Stratégies d'enquête et de création artistique

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Cet ouvrage rassemble des textes de recherche issus du projet interdisciplinaire de coopération européenne Expéditions. Nous verrons ainsi comment les chercheur-e-s et les artistes investissent dans leurs travaux les questionnements réflexifs que suggère une telle expérience. Comment articuler, d'un côté, l'étude d'un territoire, de ses représentations et ses discours, et de l'autre, la fabrication du discours scientifique et artistique sur ce territoire ? Quelles questions méthodologiques, épistémologiques, voire déontologiques, cela pose-t-il ?
Publié le : dimanche 1 février 2015
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EAN13 : 9782336368887
Nombre de pages : 228
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Sous la direction deStratégies d’enquête
Romain Louvel et Nolwenn Troël-Sauton
et de création artistique
Cet ouvrage rassemble une partie des textes de recherche issus du projet
interdisciplinaire de coopération européenne Expéditions. Trois quartiers
populaires de Rennes, Varsovie et Tarragone ont été investis par une équipe
d’artistes, de chercheurs et de pédagogues pour former le cadre exploratoire Stratégies d’enquêteintrospectif sur la stigmatisation de ces zones urbaines marginalisées. Le
contexte de ce travail en résidence vise en premier lieu la perturbation des et de création artistiqueconditions de production de l’art et de la recherche en Sciences Humaines,
dans le but de provoquer une réfl exion critique et créative. Nous verrons
ainsi comment les chercheur-e-s et les artistes investissent dans leurs travaux Résidences d’artistes, de chercheurs
les questionnements réfl exifs que suggère une telle expérience. Comment
et de pédagogues de rue en expéditionarticuler, d’un côté, l’étude d’un territoire, de ses représentations et de ses
discours, et de l’autre, la fabrication du discours scientifi que et artistique sur
ce territoire ? Quelles questions méthodologiques, épistémologiques, voire
déontologiques, cela pose-t-il ?
Ce livre constitue l’un des moments de restitution publique du projet de
coopération transnationale Expéditions (www.expedition-s.eu), coordonné par
l’association L’âge de la tortue, avec le soutien de la Commission européenne, de la
Région Bretagne et de l’Université Rennes 2.
Romain Louvel est artiste plasticien chercheur, coordinateur artistique et
scientifi que du projet Expéditions.
Nolwenn Troël-Sauton est doctorante en sociolinguistique urbaine à
l’Université Rennes 2 au laboratoire PREFics - EA 4246.
Image : Richard Louvet, Campement, 2013 (Installation photographique,
impression numérique sur PVC, baches 2,5 x 2m, pieds en bois)
ISBN : 978-2-343-05140-6
22,50 euros
Sous la direction de
Stratégies d’enquête et de création artistique
Romain Louvel et Nolwenn Troël-Sauton






Stratégies d’enquête
et de création artistique

Résidences d’artistes, de chercheurs
et de pédagogues de rue en expédition



















Espaces discursifs
Collection dirigée par Thierry Bulot
La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des
discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels…) à
l’élaboration/représentation d’espaces – qu’ils soient sociaux, géographiques,
symboliques, territorialisés, communautaires… – où les pratiques
langagi res peu ent être ré élatrices de modi cations sociales space
de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des
approches et des méthodologies, et concerne – au-delà du seul espace
francophone – autant les langues régionales que les vernaculaires
urbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus
de reconnaissance ; elle vaut également pour les diverses variétés d’une
même langue quand chacune d’elles donne lieu à un discours identitaire
; elle s’intéresse plus largement encore aux faits relevant de l’évaluation
sociale de la diversité linguistique
Derniers ouvrages parus
Rada TIRVASSEN, Créolisations, plurilinguismes et dynamiques
sociales, Conduire des recherches en contexte plurilingue :
Le cas de Maurice,
Thierry BULOT, Isabelle BO R et Marie-Madeleine B RTUCCI,
Diasporisations sociolinguistiques et précarités.
Discrimination(s) et mobilité(s),
Julien LONGHI et Georges- lia SARFATI (dir ), Les discours
institutionnels en confrontation. Contribution à l’analyse des discours
institutionnels et politiques,
Sabine GOROVITZ, L’école en contexte multilingue.
Une approche sociolinguistique,
Montserrat B N T Z F RN N Z, Catherine MILL R, Jan Jaap
RUIT R, Youssef TAM R, Évolution des pratiques et représentations
elangagières dans le Maroc du XXI siècle. Volumes I et II,
Romain COLONNA, Ali B C TTI et Philippe BLANCH T (dir ),
Dynamiques plurilingues pour une analyse glottopolitique,
(Y((?(q('Y(((((?(((?

'(
<(Sous la direction de
Romain Louvel et Nolwenn Troël-Sauton
avec Zofia Dworakowska et Angel Belzunegui



Stratégies d’enquête
et de création artistique

Résidences d’artistes, de chercheurs
et de pédagogues de rue en expédition


Avec les contributions de David Dueñas i Cid,
Pascal Nicolas-le Strat, Pauline Scherer et Benoît Raoulx






























Ce livre constitue l'un des moments de restitution publique du projet de
coopération transnationale Expéditions (www.expedition-s.eu), coordonné par
l'association L'âge de la tortue, avec le soutien de la Commission européenne,
de la Région Bretagne et de l'Université Rennes 2.

Concrètement, voici la contribution de chaque partenaire.
La présente publication est issue du projet de coopération
européenne Expéditions.
L'association L'âge de la tortue a assuré la coordination générale et la
coproduction du projet Expéditions et de la présente publication.
Le laboratoire PREFics de l'Université Rennes 2 a coorganisé et coproduit le
projet Expéditions et la présente publication.
La Commission européenne a cofinancé le projet Expéditions dans le cadre
du programme L'Europe pour les citoyens.
La Région Bretagne a cofinancé le projet Expéditions et la présente
publication dans le cadre de son dispositif ASOSC.





© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www. harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05140-6
EAN : 9782343051406 Introduction
Romain Louvel et Nolwenn Troël-Sauton
1Expéditions est un projet de résidences
interdisciplinaires initialement destiné à provoquer une ré exion
critique à propos de la stigmatisation des quartiers populaires,
et à propos de ceux qui pensent cette question récurrente
dans de nombreux projets sociaux, culturels et scienti ques,
2à savoir les pédagogues, les artistes et les chercheurs en
Sciences Humaines Un équipage constitué de sociologues,
anthropologues, sociolinguistes, photographes,
dessinateurs, vidéastes, chorégraphes et plasticiens partit donc en
voyage d’exploration dans ces terres « lointaines » que sont
les quartiers populaires Ces ones urbaines périphériques
sont principalement constituées de logements sociaux,
1 Projet interdisciplinaire de coopération européenne à l’initiative de l’artiste Romain
Louvel développé par L’ ge de la tortue Pour plus d’information sur le projet, les
coorganisateurs, les partenaires et les participants, voir http //expedition-s eu
2 epuis les années , les artistes sont réguli rement invités à travailler dans les
quartiers populaires a n d’y développer des projets « participatifs » en association
avec les « habitants »
q??'?]k R Louvel et N Troël-Sauton - Stratégies d’enquête et de création artistique
d’habitats collectifs et de foyers familiaux à faibles
revenus Pourtant géographiquement proches et actuels, ces
territoires évoquent encore aujourd’hui dans les
représentations collectives un certain exotisme, celui de l’irréductible
altérité Ces évocations se mêlent parfois à un sentiment
d’étrangeté et de peur Les résidences de travail eurent lieu
durant l’année 2013, pour une période de trois semaines en
immersion dans chacun des quartiers de Maurepas à Rennes,
Praga à Varsovie et les quartiers du Ponent à Tarragone
(dont Campo Claro) Nous n’entrerons pas en détail dans la
structure du projet, son organisation méthodologique ni son
fonctionnement, dans la mesure où la majeure partie des
textes présentés ici rel vent de cette expérience critique
Le projet Expéditions se trouve décrit, commenté et raconté
par différents biais, selon les impératifs et les critères de
pertinence attachés à la diversité des champs disciplinaires
représentés Nous verrons ainsi comment les artistes et les
chercheur-e-s investissent les questionnements ré exifs
que suggère une telle expérience Comment articuler,
d’un côté, l’étude d’un territoire, de ses représentations
et de ses discours, et de l’autre, la fabrication du discours
scienti que et artistique sur ce territoire uelles questions
méthodologiques, épistémologiques, voire déontologiques,
cela pose-t-il
Les explorateurs scienti ques qui participèrent aux
expéditions l’af rment si le contexte impacte toujours le
comportement du/de la chercheur-e, son in uence est
décuplée lorsque les outils habituels sont inopérants n effet,
les équipes d’explorateurs furent réparties par pays a n
de favoriser les échanges, les voyages et les croisements
culturels Par exemple, les explorateurs natifs ont accueilli
les explorateurs étrangers sur leur propre terrain Par
conséquent, pour une partie d’entre eux venus effectuer des
relevés, collecter des données, interviewer des personnes
et faire des observations, le travail fut conditionné par une
temporalité très courte (trois semaines), des dif cultés de
???"?4"(?q???Introduction
communication dues aux langues étrangères et une
connaissance rudimentaire voire préalablement inexistante du
territoire La situation créée rappelle celle des chercheurs partis
étudier les populations lointaines d’Amérique, d’Afrique
ou d’Océanie lle réveille la question du scientisme de
l’ethnologue ou de l’anthropologue de culture occidentale
confronté à l’étrangeté du terrain Les dif cultés
conséquentes reviennent souvent dans les analyses qui ont suivi
l’expérience Expéditions, les explorateurs étant, pour ainsi
dire, mis à l’épreuve sur un territoire complexe Mais cette
situation n’est pas un hasard, puisqu’elle participe à
l’expérience de recherche dont nous avons voulu tester les limites
n outre, les règles du projet obligeaient les explorateurs
à vivre ensemble, in situ, au cœur des quartiers étudiés,
dans des conditions certes confortables, mais inhabituelles
n cela, il convenait à chacun d’engager des collaborations,
avec d’autres chercheurs, mais aussi avec les artistes, les
pédagogues et leur public Il leur fallait produire
régulièrement des éléments sur leur travail et donner à voir les
3processus en cours Par exemple, nous avons produit des
cartes postales, des journaux, des expositions, des
animations dans l’espace public, alors même qu’aucun des
chercheur-e-s ne pouvait tirer pleinement parti du peu de
données dont il disposait Ces productions avaient vocation
à rendre visible – et dicible – la présence des explorateurs
pour les habitants des quartiers en question Il s’agissait de
tenter de générer un évènement autour de cette irruption
L’objectif était d’enclencher des rencontres et des échanges
entre les habitants et l’équipe d’Expéditions Pour ce faire,
ces travaux devaient être rendus publics dès la n de la
première semaine de résidence, alors que ceux-ci n’en étaient
parfois qu’à l’exploration de pistes de recherches ans le
même temps, il importait de déstabiliser les postures des
chercheur-e-s par l’urgence de ces créations en l’actualisant
3 Tout le contenu du site internet du projet découle de ce processus par le biais des
carnets de bord que chacun développait selon sa pratique
('??(?( R Louvel et N Troël-Sauton - Stratégies d’enquête et de création artistique
dans le ux des activités quotidiennes, dans la temporalité
de la situation sociale générée au cœur des quartiers
explorés, en promiscuité avec les « autochtones »
Les dispositions du projet Expéditions sont à l’image
de son titre Celui-ci se réfère aux conditions concrètes de
l’émergence des expertises que les chercheurs en sciences
humaines exercent sur le monde n effet, avant de désigner
l’idée de « voyage d’exploration dans un pays lointain à
des ns de connaissance », le terme « expédition » s’est
d’abord rapporté au déplacement des troupes militaires
en vue d’une conquête de territoire, impliquant souvent
guerres et carnages Expéditions renferme l’hypothèse selon
laquelle l’intérêt heuristique d’une telle opération ne peut
s’affranchir de l’entreprise de domination qui conditionne
sa réalisation Pensons, par exemple, aux moyens nanciers
qu’il faut réunir et à la nécessité de préserver – voire de
protéger le corps expéditionnaire ; songeons aussi aux
résultats de recherche complaisants avec l’industrie et le
capital (Stengers, 2013) Mais, plus précisément, le projet
Expéditions vise les a priori historiques (culturels,
méthodologiques et épistémologiques) sur lesquels se fondent les
sciences humaines
Si l’outil de travail forme l’aboutissement d’années
d’expérience et de sophistication pour un résultat optimal,
celui qui le tient en revanche ne peut s’affranchir si
facilement des présupposés qu’il a lui-même forgés au l de ses
années de formation Le paradoxe est que ce sont ses
présupposés qui lui permettent d’utiliser l’outil dont il dispose
Nous distinguons deux types d’a priori : l’un concerne les
valeurs que l’individu-explorateur-chercheur emporte dans
ses bagages, l’autre engage le paradigme de la discipline
dans laquelle il exerce Les premières conditionnent
nécessairement son opinion sur la réalité explorée Jac London,
qui fut un pionnier en matière d’observation en immersion,
le reconnaît à son insu au cours de ses voyages dans l’est de
???N??(Introduction
eLondres au début du 20 siècle : « J’étais parti, écrit-il, avec
quelques idées très simples qui m’ont permis de me faire
une opinion : tout ce qui améliore la vie, en renforçant sa
santé morale et physique, est bon pour l’individu ; tout ce
qui, au contraire, tend à la détruire est mauvais » (London,
1 1 02 : 23) Nous devinons là qu’avec cette posture,
l’explorateur anticipe les situations qu’il va rencontrer en
choisissant délibérément de diriger son attention sur un
sujet déjà identi é : la santé morale et physique Par
conséquent, son regard ira vers les situations qui correspondent à
ses attentes et selon ses critères Le système de pertinence
diffère en effet de celui des personnes étudiées du fait de
la double posture de l’observateur Le « Moi théorisant »
reste solitaire, af rmait Alfred Sch t dans les années 30
(1 : 3 -3 ), à moins d’avoir recours à son l d’Ariane,
pourrions-nous ajouter st-il juste d’analyser ce « Moi »
seulement comme une subjectivité théorisante N’est-il pas
davantage le re et d’une culture scienti que plus large
u’il soit reporter ou chercheur en sciences humaines, cette
épistémologie construite par l’observateur l’inscrit dans un
courant plus général qui touche à la construction sociale du
métier dans lequel il se réalise Il évite ainsi cette solitude
d’un « Moi théorisant », et par là même, le soustrait d’une
approche purement relativiste Mais cet ancrage ne fonde
pas moins un second type d’a priori
Les productions scienti ques présentes dans cet ouvrage
nous livrent ce regard spéci que, cette tentative
d’explication rationnelle suspendue à certains présupposés, tout
en exposant les grilles de lecture paradigmatiques, parfois
contradictoires, qui conduisent à la production scienti que
Il est intéressant de constater la variété d’univers et de
discipline des textes, et cependant aux intérêts convergents sur
la base d’une même expérience vécue ou d’un même objet
travaillé : le territoire et le discours de la science Les
contingences inhérentes aux conditions d’étude sur le terrain ont
été envisagées à la faveur d’une auto-critique constructive
@?(]?>?4??""?????10 R Louvel et N Troël-Sauton - Stratégies d’enquête et de création artistique
et collective ; Expéditions offre les conditions d’émergence
4d’une one d’inventivité au sein des pratiques de recherche
Cet espace se manifeste là où notre raisonnement s’égare,
dans l’adversité du terrain à explorer Une telle situation de
travail implique donc le dépassement de nos pratiques de
recherche par le développement d’une intention ré exive
’une part, la question de la construction de la
connaissance s’impose naturellement à la suite des conditions
de travail et de la mise en visibilité des processus avant
que la boite noire ne se referme (Latour, 200 1 )
lle soulève des problèmes méthodologiques, tout en
obligeant le/la chercheur-e à observer et à décrire sa pratique,
à se décentrer de son objet habituel de recherche pour le
comparer à ceux des autres Ce travail de ré exivité, s’il est
déjà au centre de certaines disciplines, nécessite des mises
en dif culté contextuelles pour se renouveler Or dans un tel
projet, les tentatives de compréhensions interdisciplinaires
et interculturelles nécessaires aux collaborations exigent
la redé nition des notions polysémiques qui tapissent les
disciplines scienti ques engagées dans un même projet
es refondations et des repositionnements émergent des
échanges et permettent le développement, voire la
problématisation de certains aspects qui, jusque-là, pouvait
sembler comme « allant de soi »
’autre part, les enjeux et les effets de la collaboration
interdisciplinaire, lesquels font partie du cahier des charges
du projet Expéditions, permettent de comprendre, par
l’expérience, les mécanismes de l’innovation collective
surgissant de nos frottements disciplinaires, existentiels et
culturels L’un des enjeux d’un tel projet ne se situe-t-il pas
dans la reconnaissance du caractère indispensable de
l’interdisciplinarité pour pallier aux limites de chaque discipline
4 Romain Louvel, « Zone d’inventivité », http://www les-seminaires eu/
onedinventivite/, mis en ligne le octobre 2013
?'(]]?''?@>"???Introduction 11
Accepter ces limites revient à envisager l’interdépendance
de ces différentes disciplines qui éclaire le monde social dans
son ensemble : le savoir engendré par une seule d’entre elles
ne peut suf re à une analyse générale Un projet
interdisciplinaire et interculturel de cette envergure requiert l’entente
de ses membres autour d’une sensibilité politique commune
Or, le fantasme d’objectivité de nombre de chercheur-e-s ne
conduit-il pas à réfuter le caractère politique des sciences
sociales Cette dimension éclaire les postures scienti ques
parfois déontologiquement opposées au sein de mêmes
disciplines Nous inventons lorsque nous interrogeons nos
pratiques de recherche, comme l’évoque Isabelle Stengers
à propos des sciences modernes lle appelle à « mettre
en risque » (Stengers, 2013 : - 0) les questions autour
desquelles se fédèrent les scienti ques et donc à « ouvrir
ces questions » qui concernent nalement l’humain, le
groupe, la société civile Cette mise en risque s’active au
moment de la contestation, celui d’un regard récalcitrant
C’est pour Stengers une perspective riche, une « réussite »
scienti que qui porte en elle une puissance transformatrice
Poursuivant une démarche déjà présente lors des résidences
de recherche et de création d’Expéditions, les textes réunis
dans cet ouvrage procèdent justement de cette mise en
risque en faisant état d’une collaboration interdisciplinaire
et d’une transversalité polysémique des concepts
La culture résulte d’une coopération disait Michel Leiris
(200 1 1 ) N’en est-il pas de même pour le savoir et
la connaissance ans l’univers de la science, il est
souvent considéré comme « glissant » de s’aventurer sur des
domaines hors discipline a n d’élaborer une théorie ou un
argumentaire Pourtant, cette manière parfois maladroite de
raisonner semble capable de mettre un paradigme au
travail Paul Feyerabend défend l’idée selon laquelle le fait de
multiplier les opinions, d’empêcher toute immobilisation
de la science par des lois immuables, de faire cohabiter des
éléments contradictoires, de ne rien ger et de violer les lois
>?"??"?'(????@12 R Louvel et N Troël-Sauton - Stratégies d’enquête et de création artistique
est « absolument nécessaire pour le progrès des
connaissances. Soit une règle quelconque ; aussi “fondamentale” et
“nécessaire” qu’elle soit pour la science, il y aura toujours
des circonstances où il est préférable non seulement de
l’ignorer, mais d’adopter la règle contraire. » (Feyerabend,
1 : 20-21)
n quoi le fait d’utiliser des thèses « hors domaine »
et de mélanger les domaines contribue-t-il au progrès de
la connaissance La première chose serait de considérer
que cette pratique fournit la « fraîcheur » d’esprit qui nous
permet de façonner un regard neuf à l’égard des questions
fondatrices de nos disciplines, et par ce biais de déconstruire
ces postures disciplinaires et leur raison d’être La démarche
consiste à tester la théorie et la pratique en l’introduisant
hors de son paradigme, ou bien d’introduire dans son
domaine le travail d’autres spécialistes (artistes, pédagogues,
scienti ques) Sans garantie ni exclusivité, l’occasion nous
est donnée de penser les choses différemment L’exemple
des sciences de l’art est asse éloquent Nombreuses sont
les critiques qui fustigent l’introduction de la sociologie
dans l’étude de la théorie de l’art qui traite des pratiques
artistiques participatives et sociales ; nous ne parlons pas
d’art si l’on parle de mécanismes sociaux n effet, mais
nous nous privons d’une connaissance précisément « hors
sujet », car ce hors sujet est précieux pour nous sortir la
tête de l’eau et jeter un œil par-delà les limites du rivage
Là est le véritable enjeu d’une telle méthodologie du « hors
sujet » lle ne possède pas de réussite inéluctable, mais en
porte la promesse Bien s r, nous ne pouvons le présager,
mais c’est une posture nécessairement inspirée et innovante
qui vise par principe la rupture du système de croyances qui
est à l’œuvre dans toute construction intellectuelle, qu’elle
relève de la religion, de la magie noire ou de la science
(Latour, 1 1 : 4 )
@](>(?"??(Introduction 13
Nous avons remarqué pendant le projet Expéditions
que certaines de nos discussions interdisciplinaires (entre
la sociologie, l’anthropologie, la sociolinguistique, les
sciences de l’éducation et l’art) conduisaient à réduire
le propos, à surfer sur des banalités t pourquoi ne pas
considérer cette expérience comme une aventure, un écart,
une brèche à qui veut bien y passer la tête Par exemple,
si l’on prend la peine de comprendre les banalités sur l’art
énoncées par le sociologue, et les banalités sociologiques
énoncées par le théoricien de l’art ou l’artiste, nous nous
redécouvrons d’une manière extraordinaire : nous sommes
tous profanes ! N’est-ce pas ce qui caractérise un groupe
interdisciplinaire Une réunion de profanes engagés dans
un processus collaboratif de construction d’un espace
commun d’échanges et de pratiques Osons dire qu’un tel
groupe est en mesure d’assouplir les règles et de faire
évoluer notre rapport au monde pour le béné ce de tous N’est
résolu et gé que ce qui est constitué en croyance Par le
biais d’une profanation collective et interdisciplinaire, nous
fragilisons ces croyances Pour autant, il est essentiel que
chaque participant accepte le jeu et ses règles Il s’agit bien
d’une posture assumée dès le recrutement du projet et non
d’un piège tendu
Les auteurs de cet ouvrage ont donc participé à cet
échange en élaborant leur ré exion à l’issue des expériences
menées dans le cadre du projet de coopération européenne
Expéditions Il fait suite également aux séminaires et
colloque, dont « Stratégies et collaborations
interdisciplinaires » à l’Université Rovira i Virgili de Tarragone
en spagne les 2 et 2 septembre 2013, « Expedition in
the space of the city » au Musée de Wola à Varsovie en
Pologne les 2 et 2 novembre 2013, ainsi que « La gure
de l’explorateur dans sa relation au territoire :
interférences et translations » à l’Université Rennes 2 les 30 et
31 janvier 2014 Tous les auteurs n’ont pas participé aux
résidences d’exploration, mais chacun propose une ré exion
?"?("??(??14 R Louvel et N Troël-Sauton - Stratégies d’enquête et de création artistique
du point de vue de sa discipline sur les questions évoquées
dans cette introduction
n premier lieu, les problèmes de méthodologie seront
abordés d’une manière approfondie par le sociologue
avid ue as i Cid qui dresse un exposé de l’ensemble
de ses actions de recherche sur les trois lieux de résidence,
à Tarragone, à Rennes et à Varsovie Il nous fait part des
dif cultés rencontrées et de la manière dont cela affecte son
travail d’enquête et la qualité des données Il nous offre alors
un premier questionnement ré exif que poursuit l’article de
l’anthropologue Zo a wora ows a La situation nouvelle
vécue par la chercheuse et explicitement décrite permet au
lecteur d’apprécier de l’intérieur l’élaboration d’une étude
anthropologique de la culture, qui privilégie l’interaction
chercheur/agent dans une recherche qualitative
coopérative Le mode d’écriture revendiquée par l’auteur entend
également rompre avec les traditions dans le but de
conserver l’aspect vivant d’une telle démarche Pour terminer ce
premier chapitre, le sociologue Angel Bel unegui expose
les fondements de la sociologie de proximité en contexte
urbain Cette méthodologie, alors à l’œuvre lors des
résidences Expéditions à Tarragone, revendique une sociologie
de contact en lutte contre le misérabilisme des quartiers
défavorisés lle vise la collaboration active de la
population a n d’identi er les problèmes sociaux, de déconstruire
avec eux les concepts les désignant et de favoriser
l’autoconstruction du sujet par lui-même à partir de ses propres
ressources vitant l’usage d’outil d’investigation invasive
de la sociologie traditionnelle, la sociologie de proximité
privilégie la collaboration avec des artistes
ans un second chapitre, nous aborderons les questions
épistémologiques afférentes à la posture de l’explorateur,
son rapport au territoire et ses contradictions L’article du
chercheur plasticien Romain Louvel propose de revenir sur
le motif de l’expédition en tentant de découvrir l’arrière-plan
('??(??'N?']Nx'?eIntroduction 1
structurel qui entoure les différentes stratégies entreprises
par les explorateurs du projet Expéditions partir des
notes consignées dans son journal de bord, l’auteur rend
compte de la manière dont le motif de l’expédition fut
réinvesti et déconstruit par les explorateurs, qu’ils soient
artistes, chercheurs en sciences humaines ou pédagogues
de rue ans le cadre d’une recherche en sociolinguistique
urbaine, Nolwenn Troël-Sauton s’interroge sur les contextes
propices aux collaborations interdisciplinaires et
interculturelles en se basant sur celles qui eurent lieu pendant les
résidences lle met en problème de manière analytique la
question du linguistique, du langagier et de la temporalité,
notamment en soulevant les événements discriminants qui
découlèrent des situations complexes engendrées par les
différents contextes Puis vient l’article du sociologue
Pascal Nicolas-Le Strat, lequel nous invite à parcourir les
questions fondamentales qui ont accompagné les
explorateurs tout au long des résidences dans la dif culté à se
positionner en tant que chercheur en mal de rencontre et de
rapports égalitaires dans un espace social déjà conquis et
autonome ans une perspective déconstructive et
impertinente, il reconstitue une discussion imaginaire qu’aurait pu
avoir Michel Leiris à l’occasion de ce projet
Le dernier chapitre réunit deux textes
respectivement de la sociologue Pauline Scherer et du géographe
social Benoît Raoulx Ils mettent en perspective le projet
Expéditions La première développe une ré exion sur les
pratiques de co-création dans l’espace public en
questionnant leur portée politique et leur ef cience sociale sur le
registre de l’empowerment lle fait appel aux notions de
participations, de monde commun et de résistances pour
caractériser les processus de co-création impliquant la
mise en œuvre d’un dispositif, d’un engagement et d’une
conscience micropolitique Le second traite des signi
cations du mot territoire en France pour nalement aboutir à
la dé nition du « non-territoire » et du « contre-territoire »
(?'?(??'????1 R Louvel et N Troël-Sauton - Stratégies d’enquête et de création artistique
Pour cela il expose les différents registres politique,
ethnologique et culturel du territoire, puis évoque le sujet des
territoires de l’art et de la recherche
Ce livre est donc, à l’image même du projet, plurilingue
et pluridisciplinaire, rédigé dans la langue du choix des
auteurs Ainsi, l’article de avid ue as i Cid est en langue
anglaise, celui d’Angel Bel unegui est en langue espagnole
Le reste des articles est en langue française
Bibliographie
FEYERABEND PAUL, 1979 [1975], Contre la méthode, Esquisse d’une
théorie anarchiste de la connaissance. Seuil, Paris, 3 2 pages
LATOUR BRUNO, 1996 [1979], La vie de laboratoire, La production
des faits scienti ques La écouverte, Paris, 304 pages
LATOUR BRUNO, 2005 [1989], La science en action, Introduction à la
sociologie des sciences La
LONDON JACK, 1999 [1902], Le peuple d’en bas Libella, Paris,
2 pages
LEIRIS MICHEL, 2005 [1951], « Races et histoires » in Cinq études
d’ethnologie enoël /Gonthier, Paris, 1 4 pages
SCHÜTZ ALFRED, 1987, Le Chercheur et le quotidien. Phénoménologie
des sciences sociales, Méridiens- linc sie , Paris, 2 pages
STENGERS ISABELLE, 2013, Une autre science est possible, Manifeste
pour un ralentissement des sciences. La écouverte, Paris, 21 pages
']x?''.NN?'''Chapitre 1 :
u contexte aux réinventions
méthodologiques
'Social analysis and methodological
transitions in Social,
Artistic and Research projects
1avid ue as i Cid
Researching in unusual conditions
I would li e to start this text underlining the fact that
the following pages are on the half way between formal
research literature and self-re exive methodological analysis
It represents an important idea that I would li e the reader
to have in mind during the time that he/she will spend
reading it As the title suggest it, I would li e to present the
results of the research wor I developed during the project
Expeditions, but I strongly believe that my wor would be
unintelligible if I do not add some contextual information
1 Sociologist – Social and Business Research Laboratory (SBRlab) Universitat Rovira
i Virgili – Tarragona
?'xNNNN'N20 R Louvel et N Troël-Sauton - Stratégies d’enquête et de création artistique
that describes the transition lived during the research
process and that has a strong in uence on the nal results The
only way, then, to explain my wor involves mixing the
results with the process ; the written production with the
re ections I had when writing them ; in other words, the
nal outcomes with the partial steps that leaded there
The frame of this text, the project Expeditions, involved
immersive and intensive experiences of cooperative wor
and cohabitation between researchers, artists and
pedagogues in new territories In this context, it became necessary
to learn to negotiate the expectations, as it was impossible
to ful ll them all For most of the social scientists who, as
me, are involved in University research, the development
of our professional career turns to be a constant search of
“moments and situations in which we can feel ourselves
as sociologists”, not only as writers, methodologists or
data analysts who are jumping from deadline to deadline
The possibility of developing short eld wor stages in
sensitive neighborhoods, living 24 hours as a
sociologist, turns to be terribly exciting and helps to create big
expectations In this residencies, as Nicolas-Le Strat (2011)
brilliantly describes it in his eld wor boo Carnets de
Correspondances, our sociological imagination (Mills,
2004) turns to be the leitmotiv of our re ections and we
want to be aware of everything which is happening around
us, but, probably, missing many contextual facts that are
not allowing us to fully understand the whole reality we
are observing When everything draws your attention, it is
really easy to miss important information and, in the project
context, it is really dif cult to have time to nd those things
that are hidden at rst sight
As researchers, our common duties are lin ed to nding
ideas or regularities that allow us to reach some conclusions
about the reality we are analy ing If we move this idea
to the project (and its constraints), we are pushed to create
??N?????N?NNN???]N??Chapitre 1 : u contexte aux réinventions méthodologiques 21
fast and active methodologies that can bring data for our
short researches to avoid the collection of just incidental
information, putting methodological discussions in the
center of our wor and our discussions with other colleagues
As the reader will notice, in my wor there’s a personal and
methodological transition as the contextual and linguistic
environment turns to be farther from my reality of origin
Finally, the research I developed in the framewor of
Expeditions is lin ed to the analysis of urban patterns of
behavior of everyday life in sensitive neighborhoods In
this line, the ideas of Bégout (2013) had been ta en into
consideration to understand the reality of some urban
spaces that could be similar to what he de ned as suburbia :
spaces that even being part of the city are considered to be
handicapped, bad nown and lac ing essential things to be
considered as part of the city The wor of sociologists is
important to underline some features that de ne lifestyles
in these areas and to collaborate to improve their situation
The city represents a complex of active materials in the
con guration of society, from their “natural environment”
to the connections with bigger institutions li e the state
Thus, the power of social sciences is lin ed with the
comprehension of human behavior in their natural context and
conditions ; urban analysis and everyday life observation,
then, offer interesting possibilities of collecting information
to describe and unveil hidden realities that are daily life but
un nown In the sociological tradition we can nd several
examples of authors that were defending that society should
2be studied in its natural context This approach involves
ta ing some distance from macro sociology, and ta ing into
consideration the context, social structures and
communicative and interactive patterns of actors
2 Adler (1 ) listed some examples of it : Cicourel, en in, ouglas, Gar n el or
Lo and
NN?N]?NN'N'NNNNN?N???N'?N

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