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Regards sur l'art contemporain russe

De
231 pages
Plongé dans un anonymat sans fin, l'art contemporain russe a retrouvé, depuis quelques années, un "second souffle". Regards sur l'art contemporain russe (1990-2010) souhaite présenter un panorama "ouvert" de la scène artistique russe de ces vingt dernières années. Un "regard" en mouvement souhaitant s'inscrire dans la continuité des deux "regards" précédents (consacrés à la Pologne et aux Pays d'Europe de l'Est).
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Regards sur l’art contemporain russe 
(1990‐2010)

Les Arts d’ailleurs Collection dirigée par Dominique Berthet, Dominique Chateau, Giovanni Joppolo, Bruno Péquignot
Cette collection s’adresse à tous ceux qu’intéressent les formes d’art qui ont pu émerger ou émergent encore à l’écart du champ artistique dominant. Non seulement les arts dits premiers (africains, océaniens, etc.), mais toute manifestation d’art contemporain où une culture « non occidentale » s’exprime – art de la Caraïbe, d’Amérique du sud, d’Afrique, d’Asie… et d’ailleurs. Les livres de la collection, monographies ou traités, développent une approche ethnoesthétique, historique, philosophique ou critique.

Titre parus Samar NAHED HAKIM, L’imaginaire dans l’art et la poésie au Liban, 2009. Iba Ndiaye DJADJI, Propos esthétiques, édité par Abdou Sylla, 2009. Olivier VARGIN, Regards sur l’art de « l’autre » Europe. L’art contemporain est-européen après 1989, 2008. Giovanni JOPPOLO, Portraits en métissages, 2008. Olivier VARGIN, Regards sur l’art polonais de 1945 à 2005, 2008. Iba NDIAYE DIADJI, La critique d’art en Afrique, 2006. Iba NDIAYE DIADJI, Qui a besoin de la critique d’art en Afrique – et ailleurs ?, 2006. Dominique BERTHET, Les corps énigmatiques d’Ernest Breleur, 2006. Pie-Aubin MABIKA, Les arts d’ailleurs, 2006. Dominique BERTHET (sous la direction de), L’audace en art, 2005. Pie-Aubin MABIKA, La chanson congolaise, 2005. Christine FREROT, Art contemporain d’Amérique latine, 2005. Hortense VOLLE, La promotion de l’art africain contemporain et les N.T.I.C., 2005. Susana SULIC, Sciences et Technologies de l’art contemporain en Argentine, 2004. Noémie AUZAS, Tierno Monénembo, 2004. Sylvie COELLIER, Lygia Clark, 2003. Diala TOURE, Créations architecturales et artistiques en Afrique subsaharienne (1948-1995). Bureaux d’études Henri Chomette, 2002. Stéphane ELIARD, L’art contemporain au Burkina Faso, 2002. M. L. CUEHONTE De RODRIGUEZ, Mathias Goeritz (1915-1990), l’art comme prière plastique, 2002. Nadine MARTINEZ-CONSTANTIN, Formes et sens de l’art africain, 2002. Jacques PIBOT, Les peintures murales des femmes Kasséna du Burkina Faso, 2001. Dominique BERTHET (dir.), Vers une esthétique du métissage ?, 2001.

Olivier Vargin 

    Regards sur l’art contemporain russe 
(1990‐2010) 

L’Harmattan

Du même auteur dans la même collection   
Regards  sur  l’art  de  « l’autre »  Europe.  L’art  contemporain  est‐européen  après 1989, 2008.  Regards sur l’art polonais de 1945 à 2005, 2008. 

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12962-7 EAN : 9782296129627

à Mila et sa maman Benjamin et Stéphanie

Chacun de nous est responsable de tout devant tous. L’art sauvera le monde. Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski

De l’ombre à la lumière

Plongé dans un anonymat sans fin, l’art contemporain russe a retrouvé, depuis quelques années, un « second souffle » nourri d’ombres et de lumières. Il connaît, au début des années 2000, à l’image de la « déferlante chinoise », un « nouveau printemps » couronné d’un succès retentissant auprès du monde de l’art, des critiques et des grands collectionneurs. Une « renaissance » qui va se traduire par une floraison d’expositions et de manifestations en tout genre, de qualité, aussi bien institutionnelles que privées (on peut penser à EUROPALIA RUSSIA (Belgique, 2005), Moscopolis (France, 2007), Sots-art (France, 2007-08), à la Saison culturelle russe (France, 2010), ou aux nombreuses participations et consécrations d’artistes et/ou de galeries russes à des évènements comme la Biennale de Venise, la DOCUMENTA, MANIFESTA, la FIAC, la FRIEZE ART FAIR, ou Art Miami Basel… entre autres), mais aussi d’enchères, de ventes record (pour des artistes méconnus du marché il y a peu)1, et de spéculations financières « Hors-normes » pour ne pas dire « Hors-champs ». Une « renaissance » qui va trouver, dans l’avènement de la 1ère Biennale d’Art contemporain de Moscou en 2005 (intitulée Dialectics of Hope (Dialectique de l’espoir)2, comme dans la création d’un système d’experts
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Alliod (S.). Gazette Drouot N°17 du 28 avril 2006. Cf. également Études Art Market Insight. Voir annexes Marché de l’art russe. 2 La première Biennale d’Art contemporain de Moscou sera suivie d’une deuxième (en 2007, intitulée Footnotes – on geopolitics, market and amnesia (Notes de bas de page – géopolitiques, marché et amnésie) puis d’une troisième édition (2009, intitulée Against Exclusion (Contre l’Exclusion)). Trois éditions aux succès retentissants qui se sont tournées principalement vers l’échange, les arts dits « périphériques » (dont l’art russe, chinois, coréen…). La Biennale de Moscou s’est inscrite ainsi, en l’espace de six ans, dans le paysage culturel moscovite et russe comme dans le Monde et le Marché de l’Art international (dit du « Centre »). Pouvant être considérée comme une vitrine internationale de la Russie et de la culture contemporaine russe, la Biennale de Moscou est subventionnée, en partie, par l’État et d’importants mécènes-collectionneurs russes. Bien que financée par le ministère de la Culture, la Biennale de Moscou n’a pas tenu cependant à s’afficher, lors de ses premières éditions, comme l’étendard politique du Kremlin, elle a présenté, au contraire, plusieurs perspectives esthétiques et artistiques pouvant aller à l’encontre parfois du pouvoir politique en place. Cf. article Kishkovsky (S.). Moscou lance sa première Biennale d’Art contemporain in Le Journal des Arts - nº 207 - 21 janvier 2005. Article Millot (L.). Moscou

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(critiques d’art, commissaires, conseillers artistiques…), et d’un prix prestigieux (le Kandinsky Prize), plus qu’une simple revanche sur le sort et l’Histoire, une consécration, une reconnaissance et une légitimité retrouvées, pensées jusqu’alors, perdues à jamais. Réduit, durant plus d’un demi-siècle, au rang d’« Art officiel », d’« Art de propagande » ou d’« Art de dissidence » par le regard occidental, l’art contemporain russe voit l’opportunité, avec l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev (1985), puis l’effondrement de l’URSS (1991), de pouvoir à nouveau exister, se dévoiler, regarder, parler, développer, démentir les clichés et les scepticismes3, exp(l)oser, aux yeux d’un monde en pleine mutation, ses qualités, ses potentialités et ses richesses innombrables et diverses à la hauteur de l’immensité russe. Un espace aux ressources énergétiques exponentielles, jonché de monts, de steppes et de vastes plaines, nues, dessinées par un horizon sans fin, ajoutant « aux grâces du paysage, le sentiment de l’illimité du Monde, le témoignage toujours présent de l’infini ». Un sentiment de trop-plein pouvant nous entraîner aussi bien dans un déluge de signes, de sens, d’impossibilités, d’inassouvissements…, que dans une « symphonie des murmures » que l’on ne quitte jamais tout à fait. Une symphonie nourrie de mots, de voix et de sentiments propices à la réflexion, à la méditation et au « Regard ». Celui d’une terre soumise aux morsures d’un climat des plus rudes, d’une contrée aux mille rivages, sillonnée tant par la modernité que par la tradition, sustentée par le sang et les lumières d’un peuple(s), unie autour d’une seule et même idée fondatrice : Pocchr, Rossiïa (Russie). Plus qu’un pays, un État ou un rêve (dixit « American Dream »), la Russie est une idée, une âme, un concept à la fois (méta)physique et abstrait, un « corps » nourri de contraires, de démesures et de paradoxes atypiques. Un « corps » aux clichés sempiternels (vodka, caviar, œufs de Fabergé, Chœurs de l’Armée Rouge, Union soviétique, Lénine, scientifiques éminents, grands joueurs d’échecs, ballets russes, belles femmes…) et au vécu effrayant (au cours du XXe siècle, les Russes tuèrent près de 25 millions de leurs compatriotes, et déportèrent entre 15 et 20 millions de personnes dans les goulags4), traversé par les extrêmes, le despotisme, l’illusion et le mensonge... Un « corps » présentant ce quelque chose d’irréel mariant à la
dans le coup in Libération.fr du 28/02/2007. Article À la 3ème Biennale de Moscou, le talent et les originalités des artistes russes in le Monde du 16/10/2009. 3 Oleg Kulik in Moscou dans le coup in Libération.fr du 28/02/2007 : « Il s'agit aussi de montrer que nous sommes civilisés. Nous n'avons plus seulement les missiles SS et les sousmarins nucléaires. Nous avons aussi de l'art contemporain ! ». 4 Article Courtois (S.). Les bolcheviks, des autocrates comme les autres ? in la Revue L’Histoire, numéro spécial juillet-août 2009 « La Russie, d’Ivan le Terrible à Poutine », p5865.

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fois désastre et miracle, excès et émotivité, fêtes et chaos, rires et larmes, joie et tristesse, tout et son contraire5. Les arts russes sont de cela. Profondément lié à l’Histoire comme à son temps, l’art contemporain russe n’échappe pas aux drames et aux tragédies humaines comme aux lueurs d’espoir et aux résurrections. Il se pose comme un art « humaniste » au sens où il définit et essaie de comprendre l’Homme, au-delà de tout anthropocentrisme. Il se présente comme un art pénétré de contradictions propres à l’âme, l’histoire et l’identité russes, tout comme d’un caractère recouvrant une orthodoxie sans précédent, une exigence morale, un souci de vérité et de justice, une sensibilité propre à la démesure, un esprit missionnaire, mais aussi un certain sens de l’autodestruction, un nihilisme enraciné, une haine de soi (cf. position de P. Tchaadaïev6) ou de « l’Autre » (cf. position de Natalia Narotchnitskaïa7).
Entretien de Delphine Peras avec Vladimir Fedorovski : « La Russie est le pays du rire et des larmes » in l’Express.fr du 09/01/2010. 6 Piotr Iakovlevitch Tchaadaïev (1794-1856), d’origine aristocratique, étudie à Moscou. Il est officier dès 1812, participe aux guerres napoléoniennes, mais quitte avec éclat une carrière qui s’annonce brillante en 1821. Ami de Pouchkine et proche des décembristes, il part pour l’Occident et reste à l’écart des événements de 1825. De retour à Moscou, il s’enferme et rédige ses fameuses Lettres philosophiques (publiées en français) qui circulent bientôt en manuscrit. En 1836, la publication de l’une d’elles dans le journal Teleskop provoque une émotion considérable. La revue est fermée, le rédacteur Nadejdine exilé et Tchaadaïev, déclaré fou, est assigné à son domicile, avec visites de médecin et interdiction d’écrire pendant plus d’un an. Il hantera jusqu’à sa mort les salons moscovites. Influencé par les théoriciens (J. de Maistre, Bonald, Chateaubriand) et par les idéalistes allemands (J. Stilling, Schelling), Tchaadaïev médite sur la Russie et élabore une philosophie de l’histoire. Il condamne l’Antiquité, la culture grecque « apothéose de la matière » ; exalte le Moyen-Âge, l’unité de l’Europe chrétienne sous la direction de Rome. La grandeur de l’Occident est née du conflit entre la barbarie nordique et la spiritualité chrétienne. Rien de tel en Russie : ni traditions, ni souvenirs, mais le joug tartare, un pouvoir brutal, la superstition et l’ignorance. La Russie ne figure-t-elle donc pas parmi les peuples historiques ? Conception sacrilège pour l’orgueil national, cette négation passionnée d’un peuple et de son image coalise contre elle des opinions par ailleurs opposées. Tchaadaïev ne renonce pourtant pas à l’avenir. Masse primitive, chaotique, la Russie a besoin d’un principe directeur ; il lui propose le modèle de l’Occident catholique. Sans accepter ses conclusions, des penseurs comme l’occidentaliste Herzen ou le slavophile Ivan Kireïevski ont été ébranlés par son réquisitoire. Source internet collectif-smolny.org. 7 Universitaire, historienne et femme politique russe, Natalia Alekseïevna Narotchnitskaïa (née le 23 décembre 1948) est titulaire d'un doctorat en histoire, diplômée de l'Institut d'État des relations internationales de Moscou (МGIMO) ; elle a travaillé de 1982 à 1989 au Secrétariat de l'ONU, à New York, et est actuellement chargée de recherche à l'Académie des sciences de Russie (РАН), spécialisée dans l'étude des relations internationales. Elle est l'auteure de plusieurs ouvrages sur la politique de l'Europe occidentale. L'un de ceux-ci (Que reste-t-il de notre victoire ? Russie-Occident : le malentendu) a été traduit et publié en France en 2008 (Éditions des Syrtes). Fervente nationaliste, antimarxiste, orthodoxe et slavophile, elle professe des positions anti-atlantistes marquées, ayant par exemple soutenu la politique
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L’art contemporain russe est un art de « l’incroyance » et du doute, à ne pas regarder, à cet égard, par « simple hygiène intellectuelle ». C’est un art « garanti sans moraline » (Nietzsche), qui explore la « Russité », qui n’hésite pas à sonder, remuer, à l’image de l’œuvre de Dostoïevski ou de Soljenitsyne, les bas-fonds comme les tréfonds de l’âme humaine. Un art qui fait preuve de lucidité, n’ayant pas peur d’offrir en spectacle l’illusion que pourrait être l’idée de liberté8 comme la vision désenchantée qu’il peut avoir du monde. Un art nourri par un non-conformisme, une hétérodoxie s’efforçant d’unir diagonalement les savoirs et les genres, dans une transgression déroutant les habitudes canoniques ; un art se souciant pleinement du destin d’une nation comme de la réalité la plus ordinaire ; un art de l’absolu, du martyr, de la folie, de la grandeur, de l’extrême, du Knout9, du génie, du dégoût, de la révolte et de l’espérance ; un art s’attachant, coûte que coûte, à capturer l’éphémère comme l’inaltérable. À l’image de la plupart des scènes artistiques contemporaines esteuropéennes, l’art contemporain russe va vivre, à l’issue de l’effondrement de l’Union soviétique, de profonds bouleversements aussi bien esthétiques qu’institutionnels… qui vont faire naître en lui (ou mettre en lumière des formes déjà existantes parce que souterraines), une « beauté » et une forme, partagées entre les résurgences passées et les réalités, l’Ostalgie et sa critique, une identité et une autre. Une forme(s) en « apparition continuelle » parlant à tout homme de l’homme, mettant en valeur une somme d’éléments, de traumatismes et de questionnements portant les blessures et les stigmates
serbe pendant la guerre de Yougoslavie, ou plus récemment le pouvoir russe dans le conflit tchétchène. Ancienne membre du parti patriotique Rodina, elle a été depuis élue à la Douma, siégeant dans le groupe de Russie juste et nommée vice-présidente de l'assemblée chargée des affaires internationales. Non réélue en 2008, elle s'est consacrée à la formation en France de l’Institut de la démocratie et de la coopération basé à Paris, dans le but de répondre aux accusations de pratiques dictatoriales contre le gouvernement de Vladimir Poutine, et contredire l'écriture américaine de l'histoire des relations Russie-Occident. Extrait de son livre Que reste-t-il de notre victoire ? : « En Occident, la presse contemporaine fait preuve de partis-pris antirusses jamais vus, même pendant la guerre froide. Avec une étonnante continuité, réapparaissent la théorie hégélienne des peuples historiques et non historiques, et l'impatience furieuse d'Engels qui se réjouissait par avance de la disparition des Slaves, privés du droit à une existence historique, et du peuple russe, réactionnaire par nature. » Source Wikipédia.fr. 8 Comme peuvent en témoigner les mots polémiques du peintre Konstantin Zvezdotchetov in Moscou dans le coup in Libération.fr du 28/02/2007: « Nous pensions que la liberté résoudrait tous nos problèmes et nous avons fait l'expérience que la liberté n'est que chimère. Nous avons compris que, de toute façon, les dirigeants sont toujours mauvais. Alors chacun cherche aujourd'hui plutôt le bonheur en dedans de soi. ». 9 Le Knout est un fouet à lanières de cuir qui servait d’instrument de supplice dans la Russie impériale. Cent coups de knout étaient l’équivalent d’une condamnation à mort. Source la Revue L’Histoire, numéro spécial juillet-août 2009 « La Russie, d’Ivan le Terrible à Poutine », p.110.

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de l’Histoire, du réel et d’une identité en quête d’équilibre et de réponses. Trois thèmes aux résonances infinies et aux visages multiples prenant une dimension importante dans la plupart des œuvres et des préoccupations des artistes russes contemporains. Trois thèmes pouvant déterminer, de par leur origine, leur nature et leur incidence, un des nombreux visages de l’art russe depuis la fin des années 80. Ce nouvel essai intitulé « Regards sur l’art contemporain russe (19902010) » va tâcher de présenter, à travers les thématiques énoncées, un panorama de la scène artistique russe, de ces vingt dernières années. Un « Regard » en mouvement, souhaitant s’inscrire dans la même continuité et la même perspective que les deux « Regards » précédents (consacrés à la Pologne et aux pays d’Europe de l’Est), autrement dit, refusant et rejetant toute objectivité et exhaustivité absolues. Les artistes, groupes, collectifs et œuvres exposés dans l’essai ne représentant pas officiellement un pays, mais une expression subjective de celui-ci. Cet essai veut être, à cet égard, une sorte de préliminaire d’études ou de recherches beaucoup plus approfondies ; il souhaite proposer quelques repères, quelques mouvements, et un regard : celui d’une scène artistique « ouverte » n’hésitant pas à conjuguer artistes de renommée internationale et jeunes plasticiens en devenir, œuvres d’hier et d’aujourd’hui, expériences et découvertes, histoires et réalités, témoignages et engagements…

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Le deuil de l’Histoire

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« Personne ne fait l’histoire, on ne la voit pas, pas plus qu’on ne voit l’herbe pousser. » Boris Pasternak

25 décembre 1991. Alors que les clochers d'Occident teintent, avec foi et espoirs, la célébration de la naissance de l’enfant Jésus, le Guimn Sovietskovo Soïouza (l'hymne de l'Union soviétique d'Alexandre Alexandrov (musique) et de Sergueï Mikhalkov (paroles)) retentit une dernière fois dans les enceintes du PCUS, mettant fin à plus de 70 ans de règne et d'expériences (idéologiques, politiques, sociales, culturelles ou économiques...) contestés, critiqués, adulés ou tout simplement vécus. Sept décennies nourries de grandeurs (victoire sur l'Allemagne nazie ; premier vol dans l'espace d'un astronaute ; taux d'alphabétisation élevé ; démocratisation totale de la culture et de l'éducation...) et de décadences (dékoulakisation ; déportations dans les goulags ; grandes famines ; massacres...), de révolutions et de renaissance, de croyances et de tragédies faisant de la Russie un pays, un espace sans commune mesure, aussi bien à l'échelle continentale que mondiale. Une terre qui a vu, au gré des lignes, des hymnes et des cultes, une Histoire ne cessant de défier l'âme et les sentiments d'un peuple(s) envers sa nation. Une Histoire marquée au « fer rouge » durant près d'un siècle, portant en son nom plus de 20 millions de victimes et de traumatismes inaltérables, condamnée, des années durant, à la censure, la réécriture, l'oubli ou à un mutisme aux traits d'acier, pensée jusqu'à ce Noël 1991, comme irréversible. Acteurs, spectateurs ou témoins à la fois de ces scènes de drames, de résurrections, d'espoirs ou « d'absence d'humanité dans l'Homme », les arts contemporains russes vont délivrer, dans le courant des années 90 – voire même le milieu des années 80 (avec la Glasnost et la Perestroïka) -, à travers une mosaïque d'œuvres et d'artistes, d'esthétiques et de réflexions, d'héritages et d'expériences, de formes et de couleurs, faisant corps avec la construction

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elle-même, un art et une Histoire de l'art qui ne sauraient être dissociés de l'Histoire, de la mémoire et de la conscience collectives. Un art et une Histoire de l'art profitant de l'effondrement du régime pour renouer avec l'Histoire et la mémoire. Un retour où il est désormais permis de réécrire et réinterpréter l'Histoire ; une histoire séquestrée dans un projet idéologique providentiel et des manipulations et mises en scène politiques de toutes sortes. Une époque à travers laquelle les arts contemporains russes vont trouver un terrain propice à l'expression de « regards » (le plus souvent biographiques) sur l'Histoire et les évènements qui ont pu marquer l'ensemble de la conscience collective, ainsi qu'à l’élaboration d'un travail de mémoire sur l'expérience communiste et ses réalités. Ce premier volet, intitulé « Le deuil d’une Histoire », va tâcher de présenter des positions artistiques russes se rapportant à la prise de conscience des processus historiques russes. Il va s’efforcer d’apporter de premiers éléments de réflexions, voire de réponses, quant aux effets de l’effondrement soviétique dans les pratiques artistiques russes, ainsi que sur l’importance et la nature de l’Histoire, de la mémoire et de la conscience dans celles-ci. Des pratiques présentant une scène artistique peu connue en Occident, et, à travers elle, des figures charismatiques comme Ilya Kabakov, Vitaly Komar & Alexander Melamid, Erik Bulatov, Valery Koshlyakov… qui ont pu la marquer, l’influencer de par une œuvre, une pratique ou une interrogation…

Chronique d’un désastre annoncé
2 mai 1945, le drapeau rouge flotte sur les ruines du Reichstag et d’une Allemagne fumante, mise à terre par les bombardements et les combats dont elle a été le sombre théâtre. Mondialement connue, cette « photo icône » d’Evgueni Khaldei12 va devenir l’un des clichés les plus célèbres du XXe siècle. Symbole de la fin de la guerre, de la capitulation nazie, cette image se fait également l’emblème du « seul » triomphe communiste dans la Seconde Guerre mondiale. Représentation salvatrice des Soviétiques dans le monde, « Le drapeau rouge sur le toit du Reichstag le 2 mai 1945 » présente la victoire du communisme sur un monde ravagé par les affres du nazisme, de

12 Figure charismatique de la photographie soviétique, Evgueni Khaldei (1917-1997) dénonce dans son œuvre le nazisme, en montrant les horreurs de la guerre, et se refuse de témoigner en images les persécutions des juifs dont il est lui-même victime, après la Seconde Guerre mondiale. Son œuvre photographique est une fresque historique unique.

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la décadence et de la dépravation dont le capitalisme peut se prétendre – selon les doctrines communistes – le berceau. Inspiré d’une photo américaine (février 1945) de Joe Rosenthal, « Le drapeau rouge sur le toit du Reichstag le 2 mai 1945 » n’a rien d’une photo instantanée. Confectionnant trois drapeaux (de dimensions différentes), Evgueni Khaldei fait des essais photo à plusieurs endroits dans Berlin (l’aéroport de Tempelhof, la statue de la porte de Brandebourg…). C’est sur le toit du Reichstag qu’il décide de s’arrêter et de demander à trois soldats l’accompagnant de gravir le toit afin de hisser au plus haut les couleurs de l’Union soviétique. Immortalisant cet épisode de l’histoire, Khaldei oublie, dans l’euphorie du moment, certains détails comme les deux montres du camarade hissant le drapeau. Sur ordre de son rédacteur en chef lui lançant : « Un vrai soldat soviétique ne pille pas ! », Khaldei grattera sur le cliché l’une des deux montres du soldat. Duperie, supercherie, cet infime détail, relevant seulement de l’anecdotique, illustre, en tout point, aussi bien la pensée prophétique de l’écrivain Fédor Dostoïevski « La vie et le mensonge sont synonymes… », que des réalités du régime totalitaire soviétique. Des réalités nourries de paraître et de faux-semblants, imposant, durant plus de soixante-dix ans, les « voix et les lois du silence », nous renvoyant aux liens (de sang) qui unissent l’Art et l’Histoire du XXe siècle. Expression synonyme de liberté répondant aux discours émancipateurs de l’Histoire, l’art russe est confronté aux puissances qui ont posé, par l’élimination brutale et les persécutions de toutes sortes, la question de son droit à l’existence comme celle de sa « réelle » nature. Témoin de l’Histoire ou des traces de l’Histoire ? Acteur ou spectateur de l’Histoire ? Objet esthétique ou objet de mission ? Comment appréhender l’art et les pratiques artistiques russes survenant après la chute de l’empire soviétique ou peu de temps avant13, sans être invités à comprendre l’héritage historique et culturel du communisme en URSS ? Comment saisir les regards subversifs et/ou nostalgiques de ces pratiques profondément affectées par d’importants traumatismes psychologiques (de toutes sortes), ainsi que par les vides historiques et culturels considérables que laisse derrière lui le communisme, sans être invité à comprendre la condition humaine et le travail des « ingénieurs de l’âme » de cette ère utopique ? À la lumière de ces interrogations, il paraît nécessaire, afin d’écarter tout préjugé et a priori (concernant notamment l’absence de formes artistiques
comme celles d’Ilya Kabakov, de Vitaly Komar, d’Alexander Melamid, ou d’Erik Bulatov…
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russes autonomes et désengagées à mille lieues des canons et des préceptes régis/régissant le réalisme socialiste et, plus tard, l’art « officiel »), ainsi que toute incompréhension dans l’exposé et l’étude des pratiques artistiques des esthètes à venir, de comprendre l’histoire sociétale et culturelle de l’Union soviétique.

Regards sur l’héritage historique et culturel du communisme en Russie Prenant racine en Russie avec la révolution de février puis d’octobre 1917, le communisme prend forme dans des circonstances d’apathie et d’anarchie générales, avec, à sa tête, Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine. Effondré, l’ancien empire russe laisse place à la RSFSR (République socialiste fédéraliste soviétique de Russie) en 1918, puis à l’URSS (en russe Soïouz Sovetskikh Sotsialistitcheskikh Respoublik, Union des républiques socialistes soviétiques) en 1922. Un pays, une nation, une culture et une identité s’effacent au profit d’une nouvelle forme d’état. Une sorte de « super état » ou de « supra-état » avant-gardiste (précurseur, pourrait-on admettre de la globalisation) pour reprendre A. Zinoviev, qui va évider toute une nation de ses symboles, de ses intellectuels, et de ses artistes… L’heure est alors à la guerre civile et à la « terreur rouge ». Se réclamant des Lumières, d’une tradition d’émancipation sociale et humaine, du rêve de « l’égalité réelle » et du « bonheur pour tous » inauguré lors de la Révolution française par Gracchus Babeuf, le Parti (PCUS) prône « une psychologie de la peur » où règnent désormais en maître la police politique : la Tcheka et les « procès à grand spectacle », dont les issues juridiques ne s’achèvent que par une condamnation à mort ou à perpétuité. Sous l’égide des « ingénieurs de l’âme », la restructuration de l’état, comme celle des esprits, des nationalités, sont engagées dans le sang. Une restructuration dans laquelle les médias vont avoir, au même titre que la terreur, une importance primordiale dans la « communisation » du peuple. La création du journal Pravda (la Vérité), dirigé un temps par Staline puis par Boukharine, en fait figure d’exemple. Un quotidien médiocre se formalise et se normalise au profit d’une importante réorganisation et bureaucratisation de l’État, comme en témoigne la littérature d’Evgueny Zamiatine14, de Mikhaïl Boulgakov15 ou d’Isaac
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Figure centrale de la littérature russe des années 20, Zamiatine est l’auteur de nombreux romans, nouvelles et pièces de théâtre. Né en 1884, ingénieur naval de formation, Evguéni Zamiatine commence à écrire dès les années 1910. Objet de la censure impériale (son court

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roman Au diable vauvert sera jugé antimilitariste), il sera même emprisonné en 1905 pour sa sympathie envers le bolchevisme et connaîtra plusieurs années d’assignation à résidence et de relégation. Mais cette sympathie ne l’empêcha pas de mettre en garde, dès 1917, le nouveau pouvoir issu de la révolution. Malgré les fonctions officielles que Zamiatine occupe dans la littérature soviétique, il ne cessera, en effet, de fustiger l’asservissement au régime de certains écrivains prolétariens Dès lors, interdit de publication (son roman Nous autres, écrit contreutopiste, subira une violente critique), il demande à Staline l’autorisation de s’exiler (1931). Celui qui fut surnommé l’Anglais, car toujours tiré à 4 épingles, meurt à Paris 6 ans plus tard, sans être parvenu à amorcer une seconde carrière. Zamiatine est un illustre inconnu. Après sa mort en exil, celui qui fut l’un des plus célèbres écrivains des années vingt a été oublié, à dessein, par la Russie soviétique. Son roman anti-utopiste Nous autres et le scandale littéraire qu’il a provoqué, l’année du « grand tournant », ont longtemps occulté le reste de sa prose. Source http://www.litteraturerusse.net. 15 Fils d’intellectuels, Mikhaïl Afanasievitch Boulgakov naît à Kiev en 1891. Après le lycée, où il commence ses études en 1901, il s’inscrit en 1909 à la faculté de médecine de Kiev. C’est durant ses études qu’il épouse, en 1913, sa première femme, Tatiana Lappa. En 1916, son diplôme obtenu, il s’enrôle comme volontaire dans la Croix-Rouge avant d’être mobilisé au sein d’un hôpital civil de la province de Smolensk (voir Carnets d'un jeune médecin). C’est à cette époque qu’il devient, pendant quelques années, morphinomane suite aux injections de morphine rendues nécessaires afin de calmer une allergie au sérum antidiphtérique (voir son récit Morphine). Le conflit terminé, Boulgakov ouvre son cabinet médical à Kiev en 1918 avant de se voir incorporé au sein de l’Armée Blanche. Les scènes de la guerre civile n’auront de cesse de marquer son œuvre (La Garde blanche, Les Aventures extraordinaires du docteur N., La Nuit du 2 au 3). En 1920, atteint du typhus, il ne peut fuir devant l’avancée des bolcheviks. Se décidant à abandonner la médecine pour se consacrer à l'écriture, il parvient à se faire engager comme directeur du « Lito », le département Littérature de la ville de Vladicaucase. Mais, suite à un différent avec un journal local, Boulgakov le « blanc » est contraint de quitter ce poste. Il quitte alors Vladicaucase pour Moscou. Travaillant pour différents organes et journaux culturels, il parvient à faire publier plusieurs de ses textes. C’est l’époque de ses premiers succès littéraires. En 1925, il épouse sa seconde femme, Lioubov Evguenievna Bielozerskaïa. S’il connaît alors le succès, Boulgakov doit composer de plus en plus avec la censure. La Garde Blanche sera ainsi partiellement interdite de publication. À partir de 1926, date à laquelle son appartement est perquisitionné, Boulgakov ne cesse d’être persécuté par le régime, Staline allant même jusqu’à critiquer durement ses pièces La Fuite, Les Jours des Tourbine et L'Île pourpre. Ses œuvres sont alors retirées de la vente, ses pièces interdites. En 1929, il écrit à Staline pour lui demander le droit de quitter l’URSS (projet qu’il abandonna, notamment suite à sa rencontre avec celle qui allait devenir, en 1932, sa troisième femme, Elena Sergueïevna Chilovskaïa) avant d’écrire, en 1930, au gouvernement de l’URSS afin qu’on lui fournisse un emploi en rapport avec le théâtre. Il est alors engagé au Théâtre d'art comme assistant-metteur en scène. Mais, là encore, Boulgakov ne parviendra pas à faire aboutir ses nombreux projets parmi lesquels figurent de nombreuses adaptations scéniques de ses propres textes mais aussi de Gogol (Les Âmes mortes), de Tolstoï (Guerre et Paix), de Cervantès, de Molière ou encore de Maupassant. À la fin de 1939, l'état de santé de Boulgakov, depuis longtemps des plus médiocres, s'aggrave. Comme son père, l’écrivain décède le 10 mars 1940 suite à une néphro-angiosclérose. Auteur de comédies, de contes fantastiques, de romans sur la guerre civile, Boulgakov ne verra ses œuvres publiées qu’à la mort de Staline. Le Maître et Marguerite, son œuvre majeure, sera, quant à elle, publiée en 1966. La première édition des œuvres de Boulgakov, dans leur majeure partie, sinon dans leur totalité, paraît en cinq volumes à Moscou en 1989-1990, pendant la Perestroïka. Source http://www.litteraturerusse.net.

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Babel16 … La déresponsabilisation devient, « dans une société communiste invoquant une rationalité fondée sur l’appareil impersonnel de l’État et de la science impliquant la disparition de la responsabilité personnelle de l’homme à l’égard de ses actes »17, l’une des charpentes principales du régime. Elle fait de la société un lieu de « silence total » des scrupules où l’homme apparaît capable de tout, comme de rien, prêt à exécuter la sentence ou à demeurer passif. Si le Parti impose un cadre d’expression limité, tant pour les intellectuels que pour les artistes, il donne cependant à la création artistique une certaine marge de manœuvre. Malgré la censure imposée par la Tcheka, les premières années de la révolution voient l’éclosion éphémère d’une Avant-garde littéraire (Alexandre Bogdanov, le courant du proletkult18,Vladimir Maïakovski19, le LEF20, la « NEP littéraire »21, Pounine, Brik, Arvatov …),
Isaac Babel naît le 13 juillet 1894 au sein d’une famille aisée du ghetto juif d’Odessa. Tout en suivant des cours à l’école de commerce d’Odessa, Babel étudie la religion juive, apprend à lire le yiddish ainsi que le français. Gagnant Petrograd durant la première guerre mondiale, il est remarqué par Maxime Gorki qui est à l'origine de ses premiers pas dans la littérature. Suite à la révolution, il s’engage au coté des bolcheviks. Babel exerce alors des responsabilités diverses pour les soviets. En parallèle, il rédige ses Chroniques de l’An 18, brèves nouvelles qui dépeignent, pour un journal, des situations concrètes de l’année 1918. Sa participation à la guerre civile au sein de l’Armée Rouge en tant que correspondant de guerre nourrira sa série de nouvelles regroupées dans Cavalerie Rouge. Babel rédigera ensuite ses Récits d'Odessa, recueil de nouvelles satiriques et ironiques sur les habitants du quartier juif d'Odessa. Par la suite, vivement critiqué, Babel décide de cesser son travail d’écriture à partir de 1930. Accusé d’avoir critiqué Staline en privé, il est arrêté puis exécuté entre 1940 et 1941. Il faudra attendre la mort de Staline pour voir son œuvre à nouveau autorisée. Source http://www.litteraturerusse.net. 17 Belhoradsky (V.). (1987). La précession de la légalité ou l’empire d’Autriche comme métaphore. p.262-263. 18 Le proletkult est la contraction de proletarskaja kultura, « culture prolétaire ». L’écrivain Alexandre Bogdanov avait, dès 1902, conçu l’idée d’une « culture prolétarienne ». Il donna corps à cette idée en impulsant la création, suite à la révolution, d’un vaste tissu associatif devant permettre aux prolétaires d’exprimer leur potentiel créatif afin de supplanter la « culture bourgeoise. » Le proletkult compta à son apogée plus de 500 000 membres. Source http://www.litteraturerusse.net. 19 Poète, dramaturge, acteur, théoricien, peintre, affichiste, scénariste et futuriste russe, Vladimir Vladimirovitch Maïakovski (1893-1930) devient rapidement un des meneurs du mouvement futuriste après sa rencontre avec le poète et peintre David Bourliouk qu'il a connu en 1911 et qui lui a mis « le pied à l'étrier ». Tout en exploitant cette nouvelle poésie, il atteint des sommets de lyrisme dans La Flûte en colonne vertébrale (aussi connue sous le nom de La Flûte des vertèbres, 1915) ou dans son Nuage en pantalon (1914), véritable manifeste du futurisme - fruit de sa relation troublée avec Lili Brik. Avec Serge Tretiakov, il fonde, en 1923, le journal LEF qui influencera toute une génération d'écrivains. De retour à Moscou et après la révolution d’Octobre de 1917, qu’il accueille d’abord favorablement, il utilise, sincèrement, son talent au service du pouvoir politique, notamment dans le poème « Lénine ». Il écrit également deux pièces satiriques : La Punaise (1920) et Les Bains publics (1929) - il y « lave » les bureaucrates - ainsi que Mystère-Bouffe, pièce traitant de la Révolution d'une
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picturale (Kazimir Malevitch, le constructivisme, le suprématisme, Ilya Chashnik, Olga Rozanova, Lubov Popova, Anatoli Zhigalov, Alexandr Pankin, Konstantin (Kazimir) Mechunielsky, Nikolaï Suyetin, Ivan Kudriastev…), pluridisciplinaire (Rodchenko, Tatline, Morgourov, Oudaltsova…), théâtrale (Alexandre Ostrovski22, le théâtre agitprop23) et cinématographique (Sergueï Eisenstein24, Aleksander Dovjenko)25, effaçant
façon épique: « Mystère, c’est ce que la Révolution a de grand. Bouffe, ce qu’elle a de comique ». Il se heurte, une fois encore, au conformisme des critiques et du Parti. De 1923 à 1925, il prend les commandes de la revue LEF à l'avant-garde du futurisme (комфут). Partout, on écoute ce géant à la voix de stentor célébrer la révolution dont il est le chantre. Il se met au service de l'agence télégraphique russe (ROSTA) et conçoit les images et les textes des posters satiriques Agitprop. Le 14 avril 1930 à 10 h 15, le poète harassé, qui, par défi, jouait aussi à la roulette russe, se tire une balle dans le cœur. Le dernier acte de la vie de Maïakovski s'est déroulé à Moscou, au numéro 3 du Loubianskyi Prospekt, appartement 12. La thèse du suicide semble évidente. Le poète, qui exhortait la jeunesse à survivre à la mort terrible d'Essenine, est lui aussi « reparti vers les étoiles ». Il rédigea sa propre épitaphe deux jours avant sa mort : « Le canot de l'amour s'est fracassé contre la vie (courante). Comme on dit, l'incident est clos. Avec vous, nous sommes quittes. N'accusez personne de ma mort. Le défunt a horreur des cancans. Au diable les douleurs, les angoisses et les torts réciproques ! ... Soyez Heureux ! ». Staline ordonna des funérailles nationales pour celui qu'il qualifiera plus tard de « poète de la Révolution ». Source Wikipédia. 20 Inspiré par l’œuvre du poète Vladimir Maïakovski, le LEF (front gauche de l’art) vit brièvement le jour durant l’entre-deux-guerres. Éphémère, ce courant valorisait la technique, la science, en adoptant des écrits plus proches du documentaire que de la fiction (on parle d’art factographique). 21 La « NEP littéraire » est un courant regroupant un cercle d’auteurs et d’écrivains, consacré à la grande cause communiste. Nikolaï Tikhonov sera l’un des rares à donner une vision grandiose des événements révolutionnaires. Ses écrits jetteront les bases de la littérature soviétique. 22 « Né en 1823 à Moscou, dans le quartier des riches marchands où il situera la plupart de ses comédies, Alexandre Nikolaïevitch Ostrovski (1823-1886) commence, très jeune, ses études de droit à l’Université de Moscou. Employé, dès l’âge de vingt ans, dans l’appareil judiciaire, il publie, quatre ans plus tard, sa première pièce, Tableau de famille, qui met en scène une faillite frauduleuse, et l’oblige à démissionner, sous la pression des marchands en colère. Rejoignant la revue slavophile « Le Moscovite », il publie une série de comédies qui consacrent son succès : L’Orage, Cœur ardent, La Forêt, Loups et brebis. Fondateur et président à vie de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques en 1874, il est, en 1885, nommé directeur artistique des Théâtres Impériaux de Moscou ». Source le théâtre du Nord.fr. 23 Le théâtre agitprop est un courant de représentations géantes, à l’image de La prise du palais d’hiver (comptant environ 10000 acteurs et figurants), censé insuffler aux masses l’idéologie communiste. 24 Réalisateur, théoricien et dessinateur russe de l’ère soviétique, Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein (1898-1948) est le pionnier de l'utilisation de plusieurs techniques cinématographiques, dont le montage des attractions, qu'il explique dans ses écrits théoriques et qui eurent une grande influence dans l'histoire du cinéma. Dans ses premiers films, il n'utilise pas d'acteurs professionnels. Ses récits évitent les personnages individuels pour se concentrer sur des questions sociales, notamment les conflits de classe. Les personnages sont stéréotypés et interprétés par des acteurs non professionnels. L'art de Sergueï Eisenstein s'exprime à travers ses montages uniques et l'utilisation de ce que les critiques nommeront « le

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