-enfantine, mi-fondamentale, toujours nécessaire. D'ailleurs, certaines notations sur l'enfance en apportent la conftnnation : une œuvre, celle-ci particulièrement mais sans doute pas plus qu'une autre, se vit et se construit en remake de l'enfance. Ce texte est ainsi comme une part d'autobiographie, non pas romancée, mais plutôt disparate et hasardeuse, comme est la vie au-delà des contraintes exigées par l'organisation du travail. Car il n'est pas utile ici de rechercher une logique dans la suite des parties qui composent cet ouvrage: elles viennent avec le vent, la marée, le flot. On ne sait jamais à l'avance ce qu'il va apporter. Si le livre commence là où commence l'aventure artistique des 18

travaux maritimes, il se perd rapidement dans les méandres du fleuve de l'écriture, et va au gré des visions, des lectures, des travaux, des quêtes de matériaux... Quelque part il s'engendre de partie en partie, mais s'engendre aussi du travail plastique luimême, et comme celui-ci est généralement discontinu Ge n'y peux rien, je travaille ainsi), il se coule dans les interstices de la fabrication des fauberts, des installations, des objets, des noirstableaux, puisque tels sont les noms et les natures diverses de mes objets naufrageants. Bref, ce texte (fait) naufrage lui aussi, glanant de ci de là sa matière dans ce qui m'advient. Texte de passage, de naufrage et naufrage lui-même, sans doute, il s'immisce donc entre souvenirs, collectage, carnet de travail, et recherche (il y a quand même une approche analytique du travail et de la réflexion sur des références qui peuvent paraître étranges ou opportunes). La vie m'a (r)amené, en 1995, sur les bords du Fleuve, comme le courant ramène sur la rive les objets qui l'ont quittée auparavant: dans cette recherche artistique il n'y a peut-être qu'une exacte métaphore de ce qui m'arrive (ce qu'est ma rive ?). Et, comme à chaque changement de milieu, de la campagne à la ville ou d'une ville à une autre, mon activité artistique s'est transformée 1. En cela, je ne suis vraisemblablement pas différent de tout un chacun, sinon que cela m'est arrivé assez souvent et m'a donc conduit à explorer des pratiques diverses tout en gardant un fond irréductible au objets, aux formes, aux techniques: l'identité à travers les images, et l'idée d'une production s'engendrant dans la reproduction. Or c'est bien ce que révèle, de manière encore plus manifeste, ce texte et l'ensemble de travaux auxquels il appartient. Pour autant, le travail ne se modifie pas jusqu'à changer profondément la démarche, qui reste fondamentalement cette recherche d'unité et de racines à travers les images qui constituent le Temps. Simplement, il se transforme dans ses formulations matérielles, techniques et dispositives. On peut donc chercher,
1 On peut recherches,

se reporter Université

à La machinerie artistique, mémoire Marc Bloch, Strasbourg, 2000.

pour

l'habilitation

à diriger

des

19

au-delà de ces transformations successives, un fll conducteur qui me serait propre: cette obsession du dédoublement, de la reproduction, de la démultiplication de l'image, de la regénération des images et des situations - bref le principe des marées -, est une donnée permanente, qui résiste à tous les déplacements. Aussi on peut retrouver dans ce travail maritime à travers les idées de série, de modélisation et le principe plastique et structurel de l'accumulation, une reprise de ces principes de répétition et d'épuisement mis en œuvre d'abord par la peinture puis par la photocopie. Aussi, si chaque déplacement géographique est l'occasion d'une nouvelle aventure de dédoublement, c'est que ce principe recréateur est lié à ce nomadisme: se déplacer serait (se) doubler aussi, en restant un peu en arrière tout se propulsant dans le nouveau présent. Être à la fois encore en arrière et déjà ailleurs, devant. Encore au bord du Rhin, déjà près de la Seine. Avec l'écho atténué mais présent de l'Atlantique, car il préside en moi à toute image de bord ou de déborde Il n'empêche que les formes plastiques et matérielles en sont toujours renouvelées. Et à chaque fois, ces nouvelles formes, ces nouveaux médiums sont liés intimement au nouveau lieu et à une capacité de relation et de réception de ce lieu avec ce qui peut y faire écho en moi. C'est ce phénomène dont le Portait de l'artiste en naufrageur trace l'histoire, en rendant compte de ce qui se passe et de tout ce qui accompagne cette aventure artistique: trouvailles, regards, lectures, traques. Dès qu'une aventure artistique commence, tout s'y soumet, avec complaisance et avidité. Quant au texte, il permet aussi de mesurer ce que cette approche nouvelle révèle de son rapport à la géographie, à la reconnaissance et au génie (au sens propre) du fleuve comme génie du lieu. Rétrospectivement, il serait possible d'isoler un certain nombre d'axes thématiques qui ont ponctué mon travail au fll des années, plus ou moins investis dans les travaux artistiques. La politique (ses images), le cinéma, le langage et son rapport à l'image, la 20

botanique, l'astronomie, la météorologie, le paysage... Certains ont fait l'objet d'une réflexion théorique, notamment les questions du ciel et du paysage (dans mon DEA et ma thèse). Mais, si leur présence dans le travail n'est pas anecdotique, si une connexion forte a toujours été recherchée entre ces sujets et la manière de les traiter, ils m'apparaissent aujourd'hui avoir surtout été de puissants embrayeurs d'images. L'astrophysique, le ciel profond, les étoiles et les différents corps célestes qui ont hanté ma peinture pendant si longtemps (et sans en être absolument exclus aujourd'hui), me semblent surtout avoir été abordés comme des méthodes de production d'images autres

qu'artistiques, comme si l'art
- ne suffisait lointain. Il scientifiques l'art, certes, photocopie pas d'images pas à produire

-

la façon dont j'avais de le pratiquer
des icônes qui devaient
-

fmalement

prouver l'appartenance

de ce travail à l'univers

proche

ou

y avait là une volonté d'appropriation des images au nom de l'art, d'extension ou d'augmentation de avec l'idée qui s'est formalisée plus tard avec la que la science - et ses techniques - ne produisaient plus certaines que l'art, mais qu'elles étaient aussi
-

fausses - et donc aussi vraies poétiquement

que celles de l'art. Il

était donc légitime de s'en servir. Si j'évoque ici ces données aujourd'hui éloignées, c'est parce que les questions du rivage et du naufrage développées dans ce livre et le travail artistique qu'il accompagne, ne me semble pas devoir être considérés de la même manière. Bien sûr, dans les divers paragraphes du livre on verra apparaître quelques icônes qui seront même parfois disséquées du point de vue du naufrage... Mais jamais, en l'occurrence, la question personnelle, voire analytique n'avait été soulevée même si elle n'est pas abordée de façon psychanalytique. C'est-à-dire l'engagement et l'implication de ce qui fait la personne dans le travail artistique et l'univers poétique dans lequel il se développe. Ce livre est donc l'histoire de la constitution d'une œuvre. De son cheminement dans le temps et l'espace, dans les lieux et les époques parfois anciennes qui ont construit cette œuvre, lui ont 21

donnée une matière, un contenu, tout est dit de ce qui la fonde.

une nécessité.

Peut-être

que

***
Souffle le vent, monte la tempête Beaucoup de naufrages avant demain. ((

C'est un dicton barbare venu des temps anciens, plus rudes
qu 'au;'ourd'hui, car s'il faut bien avouer qu'un naufrage sur la plage de Moonfleet n'était pas loin d'être considéré comme un cadeau du cie/,J"ose espérer qu'aucun d'entre nous n'était assez méchant pour allerjusqu a souhaiter une telle catastrophe, qui lui apporterait une part du butin. )) John M. Falkner, Moonfleet.

Naufrageur. Ce terme résonne sinistrement dans l'imaginaire. Certes lié à la mer, au rivage, il renvoie à des pratiques agressives d'un autre âge (croit-on), liées à la misère et à la pauvreté des populations acculées à la côte et à la misère, et recyclées par le romanesque littéraire d'une vision quelque peu dédaigneuse. Qu'une démarche artistique puisse se faire sous ces auspices peut paraître étrange, à l'heure où une empathie "relationnelle" touche l'art contemporain comme une bouée de sauvetage crevée, et à l'heure où la matérialité des œuvres - lorsqu'elle existe encore passe par les technologies dites nouvelles. Et puis le naufrageur n'est pas le naufragé, il n'est pas la victime (ce qui complairait peutêtre à l'artiste), mais au contraire l'agresseur, le criminel. Le naufrageur est cet "habitant des côtes qui provoquait le naufrage d'un navire pour s'emparer des épaves,i. Mais que l'on se rassure donc, je n'ai jamais naufragé de navire en ce sens du mot. Si une figure allégorique était nécessaire, ce serait plutôt celle de Robinson Crusoë ramassant les ruines de son propre navire pour se reconstruire un environnement humanisé dans son île déserte.
1

A. Rey (sous la direction),
de l'artiste

Le Robert, dictionnaire historique de la langue française, Voir dans
le paragraphe 104.

le Portrait

en naufrageur

22

Mais Robinson est un naufragé, d'abord, même s'il devient par nécessité le naufrageur de son propre bateau. Ensuite, je confesserais que Robinson ne m'a jamais paru très sympathique... Pourquoi aurais-je envie de me reconnaître en lui? Le naufragé n'implique pas automatiquement le glanage des débris et des cargaisons échouées qui est le but du naufrageur. Il faut donc entendre naufrageur au sens restreint de ramasser les débris du naufrage, et symboliquement garder un peu de l'aspect contrebandier, irrégulier, étrangeté que cette activité peut avoir dans un monde où la production de déchets reste une activité industrielle considérable et rentable... À la figure de Robinson, qui forge sa propre loi et n'y est donc pas opposé, on ajoutera donc et on préférera peut-être - celle des habitants d'un petit village écossais en manque de whisky et qui profitent d'un naufrage bien venu pour recueillir les caisses du précieux liquide (dont le nom gaélique signifie eau) en bernant la douane1. Dans l'art contemporain, cette forme non criminelle du "naufragisme" n'a rien de particulièrement originale. Concernant précisément les bois flottés et les matières rejetées par la mer, il existe en Bretagne une association d'artistes pinseyeurs (qui ramassent le pinsé, c'est-à-dire les épaves). Dans le sud de l'Angleterre, beaucoup d'artistes résidents travaillent également sur ces matériaux ainsi que sur les éléments de l'environnement maritime et côtier, comme les cabines de plages (tels Paul Goodrick et Cas Holmes). Compte beaucoup, ici, cette heureuse conjonction de la nature des objets et de la démarche de récupération qui est une des constantes de l'art d'après 1945. Aussi il ne me semble pas utile de revenir sur ce qui est bien connu et de toute façon hors de propos: ce n'est pas un livre d'histoire de l'art. On se reportera aux artistes croisés dans le corps même de l'aventure: Claes Oldenburg, Tony Cragg, Giuseppe Penone, Nikolaus Lang..., d'autres artistes et quelques
1 On aura évidemment reconnu une allusion au fum délicieusement Mackendrick, "Whisky Galore" ("Whisky à gogo"), 1948. tourbé d'Alexandre

23

poètes, écrivains et cinéastes qui les accompagnent ici dans le texte. On ne s'arrêtera, [malement, que de manière réellement égocentrique sur ceux qui ont croisé des matériaux similaires aux miens... Mais cela ne constitue pas, jamais, une histoire de l'art contemporain, matérielle ou immatérielle. Ce que c'est? Mais justement un ramassage de miettes, de bribes et de morceaux sur les rives de la culture présente. Qu'est-ce qui se rejette sur les rives, alors que tant de choses naviguent? Ici, comme ailleurs, la

marque symbolique des objets

-

du bois et divers matériaux

flottés - est essentielle, elle renvoie aussi symboliquement à un certain art périssable et "en bois" (comme il y a aussi la "marine . en b 01S" ) . Et cette pratique se tisse aussi de mots, de jeux de mots qui en forment en quelque sorte la part cachée, au risque non d'une psychanalyse (qui resterait à faire à condition qu'on en ressente la nécessité - c'est-à-dire qu'on ressente l'art comme une affection névrotique alors qu'il nous semble essentiellement émancipateur), mais d'une révélation de quelques aspects occultes (et non occultés) de la pratique, de son background, de sa situation culturelle. Les mots ici sont des titres, des formes sensées des objets, c'est-à-dire des occasions que l'esprit se donne d'ouvrir le sens des objets et des faits à d'autres mots, d'autres objets, d'autres faits, d'autres sens.

***
((

La coque de l'Aurungzebe avait disparu, mais la plage était parsemée

d'une multitude d'épaves, à se demander comment tant de choses pouvaient sortir d'un si petit bateau. Il y avait là pêle-mêle des tonneaux, des caillebotis et des panneaux d'écoutilles, des bômes, des morceaux de mâts, desfragments de bouts-dehors et la mer, près du bord, était couverte d'une couche d'éclats de bois. Les vagues, en déferlant, emportaient puis rapportaient sur lesgalets desplanches et despoutres en nombre incalculable. Au bord de l'eau, une douzaine d'hommes en ciré arpentaient les galets à la recherchede quelque butin. De temps à autre,

24