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Sémiotique et Communication

De
319 pages
A voir les relations toujours redefnies entre information et communication, une question traverse théories et pratiques : la construction du sens. Cette perspective fait appel à la sémiotique, en lui reconnaissant une compétence pour l'analyse des systèmes de signification, à l'intérieur de la communication. Mais, sous l'effet de multiples processus, la communication demande à la sémiotique d'être attentive à l'ancrage social du sens. Sémiotique et Communication donne la dimension de cet apport mutuel, en progressant des modèles théoriques vers des problématiques concrètes, du signe au sens.
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SEMIOTIQUE ET COMMUNICATION
Du signe au sens

Collection Champs Visuels dirigée par Pierre-Jean Benghozi, Jean-Pierre Esquenazi et Bruno Péquignot

Publicatioll de ['auteur chez le mên'le éditeur

Images du goOt (sous la direction de J.-J. Boutaud), Champs Visuels, n° 5, mai 1997.

photo de couverture: Francis Demoulin

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7043-2

Jean-Jacques Boutaud

SEMIOTIQUE ET COMMUNICATION
Du signe au sens

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

remerciements

.e.
Ma sympathie et mes remerciements vont aux premiers lecteurs de cet ouvrage, sous sa forme originale de document de recherche: Philippe Breton (Laboratoire de sociologie de la culture européenne, CNRS, Strasbourg) ; Pierre Fresnault-Deruelle (EIDOS, Paris I, Panthéon-Sorbonne) ; Hugues Hotier (ISIC, Bordeaux nI) ; Daniel Jacobi (CRCM, Dijon) ; Jean Mouchon (pRIAM, ENS Fontenay/Saint-Cloud). Je tiens également à remercier mes compagnons de route au sein du LIMCI (Université de Bourgogne) : Jean-Marc Fick, Jacques Ibanez Bueno, et, pour mes relations avec le monde professionnel, Didier Livio, au nom de Synergence (Dijon). Merci encore, à ceux qui favorisent de fructueux échanges dans le cadre de notre Programme de Recherche International sur les Médias (pRISM), créé en 1992 : Gunther Kress (Institut d'Education, Londres), Giovanni Bechelloni (Sociologie Politique et sociologie des médias, Florence), Ben Bachmair (Media Education, Kassel), et Ann Piroëlle (Dijon) au titre des relations européennes. Tous mes remerciements, enfin, à Jean-Charles Pic (Dicolor) et Joëlle Le Blévec (Press'Citron), pour la mise en page du texte. Pour éviter l'impudeur de la dédicace familiale, je voudrais réserver une place particulière à mes proches qui supportent et facilitent, dans le quotidien de ma recherche, mon patient travail de « bricolage».

SOMMAIRE
AVANT-PROPOS 9
Première partie

..

SEMIOTIQUE ET MODELISATION EN COMMUNICATION I Le paradigme du signal ou la fonction télégraphique de la communication 1. Le brouillage information et communication 2. Signal d'infonnation et information médiatique

17

23 26 29

II

Le paradigme du système ou la fonction orchestrale de la communication 1. La relation fonctionnelle aux médias et aux images 2. La relation fonctionnelle à une image de soi communicante 3. La relation fonctionnelle à l'espace social

33 39 44 50

III Le paradigme de la signification ou la fonction sémiotique en communication 1. En marge du sémioticien : proximité des modèles et lignes de démarcation 2. D'une approche positiviste à une conception ouverte des systèmes de signification 3. Le contre-éclairage médiologique 4. Signification au carré et quête de sens

59

65 70 83 93

Deuxième partie

UN SENS A CONSTRUIRE I Une approche « raisonnée»
de l'énonciation en communication. . .. .

111

117

I. Au-delà des fonctions de communication. 2. Un tournantpragmatique 3. Enonciation et manipulation II Construction et co--production du sens I. L'espace socia] de l'interaction: interdiscursivitéet intersubjectivité 2. Comportement communicatif et comportement signifiant
Troisième partie

118 122 130 145 148 156

IMAGE ET COMMUNICATION: VERS UNE SEMIOPRAGMATIQUE VISUELLE? 1. Dépasser le code .. '" 2. Pour une topologie du sens: séduction et réduction de la forme 3. Figure, figurabilité, figurativité : le processus analogique 4. La production du sens: genèse et génération
Quatrième partie

173 181 190 203 220

UN TERRAIN D'EXPERIENCE: LE GOUT ET LA CONSTRUCTION DE L'IMAGE GUSTATIVE 1. Ouvertures sémiotiques et sens en acte 2. Systémique et sémiotique du goût 3. L'axiologie du goût 4. Une compétence sémiotique à bâtir autourdu goOt

241 244 246 248 268

CONCLUSION
Sémiotique et communication:

289

pour une sémiopragmatique de la communication
Des

291

sémiotiques de l'image à une sémiopragmalique visuelle

294 298

Questions ouvertes

BmLIOGRAPIllE

SELECTIVE

303

AVANT-PROPOS

Dans la constellation des sciences de l'information et de la communication, qui se développent depuis plus de vingt ans, la communication représente un objet introuvable dans la diversité de sa manifestation, tandis que la sémiotique, dans sa première génération (Barthes, Greimas, Eco), a pu incarner un âge de la communication où cette diversité semblait obéir à J'autorité du code ou l'emprise du signifiant. Un puits sans fond d'un côté, un vase clos de l'autre. Pourtant une même fascination collective réunit ces deux domaines, sous la poussée d'une vie sociale où la permanence des échanges, la complexité des formes de représentation, le rôle sans cesse discuté de l'image, prise en bloc ou spécifiée, constituent des questions récurrentes dans l' expression du sens commun comme dans les débats scientifiques. Même nébuleuse, la notion de communication revient constamment au devant de la scène, avec tout le capital d'attention qui se reporte sur la compétence sémiotique pour analyser et comprendre, des systèmes, sinon des formes structurantes de signification, sous des jours nouveaux. En inscrivant Jes termes génériques de « sémiotique et communication », le titre de cet ouvrage ne cache donc pas ses ambitions. Certes, chacun des termes renvoie à un champ de théories et de pratiques déjà si vaste que leur association semble décupler la tâche à entreprendre et décourager une telle entreprise.

sémiotique et communication: du signe au sens

Mais l'on peut aussi choisir, d'entrée, le parti inverse, avec la conviction que chacune à beaucoup à apprendre de l'autre. La sémiotique se porte sur la production de la signification qui n'opère pas uniquement à la source (l'intention de. l'émetteur) maisrelève d'une structuration et d'une négociation du sens entre acteurs de la communication. Parce qu'on ne peut isoler plus longtemps le texte (verbal, visuel) de son contexte (social, culturel, interactionnel) la sémiotique trouve, dans la communication, les moyens de développer son ouverture pragmatique. Cela demande la prise en compte de variables liées aux conditions d'énonciation du message, à la situation d'interaction, aux usages, aux représentations sociales et autres conditions de manifestation du sens sur lesquelles il faudra se pencher. L'information et la communication semblent, pour leur part, avoir épuisé les modèles de description de leurs éléments de base mais s' interrogent, plus que jamais, sur les modalités de signification qui, à travers le message, construisent l'échange. L'approche sémiotique consolide l'analyse en communication en lui donnant des outils d'analyse sur la forme et le sens des messages et de leur environnement, à l' intérieur de cadres de signification qui impliquent des sujets, l'image qu'ils se font d'eux-mêmes comme acteurs, au cœur de situations et d'espaces sociaux, symboliques. Voilà, très rapidement formulés, les premiers arguments d'une démarche solidaire entre sémiotique et communication, sur la trajectoire « du signe au sens ». Sans rechercher l'effet d'annonce il est possible de reconnaître, sur ces bases théoriques, une démarche d'inspiration sémiopragmatique. Comment définir notre objet, dans sa dimension la plus élémentaire? Une première réponse sera: la production sociale du sens. Ambition toujours démesurée si elle ne prenait un contour précis aux différents stades de la réflexion. D'abord, situer la sémiotique dans la problématique générale de la modélisation en communication dont le cadre va s'ouvrir au profit d'une recherche attentive à la complexité 10

avant..propos

des mécanismes de signification (première partie). Ensuite, progresser dans l'analyse de ces mécanismes en replaçant, non un simple message immanent, mais la subjectivité même de toute situation de communication (sujets en interaction) dans les conditions.« objectives:),> (modes d'élaboration et principes structurants) de production sémiotique de l'échange (deuxième partie). Pour avancer dans le domaine privilégié de la représentation visuelle, cette perspective, ouverte à la dimension pragmatique et performative d'un sens mis en action, se précisera au contact des problématiques sur l'image. en particulier le déplacement d'intérêt de~ notions de code ou de signe, à celles de forme expressive et de signification qui supposent un rapport actif au sens (troisième partie). Cette sollicitation de l'acteur et du champ social nous conduira sur les terrains d'application où sémiotique et communication peuvent opérationnaliser leur démarche conceptuelle sans l'instrumentaliser par des prédictions ou des prescriptions sociales. Dans cet esprit, on prendra, pour exemple, l'ébauche d'une sémiopragmatique du goût, qui se donne un objet syncrétique et complexe pour répondre, avec humilité mais sans se dérober, au défi que lance la construction sociale du sens (quatrième partie). «La communication: une sémiotique de la méconnaissance» (Natali, 1978 : 45). L'un des titres de Communications, précisément consacré aux Idéologies, discours, pouvoirs, en dit long sur les représentations négatives que la communication a pu entretenir, à partir de son schéma canonique émetteur-message-récepteur. En l'occurrence, la « méconnaissance» prend la forme d'une « éclipse phénoménologique » qui a pour effet de poser le sujet de la communication comme stable, doué d'extériorité par rapport au langage, utilisé comme un instrument. A l'origine de ce discours critique, le transfert abusif du schéma de la Théorie mathématique de la communication (Shannon) à la communication humaine. La vision mécaniste de la relation entre émetteur et récepteur a suscité, depuis, tellement d'anti-modèles que l'on pourrait se croire dispensé d'y revenir. Pourtant le contexte actuel Il

sémiotique et communication: du signe au sens

de production marchande de l'information et de multiplication des échanges informels avec les nouvelles technologies de communication rend, au schéma fondateur des théories de l'information une certaine vigueur. Ce traitement de l'information s'inscrit, faut-HIe rappeler, dans une évolution rapide des outils et des usages, qui demanderait la révision de certains arguments critiques adressés à un modèle mécaniste du milieu des années 40. Mais les phénomènes observés n'en prolongent pas moins le paradigme, technique ou instrumental, de la transmission du message (paradigme réduit à ne pas confondre avec la diversité des opérateurs sociaux de transmission). Ce par quoi la communication est valorisée - l'espace dialogique, 1a dimension interpersonnelle, la construction symbolique de l'interaction - a tendance à rester étranger au traitement d'abord quantitatif de l'information. Avant de ramener, avec la fonction sémiotique, la signification au centre de la communication, il faut comprendre les logiques qui ont pu en dominer la représentation. De transmission du message, en circulation de l'infonnatioD, la cybernétique marque un pas décisif dans la conception d'un système non plus linéaire et fenné mais circulaire et ouvert d'information. On passe, en quelque sorte, d'un mécanisme aveugle où quelque chose passe d'un émetteur à un récepteur, à un système transparent qui trouve son équilibre dans la boucle de rétToaction sociale de l'information. Pour autant, l'étalage de l'infonnatioD, sa garantie de fonctionnalité à l'usage de l'individu, des médias, de la société, n'apporte pas de caution réelle à une valorisation de ]a signification. fi faut attendre'la sémiotique pour voir l'analyse des systèmes signifiants constituer un objet de recherche, à part entière, non indifférent pour les questions à venir en communication. La transparence de l'information fait place à l'opacité du signifiant, à l'épaisseur de la signification, sensible en surface mais agie en profondeur, ce qui explique les écarts d'interprétation, à commencer par l'écart irréductible entre production et reconnaissance du message. A travers l'évolution des paradigmes - transmission du message, 12

avant--propos

circulation de l'information, production sociale de la signification - on évitera, cependant, de proposer une monographie des modèles, pour mettre en évidence une orientation de recherche préoccupée par les conditions d'émergence de la signification dans la con~truction sociale de l'échange. Car il s'agit bien d'une construction. Pour en étudier la forme et l'activité, les relations de solidarité entre sémiotique et communication vont déplacer les frontières établies des premiers modèles, avec les premiers effets à entrevoir dans notre monde saturé d'informations et d'images (première panie). Si, dans les années 60, la communication éprouve des difficultés pour s'émanciper de la théorie de l'information, la sémiotique trouve difficilement son chemin en dehors de la linguistique. L'une semble réduite à la mécanique de la transmission, l'autre à l'immanence du message, avec, dans les deux cas la forclusion du sujet dans le social. Aujourd'hui, par retour de balancier, on n'hésite pas à se replacer du côté du sujet, actif, coopératif, capable d'exercer, aux deux pôJes de la communication, son plein pouvoir sémiotique - ce qui ne veut pas dire un pouvoir totalement conscient et souverain - sur les situations et les messages. Mais la recherche des effets laisse, bien souvent, dans les marges de l'analyse, les conditions mêmes de production de la signification. Le rôle de la sémiotique est, dans une certaine mesure (d'obédience greimassienne) d'en restituer le parcours, depuis la structure élémentaire de la signification jusqu'au niveau de manifestation des signes. Mais en affumant l'autonomie des systèmes signifiants par rapport au réel (ce qui prend valeur de vérité ce sont des signes et non des faits), la sémiotique prendra le risque de s'isoler elle-même. A moins de trouver, dans la communication, le point d'appui nécessaire à une conception plus ouverte et pragmatique de la signification que les modèles fondateurs ont pu le laisser paraître. Le plus simple sera de revenir à l'article Communication du Dictionnaire Sémiotique (Greimas et Courtés, 1979) qui donne toutes les raisons de situer la « manipulation» intersubjective, entre faire persuasif et faire interpré13

sémiotique et communication:

du signe au sens

tatif inégalement modalisés, à plusieurs niveaux de construction. Cette « manipulation» est à entendre comme une activité non psychologique mais sémiotique. L'élaboration du sens ne s'effectue pas simplement entre deux pôles mais à l'intérieur d'un processus continu de COIt1lJ1u~~. nication où se jouent des positions, des rôles, des inférences. Tout cela entre codes établis et réactions idiosyncrasiques favorisées par le cadre, entre règles du jeu et tactiques de jeu sur le signe et les significations. Il faudra précisément attendre les développements de la communication, autour de notions comme l'inter-énonciation ou le jeu illocutoire, l'interdiscursivité, la forme analogique de l'échange, pour faire évoluer les représentations au bénéfice d'un sens non donné, mais construit et socialement situé (deuxième partie). Cet ancrage social du sens élargira notre propre construction sémiotique aux considérations pragmatiques de Peirce, sur le signe et l'interprétant, avec une attention aux apports récents de la sociosémiotique qui marquent, en relation avec les sciences sociales, ce que nous rechercherons en sémiopragmatique, dans la relation aux sciences de l'infonnation et de la communication. Au-delà des étiquettes, l'orientation sémiotique ainsi définie s'inscrit dans le cadre et la trajectoire pragmatiques de la communication. Dans sa dimension iconique, la communication visuelle (qui déborde l'image) représente l'un des domaines les plus sensibles de cette évolution. Le cadre sémiotique éclate sous la concurrence des sémiotiques visuelles susceptibles de rendre compte de propriétés sensibles, non réductibles à des catégories linguistiques. La notion de sens, déjà exposée à ses conditions sociales de production, fait intervenir les conditions phénoménales de sa perception selon des processus complexes qui ne semblent pas obéir à un régime unique de signification. Non par influence systématique de nouvelles théories: les références à Peirce, à Hjelmslev, à la Gestalt, à la phénoménologie de la perception, ne cessent d'animer l'analyse aux textes fondateurs. Ni par ancrages conceptuels totalement novateurs: l'analogie, les processus primaires dans l'image, la discursivité de l'image, sa temporalité, sont des phénomènes qui intéressent de longue date la recherche. Mais, 14

avant-propos

avec le renfort de problématiques développées en sémiotique et communication (activité énonciative, modalités relationnelles, univers de représentations, etc.), en particulier dans le champ visuel (communication analogique, indicielle, figurale et figurative), l'ensemble de ces questions se reformule dans un cadre d'articulation nouveau, redevable, selon nous, à une sémiopragmatique visuelle. L'exigence de recherche y reste entière sur les propriétés signifiantes du message que J'on considère trop souvent comme acquises ou dépassées par des conceptions plus avancées, portées d'emblée sur le contexte de production. Or l'un n'exclut pas l'autre et l'attention aux propriétés formelles du message a, sans doute, encore beaucoup à nous apprendre. Mais, au-delà de l'énoncé iconique, la signification est encore celle d'objets, de lieux, de situations que les sujets vivent et assument au travers des messages. Ils les construisent par leurs représentations en même temps qu'ils se construisent dans l'espace de la communication, selon des modalités différentes entre production et reconnaissance, faire persuasif et faire interprétatif (troisième partie). Ces attendus théoriques et scientifiques sont commentés et illustrés au fil de l'analyse, dans des domaines variés de la communication (technologique et informationnelle, sociale, médiatique) qui conduisent à réfléchir sur le monde des images (télévisuelles, publicitaires, politiques, artistiques), à saisir leurs et leur fonctions, les représentations sociales qu'elles manipulent et entretiennent dans le processus communicationnel. Les données sémiopragmatiques préparées jusquelà seront mises à l'épreuve d'un objet complexe, en fin d'ouvrage: le goût et sa représentation visuelle (quatrième partie). Autrement dit, l'expression d'un sens, la saveur, non communicable en soi. Véritable défi pour J'expression et la manifestation de « signes gustatifs» comgeant le défaut de sensation par sa représentation, entre saveur et valeur, ou par sa recréation, entre métonymie et synesthésie, pour n'évoquer, à ce stade introductif, que quelques bases de signification. Le goût, un objet anthropologique et culturel, riche de nuances et de 15

sémiotique et communication: du signe au sens

complexité, aux modalités expressives stimulantes dans la zone d'attraction qui nous intéresse entre sémiotique et communication. L'image du goût comme objet emblématique: espace du discours, de la représentation et de la manipulation du sens, de la çonstruction de~simulacres signifiants, mais aussi celui du sujet, du corps, de la sensation, du temps vécu, toujours possibles à réinvestir dans l'image. Vaste sujet de recherche qui puise dans les formes, les objets, les lieux, les situations et les discours ou d'autres formes de communication sociale pour se prêter patiemment à l'élaboration de contours sémiopragmatiques comme nouvelles lignes de recherche en communication. A l'horizon, une quête toujours insatisfaite: la signification, la trajectoire du signe vers le sens.

16

pretnière partie

SEMIOTIQUE ET MODELISATION EN COMMUNICATION

La place de la sémiotique au sein des recherches en communication, se définit déjà par une ligne d'horizon franche, à la fois étendue et précise dans son orientation: l'émergence de la signification. Le terme revêt une telle ampleur que la sémiotique n'en revendique aucune exclusive parmi les sciences de l'information et de la communication, si ce n'est de voir dans les systèmes signifiants l'objet même de sa recherche. Mais il oriente de façon essentielle la trajectoire retenue ici par rapport aux modèles dominants qui ont donné naissance au concept de communication, puis à son « explosion» (Breton et Proulx, 1989). En effet, au regard des modèles fondateurs, on voit se dessiner une mise en perspective indispensable pour situer la sémiotique dans le champ de la communication. La confrontation de ces premiers modèles ouvre un cheminement utile pour conduire à la sémiotique, avec l'attention portée à la signification du message dans la défmition d'un objet de recherche précîs. Au-delà de leur caractère proprement historique, les concepts appa-

rus avec l'idée moderne de la communication,à partir de la deuxième
guerre mondiale, laissent une empreinte décisive sur la recherche. On trouve ainsi, à travers les théories de l'information, la cybernétique et ses développements systémiques, des modèles qui éclairent en contrepoint l'accès au sémiotique. Dans la perspective que nous traçons trois paradigmes se détachent: le signal, le système, la signification. Le parcours n'est pas anodin. En passant du signal, ancré dans les théories shannoniennes de l'information, au circuit des relations en cybemé-

sémiotique et communication: du signe au sens

tique, puis en systémique, on parvient à concevoir la sémiotique, non comme un îlot complètement détaché mais comme une voie de relance qui développe, à partir des modalités signifiantes du message, des questions majeures pour la communication. Signal; système, signification : trois paradigmes distincts, sans être pour autant disjoints dans la formulation de base de notre questionnement. Ils ne suivent pas une chronologie mais relèvent d'une approche intemaliste qui replace, après coup, des positions épistémiques plus ou moins attentives au sens et au social. L'angle stratégique adopté entre sémiotique et communication commande cette démarche heuristique. Avant d'entrer dans le vif du sujet il faut garder à l'esprit le caractère illusoire d'une théorie unifiée de la communication, capable de rendre compte de tous les phénomènes: « En introduction à sa Théorie générale de l'information et de la communication... Robert Escarpit avouait qu'il s'agissait peut-être d'une« dernière chance pour une synthèse de ce genre». Cette mise en garde, ou cette précaution, nous concerne encore aujourd'hui, car l'auteur, tout en appelant de ses voeux la formulation d'une théorie diachronique, critiquait sévèrement les prétentions des théories unifiées; il visait surtout la pensée mcluhanienne mais également la méthode structurale; et il aurait fallu y ajouter le modèle cybernétique, et déjà la pragmatique» (Miège, 1994 : 186-187). Reconnaissons-là, avant d'y faire précisément référence en direction de la sémiotique, une forme d'avertissement des plus utiles. Elle invite à se préserver de l'absolutisme de tel modèle, avec le rejet subséquent de tous les autres, dès lors qu'ils offrent des repères dans l'orientation initiale de la recherche. Mais, à défaut de modèle unificateur, les tentatives de modélisation de la communication érigent des concepts toujours disponibles pour se situer. On peut en effet penser que sans «machine théorique» (Metz, 1977), « sans modèle, on est assurés de ne rien voir» (Odin 1990 : 24). Enfin, le recours aux modèles doit répondre à leur définition première d'offrir « une description et une représentation schématique, systématique et consciem20

première partie: sémiotique et modélisation en communication

ment simplifiée d'une partie du réel» (Willett, 1992) et de respecter tout à la fois des principes d'objectivité, d'intelligibilité et de rationalité. En communication, où les concepts foisonnent (Blake et Haroldsen, 1975), le choix des modèles ne se limite pas à-une fonction intégrativeentre différentes théories. Il correspond à une véritable visée stratégique, orientée ici vers la reconnaissance du projet sémiotique en communication, tout particulièrement dans le vaste champ d'analyse de la communication visuelle et des messages iconiques.

21

I

.

LE PARADIGME DU SIGNAL ou la fonction télégraphique de la communication

Faut-il en revenir toujours à Shannon pour aborder la communication ? Le modèle canonique introduit, en 1948, dans la Théorie mathématique de la communication (Weaver et Shannon, 1948, trade 1975), se maintient-il comme le point de départ ou un point de passage obligé pour la recherche? Le concept de signal n'est-il pas usé par les clichés sur la vision techniciste de la communication? La littérature scientifique ayant épuisé ces questions, on ne peut revenir sur les théories de l'information, leurs conceptions maintes fois identifiées, sans apporter de justifications. Caractère aggravant, la référence à ces théories, semble ouvrir un triptyque signal, système, signification, selon un discours maintenant bien rodé: «Il est relativement facile d'établir une liste au moins provisoire de ces concepts directeurs: d'abord le fameux schéma mécanique émetteur-message (parfois, plutôt canal)-récepteur, puis les concepts d'influence, d'interaction et de rétroaction (feedback), de codes et de signes (au sens très large de ces tennes, d'agents et de rôles dans la communication, etc.). Ces concepts constituaient et fonnent encore un paysage commun à toutes les études de communication, une espèce d'épochê très consciente de son modernisme» (Lemaire, 1989 : 45). Alors comment justifier ce « rappel» à ce point dense de la théorie

sémiotique et communication: du signe au sens

occupé par Shannon mais largement dépassé par les problématiques soulevées dans les modèles concurrents? Des éléments de réponse doivent venir sans tarder. Ce qui fonde l'apparente universalité du modèle d~ Shannon c'est qu'il s'enracine dans des représentations imagières. Quoi de plus simple, en effet, que se représenter l'information dans le champ de la communication? On pose une source d'information qui «choisit le message désiré panni une série de messages possibles... L'émetteur transforme ce message en signal qui est alors envoyé par le canal de communication de l'émetteur au récepteur» (souligné par Weaver et Shannon, 1948) qui transforme alors le signal reçu en message et le transmet à destination (au destinataire). Et bien sûr de prendre, pour illustration, la télégraphie, le signai sonore dans le langage et le téléphone. Dans cet exemple, la personne qui parle (source de l'information) émet un son dans le combiné téléphonique (émetteur). Celui-ci transforme le son en courant électrique variable (signaux) transmis par un fil électrique (canal) jusqu'au combiné téléphonique (récepteur) de l'interlocuteur (destinataire). Dans le processus de transmission se produisent des altérations, appelées bruit. On voudra bien nous pardonner cette reproduction « mécanique» du processus décrit par Shannon. Mais faute d'en retenir les termes exacts on a pu se laisser aller à des généralisations abusives de la théorie mathématique aux sciences humaines, en commençant par oublier le sens même du mot de base de la théorie: information «ne coïncid(ant) avec le processus de communication que dans les conditions bien définies, bien particulières, finalement assez étroites, et qui ont dû être fortement revues et étendues depuis, la Science de la Communication n'a pu se proclamer, s'ériger en discipline autonome qu'à partir du moment où Shannon a proposé cette mesure de ce qui se trouvait « transporté» de l'émetteur jusqu'au récepteur, qu'il a appelé précisément information, mesure à caractère statistique, indépendante de la communication particulière qu'elle considérait, mais par contre dépendante des probabilités d'utilisation des signes dans le «comportement» global du 24

première partie: sémiotique et modélisation en communication

récepteur, qu'il soit homme ou machine» (Moles, in Shannon et Weaver, trad. 1975). Ici tous les mots ont leur importance. Notamment à l'égard du caractère statistique, probabiliste, donc quantitatif, d'une information calculée en bits, peu liée à ce que l'on dit mais plutôt à ce que l'on pourrait dire. On connaît l'importance accordée dès lors à la notion d'entropie, en application de la seconde loi de la thermodynamique qui énonce que tout système isolé intègre un degré d'incertitude dans l'arrangement de ses éléments, jusqu'à un état de désordre maximal. Sur le mode shannonien, l'entropie augmente avec le caractère non prévisible de l'information, au point de favoriser, à contre-courant des conceptions cybernétiques, l'association des deux termes. Dans la mesure où entropie et information se confondent, il revient à la redondance de limiter l'imprévisible et le désordre dans le message, au prix de l'information elle-même: «Ces considérations mènent à promouvoir une entropie relative qui, entre le désordre total de l'incertitude et de l'aléatoire et la répétition (redondance) sans information, maintient un degré d'entropie suffisant» (Sfez, 1988: 51). Dans le cadre de l'information quotidienne, par exemple, un scoop se définit par son caractère exclusif, subit et inattendu (entropie), à travers un système de valeurs et de références intégrées et dominantes (redondance), faute de quoi l'information se perdrait dans le bruit de l'indifférence. Mais les fonnes du tautisme contemporain (Sfez), condensation de tautologie, d'autisme et d'emprise totalitaire du bruit informationnel, nous confrontent toujours plus aux limites entropiques de la redondance, aux pertes de contrôle du sens, par matraquage, saturation d'images, flux visuel hors de maîtris.e. Réalité accablante si l'on s'en tenait au poids quantitatif des éléments. Mais, on le verra plus loin, les acteurs de la communication gardent toujours un pouvoir de manipulation et de négociation avec ces éléments, selon des transactions plus subtiles que le simple rapport de force statique entre poids démesuré de l'information et réception passive du sujet. A moins d'en rester à une vision mécanique de la transmission, reportée sur la transparence 25

sémiotique et communication: du signe au sens

mathématique du signal et de ses altérations techniques qui freinent son rendement et son efficacité. A travers ce simple rappel, on aura montré combien cette théorie mathématique construite par et pour les ingénieurs, aveç la préoccupation de transmettre, contre le bruit, une information le plus rapidement possible et au meilleur coût, a finalement débordé du schéma télégraphique pour toucher, mutatis mutandis, certains aspects de la communication humaine. D'abord en vertu du caractère imagé des termes retenus, donc facilement transférables, d'un bout à l'autre du schéma, de l'émetteur au récepteur. Ensuite par la séduction formelle des concepts de signal, bruit, redondance, etc., ouverts à différents degrés de généralisation. Même si ces tendances ont été discutées, dépassées, voire condamnées, on peut malgré tout les trouver à l'œuvre dans certains domaines ou au travers de certains phénomènes.

1. Le brouillage information et communication
L'une des premières manifestations du raisonnement par analogie consiste à élargir la notion d'information à celle de communication, pour conduire à leur superposition, voire leur assimilation. Pourquoi dissocier en effet les deux termes si, à la base de toute relation entre un émetteur et un récepteur, on s'en tient à l'évidence d'un transfert de message entre deux pôles? On pourrait croire au caractère désuet de cette question avec les avancées théoriques en communication. Mais, d'un point de vue mécaniste, l'évidence est là : « On pourra bien, par la suite, complexifier ce transfert, dresser toute une liste de conditions de possibilité ou d'efficacité, décortiquer les mécanismes physiques ou psychologiques d'émission ou de réception, il n'en reste pas moins que, dès le départ, on aura posé entre deux pôles un « quelque chose» qui est considéré comme détaché et indépendant de ces pôles, qui a sa consistance propre, fondée sur une abstraction, une élision de ces pôles» (Lemaire, 1989 : 48). Cette

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première partie: sémiotique et modélisation en communication

conception de la communication gagne d'emblée en valeur didactique ce qu'elle fonde sur la transparence du message passant d'un pôle à l'autre et se libérant, du même coup, de leur poids. L'attention portée au message, à ce « quelque chose ».,objet de transmission, détermine alors des opérations de « calcul », c'est-à-dire de mise en forme type et de correction selon des modèles d'efficacité. Indépendamment de l'analyse du processus et des mécanismes en jeu, la confonnité à ses modèles, leur reproduction mécanique, rendrait compte des compétences de base en communication. Toute une littérature lucrative s'empare aujourd'hui de ces « techniques» de communication qui fonctionnent, en fait, comme des recettes de savoir-faire, concoctées par quelque gourou, autour d'une fonnule clé (en général un acronyme évocateur). La communication coagule alors en un message d'infonnation qui doit être travaillé au mieux s'il veut avoir des chances de passer. Aujourd'hui une réflexion en profondeur est engagée, dès l'enseignement secondaire, pour revenir sur ces conceptions mécanistes et productives, jusqu'ici lisibles dans l'approche de certains manuels, parlant de communication « efficace et correcte» là où i1srestent dans l'héritage techniciste de l'information. La même réflexion a pu être menée au niveau de l'enseignement supérieur. Notamment dans certaines filières technologiques qui, par leur formation, peuvent inciter à voir dans la communication, avant tout la pratique significative de « techniques d'expression ». On retrouve précisément ces termes dans les textes officiels et les programmes de certains départements IUT. En partant du principe que la communication du technicien supérieur est appelée à « fonctionner » à l'intérieur d'une équipe, à remplir des opérations précises de transmission d'informations écrites et orales, les modèles d'expression du message obéissent à une fonction instrumentale très concrète. Certaines instructions officie11esvont jusqu'à parler de véritable « thérapeutique» de l'expression à partir du moment où la transmission du'message peut être conigée ou améliorée soit à l'aide de discussions dirigées, d'exposés ou bien encore par l'utilisation du laboratoire de Langues, sans oublier de conseiller utilement certains 27

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étudiants sur leur comportement en public et sur la manière de se présenter. On ne prêtera pas à ce discours de mauvaises intentions, car le souci d'efficacité semble dominer. "Mais, au-delà de sa naïveté, cette vision techniciste de la communication, dans' tous les .sens du teqne, comporte des effets pervers. Le renouveau méthodologique n'apparaît pas dans les «techniques» d'expression écrite et orale (comptes rendus, rapports, lectures dirigées) proches des lectures, commentaires et résumés du secondaire, mais dans la couverture proprement technique de l'expression: laboratoires, appareils, machines, avec le label de modernité dont bénéficie l'audiovisuel et, depuis peu, le multimédia... Le fond des instructions cède à la tentation d'une technocratie de l'expression. Si le respect des consignes crée artificiellement le pouvoir du langage sur autrui, ces consignes sont d'abord un instrument de contrôle retourné contre soi... Avec cette visée corrective, les moyens audiovisuels et toute la panoplie technique de la communication renvoient emblématiquement à une vision techniciste de cette communication. Sur ces bases, le perfectionnement de l'expression écrite et orale repose sur des critères objectivables, confortables pour l'évaluation, car, en apparence, transparents pour le contrôle de soi... et d'autrui. Qu'on ne s'y trompe pas. Ce paradigme techniciste, sous des habillages différents, garde toute sa vigueur sociale: relances commerciales et publicitaires, mots d'ordre pour une communication professionnelle efficace, techniques de présentation (image de soi) et de vente (image promotionnelle). Tout est prétexte à raviver cette rhétorique du rendement informationnel. Avec l'impératif de productivité, tout message devient un instrument comme un autre, soumis aux mêmes normes de clarté, d'efficacité, d'économie et de rentabilité. Le prix à payer? La mise en retrait du sujet, de la signification profonde impliquée moins par le message que la relation au message, pour ne retenir que l'opération mécanique de transmission et la recherche systématique de son impact. C'est là un critère d'appréciation à considérer pour toute démarche en communication. 28

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2. Signal d'information et information médiatique En dépassant le cadre professionnel, il n'est pas interdit de voir, à l'échelle plus large de la communication sociale, la (eviviscence du modèle télégraphique dans le contexte moderne de l'information médiatique. Rien de surprenant si l'on s'accorde sur le terme d'information, dans sa définition shannonienne de va1eur quantifiée, à caractère statistique, dépendante des probabHités d'utilisation des signes mais indépendante de l'observateur. La ferveur médiatique est telle, en effet, que les signaux nous arrivent de toutes parts, que les images se chevauchent, les infonnations se bousculent. Phénomène amplifié par tous les relais d'information, écrits, sonores, visuels, électroniques, informatiques, qui placent l'individu en situation de spectateur. Sans donner vraiment le change, les sondages mesurent le vide des opinions, les statistiques produisent de l'information en faisant tomber des chiffres sans épaisseur réelle. La « réduction shannonienne » de l' information médiatique suppose là encore un abandon plus ou moins manifeste: celui du sens. Evoquer une telle situation ne relève pas de la métaphore abusive ou du raisonnement par analogie, aussi facile que gratuit. Le cadre de cet ouvrage donnera l'occasion d'y revenir, avec, en trame de fond, un déballage informationnel sans précédent (fût-ce à travers la multiplication des chaînes télévisées et des technologies publiques ou privées d'information) qui, quand bien même il s'impose aux individus, ne peut les priver de leur capacité (consciente ou inconsciente) et de leur compétence (cognitive ou pathémique) à en manipuler les formes et les effets. Prenons pour acquis, avec les premiers échos de Baudrillard ou Virilio, le rôle phatique de ]'infonnation, des effets de code et de mise en contact permanent au coeur de l'activité sociale, sans croire, pour autant, que les effets de sens tourbillonnent sans arrêt dans le vide. Certes, la médiation électronique constituant une fin en soi, on se trouve devant une information qui génère de moins en moins de communication. Portée toute entière par l'énergie du réseau, cette cybemé29

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tique sociale dispense du contact réel, du face à face concret. Ce qui n'est pas sans conséquences à l'échelle de l'individu, moins présent que téléprésent dans sa relation au monde, lui-même déréalisé en monde d'informations et de signes qui circulent et s'échangent. Pensons au néotélespectateur, hypercentre du monde - corrigeons: d'un monde d'images - qu'il télécommande. Quel besoin phatique pourrait-il réellement éprouver quand l'image comble mécaniquement ce désir de contact? Mais de mauvaises langues, et de bons yeux, font encore la différence entre l'image, spectacle du monde porteur de représentations, travaillé en profondeur par l'identification et la projection, et le visuel comme pur stimulus à la surface de l'écran, défilement de signaux disponibles pour un regard vague et une écoute flottante. Et qu'importe la différence s'il reste toujours de l'image dans le visuel et du visuel pour réveiller l'image? A défaut de communiquer en permanence avec quelqu'un, ça communique toujours quelque chose qui se trouve peut-être moins dans le message que dans le sujet lui-même et dans sa relation, certes médiatisée, mais réelle au monde. Dans une perspective critique, on peut aller plus loin et s'en tenir à la conclusion que tout se résorbe dans l'évidence matérielle que « ça communique », entre pôles aussi abstraits que dans la théorie mathématique de l'information, par l'échange de signaux discrets dans le continuum du message. Beaucoup d'auteurs ont vu dans cette conception de l'information, transférée mécaniquement d'un pôle à l'autre, et ramenée à un système d'unités discrètes, avec leur probabilité de combinaison, les gennes de « l'idéologie idéaliste et aliénante de la pensée structuraliste» (Escarpit, 1991 : 74) ou de la « machine sémiotique» réduite à quelques concepts clés: « Ici interviennent des distinctions entre univocité et plurivocité, codage et décodage, connotation et dénotation, enfin la notion de redondance. Ces distinctions et défmitions sont toutes orientées vers une fin : trouver quelle est la meilleure manière pour qu'un message soit compréhensible pour le récepteur; éviter que trop d'obstacles n'interviennent sur la « ligne », obstacles dus alors uniquement à la mauvaise composition du message» (Sfez, 30

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1988 : 46). C'est, nous le verrons, aborder une théorie donnée comme réductrice, en l'occurrence la sémiotique, par un discours lui aussi réducteur, dans la mesure où il confme 1e processus sémiotique dans une communication travaillée de façon intentionnelle, ~(orientée ». Si on ne peut nier cette dimension de calcul de l'émetteur, pour occuper au mieux la« ligne », c'est sans compter sur les effets de sens qui dépassent largement le cadre intentionnel de la communication dans la production et la saisie de la signification. A moins de faire référence ou d'en revenir à une sémiologie de la communication, dans sa première génération, appliquée à des codes figés (routier, maritime, héraldique), à des systèmes de signes explicites et univoques (Mounin, 1970). Or, la sémiotique met précisément à jour, dans le message ou l'image, ces effets de sens qui peuvent correspondre aux intentions des acteurs de la communication, sans constituer par elles-mêmes l'objet de l'analyse. La signification déborde l'intention, à mesure que le message est replacé dans un contexte qui engage une situation, des acteurs, une fonne de communication et des enjeux, pour ne citer que quelques facteurs dynamiques de construction du sens. Croire que le destinataire est directement raccordé à la source, e' est oublier tous les filtres sociaux (matériels, humains) qui modulent Ja réception (Katz et Lazarsfeld, 1955), a fortiori dans notre contexte post-moderne (Ang, 1996) où les messages sont brassés dans les situations événementielles du quotidien. Avant d'être reçus et analysés, les images et les messages sont d'abord vécus dans la vibration émotionnelle de la sphère privée ou publique, où, au-delà de l'information, la communication tient au fait qu'il se passe quelque chose, que quelque chose se joue, sur le mode phénoménal ou événementiel :.qu'il s'agisse de la « télévision cérémonielle» (Dayan et Katz, 1996) ou d'un événement socialement vécu à travers les mots et les images qui le portent sur la scène sociale, dont l'écho dépasse le stade infonnationnel. Difficile alors de mesurer l'impact événementiel du message pour le sujet, ce qu'il consomme dans la relation au texte ou à l'image: une présence à soi et à autrui (Landowski, 1997), le confort d'un état pas31