Salon de François de Neufchâteau

De
Publié par

BnF collection ebooks - "Une des choses les plus étranges de notre Révolution, c'est qu'après ce qu'on vient de lire, après les horreurs qui se commirent encore longtemps après le 9 thermidor, le régime de comité de Salut public et de la Convention aurait duré peut-être bien longtemps, si la division ne s'était pas mise entre ces même gens, qui étaient, après tout, des hommes, bien qu'ils ne parussent que des bêtes, que des bêtes féroces, et les faiblesses de notre nature furent qui..."


Publié le : vendredi 6 mars 2015
Lecture(s) : 0
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782346005031
Nombre de pages : 62
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
etc/frontcover.jpg
À propos de BnF collection ebooks

 

BnF collection ebooks est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection fine réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF par un comité éditorial composé de ses plus grands experts et d’éditeurs, BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés.

Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

Éditée dans la meilleure qualité possible eu égard au caractère patrimonial de ces fonds, conservés depuis de nombreuses années par la BnF, les ebooks de BnF collection sont proposés dans le format ePub, un format ouvert standardisé, pour rendre les livres accessibles au plus grand nombre sur tous les supports de lecture.

Salon de François de Neufchâteau

Une des choses les plus étranges de notre Révolution, c’est qu’après ce qu’on vient de lire, après les horreurs qui se commirent encore longtemps après le 9 thermidor, le régime du comité de Salut public et de la Convention aurait duré peut-être bien longtemps, si la division ne s’était pas mise entre ces mêmes gens, qui étaient, après tout, des hommes, bien qu’ils ne parussent que des bêtes, que des bêtes féroces, et les faiblesses de notre nature furent ce qui nous sauva dans eux.

Aucun de ceux qui formaient les Comités n’était supérieur ; ils avaient compris seulement que la machine de terreur une fois montée, cela seul suffisait pour faire aller toute la France dans la route tracée par ces hommes mêmes qui ne voulaient d’ailleurs que détruire, et ne demandaient que le silence et l’obéissance. Trois moyens furent exploités par les Comités pour dominer la foule : la disette, et même la famine : l’abondance du papier-monnaie, ou plutôt la rareté de l’argent ; et enfin l’enthousiasme qu’excitaient les victoires et l’admirable conduite de l’armée : avec les assignats, on payait le peuple quand il devenait trop remuant, et il ne regardait pas si ce qu’on lui donnait était ou non du papier ; avec ce mandat, il allait boire et rire : avec la famine, on lui faisait peur : avec la gloire, on l’excitait, et il partait joyeux, lorsqu’après un mouvement pour résister à la réquisition, le comité de Salut public faisait publier une grande victoire ; et même, arrivé à l’armée, en voyant ses camarades sans pain, sans argent, sans souliers, le nouveau soldat ne murmurait pas et marchait toujours, même après avoir entendu l’ordre du jour lu par le sergent de Raffet1.

Robespierre lui-même n’avait aucune supériorité sur ses collègues ; seulement il eut le talent de les dominer et de prendre l’initiative… J’ai connu particulièrement à Arras des personnes qui l’avaient connu dans son enfance, et me disaient de lui qu’il était surtout irrité de son infériorité envers les autres ; sa figure était ignoble ; son teint pâle, ses veines d’une couleur verdâtre, son regard de chat-pard, lui donnaient un aspect repoussant. On voulait quelquefois trouver de l’esprit dans son sourire, mais ses lèvres fines et blanches ne donnaient que l’expression méchamment sardonique d’une sensation ou envieuse ou moqueuse. Il était ensuite très superficiel dans ce qu’il savait, et toute sa science se bornait à quelques idées attrapées dans ses lectures ; du reste, profondément ambitieux et hypocrite…

Le règne de la Terreur fut surtout celui du despotisme absolu ; ceux qui parlent de ce bienheureux temps et le rappellent de leurs vœux, au nom de la République et de la liberté, ne savent guère ce qu’ils veulent, les pauvres simples !… non seulement le système du régime de la Terreur est fondé sur le despotisme, mais ce même despotisme l’est lui-même sur l’avilissement des hommes. Quoi de plus abject, en effet, que l’état de crainte et d’abrutissement où nous étions réduits, devant ces prisons et ces échafauds de 93 ? Ce silence et ce calme avec lesquels on recevait la mort n’étaient, après tout, que de l’engourdissement ; seulement ils habillaient, de vieilles figures avec de nouveaux vêtements, mais les personnages étaient les mêmes, rien n’était changé dans le fond, la forme seule avait une apparence différente. Voyez combien les Comités craignaient la liberté de la presse ; elle leur était plus redoutable qu’au système féodal même : aussi était-elle extrêmement limitée. Pourquoi craignaient-ils, s’ils avaient eu une conscience calme, et que même leurs fautes fussent le produit de leurs croyances ?

Tout fut détruit ; on ne voyait plus une seule voiture dans tout Paris ; plus de livrée, même la plus simple ; tout ce qui possédait encore quelque chose s’absentait de Paris. C’est pour le coup qu’on pouvait trouver une application pour ces vers.

 Nous quittons nos cités, nous fuyons aux montagnes,
 Nous ne conversons plus qu’avec lies ours affreux.

À peine le jour baissait-il, que chacun se renfermait dans sa maison, tremblant d’en être arraché pendant la nuit, et d’avoir son sommeil troublé par une troupe de bandits qui vous en arrachait avec violence pour vous jeter dans un cachot d’où l’on ne sortait presque toujours que pour aller à la mort, sans savoir même quel était le crime pour lequel on mourait : car souvent ce crime était d’avoir envoyé un secours à un père, à une mère mourant de faim dans l’exil !… Et ces misérables osaient encore parler le langage de la douce familiarité… Une fraternité était COMMANDÉE par eux !… fraternité de sang ! fraternité de Caïn, qui n’était scellée que par le meurtre et le pillage… Les démagogues étaient attaqués d’une sorte de folie cruelle qui devait être un sujet d’étude bien curieux pour ceux qui observaient nos malheurs d’un lieu où ils avaient sécurité. La folie la plus étrange, l’aberration stupide, avaient remplacé les lois, la morale, l’ordre et la paix dans l’intérieur des familles… La morale !… croira-t-on un jour à venir qu’une récompense de cinq cents francs était adjugée à la jeune fille qui, sans être mariée, donnait des défenseurs à la patrie ?… Ainsi la bâtardise, la légitimité, avaient, non pas les mêmes droits, mais se voyaient placées en sens inverse de tout ce qui est prescrit même dans les peuplades sauvages. Ici l’immoralité, le vice, obtenaient une récompense… Le mot affreux mis sur les assignats : « Le tiers au dénonciateur ! » peut aller de pair avec cette odieuse récompense…

Dans les rues de Paris, toujours si populeuses, si remplies de cette foule empressée, affairée, qui va, vient, circule, cause, rit ou pleure, en allant toujours, on ne voyait plus que des gens mal vêtus, marchant d’un pas craintif, redoutant tous les regards, même celui d’un ami… On n’entendait d’autre bruit que celui des crieurs publics hurlant les décrets de la Convention et la liste des morts de la journée.

À notre élégance native, à ce soin scrupuleux de la personne, qui est chez tout Français un besoin impérieux, avait succédé, pour les hommes, le vêtement du bagne ; pour les femmes, celui des habitantes de la halle et des faubourgs… Le nom des rues était également travesti dans toute cette longue et terrible saturnale ; celui qui arrivait d’un pays lointain, et avait à remettre une lettre rue Richelieu, devait savoir, avant de se mettre en course pour la chercher, quelle s’appelait rue de la Loi : car, la demander sous son ancien nom suffisait pour le faire arrêter et le mettre...

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.