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Sociologie des arts, sociologie des sciences

De
288 pages
Si les arts et les sciences sont souvent opposés dans les discours, émotion contre raison, subjectif contre objectif..., les deux types d'activités, parce qu'ils incluent l'un comme l'autre des processus de création et des opérations de connaissance, sont bien souvent confrontés à des problèmes similaires : la question de l'attribution de la paternité et de la propriété des créations, l'établissement de la valeur de ces créations, l'importance prise par les moyens techniques dans le travail de conception, de réalisation, de diffusion...
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Achevé d'imprimer par Carl et Numérique juin 41694 - Dépôt légal: N° d'Imprimeur:

- 14110
2007

Condé-sur-Noireau -Imprimé en France

SOCIOLOGIE DES ARTS, SOCIOLOGIE DES SCIENCES

Tome I

Collection Logiques Sociales Série Sociologie des Arts Dirigée par Bruno Péquignot Comme phénomène social, les arts se caractérisent par des processus de production et de diffusion qui leurs sont propres. Dans la diversité des démarches théoriques et empiriques, cette série publie des recherches et des études qui présentent les mondes des arts dans la multiplicité des agents sociaux, des institutions et des objets qui les défmissent. Elle reprend à son compte le programme proposé par Jean-Claude Passeron : être à la fois pleinement sociologie et pleinement des arts. De nombreux titres déjà publiés dans la Collection Logiques Sociales auraient pu trouver leur place dans cette série parmi lesquels on peut rappeler: PEQUIGNOT Bruno, La question des œuvres en sociologie des arts et de la culture, 2007. REDON Gaëlle, Sociologie des organisations théâtrales, 2006. BRUN Jean-Paul, Nature, art contemporain et société: le Land Art comme analyseur du social, deuxième volume, New York, déserts du Sudouest et cosmos, l'itinéraire des Land Artists, 2006. PAPIEAU Isabelle, Art et société dans l'œuvre d'Alain-Fournier, 2006. GIREL Sylvia (sous la dir.), Sociologie des arts et de la culture, 2006. FAGOT Sylvain et UZEL Jean-Philippe (sous la dir.), Énonciation artistique et socialité, 2006. DENIOT Joëlle & PESSIN Alain, Les peuples de l'art Tome 1, 2006. DENIOT Joëlle & PESSIN Alain, Les peuples de l'art Tome 2,2006. BRUN Jean-Paul, Nature, art contemporain et société: le Land Art comme analyseur du social, premier volume, Nature sauvage, Contre Culture et Land Art, 2005. ETHIS Emmanuel, Les spectateurs du temps, 2005. DUTHEIL-PESSIN, Catherine, PESSIN Alain et Ancel PASCALE: Rites et rythmes de l'œuvre (2 vol), 2005. NICOLA-LE STRAT Pascal: L'expérience de l'intermittence. Dans les champs de l'art, du social et de la recherche, 2005. ETHIS Emmanuel: Pour une po(ï)étique du questionnaire en sociologie de la culture. Le spectateur imaginé, 2004. GREEN Anne-Marie (dir): Lafête comme jouissance esthétique, 2004. LIOT Françoise: Le métier d'artiste, 2004. DUTHEIL-PESSIN Catherine: La chanson réaliste. Sociologie d'un genre,2004. BARRÉ-MEINZER Sylvestre: Le cirque classique, un spectacle actuel, 2004. GUIGOU Muriel: La nouvelle danse française, 2004.

Ouvrage coordonné par Florent Gaudez

SOCIOLOGIE DES ARTS, SOCIOLOGIE DES SCIENCES
Tome l

Actes du Colloque international (Toulouse 2004)

de Toulouse

Avec la collaboration

de Gisèle Peuchlestrade

L'Harmattan

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-03707-6 E~:9782296037076

Cet ouvrage collectif est dédié à nos collègueset amis Jean-Michel Berthelot et Alain Pessin qui nous ontfait faux-bond prématurément à quelques semaines d'intervalle l'un de l'autre,fin 2005 - début 2006.

Jean-Michel Berthelot, épistémologue et sociologuedes sciences, avait fondé et dirigé le CERS, Alain Pessin, sociologuede l'art et de l'imaginaire, avait quant à lui fondé et dirigé le GDR OPuS.

Tous deux étaient présents

comme présidents

de séances

et avaient contribué à la réalisation

de ce colloque.

Sommaire
Tomei

Avant-Propos Anne Sauvageot,

Michel Grossetti,

Florent Gaudez

11

La sociologie

de l'art

comme

science

En guise de prélude. .. Jean-Olivier Majastre
Sociologtles, encore un effort pour être scientifiques Anne Sauvageot esthétique.' du sens commun aux modèles scientifiques

17 21 27 41

L'émotion

Bruno Péquignot Anomie et rupture.' unefonction socialecommune du savant et de l'artiste? Jacques Leenhardt Dispositif démonstratif et riflexion a/1istique Florent Gaudez Esthétique et intuition dans leprocès de connaissance. La question de l'expérience depensée dans lafiction littéraire et le récit scientifique Cécile Leonardi Le sociologueà l'œuvre Nathalie Montoya Une sociologiede l'émotion esthétique est-ellepossible? Patricia Vannier Quand les sociologuesvoulaient comtruire une sciencede la littérature. Contn'bution à une histoire des relations entre sociologieet littérature Emmanuelle Sebbah Quand la sociologiedes sciencesse saisit de la sociologiede l'al1 Laurent Fleury « Rivolutions artistiques ) et « révolutions scientifiques )) .' les impensés d'une communauté sémantique

53 67

75

89 101

115

Valeur/Reconnaissance/Marché
Alain Quemin
L'art plus fort que la science? L'affrontement d'une œuvre d'art: l'affaire Sésostris III Morgan L'individu Questions Jouvenet et le collectif des musiques rap et électroniques. de sociologie des arts} questions à la sociologie des sciences entre expertise stYlistique et expertise scientifique dans une querelle sur l'authe11ticité

133

149

Olivier Moeschler
Controverses cinématographiques Le « Nouveau cinéma suisse)) au pqys de Heidz:

et la construction disCtlrsive de la valeur des films Pierre Verdrager

159 177
189

La reconnaissance en art et en science

Izabela Wagner
Les canières couplées dans les mondes professionnels Béatrice Milard scientifiques:

La mise enforme des publications

entre routines} contraintes et organisation de l'expérience collectizie

203

Eric Dagiral, Laurent Tessier Téléchargement et culturepotentielle: du changement des modes d'accès aIl changement despratiques David Pontille Générique de noms et évaluation du travail scientifique Thomas Basset, Olivier Pilmis Le bénévolat chez les comédiens

213 225

.A la marge du marché du travail?
et les développeurs de logicielslibres

243 257
265

Hervé TerraI La re-connaissancedu Lycosthènes toulousain
LES TEXTES RÉSUMÉS... ET LEURS AUTEURS

Sommaire
Tome Il Avant-Propos A. Sauvageot,M. Grossetti, F. Gaudez Processus de création

Michel Grossetti Mondes de la science et spécialités al1istiqms. RfJlexions .rur lesjomteS collecti!'e.r dallS les actÙ'Îtés de création Claude Rosental Exhiber ses créatiollS Bernard Cahier Les réductions créatrices: l'exemple de la c~amme temPérée

Delphine Saurier
L'lEtlln littéraire et ses créatelll:r. comme (o-constmction La &cherche Delphine La parl du Temps perdu

Dejeans du sensible dallS l'expérience scientifique.

Les mondes de la spirnline Anthony Pecqueux du tramil scientifique à la sociologie des modes Polan)'i

De l'épistémologie de présence Arnaud Expétience

aux lEU/'res. Quelques Saint-Martin et théO/ie esthétiques

usages de A{ichael

dans les sciences:

le ca.r de la co.rmologie théO/ique Franck Léard scientifique du son et technique du conw1 rock:

La rationalisation le rôle de l'ingénieur Marc Perrenoud

Figures du musicien: Technique.r

du jorgeron

à l'architecte.

Évolution

des dispositift actuelles »

de l'apprentissew

et de la pratique

deJ « mllSiques

Odile Blin
Le crocodile est dans la salle de conférences (t'ntroduction à une anthropologie s)lmétJiqm afiicaÙie)

. ../...

Science
Outils

ou art ?
re/ier la science et l'art :

Diane Crane
théoriques pour Exemples Catherine issus de la sociologie de l'ali et de la science Dutheil Pessin langage

Afathématiques)

musique,

Dominique Vinck
Que pourrait Laurence Tendances étre une sociologie de l'équipement? Ellena et éz>olution des travaux sur les rappOlis entre sociologie et littérature

Fabienne Soldini, Sylvia Girel
La mOli, la scimte l'esthétique et l'art : dam la littérature policière et les alts plastiques du macabre

Léonie Henaut
Ce que les COlltrOl'erses nous apprennent des peintures au musée du Louvre sur l'actizlité de restauration

Annick Jaccard-Beugnet
Les relations mtre l'ali et la science racontées aux enfants: (( le lizwe Science et art) paru chez Seuil Jeunesse

Jan Marontate La science au service de l'art: la transfom/ation desprincipes depréserl'ation du paflimoine aliistique au musée, 1930-2004

J ean-

Pierre

Fourmentraux

Gouverner l'innovation altistique. Le cas HEXAGRAM un projet d'inteiface mtre arts et sciences

(Aiontréal, Canada),

Laure De Verdaile, Myrtille Roy-Vallex Arts, sciences, nouvelles technologies. Le travail de création aliistique sur les marchés du multimédia En guise d'épilogue... Antoine Hennion (( (( Sociologie de ») l'mi, sociologie des !) sciences. y a-t-il une sociologie au-delà de la comtmction de la valeur?
LES TEXTES RÉSUMÉS... ET LEURS AUTEURS

Avant-Propos
« Dès qu'il est question des atomes, le langage ne peut être utilisé que comme en poésie. Le poète, lui aussi, se préoccupe moins de décrire des faits que de clier des images. »

Niels Bohr!
« [Les grands sociologues (Weber, Durkheim...) Chacun réagis.rait avec son intuition exactement ne cessèrent jamais d'être des moralistes)

mais ils ne cessèrent jamais

non plus d'être des artistes. (...) aussi il oijectivait

et son imagination face au monde qui l'entourait, et en partie seulement conscients. »

comme le fait l'artiste, et comme l'altiste

des états d'esprit personnels

Robert A. Nisbet2

Cet ouvrage en deux volumes constitue les actes d'un colloque tenu les 18, 19 et 20 novembre 2004 à la Maison de la Recherche de l'Université de Toulouse le Mirail et visant à croiser les analyses des sociologues de l'art et des sociologues des sciences3. Si les arts et les sciences sont en effet souvent opposés dans les discours, émotion contre raison, subjectif contre objectif..., les deux types d'activités, parce qu'elles incluent l'une comme l'autre des processus de création et des opérations de connaissance, sont bien souvent confrontées à des problèmes similaires. Dans un domaine comme dans l'autre se pose la question de l'attribution de la paternité et de la propriété des créations, de l'établissement de la valeur de ces créations, de l'existence et de l'évolution de spécialités et de
1 Cité in Mary et John Gribbin, Les 111)'Stèns e la science (Londres, d 2003), Paris, Gallimard, 2004, p. 99.

2 Robert A. Nisbet, "Sociology as an Art Form", Pacific Soàological RevieJJ)(5), 1962. p. 67-75. (presidential adress to the Pacific Sociological Association, automne 1962). Nisbet poursuit: « il importe en effet de bien avoir présent à l'esprit, ne serait-ce que pour se garder d'un scientisme vulgaire, qu'aucune des idées qui nous préoccupent ici (et qui, soulignons-le, restent au cœur de la p<:nsée sociologique contemporaine) n'est née de ce que nous aimons aujourd'hui appeler «la réflexion sur un problème». Toutes sans exception résultent de processus mentaux, qu'ils soient du domaine de l'imagination, de la vision ou de l'intuition, qui sont tout autant propres à l'artiste qu'au savant. Si j'insiste sur ce point c'est simplement parce que nous vivons à une époque où des enseignants de sociologie et d'autres sciences sociales, pleins d'éloquence et de bonnes intentions, insistent sur le fait que ce qu'il y a de scientifique (et donc de sérieux) dans leur discipline résulte uniquement d'une réflexion procédant par définition puis résolution des problèmes. ». 3 Le thème du colloque a été envisagé dès 1999, fruit des nombreux échanges entre sociologues des sciences et sociologues des arts et des médias au sein du Centre d'étude des rationalités et des savoirs (CERS). C'est dans le cadre des rencontres annuelles soutenues par le GDR CNRS OPuS (Œuvres, Publics, Sociétés) alors dirigé par Alain Pessin, que ce colloque intitulé Soàologiedes a/is, soàolo,gie sdenœs a été organisé. Co-financé par le GDR OPuS, le Conseil Régional, la Mairie des de Toulouse, le Conseil Scientifique de l'UTM, le Département de Sciences Sociales de l'UTM et le CIRUSjCERS, ce colloque a été conçu par un comité d'organisation composé de M. Azarn, F. Gaudez, M. Grossetti,J.-P. Rouch A. Sauvageot et P. Vannier.

12

Avant:plVpos

courants, ou encore de l'importance prise par les moyens techniques dans le travail de conception, de réalisation et de diffusion. En sociologie, chacun des deux types d'activités, artistique et scientifique, a donné lieu à la constitution d'une spécialité autonome: sociologie des sciences, sociologie des arts. Or les chercheurs inscrits dans ces domaines n'ont que peu dialogué au sein de leur discipline commune, alors même que la proximité des problèmes rencontrés a été l'occasion de multiples circulations plus ou moins souterraines d'idées, de notions, de problématiques. Le projet de ce colloque était donc de favoriser le dialogue entre les deux communautés et de travailler plus systématiquement la comparaison entre les types d'activités, du point de vue des problèmes sociologiques qu'elles posent. Les séances plénières et les tables-rondes, placées sous les présidences de J.-M. Berthelot, A. Ducret, F. Gaudez, M. Grossetti, A. Hennion, J. Leenhardt, B. Péquignot, A. Pessin, S. Proust, A. Quemin, C. Rosental, J.-P. Rouch, A. Sauvageot et D. Vinck, ont rassemblé plus de 40 participants européens et nord-américains et été le théâtre de nombreux débats abordant entre autres les thèmes suivants: - dans le contexte actuel, les activités artistiques et scientifiques font une place importante à l'innovation, ce qui pose le problème de la gestion de l'incertitude. Ce ne sont pas les seules: après tout les assureurs, les politiques et les militaires font aussi métier de gérer l'incertitude. Chez les artistes et les scientifiques, c'est une incertitude peut-être un peu particulière car elle ne concerne pas seulement l'action des individus ou des groupes mais porte sur la nature du monde. En effet, les arts et les sciences sont des activités qui produisent des représentations du monde. L'incertitude s'y manifeste entre autres dans l'évaluation de la valeur des œuvres, qui est inséparable de l'évaluation de la nature du monde. C'est ce que l'on pourrait appeler une incertitude ontologique; - les artistes et les scientifiques travaillent avec des instruments, des dispositifs techniques, des matériaux. Toute «cognitive» (cérébrale) qu'elle soit, leur activité est aussi et inséparablement instrumentale. Ce qui pose le problème de la place des dispositifs techniques dans l'activité de création; -l'artiste solitaire n'existe pas plus que le savant isolé. Les activités scientifiques et artistiques sont des activités collectives. Les artistes et les scientifiques, échangent entre eux et construisent sans cesse des collectifs multiples et changeants. C'est le problème de la dimension collective de la création; - les artistes et les scientifiques vendent ou donnent des produits qui gardent leur marque, qui restent d'une certaine façon leur propriété. C'est tout le problème largement commun des formes de la propriété intellectuelle ou de la propriété des œuvres de création; -les artistes et les scientifiques sont en relation avec d'autres acteurs, intéressés par leurs production: industriels, publics, collectivités diverses. Leurs ressources dépendent de ces acteurs « extérieurs ». Ils doivent donc négocier sans cesse avec ces groupes d'acteurs. divers. C'est le problème des formes de « demande sociale» ;

AlIan/-propOJ

13

- les arts et les sciences sont actuellement suffisamment institutionnalisés pour que les artistes et les scientifiques puissent faire des carrières professionnelles. Dans ces carrières se pose sans cesse la question de la réputation. Comme le montrent les contributions rassemblées dans cet ouvrage, les sociologues qui s'intéressent aux sciences et ceux qui travaillent sur les arts ne partagent pas seulement certaines similarités de leurs objets. lis sont fondamentalement dans les mêmes mondes théoriques et épistémologiques, qu'ils contribuent à travailler à partir du questionnement permanent que ces objets constituent pour les fondements de l'analyse sociologique.

A. SAUVAGEOT, M. GROSSETTI, F. GAUDEZ

LA SOCIOLOGIE DE L'ART COMME SCIENCE

JEAN-OLIVIER

MAJASTRE

En guise de prélude...

SOCIOLOGUES, ENCORE UN EFFORT POUR ÊTRE SCIENTIFIQUES

« Ce qu'ily a deplus incompréhensibleau monde) c'est que le monde soit compréhensible. » Einstein.

j'espère qu'on me permettra de produire à Toulouse un argument en réponse à une objection de Bruno Péquignot à ma communication du colloque de Nantes sur Les peuples de l'art. J'y avais dressé un tableau destiné à montrer que les acceptions des termes art et peuple étaient essentiellement dictées par la problématique qui unissait ces deux termes, quand Bruno Péquignot plaidait pour une conception réaliste résumée dans la formulation sans réplique: « Le réel, c'est ce qui résiste. ». Certes, le réel résiste mais à quoi, sinon à nos interrogations, à notre façon de problématiser une question. Le réel est d'abord informé par nos questions, il n'est sommé de se manifester que pour y répondre d'une manière ou d'une autre. Ce fameux « réel» ne doit sa résistance qu'à notre capacité de l'interroger. Loin d'être le juge de nos définitions il se doit d'être lui même défini. À ce détour par Nantes, j'ajouterais un détour par la physique, au prétexte que nous fêtons cette année le centenaire des cinq articles que fit paraître Einstein en 1905. Le monde physique plus encore que la vie sociale, a vocation à résister aux idées que s'en font les hommes, il est le gardien du réel qui justifie la science et soumet les théories à l'épreuve des faits. Or l'histoire des sciences montre que ce réel ne s'est manifesté comme tel au cours des siècles que farci de croyances et de préjugés, que ces croyances ont fait progresser la connaissance, certaines d'entre elles tout au moins, Képler croyant

18

Sociologl/es,

encore IltI effiJ/1 pOl/l'être

scientiJîqlles

que le monde était harmonieux, ce qu'il se révéla être, et ce réel supposé indépendant des idées que les hommes s'en font a été complètement bouleversé au cours du siècle dernier, cette révolution générant au moins autant de nouvelles questions que de réponses. Si Einstein peut nous être un guide dans cette querelle, c'est qu'il peut également être invoqué par les deux parties, étant lui-même un être divisé, n'acceptant pas totalement les conséquences de ce que son génie avait découvert, ce qui le rend d'ailleurs si exemplaire à nos yeux. Dans son premier article de 1905 Einstein s'appuie sur la théorie corpusculaire de la lumière héritée de Newton, alors que celle ci avait été presque complètement évincée au XIXe siècle par la théorie ondulatoire formulée par Maxwell, si bien que Hertz pouvait affirmer en 1890: « La théorie ondulatoire de la lumière est une certitude pour tout esprit scientifique. ». Son quatrième article par contre doit tout à la théorie ondulatoire, Einstein manifestant ainsi sa merveilleuse indépendance d'esprit en passant joyeusement d'une théorie à l'autre, utilisant les théories scientifiques pour ce qu'elles sont, non pas un décalque de la réalité mais des instruments plus ou moins adéquats pour vérifier des hypothèses. Tant d'audace et de désinvolture, apparente, amenèrent le « réel» à se conformer à la théorie, au point que lorsque des résultats expérimentaux vinrent infirmer sa théorie, Einstein ne s'en émut pas outre mesure et demanda aux expérimentateurs de refaire leurs calculs, son intuition de physicien lui dictant que sa formule était trop belle pour être fausse. L'assurance d'Einstein était guidée par un sentiment esthétique, par la croyance que l'univers était régi par des lois simples. Cette confiance en l'ordre rationnel des choses est une croyance irrationnelle, mais féconde pour l'esprit. N'ayons pas peur, en sociologie de l'art, d'emprunter aux inspirations des physiciens quand ceux-ci ne craignent pas de nourrir leurs découvertes de principes esthétiques, tel Newton dans cet hymne sublime à la création: « Les philosophes disent que la Nature ne fait rien en vain et le plus est en vain lorsque le moins suffit, car la Nature aime la simplicité et n'affectionne pas le luxe des causes superflues. » La sociologie est une approche partiale et partielle d'une réalité complexe qui progresse comme toute discipline scientifique d'erreur en erreur, par approximations successives. Bien que la vie sociale se révèle bien plus incertaine que le monde physique, puisqu'habitée de subjectivités mouvantes inspirées par des rationalités partielles, et révocables, nourries de croyances diffuses et friables, animées de tendances contradictoires, la plupart des travaux sociologiques s'attachent à caractériser une réalité qu'ils n'ont pas pris soin de définir, comme si son existence était évidente ou assurée. Mais la science se construit contre les apparences avec comme rançon le doute et la modestie comme vertu. Coppernic appelle ses découvertes hypothèses, Kepler ses recherches spéculations. Einstein, à la fin de sa vie, se plaint de ne rien savoir d'assuré: « Cinquante ans à ruminer sans trêve, et me voici sans plus de réponse qu'au premier jour quant à savoir ce que sont les quanta de lumière. »

Jean-Olivier

J\Iajastre

19

Et Newton, son système achevé, n'est pas en reste, et ajoute au doute quelques images poétiques: « j'ignore sous quel aspect je puis apparaître au monde. Mais à moi-même je me fais l'effet de n'avoir pas été autre qu'un enfant jouant sur le rivage et m'amusant de temps à autre à trouver un caillou plus poli ou un coquillage plus joli qu'à l'ordinaire pendant que le grand océan de la vérité se déroulait devant moi sans que je le connusse. ». Il nous revient, en sociologie de l'art comme d'autres l'ont fait dans le domaine de la physique, de partir de notre ignorance et de bâtir les outils de notre connaissance en affirmant leur caractère hypothétique. L'œuvre d'art est cet « objet» problématique et problématisé, qui n'existe qu'en fonction des valeurs que les acteurs et la culture leur attribuent, dans le même temps où elle contribue à créer et perpétuer ces valeurs. L'espace d'interrogation de l'œuvre est donc un espace fictif et problématique, un espace de l'entre deux, ni entièrement du côté de l'œuvre, ni totalement du coté du spectateur, mais entièrement du coté du chercheur qui construit son objet, qui définit un espace qui comme le chat de Schrodinger existe pleinement, bien qu'il ne soit ni tout à fait mort, ni tout à fait vivant. Sociologues, encore un effort si vous voulez être scientifiques.

ANNE SAUVAGEOT

L'ÉMOTION

ESTHÉTIQUE:

DU SENS SCIENTIFIQUES

COMMUN

AUX MODÈLES

La création artistique est très généralement associée au subjectif, au sentiment et à l'émotion qui l'engendre et qu'elle suscite. L'émotion peut être même envisagée comme étant au fondement de la création. L'esthétique que le sens commun assimile au Beau est alors ce qui résiste à l'explicable. L'aura dont Walter Benjamin déplorait la disparition a, en fait, la vie dure et les publics - du moins les moins initiés - préfèrent prétendre à une relation immédiate et spontanée avec l'œuvre et répugnent aux arguments et aux explications. La production de la valeur sacrée de l'art a été largement combattue. La sociologie critique a démonté les stratégies d'un marché de l'art et les constructivistes ont expurgé de l'art la moindre de ses revendications essentialistes. Si le combat sociologique n'a sans doute guère eu d'écho sur les publics, on peut en revanche se demander quelle place il a laissé aux sentiments et aux émotions engendrés par l'œuvre d'art. Face aux propos radicalement déconstructifs, que devient l'émotion esthétique et comment à notre tour pouvons-nous la déconstruire sans la jeter avec l'eau du bain? La question est encore le plus souvent délaissée par la sociologie de l'art, faute du reste de savoir s'y confronter. L'objectif est donc ici d'alimenter la réflexion autour des difficultés que rencontre la sociologie face aux percepts et aux émotions au cœur du processus artistique en évitant autant que possible le clivage entretenu à tort entre le niveau de la création et celui de la réception. Sans doute convient-il en premier lieu de rappeler brièvement quelques-unes des impasses sur lesquelles ont buté les tentatives d'une sociologie de la réception. L'approche bourdieusienne sur L'amour de l'art et la reproduction du goût a bien davantage stimulé une sociologie de la consommation culturelle qu'elle n'a interrogé la réception des œuvres par leurs publics. Si les enquêtes conduites ont permis d'établir des corrélations entre publics et catégories de produits culturels - la fréquentation

des musées, des galeries, des théâtres ou des cinémas...
l'ombre les appréciations singulières des individus.

-

elles ont laissé dans

Il s'agit donc bien davantage

22

L'émotion

estbétiqllt

: du seIlS COtll/lltlll aux modèles scientifiques

d'une sociologie qui vise les fonctions normatives de l'art à travers la structuration des goûts que d'une sociologie de la réception visant, quant à elle, à objectiver la forme du lien qui se noue entre le spectateur et l'œuvre à travers l'acte de perception. De ce point de vue les travaux de J.-c. Passeron et d'E. Pedler, en cherchant à saisir les comportements d'admiration, de plaisir ou de rejet, au contact direct avec les œuvres du Musée Granet, ont marqué une avancée certaine1. Passeron et Pedler, ont cherché en effet à atteindre les signifiants non-verbaux. L'étude ne porte que sur des œuvres particulières afin de mettre en rapport leur structure singulière, et non générique, avec les effets qu'elles produisent in situ sur leurs publics. La difficulté majeure réside de toute évidence dans l'incommunicabilité verbale des perceptions esthétiques. Les mots par lesquels un individu paraphrase ses propres impressions sont dans le cas de la peinture, irréductibles au message qu'il commente et a fortiori aux émotions qu'il ressent. Passeron s'est donc écarté délibérément d'une « sociologie des représentations de légitimité en optant pour une sociologie qui vise à objectiver les « actes sémiques» d'attention et d'exploration dès lors qu'ils témoignent « d'un plaisir pris aux œuvres ou d'un intérêt porté à leur exploration» [...J. Loin de relever de l'ordre du jugement, l'appréciation esthétique, dit-il, « apparaît comme un acte sémique qui relève de l'ordre de l'inteljection2». L'interjection s'apparente davantage au geste qu'à la légitimation. Ce qui est donc privilégié, au cours de leur enquête, c'est la mesure des arrêts devant les tableaux et du temps consacré à leur visionnement. Mesurer « le temps d'arrêt d'un tableau» permet, selon eux, d'évaluer, sinon le sens interprétatif attribué à l'œuvre, du moins l'intensité de l'expérience qu'elle suscite. « La toile leur fait, en tout état de cause, dépenser le temps de la contemplation », qui est un temps privé. La relation qui s'établit entre le spectateur et le tableau constitue en quelque sorte un «pacte », un « accord de connivence ». Ce concept d'interjection n'est pas sans entretenir quelque ressemblance avec les figures de la « prise» telle que les affectionnent C. Bessy et F. Chateauraynaud qui privilégient en effet « ce que fait» l'œuvre sur le spectateur, au jugement qu'il exerce sur elle. Dans la notion de prise s'infiltre celle de capture des sens, avant même que ne s'élabore la représentation interne et conceptuelle. Au régime de la « pure emprise» où dominent l'émotion et les affects, succède celui de l'objectivation dans la phase de mise à distance analytique. Leurs travaux autour de l'expertise ont mis en relief la différence entre un savoir formel, taxinomique, technique et un savoir « sensoriel» qui distingue selon eux l'expert du novice. Mais si ces études ont eu pour mérite de porter leur attention sur la dimension perceptive, il peut paraître illusoire de

1 Passeron

J.-c.,
Documents

Pedler E., Le temps donné allx tableaux, Compte-rendu
CERCO~!/I~I~IEREC, décembre 1991.

d'une enquête au Musée

Granet,

2 Idem, p. XIII.

Anne Sauvageot

23

prétendre isoler parmi les actes perceptifs ceux qui relèveraient de la « pure emprise» et ceux qui relèveraient d'une objectivation. La question des émotions esthétiques demeure donc encore largement en friche. Quelle peut être la posture épistémologique du sociologue compte tenu de la singularité de l'objet? En fait interroger la nature de l'émotion revient à pénétrer les processus perceptifs mobilisés dans ces contextes. C'est ici que se rejoignent une sociologie des arts et une sociologie des sciences. Comment en effet emprunter aux sciences cognitives leurs démarches et leurs réponses sans faire au préalable l'analyse sociologique des différents courants qui les agitent? On retrouve en effet à travers les différentes options des sciences cognitives la trace des débats ancestraux des philosophes. On se souvient de la division entre les rationalistes qui, tel Descartes, ont l'ambition de soustraire la connaissance aux percepts et aux émotions et les empiristes tel que Locke qui, même s'ils ne se fient pas entièrement aux sens, ne peuvent complètement les ignorer. Ces clivages, sans être aussi aigus, ont perduré dans la construction progressive des sciences cognitives. Le modèle symbolique issu des thèses de Chomsky qui a prévalu jusque dans les années 1980 donne le primat aux règles formelles de la représentation, autrement dit au niveau du langage et de la pensée. Le modèle connexionniste, quant à lui, soutenu par l'avancée plus récente de la neurophysiologie, privilégie l'interconnexion neuronale en amont de la représentation, autrement dit le niveau des sensations, des percepts et des émotions. Les nouvelles sciences cognitives convergent toutefois de plus en plus pour ne plus isoler l'étude de la cognition de la structure biophysiologique d'où elle émerge et c'est ce qui génère leur intérêt croissant pour les émotions « considérées bien longtemps comme le « grain de sable» dans l'engrenage de la raison ». Il est en fait de plus en plus admis que le système émotionnel est inclus dans le domaine de la cognition, pourvu de ne pas limiter celle-ci à la raison. Cela étant qu'est-ce qui gouverne nos émotions esthétiques et que gouvernentelles? S'agissant de peinture, J.-P. Changeux décrit un premier niveau de la sensation auquel succède une focalisation « active» du sujet sur les schèmes et leur reconnaissance sans laquelle « l'œuvre resterait « choc sensible »3. Il ne s'agit plus seulement d'être en « présence» de formes dynamiques mais d'identifier en elles un visage, un arbre, un objet. Au temps du contact visuel succède la sélection de schèmes significatifs. La reconnaissance de ces schèmes dépend donc des apprentissages passés: « l'avoir-vu», selon l'expression de Heidegger. Mais l'expérience esthétique ne peut se limiter à ce processus régulier de la perception visuelle: la peinture n'est pas qu'image, elle possède une fonction symbolique qui suppose de la part de son observateur une résonance avec des hypothèses de sens et surtout avec des hypothèses de plaisir, émergeant sous la
) Changeux J.-P., Raison et plaisÙ; Éditions Odile Jacob, 1994.

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L'émotion

esthétiqm

: du sens COlllm/1Il aux modèles scientifiques

forme de désirs plus ou moins conscients. La contemplation se fait re-création: les formes deviennent objets de sens et les couleurs harmonie selon la concordance ou la dissonance avec l'attente ressentie implicitement par le sujet. reconnaissance de la Le seul travail de la perception - sélection, similitude et de la ressemblance... - n'est, somme toute, qu'une part infime de l'expérience esthétique. Certes il y a la joie du regard posé sur l'œuvre reconnue : le plaisir esthétique se nourrit alors des mises en relation avec d'autres œuvres et se fait éventuellement critique avertie. Mais l'émotion esthétique trouve sans doute encore davantage sa dynamique dans la tension que suscite la dialectique du connu et de l'inconnu. Le plaisir esthétique peut ainsi s'inscrire dans la saisie de la différence mais aussi dans l'étonnement que génère l'étrangeté. On rejoint ici les analyses de P. Livet lorsqu'il suggère que les émotions sont «la résonance affective, physiologique et comportementale d'un différentiel entre les traits perçus d'une situation et les attentes concernant cette même situation. Ce différentiel est apprécié relativement à nos orientations affectives (désirs, préférences, sentiments, humeurs), que ces orientations soient déjà actives ou qu'il s'agisse de nos dispositions activables »4. On peut ainsi considérer que la sensibilité esthétique est une « disposition activable » acquise et que la capacité de l'art à susciter des émotions provient de sa capacité à créer un différentiel. L'expérience esthétique s'enracine ainsi dans la tension qu'exercent les émotions dans leur passage du stade de l'indifférence ou de l'indéterminé vers des valeurs positives ou négatives et dans leurs fluctuations entre les deux pôles. Cette singularité radicale de l'émotion rend donc d'autant plus difficile l'enquête sociologique à son propos: comment estimer, évaluer et identifier empiriquement ces émotions? C'est encore ici qu'une sociologie des arts et une sociologie des sciences se rejoignent. On vient de le voir, l'accès aux émotions passe par la compréhension des processus perceptifs et cognitifs qui les supportent et nécessite donc la pluridisciplinarité. Le ministère de la Recherche depuis quelques années encourage des partenariats. L'ACI Cognitique qu'il a lancée en 1999 a notamment privilégié des collaborations entre sciences humaines et sciences de la vie ou sciences pour l'ingénieur autour du thème de la création artistique. Dans ces contextes certaines recherches peuvent associer aux expériences comportementales les informations apportées par l'imagerie cérébrale. Ce peut être, par exemple, la tentative de repérer les activités perceptives visuelles, auditives et tactiles dans l'écoute musicale. L'imagerie cérébrale permet en effet de cartographier en temps réel les aires cérébrales activées. Ces « hiéroglyphes neuronaux », comme les appelle J.-P. Changeux, constituent en quelques sorte des « signatures matérielles d'états mentaux» et à ce titre des « incarnations du sens ». Il n'est pas sans intérêt de constater les processus multi-modaux de la perception esthétique, qu'il s'agisse d'interpréter les résistances que la peinture
4 Üvet P., Émotions et rationalité morale, PUP, 2002, p. 23.

Anne Sauvageot

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contemporaine suscite sur nos systèmes interprétatifs ou qu'il s'agisse d'étudier les activités comparées du chorégraphe et du danseur. En ce qui concerne les émotions, il est admis que les réponses émotionnelles se manifestent par des modifications de l'activité végétative du Système Nerveux Autonome. Les paramètres bioélectriques, thermo-vasculaires et cardio-respiratoires peuvent désormais être mesurés sur des sujets actifs grâce à des capteurs de nature différente, peu encombrants et n'entamant guère l'action en cours. Il devient possible de « caractériser la réponse émotionnelle non seulement à travers sa caractéristique intensitive mais aussi de manière qualitative»5 (puisque chaque type de réponse du Système Nerveux Autonome correspond à un type des émotions dites de base). Il ne s'agit pas d'instrumentaliser à tout prix les sciences sociales en les appâtant avec quelques-uns des outils fétiches des sciences expérimentales du vivant pas plus qu'il ne s'agit de restreindre leur dimension réflexive. Néanmoins l'approche interdisciplinaire paraît souhaitable à bien des égards. L'intérêt paraît double: d'une part la nécessité de rendre présente la sociologie au sein des sciences cognitives face à la colonisation croissante qu'exercent la psychologie et les neurosciences sur toutes les questions liées à la perception et à la connaissance, d'autre part, la nécessité pour la sociologie de trouver les appuis théoriques et expérimentaux qui lui font en effet défaut dans l'approche des schèmes perceptifs dont on devine de mieux en mieux à quel point ils fondent nos actions sociales. On sait aussi combien les émotions guident et orientent nos comportements sociaux et accompagnent nos choix et nos décisions. Le surgissement en nous d'une image, d'un mot, d'une idée « suscite un petit séisme émotionnel qui nous alerte sur la valeur de ce qui s'est présenté» Il ne s'agit pas non plus de sous-estimer les multiples difficultés de tels

partenariats

-

qu'il s'agisse des effets de territoire (subordination

de certaines

disciplines, notamment), des difficultés de traduction des concepts d'un domaine à l'autre, ou encore de la construction en commun de protocoles expérimentaux. Lune des difficultés majeures tient en effet à la différence des échelles et des focales d'observation et d'analyse des phénomènes étudiés. Comment établir le lien entre l'observation du fonctionnement de réseaux de neurones et l'étude des schémas d'action dans un contexte social? Aussi micro expérimentale puisse-t-elle devenir, la sociologie à l'inverse des neurosciences ne saurait isoler l'individu de son contexte physique et social. La démarche écosociologique impose la prise en compte de son environnement et de la somme des interactions qui sous-tendent ses émotions esthétiques. L'individu solitaire est une pure abstraction pour le sociologue. Le sociologue ne peut donc s'aventurer dans de tels partenariats sans interroger les sciences qu'il côtoie, leurs présupposés et leurs divergences. Il n'y
5 Vernet-Maury E., Collet c., Robin O., Delhomme G., Dittmar A., Capter et mesurer la qualité

de la réponse émotionnelle, in L~/jlj, la Peméeet lesÉmotiom, op.cit.

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L'émotion

esthétiqllt

: du JellS CO/lI7J1/1Il aux modèles scientifiques

a pas plus de théorie unifiée de l'émotion qu'il n'yen a de la perception et de la cognition. Les analyses de l'émotion ont du mal à sortir de la vieille distinction philosophique de l'esprit et du corps. On retrouve d'ailleurs en sociologie le clivage implicite qui conduit les quelques auteurs à s'être penchés sur l'émotion à privilégier, pour les uns la mainmise du corps, pour les autres celle des processus mentaux normatifs. Les premiers, en sauvegardant la dimension subjective des sensations, ont l'avantage de montrer des phénomènes de résistance des émotions à l'égard des raisons, les seconds ont le mérite de placer les émotions du côté des jugements, des pensées, des croyances, des normes, etc. Pour eux, les émotions sont étroitement associées aux jugements de valeur. Ce que l'on peut donc attendre ou espérer d'une sociologie des sciences c'est la compréhension des avancées des sciences cognitives du traitement qu'elles font de l'émotion. En effet il ne s'agit pas seulement d'importer en sociologie des modèles expérimentaux externes mais d'analyser ceux-ci pour y déceler les présupposés qui les supportent. L'analyse sociologique des nouvelles sciences de la cognition et des débats qui les animent est nécessaire pour pénétrer les écarts entre les modèles qu'elles proposent. S'il peut y avoir une pragmatique du goût et du plaisir esthétique, son succès opérationnel relève du double exercice du sociologue des arts et du sociologue des sciences quant aux apports des neurosciences. Comment en effet entrer dans une pragmatique des goûts sans sonder les émotions qui les accompagnent et comment questionner celles-ci sans comprendre leurs fondements perceptifs et cognitifs?

BIBLIOGRAPHIE

CHANGEUX P., Raison etplaisir, Éditions Odile Jacob, 1994. LIVET P., Emotions et rationalitémorale,PUF, 2002. ORLAREY Y. (sous la direction), L'Art, la Pensée & les Émotions, Les Journées Grame, Musée des Beaux Arts, Lyon, 2001. PASSERONJ.-c., PEDLER E., Le temps donné aux tableaux, Compte-rendu d'une enquête au Musée Granet, Documents Cercom/ Immerec, décembre 1991. SAUVAGEOTA., L'épreuvedessens.De l'actionsocialeà la réalitévirtuelle,PUF, 2003.

BRUNO

PÉQUIGNOT

ANOMIE UNE FONCTION DU SAVANT

ET RUPTURE: SOCIALE COMMUNE ET DE L'ARTISTE?

Il faut rendre à la raison humaine sa fonction de turbulence et d'agressivité. On contribuera ainsi à fonder un surrationalisme qui
multipliera doctrim, les occasions de penser: Quand il pouml ce sUITationalisme aura trouvé sa et étre mis ell rapport avec le sUITéalisme, car la sensibilité

la raison seront rendues, l'um à l'autre, ensemble dallS leur fluidité.!

Dans le texte d'où est extrait cet exergue, qui date de 1936, Gaston Bachelard tente de produire une théorie rationaliste qui dépasserait le vieux rationalisme étriqué qui caractérisait à ses yeux une part importante de la philosophie de la connaissance de son époque. Refusant à la fois d'abandonner le rationalisme, qui pour lui se confond avec l'idée même de science, et de ne pas intégrer dans la philosophie ce qui lui a paru, comme à quelques autres, être une révolution intellectuelle, dépassant largement la physique, à savoir la relativité, il tente de produire une nouvelle conception de la rationalité scientifique, qui se caractérise notamment par sa pluralité et par son ouverture. La pluralité des raisons, qui exclut toute tentative positiviste, au sens strict du terme (il y a un modèle et un seul de scientificité, fourni en général par la physique et qui plus est la physique d'avant Einstein), est ce qui chez lui fonde la nécessité «d'épistémologies régionales », chaque discipline relevant d'une rationalité spécifique et donc exigeant une étude spécifique de la forme de rationalité qui y est mise en acte. L'épistémologie ne peut plus alors être « générale» au sens où elle serait théorie de la science à faire ou telle qu'elle devrait, aux yeux du philosophe, se faire, mais s'y substitue une épistémologie intégratrice des résultats des épistémologies régionales. Elle ne surplombe plus la science, mais est issue de sa pratique et de l'analyse de cette pratique, toujours particulière. Ce rationalisme intégral ou intégrant devrait être institué (( a posteriori )) après

1 Bachelard

G., L'élwz!!,eJ1Jellt atiollali.rte, 1972 Paris PUF, p. 7. r