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Rwanda 2000 : mémoires d'avenir

88 pages
Ecrivains et artistes africains se sont mobilisés pour la mémoire du génocide de 1994. Réflexion documentant leur démarche, ce dossier étudie la notion de génocide et la question de sa représentation. Le travail de mémoire et de deuil ouvrant sur une affirmation de vie et une définition de l'avenir, il débouche sur le manifeste "Pour une Afrique désirable" des deux écrivains Eugène Ebodé et Jean-Luc Raharimanana.
Entretiens avec Nocky Djedanoum et Maïmouna Coulibaly (Fest'Africa), l'écrivain Boubacar Boris Diop, le plasticien Bruce Clarke, Catherine Coquio (association d'étude des génocides), les cinéastes Samba Félix Ndiaye et François Woukoache.
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Dak' Art 2000 94 Ibo Ndioye Diodji, Tonello Boni Entretien avec Etiyé Dimma Poulsen. 103 Entretien avec Marie Laure Croiziers de Lacvivier

Couverture:

Restaurer

l'ordinaire, dessin @ Africultures

original

d'Alexandre

Mensah

Editorial

Manifestes
pour l'avenir
« Tu te tais comme les mots se sont tus A quoi peuvent servir mes mots? » Nocky Djedanoum, Nyamirambo l, p.27.
Peinture rupestre Afrique du Sud

En avril 98, nous avions intelTogé les artistes lWandais et burnndais sur leur façon de retravailler le génocide par leur art. Leur parole, dans le dossier Les Grands Lacs et après du numéro 7 d'Africultures, était une tentative de compréhension en même temps qu'un émouvant appel à la réconciliation. C'était le temps où la nécessité était de dépasser le discours ethnique pour regagner la fraternité. Aujourd'hui, les rencontres d'écrivains organisées au Rwanda par Fest' Africa participent d'un nouvel espace, d'un élargissement, d'une réflexion commune, africaine d'abord, universelle ensuite.« Que puis-je offrir à nos morts pour obtenir un brin de repos?» demande aussi Nocky Djedanoum dans Nyamirambo ! Mémoire et deuil se combinent pour aider à digérer la douleur mais aussi pour définir un avenir. Pour l'Afrique, pour l'humanité toute entière. il n'est ainsi pas neutre que ce dossier se termine par le manifeste de deux écrivains. Car depuis le génocide de 1994, comme l'écrit encore Nocky, nos « yeux gonflés d'insomnie implorent le vide»

face au« marécage de lafolie collective ». Ce dossier se propose d' accompagner par quelques pistes d' approfondissement ce travail artistique. Tous parlent de l'avant et de l'après Rwanda. C'est donc que ce génocide nous ouvre les yeux. Mais ô combien douloureusement, difficilement. Il est révélateur de la bête humaine qui sommeille en chacun de nous et réapparaît sempiternellement à la faveur des crises: il nous redit que la barbarie est une menace permanente et que nous n'aurons jamais [mi de lutter contre les racismes, les discriminations, les fascismes, car, disait Brecht,« le ventre est encore fécond d'où est sorti la bête immonde». Mais ce dossier reflète aussi la colère car ce génocide nous révèle également combien l'Occident, et la France en particulier, a manipulé et manipule encore l'Afrique, au point d'ouvrir le champ à tant de haine. Le drame pose terriblement crûment à tous la question des responsabilités. C'est là que s'impose un véritable travail de mémoire qui rende compte de la singularité de ce génocide. On connaît

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les pièges à éviter: la dramatisation, la victimisation, la radicalité, tout ce qui privilégie l'émotion au détriment de I'Histoire et conduit frnalement au
contraire du résultat recherché. C'est en magnifiant l'indicible et l'impossible qu'en faisant de la tragédie un accident de l'Histoire, on prépare l'oubli, faisant le lit du négationnisme. C'est pourquoi nous avons affinné à plusieurs reprises que nous préférons à la moralité obligée du devoir de mémoi-

re un travail de mémoire restaurant
I'Histoire. Mais rendons hommage à l'initiative de Fest' Africa dans ce qu'elle est de réaction solidaire et ftatemelle, profondément humaine, nécessaire et respectable. Affirmons aussi qu'on ne pourra jamais parler du génocide avec la froideur scientifique qu'exigerait I'historien. Acceptons l'engagement de chacun et de tous et accueillons ces écrits et ces films pour ce qù' ils sont et qui définit le privilège des artistes: une tentative de plus de nous faire comprendre I'humain

pour lui définirun avenir.
Olivier Barlet

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de droite à gauche: Djedanoum et Alosea de la commission

Bruce Clarke, Nocky Inyumba, responsable de réconciliation

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n030 / septembre

2000

Rwanda 94 - 2000, entre mémoire et Histoire: I '
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Dans sa chronique Le génocide des Rwandais tutsi et l'usage public de I 'histoire publiée dans le numéro 150152 des Cahiers d'Etudes Africaines, Claudine Vidal constatait que les récentes publications (journalistiques, juridiques, universitaires) consacrées au génocide rwandais font souvent référence au génocide juif sans pour autant procéder à un travail comparatif réel qui permettrait de dégager la singularité du génocide rwandais. Pire, là où les historiens du génocide juif jugent prioritaire d'explorer les procédures d'extermination des victimes, les auteurs des travaux sur la tragédie rwandaise tentent plutôt de reconstrui-

re la genèsedu génocide- un parti-pris
méthodologique que Claudine Vidal critique, proposant d'abord de savoir comment le génocide a été perpétré, de déterminer les rôles de ceux qui le conçurent et la manière dont les victimes ont été traquées et massacrées . informations qui nous éclaireraient sur le sens de ce génocide. A cet égard, le livre de Philip Gourevitch Nous avons le plaisir de vous informer que demain, nous serons tous tués avec notre

famille: chroniques rwandaises (1999) et celui de Yolande Mukagasana La mort ne veut pas de moi (1997) vont dans ce sens et font déjà office d'ouvrages pionniers.

Mais une troisième catégorie de textes s'imposent, les fictions écrites dans le cadre du projet «Rwanda : écrire par devoir de mémoire» initié

par l'écrivain tchadien Nocky Djedanoum, lui même auteur d'un recueil de poèmes, Nyamirambo! consacré au génocide rwandais. Ulcéré par le long silence des Amcains, Fest' Afiica invite en 1998 dix écrivains amcains en résidence d'écriture au Rwanda. A l'arrivée, une dizaine de romans en librairies (cfp. Il). Parmi eux, deux nous semblent particulièrement souligner le propos de ce dossier. L'Aîné des orphelins, du Guinéen Tierno Monenembo, relate la vie d'un enfant, Faustin N senghimana (hutu par son père et tutsi par sa mère), rescapé miraculé d'une fusillade publique dans une église à Nyamata. A Kigali où il séjourne après la fusillade, Faustin mène une vie de bohème et s'installe dans un abri de fortune dénommé QG par ses habitants. Rentrant à l' improviste au QG après une longue absence, il surprend sa sœur avec Musinkôro, son voisin d'infortune. Il l'exécute à bout portant avec un revolver. Au procès, Faustin se défend mal, se montre foncièrement insolent: il est condamné à mort. Refusant d' aborder fTontalement le génocide, Monenembo s'intéresse à ses conséquences chez les vivants, notamment chez les enfants qui, après avoir vécu l'indicible, versent malgré eux dans le cynisme. Par petites touches, son roman donne plus à sentir qu'à voir. Cette absence du génocide dans le livre le ren-

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force paradoxalement. Sans le banaliser, Monenembo montre à travers une construction savante du récit (on pense irrésistiblement à Faulkner) toute la complexité du génocide. Le livre peut ainsi être lu comme une méditation sur la banalisation du mal, pour reprendre l'expression d'Hannah Arendt. "On tue un homme, on est assassin. On en tue des milliers, on est conquérant. On les tue tous, on est Dieu." Cette citation empruntée à Edmond Rostand, qui tient lieu d'épigraphe au roman, inscrit l'Aîné des orphelins dans la lignée de L'Etranger de Camus ou encore de La Métamorphose de Kafka. On est donc en face d'une fable sur la folie humaine. A l'instar de Monenembo, le Tchadien Koulsy Lamko use également de la fable pour instruire le procès du génocide lWandais. La Phalène des collines relate l'histoire d'un papillon né du cadavre d'une reine lWandaise, violée lors d'une génocide de 1994 par un prêtre. Exposée
dans une église-musée, site du génocide, la reine s'insurge en effet contre les

vivants, notamment contre les touristes qui la réduisent au statut de fossile et se métamorphose en phalène errante sur les collines en attendant qu'un rituel funéraire consacre son entrée dans le monde des morts. Texte éminemment polysémique, La Phalène des collines peut se lire sur le plan symbolique comme I'histoire du viol du Rwanda par l'Occident. Du point de vue réaliste, ce roman explore un douloureux chapitre du génocide: l'insoutenable violence faite au corps féminin à travers le viol (souvent collectif). Mais par-dessus tout, La Phalène des collines est une méditation sur le statut de la mort dans les sociétés africaines post-coloniales - des sociétés où le lien entre les morts et les

vivants à travers les cérémonies funéraires est dorénavant rompu. Et montre à quel point nos sociétés post-coloniales ont bafoué la vie. On signalera aussi Murambi, le livre des ossements du Sénégalais Boubacar Boris Diop. Même si le point de vue choisi par l'auteur semble plus démonstratif: au sens où le souligne Catherine Coquio, ce roman a le mérite de mettre la famille au cœur du génocide. Là encore, les écrivains évoquent l'un des aspects le moins connu de la tragédie lWandaise. Ici encore, ce que nous montre bien Diop dans son roman à travers l'itinéraire de Cornélius (qui de retour au pays natal s'aperçoit que l'assassin de ses frères et de sa mère n'est autre que son propre père), c'est toute la complexité du génocide. De la sorte, là où certains observateurs distraits et pressés ne voient qu'un conflit inter-ethnique entre des sauvages exotiques, les romanciers opposent la folie humaine. Ce qui est une façon de nous prévenir que le Rwanda est aussi ailleurs en chacun de nous... Vu sous cet angle, la littérature acquiert un statut de savoir philosophique qu'il convient désormais de prendre en compte pour aborder le génocide lWandais. "La littérature, écrit Roland Barthes, ne dit pas qu'elle sait quelque chose, mais qu'elle sait de quelque chose, ou mieux: qu'elle en sait quelque chose, qu'elle en sait long sur les choses." (Leçons, 1978, p.19). C'est en tous en cas dans cet esprit que nous abordons ce dossier Rwanda : plutôt que de décrire l'horreur, plutôt que de sombrer dans le manichéisme, nous avons essayé de comprendre, de faire en sorte que cette mémoire tragique devienne une mémoire commune. .. Une mémoire en partage.

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Engagement d'écriture
Comment, pourquoi aborder
l'indicible? Paroles d'écrivains africains. Il faut bien oser le mot: «engagement». Même si, associé à ceux d' «écrivain africain », il pourrait aussitôt donner envie de tourner la page, tant l'antienne sur « l'engagement de l'écrivain africain », entendue depuis des lustres, charrie grandiloquences académiques et positionnements manichéens. .. Et pourtant, c'est bien d'engagement des écrivains africains qu'il s'est agi au Rwanda, du 27 mai au 5 juin dernier, lors de la manifestation « Rwanda: écrire par devoir de mémoire». A l'appel des organisateurs de Fest' Africa, Ie festival de littérature africaine basé à Lille, en
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France, près de quatre-vingts écrivains, intellectuels et artistes du continent avaient fait le déplacement pour saluer une initiative sans précédent: la publication des œuvres des dix écrivains africains engagés depuis 1998 dans une démarche commune de lutte contre la banalisation et l'oubli du génocide des Rwandais tutsi et, concomitamment, du massacre des Rwandais hutu opposés à cette extermination programmée par les leurs. Mais, plus que la consécration d'un événement, les quatrevingts étaient aussi venus réfléchir sur l'une des plus grandes tragédies de I'humanité et tenter de comprendre pourquoi en, cette année 1994, ce que l'on croyait ne plus jamais voir après la Deuxième Guerre mondiale s'était produit sur la terre africaine. A vrai dire, l'opération « Ecrire par devoir de mémoire» n'avait pas, à ses débuts, vocation particulière à faire date. Tout juste s'était-elle voulu un cri, une poussée de colère face à l'indifférence assassine, au silence coupable qui entouraient, en Afrique, le crime des crimes: pourquoi, alors que les Occidentaux publiaient moult écrits sur un génocide perpétré sous les yeux de la planète entière, les Africains restaient-ils distants, comme à peine concernés par cette inimaginable tentative de négation humaine près de 75 % des Rwandais tut-

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si, soit environ un million d'individus, supprimés en quelque cent jours? En 1996, Théogène Karabayinga, de RFI, Nocky Djedanoum et Maïmouna Coulibaly, de Fest'Africa, sonnent le tocsin auprès des écrivains africains, qu'ils connaissent bien. Pour une idée simple: partager le deuil du peuple rwandais et lui faire savoir qu'eux, citoyens et écrivains africains, s'engageaient, avec la seule arme qu'ils sachent manier: la plume, à tout faire pour que le génocide ne passe pas dans les oubliettes de l'Histoire. Dix d'entre eux (*), soit déjà ébranlés par le drame, soit le découvrant dans son aveuglante inhumanité, acceptent en 1998 et 1999 de rester un mois ou deux au Rwanda
pour tenter de restituer dans des écrits la dimension effroyable du génocide. Ils rencontrent des Rwandais et, en eux, la barbarie et le meilleur, qu'ils entrevoient aussi horreur! - en eux-mêmes. L'Afrique n'est-elle pas en maints endroits secouée par des violences extrêmes, qui charrient des idéologies génocidaires ? Les dix écrivains se prennent corps et tripes à leur cause. Et, au-delà des seuls écrits et du nombre de personnalités invitées, c'est cet engagement-là qui a donné force à la manifestation. N'a-t-on pas vu un Boubacar Boris Diop toujours bouleversé par la visite du site de Murambi ? Là, dans des bâtiments jamais finis qui auraient dû être une école polytechnique, gisent, dans une odeur insoute-

nantes: bébés aux crânes défoncés, femmes aux membres mutilés, hommes aux os troués de balles... Recouverts d'une chaux qui n'empêche pas leur lente putréfaction, les uns conservent un reste d' apparence d'humaine, de rares touffes de cheveux et des lambeaux de vêtements, quand d'autres ne sont plus que squelettes. « La première fois que je suis venu ici, je n y croyais pas, se souvient l'écrivain sénégalais, dont le livre s'intitule précisément Murambi, le livre des ossements (*). Lorsque j'ai regagné la ville, j'ai dû passer une trentaine de coups de fil à des

amis pour les convaincre - mais en
réalité pour me convaincre - que tout cela était bien réel. » Depuis, Boubacar Boris Diop s'est fait prosélyte. On le voit dans les écoles de Dakar, de Kigali et d'ailleurs dénoncer le silence et défendre la mémoire de ce peuple meurtri; on écoute sa saine colère sur les radios internationales. L' engagement, « un terme que tous les écrivains détestent, mais que tous respectent», il le revendique à 100 %. Pas seulement comme position purement individuelle, mais en tant que vraie perspective politique: «Comme beaucoup de mes pairs, j'ai longtemps écrit sur les dictatures tropicales. Jusqu'au jour où je me suis rendu compte que le jeu était pervers: tout cela était permis et même bien vu. Ça ne faisait en fin de compte pas de mal. En revanche, dès que nous disions que Mitterrand était l'ami des dictateurs africains, on vous faisait savoir que ce n'était plus

nable, des milliers de cadavres extraits des fosses communes environ8

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