Séoul Cinéma Les origines du nouveau cinéma coréen

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En une décennie à peine, la dernière du 20° siècle, le cinéma coréen a explosé à la face du monde, au propre comme au figuré : révélation de réalisateurs pour certains aujourd'hui oubliés, et exubérance festive, voire explosive, à l'écran. Ce livre décrit ce temps assez bref où le cinéma coréen se fit l'espace de tous les excès.
Publié le : jeudi 1 juin 2006
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EAN13 : 9782296151017
Nombre de pages : 183
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A la mémoire de Lee Eunsoo (1980-2005). Inoubliable Soo-jeong.

In gan : homme + espace = humanité

SOMMAIRE

Introduction…………………...………...................13 Chapitre 1 : Exploser le cadre, déchirer l’écran, viser le centre …………………………....………..19 Chapitre 2 : Un monde à soi ……..……..................65 Chapitre 3 : Survivre à la séparation…..................115 Conclusion ………………………………………163 Epilogue ………………………………................169

Index …………………………………………….173 Bibliograhie ……………………………………...179 Table des matières ……………………………….181

INTRODUCTION Et soudain, telle une putain, Séoul a surgi dans la pénombre de l’aube. Hwang Sokkyong L’oiseau de Molgyewol 1

Des années 90 aux premières heures du 21e siècle, le cinéma coréen fut le plus hallucinant de la planète. Des héros déchaînés se tabassaient, s’envoyaient en l’air, crachaient du sang, s’insultaient, s’aimaient à la folie, couraient comme des dératés, hurlaient, se déshabillaient, s’immolaient par le feu, se saoulaient, vomissaient, s’étripaient à coups de tessons de bouteilles ou de cendriers, pleuraient toutes les larmes de leurs corps et s’écroulaient heureux et épuisés... Le cinéma coréen n’a jamais autant ressemblé à sa cuisine que dans ce tourbillon. Pour le comprendre, il suffit de manger un pipimpap, cocktail explosif de légumes sautés et de riz, mélangés dans une sauce au piment incendiaire. Certains de ces films étaient bons, d’autres mauvais. Certains réalisateurs avaient du talent, d’autres étaient rongés de prétention. Une bonne part est aujourd’hui oubliée, quelques-uns sont devenus des piliers de festivals et de l’actualité cinématographique mondiale. Ratés ou surdoués, pris dans leur ensemble, ces cinéastes ont su imprimer à la Corée une allure de fête désordonnée, grouillante et imprévisible. Ce livre décrit ce temps assez bref où l’écran se fit l’espace de tous les excès. Le cinéma
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Traduit par Kim Hwayong dans L’oiseau de Molgyewol et autres nouvelles de Corée, sous la direction de Patrick Maurus. Le Méridien, 1988.

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coréen d’aujourd’hui est tout aussi passionnant mais plus installé. Il nous donne régulièrement à voir des films singuliers mais les plus intéressants proviennent rarement de débutants. Ce que nous prenons en Occident pour une « nouvelle vague » est en fait le ressac de cette période, désormais très largement achevée. Le début des années 90, le décollage économique, la lente ouverture à la démocratie ont mis le feu aux poudres. Le pays cherche alors à se détacher de son image de constructeurs d’électroménager bon marché et d’usine à puces électroniques. La renaissance du cinéma coréen est à la fois un projet politique (comme l’obtention du prix Nobel de littérature) et une ambition industrielle. En effet, les grands conglomérats, fers de lance du « made in Korea », décident de se lancer dans la production de films. Les anciens des studios de Chungmuro, qui avaient connu l’âge d’or des années 50 et 60, étaient rongés par vingt ans de dictature. Ils avaient perdu tout contact avec le public et formé des assistants à leur image. Les conglomérats firent d’abord appel à de jeunes cinéastes formés à l’école du militantisme dans les années 80. A la fin des années 90, la lutte pour la préservation des quotas réconcilie ces anciens activistes, qui avaient fait leurs premières armes avec des films clandestins engagés, et des cinéastes de la génération précédente encore en activité comme Im Kwon-taek. La loi sur les quotas impose aux cinémas de diffuser des films coréens 146 jours par an. Elle est contestée régulièrement par les Etats-Unis qui la voit comme une entrave à la concurrence.2 Les pressions d’Hollywood ont soudé le cinéma coréen à sa population qui sentit soudain un bien culturel national menacé. Ironiquement, elles sont l’une des origines de ce renouveau ! Le principal moteur en fut
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En 2006, le quota a finalement été réduit de moitié.

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néanmoins l’émergence de personnalités singulières, souvent sans formation particulière. En effet, ne pouvant puiser de talent dans le réservoir habituel, les portes du cinéma s’ouvrirent à des profils divers qui n’étaient passés ni par la case du court-métrage, ni par celle de l’assistanat. En 1996, Kim Ki-duk, ancien soldat et peintre vagabond, sortait discrètement Crocodile, alors que Hong Sang-soo tournait un premier film bizarrement intitulé Le jour où le cochon est tombé dans le puits. L’écrivain Lee Chang-dong préparait Green fish, qu’il réalisa en 1997. Un an plus tard, Kim Jee-woon, metteur en scène de théâtre confidentiel, sortait The Quiet Family et Im Sang-soo, exétudiant en sociologie, Girls Night Out. Hong Sang-soo a depuis réalisé, entre autres, La vierge mise à nu par ses prétendants, La femme est l’avenir de l’homme, Un conte de cinéma… Lee Chang-dong réalisa Peppermint Candy et Oasis avant de devenir ministre de la culture puis de démissionner en 2002, Kim Jee-woon a tourné Deux sœurs et Bittersweet Life, Im Sang-soo a notamment tourné Une femme coréenne et The President’s Last Bang. Ces films traduisent d’abord la joie d’une liberté d’expression tout juste retrouvée après quarante ans de dictature militaire mais aussi cette ouverture d’esprit, cette curiosité, cette volonté de tout essayer. La génération des années 90 ne s’est pourtant pas construite contre ses parents dans un mouvement de rejet ou de rébellion. Nous verrons que son travail se relie non seulement au cinéma coréen classique (à travers le genre du mélodrame, le souci du réalisme…) mais aussi à des préoccupations esthétiques exprimées par d’autres arts comme la peinture, la musique, la poésie, la calligraphie… Cette période étonnante ne pouvait pas durer. Elle pris grosso modo fin vers 2001, avec la sortie de My Sassy Girl de Kwak Jae-

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yong. Ce film fort plaisant eut sur le jeune cinéma coréen l’effet que Star Wars avait produit sur le Nouvel Hollywood des années 70. Il eut du succès dans toute l’Asie, l’industrie se structura alors en s’appuyant autour de quelques cinéastes, grands axes, stars et formules. Elle avait terminé sa mutation et devait se consolider, ce qui supposait de mieux filtrer ses projets. Les portes du cinéma se refermèrent doucement, laissant tout de même passer au compte-goutte quelques premières œuvres incongrues. Je ne prétends pas ici faire un travail historique ou réunir un « Lagarde et Michard » du nouveau cinéma coréen. J’ai simplement voulu fouiller dans cette floraison de films, comme je piochais dans les stocks de vidéostores en faillite pendant la crise asiatique de 1999. Les cassettes s’étalaient alors sur les trottoirs, soldées par lots de dix, attachées par du gros fil. La vitrine du commerçant arborait parfois le logo officiel Tashi Tuija (Rebondissons) qui définissait si bien l’esprit du cinéma coréen. Il y avait là les pires navets et des pépites, des films érotiques, des films d’action, des comédies mais surtout des films qui appartenaient à tous ces genres à la fois. Chacun parlait à sa façon de la Corée. Il fallait trouver un autre lien que cette grosse ficelle. La réponse était dans les embouteillages, sur le trottoir nerveux, dans les odeurs de fritures et de pots d’échappement. Si le cinéma cherchait à redéfinir sa modernité, il ne pouvait trouver de réponse que dans Séoul. L’émergence de Séoul comme centre à la fois économique, politique et culturel du pays est à l’origine de la construction d’un espace moderne et donc de la reconstruction du cinéma. Même dans le rejet absolu de la ville, dans le refus d’aborder frontalement la question

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urbaine, Séoul était au cœur de toutes les préoccupations. Puis, il me sembla surtout que ces cinéastes me parlaient d’un caractère chinois, complexe et magnifique…

(qui se prononce gan en coréen) désigne la notion que nous traduisons par « espace ». La partie supérieure figure deux battants de porte, alors que la partie inférieure représente un soleil. Couplé au caractère « homme » : (in), il devient alors l’humanité, (ingan). Ainsi, l’homme n’est pas dissociable de son environnement. Espace et temps se partagent le caractère , il peut désigner aussi bien l’un que l’autre. Ce n’est qu’à la fin du 19e siècle que, pour insister sur un aspect ou sur un autre, les Japonais ont ajouté les caractères (kong « vide ») pour « espace » et (si : « moment ») pour « temps ». Espace se dit donc kong gan : « entre-vide », et temps : sigan : « entre-moment ». La porte illustre parfaitement cette idée « d’entre », lieu de passage constant. Comme le temps, l’espace coréen est d’abord « entre » parce qu’il n’obéit pas à une conception figée, il est en perpétuel mouvement, en perpétuelle transformation. Dans la première partie, je montrerai comment le cinéma coréen a défié le cadre et l’écran, tâchant de briser l’un et de trouer l’autre. Je montrerai ensuite comment il a évoqué le fantasme de l’enfermement dans un petit monde isolé : « un monde à soi ». Enfin, comment il aura été un espace de rassemblement qui permettait de « survivre à la séparation », non pas uniquement à la séparation du pays

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mais aussi à celle qui a arraché les Coréens de la campagne pour les amener à Séoul. Ce qui ressemble à une folie furieuse, l’agitation frénétique qui habitait le cinéma de ces années magiques, apparaîtra peut-être comme l’envie de travailler à l’infini les possibilités de cet espace « entre », de se précipiter dedans, de se l’approprier joyeusement, comme une horde de mômes se jette dans la cour à l’heure de la récré.

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