Regards sur l'art polonais de 1945 à 2005

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A la croisée des genres, Regards sur l'art polonais de 1945 à 2005 propose un parcours dans la richesse de la production artistique polonaise de ces soixante dernières années. De Wladyslaw Strzeminski à Katarzyna Kozyra, en passant par Tadeusz Kantor et Zbigniew Libera, Olivier Vargin présente à travers l'Histoire et la culture polonaises, les grandes figures, les grands courants, et les grandes tendances de l'histoire de l'art polonais, ainsi que les liens qui se nouent de plus en plus étroitement avec l'art occidental...
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782296481145
Nombre de pages : 251
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Regards sur l'art polonais
de 1945 à 2005Les Arts d'ailleurs
Collection dirigée par Dominique Berthet, Dominique
Chateau, Giovanni Joppolo, Bruno Péquignot
Cette collection s'adresse à tous ceux qu'intéressent les formes d'art
qui ont pu émerger ou émergent encore à l'écart du champ artistique
dominant. Non seulement les arts dits premiers (africains, océaniens,
etc.), mais toute manifestation d'art contemporain où une culture
« non occidentale» s'exprime - art de la Caraïbe, d'Amérique du sud,
d'Afrique, d'Asie... et d'ailleurs. Les livres de la collection,
monographies ou traités, développent une approche ethnoesthétique,
historique, philosophique ou critique.
Titre parus
Iba ND lA YE DIADJI, La critique d'art en Afrique, 2006.
Iba ND lA YE Qui a besoin de la critique d'art en
Afrique - et ailleurs ?, 2006.
Dominique BERTHET, Les corps énigmatiques d'Ernest
Breleur, 2006.
Pie-Aubin MABIKA, Les arts d'ailleurs, 2006.
Dominique BERTHET (sous la direction de), L'audace en art,
2005.
Pie-Aubin MABIKA, La chanson congolaise, 2005.
Christine FREROT, Art contemporain d'Amérique latine, 2005.
Hortense VOLLE, La promotion de l'art africain contemporain
et les N. T.IC., 2005.
Susana SULIC, Sciences et Technologies de l'art
en Argentine, 2004.
Noémie AUZAS, Tierno Monénembo, 2004.
Sylvie COELLIER, Lygia Clark, 2003.
Diala TOURE, Créations architecturales et artistiques en
Afrique sub-saharienne (1948-1995). Bureaux d'études Henri
Chomette, 2002.
Stéphane ELlARD, L'art contemporain au Burkina Faso, 2002.
M. L. CUEHONTE De RODRIGUEZ, Mathias Goeritz (1915-
1990), l'art comme prière plastique, 2002.
Nadine MARTINEZ-CONSTANTIN, Formes et sens de l'art
africain, 2002.Olivier Vargin
Regards sur l'art polonais
de 1945 à 2005
L'HARMATTAN(Q L'HARMATTAN, 2008
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978..2..296..06138..5
EAN : 9782296061385À mes parents,
À OlgaNous ne vivons que dans un des mondes, le nôtre. Ceux qui en
sont s y meuvent aisément, puisque partout où ils vont, dans la
lune aussi bien que sur la terre, ils sauront faire de la
géométrie, compter les minutes et discuter les causes. C'est
bien simple: ils tirent partout leur montre, et mesurent les
lieux. Mais quand nous voulons aborder quelque autre monde,
tout se brouille et nous respirons mal. À cela rien d'étonnant
puisque, comme on nous a l'appris, nous ne saurions voir et
penser qu'à lafaçon du nôtre.
Bertrand GroethuyseMa création, mon voyage
Il ne m'est pas facile aujourd'hui d'expliquer cette étrange
et extraordinaire époque d'après-guerre, si lourde de souvenirs,
et qui me donne en même temps l'impression que je venais
de naître.
Aujourd'hui il me semble que le soleil brillait alors
jour et nuit durant toutes ces années, celle d'une
seconde enfance.
J'avais toute la vie devant moi.
Je me dressais au seuil de mon avenir, face à son
"infinité". Sans limites!
Je me suis mis en route vers cet avenir, les yeux grands ouverts
et la "grandeur" dans le sac. Si dans les pages suivantes
vous voyez un sac énorme sur le dos d'un pauvre
individu, ce sera justement mon sac à moi,
avec ma grandeur, et cet individu ce sera moi.
Je ne "composais" pas hâtivement comme les autres, ni ne
consolidais
ma "silhouette ".
Je sentais déjà que l'individualité ne réside pas dans la
forme et dans le geste stylistique.
Je ne "composais" pas les traits de mon visage pour
les porter ensuite devant moi, par un chemin connu, jusqu'au
seuil des musées.
Je sentais que c'était bien trop simpliste et artificiel.
Que mon "individualité" et ma vérité
étaient quelque part, bien au-delà, et que je marcherais vers elles
longtemps,
que cette ERRANCE et ses péripéties imprévues composeraient
finalement mon "visage ".
Et non la forme!
Je veux retrouver dans cette époque de ma pré-histoire
les manifestations qui, tels des signaux, indiqueraient la
direction de la ROUTE qui commençait et du VOYAGE.
Tadeusz KantorSommaire
Dlaczego ? (Pourquoi?) 13
Apologie polonaise: de Mieszko 1er à Bruno Schulz 17
Les racines avant-gardistes (de 1945 aux années 70) 43
Le temps du changement {des années 70 aux années 80) 103
Confirmations et résurgences, critiques et devoir
de mémoire (1989-1995) 129
Affirmations et désillusions
La réalité en face (199 5 -2005 . . . ) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 165
Le bémol de l'effervescence 193
L'art contemporain polonais en Europe:
perspectives d'une intégration 197
L'art polonais face à son destin... 201
Chronologie polonaise de 1945 à 2005 207
Bib liographie 215
Lexique ... 223
Répertoire de centres et de galeries d'art contemporain
en Pologne 227Dlaczego ? (Pourquoi?)
Nouveau membre de l'Union européenne le 1er mai 2004, la
Pologne, «sœur slave» de la France, entame le troisième
millénaire sur un ton nouveau, européen, bâti non plus comme
jadis sur les discriminations, les guerres, les occupations et les
partages (territoriaux), mais sur la tolérance, la démocratie, la
justice, l'échange et la solidarité. Exemple ou modèle européen
par sa volonté de triompher des avatars historiques, la Pologne
nous montre par son « succès» européen à quel point fut long le
chemin qu'elle a parcouru depuis 1945.
De son retour sur le théâtre politique européen (1918) à son
entrée dans l'Union européenne (2004), la Pologne nous
présente, à travers la guerre, l'Holocauste, le communisme
soviétique, la démocratisation et la transition, une histoire
scandée par le malheur et la souffrance dont la «réelle»
substance de ce mouvement historique ne nous apparaît sans
doute qu'aujourd'hui. Dlaczego ? (Pourquoi ?).
Absence d'information, de spécialistes, de médiation,
manque de contacts, de finances... Si les réponses de son
ignorance se multiplient, les commentaires et les remises en
question doivent se porter au-devant de la scène. «Notre»
[français, ouest-européen] attitude passive, voire consentante-
durant plus de quarante ans de communisme et quinze ans
d'attente aux portes de l'Union européenne -, mérite vis-à-vis
de la Pologne, de son vécu, de son expérience, mais aussi sa de
culture et de son art, un révisionnisme et une autocritique qui
passent par la reconnaissance (mea culpa) d'un comportement
propice à l'égocentrisme. Cette réédification passe, comme
l'évoque Alexandra Laignel-Lavastine dans son essai Esprits
d'Europe (2005), par un «rattrapage» historique et culturel
. comme cela a pu déjà être le cas dans le courant des années2004-2005 avec des événements tels que la saison culturelle
polonaise «Nowa Polska» (Nouvelle Pologne) ou des actions
menées par des associations telles que POLART asso ou
Apollonia Exchanges...
Nous nous inscrivons volontairement dans une démarche
d'un essai d'histoire de l'art. Nous partons à la découverte d'un
art et à travers lui d'une histoire construite sur une esthétique
(absurde, existentialiste. ..), des mouvements (l'Unisme, le
«Pomaranczowa Alternatywa» (<< l'Alternative Orange») de
Wroclaw, l'Ecole de Lodz ou Pracownia Kowalskiego (l'Atelier
de Grzegorz Kowalski)), des avant-gardes (la première avant-
garde, la néo-avant-garde ou le colorisme...), des collectifs (le
Grupa Krakowska (Groupe de Cracovie), le Grupa Warszawa
(Groupe de Varsovie) ou le Grupa Azzoro..., ou des figures
charismatiques (Wladyslaw Strzeminski, Tadeusz Kantor,
Krzysztof Wodiczko ou Katarzyna Kozyra.. .), l'histoire de l'art
d'un pays, celui du « nulle-part» : la Pologne.
Un art d'histoire, de résistance, un art politique à travers
lequel nous vous invitons à découvrir, dans un cheminement
mettant en lumière les grandes figures et les différentes étapes
de l'histoire de l'art polonais de ces soixante dernières années,
un témoin du temps suscitant, dans un monde où le vide et
l'évanouissement ne sont pas permis, le réel et les consciences
humaines, un art introduisant l'absurde au sein même de son
langage, exprimant ainsi la difficulté à communiquer, à élucider
le sens des mots et l'angoisse de ne pas y parvenir, un art sans
complexe montrant des formes, des gestes et des sons aux prises
avec leur misère métaphysique, des êtres errant sans repères,
prisonniers de forces invisibles dans un univers hostile.
Des racines avant-gardistes (1945-1970)1 au pluralisme
esthétique de ces dix dernières annéesl en passant par
1 Période marquée par les conséquences de la Seconde Guerre mondiale et
d'Auschwitz, la parenthèse communiste avec le réalisme socialiste,
l'apparition de la première avant-garde, de la néo-avant-garde, de la
14l'avènement du postmodernisme (des années 70 aux années
80)2 et les résurgences traumatiques du socialisme (1989-
1995)3, cet essai nous convie à partager la conviction d'une
expérience esthétique et artistique riche d'enseignements et
d'indications quant à l'appréhension et à l'écriture (ou la
réécriture) aujourd'hui d'une histoire depuis toujours commune.
mouvance chromatique du colorisme, de l'œuvre de Tadeusz Kantor et du
Grupa Krakowska, des influences occidentales (Bauhaus, modernisme,
Fluxus, art conceptuel entre autres)...
1 Epoque (1995-2005...) caractérisée par l'émergence d'une nouvelle
génération d'artistes, mais aussi les désillusions du nouvel ordre et les
perspectives d'une intégration européenne...
2 Moment défini par l'effervescence artistique, le mariage de raison entre l'art
et l'Eglise (afin de former une opposition politique plus forte), l'avènement de
nouveaux médias, de la performance...
3 Temps déterminé par la confirmation internationale d'un grand groupe
d'artistes des années 70-80, les résurgences postsoviétiques (critiques vis-à-
vis de l'époque communiste)...
15Apologie polonaise:
de Mieszko 1er à Bruno Schulz
Indépendances, guerres, occupations, tels sont les notions
qui résument l'Histoire de la Pologne. Si ces termes sont
partagés par tout pays, ils se singularisent en Pologne de par des
expériences, un environnement (géopolitique) et des
événements sans commune mesure avec ceux du continentI.
Placé dans une position géographique délicate (entre
l'Allemagne et la Russie), ce pays, sans nom durant plus d'un
siècle, a symbolisé aux yeux de l'Europe occidentale
l'expression même du royaume qui n'existe pas, de ce pays du
nulle-part si cher à Alfred Jarry. Bordant les à-coups d'une mer
aux mille visages, terre d'accueil et de tolérance2, de mythes et
de croyances3, bercée entre deux rives guerrières (l'Occident et
1 On pense aux occupationssuccessivesaustro-hongroise,prusse, allemande,
russe et soviétique, à l'Holocauste, aux pogroms, à une jeune existence
démocratique - une vingtaine d'années environ.
2 La Pologne fut une terre d'accueil pour les communautés juives (et autres)
durant le long règne de la dynastie des Jagellons.
3 La Pologne regorge d'un grand nombre de mythes et de croyances formant
dans l'ensemble l'unité d'un peuple autour d'une seule conscience et mémoire
collective. Le mythe sarmate (nom pris dans l'Antiquité et inspiré d'auteurs
antiques) développe dans des parallèles mythologiques le fondement
idéologique de la suprématie des magnats sur le reste de la noblesse polonaise.
Le fait que les Polonais se réfèrent au passé mythique traduit non seulement
une recherche de leur propre identité mais aussi une volonté de donner à une
nation puissante et influente une tradition historique ancienne et prestigieuse.
Ce mythe représente ainsi pour l'ensemble de la population le modèle à suivre
par excellence. Le Mythe des trois frères occupe également une place
importante dans la formation d'une mémoire collective polonaise. Traduit
dans La Légende des frères créée par les intellectuels du premier millénaire,
elle prend forme dans les écrits de Jan Dlugosz Les annales du célèbre
Royaume polonais où l'auteur soutient l'hypothèse de la généalogie biblique
des Frères. Le Mythe du Baptême est lié à la formation de la natio polona et de
sa conscience. On peut penser également au mythe du héros romantiquel'Europe de l'Est), les traditions de l'Orient et de l'Occident1, la
Pologne développe, au gré des lignes et des hymnes d'une
histoire ne cessant de défier les sentiments d'un peuple envers
son pays, une détermination sans faille.
Ainsi, afin de mieux appréhender ce qu'a pu être et ce qu'est
aujourd'hui l'art polonais, ce qui détermine la spécificité de
l'art de cette partie du continent et quel peut être l'apport
polonais dans l'œuvre européenne, permettons-nous un bref
regard sur l'histoire et la culture de la nation de «l'Aigle
blanc ».
Occupée dès le me millénaire av. J.-C. par différentes
tribus2 parlant un même dialecte (le slave), limitrophe de
l'Empire romain durant l'Antiquité, la Pologne entre
culturellement dans la mémoire historique de l'humanité en 966
avec Mieszko 1er - premier roi de la dynastie des Piast (966-
1370) -, une singularisation marquée aussitôt par les dangers
voisins (germanique et russe) et le «sceau» de l'anathème
sempiternel de la guerre et de la soumission3. Bien que ne
moderne, du poète national, de la mère polonaise... Mythes et symboles
politiques en Europe Centrale. (2002). Sous la direction de Chantal Delsol,
Michel Maslowski, Joanna Nowicki, collection Politique d'aujourd'hui,
Edition Presses Universitaires de France, Paris.
I Entre le mysticisme orthodoxe et l'Antiquité latine, le culte vivant de l'icône
et la tradition des hassidims juifs, la mythologie baroque des Sarmates et une
culture populaire pittoresque... La culture polonaise demeure comme un
mélange particulier de traditions culturelles qui sert sans cesse de références
aux artistes et aux intellectuels, un dialogue permanent avec le passé, un
« retour aux racines» obstiné souvent obsessionnel, marquant de son sceau
l'art d'avant-garde, et permettant de constituer une identité collective et
individuelle.
2 Comme en témoignent, au nord-ouest du pays, les vestiges de cités lacustres
exhibant déjà à l'époque une certaine richesse culturelle dite « lusacienne»
(région montagneuse aujourd'hui en République tchèque et au croisement de
la Pologne et de I Allemagne). Les différentes tribus étaient les Mazoviens,'
les Silésiens, les Poméraniens et les Polanes (du mot pole qui signifie champ,
plaine) qui devaient donner leur nom au pays. Beauvois (D.). La Pologne,
Histoire, culture, société. (2003), Edition de La Martinière, Paris.
3 Soumission au Saint Empire (964) et à l'Eglise (966).
18cessant, en ces temps obscurs, de se quereller sur l'héritage du
trônel, les Piast allaient s'inscrire dans l'histoire du pays
comme la seule lignée royale autochtone2, le symbole historique
d'un nationalisme contemporain polonais. Soucieuse d'un
certain rayonnement culturel du royaume en Europe, la dynastie
des Piast opère de nombreux échanges culturels notamment
avec la France et le royaume germanique. De ces contacts
découlent d'importantes influences européennes dans l'art, la
littérature et les sciences: une architecture monumentale en
plein essor avec les œuvres romanes que sont les abbayes de
Tyniec et de Mogilno, la chapelle Saint-Adalbert (Cracovie), les
églises de Wroclaw, de Strzelno, de Lçczyca ou de Czerwinsk,
l'Université de Cracovie (1364); un développement atypique
des cités - bâties selon une urbanisation propre aux villes
germaniques3 - ; une culture indigène de plus en plus affirmée,
illustrée par un accroissement impressionnant d'ateliers
monastiques d'écriture; une culture livresque aux grandes
productions littéraires de chroniques ou de vies de saints
comme la Chronique polonaise et la Chronique de Kazimierz II
le Juste écrite par l'évêque cracovien Wincenty Kadlubek
vantant le retour au sens de l'État ou la Première Chronique
polonaise rédigée entre 1113 et 1116 par un inconnu (Gallus
Anonymus, moine de Saint-Gilles de Provence) relatant la toute
jeune histoire de la Pologne. Prophétie ou rêverie, on peut dire
aujourd'hui que la création de cet ouvrage fournit un indice
précieux sur l'idée d'identité et de patriotisme qu'avaient les
Polonais.
N'ayant pas de fils légitime à présenter à sa succession, le
dernier des Piast, Kazimierz le Grand, désigne à contrecœur, en
vertu de l'accord de Buda (1355), son successeur, le fils de sa
1Les querelles et les conflits entraînent une succession de renversements et de
rivalités provinciales et à long terme la perte de la dynastie des Piast.
2 Les rois de Pologne qui suivront seront presque tous d'origine étrangère.
3
Les cités sont construites de la manière suivante: on trouve au centre une
place de marché carrée où se dressent un hôtel de ville (ratusz de rathaus) et
une église paroissiale (kosciOl farny) et, autour, des rues perpendiculaires,
délimitant et modelant les quartiers en damier, le tout fortifié de remparts.
19sœur, Louis d'Anjou de Hongrie, unissant ainsi durant un court
moment (1370-1386) les royaumes de Pologne et de Hongrie.
Signe du destin ou malédiction, sans fils également, Louis
d'Anjou doit à son tour se préoccuper d'un legs difficile qu'il
confie, à défaut d'autres alternatives, dans les mains de sa
troisième fille Jadwiga, âgée seulement de neuf ans. Trop jeune
pour pouvoir diriger et se marier, le sort du royaume est mis
alors sous la tutelle d'un Conseil de Régence. La période est de
courte durée et, quelques années plus tard, sur le conseil de
l'ordre régent, la princesse Jadwiga (âgée alors d'une douzaine
d'années) se marie avec le grand-duc de Lituanie Jagiello
(baptisé sous le nom de Wladyslaw TI),faisant des royaumes de
Pologne et de Lituanie réunis une des puissances les plus vastes
et les plus importantes d'Europe. La dynastie lituanienne des
Jagellons (1386-1572) débute et, avec elle, l'ère d'une union
polono-lituanienne ambitieuse et expansionniste marquée par la
légendaire bataille victorieuse de Grunwald (1410) regroupant,
face à la menace teutonique, l'ensemble des chevaleries et des
cavaleries polonaises, lituaniennes, ruthènes, tatares et
mazoviennes.
Bien que cette époque soit marquée par de nombreux
conflits, elle demeure néanmoins un temps de floraison
politique et culturelle décrit par les historiens comme l'un des
plus fastes, des plus riches et des plus tolérants1 de toute
l'histoire culturelle polonaise. Baptisée « Zloty Wiek» ou Siècle
d'or (XVIe siècle ), cette ère promeut un pont artistique et
culturel entre l'Est et l'Ouest du continent dans la musique
comme dans la peinture2. Les hautes sphères de l'éducation sont
1 Tolérance notamment au niveau de la mixité religieuse. La Pologne devient
une terre d'accueil pour un grand nombre de communautés religieuses Guives
et tatares entre autres...).
2 Promotion et éclosion culturelle avec des compositeurs tels que Mikolaj de
Radom important des polyphonies de France, l'éclosion de fresques
byzantines dans les églises et les châteaux selon une technique orientale et des
motifs conformes à l'iconographie catholique, le tombeau de Kazimierz IV
(au château de Wawel) ou le remarquable retable en bois polychrome de
l'église Notre-Darne (Cracovie) de l'Allemand Wit Stwosz.
20mises à l'honneur par le niveau et la qualité d'instruction de
l'Université de Cracovie (rebaptisée plus tard Uniwersytet
Jagiellonski) d'où naissent de grands acteurs de la culture et de
la politique polonaise comme le diplomate et bibliophile
Érasme Ciolek, le fondateur d'une académie à Poznan Jan
Lubranski, le secrétaire du roi puis Primat de Pologne Jan
Laskil... Les arts et les lettres entrent dans le printemps de leur
existence avec la diffusion du livre dans tout le royaume
(générée par la prolifération d'ateliers d'imprimerie), la création
de la première grammaire polonaise (établie par le huguenot
français poIonisé Pierre Statorius), le développement de
bibliothèques, la propagation de la langue savante - le latin -,
d'ouvrages fondateurs comme le premier dictionnaire latin-
polonais de Jan Maczynski, d'une littérature de
correspondances, d'une société littéraire imitant les académies
de la société italienne, d'une science2 ne cessant de briller en
dépit de la menace inquisitrice de l'Église. La littérature et la
prose polonaise voient fleurir ainsi en leur sein des poètes tels
que Stanislaw Orzechowski ou Piotr Skarga auteur des Sermons
de la Diète et des Biographies des Saints, des écrivains tels que
Jan Kochanowski3 avec son œuvre satirique, dramatique et
lyrique remettant en question une conception du monde à
travers un retour allégorique à l'antique (Départ des
ambassadeurs grecs, les Thrènes), Jan Dlugosz et ses
1Auteur d'un célèbre recueil de lois portant son nom Le statut de Laski.
2 On pense tout particulièrement à l'éminent Nicolas Copernic, symbole
polonais et digne représentant de ces génies de la Renaissance italienne,
auteur notamment du manuscrit révolutionnaire De revolutionibus orbium
coelestium révolutionnant la connaissance de l'univers. Le soleil n'allait plus
tourner autour de la terre mais se situer au centre des planètes. Cet ouvrage
tant critiqué à l'époque n'est publié que quelques jours avant la mort de
Copernic qui évite ainsi les ennuis avec l'Eglise. Le manuscrit est condamné
par le pape Paul V en 1616.
3 Ibid. p.56. Ecrivain évoqué comme le Ronsard polonais est l'un des pères de
la langue littéraire et du théâtre polonais. Humaniste de la Renaissance, il
étudie le mythe comme la parabole de la vérité de I'homme et de la culture, et
il tâche de trouver dans la langue (son histoire et son étymologie) la réponse
aux questions fondamentales sur les origines de la nation ainsi que sur le nom
propre qui est le sien dès le début.
21Chroniques Le regni Poloniae d'incliti de cronicae de seu
d'Annales offrant un des témoignages actuels les plus
importants sur la période du Moyen-Age et dressant le portrait
de la réalité d'une société angoissée par les fléaux de l'Histoire,
Maciej Maciej Miechow et son Traité des deux Sarmaties
(Tractatus de duabus Sarmatiis, éd. 1517, 1518, 1521),
l'historien Jodocus Ludovicus Detius et son ouvrage intitulé Les
Antiquités polonaises (De vetustatibus Polonorum. .., éd. 1521),
Stanislaw Ciolek et ses pamphlets sur la riche Elizabeth
Granowska ou les Psaumes, le Bref Entretien entre trois
personnages: un noble, un paysan et un curé, Portrait
véridique de la vie d'un homme vertueux, l'incontournable
calviniste et défenseur de la cause nobiliaire Mikolaj Rej et son
Miroir ou W. Goslicki et son ouvrage politique humaniste
Optimo senatore. Touchée, au même titre que ses pairs
continentaux, par la grâce de la Renaissance, le vent humaniste
et l'idée d'un bouleversement fondamental de la conception du
Monde, la Pologne enfante les lignes et les reliefs d'un visage
en proie aux morsures de la crainte, de l'incertitude.
Cette inquiétude ne tarde pas à se condenser avec la mort, le
7 juillet 1572, de Zygmunt August, dernier héritier de la
dynastie des Jagellons, qui laisse entier le problème de la
succession, du fait de l'absence d'héritiers. Commence alors
une période d'instabilité et de convoitises (1572-1697) où une
nuée de prétendants déferlent de tous les horizons. Frère du roi
de France Charles IX, Henri de Valois est le premier monarque
de cette époque instable. Il ne resta sur le trône que quatre mois
jusqu'à ce qu'il apprenne la mort de son frère et l'annonce
conséquente de son futur couronnement. Après plus d'un an
d'attente et la certitude qu'Henri N ne reviendrait plus, la Diète
(le parlement polonais) décide de confier l'avenir du royaume
au Hongrois Stefan (Etienne) Batory en le mariant à Anna la
sœur du dernier Jagellon afin de marquer une continuité. Mort
en 1586 sans successeur, Batory perpétue la coutumière
malédiction de la succession et laisse au grand chancelier Jan
Zamoyski et à ses confrères le soin de lui trouver un héritier en
la présence d'un jeune Suédois de vingt et un ans appelé
22Zygmunt (Sigismond) ill Waza (1587-1632) - en référence à
son grand-oncle Zygmunt August jadis roi de Pologne. Son
règne allait durer près de quarante-cinq ans et stigmatiser
l'amenuisement d'un royaume mis à mal par une pression
nobiliaire et une menace ottomane grandissante. Viennent les
règnes de Wladyslaw IV (1632-1648), de Jan Kazimierz II
(1648-1672) et une suite de cataclysmes (dont de multiples
attaques ottomanes et russes) connus sous le nom de Déluge
durant plus de vingt-cinq ans.
Bien que le pays soit écrasé par le désastre, le déclin
politique et économique, cette période demeure néanmoins
créative en produisant dans l'art, la littérature et la culture
polonaise, des mélanges curieux au croisement de l'Occident et
de l'Orient. Les formes de cet art exhibent les lignes épurées de
l'esthétique orientaliste et l'opulence du baroque occidental.
Les angoisses d'une société accablée par le sort sont portées aux
nues. Ce courant est mis en valeur par des écrivains de grand
talent comme Waclaw Potocki, auteur de la chronique épique de
La Guerre de Choclin, le poète bucolique Szymon
Szymonowicz, le satiriste Krzysztof Opalinski, Jan Andrzej
Morsztyn ou le mémorialiste Jan Chryzostom Pasek. À la veille
du XVIIe siècle, avec le transfert de la capitale de la Pologne à
Varsovie, le style baroque s'ouvre aux influences slaves et
orientales pour donner ce qu'on a appelé le «style sarmate»1
dans l'art du portrait, caractérisé par un hiératisme marqué ainsi
que par un grand souci de réalisme.
1Style sarmate ou baroque sarmate : style chargé d'actions et tendant au délire
verbal. Issue du sarmatisme, la doctrine nobiliaire (5% de la population) fonde
la légitimité nationale sur la lutte contre l'orthodoxie (russe) et contre
l'impérialisme germanique: Voltaire considère cette idéologie comme barbare
et rétrograde. Le sarmatisme est un ensemble de traits culturels qui définissent
la mentalité conservatrice et repliée sur elle-même de la noblesse polonaise
des XVIIe et XVIIIe siècles. Les Sarmates sont les ancêtres mythiques des
nobles polonais, prétendument venus du Caucase ou des bords de la mer
Noire.
23À la fin du XVTIe siècle, la Pologne trouve en la personne de
Jan ill Sobieski1 le dernier feu de la gloire royale avant le temps
des partages (1697-1795). Après son règne, la Pologne éprouve
le temps d'une grande anarchie en « laissant» les puissances
étrangères limitrophes intervenir dans les affaires intérieures du
pays pour imposer leur propre candidat au trône. La dynastie
saxonne d'Auguste TI (1697-1733) suivie des brefs interludes
ouverts par le règne de Stanislaw Leszczynski (1704-1709 et
1733-1738)2, et du dernier monarque Stanislaw Auguste
Poniatowski n'arrive pas à redresser le royaume ni à contenir
les desseins expansionnistes des souverainetés voisines. Les
puissants assauts russe, austro-hongrois et prussien ont raison,
lors des trois partages (1772, 1793, 1795), d'une Pologne
perdue depuis dans la confusion et le désarroi. Chef suprême
(Naczelnik) de la dernière insurrection contre les envahisseurs,
Tadeusz Kosciuszko ne prononce pas, lors de la dernière
attaque, le «finis poloniae» qui devait clore à jamais
l'existence de la Pologne. Celle-ci disparaît pour connaître une
ère de mysticisme (1795-1918) cultivant l'idée et le sentiment
du souvenir et sauvegardant dans le concert des autres
nationalités européennes l'âme et l'esprit de tout un peuple.
Partagés en trois par les puissances voisines (russe,
prussienne et austro-hongroise), les Polonais sont privés de leur
propre structure politique. Face aux politiques
d'« assimilation» et d'« intégration» voulues par les
occupants, l'art et la littérature polonais tentent de préserver et
de transmettre l'héritage national. Plus qu'une simple nécessité,
cette tâche donne naissance à un mouvement national ancré
dans les fondements idéologique et historique du sentiment
national, relations ou mariages de raison que l'on peut
contempler dans les compositions picturales monumentales -
1 Roi polonais repoussant définitivement les Turcs qui assiégeaient Vienne.
2 Sous le protectorat russe et la pression mise sur la Diète (le parlement
polonais), Stanislaw Leszczynski accède au trône de Pologne au même
moment qu'Auguste II. Cette situation donne lieu à la guerre de Succession de
Pologne (1733-1735) et à la nouvelle intronisation (de courte durée) de
Stanislaw Leszczynski.
24dignes de David - de Jan Matejko1 avec Bitwa pod
Grunwaldem (1878), Holdpruski (1882) ou les poèmes tels que
Ballades et Romances2 (1822 et 1823) et Les Aïeux (1821-1823)
du grand poète romantique Adam Mickiewicz, figure de proue
du militantisme pour l'indépendance nationale.
Marquée par des soulèvements et des insurrections3, la fin
du XIXe siècle demeure partagée sur le plan artistique entre un
moment d'effusion de talents et le temps de l'exode vers
d'autres horizons tels que Rome, Munich, Vienne, Saint-
Pétersbourg et Paris (destination préférée des artistes).
L'émigration devient alors, au fil de l'histoire, l'unique
alternative pour beaucoup d'artistes, d'intellectuels et de
scientifiques polonais; cette alternative décrite par le peintre de
l'exode Alexandre Sochaczewski comme une souffrance
1 « L'art est comme une arme à la main; il n'est pas permis de séparer l'art de
l'amour de la patrie! » disait Jan Matejko (1838-1893), peintre de tableaux
historiques, chef de file de l'art polonais du XIXe siècle. Aîné d'un an de Paul
Cézanne, Matejko était un académicien classique et son art nourrit
l'imaginaire de plusieurs générations de polonais. Les grandes toiles de
Matejko, chargées de personnages, illustrent des évènements majeurs de
I'histoire du peuple Polonais, dans ses splendeurs comme dans ses misères. A
une époque où la Pologne était rayée de la carte de l'Europe, Matejko appelait
avec sa peinture à un examen de conscience. Ses œuvres toujours vivantes
continuent de provoquer de vives émotions et les Polonais perçoivent
I'histoire de leur pays avec les yeux de l'artiste.
2 Les ballades étaient des poèmes imitant par leur style le chant populaire,
avec des éléments d'extraordinaire et d'horreur, mais à vrai dire amusants. Les
Aïeux décrivent une coutume religieuse du peuple biélorusse qui réunit la
commémoration des morts et l'évocation des esprits. Composée autour de
multiples thèmes et motifs, cette oeuvre est la plus hétéroclite de toutes. La
littérature de Mickiewicz comme la littérature polonaise de l'époque, chargée
d'une mission patriotique, devra à différents moments se soumettre à la
pression du peuple ou se révolter contre cette charge. L'espace idéologique et
esthétique entre le «devoir» et la «révolte» dans lequel fonctionnent
jusqu' aujourd 'hui la poésie, la prose et le drame polonais, est extrêmement
riche et varié.
3 Pensons notamment à la révolution de 1830 et aux insurrections de 1846,
1848, 1863, 1905... soulèvements répondant aux atmosphères d'oppressions et
d'étouffements qu'il pouvait y avoir notamment dans les régions annexées par
les Prussiens et les Russes.
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